Comte Leon Tolstoi - LA GUERRE ET LA PAIX
PREMIERE PARTIE : AVANT TILSITT (1805-1807)
CHAPITRE PREMIER
I
"Eh bien, prince, que vous disais-je? Genes et Lucques sont devenues les proprietes de la famille Bonaparte. Aussi, je vous le declare d'avance, vous cesserez d'etre mon ami, mon fidele esclave, comme vous dites, si vous continuez a nier la guerre et si vous vous obstinez a defendre plus longtemps les horreurs et les atrocites commises par cet Antechrist., car c'est l'Antechrist en personne, j'en suis sure! Allons, bonjour, cher prince; je vois que je vous fais peur. asseyez-vous ici, et causons."
Ainsi s'exprimait en juillet 1805 Anna Pavlovna Scherer, qui etait demoiselle d'honneur de Sa Majeste l'imperatrice Marie Feodorovna et qui faisait meme partie de l'entourage intime de Sa Majeste. Ces paroles s'adressaient au prince Basile, personnage grave et officiel, arrive le premier a sa soiree.
MlleScherer toussait depuis quelques jours; c'etait une grippe, disait-elle (le mot "grippe" etait alors une expression toute nouvelle et encore peu usitee).
Un laquais en livree rouge - la livree de la cour - avait colporte le matin dans toute la ville des billets qui disaient invariablement: "Si vous n'avez rien de mieux a faire, monsieur le Comte ou Mon Prince, et si la perspective de passer la soiree chez une pauvre malade ne vous effraye pas trop, je serai charmee de vous voir chez moi entre sept et huit. - ANNA SCHERER."
"Grand Dieu! quelle virulente sortie!" repondit le prince, sans se laisser emouvoir par cette reception.
Le prince portait un uniforme de cour brode d'or, chamarre de decorations, des bas de soie et des souliers a boucles; sa figure plate souriait aimablement; il s'exprimait en francais, ce francais recherche dont nos grands-peres avaient l'habitude jusque dans leurs pensees, et sa voix avait ces inflexions mesurees et protectrices d'un homme de cour influent et vieilli dans ce milieu.
Il s'approcha d'Anna Pavlovna, lui baisa la main, en inclinant sa tete chauve et parfumee, et s'installa ensuite a son aise sur le sofa.
"Avant tout, chere amie, rassurez-moi, de grace, sur votre sante, continua-t-il d'un ton galant, qui laissait pourtant percer la moquerie et meme l'indifference a travers ses phrases d'une politesse banale.
- Comment pourrais-je me bien porter, quand le moral est malade? Un coeur sensible n'a-t-il pas a souffrir de nos jours? Vous voila chez moi pour toute la soiree, j'espere?
- Non, malheureusement: c'est aujourd'hui mercredi; l'ambassadeur d'Angleterre donne une grande fete, et il faut que j'y paraisse; ma fille viendra me chercher.
- Je croyais la fete remise a un autre jour, et je vous avouerai meme que toutes ces rejouissances et tous ces feux d'artifice commencent a m'ennuyer terriblement.
- Si l'on avait pu soupconner votre desir, on aurait certainement remis la reception, repondit le prince machinalement, comme une montre bien reglee, et sans le moindre desir d'etre pris au serieux.
- Ne me taquinez pas, voyons; et vous, qui savez tout, dites-moi ce qu'on a decide a propos de la depeche de Novosiltzow?
- Que vous dirai-je? reprit le prince avec une expression de fatigue et d'ennui. Vous tenez a savoir ce qu'on a decide? Eh bien, on a decide que Bonaparte a brule ses vaisseaux, et il paraitrait que nous sommes sur le point d'en faire autant."
Le prince Basile parlait toujours avec nonchalance, comme un acteur qui repete un vieux role. MlleScherer affectait au contraire, malgre ses quarante ans, une vivacite pleine d'entrain. Sa position sociale etait de passer pour une femme enthousiaste; aussi lui arrivait-il parfois de s'exalter a froid, sans en avoir envie, rien que pour ne pas tromper l'attente de ses connaissances. Le sourire a moitie contenu qui se voyait toujours sur sa figure n'etait guere en harmonie, il est vrai, avec ses traits fatigues, mais il exprimait la parfaite conscience de ce charmant defaut, dont, a l'imitation des enfants gates, elle ne pouvait ou ne voulait pas se corriger. La conversation politique qui s'engagea acheva d'irriter Anna Pavlovna.
"Ah! ne me parlez pas de l'Autriche! Il est possible que je n'y comprenne rien; mais, a mon avis, l'Autriche n'a jamais voulu et ne veut pas la guerre! Elle nous trahit: c'est la Russie toute seule qui delivrera l'Europe! Notre bienfaiteur a le sentiment de sa haute mission, et il n'y faillira pas! J'y crois, et j'y tiens de toute mon ame! Un grand role est reserve a notre empereur bien-aime, si bon, si genereux! Dieu ne l'abandonnera pas! Il accomplira sa tache et ecrasera l'hydre des revolutions, devenue encore plus hideuse, si c'est possible, sous les traits de ce monstre, de cet assassin! C'est a nous de racheter le sang du juste! A qui se fier, je vous le demande? L'Angleterre a l'esprit trop mercantile pour comprendre l'elevation d'ame de l'empereur Alexandre! Elle a refuse de ceder Malte. Elle attend, elle cherche une arriere-pensee derriere nos actes. Qu'ont-ils dit a Novosiltzow? Rien! Non, non, ils ne comprennent pas l'abnegation de notre souverain, qui ne desire rien pour lui-meme et ne veut que le bien general! Qu'ont-ils promis? Rien, et leurs promesses memes sont nulles! La Prusse n'a-t-elle pas declare Bonaparte invincible et l'Europe impuissante a le combattre? Je ne crois ni a Hardenberg, ni a Haugwitz! Cette fameuse neutralite prussienne n'est qu'un piege! Mais j'ai foi en Dieu et dans la haute destinee de notre cher empereur, le sauveur de l'Europe!"
Elle s'arreta tout a coup, en souriant doucement a son propre entrainement.
"Que n'etes-vous a la place de notre aimable Wintzingerode! Grace a votre eloquence, vous auriez emporte d'assaut le consentement du roi de Prusse; mais. me donnerez-vous du the?
- A l'instant!. A propos, ajouta-t-elle en reprenant son calme, j'attends ce soir deux hommes fort interessants, le vicomte de Mortemart, allie aux Montmorency par les Rohan, une des plus illustres familles de France, un des bons emigres, un vrai! L'autre, c'est l'abbe Morio, cet esprit si profond!. Vous savez qu'il a ete recu par l'empereur!
- Ah! je serai charme!. Mais dites-moi, je vous prie, continua le prince avec une nonchalance croissante, comme s'il venait seulement de songer a la question qu'il allait faire, tandis qu'elle etait le but principal de sa visite, dites-moi s'il est vrai que Sa Majeste l'imperatrice mere ait desire la nomination du baron Founcke au poste de premier secretaire a Vienne? Le baron me parait si nul! Le prince Basile convoitait pour son fils ce meme poste, qu'on tachait de faire obtenir au baron Founcke par la protection de l'imperatrice Marie Feodorovna. Anna Pavlovna couvrit presque entierement ses yeux en abaissant ses paupieres; cela voulait dire que ni elle ni personne ne savait ce qui pouvait convenir ou deplaire a l'imperatrice.
"Le baron Founcke a ete recommande a l'imperatrice mere par la soeur de Sa Majeste," dit-elle d'un ton triste et sec.
En prononcant ces paroles, Anna Pavlovna donna a sa figure l'expression d'un profond et sincere devouement avec une teinte de melancolie; elle prenait cette expression chaque fois qu'elle prononcait le nom de son auguste protectrice, et son regard se voila de nouveau lorsqu'elle ajouta que Sa Majeste temoignait beaucoup d'estime au baron Founcke.
Le prince se taisait, avec un air de profonde indifference, et pourtant Anna Pavlovna, avec son tact et sa finesse de femme, et de femme de cour, venait de lui allonger un petit coup de griffe, pour s'etre permis un jugement temeraire sur une personne recommandee aux bontes de l'imperatrice; mais elle s'empressa aussitot de le consoler:
"Parlons un peu des votres! Savez-vous que votre fille fait les delices de la societe depuis son apparition dans le monde? On la trouve belle comme le jour!"
Le prince fit un salut qui exprimait son respect et sa reconnaissance.
"Que de fois n'ai-je pas ete frappee de l'injuste repartition du bonheur dans cette vie, continua Anna Pavlovna, apres un instant de silence. Elle se rapprocha du prince avec un aimable sourire pour lui faire comprendre qu'elle abandonnait le terrain de la politique et les causeries de salon pour commencer un entretien intime: "Pourquoi, par exemple, le sort vous a-t-il accorde de charmants enfants tels que les votres, a l'exception pourtant d'Anatole, votre cadet, que je n'aime pas? ajouta-t-elle avec la decision d'un jugement sans appel et en levant les sourcils. Vous etes le dernier a les apprecier, vous ne les meritez donc pas."
Et elle sourit de son sourire enthousiaste.
"Que voulez-vous? dit le prince. Lavater aurait certainement decouvert que je n'ai pas la bosse de la paternite.
- Treve de plaisanteries! il faut que je vous parle serieusement. Je suis tres mecontente de votre cadet, entre nous soit dit. On a parle de lui chez Sa Majeste (sa figure, a ces mots, prit une expression de tristesse), et on vous a plaint."
Le prince ne repondit rien. Elle le regarda en silence et attendit.
"Je ne sais plus que faire, reprit-il avec humeur. Comme pere, j'ai fait ce que j'ai pu pour leur education, et tous les deux ont mal tourne. Hippolyte du moins est un imbecile paisible, tandis qu'Anatole est un imbecile turbulent; c'est la seule difference qu'il y ait entre eux!"
Il sourit cette fois plus naturellement, plus franchement, et quelque chose de grossier et de desagreable se dessina dans les replis de sa bouche ridee.
"Les hommes comme vous ne devraient pas avoir d'enfants; si vous n'etiez pas pere, je n'aurais aucun reproche a vous adresser, lui dit d'un air pensif MlleScherer.
- Je suis votre fidele esclave, vous le savez; aussi est-ce a vous seule que je puis me confesser; mes enfants ne sont pour moi qu'un lourd fardeau et la croix de mon existence; c'est ainsi que je les accepte. Que faire?." Et il se tut, en exprimant par un geste sa soumission a la destinee.
Anna Pavlovna parut reflechir.
"N'avez-vous jamais songe a marier votre fils prodigue, Anatole? Les vieilles filles ont, dit-on, la manie de marier les gens; je ne crois pas avoir cette faiblesse, et pourtant j'ai une jeune fille en vue pour lui, une parente a nous, la princesse Bolkonsky, qui est tres malheureuse aupres de son pere."
Le prince Basile ne dit rien, mais un leger mouvement de tete indiqua la rapidite de ses conclusions, rapidite familiere a un homme du monde, et son empressement a enregistrer ces circonstances dans sa memoire.
"Savez-vous bien que cet Anatole me coute quarante mille roubles par an? soupira-t-il en donnant un libre cours a ses tristes pensees. Que sera-ce dans cinq ans, s'il y va de ce train? Voila l'avantage d'etre pere!. Est-elle riche, votre princesse?
- Son pere est tres riche et tres avare! Il vit chez lui, a la campagne. C'est ce fameux prince Bolkonsky auquel on a fait quitter le service du vivant de feu l'empereur et qu'on avait surnomme "le roi de Prusse". Il est fort intelligent, mais tres original et assez difficile a vivre. La pauvre enfant est malheureuse comme les pierres. Elle n'a qu'un frere, qui a epouse depuis peu Lise Heinenn et qui est aide de camp de Koutouzow. Vous le verrez tout a l'heure.
- De grace, chere Annette, dit le prince en saisissant tout a coup la main de MlleScherer, arrangez-moi cette affaire, et je serai a tout jamais le plus fidele de vos esclafes, comme l'ecrit mon starost au bas de ses rapports. Elle est de bonne famille et riche, c'est juste ce qu'il me faut."
Et la-dessus, avec la familiarite de geste elegante et aisee qui le distinguait, il baisa la main de la demoiselle d'honneur, puis, apres l'avoir serree legerement, il s'enfonca dans son fauteuil en regardant d'un autre cote.
"Eh bien, ecoutez, dit Anna Pavlovna, j'en causerai ce soir meme avec Lise Bolkonsky. Qui sait? cela s'arrangera peut-etre! Je vais faire, dans l'interet de votre famille, l'apprentissage de mon metier de vieille fille.
II
Le salon d'Anna Pavlovna s'emplissait peu a peu: la fine fleur de Petersbourg y etait reunie; cette reunion se composait, il est vrai, de personnes dont le caractere et l'age differaient beaucoup, mais qui etaient toutes du meme bord. La fille du prince Basile, la belle Helene, venait d'arriver pour emmener son pere et se rendre avec lui a la fete de l'ambassadeur d'Angleterre. Elle etait en toilette de bal, avec le chiffre de demoiselle d'honneur a son corsage. La plus seduisante femme de Petersbourg, la toute jeune et toute mignonne princesse Bolkonsky, y etait egalement. Mariee l'hiver precedent, sa situation interessante, tout en lui interdisant les grandes reunions, lui permettait encore de prendre part aux soirees intimes. On y voyait aussi le prince Hippolyte, fils du prince Basile, suivi de Mortemart, qu'il presentait a ses connaissances, l'abbe Morio, et bien d'autres.
"Avez-vous vu ma tante?" ou bien: "Ne connaissez-vous pas ma tante?" repetait invariablement Anna Pavlovna a chacun de ses invites en les conduisant vers une petite vieille coiffee de noeuds gigantesques, qui venait de faire son apparition. MlleScherer portait lentement son regard du nouvel arrive sur "sa tante" en le lui presentant, et la quittait aussitot pour en amener d'autres. Tous accomplissaient la meme ceremonie aupres de cette tante inconnue et inutile, qui n'interessait personne. Anna Pavlovna ecoutait et approuvait l'echange de leurs civilites, d'un air a la fois triste et solennel. La tante employait toujours les memes termes, en s'informant de la sante de chacun, en parlant de la sienne propre et de celle de Sa Majeste l'imperatrice, "laquelle, Dieu merci, etait devenue meilleure". Par politesse, on tachait de ne pas marquer trop de hate en s'esquivant, et l'on se gardait bien de revenir aupres de la vieille dame une seconde fois dans la soiree. La jeune princesse Bolkonsky avait apporte son ouvrage dans un ridicule de velours brode d'or. Sa levre superieure, une ravissante petite levre, ombragee d'un fin duvet, ne parvenait jamais a rejoindre la levre inferieure; mais, malgre l'effort visible qu'elle faisait pour s'abaisser ou se relever, elle n'en etait que plus gracieuse, malgre ce leger defaut tout personnel et original, privilege des femmes veritablement attrayantes, car cette bouche a demi ouverte lui pretait un charme de plus. Chacun admirait cette jeune femme, pleine de vie et de sante, qui, a la veille d'etre mere, portait si legerement son fardeau. Apres avoir echange quelques mots avec elle, tous, jeunes gens ennuyes ou vieillards moroses, se figuraient qu'ils etaient bien pres de lui ressembler, ou qu'ils avaient ete particulierement aimables, grace a son gai sourire, qui a chaque parole faisait briller ses petites dents blanches.
La petite princesse fit le tour de la table a petits pas et en se dandinant; puis, apres avoir arrange les plis de sa robe, elle s'assit sur le canape a cote du samovar, de l'air d'une personne qui n'avait eu dans tout cela qu'un seul but, son propre plaisir et celui des autres.
"J'ai apporte mon ouvrage, dit-elle en ouvrant son sac et en s'adressant a la societe en general. - Prenez garde, Annette, n'allez pas me jouer quelque mechant tour; vous m'avez ecrit que votre soiree serait toute petite; aussi voyez comme me voila attifee." Et elle etendit les bras pour mieux faire valoir son elegante robe grise, garnie de dentelles, et serree un peu au-dessous de la gorge par une large ceinture.
"Soyez tranquille, Lise, vous serez malgre tout la plus jolie.
- Savez-vous que mon mari m'abandonne? continua-t-elle, en s'adressant du meme ton a un general: il va se faire tuer!
- A quoi bon cette horrible guerre?" dit-elle au prince Basile.
Et, sans attendre sa reponse, elle se mit a causer avec la fille du prince, la belle Helene.
"Quelle gentille personne que cette petite princesse," dit tout bas le prince Basile a Anna Pavlovna!
Bientot apres, un jeune homme, gros et lourd, aux cheveux ras, fit son entree dans le salon. Il portait des lunettes, un pantalon clair a la mode de l'epoque, un immense jabot et un habit brun. C'etait le fils naturel du comte Besoukhow, un grand seigneur tres connu du temps de Catherine et qui se mourait en ce moment a Moscou. Le jeune homme n'avait encore fait choix d'aucune carriere; il arrivait de l'etranger, ou il avait ete eleve, et se montrait pour la premiere fois dans le monde. Anna Pavlovna l'accueillit avec le salut dont elle gratifiait ses hotes les plus obscurs. Pourtant, a la vue de Pierre, et malgre ce salut d'un ordre inferieur, sa figure exprima un melange d'inquietude et de crainte, sentiment que l'on eprouve a la vue d'un objet colossal qui ne serait pas a sa place. Pierre etait effectivement d'une stature plus elevee que les autres invites; mais l'inquietude d'Anna Pavlovna provenait d'une autre cause: elle craignait ce regard bon et timide, observateur et sincere, qui le distinguait du reste de la compagnie.
"C'est on ne peut plus aimable a vous, monsieur Pierre, d'etre venu voir une pauvre malade," dit-elle en echangeant avec sa tante des regards troubles pendant qu'elle le lui presentait.
Pierre balbutia quelque chose d'inintelligible, en continuant a laisser errer ses yeux autour de lui. Tout a coup il sourit gaiement et salua la petite princesse comme une de ses bonnes connaissances, puis il s'inclina devant "la tante". Anna Pavlovna avait bien raison de s'inquieter, car Pierre quitta "la tante" brusquement, sans meme attendre la fin de sa phrase sur la sante de Sa Majeste. Elle l'arreta tout effrayee:
"Connaissez-vous l'abbe Morio? lui dit-elle. C'est un homme fort interessant.
- Oui, j'ai entendu parler de son projet d'une paix perpetuelle; c'est tres spirituel., mais ce n'est guere praticable.
- Croyez-vous?" dit Anna Pavlovna, pour dire quelque chose, en rentrant dans son role de maitresse de maison.
Mais Pierre se rendit coupable d'une seconde incivilite: il venait d'abandonner une de ses interlocutrices, sans attendre la fin de sa phrase, et maintenant il retenait l'autre, qui voulait s'eloigner, en lui expliquant, la tete penchee et ses grands pieds solidement rives au parquet, pourquoi le projet de l'abbe Morio n'etait qu'une utopie.
"Nous en causerons plus tard," dit en souriant MlleScherer.
S'etant debarrassee de ce jeune homme, qui ne savait pas vivre, elle retourna a ses occupations, ecoutant, regardant, prete a intervenir sur les points faibles et a remettre a flot une conversation languissante. Elle imitait en cela la conduite d'un contremaitre de filature, qui, en se promenant au milieu de ses ouvriers, remarque l'immobilite ou le son criard, inusite, bruyant, d'un fuseau, et s'empresse a l'instant de l'arreter ou de le lancer. Telle Anna Pavlovna se promenait dans son salon, s'approchait tour a tour d'un groupe silencieux ou d'un cercle bavard; un mot de sa bouche, un deplacement de personnes habilement opere, remontait la machine a conversation, qui continuait a tourner d'un mouvement egal et convenable. La crainte que lui inspirait Pierre se trahissait au milieu de ses soucis; en le suivant des yeux, elle le vit se rapprocher pour ecouter ce qui se disait autour de Mortemart et gagner ensuite le cercle de l'abbe Morio. Quant a Pierre, eleve a l'etranger, c'etait sa premiere soiree en Russie; il savait qu'il avait autour de lui tout ce que Petersbourg contenait d'intelligent, et ses yeux s'ecarquillaient en passant rapidement de l'un a l'autre, comme ceux d'un enfant dans un magasin de joujoux, tant il craignait de manquer une conversation frappee au coin de l'esprit. En regardant ces personnages dont les figures etaient distinguees et pleines d'assurance, il en attendait toujours un mot fin et spirituel. La conversation de l'abbe Morio l'ayant attire, il s'arreta, cherchant une occasion de donner son avis: car c'est le faible de tous les jeunes gens.
III
La soiree d'Anna Pavlovna etait lancee, les fuseaux travaillaient dans tous les coins, sans interruption. A l'exception de la tante, assise pres d'une autre dame agee dont le visage etait creuse par les larmes et qui se trouvait un peu depaysee dans cette brillante societe, les invites s'etaient divises en trois groupes. Au centre du premier, ou dominait l'element masculin, se tenait l'abbe; le second, compose de jeunes gens, entourait Helene, la beaute princiere, et la princesse Bolkonsky, cette charmante petite femme, si jolie et si fraiche, quoiqu'un peu trop forte pour son age; le troisieme s'etait forme autour de Mortemart et de MlleScherer.
Le vicomte, dont le visage etait doux et les manieres agreables, posait pour l'homme celebre; mais, par bienseance, il laissait modestement a la societe qui l'entourait le soin de faire les honneurs de sa personne. Anna Pavlovna en profitait visiblement a la facon d'un bon maitre d'hotel, qui vous recommande, comme un mets choisi et recherche, certain morceau qui, prepare par un autre, n'aurait pas ete mangeable: elle avait ainsi servi a ses invites le vicomte d'abord, et l'abbe ensuite, deux bouchees d'une exquise delicatesse. Autour de Mortemart, on causait de l'assassinat du duc d'Enghien. Le vicomte soutenait que le duc etait mort par grandeur d'ame, et que Bonaparte avait des raisons personnelles de lui en vouloir.
"Ah oui! contez-nous cela, vicomte," dit gaiement Anna Pavlovna, qui avait trouve dans cette phrase: "contez-nous cela, vicomte," un vague parfum Louis XV.
Le vicomte sourit et s'inclina en signe d'assentiment. Il se fit un cercle autour de lui, tandis qu'Anna Pavlovna invitait les gens a l'ecouter.
"Le vicomte, dit-elle tout bas a son voisin, connaissait le duc intimement; le vicomte, repeta-t-elle en se tournant vers un autre, est un conteur admirable; le vicomte (ceci s'adressait a un troisieme) appartient au meilleur monde, cela se voit tout de suite."
Voila comment le vicomte se trouvait offert au public comme un gibier rare, avec la maniere d'offrir la plus distinguee et la plus allechante; il souriait avec finesse au moment de commencer son recit.
"Venez vous asseoir ici, ma chere Helene," dit Anna Pavlovna en s'adressant a la belle jeune fille qui etait le centre d'un autre groupe.
La princesse Helene garda en se levant cet inalterable sourire qu'elle avait sur les levres depuis son entree et qui etait son apanage de beaute sans rivale. Frolant a peine, de sa toilette blanche garnie de lierre et d'herbages, les hommes, qui se reculaient pour la laisser passer, elle avanca toute scintillante du feu des pierreries, du lustre de ses cheveux, de l'eblouissante blancheur de ses epaules, symbole vivant de l'eclat d'une fete. Elle ne regardait personne; mais, souriant a tous, elle accordait pour ainsi dire a chacun le droit d'admirer la beaute de sa taille, ses epaules si rondes, que son corsage echancre a la mode du jour laissait a decouvert, ainsi qu'une partie de la gorge et du dos. Helene etait si merveilleusement belle qu'elle ne pouvait avoir l'ombre de coquetterie; elle se sentait en entrant comme genee d'une beaute si parfaite et si triomphante, et elle aurait desire en affaiblir l'impression, qu'elle n'aurait pu y reussir.
"Qu'elle est belle!" s'ecriait-on en la regardant.
Le vicomte eut un mouvement d'epaules en baissant les yeux, comme frappe par une apparition surnaturelle, pendant qu'Helene s'asseyait pres de lui, en l'eclairant, lui aussi, de son eternel sourire.
"Je suis, dit-il, tout intimide devant un pareil auditoire."
Helene, appuyant son beau bras sur une table, ne jugea pas necessaire de repondre; elle souriait et attendait. Tout le temps que dura le recit, elle se tint droite, abaissant parfois son regard sur sa belle main potelee, sur sa gorge encore plus belle, jouant avec le collier de diamants qui l'ornait, etalant sa robe, et se retournant aux endroits dramatiques vers Anna Pavlovna, pour imiter l'expression de sa physionomie et reprendre ensuite son calme et placide sourire.
La petite princesse avait egalement quitte la table de the.
"Attendez, je vais prendre mon ouvrage. Eh bien! que faites-vous? A quoi pensez-vous? dit-elle a Hippolyte. Apportez-moi donc mon ridicule."
La princesse, riant et parlant a la fois, avait cause un deplacement general.
"Je suis tres bien ici," continua-t-elle en s'asseyant pour recevoir son ridicule des mains du prince Hippolyte, qui avanca un fauteuil et se placa a cote d'elle.
Le "charmant Hippolyte" ressemblait d'une maniere frappante a sa soeur, "la belle des belles," quoiqu'il fut remarquablement laid. Les traits etaient les memes, mais chez sa soeur ils etaient transfigures par ce sourire invariablement radieux, satisfait, plein de jeunesse, et par la perfection classique de toute sa personne; sur le visage du frere se peignait au contraire l'idiotisme, joint a une humeur constamment boudeuse; sa personne etait faible et malingre; ses yeux, son nez, sa bouche paraissaient se confondre en une grimace indeterminee et ennuyee, tandis que ses pieds et ses mains se tordaient et prenaient des poses impossibles.
"Est-ce une histoire de revenants? demanda-t-il en portant son lorgnon a ses yeux comme si cet objet devait lui rendre l'elocution plus facile.
- Pas le moins du monde, dit le narrateur stupefait.
- C'est que je ne puis les souffrir," reprit Hippolyte, et l'on comprit a son air qu'il avait senti apres coup la portee de ses paroles; mais il avait tant d'aplomb qu'on se demandait, chaque fois qu'il parlait, s'il etait bete ou spirituel. Il portait un habit a pans, vert fonce, des inexpressibles couleurs "chair de nymphe emue", selon sa propre expression, des bas et des souliers a boucles.
Le vicomte conta fort agreablement l'anecdote qui circulait sur le duc d'Enghien; il s'etait, disait-on, rendu secretement a Paris pour voir MlleGeorges, et il y avait rencontre Bonaparte, que l'eminente artiste favorisait egalement. La consequence de ce hasard malheureux avait ete pour Napoleon un de ces evanouissements prolonges auxquels il etait sujet et qui l'avait mis au pouvoir de son ennemi. Le duc n'en avait pas profite; mais Bonaparte s'etait venge plus tard de cette genereuse conduite en le faisant assassiner. Ce recit, plein d'interet, devenait surtout emouvant au moment de la rencontre des deux rivaux, et les dames s'en montrerent emues.
"C'est charmant, murmura Anna Pavlovna en interrogeant des yeux la petite princesse.
- Charmant!" reprit la petite princesse en piquant son aiguille dans son ouvrage pour faire voir que l'interet et le charme de l'histoire interrompaient son travail.
Le vicomte gouta fort cet eloge muet, et il s'appretait a continuer lorsqu'Anna Pavlovna, qui n'avait pas cesse de surveiller le terrible Pierre, le voyant aux prises avec l'abbe, se precipita vers eux pour prevenir le danger. Pierre avait en effet reussi a engager l'abbe dans une conversation sur l'equilibre politique, et l'abbe, visiblement enchante de l'ardeur ingenue de son jeune interlocuteur, lui developpait tout au long son projet tendrement caresse; tous deux parlaient haut, avec vivacite et avec entrain, et c'etait la ce qui avait deplu a la demoiselle d'honneur.
"Quel moyen? Mais l'equilibre europeen et le droit des gens, disait l'abbe. Un seul empire puissant comme la Russie, reputee barbare, se mettant honnetement a la tete d'une alliance qui aurait pour but l'equilibre de l'Europe, et le monde serait sauve!
- Mais comment parviendrez-vous a etablir cet equilibre?" disait Pierre, au moment ou Anna Pavlovna, lui jetant un regard severe, demandait a l'Italien comment il supportait le climat du Nord. La figure de ce dernier changea subitement d'expression; et il prit cet air doucereusement affecte qui lui etait habituel avec les femmes.
"Je subis trop vivement le charme de l'esprit et de la culture intellectuelle de la societe feminine surtout, dans laquelle j'ai l'honneur d'etre recu, pour avoir eu le loisir de songer au climat," repondit-il, tandis que MlleScherer s'empressait de les rapprocher, Pierre et lui, du cercle general, afin de ne les point perdre de vue.
Au meme moment, un nouveau personnage fit son entree dans le salon de MlleScherer: c'etait le jeune prince Bolkonsky, le mari de la petite princesse, un joli garcon, de taille moyenne, avec des traits durs et accentues. Tout en lui, a commencer par son regard fatigue et a finir par sa demarche mesuree et tranquille, etait l'oppose de sa petite femme, si vive et si remuante. Il connaissait tout le monde dans ce salon. Tous lui inspiraient un ennui profond, et il aurait paye cher pour ne plus les voir ni les entendre, sans en excepter meme sa femme. Elle semblait lui inspirer plus d'antipathie que le reste, et il se detourna d'elle avec une grimace qui fit tort a sa jolie figure. Il baisa la main d'Anna Pavlovna et promena ses regards autour de lui en froncant le sourcil.
"Vous vous preparez a faire la guerre, prince? lui dit-elle.
- Le general Koutouzow a bien voulu de moi pour aide de camp, repondit Bolkonsky en accentuant la syllabe "zow".
- Et votre femme?
- Elle ira a la campagne.
- Comment n'avez-vous pas honte de nous priver de votre ravissante petite femme?
- Andre, s'ecria la petite princesse, aussi coquette avec son mari qu'avec les autres, si tu savais la jolie histoire que le vicomte vient de nous conter sur MlleGeorges et Bonaparte!"
Le prince Andre fit de nouveau la grimace et s'eloigna.
Pierre, qui depuis son entree l'avait suivi de ses yeux gais et bienveillants, s'approcha de lui et lui saisit la main. Le prince Andre ne se derida pas pour le nouveau venu; mais, quand il eut reconnu le visage souriant de Pierre, le sien s'illumina tout a coup d'un bon et cordial sourire:
"Ah! bah! te voila aussi dans le grand monde!
- Je savais que vous y seriez. J'irai souper chez vous; le puis-je? ajouta-t-il tout bas pour ne pas gener le vicomte, qui parlait encore.
- Non, tu ne le peux pas," dit Andre en riant et en faisant comprendre a Pierre par un serrement de main l'inutilite de sa question.
Il allait lui dire quelque chose, lorsque le prince Basile et sa fille se leverent, et l'on se rangea pour leur faire place.
"Excusez-nous, cher vicomte, dit le prince en forcant aimablement Mortemart a rester assis; cette malencontreuse fete de l'ambassade d'Angleterre nous prive d'un plaisir et nous force a vous interrompre. Je regrette vivement, chere Anna Pavlovna, d'etre oblige de quitter votre charmante soiree."
Sa fille Helene se fraya un chemin au milieu des chaises, en retenant sa robe d'une main, sans cesser de sourire. Pierre regarda cette beaute resplendissante avec un melange d'extase et de terreur.
"Elle est bien belle! dit le prince Andre.
- Oui," repondit Pierre.
Le prince Basile lui serra la main en passant:
"Faites-moi l'education de cet ours-la, dit-il en s'adressant a MlleScherer, je vous en supplie. Voila onze mois qu'il demeure chez moi, et c'est la premiere fois que je l'apercois dans le monde. Rien ne forme mieux un jeune homme que la societe des femmes d'esprit."
IV
Anna Pavlovna promit en souriant de s'occuper de Pierre, qu'elle savait apparente par son pere au prince Basile. La vieille dame, qui etait restee assise a cote de "la tante", se leva precipitamment et rattrapa le prince Basile dans l'antichambre. Sa figure bienveillante et creusee par les larmes n'exprimait plus l'interet attentif qu'elle s'etait efforcee de lui donner, mais elle trahissait l'inquietude et la crainte.
"Que me direz-vous, prince, a propos de mon Boris?"
Elle prononcait le mot Boris en accentuant tout particulierement l'o.
"Je ne puis rester plus longtemps a Petersbourg. Dites-moi, de grace, quelles nouvelles je puis rapporter a mon pauvre garcon?"
Malgre le visible deplaisir et la flagrante impolitesse du prince Basile en l'ecoutant, elle lui souriait et le retenait de la main pour l'empecher de s'eloigner.
"Que vous en couterait-il de dire un mot a l'empereur? Il passerait tout droit dans la garde!
- Soyez assuree, princesse, que je ferai tout mon possible, mais il m'est difficile de demander cela a Sa Majeste; je vous conseillerais plutot de vous adresser a Roumianzow par l'intermediaire du prince Galitzine; ce serait plus prudent."
La vieille dame portait le nom de princesse Droubetzkoi, celui d'une des premieres familles de Russie; mais, pauvre et retiree du monde depuis de longues annees, elle avait perdu toutes ses relations d'autrefois. Elle n'etait venue a Petersbourg que pour tacher d'obtenir pour son fils unique l'autorisation d'entrer dans la garde. C'est dans l'espoir de rencontrer le prince Basile qu'elle etait venue a la soiree de MlleScherer. Sa figure, belle jadis, exprima un vif mecontentement, mais pendant une seconde seulement; elle sourit de nouveau et se saisit plus fortement du bras du prince Basile.
"Ecoutez-moi, mon prince; je ne vous ai jamais rien demande, je ne vous demanderai plus jamais rien, et jamais je ne me suis prevalue de l'amitie qui vous unissait, mon pere et vous. Mais a present, au nom de Dieu, faites cela pour mon fils et vous serez notre bienfaiteur, ajouta-t-elle rapidement. Non, ne vous fachez pas, et promettez. J'ai demande a Galitzine, il m'a refuse! Soyez le bon enfant que vous etiez jadis, continua-t-elle, en essayant de sourire, pendant que ses yeux se remplissaient de larmes.
- Papa! nous serons en retard," dit la princesse Helene, qui attendait a la porte.
Et elle tourna vers son pere sa charmante figure.
Le pouvoir en ce monde est un capital qu'il faut savoir menager. Le prince Basile le savait mieux que personne: interceder pour chacun de ceux qui s'adressaient a lui, c'etait le plus sur moyen de ne jamais rien obtenir pour lui-meme; il avait compris cela tout de suite. Aussi n'usait-il que fort rarement de son influence personnelle; mais l'ardente supplication de la princesse Droubetzkoi fit naitre un leger remords au fond de sa conscience. Ce qu'elle lui avait rappele etait la verite. Il devait en effet a son pere d'avoir fait les premiers pas dans la carriere. Il avait aussi remarque qu'elle etait du nombre de ces femmes, de ces meres surtout, qui n'ont ni cesse ni repos tant que le but de leur opiniatre desir n'est pas atteint, et qui sont pretes, le cas echeant, a renouveler a toute heure les recriminations et les scenes. Cette derniere consideration le decida.
"Chere Anna Mikhailovna, lui dit-il de sa voix ennuyee et avec sa familiarite habituelle, il m'est a peu pres impossible de faire ce que vous me demandez; cependant j'essayerai pour vous prouver mon affection et le respect que je porte a la memoire de votre pere. Votre fils passera dans la garde, je vous en donne ma parole! etes-vous contente?
- Cher ami, vous etes mon bienfaiteur! Je n'attendais pas moins de vous, je connaissais votre bonte! Un mot encore, dit-elle, le voyant pret a la quitter. Une fois dans la garde. et elle s'arreta confuse. Vous qui etes dans de bons rapports avec Koutouzow, vous lui recommanderez bien un peu Boris, n'est-ce pas, afin qu'il le prenne pour aide de camp? Je serai alors tranquille, et jamais je ne."
Le prince Basile sourit:
"Cela, je ne puis vous le promettre. Depuis que Koutouzow a ete nomme general en chef, il est accable de demandes. Lui-meme m'a assure que toutes les dames de Moscou lui proposaient leurs fils comme aides de camp.
- Non, non, promettez, mon ami, mon bienfaiteur, promettez-le-moi, ou je vous retiens encore!
- Papa! repeta du meme ton la belle Helene, nous serons en retard.
- Eh bien! au revoir, vous voyez, je ne puis.
- Ainsi, demain vous en parlerez a l'empereur?
- Sans faute; mais quant a Koutouzow, je ne promets rien!
- Mon Basile," reprit Anna Mikhailovna en l'accompagnant avec un sourire de jeune coquette sur les levres, et en oubliant que ce sourire, son sourire d'autrefois, n'etait plus guere en harmonie avec sa figure fatiguee. Elle ne pensait plus en effet a son age et employait sans y songer toutes ses ressources de femme. Mais, a peine le prince eut-il disparu, que son visage reprit une expression froide et tendue. Elle regagna le cercle au milieu duquel le vicomte continuait son recit, et fit de nouveau semblant de s'y interesser, en attendant, puisque son affaire etait faite, l'instant favorable pour s'eclipser.
"Mais que dites-vous de cette derniere comedie du sacre de Milan? demanda MlleScherer, et des populations de Genes et de Lucques qui viennent presenter leurs voeux a M.Buonaparte. M.Buonaparte assis sur un trone et exaucant les voeux des nations? Adorable! Non, c'est a en devenir folle! On dirait que le monde a perdu la tete."
Le prince Andre sourit en regardant Anna Pavlovna.
"Dieu me la donne, gare a qui la touche," dit-il.
C'etaient les paroles que Bonaparte avaient prononcees en mettant la couronne sur sa tete.
"On dit qu'il etait tres beau en prononcant ces paroles," ajouta-t-il, en les repetant en italien: "Dio mi la dona, guai a chi la toca!"
"J'espere, continua Anna Pavlovna, que ce sera la la goutte d'eau qui fera deborder le vase. En verite, les souverains ne peuvent plus supporter cet homme, qui est pour tous une menace vivante.
- Les souverains! Je ne parle pas de la Russie, dit le vicomte poliment et avec tristesse, les souverains, madame? Qu'ont-ils fait pour Louis XVI, pour la reine, pour Madame Elisabeth? Rien, continua-t-il en s'animant, et, croyez-moi, ils sont punis pour avoir trahi la cause des Bourbons. Les souverains? Mais ils envoient des ambassadeurs complimenter l'Usurpateur." Et, apres avoir pousse une exclamation de mepris, il changea de pose.
Le prince Hippolyte, qui n'avait cesse d'examiner le vicomte a travers son lorgnon, se tourna a ces mots tout d'une piece vers la petite princesse pour lui demander une aiguille, avec laquelle il lui dessina sur la table l'ecusson des Conde, et il se mit a le lui expliquer avec une gravite imperturbable, comme si elle l'en avait prie:
"Baton de gueules engreles de gueule et d'azur, maison des Conde."
La princesse ecoutait et souriait.
"Si Bonaparte reste encore un an sur le trone de France, dit le vicomte, en reprenant son sujet comme un homme habitue a suivre ses propres pensees sans preter grande attention aux reflexions d'autrui dans une question qui lui est familiere, les choses n'en iront que mieux: la societe francaise, je parle de la bonne, bien entendu, sera a jamais detruite par les intrigues, la violence; l'exil et les condamnations. et alors."
Il haussa les epaules en levant les bras au ciel. Pierre voulut intervenir mais Anna Pavlovna, qui le guettait, le devanca.
"L'empereur Alexandre, commenca-t-elle avec cette inflexion de tristesse qui accompagnait toujours ses reflexions sur la famille imperiale, a declare laisser aux Francais eux-memes le droit de choisir la forme de leur gouvernement, et je suis convaincue que la nation entiere, une fois delivree de l'Usurpateur, va se jeter dans les bras de son roi legitime."
Anna Pavlovna tenait, comme on le voit, a flatter l'emigre royaliste.
"C'est peu probable, dit le prince Andre. Monsieur le vicomte suppose avec raison que les choses sont allees tres loin, et il sera, je crois, difficile de revenir au passe.
- J'ai entendu dire, ajouta Pierre en se rapprochant d'eux, que la plus grande partie de la noblesse a ete gagnee par Napoleon.
- Ce sont les bonapartistes qui l'assurent, s'ecria le vicomte sans regarder Pierre.
- Il est impossible de savoir quelle est aujourd'hui l'opinion publique en France.
- Bonaparte l'a pourtant dit, reprit le prince Andre avec ironie, car le vicomte lui deplaisait, et c'etait lui que visaient ses saillies. "Je leur ai montre le chemin de la gloire, ils n'en n'ont pas voulu, - ce sont les paroles que l'on prete a Napoleon; - je leur ai ouvert mes antichambres, ils s'y sont "precipites en foule." Je ne sais pas a quel point il avait le droit de le dire.
- Il n'en avait aucun, repondit le vicomte; apres l'assassinat du duc d'Enghien, les gens les plus enthousiastes ont cesse de voir en lui un heros, et si meme il l'avait ete un moment aux yeux de certaines personnes, ajouta-t-il en se tournant vers Anna Pavlovna, apres cet assassinat il y a eu un martyr de plus au ciel, et un heros de moins sur la terre."
Ces derniers mots du vicomte n'avaient pas encore ete salues d'un sourire approbatif, que deja Pierre s'etait de nouveau elance dans l'arene, sans laisser a Anna Pavlovna, qui pressentait quelque chose d'exorbitant, le temps de l'arreter.
"L'execution du duc d'Enghien, dit Pierre, etait une necessite politique, et Napoleon a justement montre de la grandeur d'ame en assumant sur lui seul la responsabilite de cet acte.
- Dieu! Dieu! murmura MlleScherer avec horreur.
- Comment, monsieur Pierre, vous trouvez qu'il y a de la grandeur d'ame dans un assassinat? dit la petite princesse en souriant et en attirant a elle son ouvrage.
- Ah! ah! firent plusieurs voix.
- Capital!" s'ecria le prince Hippolyte en anglais.
Et il se frappa le genou de la main. Le vicomte se borna a hausser les epaules.
Pierre regarda gravement son auditoire par-dessus ses lunettes.
"Je parle ainsi, continua-t-il, parce que les Bourbons ont fui devant la Revolution, en laissant le peuple livre a l'anarchie! Napoleon seul a su comprendre et vaincre la Revolution, et c'est pourquoi il ne pouvait, lorsqu'il avait en vue le bien general, se laisser arreter par la vie d'un individu.
- Ne voulez-vous pas passer a l'autre table?" dit Anna Pavlovna.
Mais Pierre, s'animant de plus en plus, continua son plaidoyer sans lui repondre:
"Oui, Napoleon est grand parce qu'il s'est place au-dessus de la Revolution, qu'il en a ecrase les abus en conservant tout ce qu'elle avait de bon, l'egalite des citoyens, la liberte de la presse et de la parole, et c'est par la qu'il a conquis le pouvoir.
- S'il avait rendu ce pouvoir au roi legitime, sans en profiter pour commettre un meurtre, je l'aurais appele un grand homme, dit le vicomte.
- Cela lui etait impossible. La nation ne lui avait donne la puissance que pour qu'il la debarrassat des Bourbons; elle avait reconnu en lui un homme superieur. La Revolution a ete une grande oeuvre, continua Pierre, qui temoignait de son extreme jeunesse, en essayant d'expliquer ses opinions et en emettant des idees avancees et irritantes.
- La Revolution et le regicide une grande oeuvre! Apres cela, . Mais ne voulez-vous pas passer a l'autre table? repeta Anna Pavlovna.
- Le Contrat social! repartit le vicomte avec un sourire de resignation.
- Je ne parle pas du regicide, je parle de l'idee.
- Oui, l'idee du pillage, du meurtre et du regicide, dit en l'interrompant une voix ironique.
- Il est certain que ce sont la les extremes; mais le fond veritable de l'idee, c'est l'emancipation des prejuges, l'egalite des citoyens, et tout cela a ete conserve par Napoleon dans son integrite.
- La liberte! l'egalite! dit avec mepris le vicomte, qui etait decide a demontrer au jeune homme toute l'absurdite de son raisonnement. Ces mots si ronflants ont deja perdu leur valeur. Qui donc n'aimerait la liberte et l'egalite? Le Sauveur nous les a prechees! Sommes-nous devenus plus heureux apres la Revolution? Au contraire! Nous voulions la liberte, et Bonaparte l'a confisquee!"
Le prince Andre regardait en souriant tantot Pierre et le vicomte, tantot la maitresse de la maison, qui, malgre son grand usage du monde, avait ete terrifiee par les sorties de Pierre; mais, lorsqu'elle s'apercut que ces paroles sacrileges n'excitaient point la colere du vicomte et qu'il n'etait plus possible de les etouffer, elle fit cause commune avec le noble emigre et, rassemblant toutes ses forces, tomba a son tour sur l'orateur.
"Mais, mon cher monsieur Pierre, dit-elle, comment pouvez-vous expliquer la conduite du grand homme qui met a mort un duc, disons meme tout simplement un homme, lorsque cet homme n'a commis aucun crime, et cela sans jugement?
- J'aurais egalement demande a monsieur, dit le vicomte, de m'expliquer le 18 brumaire. N'etait-ce point une trahison, ou, si vous aimez mieux, un escamotage qui ne ressemble en rien a la maniere d'agir d'un grand homme?
- Et les prisonniers d'Afrique massacres par son ordre, s'ecria la petite princesse, c'est epouvantable!
- C'est un roturier, vous avez beau dire," ajouta le prince Hippolyte.
Pierre, ne sachant plus a qui repondre, les regarda tous en souriant, non pas d'un sourire insignifiant et a peine visible, mais de ce sourire franc et sincere qui donnait a sa figure, habituellement severe et meme un peu morose, une expression de bonte naive, semblable a celle d'un enfant qui implore son pardon.
Le vicomte, qui ne l'avait jamais vu, comprit tout de suite que ce jacobin etait moins terrible que ses paroles. On se taisait.
"Comment voulez-vous qu'il vous reponde a tous? dit tout a coup le prince Andre. N'y a-t-il pas une difference entre les actions d'un homme prive et celles d'un homme d'Etat, d'un grand capitaine ou d'un souverain? Il me semble du moins qu'il y en a une.
- Mais sans doute, s'ecria Pierre, tout heureux de cet appui inespere.
- Napoleon, sur le pont d'Arcole ou tendant la main aux pestiferes dans l'hopital de Jaffa, est grand comme homme, et il est impossible de ne pas le reconnaitre; mais il y a, c'est vrai, d'autres faits difficiles a justifier," continua le prince Andre, qui tenait visiblement a reparer la maladresse des discours de Pierre et qui se leva sur ces derniers mots, en donnant ainsi a sa femme le signal du depart.
Le prince Hippolyte fit de meme, mais tout en engageant d'un geste de la main tous ceux qui allaient suivre cet exemple a ne pas bouger.
"A propos, dit-il vivement, on m'a conte aujourd'hui une anecdote moscovite charmante; il faut que je vous en regale. Vous m'excuserez, vicomte; je dois la dire en russe; on n'en comprendrait pas le sel autrement."
Et il entama son histoire en russe, mais avec l'accent d'un Francais qui aurait sejourne un an en Russie:
"Il y a a Moscou une dame, une grande dame, tres avare, qui avait besoin de deux valets de pied de grande taille pour placer derriere sa voiture. Or cette dame avait aussi, c'etait son gout, une femme de chambre de grande taille."
Ici le prince Hippolyte se mit a reflechir, comme s'il eprouvait une certaine difficulte a continuer son recit:
"Elle lui dit; oui, elle lui dit: Fille une telle, mets la livree et monte derriere la voiture; je vais faire des visites."
A cet endroit, le prince Hippolyte eclata de rire, mais par malheur il n'y eut pas d'echo dans son auditoire, et le conteur parut eprouver de cet insucces une impression defavorable. Plusieurs se deciderent pourtant a sourire, entre autres la vieille dame et MlleScherer.
. Elle partit; tout a coup il s'eleva un ouragan; la fille perdit son chapeau, et ses longs cheveux se denouerent."
Ne pouvant se contenir davantage, il fut pris d'un acces de rire si bruyant qu'il en suffoquait.
". Oui, acheva-t-il en se tordant, ses longs cheveux se denouerent. et toute la ville l'a su!"
Et l'anecdote finit la. Personne, a vrai dire, n'en avait compris le sens, ni pourquoi elle devait etre necessairement contee en russe. Mais Anna Pavlovna et quelques autres surent gre au narrateur d'avoir si adroitement mis fin a l'ennuyeuse et desagreable sortie de M.Pierre. La conversation s'eparpilla ensuite en menus propos, en remarques insignifiantes sur le bal a venir et sur le bal passe, sur les theatres, le tout entremele de questions pour savoir ou et quand on se retrouverait.
V
Apres cet incident, les hotes d'Anna Pavlovna la remercierent de sa charmante soiree et se retirerent un a un.
D'une taille peu ordinaire, carre des epaules, et maladroit a l'extreme, Pierre avait aussi, entre autres desavantages physiques, des mains enormes et rouges; il ne savait pas entrer dans un salon, encore moins en sortir comme il convient et apres avoir debite de jolies phrases. Grace a sa distraction proverbiale, il avait pris en se levant, au lieu de son chapeau, le tricorne a plumet d'un general, qu'il se mit a tirailler jusqu'au moment ou le legitime proprietaire, effraye, parvint a se le faire rendre. Mais, il faut le dire, tous ces defauts et toutes ces gaucheries etaient rachetes par sa bienveillance, sa candeur et sa modestie.
MlleScherer, se tournant vers lui, le salua comme pour lui octroyer son pardon, avec une mansuetude toute chretienne.
"J'espere, lui dit-elle, avoir encore le plaisir de vous voir; mais j'espere egalement, mon cher monsieur Pierre, que d'ici la vous aurez change d'opinions."
Il ne lui repondit rien; mais, quand il lui rendit son salut, tous les assistants purent voir sur ses levres ce franc sourire qui avait l'air de dire: "Apres tout, les opinions sont des opinions, et vous voyez que je suis un bon et brave garcon." C'etait si vrai que tous, y compris MlleScherer, le sentirent instinctivement.
Le prince Andre avait suivi dans l'antichambre sa femme et le prince Hippolyte, qu'il ecoutait avec indifference, en se faisant donner son manteau par un laquais. Le prince Hippolyte, le lorgnon dans l'oeil, debout a cote de la gentille petite princesse, la regardait obstinement.
"Allez-vous-en, Annette, disait la jeune femme en prenant conge d'elle; vous aurez froid! C'est convenu!" ajouta-t-elle tout bas.
Anna Pavlovna avait eu le temps de causer avec Lise du mariage projete entre sa belle-soeur et Anatole:
"Je compte sur vous, ma cherie, repondit-elle egalement a voix basse. Vous lui en ecrirez un mot, et vous me direz comment le pere envisage la chose. Au revoir!."
Et elle rentra au salon.
Le prince Hippolyte se rapprocha de la petite princesse et, se penchant au-dessus d'elle, lui parla de tres pres en chuchotant.
Deux laquais, le sien et celui de la princesse, l'un tenant un surtout d'officier, l'autre un chale, attendaient qu'il eut fini ce bavardage en francais, qu'ils semblaient ecouter, tout inintelligible qu'il fut pour eux, et meme comprendre, sans vouloir le laisser paraitre.
La petite princesse parlait, souriait et riait tout a la fois.
"Je suis enchante de n'etre pas alle chez l'ambassadeur, disait le prince Hippolyte. Quel ennui! Charmante soiree, n'est-il pas vrai? Charmante!
- On assure que le bal de ce soir sera tres beau, repartit la princesse en retroussant sa petite levre au fin duvet; toutes les jolies femmes de la societe y seront.
- Pas toutes, puisque vous n'y serez pas," ajouta-t-il en riant. Et s'emparant du chale que presentait le valet de pied, il le poussa de cote pour envelopper la princesse. Ses mains s'attarderent assez longtemps autour du cou de la jeune femme, qu'il avait l'air d'embrasser (etait-ce intention ou gaucherie? personne n'aurait pu le deviner). Elle recula gracieusement, en continuant a sourire, se detourna et regarda son mari, dont les yeux etaient fermes et qui avait l'air fatigue et endormi.
"etes-vous prete?" dit-il a sa femme en lui glissant un regard.
Le prince Hippolyte endossa prestement son surtout, qui, etant a la derniere mode, lui descendait plus bas que les talons, et, tout en s'embarrassant dans ses plis, il se precipita sur le perron pour aider la princesse a monter en voiture.
"Au revoir, princesse!" cria-t-il, la langue aussi embarrassee que les pieds.
La princesse relevait sa robe et s'asseyait dans le fond obscur de la voiture; son mari arrangeait son sabre.
Le prince Hippolyte, qui faisait semblant de les aider, ne faisait en realite que les gener.
"Pardon, monsieur, dit le prince Andre d'un ton sec et desagreable, en s'adressant en russe au jeune homme qui l'empechait de passer. - Pierre, viens-tu, je t'attends," reprit-il affectueusement.
Le postillon partit, et le carrosse s'ebranla avec un bruit de roues.
Le prince Hippolyte, reste sur le perron, riait d'un rire nerveux en attendant le vicomte, a qui il avait promis de le reconduire.
"Eh bien, mon cher, votre petite princesse est tres bien, tres bien, dit le vicomte en se mettant en voiture, tres bien, ma foi!." Et il baisa le bout de ses doigts.
Hippolyte se rengorgea en riant.
"Savez-vous que vous etes terrible avec votre petit air innocent? Je plains le pauvre mari, ce petit officier qui se donne des airs de prince regnant."
Hippolyte balbutia en riant aux eclats: "Et vous disiez que les dames russes ne valaient pas les Francaises: il ne s'agit que de savoir s'y prendre."
VI
Pierre, arrive le premier, entra tout droit dans le cabinet du prince Andre, en habitue de la maison; apres s'etre etendu sur le canape, comme il en avait l'habitude, il prit un livre au hasard, - c'etait ce jour-la les Commentaires de Cesar, - et, s'accoudant aussitot, il l'ouvrit au beau milieu.
"Qu'as-tu fait chez MlleScherer? Elle en tombera serieusement malade," dit le prince Andre, qui entra bientot apres en frottant l'une contre l'autre ses mains, qu'il avait petites et blanches.
Pierre se retourna tout d'une piece; le canape en gemit, et, montrant sa figure animee et souriante, il fit un geste qui temoignait de son indifference:
"Cet abbe est vraiment interessant; seulement il n'entend pas la question comme il faut l'entendre. Je suis sur qu'une paix inviolable est possible, mais je ne puis dire comment, ce ne serait toujours pas au moyen de l'equilibre politique."
Le prince Andre, qui n'avait pas l'air de s'interesser aux questions abstraites, l'interrompit:
"Vois-tu, mon cher, ce qui est impossible, c'est de dire partout et toujours ce que l'on pense! Eh bien, t'es-tu decide a quelque chose? Seras-tu garde a cheval ou diplomate?
- Croiriez-vous que je n'en sais encore rien! Ni l'une ni l'autre de ces perspectives ne me seduit, dit Pierre en s'asseyant a la turque sur le divan.
- Il faut pourtant te decider a quelque chose; ton pere attend!"
Pierre avait ete envoye a l'etranger a l'age de dix ans avec un abbe pour precepteur, et il y etait reste jusqu'a vingt-cinq ans. A son retour a Moscou, son pere avait congedie l'abbe et avait dit au jeune homme:
"Maintenant, va a Petersbourg, examine et choisis! Je consens a tout. Voici une lettre pour le prince Basile, et voila de l'argent. Ecris et compte sur moi pour t'aider."
Or depuis trois mois Pierre cherchait une carriere et ne faisait rien. Il se passa la main sur le front:
"Ce doit etre un franc-macon? dit-il en pensant a l'abbe qu'il avait vu a la soiree.
- Chimeres que tout cela, lui dit en l'interrompant le prince Andre; parlons plutot de tes affaires. Es-tu alle voir la garde a cheval?
- Non, je n'y suis pas alle; mais j'ai reflechi a une chose, que je voulais vous communiquer. Nous avons la guerre avec Napoleon; si l'on se battait pour la liberte, je serais le premier a m'engager; mais aider l'Angleterre et l'Autriche a lutter contre le plus grand homme qui soit au monde, ce n'est pas bien."
Le prince Andre ne fit que hausser les epaules a cette sortie enfantine; dedaignant d'y faire une reponse serieuse, il se contenta de dire:
"Si l'on ne se battait que pour ses convictions, il n'y aurait pas de guerre.
- Et ce serait parfait, repliqua Pierre.
- C'est bien possible, mais cela ne sera jamais, reprit en souriant le prince Andre.
- Enfin, voyons, pourquoi allons-nous faire la guerre?
- Pourquoi? Je n'en sais rien! Il le faut, et par-dessus le marche j'y vais. - et il s'arreta. J'y vais, parce que la vie que je mene ici. ne me va pas!"
VII
Le frolement d'une robe se fit entendre dans la piece voisine. A ce bruit, le prince Andre eut l'air de revenir a lui: il se redressa et donna a son visage l'expression qu'il avait eue pendant toute la soiree d'Anna Pavlovna. Pierre glissa ses pieds a terre. La princesse entra; elle avait eu le temps de remplacer sa toilette du soir par un deshabille de maison, non moins frais et non moins elegant; son mari se leva et lui avanca poliment un fauteuil.
"Je me demande souvent, dit-elle en francais, selon son habitude, et en s'asseyant vivement, pourquoi Annette ne s'est pas mariee? Comme vous etes sots, messieurs, de ne pas l'avoir epousee! Je vous en demande pardon, mais vous n'entendez rien aux femmes. Quel disputeur vous faites, monsieur Pierre!
- Je dispute aussi contre votre mari, car je ne comprends pas pourquoi il va faire la guerre," dit Pierre en s'adressant a la princesse, sans le moindre symptome de cet embarras qui existe souvent entre un jeune homme et une jeune femme.
La princesse tressaillit; la reflexion de Pierre l'avait touchee au vif.
"Eh bien, moi aussi, je lui dis la meme chose. Vraiment, je ne comprends pas pourquoi les hommes ne peuvent vivre sans guerre? Pourquoi ne desirons-nous rien, n'avons-nous besoin de rien, nous autres femmes? Voyons, je vous en fais juge. Je suis toujours a lui repeter que sa position ici comme aide de camp de mon oncle est des plus brillantes: chacun le connait, chacun l'apprecie! Pas plus tard que ces jours-ci, chez les Apraxine, j'ai entendu une dame dire: "C'est la le fameux "prince Andre!" ma parole d'honneur!"
Et elle eclata de rire.
"Voila comment il est recu partout, et il peut, quand il le voudra, devenir aide de camp de l'empereur, car l'empereur, vous le savez, s'est entretenu tres gracieusement avec lui! Nous le disions justement, Annette et moi, ce serait si facile a arranger! Qu'en pensez-vous?"
Pierre regarda le prince Andre et se tut en voyant que son ami paraissait contrarie.
"Quand partez-vous? demanda-t-il.
- Ah! ne me parlez pas de ce depart, je ne veux pas en entendre parler, reprit la princesse de cet air a la fois capricieux et enjoue qu'elle avait eu avec Hippolyte, mais qui, dans ce cercle intime dont Pierre faisait partie, detonnait singulierement. Lorsque j'ai pense aujourd'hui qu'il me faudra rompre avec toutes des cheres relations. je., et puis, sais-tu, Andre, et elle lui fit un imperceptible clignement d'yeux en frissonnant. j'ai peur!"
Son mari la regarda stupefait, comme s'il venait seulement de s'apercevoir de sa presence. Il lui repondit pourtant avec une froide politesse:
"Que craignez-vous, Lise? Je ne vous comprends pas.
- Voila bien les hommes! Des egoistes, tous des egoistes! Parce qu'il lui est venu une fantaisie, il m'abandonne, Dieu sait pourquoi, et m'enferme toute seule a la campagne.
- Avec mon pere et ma soeur, vous l'oubliez.
- Cela revient au meme; j'y serai seule, loin de mes amis a moi, et il veut que je sois tranquille?"
Elle parlait d'un ton boudeur; sa levre relevee, loin de donner a sa physionomie une expression souriante, lui pretait au contraire quelque chose qui faisait songer a un mechant petit rongeur. Elle se tut, ne trouvant peut-etre pas convenable de faire allusion a sa grossesse devant Pierre, car la etait le noeud de la situation.
"Je ne puis pourtant pas deviner de quoi vous avez peur," reprit lentement son mari, sans la quitter du regard.
La princesse rougit et fit un geste de desespoir.
"Andre, Andre, pourquoi etes-vous si change?
- Votre medecin vous defend de veiller; vous devriez aller vous mettre au lit."
La princesse ne repondit rien, mais ses levres tremblerent, tout a coup. Quant a lui, il se leva, haussa les epaules et se mit a arpenter son cabinet.
Pierre, naivement surpris, les observait tous deux; enfin il fit un mouvement comme pour se lever, mais il s'arreta.
"ca m'est egal que monsieur Pierre soit present, s'ecria la princesse, dont la jolie figure fit la grimace de l'enfant qui va pleurer. Il y a longtemps, Andre, que je voulais te le demander: pourquoi es-tu devenu tout autre avec moi? Que t'ai-je fait? Tu vas rejoindre l'armee, tu n'as aucune pitie pour moi. Pourquoi?
- Lise!" dit le prince Andre.
Et ce seul mot contenait a la fois la priere, la menace et l'assurance qu'elle allait regretter ses paroles.
Elle continua pourtant avec precipitation:
"Tu me traites en malade ou en enfant. Je vois tout. Tu n'etais pas ainsi il y a six mois!
- Lise, finissez, je vous en prie," reprit son mari en elevant la voix.
Pierre, dont l'agitation n'avait fait que croitre pendant cet entretien, se leva et s'approcha de la jeune femme. Il paraissait ne pouvoir supporter la vue de ses larmes, et l'on aurait dit qu'il etait pret a pleurer avec elle.
"Calmez-vous, princesse; ce sont des idees. J'ai eprouve cela aussi. je vous assure. enfin. non, excusez-moi; je suis de trop comme etranger. Tranquillisez-vous. Adieu!"
Le prince Andre le retint.
"Non, Pierre; attends. La princesse est trop bonne pour me priver du plaisir de passer ma soiree avec toi.
- Oui, il ne pense qu'a lui, murmura-t-elle, sans pouvoir retenir des larmes de depit.
- Lise!" reprit sechement le prince Andre, dont la voix etait montee au diapason qui indiquait que sa patience etait a bout.
Tout a coup sur son joli minois d'ecureuil en colere se repandit cette expression craintive, timide et timoree que prend souvent un chien lorsque, de sa queue abaissee, il frappe la terre rapidement et sans bruit.
"Mon Dieu, mon Dieu," murmura-t-elle en jetant a son mari un regard sournois, puis, relevant sa robe d'une main, elle s'approcha de lui et lui mit un baiser sur le front.
"Bonsoir, Lise," dit-il en se levant a son tour et en lui baisant la main, comme a une etrangere.
VIII
Les deux amis se taisaient. Ni l'un ni l'autre ne se decidait a parler. Pierre regardait a la derobee le prince Andre, qui se frottait le front de sa petite main.
"Allons souper," dit-il en soupirant, et il se dirigea vers la porte. Ils entrerent dans une magnifique salle a manger nouvellement decoree. Les cristaux, l'argenterie, la vaisselle, le linge damasse, tout portait l'empreinte de la nouveaute, cette marque distinctive des jeunes menages. Au milieu du souper, le prince Andre s'accouda sur la table et se mit a parler avec une irritation nerveuse que Pierre n'avait jamais remarquee en lui, et comme un homme qui a quelque chose sur le coeur depuis longtemps et qui se decide enfin a entrer dans la voie des confidences.
"Mon cher ami, ne te marie que lorsque tu auras fait tout ce que tu veux faire, lorsque tu auras cesse d'aimer la femme de ton choix et que tu l'auras bien etudiee; autrement, tu te tromperas cruellement et d'une facon irreparable! Marie-toi plutot vieux et bon a rien! Alors tu ne risqueras pas de gaspiller tout ce qu'il y a en toi d'eleve et de bon. Oui, tout s'eparpille en menue monnaie! Oui, c'est ainsi; tu as beau me regarder de cet air etonne. Si tu comptais devenir quelque chose par toi-meme, tu sentiras a chaque pas que tout est fini, que tout est ferme pour toi, sauf les salons ou tu coudoieras un laquais de cour et un idiot. Mais a quoi sert de.?"
Et sa main retomba avec force sur la table.
Pierre ota ses lunettes. Ce mouvement, en changeant completement sa figure, laissait mieux encore voir sa bonte et sa stupefaction.
"Ma femme, continua le prince Andre, est une excellente femme, une de celles avec lesquelles l'honneur d'un mari n'a rien a craindre; mais que ne donnerais-je pas en ce moment, grands dieux! pour n'etre pas marie! Tu es le premier et le seul a qui je l'avoue, parce que je t'aime!"
Le prince Andre, en parlant ainsi, ressemblait de moins en moins a ce prince Bolkonsky qui se carrait dans un des fauteuils de MlleScherer, fermant a demi les yeux et lancant a demi-voix des phrases en francais. Chaque muscle de sa figure seche et nerveuse avait un tressaillement de fievre; ses yeux, dont le feu paraissait toujours eteint, brillaient et rayonnaient avec eclat. On devinait qu'il etait d'autant plus violent dans ces courts instants d'irritabilite maladive, qu'il semblait faible et sans vigueur dans son etat habituel.
"Tu ne me comprends pas, et c'est pourtant l'histoire de toute une existence! Tu parles de Bonaparte et de sa carriere, continua-t-il, bien que Pierre n'en eut pas souffle mot. mais Bonaparte, lorsqu'il travaillait, marchait a son but, pas a pas, il etait libre, il n'avait que cet objet en vue, et il l'a atteint. Mais que tu aies le malheur de te lier a une femme, et te voila enchaine comme un forcat; tout ce que tu sentiras en toi de forces et d'aspirations ne fera que t'accabler et te remplir de regrets. Les commerages de salon, les bals, la vanite, la mesquinerie, voila le cercle magique qui te retiendra. Je m'en vais a present faire la guerre, une des plus formidables guerres qui aient jamais eu lieu, et je ne sais rien, je ne suis capable de rien; mais en revanche je suis tres aimable, tres caustique, et l'on m'ecoute chez MlleScherer! Et puis cette societe stupide dont ma femme ne peut se passer!. Si seulement tu savais ce qu'elles valent, toutes ces femmes distinguees et toutes les femmes en general. Mon pere a raison! L'egoisme, la vanite, la sottise, la mediocrite en tout. voila les femmes, lorsqu'elles se montrent comme elles sont. A les voir dans le monde, on pourrait croire qu'il y a en elles autre chose; mais non, rien, rien! Oui, mon ami, ne te marie pas."
Ce furent les dernieres paroles du prince Andre.
"Ce qui me parait singulier, dit Pierre, c'est que vous, vous puissiez vous trouver incapable, et croire que vous avez manque votre vie, quand l'avenir est devant vous et que."
Son intonation faisait voir en quelle haute estime il tenait son ami et tout ce qu'il en attendait.
Quel droit a-t-il de parler ainsi, pensait Pierre, pour qui le prince Andre etait le type de toutes les perfections, justement parce qu'il avait en lui la qualite qu'il sentait lui manquer a lui-meme, c'est-a-dire la force de volonte. Il avait toujours admire chez son ami la facilite et l'egalite de ses rapports avec des gens de toute espece, sa memoire merveilleuse, ses connaissances variees, car il lisait tout ou prenait un apercu de toute chose, ainsi que son aptitude au travail et a l'etude. Si Pierre etait frappe de ne point rencontrer chez Andre de dispositions a la philosophie speculative, ce qui etait son faible a lui, il n'y voyait point un defaut, mais une force de plus.
Dans les relations les plus intimes, les plus amicales et les plus simples, la flatterie et la louange sont aussi necessaires que l'huile qui graisse le rouage et le fait marcher.
"Je suis un homme fini, aussi ne parlons plus de moi, mais de toi," reprit le prince Andre, apres un moment de silence, et en souriant a cette heureuse diversion.
Le visage de Pierre refleta aussitot ce changement de physionomie.
"De moi? dit-il, et sa bouche s'epanouit en un sourire joyeux et inconscient.? Mais, de moi, il n'y a rien a dire. Que suis-je d'ailleurs? Un batard!. - Et il rougit subitement, car il avait fait pour prononcer ce mot un visible effort, - Sans nom, sans fortune, et. en verite. je suis libre et content, pour le moment, du moins. Seulement je ne sais, vous l'avouerai-je, ce que je dois entreprendre, et je tenais serieusement a vous demander conseil la-dessus."
Le prince Andre le regardait avec une affectueuse bienveillance; mais cette bienveillance amicale laissait cependant deviner la conscience qu'il avait de sa superiorite.
"J'ai de l'affection pour toi, parce que tu es le seul homme vivant, dans tout notre cercle; tu es satisfait; eh bien! choisis a ton gout, le choix importe peu. Tu seras bien partout; mais cesse de voir, je t'en prie, ces Kouraguine; cesse de mener cette existence; cela te va si peu, toute cette debauche, cette vie a la hussarde, cette.
- Que voulez-vous, mon cher, dit Pierre en haussant les epaules; les femmes, mon ami, les femmes!
- Je n'admets pas cela, repondit Andre: les femmes comme il faut, oui, mais pas celles de Kouraguine; celles-la et le vin, je n'admets pas cela."
Pierre demeurait chez le prince Basile et partageait la vie dissipee de son fils cadet Anatole, celui-la meme qu'on voulait marier a la soeur du prince Andre pour tacher de le corriger.
"Savez-vous, dit Pierre, comme s'il lui etait venu tout a coup une heureuse inspiration, j'y ai serieusement reflechi depuis longtemps! Grace a ce genre de vie, je ne puis ni me decider, ni penser a rien. J'ai des maux de tete et pas d'argent. Il m'a encore invite pour ce soir, mais je n'irai pas!
- Donne-moi ta parole d'honneur que tu cesseras d'y aller.
- Je vous la donne!"
IX
Il etait une heure passee lorsque Pierre quitta son ami. C'etait par une nuit de juin, une de ces nuits de Petersbourg, presque sans crepuscule; il monta dans une voiture de louage avec l'intention bien arretee de rentrer chez lui. Mais plus il avancait, plus il sentait qu'il lui serait impossible de dormir pendant cette nuit qui ressemblait au matin ou au soir d'un beau jour. Son regard plongeait au loin dans les rues desertes. Chemin faisant, il se rappela que la societe habituelle des joueurs devait se trouver reunie chez Anatole Kouraguine; apres le jeu, on se mettait a boire, et le tout finissait par un des plaisirs favoris de Pierre.
"Si j'y allais?" se dit-il, et il pensa a la parole qu'il venait de donner au prince Andre.
Mais en meme temps, comme il arrive souvent aux gens sans caractere, il lui prit une si furieuse envie de jouir une fois encore de cette vie de libertinage, qu'il ne connaissait, helas, que trop bien, qu'il se decida a aller chez Anatole, tout en se disant que son engagement n'avait aucune valeur, puisqu'il avait promis a Anatole avant de promettre au prince Andre; qu'a tout prendre, ces engagements n'etaient que de pure convention, sans signification precise, et que d'ailleurs personne n'etait sur de son lendemain et ne pouvait savoir s'il n'arriverait pas quelque evenement extraordinaire qui emporterait, avec la vie, l'honneur et le deshonneur. Cette facon habituelle de raisonner bouleversait souvent ses decisions en apparence les plus arretees. Pierre ceda encore et alla chez Kouraguine. Arrive devant le perron d'une grande maison situee a cote des casernes de la garde a cheval, il en gravit les marches eclairees et entra par la porte qu'il trouva toute grande ouverte. Il n'y avait personne dans le vestibule, ca sentait le vin: des bouteilles vides, des manteaux, des galoches etaient jetes ca et la, et l'on entendait a distance des bruits de voix et des cris.
Le jeu et le souper venaient de finir, mais on ne se separait pas encore. Apres s'etre debarrasse de son manteau, Pierre entra dans la premiere piece, ou l'on voyait les restes du souper et ou un laquais, sur de l'impunite, avalait en cachette le vin oublie au fond des verres. Plus loin, dans le troisieme salon, au milieu du tohu-bohu general des rires et des cris, le grognement d'un ours se faisait entendre. Huit jeunes gens se pressaient anxieusement autour d'une fenetre ouverte; trois d'entre eux jouaient avec un ourson, que l'un d'eux trainait a la chaine en l'excitant contre son camarade pour lui faire peur.
"Je parie pour Stievens! cria l'un.
- Ne l'aidez pas surtout! cria un second.
- Va pour Dologhow! cria un troisieme.
- Kouraguine, separe-les!
- Voyons, laissez-la Michka, il s'agit d'un pari!
- D'un coup, autrement il a perdu! cria un quatrieme.
- Jacques, une bouteille! hurla le maitre de la maison, un grand et beau garcon qui se tenait au milieu du groupe, sans habit, sa chemise ouverte sur la poitrine.
- Attendez, Messieurs, voici Petrouchka, ce cher ami," dit-il, s'adressant a Pierre.
Un homme de taille moyenne, aux yeux bleus et clairs, dont la voix calme et sobre contrastait singulierement avec toutes les autres voix avinees, l'appela de la fenetre:
"Viens ici que je t'explique le pari."
C'etait Dologhow, un officier du regiment de Semenovsky, bretteur et joueur connu, qui demeurait avec Anatole. Pierre souriait et regardait gaiement autour de lui:
"Je n'y comprends rien! de quoi s'agit-il?
- Un moment, il n'est pas gris! Vite une bouteille, dit Anatole, et, saisissant un verre sur la table, il s'approcha de lui:
- Avant tout, il faut boire!" Pierre se mit a avaler verre sur verre; cela ne l'empechait pas de suivre la conversation et d'examiner de cote tous les convives qui etaient ivres et qui s'etaient de nouveau groupes pres de la croisee. Anatole lui versait du vin, et lui racontait le pari de Dologhow avec l'Anglais Stievens, un marin. Le premier s'etait engage a boire une bouteille de rhum, assis sur une fenetre du troisieme etage, les jambes pendantes en dehors.
"Voyons, acheve-la, repondit Anatole, en offrant a Pierre le dernier verre: je ne te lache pas auparavant!
- Non, je n'en veux plus," dit Pierre, repoussant son ami et s'approchant de la fenetre.
Dologhow tenait l'Anglais par le bras, et lui repetait d'une facon nette et precise les conditions du pari, tout en s'adressant de preference a Pierre ou a Anatole.
Dologhow, de taille moyenne, avait les cheveux crepus, les yeux bleus et vingt-cinq ans environ. Comme tous les officiers d'infanterie de cette epoque, il ne portait pas de moustaches, et sa bouche, qui etait le trait saillant de sa figure, se montrait tout entiere. Les lignes en etaient remarquablement fines et bien dessinees; la levre superieure s'avancait virilement au-dessus de la levre inferieure, qui etait un peu forte; aux deux coins de sa bouche se jouait constamment un sourire: on aurait meme pu dire deux sourires, dont l'un faisait pendant a l'autre; cet ensemble, joint a son regard ferme, assure et intelligent, forcait l'attention. Sans fortune, il n'avait pas de relations, demeurait avec Anatole, depensait des milliers de roubles, et s'etait pose malgre cela de facon a inspirer a ceux qui le connaissaient plus de respect qu'ils n'en avaient pour Anatole. Il jouait a tous les jeux, gagnait toujours et buvait enormement, sans jamais perdre sa liberte d'esprit. Kouraguine et lui etaient alors des celebrites dans le monde des mauvais sujets et des viveurs de Petersbourg.
On apporta une bouteille de rhum; deux laquais, visiblement ahuris par les cris et les ordres qu'on ne cessait de leur donner, se depechaient a demolir le chassis qui empechait de s'asseoir sur le rebord exterieur de la croisee.
Anatole s'en approcha avec son air conquerant. Il avait envie de casser quelque chose, et, repoussant les domestiques, il tira a lui le chassis, qui resista; les carreaux se briserent.
"Voyons, a ton tour, Hercule, dit-il a Pierre. Pierre saisit l'encadrement, l'arracha et en detacha avec fracas le chassis en bois de chene.
- Enlevez-le en entier, on pourrait croire que je m'y suis cramponne, dit Dologhow.
- L'Anglais se vante, je crois? dit Anatole.
- C'est bien, repeta Pierre, en suivant des yeux Dologhow, qui, ayant pris une bouteille de rhum, s'approchait de la fenetre ouverte sur le ciel, ou la lumiere du soir et celle du matin se confondaient. Il sauta sur la croisee, tenant la bouteille d'une main:
"Ecoutez, s'ecria-t-il, debout dans l'embrasure, le visage tourne vers l'interieur de la chambre. Chacun se tut.
"Je parie (il parlait le francais pour se bien faire comprendre de l'Anglais, et il le parlait meme assez mal), je parie cinquante imperiales, voulez-vous cent?
- Non, cinquante!
- Bien, c'est dit: je parie cinquante imperiales que je boirai toute cette bouteille de rhum, sans oter le goulot de ma bouche, que je la boirai la, assis, en dehors de la fenetre, - et il se pencha pour indiquer le rebord incline de la muraille, - la-dessus et sans me tenir a rien. Est-ce cela?
- Parfaitement," dit l'Anglais.
Anatole, saisissant ce dernier par un des boutons de son habit et le regardant de haut, car Stievens etait petit, lui repeta en anglais les conditions du pari.
"Ce n'est pas tout, s'ecria Dologhow, en frappant avec la bouteille sur l'entablement de la fenetre, afin de se faire ecouter. Ce n'est pas tout, Kouraguine, attention! Si quelqu'un fait la meme chose, je lui payerai cent imperiales. Est-ce compris?"
L'Anglais inclina la tete, sans laisser deviner s'il avait l'intention d'accepter ou de refuser ce nouveau pari. Anatole le tenait toujours, et lui traduisait les paroles de Dologhow, malgre ses gestes affirmatifs reiteres. Un jeune hussard de la garde, qui avait ete en deveine toute la soiree, grimpa sur la fenetre et se pencha pour regarder en bas:
"Oh! oh! murmura-t-il, en jetant les yeux jusque sur les dalles du trottoir.
- Silence!" cria Dologhow, et il tira en arriere l'officier, qui, embarrasse par ses eperons, sauta gauchement dans la chambre.
La bouteille une fois placee a sa portee, Dologhow enjamba la fenetre avec lenteur et precaution, en abaissant ses jambes; alors, s'appuyant des deux mains aux deux cotes de la fenetre il en mesura de l'oeil la largeur. Puis il s'assit doucement, laissa aller ses mains, se pencha un peu a gauche, puis a droite, et saisit la bouteille.
Anatole apporta deux bougies et les placa dans l'embrasure. Il faisait pourtant grand jour. Le dos et la tete crepue de Dologhow en chemise etaient eclaires des deux cotes. Tous se serrerent autour de la fenetre, l'Anglais en avant des autres. Pierre souriait en silence. Tout a coup un des assistants, terrifie et mecontent, se glissa au premier rang, avec l'intention de saisir Dologhow par sa chemise.
"Messieurs, ce sont des folies, il se blessera mortellement," s'ecria cet homme sage, plus sage assurement que ses camarades.
Anatole l'arreta.
"Ne le touche pas, tu vas l'effrayer et il se tuera, et alors quoi? hein!"
Dologhow, s'appuyant sur ses mains et cherchant a se mettre d'aplomb, se retourna:
"Si quelqu'un essaye encore de s'en meler, je le ferai descendre par la a la minute. Voila!" dit-il, laissant lentement tomber ces mots a travers ses levres minces et serrees. Puis ayant prononce: Voila! il se retourna, porta la bouteille a sa bouche, rejeta sa tete en arriere et leva le bras qu'il avait encore de libre, afin de s'assurer un contrepoids. Un des domestiques, en train de rassembler les verres sur la table, s'arreta immobile, a demi penche, et ne quitta plus des yeux la fenetre et la tete de Dologhow.
L'Anglais, les levres fortement pincees, regardait de cote. Celui qui avait essaye, mais en vain, d'empecher cette folie, s'etait precipite dans un coin de la chambre sur un canape, la figure tournee vers la muraille. Pierre se couvrit les yeux, et un faible sourire passa sur sa figure, qui exprimait l'epouvante et l'horreur. Il se fit un grand silence.
Pierre ouvrit les yeux et vit Dologhow assis dans la meme position; seulement sa tete penchait si fortement en arriere, que ses cheveux crepus touchaient le col de sa chemise, tandis que le bras qui tenait la bouteille s'elevait de plus en plus, vacillant un peu sous l'effort. La bouteille se vidait a vue d'oeil. "Comme c'est long!" pensait Pierre. Il lui semblait qu'il s'etait ecoule plus d'une demi-heure. Dologhow fit tout a coup un mouvement de recul, et son bras trembla plus fort. Assis comme il l'etait, sur un rebord incline, ce mouvement nerveux pouvait le faire glisser dans le vide. Il se deplaca tout d'une piece, et son bras et sa tete vacillerent davantage; instinctivement il leva une main comme pour se cramponner a l'entablement de la croisee, mais l'abaissa aussitot. Pierre referma les yeux, en se promettant de ne plus les rouvrir; mais au mouvement general qui se produisit une seconde apres il regarda et vit Dologhow qui se tenait debout dans l'embrasure, pale mais joyeux.
"Elle est vide!"
Il lanca sa bouteille a l'Anglais, qui l'attrapa a la volee. Dologhow sauta dans la chambre: il exhalait une forte odeur de rhum.
"Admirable! bravo! Voila un pari! Que le diable vous emporte tous!" criait-on de tous cotes a la fois.
L'Anglais avait tire sa bourse et faisait ses comptes avec Dologhow, devenu silencieux et maussade. Pierre s'elanca sur la fenetre.
"Messieurs! qui veut parier avec moi que je ferai la meme chose, et meme sans pari? Vite une bouteille, je le ferai! Vite!.
- Va, va, dit Dologhow en souriant.
- Es-tu devenu fou, voyons! Qu'est-ce qui te prend? On te le defend, entends-tu bien, a toi dont la tete tourne sur un escalier, s'ecrierent plusieurs voix.
- Je boirai; vite une bouteille! cria Pierre en frappant avec force sur la table d'un geste d'ivrogne, et il enjamba l'appui de la fenetre. Un des jeunes gens se jeta sur ses mains, mais il etait si fort, qu'il le repoussa bien loin.
- Non, vous n'en viendrez pas a bout comme cela, dit Anatole; attendez, je vais l'attraper.
- Ecoute! je tiens le pari, mais pas avant demain; maintenant allons tous a.
- Allons! s'ecria Pierre, allons, et en avant Michka!" Il saisit l'ourson, l'entoura de ses bras, le souleva de terre et se mit a valser avec lui tout autour de la chambre.
X
Le prince Basile n'avait point oublie la promesse qu'il avait faite a la princesse Droubetzkoi a la soiree de MlleScherer. La requete avait ete presentee a l'Empereur, et le fils de la princesse passa, par exception, en qualite de sous-lieutenant dans la garde, au regiment Semenovsky; mais cependant, malgre tous les efforts de sa mere, Boris ne fut pas nomme aide de camp de Koutouzow. Quelque temps apres la soiree, la princesse retourna a Moscou aupres des Rostow, ses riches parents, chez qui elle s'arretait toujours; c'est la que son petit Boris adore avait passe la plus grande partie de son enfance. La garde avait quitte Petersbourg le 10 du mois d'aout, et le jeune homme, retenu a Moscou par la necessite de s'occuper de son equipement, devait la rejoindre a Radzivilow.
C'etait jour de fete chez les Rostow. La mere et la fille cadette s'appelaient Natalie, et on les fetait toutes les deux. Une longue suite de voitures n'avaient cesse des le matin de deposer a l'hotel Rostow, rue Povarskaia, une foule de visiteurs qui apportaient leurs felicitations. La comtesse et sa fille ainee, une belle personne, les recevaient au salon, ou ils se succedaient sans relache.
La mere etait une femme de quarante-cinq ans, avec un type oriental, un visage amaigri, et visiblement epuisee par les douze enfants qu'elle avait donnes a son mari. La lenteur de ses mouvements et de son parler, qui provenait de sa faiblesse, lui donnait un air imposant qui inspirait le respect. La princesse Droubetzkoi etait avec elle, et, comme elle faisait partie de la famille, elle aidait de son mieux a recevoir les visiteurs et a soutenir la conversation.
Les jeunes gens, qui ne se souciaient pas de prendre part a la reception, se tenaient dans des chambres interieures. Le comte allait a la rencontre des arrivants, et en les reconduisant les engageait tous a diner.
"Je vous suis bien sincerement oblige, mon cher, ou ma chere, disait-il indifferemment a chacun, aux inferieurs aussi bien qu'aux superieurs. Merci pour celle dont nous celebrons la fete. Vous viendrez diner sans faute, n'est-ce pas? Autrement, mon cher, vous m'offenseriez. Je vous supplie de venir avec toute votre famille, ma chere." Il repetait exactement les memes paroles a tous les invites, et les accompagnait exactement de la meme expression de figure, puis venait un serrement de main avec saluts reiteres. Apres avoir reconduit les partants, il revenait aupres de ceux qui n'avaient pas encore fait leurs adieux, s'avancait a lui-meme un fauteuil et, apres avoir pose avec complaisance ses pieds a terre et ses mains sur ses genoux, il se balancait de droite et de gauche, emettant, en homme qui croit savoir vivre, des reflexions sur le temps, sur la sante, tantot en russe, tantot en francais, bien qu'il parlat fort mal le francais, mais toujours avec le meme aplomb. Malgre sa fatigue, il se levait de nouveau pour reconduire les partants, comme un homme bien decide a remplir ses devoirs jusqu'au bout, et renouvelait ses invitations, tout cela en ramenant sur son crane chauve quelques cheveux gris et rares.
Parfois, en revenant, il traversait le vestibule et la serre et entrait dans une grande salle avec des murs de stuc, ou l'on dressait les tables pour un diner de quatre-vingts couverts. Apres avoir regarde les domestiques qui portaient les porcelaines, l'argenterie, et deployaient les nappes damassees, il appelait un certain Dmitri Vassilievitch, noble de naissance, qui dirigeait ses affaires, et lui disait:
"Ecoute, Mitenka, tache que tout soit bien; oui, c'est bien, c'est bien!."
Et en examinant avec satisfaction une enorme table qui venait de recevoir une rallonge, il ajoutait:
"Le principal, c'est le service, c'est le service, entends-tu bien," et la-dessus il rentrait enchante dans le salon.
"Marie Lvovna Karaguine!" annonca d'une voix de basse le valet de pied de la comtesse en se montrant a la porte.
La comtesse reflechit un instant, en savourant une prise de tabac qu'elle prenait dans une tabatiere en or ornee du portrait de son mari.
"Dieu! que ces visites m'ont extenuee! Allons, encore cette derniere. elle est si begueule!. Priez-la de monter," repondit-elle tristement au laquais, comme si elle voulait dire: "Oh! celle-la va m'achever!"
Une dame, grande, forte, a l'air hautain, suivie d'une jeune fille au visage rond et souriant, entra au salon; elles etaient precedees toutes deux du frou-frou de leurs robes trainantes.
"Chere comtesse. il y a si longtemps. elle a ete alitee, la pauvre enfant. au bal des Razoumosky et de la comtesse Apraxine. J'ai ete si heureuse!"
Ces civilites a batons rompus se confondaient avec le frolement des robes et le deplacement des chaises. Puis la conversation s'engageait tant bien que mal jusqu'au moment ou, grace a une premiere pause, on pouvait decemment se permettre de lever la seance, tout en faisant ses adieux, et, apres avoir recommence les: "Je suis bien charmee. la sante de maman. La comtesse Apraxine." passer dans l'antichambre, mettre sa pelisse et son manteau et partir.
La maladie du vieux comte Besoukhow, l'un des plus beaux hommes du temps de Catherine, qui etait en ce moment la nouvelle du jour, fit naturellement les frais de la conversation, et il fut meme question de son fils naturel, Pierre, celui-la meme qui avait ete si peu convenable a la soiree de MlleScherer.
"Je plains bien sincerement le pauvre comte, dit MmeKaraguine. Sa sante est si mauvaise, et avoir un fils qui lui cause un pareil chagrin!
- Mais quel est donc le chagrin qu'il a pu lui causer?" demanda la comtesse en feignant d'ignorer l'histoire, tandis qu'elle l'avait deja entendu conter au moins une quinzaine de fois.
"Voila le fruit de l'education actuelle! Ce jeune homme s'est trouve livre a lui-meme lorsqu'il etait a l'etranger, et maintenant on raconte qu'il a fait a Petersbourg des choses si epouvantables, qu'on a du le faire partir, par ordre de la police.
- Vraiment? dit la comtesse.
- Il a fait de mauvaises connaissances, ajouta la princesse Droubetzkoi, et avec le fils du prince Basile et un certain Dologhow ils ont commis des horreurs. Ce dernier a ete fait soldat et on a renvoye le fils de Besoukhow a Moscou; quant a Anatole, son pere a trouve le moyen d'etouffer le scandale; on lui a pourtant enjoint de quitter Petersbourg.
- Mais qu'ont-ils donc fait? demanda la comtesse.
- Ce sont de veritables brigands, Dologhow surtout, reprit MmeKaraguine: il est le fils de Marie Ivanovna Dologhow, une dame si respectable. Croiriez-vous qu'a eux trois ils se sont empares, je ne sais ou, d'un ourson, qu'ils l'ont fourre avec eux en voiture et mene chez des actrices. La police a voulu les arreter. Alors. qu'ont-ils imagine?. Ils ont saisi l'officier de police; et, apres l'avoir attache sur le dos de l'ourson, ils l'ont lache clans la Moika, l'ourson nageant avec l'homme de police sur son dos.
- Ah! ma chere, la bonne figure que devait avoir cet homme! s'ecria le comte en se tordant de rire.
- Mais, c'est une horreur! Il n'y a pas la, cher comte, de quoi rire," s'ecria MmeKaraguine.
Et, malgre elle, elle pouffait de rire, comme lui.
"On a eu toutes les peines du monde a sauver le malheureux. et quand on pense que c'est le fils du comte Besoukhow qui s'amuse d'une facon aussi insensee! Il passait pourtant pour un garcon intelligent et bien eleve. Voila le resultat d'une education faite a l'etranger. J'espere au moins que personne ne le recevra, malgre sa fortune. On a voulu me le presenter, mais j'ai immediatement decline cet honneur.! J'ai des filles!
- Ou avez-vous donc appris qu'il fut si riche, demanda la comtesse en se penchant vers MmeKaraguine et en tournant le dos aux demoiselles, qui feignirent aussitot de ne rien entendre. Le vieux comte n'a que des enfants naturels, et Pierre est un de ces batards, je crois!"
MmeKaraguine fit un geste de la main.
"Ils sont, je crois, une vingtaine."
La princesse Droubetzkoi, qui brulait du desir de faire parade de ses relations et de montrer qu'elle connaissait a fond l'existence de chacun dans le detail le plus intime, prit a son tour la parole et dit a voix basse et avec emphase:
"Voici ce que c'est.! La reputation du comte Besoukhow est bien etablie: il a tant d'enfants, qu'il en a perdu le compte, mais Pierre est son favori.
- Quel beau vieillard c'etait, pas plus tard que l'annee derniere, dit la comtesse, je n'ai jamais vu d'homme aussi beau que lui!
- Ah! il a beaucoup change depuis. A propos, j'allais vous dire que l'heritier direct de toute sa fortune est le prince Basile, du chef de sa femme; mais le vieux, ayant de l'affection pour Pierre, s'est beaucoup occupe de son education, et a ecrit a l'Empereur a son sujet. Personne ne peut donc savoir lequel des deux heritera de lui a sa mort, qu'on attend d'ailleurs d'un moment a l'autre. Lorrain est meme arrive de Petersbourg. La fortune est colossale. quarante mille ames et des millions en capitaux. Je le sais pour sur, car je le tiens du prince Basile lui-meme. Le vieux Besoukhow m'est aussi un peu cousin par sa mere, et il est le parrain de Boris, ajouta-t-elle, en faisant semblant de n'attacher a ce fait aucune importance. Le prince Basile est a Moscou depuis hier soir.
- N'est-il pas charge de faire une inspection?
- Oui; mais, entre nous soit dit, reprit la princesse, l'inspection n'est qu'un pretexte: il n'est arrive que pour voir le comte Cyrille Vladimirovitch, quand il a su qu'il etait au plus mal.
- Cela n'empeche pas, ma chere, l'histoire d'etre excellente, dit le comte, qui, en se voyant peu ecoute par les dames, se tourna du cote des demoiselles. Oh! la bonne figure qu'il devait faire l'homme de police!."
Et il se mit a contrefaire les gestes du policier en eclatant de rire d'une voix de basse-taille. C'etait ce rire bruyant et sonore particulier aux gens qui aiment a bien manger et surtout a bien boire; tout son gros corps en trembla.
"Vous revenez diner, n'est-ce pas, ma chere?" ajouta-t-il.
XI
Il se fit un grand silence. La comtesse regardait MmeKaraguine et souriait agreablement, sans meme chercher a deguiser la satisfaction qu'elle eprouverait a la voir partir. La fille de MmeKaraguine arrangeait machinalement sa robe en interrogeant sa mere du regard, lorsqu'on entendit tout a coup comme le bruit de plusieurs personnes qui auraient traverse en courant la piece voisine, puis la chute d'une chaise, et une fillette de treize ans, retenant d'une main le jupon retrousse de sa petite robe de mousseline dans lequel elle semblait cacher quelque chose, bondit jusqu'au milieu du salon et s'y arreta tout court. Il etait evident qu'une course desordonnee l'avait entrainee plus loin qu'elle ne voulait.
Au meme moment se montrerent a sa suite un etudiant au collet amarante, un officier de la garde, une jeune fille de quinze ans et un petit garcon en jaquette, au teint vif et colore.
Le comte se leva en se balancant et, entourant la petite fille de ses bras:
"Ah! la voila, s'ecria-t-il, c'est sa fete aujourd'hui; ma chere, c'est sa fete!
- Il y a temps pour tout, ma cherie, dit la comtesse avec une feinte severite. Tu la gates toujours, Elie!
- Bonjour, ma chere; je vous souhaite une bonne fete!. La delicieuse enfant!" dit MmeKaraguine en s'adressant a la mere.
La petite fille, avec ses yeux noirs et sa bouche trop grande, semblait plutot laide que jolie, mais, en revanche, elle etait d'une vivacite sans pareille; le mouvement de ses epaules, qui s'agitaient encore dans son corsage decollete, attestait qu'elle venait de courir; ses cheveux noirs, boucles, et tout ebouriffes, retombaient en arriere; ses bras nus etaient minces et greles; elle portait encore des pantalons garnis de dentelle, et ses petits pieds etaient chausses de souliers. En un mot, elle etait dans cet age plein d'esperances ou la petite fille n'est plus une enfant, mais ou l'enfant n'est pas encore une jeune fille. Echappant a son pere, elle se jeta sur sa mere, sans preter la moindre attention a sa reprimande, et, cachant sa figure en feu dans le fouillis de dentelle qui couvrait le mantelet de la comtesse, elle eclata de rire et se mit a conter a batons rompus une histoire sur sa poupee, qu'elle tira aussitot de son jupon.
"Vous voyez bien, c'est une poupee, c'est Mimi, vous voyez!."
Et Natacha, pouvant a peine parler, glissa sur les genoux de sa mere en riant de si bon coeur, que MmeKaraguine ne put s'empecher d'en faire autant.
"Voyons, laisse-moi, va-t'en avec ton monstre, disait la comtesse en jouant la colere et en la repoussant doucement. C'est ma cadette," dit-elle en s'adressant a MmeKaraguine.
Natacha, relevant sa tete enfouie au milieu des dentelles de sa mere, regarda un moment la dame inconnue a travers les larmes du rire et se cacha de nouveau le visage. Obligee d'admirer ce tableau de famille, MmeKaraguine crut bien faire en y jouant son role:
"Dites-moi, ma petite, qui est donc Mimi? C'est votre fille sans doute?"
Natacha, mecontente du ton de condescendance de l'etrangere, ne repondit rien et se borna a la regarder d'un air serieux.
Pendant ce temps, toute la jeunesse, c'est-a-dire Boris, l'officier, fils de la princesse Droubetzkoi, Nicolas, l'etudiant, fils aine du comte Rostow, Sonia, sa niece, agee de quinze ans, et Petroucha, son fils cadet, s'etaient groupes dans la chambre et faisaient des efforts visibles pour contenir, dans les limites de la bienseance, la vivacite et l'entrain qui percaient dans chacun de leurs mouvements. Rien qu'a les voir, on comprenait bien vite que, dans les appartements interieurs d'ou ils s'etaient si impetueusement elances, l'entretien avait ete autrement gai qu'au salon, et qu'on y avait parle d'autre chose que des bruits de la ville, du temps qu'il faisait et de la comtesse Apraxine. Ils echangeaient des regards furtifs et retenaient a grand'peine leur fou rire.
Les deux jeunes gens etaient des amis d'enfance, du meme age, tous deux jolis garcons, mais absolument differents l'un de l'autre. Boris etait grand, blond, d'une beaute calme et reguliere. Nicolas avait la tete bouclee, il etait petit et son visage exprimait la franchise. Sur sa levre superieure s'estompaient legerement les premiers poils d'une moustache naissante. Tout en lui respirait l'ardeur et l'enthousiasme. Il avait fortement rougi en entrant et avait essaye en vain de dire quelque chose. Boris, au contraire, reprit tout de suite son aplomb, et raconta d'une facon plaisante qu'il avait eu l'honneur de connaitre MlleMimi dans son adolescence, mais que depuis cinq ans elle avait terriblement vieilli et que sa tete etait fendue!
Pendant ce recit il jeta un regard a Natacha, qui reporta aussitot les yeux sur son petit frere: celui-ci, les paupieres a moitie fermees, etait comme secoue par un rire convulsif et silencieux; ne pouvant a cette vue se contenir davantage, elle se leva d'un bond et s'enfuit aussi vite que ses petits pieds pouvaient la porter. Boris resta impassible:
"Maman, ne desirez-vous pas sortir et n'avez-vous pas besoin de la voiture? demanda-t-il en souriant.
- Oui, certainement, va la commander," repondit sa mere.
Boris quitta le salon sans se presser et suivit les traces de Natacha, tandis que le petit bonhomme joufflu s'elancait a leur suite, tout mecontent d'avoir ete abandonne par eux.
XII
De toute cette jeunesse il ne restait plus que Nicolas et Sonia, la demoiselle etrangere et la fille ainee de la comtesse, de quatre ans plus agee que Natacha et qui comptait deja au nombre des grandes personnes.
Sonia etait une petite brune mignonne, avec des yeux doux, ombrages de longs cils. Le ton olivatre de son visage s'accusait encore plus sur la nuque et sur ses mains fines et gracieuses, et une epaisse natte de cheveux noirs s'enroulait deux fois autour de sa tete. L'harmonie de ses mouvements, la mollesse et la souplesse de ses membres greles, ses manieres un peu reservees la faisaient comparer a un joli petit minet pret a se metamorphoser en une delicieuse jeune chatte. Elle essayait par un sourire de prendre part a la conversation generale, mais ses yeux, sous leurs cils longs et soyeux, se portaient involontairement sur le cousin qui allait partir pour l'armee: ils exprimaient si visiblement ce sentiment d'adoration particulier aux jeunes filles, que son sourire ne pouvait tromper personne; il etait evident que le petit minet ne s'etait pelotonne que pour un instant, et qu'une fois hors du salon, a l'exemple de Boris et de Natacha, il sauterait et gambaderait de plus belle avec ce cher petit cousin.
"Oui, ma chere, disait le vieux comte en montrant Nicolas, son ami Boris a ete nomme officier et il veut le suivre par amitie pour lui, me quitter, laisser la l'universite et se faire militaire. Et dire, ma chere, que sa place aux Archives etait toute prete! C'est ce que j'appelle de l'amitie!
- Mais la guerre est declaree, dit-on?
- On le dit depuis longtemps, on le redira encore, et puis on n'en parlera plus. Oui, ma chere, voila de l'amitie, ou je ne m'y connais pas. Il entre aux hussards!"
MmeKaraguine, ne sachant que repondre, hocha la tete.
"Ce n'est pas du tout par amitie!" s'ecria Nicolas, qui devint pourpre et eut l'air de s'en defendre comme d'une action honteuse.
Il jeta un coup d'oeil sur sa cousine et sur MlleKaraguine, qui semblaient toutes deux l'approuver.
"Nous avons aujourd'hui a diner le colonel du regiment de Pavlograd; il est ici en conge et il l'emmenera. Que faire? dit le comte en haussant les epaules et en s'efforcant de parler gaiement d'un sujet qui lui avait cause beaucoup de chagrin.
- Je vous ai deja declare, papa, que si vous me defendiez de partir, je resterais. Mais je ne puis etre que militaire, je le sais tres bien, car, pour devenir diplomate ou fonctionnaire civil, il faut savoir cacher ses sentiments, et je ne le sais pas," continua-t-il en regardant ces demoiselles avec toute la coquetterie de son age.
La petite chatte, les yeux attaches sur les siens, semblait guetter la minute favorable pour recommencer ses agaceries et donner un libre cours a sa nature feline.
"C'est bon, c'est bon, dit le comte; il s'enflamme tout de suite. Bonaparte leur a tourne la cervelle a tous, et tous cherchent a savoir comment de simple lieutenant il est devenu Empereur. Apres tout, je leur souhaite bonne chance," ajouta-t-il sans remarquer le sourire moqueur de MmeKaraguine.
On se mit a parler de Napoleon, et Julie, c'etait le nom de MlleKaraguine, s'adressant au jeune Rostow:
"Je regrette, lui dit-elle, que vous n'ayez pas ete jeudi chez les Argharow. Je me suis ennuyee sans vous," murmura-t-elle tendrement.
Le jeune homme, tres flatte, se rapprocha d'elle, et il s'ensuivit un aparte plein de coquetterie, qui lui fit oublier la jalousie de Sonia, tandis que la pauvre petite, toute rouge et toute fremissante, s'efforcait de sourire. Au milieu de l'entretien il se tourna vers elle, et Sonia, lui repondant par un regard a la fois passionne et irrite, quitta la chambre, ayant beaucoup de peine a retenir ses larmes.
Toute la vivacite de Nicolas disparut comme par enchantement, et, profitant du premier moment favorable, il s'eloigna a sa recherche, la figure bouleversee.
"Les secrets de cette jeunesse sont cousus de fil blanc," dit la princesse Droubetzkoi en le suivant des yeux. "cousinage, dangereux voisinage"
"Oui," reprit la comtesse, apres l'eclipse de ce rayon de soleil et de vie apporte par toute cette jeunesse.
Et repondant elle-meme a une question que personne ne lui avait adressee, mais qui la preoccupait constamment:
"Que de soucis, que de souffrances avant de pouvoir en jouir!. et maintenant je tremble plus que je ne me rejouis. J'ai peur, toujours peur! C'est justement l'age le plus dangereux pour les filles comme pour les garcons.
- Tout depend de l'education!
- Vous avez parfaitement raison; j'ai ete, Dieu merci, l'amie de mes enfants, et ils me donnent jusqu'a present toute leur confiance, - repondit la comtesse; elle nourrissait a cet egard les illusions de beaucoup de parents qui s'imaginent connaitre les secrets de leurs enfants. - Je sais que mes filles n'auront rien de cache pour moi, et que si Nicolas fait des folies, - un garcon y est toujours plus ou moins oblige, - il ne se conduira pas comme ces messieurs de Petersbourg.
- Ce sont de bons enfants, - dit le comte, dont le grand moyen pour trancher les questions compliquees etait de trouver tout parfait. - Que faire? il a voulu etre hussard. Que voulez-vous, ma chere?
- Quelle charmante petite creature que votre cadette, un veritable vif-argent.
- Oui, elle me ressemble, reprit naivement le pere, et quelle voix! Bien qu'elle soit ma fille, je suis force d'etre juste; ce sera une veritable cantatrice, une seconde Salomoni! Nous avons pris un Italien pour lui donner des lecons.
- N'est-ce pas trop tot? A son age, cela peut lui gater la voix.
- Mais pourquoi donc serait-ce trop tot? Nos meres se mariaient bien a douze ou treize ans.
- Savez-vous qu'elle est deja amoureuse de Boris! Qu'en pensez-vous?" dit la comtesse en souriant et en echangeant un regard avec son amie la princesse A. Mikhailovna.
Et comme si elle repondait ensuite a ses propres pensees, elle ajouta:
"Si je la tenais severement, si je lui defendais de le voir, Dieu sait ce qu'il en adviendrait (elle voulait dire sans doute par la qu'ils s'embrasseraient en cachette): tandis que maintenant je sais tout ce qu'ils se disent; elle vient elle-meme me le conter tous les soirs. Je la gate, c'est possible, mais cela vaut mieux, croyez-moi. Quant a ma fille ainee, elle a ete elevee tres severement.
- Ah! c'est bien vrai, j'ai ete elevee tout autrement," dit la jeune comtesse Vera en souriant.
Mais par malheur son sourire ne l'embellissait pas, car, au contraire de ce qui a lieu d'habitude, il donnait a sa figure une expression desagreable et affectee. Cependant elle etait plutot belle, assez intelligente, instruite, elle avait la voix agreable, et ce qu'elle venait de dire etait parfaitement juste; pourtant, chose etrange, tous se regarderent, etonnes et embarrasses.
"On tache toujours de mieux reussir avec les aines et d'en faire quelque chose d'extraordinaire, dit MmeKaraguine.
- Il faut avouer, reprit le comte, que la comtesse a voulu atteindre l'impossible avec Vera; mais, apres tout, elle a reussi, et parfaitement reussi," ajouta-t-il, en lancant a sa fille un coup d'oeil approbateur.
MmeKaraguine se decida enfin a faire ses adieux, en promettant de revenir diner.
"Quelle sotte! s'ecria la comtesse apres l'avoir reconduite, je croyais qu'elle ne s'en irait jamais!"
XIII
Natacha s'etait arretee, dans sa fuite, a l'entree de la serre; la elle attendit Boris, tout en pretant l'oreille a la conversation du salon. A la fin, perdant patience et frappant du pied, elle etait sur le point de pleurer, lorsqu'elle entendit le jeune homme, qui arrivait sans se presser le moins du monde. Elle n'eut que le temps de se jeter derriere les caisses d'arbustes. Une fois dans la serre, Boris regarda autour de lui et, secouant un leger grain de poussiere de dessus sa manche, il s'approcha de la glace pour y mirer sa jolie figure. Natacha suivait avec curiosite tous ses mouvements: elle le vit sourire et se diriger vers la porte opposee; alors elle eut la pensee de l'appeler:
"Non, se dit-elle, qu'il me cherche!"
A peine avait-il disparu, que Sonia, tout en pleurs et les joues en feu, se precipita dans la serre. Natacha allait s'elancer vers elle, mais le plaisir de rester invisible et d'observer, ce qui se passait, comme dans les contes de fees, la retint immobile. Sonia se parlait a elle-meme tout bas, les yeux fixes sur la porte du salon. Nicolas entra.
"Sonia, qu'as-tu? Est-ce possible? lui cria-t-il en courant a elle.
- Rien, je n'ai rien, laissez-moi!."
Et elle fondit en larmes.
"Mais non, je sais ce que c'est!
- Eh bien! si vous le savez, tant mieux pour vous, allez la rejoindre.
- Sonia, un mot! Peut-on se tourmenter ainsi et me tourmenter moi, pour une chimere," lui dit-il en lui prenant la main.
Sonia pleurait sans retirer sa main. Natacha, clouee a sa place, retenait sa respiration; ses yeux brillaient.
"Qu'est-ce qui va se passer? pensa-t-elle.
- Sonia, le monde entier n'est rien pour moi: toi seule tu es tout, et je te le prouverai!
- Je n'aime pas que tu parles a. dit Sonia.
- Eh bien! je ne le ferai plus, pardonne-moi!."
Et, l'attirant a lui, il l'embrassa.
"Ah! voila qui est bien!" se dit Natacha.
Nicolas et Sonia quitterent la serre; elle les suivit a distance jusqu'a la porte et appela Boris.
"Boris, venez ici, dit-elle d'un air important et mysterieux. J'ai a vous dire quelque chose. Ici, ici!."
Et elle l'amena jusqu'a sa cachette entre les fleurs. Boris obeissait en souriant:
"Qu'avez-vous a me dire?"
Elle se troubla, regarda autour d'elle, et, ayant apercu sa poupee qui gisait abandonnee sur une des caisses, elle s'en empara et la lui presenta:
"Embrassez ma poupee!"
Boris ne bougeait pas et regardait sa petite figure animee et souriante.
"Vous ne le voulez pas? Eh bien, venez, par ici."
Et, l'entrainant tout au milieu des arbres, elle jeta sa poupee.
"Plus pres, plus pres!" dit-elle en saisissant tout a coup le jeune homme par son uniforme.
Et, rougissante d'emotion et prete a pleurer, elle murmura:
"Et moi, m'embrasserez-vous?"
Boris devint pourpre.
"Comme vous etes etrange!" lui dit-il.
Et il se penchait indecis au-dessus d'elle.
S'elancant d'un bond sur une des caisses, elle entoura de ses deux petits bras nus et greles le cou de son compagnon, et, rejetant ses cheveux en arriere, elle lui appliqua un baiser sur les levres; puis, s'echappant aussitot et se glissant rapidement a travers les plantes, elle s'arreta de l'autre cote, la tete penchee.
"Natacha, je vous aime, vous le savez bien, mais.
- etes-vous amoureux de moi?
- Oui, je le suis. Mais, je vous en prie, ne recommencons plus., ce que nous venons de faire. Encore quatre ans. alors je demanderai votre main."
Natacha se mit a reflechir.
"Treize, quatorze, quinze, seize, dit-elle en comptant sur ses doigts. Bien, c'est convenu!."
Et un sourire de confiance et de satisfaction eclaira son petit visage.
"C'est convenu! reprit Boris.
- Pour toujours, a la vie a la mort!" s'ecria la fillette en lui prenant le bras et en l'emmenant, heureuse et tranquille, dans le grand salon.
XIV
La comtesse, qui s'etait sentie fatiguee, avait fait fermer sa porte et donne ordre au suisse d'inviter a diner tous ceux qui viendraient apporter leurs felicitations. Elle desirait aussi causer en tete-a-tete avec son amie d'enfance, la princesse Droubetzkoi, qui etait revenue depuis peu de Petersbourg.
"Je serai franche avec toi, lui dit-elle en rapprochant son fauteuil de celui de la comtesse: il nous reste, helas! si peu de vieux amis, que ton amitie m'est doublement precieuse."
Et, jetant un regard sur Vera, elle se tut.
La comtesse lui serra tendrement la main.
"Vera, vous ne comprenez donc rien?"
Elle aimait peu sa fille, et c'etait facile a voir.
"Tu ne comprends donc pas que tu es de trop ici. Va rejoindre tes soeurs.
- Si vous me l'aviez dit plus tot, maman, - repondit la belle Vera avec un certain dedain, mais sans paraitre toutefois offensee, - je serais deja partie."
Et elle passa dans la grande salle, ou elle apercut deux couples assis, chacun devant une fenetre et qui semblaient se faire pendants l'un a l'autre.
Elle s'arreta un moment pour les regarder d'un air moqueur. Nicolas, a cote de Sonia, lui copiait des vers, les premiers de sa composition. Boris et Natacha causaient a voix basse; ils se turent a l'approche de Vera. Les deux petites filles avaient un air joyeux et coupable qui trahissait leur amour; c'etait charmant et comique tout a la fois, mais Vera ne trouvait cela ni charmant ni comique.
"Combien de fois ne vous ai-je pas prie de ne jamais toucher aux objets qui m'appartiennent! Vous avez une chambre a vous."
Et la-dessus elle prit l'encrier des mains de Nicolas.
"Un instant, un instant, dit Nicolas en trempant sa plume dans l'encrier.
- Vous ne faites jamais rien a propos: tout a l'heure, vous etes entres comme des fous dans le salon, et vous nous avez tous scandalises." En depit, ou peut-etre a cause de la verite de sa remarque, personne ne souffla mot, mais il y eut entre les quatre coupables un rapide echange de regards. Vera, son encrier a la main, hesitait a s'eloigner.
"Et quels secrets pouvez-vous bien avoir a vos ages? C'est ridicule, et ce ne sont que des folies!
- Mais que t'importe, Vera? dit avec douceur Natacha, qui se sentait ce jour-la meilleure que d'habitude et mieux disposee pour les autres.
- C'est absurde! J'ai honte pour vous! Quels sont vos secrets, je vous prie?
- Chacun a les siens, et nous te laissons en repos, toi et Berg, reprit Natacha en s'echauffant.
- Il est facile de me laisser tranquille, puisque je ne fais rien de blamable. Mais, quant a toi, je dirai a maman comment tu te conduis avec Boris.
- Natalie Ilinischna se conduit tres bien avec moi, je n'ai pas a m'en plaindre.
- Finissez, Boris; vous etes un vrai diplomate!"
Ce mot "diplomate", tres usite parmi ces enfants, avait dans leur argot une signification toute particuliere.
"C'est insupportable, dit Natacha, irritee et blessee. Pourquoi s'accroche-t-elle a moi? Tu ne nous comprendras jamais, car tu n'as jamais aime personne; tu n'as pas de coeur, tu es MmedeGenlis, et voila tout (ce sobriquet, invente par Nicolas, passait pour fort injurieux); ton seul plaisir est de causer de l'ennui aux autres: tu n'as qu'a faire la coquette avec Berg tant que tu voudras.
- Ce qui est certain, c'est que je ne cours pas apres un jeune homme devant le monde, et.
- Tres bien, s'ecria Nicolas, tu as atteint ton but, tu nous as deranges pour nous dire a tous des sottises; allons-nous-en, sauvons-nous dans la chambre d'etude!."
Aussitot tous les quatre se leverent et disparurent comme une nichee d'oiseaux effarouches.
"C'est a moi au contraire que vous en avez dit," s'ecria Vera, tandis que les quatre voix repetaient gaiement en choeur derriere la porte:
"MmedeGenlis! MmedeGenlis!"
Sans se preoccuper de ce sobriquet, Vera s'approcha de la glace pour arranger son echarpe et sa coiffure, et la vue de son beau visage lui rendit son impassibilite habituelle.
Dans le salon, la conversation etait des plus intimes entre les deux amies.
"Ah! chere, disait la comtesse, tout n'est pas rose dans ma vie; je vois tres bien, au train dont vont les choses, que nous n'en avons pas pour longtemps; toute notre fortune y passera! A qui la faute? A sa bonte et au club! A la campagne meme, il n'a point de repos. toujours des spectacles, des chasses, que sais-je enfin? Mais a quoi sert d'en parler? Raconte-moi plutot ce que tu as fait. Vraiment, je t'admire: comment peux-tu courir ainsi la poste a ton age, aller a Moscou, a Petersbourg, chez tous les ministres, chez tous les gros bonnets et savoir t'y prendre avec chacun? Voyons, comment y es-tu parvenue? C'est merveilleux; quant a moi, je n'y entends rien!
- Ah! ma chere ame, que Dieu te preserve de jamais savoir par experience ce que c'est que de rester veuve, sans appui, avec un fils qu'on aime a la folie! On se soumet a tout pour lui! Mon proces a ete une dure ecole! Lorsque j'avais besoin de voir un de ces gros bonnets, j'ecrivais ceci: "La princesse une telle desire voir un tel," et j'allais moi-meme en voiture de louage une fois, deux fois, quatre fois, jusqu'a ce que j'eusse obtenu ce qu'il me fallait, et ce que l'on pensait de moi m'etait completement indifferent.
- A qui donc t'es-tu adressee pour Boris? Car enfin le voila officier dans la garde, tandis que Nicolas n'est que "junker". Personne ne s'est remue pour lui. A qui donc t'es-tu adressee?
- Au prince Basile, et il a ete tres aimable. Il a tout de suite promis d'en parler a l'Empereur, ajouta vivement la princesse, oubliant les recentes humiliations qu'elle avait du subir.
- A-t-il beaucoup vieilli, le prince Basile? Je ne l'ai pas rencontre depuis l'epoque de nos comedies chez les Roumianzow; il m'aura oubliee, et pourtant a cette epoque-la il me faisait la cour!
- Il est toujours le meme, aimable et galant; les grandeurs ne lui ont pas tourne la tete! "Je regrette, chere princesse, m'a-t-il dit, de ne pas avoir a me donner plus de peine; vous n'avez qu'a ordonner." C'est vraiment un brave homme et un bon parent. Tu sais, Nathalie, l'amour que je porte a mon fils; il n'y a rien que je ne sois prete a faire pour son bonheur. Mais ma position est si difficile, si penible, et elle a encore empire, dit-elle tristement a voix basse. Mon malheureux proces n'avance guere et me ruine. Je n'ai pas dix kopeks dans ma poche, le croirais-tu? Et je ne sais comment equiper Boris."
Et, tirant son mouchoir, elle se mit a pleurer:
"J'ai besoin de cinq cents roubles, et je n'ai qu'un seul billet de vingt-cinq roubles. Ma situation est epouvantable: je n'ai plus d'espoir que dans le comte Besoukhow. S'il ne consent pas a venir en aide a son filleul Boris et a lui faire une pension, toutes mes peines sont perdues."
Les yeux de la comtesse etaient devenus humides, et elle paraissait absorbee dans ses reflexions.
"Il m'arrive souvent de penser a l'existence solitaire du comte Besoukhow, reprit la princesse, a sa fortune colossale, et de me demander - c'est peut-etre un peche - pourquoi vit-il? La vie lui est a charge, tandis que Boris est jeune.
- Il lui laissera assurement quelque chose, dit la comtesse.
- J'en doute, chere amie; ces grands seigneurs millionnaires sont si egoistes! Je vais pourtant y aller avec Boris, afin d'expliquer au comte ce dont il s'agit. Il est maintenant deux heures, dit-elle en se levant, et vous dinez a quatre. j'aurai le temps."
La princesse envoya chercher son fils:
"Au revoir, mon amie, dit-elle a la comtesse, qui la reconduisit jusqu'a l'antichambre; souhaite-moi bonne chance.
- Vous allez voir le comte Cyrille Vladimirovitch, ma chere, lui cria le comte en sortant de la grande salle? S'il se sent mieux, vous inviterez Pierre a diner; il venait chez nous autrefois et dansait avec les enfants. Faites-le-lui promettre, je vous en prie. Nous verrons si Tarass se distinguera; il assure que le comte Orlow n'a jamais donne un diner pareil a celui qu'il nous prepare."
XV
"Mon cher Boris, dit la princesse a son fils, pendant que la voiture mise a sa disposition par la comtesse Rostow quittait la rue jonchee de paille et entrait dans la grande cour de l'hotel Besoukhow, mon cher Boris, repeta-t-elle en degageant sa main de dessous son vieux manteau et en la posant sur celle de son fils avec un mouvement a la fois caressant et timide, sois aimable, sois prudent. Il est ton parrain, et ton avenir depend de lui, ne l'oublie pas. Sois gentil, comme tu sais l'etre quand tu veux.
- J'aurais voulu, je l'avoue, etre sur de retirer de tout cela autre chose qu'une humiliation, repondit-il froidement; mais vous avez ma promesse, et je ferai cela pour vous."
Apres avoir refuse de se faire annoncer, la mere et le fils entrerent dans le vestibule vitre, orne de deux rangees de statues dans des niches. Le suisse les examina des pieds a la tete, ses yeux s'arreterent sur le manteau rape de la mere; alors il leur demanda s'ils etaient venus pour les jeunes princesses ou pour le comte. En apprenant que c'etait pour ce dernier, il s'empressa de leur declarer, en depit des voitures qui stationnaient devant la porte et dont la presence lui donnait un dementi, que Son Excellence ne recevait personne, vu l'extreme gravite de son etat.
"Dans ce cas, partons, dit Boris en francais.
- Mon ami," reprit sa mere d'un ton suppliant, en lui touchant le bras, comme si cet attouchement avait le don de le calmer ou de l'exciter a volonte.
Boris se tut; sa mere en profita pour s'adresser au suisse d'un ton larmoyant: "Je sais que le comte est tres mal, c'est pour cela que je suis venue; je suis sa parente, je ne le derangerai pas. je veux seulement voir le prince Basile; je sais qu'il est ici; va, je te prie, nous annoncer."
Le suisse tira avec humeur le cordon de la sonnette.
"La princesse Droubetzkoi se fait annoncer chez le prince Basile," cria-t-il a un valet de chambre qui avancait sa tete sous la voute de l'escalier.
La princesse arrangea les plis de sa robe de taffetas teint, en se regardant dans une grande glace de Venise encadree dans le mur, et posa hardiment sa chaussure usee sur les marches tendues d'un riche tapis.
"Vous me l'avez promis, mon cher," repeta-t-elle a son fils, en l'effleurant de la main pour l'encourager.
Boris la suivit tranquillement, les yeux baisses, et tous deux entrerent dans la salle que l'on devait traverser pour arriver chez le prince Basile.
Au moment ou ils allaient demander leur chemin a un vieux valet de chambre qui s'etait leve a leur approche, une des nombreuses portes qui donnaient dans cette piece s'ouvrit et laissa passer le prince Basile en douillette de velours fourree et ornee d'une seule decoration, ce qui etait ordinairement chez lui l'indice d'une toilette negligee. Le prince reconduisait un beau garcon a cheveux noirs. C'etait le docteur Lorrain.
"Est-ce bien certain?
- Errare humanum est, mon prince, repondit le docteur en grasseyant et en prononcant le latin a la francaise.
- C'est bien, c'est bien," dit le prince Basile, qui, ayant remarque la princesse Droubetzkoi et son fils, congedia le medecin en le saluant de la tete.
Alors il s'approcha d'eux en silence et les interrogea du regard. Boris vit l'expression d'une profonde douleur passer aussitot dans les yeux de sa mere, et il en sourit a la derobee.
"Nous nous retrouvons dans de bien tristes circonstances, mon prince. Comment va le cher malade?" dit-elle, en faisant semblant de ne point remarquer le regard, froid et blessant dirige sur elle.
Le prince Basile continua a les regarder en silence, elle et son fils Boris, sans chercher meme a deguiser son etonnement; sans rendre a ce dernier son salut, il repondit a la princesse par un mouvement de tete et de levres qui indiquait que la situation du malade etait desesperee.
"C'est donc vrai! s'ecria-t-elle. Ah! c'est epouvantable, c'est terrible a penser. C'est mon fils, ajouta-t-elle; il tenait a vous remercier en personne." Nouveau salut de Boris. "Soyez persuade, mon prince, que jamais le coeur d'une mere n'oubliera ce que vous avez fait pour son fils.
- Je suis heureux, chere Anna Mikhailovna, d'avoir pu vous etre agreable," dit le prince en chiffonnant son jabot.
Et sa voix et son geste prirent des airs de protection tout autres qu'a Petersbourg a la soiree de MlleScherer.
"Faites votre possible pour servir avec zele et vous rendre digne de. Je suis charme, charme de. etes-vous en conge?"
Tout cela avait ete debite avec la plus parfaite indifference.
"J'attends l'ordre du jour, Excellence, pour me rendre a ma nouvelle destination," repondit Boris sans se montrer blesse de ce ton sec et sans temoigner le desir de continuer la conversation.
Frappe de son air tranquille et discret, le prince le regarda avec attention:
"Demeurez-vous avec votre mere?
- Je demeure chez la comtesse Rostow, Excellence.
- Chez Elie Rostow, marie a Nathalie Schinchine, dit Anna Mikhailovna.
- Je sais, je sais, reprit le prince de sa voix monotone. Je n'ai jamais pu comprendre Nathalie! S'etre decidee a epouser cet ours mal leche. Un personnage stupide, ridicule et, qui plus est, joueur, a ce qu'on dit.
- Oui, mais un tres brave homme, mon prince, reprit la princesse en souriant, de maniere a faire croire qu'elle partageait son opinion, tout en defendant le pauvre comte.
- Que disent les medecins? demanda-t-elle de nouveau en redonnant a sa figure fatiguee l'expression d'un profond chagrin.
- Il y a peu d'espoir.
- J'aurais tant desire pouvoir encore une fois remercier mon oncle de toutes ses bontes pour moi et pour Boris. C'est son filleul!" ajouta-t-elle avec importance, comme si cette nouvelle devait produire une impression favorable sur le prince Basile.
Ce dernier se tut et fronca le sourcil.
Comprenant aussitot qu'il craignait de trouver en elle un competiteur dangereux a la succession du comte Besoukhow, elle s'empressa de le rassurer:
"Si ce n'etait ma sincere affection et mon devouement a mon oncle."
Ces deux mots "mon oncle" glissaient de ses levres avec un melange d'assurance et de laisser-aller.
"Je connais son caractere franc et noble!. mais ici il n'a que ses nieces aupres de lui; elles sont jeunes."
Et elle continua a demi-voix en baissant la tete:
"A-t-il rempli ses derniers devoirs? Ses instants sont precieux! Il ne saurait etre plus mal, il serait donc indispensable de le preparer. Nous autres femmes, prince, ajouta-t-elle en souriant avec douceur, nous savons toujours faire accepter ces choses-la. Il faut absolument que je le voie, malgre tout ce qu'une telle entrevue peut avoir de penible pour moi; mais je suis si habituee a souffrir!"
Le prince avait compris, comme l'autre fois a la soiree de MlleScherer, qu'il serait impossible de se debarrasser d'Anna Mikhailovna.
"Je craindrais que cette entrevue ne lui fit du mal, chere princesse! Attendons jusqu'au soir: les medecins comptent sur une crise!
- Attendre, mon prince, mais ce sont ses derniers instants, pensez qu'il y va du salut de son ame! Ah! ils sont terribles les devoirs d'un chretien!"
La porte qui communiquait avec les chambres interieures s'ouvrit a ce moment, et une des princesses en sortit; sa figure etait froide et reveche, et sa taille, d'une longueur demesuree, jurait par sa disproportion avec l'ensemble de sa personne.
"Eh bien, comment est-il? demanda le prince Basile.
- Toujours de meme, et cela ne peut etre autrement avec ce bruit, repondit la demoiselle, en toisant Anna Mikhailovna comme une etrangere.
- Ah! chere, je ne vous reconnaissais pas, s'ecria celle-ci avec joie en s'approchant d'elle. Je viens d'arriver, et je suis accourue pour vous aider a soigner mon oncle! Combien vous avez du souffrir!" ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel.
La jeune princesse tourna sur ses talons et sortit sans dire un mot.
Anna Mikhailovna ota ses gants, et, s'etablissant dans un fauteuil comme dans un retranchement conquis, elle engagea le prince a s'asseoir a ses cotes.
"Boris, je vais aller chez le comte, chez mon oncle; toi, mon ami, en attendant, va chez Pierre, et fais-lui part de l'invitation des Rostow. Ils l'invitent a diner, tu sais?. Mais il n'ira pas, je crois, dit-elle en se tournant vers le prince Basile.
- Pourquoi pas? reprit celui-ci avec une mauvaise humeur bien visible; je serai tres content que vous me debarrassiez de ce jeune homme. Il s'est installe ici, et le comte n'a pas demande une seule fois a le voir."
Il haussa les epaules et sonna. Un valet de chambre parut et fut charge de conduire Boris chez Pierre Kirilovitch en prenant par un autre escalier.
XVI
C'etait la verite. Pierre n'avait pas eu le loisir de se choisir encore une carriere, par suite de son renvoi de Petersbourg a Moscou pour ses folies tapageuses. L'histoire racontee chez les Rostow etait authentique. Il avait, de concert avec ses camarades, attache l'officier de police sur le dos de l'ourson!
De retour depuis peu de jours, il s'etait arrete chez son pere, comme d'habitude. Il supposait avec raison que son aventure devait etre connue et que l'entourage feminin du comte, toujours hostile a son egard, ne manquerait pas de le monter contre lui. Malgre tout, il se rendit le jour meme de son arrivee dans l'appartement de son pere et s'arreta, chemin faisant, dans le salon ou se tenaient habituellement les princesses, pour leur dire bonjour. Deux d'entre elles faisaient de la tapisserie a un grand metier, tandis que la troisieme, l'ainee, leur faisait une lecture a haute voix.
Son maintien etait severe, sa personne soignee, mais la longueur de son buste sautait aux yeux: c'etait celle qui avait feint d'ignorer la presence d'Anna Mikhailovna. Les cadettes, toutes deux fort jolies, ne se distinguaient l'une de l'autre que par un grain de beaute, qui etait place chez l'une juste au-dessus de la levre et qui la rendait fort seduisante. Pierre fut recu comme un pestifere. L'ainee interrompit sa lecture et fixa sur lui en silence des regards effrayes; la seconde, celle qui etait privee du grain de beaute, suivit son exemple; la troisieme, moqueuse et gaie, se pencha sur son ouvrage pour cacher de son mieux le sourire provoque par la scene qui allait se jouer et qu'elle prevoyait. Elle piqua son aiguille dans le canevas et fit semblant d'examiner le dessin, en etouffant un eclat de rire.
"Bonjour, ma cousine, dit Pierre, vous ne me reconnaissez pas?
- Je ne vous reconnais que trop bien, trop bien!
- Comment va le comte? Puis-je le voir? demanda Pierre avec sa gaucherie habituelle, mais sans temoigner d'embarras.
- Le comte souffre moralement et physiquement, et vous avez pris soin d'augmenter chez lui les souffrances de l'ame.
- Puis-je voir le comte? repeta Pierre.
- Oh! si vous voulez le tuer, le tuer definitivement, oui, vous le pouvez. Olga, va voir si le bouillon est pret pour l'oncle; c'est le moment," ajouta-t-elle, pour faire comprendre a Pierre qu'elles etaient uniquement occupees a soigner leur oncle, tandis que lui, il ne pensait evidemment qu'a lui etre desagreable.
Olga sortit. Pierre attendit un instant, et, apres avoir examine les deux soeurs:
"Si c'est ainsi, dit-il en les saluant, je retourne chez moi, et vous me ferez savoir quand ce sera possible."
Il s'en alla, et la petite princesse au grain de beaute accompagna sa retraite d'un long eclat de rire.
Le prince Basile arriva le lendemain et s'installa dans la maison du comte. Il fit venir Pierre:
"Mon cher, lui dit-il, si vous vous conduisez ici comme a Petersbourg, vous finirez tres mal: c'est tout ce que je puis vous dire. Le comte est dangereusement malade; il est inutile que vous le voyiez."
A partir de ce moment, on ne s'inquieta plus de Pierre, qui passait ses journees tout seul dans sa chambre du second etage.
Lorsque Boris entra chez lui, Pierre marchait a grands pas, s'arretait dans les coins de l'appartement, menacant la muraille de son poing ferme, comme s'il voulait percer d'un coup d'epee un ennemi invisible, lancant des regards furieux par-dessus ses lunettes et recommencant sa promenade en haussant les epaules avec force gestes et paroles entrecoupees.
"L'Angleterre a vecu! disait-il en froncant les sourcils et en dirigeant son index vers un personnage imaginaire. M.Pitt, traitre a la nation et au droit des gens, est condamne a."
Il n'eut pas le temps de prononcer l'arret dicte par Napoleon, represente en ce moment par Pierre. Il avait deja traverse la Manche et pris Londres d'assaut, lorsqu'il vit entrer un jeune et charmant officier, a la tournure elegante. Il s'arreta court. Pierre avait laisse Boris age de quatorze ans et ne se le rappelait plus; malgre cela, il lui tendit la main en lui souriant amicalement, par suite de sa bienveillance naturelle.
"Vous ne m'avez pas oublie? dit Boris, repondant a ce sourire. Je suis venu avec ma mere voir le comte, mais on dit qu'il est malade.
- Oui, on le dit; on ne lui laisse pas une minute de repos," reprit Pierre, qui se demandait a part lui quel etait ce jeune homme.
Boris voyait bien qu'il ne le reconnaissait pas; mais, trouvant qu'il etait inutile de se nommer et n'eprouvant d'ailleurs aucun embarras, il le regardait dans le blanc des yeux.
"Le comte Rostow vous invite a venir diner chez lui aujourd'hui, dit-il apres un silence prolonge, qui commencait a devenir penible pour Pierre.
- Ah! le comte Rostow, s'ecria Pierre joyeusement; alors vous etes son fils Elie. Figurez-vous que je ne vous reconnaissais pas. Vous rappelez-vous nos promenades aux montagnes des Oiseaux en compagnie de MmeJacquot, il y a de cela longtemps?
- Vous vous trompez, reprit Boris sans se presser et en souriant d'un air assure et moqueur. Je suis Boris, le fils de la princesse Droubetzkoi. Le comte Rostow s'appelle Elie et son fils Nicolas, et je n'ai jamais connu de MmeJacquot."
Pierre secoua la tete et promena ses mains autour de lui, comme s'il voulait chasser des cousins ou des abeilles.
"Ah! Dieu! est-ce possible? J'aurai tout confondu; j'ai tant de parents a Moscou. Vous etes Boris, . oui, c'est bien cela. enfin c'est debrouille! Voyons, que pensez-vous de l'expedition de Boulogne? Les Anglais auront du fil a retordre, si Napoleon parvient seulement a traverser le detroit. Je crois l'entreprise possible, . pourvu que Villeneuve se conduise bien."
Boris, qui ne lisait pas les journaux, ne savait rien de l'expedition et entendait prononcer le nom de Villeneuve pour la premiere fois.
"Ici, a Moscou, les diners et les commerages nous occupent bien autrement que la politique, repondit-il d'un air toujours moqueur: je n'en sais absolument rien et je n'y pense jamais! Il n'est question en ville que de vous et du comte."
Pierre sourit de son bon sourire, tout en ayant l'air de craindre que son interlocuteur ne laissat echapper quelque parole indiscrete; mais Boris s'exprimait d'un ton sec et precis sans le quitter des yeux.
"Moscou n'a pas autre chose a faire; chacun veut savoir a qui le comte leguera sa fortune, et qui sait s'il ne nous enterrera pas tous? Pour ma part, je le lui souhaite de tout coeur!
- Oui, c'est tres penible, tres penible, balbutia Pierre, qui continuait a redouter une question delicate pour lui.
- Et vous devez croire, reprit Boris en rougissant legerement, mais en conservant son maintien reserve, que chacun cherche egalement a obtenir une obole du millionnaire.
- Nous y voila! pensa Pierre.
- Et je tiens justement a vous dire, pour eviter tout malentendu, que vous vous tromperiez singulierement en nous mettant, ma mere et moi, au nombre de ces gens-la. Votre pere est tres riche, tandis que nous sommes tres pauvres; c'est pourquoi je ne l'ai jamais considere comme un parent. Ni ma mere, ni moi, ne lui demanderons rien et n'accepterons jamais rien de lui!"
Pierre fut quelque temps avant de comprendre; tout a coup il saisit vivement, et gauchement comme toujours, la main de Boris, et rougissant de confusion et de honte:
"Est-ce possible? s'ecria-t-il, peut-on croire que je. ou que d'autres.?
- Je suis bien aise de vous l'avoir dit; excusez-moi. Si cela vous a ete desagreable, je n'ai pas eu l'intention de vous offenser, continua Boris en rassurant Pierre, car les roles etaient intervertis. J'ai pour principe d'etre franc. Mais que dois-je repondre? Viendrez-vous diner chez les Rostow?."
Et Boris, s'etant ainsi delivre d'un lourd fardeau et tire d'une fausse situation en les passant a un autre, etait redevenu charmant comme d'habitude.
"Ecoutez-moi, dit Pierre tranquillise, vous etes un homme etonnant. Ce que vous venez de faire est bien, tres bien! Vous ne meconnaissez pas, c'est naturel. il y a si longtemps que nous ne nous etions vus. encore enfants. Donc, vous auriez pu supposer. je vous comprends tres bien; je ne l'aurais pas fait, je n'en aurais pas eu le courage, mais tout de meme c'est parfait. Je suis enchante d'avoir fait votre connaissance. C'est vraiment etrange, ajouta-t-il en souriant apres un moment de silence, vous avez pu supposer que je. et il se mit a rire. - Enfin nous nous connaitrons mieux, n'est-ce pas? je vous en prie." et il lui serra la main. Savez-vous que je n'ai pas vu le comte? Il ne m'a pas fait demander. il me fait de la peine comme homme, mais que faire?. Ainsi, vous croyez serieusement que Napoleon aura le temps de faire passer la mer a son armee?"
Et Pierre se mit a developper les avantages et les desavantages de l'expedition de Boulogne.
Il en etait la lorsqu'un domestique vint prevenir Boris que sa mere montait en voiture; il prit conge de Pierre, qui lui promit, en lui serrant amicalement la main, d'aller diner chez les Rostow. Il se promena longtemps encore dans sa chambre, mais cette fois sans s'escrimer contre des ennemis imaginaires; il souriait et se sentait pris, sans doute a cause de sa grande jeunesse et de son complet isolement, d'une tendresse sans cause pour ce jeune homme intelligent et sympathique, et bien decide a faire plus ample connaissance avec lui.
Le prince Basile reconduisait la princesse, qui cachait dans son mouchoir son visage baigne de larmes.
"C'est affreux, c'est affreux, murmurait-elle, mais malgre tout je remplirai mon devoir jusqu'au bout. Je reviendrai pour le veiller; on ne peut pas le laisser ainsi., chaque seconde est precieuse. Je ne comprends pas ce que ses nieces attendent. Dieu aidant, je trouverai peut-etre moyen de le preparer. Adieu, mon prince, que le bon Dieu vous soutienne!
- Adieu, ma chere," repondit negligemment le prince Basile.
"Ah! son etat est terrible, dit la mere a son fils, a peine assise dans sa voiture; il ne reconnait personne.
- Je ne puis, ma mere, me rendre compte de la nature de ses rapports avec Pierre.
- Le testament devoilera tout, mon ami, et notre sort en dependra egalement.
- Mais qu'est-ce qui vous fait supposer qu'il nous laissera quelque chose?
- Ah! mon enfant, il est si riche, et nous sommes si pauvres!
- Cette raison ne me parait pas suffisante, je vous l'avoue, maman.
- Mon Dieu, mon Dieu, qu'il est malade!" repetait la princesse.
XVII
Lorsque Anna Mikhailovna et son fils avaient quitte la comtesse Rostow pour faire leur visite, ils l'avaient laissee seule, plongee dans ses reflexions et essuyant de temps en temps ses yeux pleins de larmes. Enfin elle sonna.
"Il me semble, ma bonne, dit-elle en s'adressant d'un ton severe a la fille de chambre qui avait tarde a repondre a l'appel, que vous ne voulez pas faire votre service; c'est bien! je vous chercherai une autre place!"
La comtesse avait les nerfs agaces; le chagrin et la pauvrete honteuse de son amie l'avaient mise de fort mauvaise humeur, ce qui se traduisait toujours dans son langage par le "vous" et "ma bonne".
"Pardon, madame, murmura la coupable.
- Priez le comte de passer chez moi."
Le comte arriva bientot en se dandinant et s'approcha timidement de sa femme:
"Oh! ah! ma petite comtesse, quel saute de gelinottes au madere nous aurons! Je l'ai goute, ma chere. Aussi ai-je paye Taraska mille roubles, et il les vaut."
Il s'assit a cote de sa femme, passa une main dans ses cheveux et posa l'autre sur ses genoux d'un air vainqueur.
"Que desirez-vous, petite comtesse?
- Voila ce que c'est, mon ami; mais quelle est cette tache? lui dit-elle en posant le doigt sur son gilet. C'est sans doute le saute de gelinottes? ajouta-t-elle en souriant. Voyez-vous, cher comte, il me faut de l'argent."
La figure du comte s'allongea.
"Ah! dit-il, chere petite comtesse!"
Et il chercha son portefeuille avec agitation.
"Il m'en faut beaucoup. cinq cents roubles, reprit-elle, en frottant la tache avec son mouchoir de batiste.
- A l'instant, a l'instant! he, qui est la? cria-t-il, avec l'assurance de l'homme qui sait qu'il sera obei et qu'on s'elancera tete baissee a sa voix. Qu'on m'envoie Mitenka!"
Mitenka etait le fils d'un noble et avait ete eleve par le comte, qui lui avait confie le soin de toutes ses affaires; il fit son entree a pas lents et mesures, et s'arreta respectueusement devant lui.
"Ecoute, mon cher, apporte-moi, - et il hesita, - apporte-moi sept cents roubles, oui, sept cents roubles; mais fais attention de ne pas me donner des papiers sales et dechires comme l'autre fois. J'en veux de neufs; c'est pour la comtesse.
- Oui, je t'en prie, Mitenka, qu'ils soient propres, dit la comtesse avec un soupir.
- Quand Votre Excellence desire-t-elle les avoir? car vous savez que. du reste soyez sans inquietude, se hata de dire Mitenka, qui voyait poindre dans la respiration frequente et penible du comte le signe precurseur d'une colere inevitable. J'avais oublie. vous allez les recevoir.
- Tres bien, tres bien, donne-les a la comtesse. Quel tresor que ce garcon! dit le comte en le suivant des yeux; rien ne lui est impossible et c'est la ce qui me plait, car apres tout c'est ainsi que cela doit etre.
- Ah! l'argent, l'argent, que de maux l'argent cause dans ce monde, et celui-la me sera bien utile, cher comte.
- Chacun sait, petite comtesse, que vous etes terriblement depensiere," reprit le comte. Et, apres avoir baise la main de sa femme, il rentra chez lui.
La comtesse recut ses assignats tout neufs, et elle venait de les recouvrir soigneusement de son mouchoir de poche, lorsque la princesse Droubetzkoi entra dans sa chambre.
"Eh bien, mon amie? demanda la comtesse legerement emue.
- Ah! quelle terrible situation! Il est meconnaissable et si mal, si mal! Je ne suis restee qu'un instant, et je n'ai pas dit deux mots.
- Annette, au nom du ciel, ne me refuse pas," dit tout a coup la comtesse en rougissant et avec un air de confusion qui contrastait singulierement avec l'expression severe de sa figure fatiguee.
Elle retira vivement son mouchoir et presenta le petit paquet a Anna Mikhailovna. Celle-ci devina tout de suite la verite, et elle se pencha aussitot, toute prete a serrer son amie dans ses bras.
"Voila pour l'uniforme de Boris!"
Le moment etait venu, et la princesse embrassa son amie en pleurant. Pourquoi pleuraient-elles toutes deux? Etait-ce parce qu'elles se trouvaient forcees de penser a l'argent, cette question si secondaire quand on s'aime! ou peut-etre songeaient-elles au passe, a leur enfance, qui avait vu naitre leur affection, et a leur jeunesse evanouie? Quoi qu'il en soit, leurs larmes coulaient, mais c'etaient de douces larmes.
XVIII
La comtesse Rostow etait au salon avec ses filles et un grand nombre d'invites: Le comte avait emmene les hommes dans son cabinet et leur faisait les honneurs de sa collection de pipes turques; de temps en temps il revenait demander a sa femme si Marie Dmitrievna Afrossimow etait arrivee.
Marie Dmitrievna, surnommee "le terrible dragon", n'avait ni titre ni fortune, mais son caractere etait franc et ouvert, ses manieres simples et naturelles. Elle etait connue de la famille imperiale; la meilleure societe des deux capitales allait chez elle. On avait beau se moquer tout bas de son sans-facon et faire circuler les anecdotes les plus etranges sur son compte, elle inspirait la crainte et le respect.
On fumait dans le cabinet du comte et l'on causait de la guerre qui venait d'etre officiellement declaree dans le manifeste au sujet du recrutement. Personne ne l'avait encore lu, mais chacun savait qu'il etait publie. Le comte, assis sur une ottomane entre deux convives qui parlaient tout en fumant, ne disait mot, mais inclinait la tete a gauche et a droite, en les regardant et en les ecoutant tour a tour avec un visible plaisir.
L'un d'eux portait le costume civil: sa figure ridee, bilieuse, maigre et rasee de pres, accusait un age voisin de la vieillesse, quoiqu'il fut mis a la derniere mode; il avait ramene ses pieds sur le divan, avec le sans-gene d'un habitue de la maison, et aspirait bruyamment a longs traits et avec force contorsions, la fumee qui s'echappait d'une chibouque, dont le bout d'ambre relevait le coin de sa bouche. Schinchine etait un vieux garcon, cousin germain de la comtesse. On le tenait, dans les salons de Moscou, pour une mauvaise langue. Lorsqu'il causait, il avait toujours l'air de faire un grand honneur a son interlocuteur. L'autre convive, jeune officier de la garde, frais et rose, bien frise, bien coquet, et tire a quatre epingles, tenait le bout de sa chibouque entre les deux levres vermeilles de sa jolie bouche, et laissait doucement echapper la fumee en legeres spirales. C'etait le lieutenant Berg, officier au regiment de Semenovsky, qu'il etait sur le point de rejoindre avec Boris: c'etait lui que Natacha avait appele "le fiance" de la comtesse Vera. Le comte continuait a preter une oreille attentive, car jouer au boston et suivre la conversation de deux bavards, quand il avait l'heureuse fortune d'en avoir deux sous la main, etaient ses occupations favorites.
"Comment arrangez-vous tout cela, mon cher, mon tres honorable Alphonse Karlovitch?" disait Schinchine avec ironie; il melait, ce qui donnait un certain piquant a sa conversation, les expressions russes les plus familieres aux phrases francaises les plus choisies.
"Vous comptez donc vous faire des rentes sur l'Etat avec votre compagnie, et en tirer un petit revenu?
- Non, Pierre Nicolaievitch, je tiens seulement a prouver que les avantages sont bien moins considerables dans la cavalerie que dans l'infanterie. Mais vous allez du reste juger de ma position."
Berg parlait toujours d'une facon precise, tranquille et polie; sa conversation n'avait jamais d'autre objet que lui-meme, et tant qu'un entretien ne lui offrait pas d'interet personnel, son silence pouvait se prolonger indefiniment sans lui faire eprouver et sans faire eprouver aux autres le moindre embarras; mais, a la premiere occasion favorable, il se mettait en avant avec une satisfaction visible.
"Voici ma situation, Pierre Nicolaievitch. Si je servais dans la cavalerie, meme comme lieutenant, je n'aurais pas plus de 200 roubles par trimestre; a present j'en ai 230."
Et Berg sourit agreablement en regardant Schinchine et le comte avec une tranquille assurance, comme si sa carriere et ses succes devaient etre le but supreme des desirs de chacun.
"Et puis, dans la garde je suis en vue, et les vacances y sont plus frequentes que dans l'infanterie. Vous devez comprendre que 230 roubles ne pouvaient me suffire, car je fais des economies, et j'envoie de l'argent a mon pere, continua Berg en lancant une bouffee de fumee.
- Le calcul est juste: "l'Allemand moud son ble sur le dos de sa hache," comme dit le proverbe."
Et Schinchine fit passer le tuyau de sa chibouque dans le coin oppose de sa bouche en jetant un coup d'oeil au comte, qui eclata de rire. Le reste de la societe, voyant Schinchine en train de parler, fit cercle autour d'eux. Berg, qui ne remarquait jamais la moquerie dont il pouvait etre l'objet, continua a enumerer les avantages qu'il s'etait assures en passant dans la garde: premierement un rang de plus que ses camarades; puis, en temps de guerre, le chef d'escadron pouvait fort bien etre tue, et alors lui, comme le plus ancien, le remplacerait d'autant plus facilement qu'on l'aimait beaucoup au regiment, et que son papa etait tres fier de lui. Il contait avec delices ses petites histoires, sans paraitre se douter qu'il put y avoir des interets plus graves que les siens, et il y avait dans l'expression naive de son jeune egoisme une telle ingenuite, que l'auditoire en etait desarme.
"Enfin, mon cher, que vous soyez dans l'infanterie ou dans la cavalerie, vous ferez votre chemin, je vous en reponds," dit Schinchine en lui tapant sur l'epaule et en posant ses pieds, par terre.
Berg sourit avec satisfaction et suivit le comte, qui passa au salon avec toute la societe.
C'etait le moment qui precede l'annonce du diner, ce moment ou personne ne tient a engager une conversation, dans l'attente de la zakouska. Cependant la politesse vous y oblige, ne fut-ce que pour deguiser votre impatience. Les maitres de la maison regardent la porte de la salle a manger et echangent entre eux des coups d'oeil desesperes. De leur cote, les invites, qui surprennent au passage ces signes non equivoques d'impatience, se creusent la tete pour deviner quelle peut etre la personne ou la chose attendue: est-ce un parent en retard, ou est-ce le potage?
Pierre venait seulement d'arriver, et s'etait gauchement assis dans le premier fauteuil venu qui lui avait barre le chemin du milieu du salon. La comtesse se donnait toute la peine imaginable pour le faire parler, mais n'en obtenait que des monosyllabes, pendant qu'a travers ses lunettes il regardait autour de lui, en ayant l'air de chercher quelqu'un. On le trouvait sans doute fort genant, mais il etait le seul a ne pas s'en apercevoir. Chacun connaissait plus ou moins son histoire de l'ours, et cet homme gros, grand et robuste excitait la curiosite generale; on se demandait avec etonnement comment un etre aussi lourd, aussi indolent, avait pu faire une pareille plaisanterie a l'officier de police.
"Vous etes arrive depuis peu? lui demanda la comtesse.
- Oui, madame, repondit-il en regardant a gauche.
- Vous n'avez pas vu mon mari?
- Non, madame, dit-il en souriant mal a propos.
- Vous avez ete a Paris il n'y a pas bien longtemps; ce doit etre tres interessant a visiter?
- Tres interessant."
La comtesse jeta un regard a Anna Mikhailovna, qui, saisissant au vol cette priere muette, s'approcha du jeune homme pour animer, s'il etait possible, la conversation; elle lui parla de son pere, mais sans plus de succes, et il continua a ne repondre que par monosyllabes.
De leur cote, les autres invites echangeaient entre eux des phrases comme celles-ci: "Les Razoumovsky. cela a ete charmant!. Vous etes bien bonne. la comtesse Apraxine." lorsque la comtesse se dirigea tout a coup vers l'autre salon, et on l'entendit s'ecrier:
"Marie Dmitrievna!
- Elle-meme!." repondit une voix assez dure.
Et Marie Dmitrievna parut au meme instant.
A l'exception des vieilles femmes, les dames comme les demoiselles se leverent aussitot.
Marie Dmitrievna s'etait arretee sur le seuil de la porte. D'une taille elevee, forte et hommasse, elle portait haut sa tete a boucles grises, qui accusait la cinquantaine, et, tout en affectant de rabattre sans se hater les larges manches de sa robe, elle enveloppa du regard toute la societe qui l'entourait.
Marie Dmitrievna parlait toujours russe.
"Salut cordial a celle que nous fetons, a elle et a ses enfants! dit-elle de sa voix forte qui dominait toutes les autres. - Que deviens-tu, vieux pecheur? dit-elle en s'adressant au comte, qui lui baisait la main. - Avoue-le, tu t'ennuies a Moscou, il n'y a ou lancer les chiens. Que faire, mon bon? Voila! Quand ces petits oiseaux-la auront grandi, - et elle designait les jeunes filles, - bon gre mal gre il faudra leur chercher des fiances. - Eh bien! mon cosaque, dit Marie Dmitrievna a Natacha, qu'elle appelait toujours ainsi, en la caressant de la main pendant que la petite baisait gaiement la sienne, - sans avoir peur. Cette fillette est un lutin, je le sais, mais je l'aime!"
Retirant d'un enorme "ridicule" des boucles d'oreilles en pierres fines, taillees en poires, elle les donna a la petite fille, toute rayonnante de joie et de plaisir, et, se retournant ensuite vers Pierre:
"He! he! mon tres cher, viens, viens ici, lui dit-elle d'une voix qu'elle s'efforcait de rendre douce et engageante; viens ici, mon cher."
Et elle relevait ses larges manches d'un air menacant.:
"Approche, approche! J'ai ete la seule a dire la verite a ton pere, quand l'occasion s'en presentait; je ne vais pas te la menager non plus, c'est Dieu qui l'ordonne."
Elle se tut, et chacun attendit ce qui allait se passer apres cet exorde gros d'orage:
"C'est bien, il n'y a rien a dire, tu es un gentil garcon!. Pendant que ton pere est etendu sur son lit de douleur, tu t'amuses a attacher un homme de police sur le dos d'un ourson! C'est indecent, mon bonhomme, c'est indecent! Tu aurais mieux fait d'aller faire la guerre."
Puis, lui tournant le dos et presentant sa main au comte, qui retenait a grand'peine un eclat de rire etouffe:
"Eh bien, a table, s'ecria-t-elle, il en est temps, je crois!"
Le comte ouvrit la marche, avec Marie Dmitrievna. Venaient ensuite la comtesse au bras d'un colonel de hussards, personnage a menager, car il devait servir de guide a Nicolas et l'emmener au regiment, Anna Mikhailovna avec Schinchine, Berg avec Vera, la souriante Julie Karaguine avec Nicolas; d'autres couples suivaient a la file tout le long de la salle, et enfin derriere toute la compagnie, marchant un a un avec les enfants, les gouverneurs et les gouvernantes. Les domestiques se precipiterent sur les chaises, qui furent avancees avec bruit; la musique eclata dans les galeries du haut, et tout le monde s'assit. Les sons de l'orchestre ne tarderent pas a etre etouffes par le cliquetis des couteaux et des fourchettes, par la voix des convives et les allees et venues des valets de chambre. La comtesse occupait un des bouts de la longue table avec Marie Dmitrievna a sa droite, et Anna Mikhailovna a sa gauche. Le comte, place a l'autre bout, avait Schinchine a sa droite et a sa gauche le colonel; les autres invites du sexe fort s'assirent a leur fantaisie, et, au milieu de la table, les jeunes gens, Vera, Berg, Pierre et Boris, faisaient face aux enfants, aux gouverneurs et aux gouvernantes.
Le comte jetait par intervalles un regard a sa femme et a son gigantesque bonnet a noeuds bleus, qu'il apercevait entre les carafes, les bouteilles et les vases garnis de fruits qui l'en separaient, et s'occupait activement, sans s'oublier lui-meme, a verser du vin a ses voisins. A travers les tiges d'ananas qui la cachaient un peu, la comtesse repondait aux coups d'oeil de son mari, dont le front enlumine se detachait ostensiblement au milieu des cheveux gris qui l'entouraient. Le cote des dames gazouillait a l'unisson; du cote des hommes, les voix s'elevaient de plus en plus, et entre autres celle du colonel de hussards, qui mangeait et buvait tant et si bien, que sa figure en etait devenue pourpre, et que le comte l'offrait comme exemple, aux autres dineurs. Berg expliquait a Vera, avec un tendre sourire, que l'amour venait du ciel et n'appartenait point a la terre. Boris nommait une a une, a son nouvel ami Pierre, toutes les personnes presentes, en echangeant des regards avec Natacha, qui lui faisait vis-a-vis. Pierre parlait peu, examinait les figures qui lui etaient inconnues et mangeait a belles dents. Des deux potages qu'on lui avait presentes, il avait choisi le potage a la tortue, et depuis la koulibiaka jusqu'au roti de gelinottes, il n'avait pas laisse passer un seul plat, ni refuse un seul des vins offerts par le maitre d'hotel, qui tenait majestueusement la bouteille enveloppee d'une serviette, et qui lui glissait mysterieusement a l'oreille:
"Madere sec, vin de Hongrie, vin du Rhin!"
Il buvait indifferemment dans l'un ou l'autre des quatre verres, aux armes du comte, places devant, chaque convive, et il se sentait pris pour ses voisins d'une bienveillance qui ne faisait qu'augmenter a chaque rasade. Natacha regardait fixement Boris, comme les fillettes savent seules le faire quand elles ont une amourette, et surtout lorsqu'elles viennent d'embrasser pour la premiere fois le heros de leurs reves. Pierre ne faisait nulle attention a elle, et cependant, a la vue de cette singuliere petite fille qui avait des yeux passionnes, il se sentait pris d'une folle envie de rire.
Nicolas, qui se trouvait loin de Sonia, et a cote de Julie Karaguine, causait avec elle en souriant. Sonia souriait aussi, mais la jalousie la devorait: elle palissait, rougissait tour a tour, et faisait tout son possible pour deviner ce qu'ils pouvaient se dire. La gouvernante, a l'air agressif, se tenait sur le qui-vive, toute prete a fondre sur celui qui oserait attaquer les enfants. Le gouverneur allemand tachait de noter dans sa cervelle les mets et les vins qui defilaient devant lui, pour en faire une description detaillee dans sa premiere lettre a sa famille, et il etait profondement blesse de ce que le maitre d'hotel ne faisait nulle attention a lui et ne lui offrait jamais de vin. Il dissimulait de son mieux, en faisant semblant de ne pas en desirer, et il aurait bien voulu faire croire que, s'il en avait accepte, c'aurait ete uniquement pour satisfaire une curiosite de savant.
XIX
La conversation s'animait de plus en plus du cote des hommes. Le colonel racontait que le manifeste de la declaration de guerre etait deja repandu a Petersbourg, et que l'exemplaire qu'il en avait eu venait d'etre apporte au general en chef par un courrier.
"Quelle est la mauvaise etoile qui nous pousse a guerroyer contre Napoleon? s'ecria Schinchine. Il a deja rabattu le caquet a l'Autriche; je crains cette fois que ce ne soit notre tour."
Le colonel, un robuste et rouge Allemand, bon soldat d'ailleurs et bon patriote, malgre son origine, s'offensa de ces paroles:
"Mauvaise etoile! s'ecria-t-il en prononcant les mots a sa facon et tout de travers. Quand c'est l'Empereur, monsieur, qui sait pourquoi nous la faisons! Il dit dans son manifeste qu'il ne saurait rester indifferent au danger qui menace la Russie, et que la securite de l'empire, la dignite et la saintete des alliances!." ajouta-t-il en appuyant particulierement sur ce dernier mot, comme si toute l'importance de la question y etait contenue.
Puis, grace a une memoire infaillible et exercee depuis longtemps a retenir les edits officiels, il se mit a repeter mot a mot les premieres lignes du manifeste:
"Le seul desir, l'unique et constant but de l'Empereur etant d'etablir en Europe une paix durable, il se decide, afin d'en atteindre la realisation, a faire passer des a present une partie de l'armee a l'etranger. Voila, monsieur, la raison! dit-il, en vidant son verre avec lenteur et en sollicitant du regard l'approbation du comte.
- Connaissez-vous le proverbe: "Jeremie, Jeremie, reste chez toi, et veille a tes fuseaux!" repartit ironiquement Schinchine. Cela nous va comme un gant. Quand on pense que meme Souvorow a ete battu a plate couture., et ou sont aujourd'hui, je vous le demande, les Souvorow? dit-il en passant du russe au francais.
- Nous devons nous battre jusqu'a la derniere goutte de notre sang, reprit le colonel en frappant du poing sur la table, et mourir pour notre Empereur! Voila ce qu'il faut, et surtout raisonner le moins possible, ajouta-t-il en accentuant le mot "moins" et en se tournant vers le comte. C'est ainsi que nous raisonnons, nous autres vieux hussards; et vous, comment raisonnez-vous, jeune homme et jeune hussard? continua-t-il en s'adressant a Nicolas, qui negligeait sa voisine pour ecouter de toutes ses oreilles.
- Je suis completement de votre avis, repondit-il en devenant rouge comme une pivoine, en tournant les assiettes dans tous les sens et en deplacant et replacant son verre d'un mouvement si brusque et si desespere, qu'il faillit le briser. Je suis convaincu que nous devons, nous autres Russes, vaincre ou mourir!."
La phrase n'etait pas achevee, qu'il en avait deja senti tout le ridicule: c'etait pompeux, emphatique et completement hors de propos.
"C'est bien beau, ce que vous venez de dire," lui souffla a l'oreille Julie en soupirant. Sonia, saisie d'un tremblement nerveux, l'avait ecoute toute rougissante, tandis que Pierre approuvait le discours du colonel:
"Voila qui s'appelle parler, dit-il.
- Vous etes, jeune homme, un vrai hussard, reprit le colonel, en recommencant a frapper sur la table.
- He, la-bas, pourquoi tout ce bruit?."
C'etait Marie Dmitrievna qui elevait la voix.
"Pourquoi ces coups de poing? A qui en as-tu? En verite, tu t'emportes comme si tu chargeais des Francais!
- Je dis la verite, lui repondit le hussard.
- Nous parlons de la guerre, s'ecria le comte, car savez-vous, Marie Dmitrievna, que j'ai un fils qui part pour l'armee?
- Et moi, j'en ai quatre a l'armee et je ne m'en plains pas; tout se fait par la volonte de Dieu. On meurt couche "sur son poele", et l'on se tire sain et sauf d'une melee, continua Marie Dmitrievna, en elevant sa forte voix qui resonnait a travers la table.
Et la conversation se localisa de nouveau entre les femmes d'un cote, et les hommes de l'autre.
"Je te dis que tu ne le demanderas pas, murmurait a Natacha son petit frere, tu ne le demanderas pas?
- Et moi, je te dis que je le demanderai," repondit Natacha.
Et la figure tout en feu et avec une audace mutine et resolue, elle se leva a demi, et invitant Pierre du regard a lui preter attention:
"Maman! s'ecria-t-elle de sa voix d'enfant, fraiche et sonore.
- Que veux-tu?" demanda la comtesse effrayee.
Elle avait devine une gaminerie, a l'expression de la figure de la petite fille, et elle la menaca severement du doigt, en hochant la tete d'un air fache et mecontent.
Les conversations cesserent.
"Maman, quel plat sucre aurons-nous?" reprit sans hesitation Natacha.
Sa mere faisait de vains efforts pour l'arreter.
"Cosaque!" cria Marie Dmitrievna, en la menacant a son tour de l'index.
Les convives s'entre-regarderent. Les vieux ne savaient comment prendre cet incident.
"Maman, quel plat sucre aurons-nous?" repeta Natacha gaiement, et parfaitement rassuree sur les suites de son espieglerie.
Sonia et le gros Pierre etouffaient leurs rires tant bien que mal.
"Eh bien, tu vois, je l'ai demande, chuchota Natacha au petit frere et a Pierre, qu'elle regarda de nouveau.
- On servira une glace, mais tu n'en auras pas," dit Marie Dmitrievna.
Natacha, voyant qu'elle n'avait plus rien a craindre meme de la part de cette derniere, s'adressa a elle encore plus resolument: "Quelle glace? Je n'aime pas la glace a la creme.
- Aux carottes, alors?
- Non, non, quelle glace, Marie Dmitrievna, quelle glace? Je veux le savoir," criait-elle toujours plus haut.
La comtesse et tous les convives eclaterent de rire. On ne riait pas autant de la repartie de Marie Dmitrievna que de la hardiesse et de l'habilete deployees par cette fillette, qui osait ainsi lui tenir tete.
Natacha se calma lorsqu'on lui eut annonce une glace a l'ananas. Un instant apres, on versa le champagne; la musique se remit a jouer; le comte et la petite comtesse s'embrasserent, les convives se leverent pour la feliciter et trinquer avec leurs hotes, leurs vis-a-vis, leurs voisins et les enfants. Enfin les domestiques retirerent vivement les chaises, et tous les convives, dont le vin et le diner avaient legerement colore les visages, se remirent en file comme en entrant, et passerent dans le meme ordre de la salle a manger au salon.
XX
Les tables de jeu etaient preparees; les parties de boston s'organiserent, et les invites se repandirent dans les salons et dans la bibliotheque. Le comte contemplait un jeu de cartes qu'il avait disposees en eventail devant lui. C'etait l'heure habituelle de sa sieste: aussi faisait-il son possible pour vaincre le sommeil qui le gagnait, et il riait a tout propos. La jeunesse, entrainee par la maitresse de la maison, s'etait groupee autour du piano et de la harpe. Julie, cedant aux instances generales, executa sur ce dernier instrument un air avec variations, et se joignit ensuite au reste de la societe, pour prier Natacha et Nicolas, dont on connaissait le talent musical, de chanter quelque chose. Natacha, toute fiere d'etre traitee en grande personne, etait cependant fort intimidee.
"Que chanterons-nous? demanda-t-elle.
- La Source, repondit Nicolas.
- Eh! bien, commencons! Boris, venez ici! Ou donc est Sonia?"
S'apercevant de l'absence de son amie, Natacha s'elanca hors de la salle a sa recherche et courut a la chambre de Sonia. Elle etait vide: dans le salon d'etude, personne! Elle comprit alors que Sonia devait se trouver sur le banc du corridor. Ce banc etait le lieu consacre aux douloureux epanchements de la jeune generation feminine de la famille Rostow. Il n'y avait pas a en douter. Sonia s'etait effectivement jetee sur le banc, ou elle pleurait a chaudes larmes, dans sa vaporeuse toilette rose, qu'elle froissait sans y prendre garde; ses petites epaules decolletees etaient convulsivement secouees par des sanglots, et elle pressait contre un coussin raye et sale, propriete de la vieille bonne, son visage cache dans ses mains. La figure de Natacha, jusque-la si animee et si joyeuse, perdit son air de fete: ses yeux devinrent fixes, les veines de son cou se gonflerent et les coins de sa bouche s'abaisserent.
"Sonia, qu'as-tu? Qu'est-il arrive? Oh! oh!" s'ecria-t-elle.
Et a la vue des pleurs de Sonia elle se mit, de son cote, a fondre en larmes.
Sonia essaya, mais en vain, de relever la tete pour lui repondre. Elle enfonca davantage sa figure dans le coussin. Natacha s'assit pres d'elle en l'entourant de ses bras, et, parvenant enfin a maitriser son emotion, elle se leva a demi en s'essuyant les yeux.
"Nicolas part dans une semaine, balbutia-t-elle: l'ordre du jour a paru, il est imprime; il me l'a dit lui-meme. Mais je n'aurais pas pleure malgre cela, ajouta-t-elle en montrant un papier qu'elle tenait a la main et sur lequel Nicolas lui avait ecrit des vers. Mais c'est que tu ne peux pas me comprendre, et personne ne peut comprendre cette belle ame. Tu es heureuse, toi, je ne t'en veux pas, je t'aime et j'aime Boris: il est charmant, il n'y aura pas d'obstacles, entre vous; mais Nicolas est mon cousin et il faudra le metropolitain lui-meme pour. autrement c'est impossible! Et puis si maman (Sonia regardait la comtesse comme sa mere) trouvait que je suis un empechement a l'avenir de Nicolas? Elle dirait que je n'ai pas de coeur, que je suis une ingrate; et vraiment, Dieu m'est temoin, je l'aime tant, et elle, et vous tous. excepte pourtant Vera. Que lui ai-je fait a celle-la pour que.? Oui, je vous suis si reconnaissante, que j'aurais ete heureuse de vous sacrifier quelque chose, mais je n'ai rien."
Et Sonia, ne pouvant se contenir, cacha de nouveau son visage dans le coussin. On voyait, aux efforts de Natacha pour la calmer, que celle-ci comprenait toute la gravite du chagrin de son amie.
"Sonia," dit-elle.
Elle avait tout a coup devine la verite.
"Je parie, que Vera t'a parle apres le diner? Oui, n'est-ce pas?
- Mais c'est Nicolas qui les a ecrits, ces vers, et c'est moi qui ai copie les autres qu'elle a trouves sur ma fable et qu'elle menace de montrer a maman. Elle m'a dit que j'etais une ingrate, et que maman ne me permettrait jamais de l'epouser., qu'il epouserait Julie Karaguine, et tu as bien vu comme il s'est occupe d'elle toute la journee; Natacha, pourquoi tout cela?."
Et ses larmes recommencerent de plus belle. Natacha l'attira a elle, l'embrassa, et la tranquillisa en lui souriant a travers ses pleurs.
"Sonia, il ne faut pas la croire. Souviens-toi de ce que nous disions a nous trois avec Nicolas, l'autre soir apres le souper. Nous avons decide d'avance comment tout se passerait; je ne me rappelle plus comment, mais je sais que cela devait etre tres bien et tres possible. Le frere de l'oncle Schinchine a bien epouse sa cousine germaine, et nous ne sommes cousins qu'au troisieme degre. Boris aussi disait que ce ne serait pas difficile, car je lui ai raconte tout cela, tu sais, et il est si intelligent, si bon! Ne pleure pas, Sonia, ma petite colombe, ma petite amie.!."
Et elle la couvrait de baisers en riant.
"Vera est mechante, laissons-la tranquille, mais tout ira bien, et elle ne dira rien a maman. Nicolas l'annoncera lui-meme et il ne pense pas a Julie."
Puis elle lui donna encore un baiser, et Sonia se releva d'un bond, les yeux tout brillants de nouveau, de joie et d'esperance. C'etait bien veritablement un charmant petit chat, qui semblait guetter le moment favorable pour retomber doucement sur ses pattes et s'elancer a la poursuite du peloton avec lequel, comme tous ceux de sa race, il savait si bien jouer.
"Tu le crois? bien vrai, tu le jures? dit-elle vivement, en reparant le desordre de sa robe et de sa coiffure.
- Je te le jure," repliqua Natacha, en lui rattachant une boucle de cheveux echappee de ses longues nattes. "Eh bien, allons chanter la Source, s'ecrierent-elles en riant, allons!
- Sais-tu que ce gros Pierre, qui etait en face de moi, est tres drole, dit tout a coup Natacha en s'arretant. Oh! que je m'amuse!."
Et elle s'elanca dans le corridor. Sonia secoua le duvet attache a sa jupe, glissa les vers dans son corsage et la suivit a pas precipites, les joues tout en feu.
Comme on le pense, le quatuor de la Source eut un grand succes. Nicolas chanta ensuite une nouvelle romance:
Phoebe rayonne dans la nuit,
Je reve a toi, mon coeur s'enfuit
Vers ton coeur, o mon adoree;
Je reve que tes doigts charmants
Font vibrer la harpe doree.
Mais que m'importent ces doux chants,
Et ces appels de mon amante,
Si ses baisers ne viennent pas
Devancer sur ma levre ardente
Le baiser glace du trepas?
Il n'avait pas fini, que l'orchestre place dans la galerie donna le signal de la danse, et la jeunesse s'elanca au milieu d'un pele-mele general.
Schinchine venait d'accaparer Pierre, qui etait pour lui un morceau friand tout fraichement debarque, et il se lancait dans une ennuyeuse dissertation politique, lorsque Natacha entra dans le salon, et marchant droit vers Pierre:
"Maman, lui dit-elle en riant et en rougissant, maman m'a ordonne de vous inviter a danser.
- Je crains de brouiller toutes les figures, repondit Pierre, mais si vous voulez me guider."
Et il presenta sa main a la fillette.
Pendant que les couples se mettaient en place et que les instruments s'accordaient, Pierre s'etait assis a cote de sa petite dame, qui ne se possedait pas de joie, a la seule idee de danser avec un grand monsieur arrive de l'etranger, et de causer avec lui comme une grande personne. Tout en jouant avec un eventail qu'on lui avait donne a garder et en prenant une pose degagee, etudiee Dieu sait ou et Dieu sait quand, elle bavardait et riait avec son cavalier.
"Eh bien, eh bien, regardez-la donc!" dit la comtesse en traversant la salle.
Natacha rougit sans cesser de rire:
"Mais, maman, quel plaisir avez-vous a. Qu'y a-t-il donc la de si extraordinaire?"
On dansait la troisieme "anglaise", lorsque le comte et Marie Dmitrievna, qui jouaient au salon, repousserent leurs chaises et passerent dans la salle de bal, suivis de quelques vieux dignitaires qui etiraient leurs membres endoloris a la suite de ce long repos, tout en remettant dans leur poche leur bourse et leur portefeuille.
Marie Dmitrievna et son cavalier etaient de fort belle humeur; ce dernier lui avait offert, comme un veritable danseur de ballet et avec une politesse comique et theatrale, son poing arrondi, sur lequel elle avait gracieusement pose la main. Se redressant alors plein de gaiete et de verve, le comte attendit que la figure de "l'anglaise" fut terminee:
"Semione! s'ecria-t-il aussitot, en battant des mains et en s'adressant au premier violon, joue le Daniel Cooper, tu sais?"
C'etait la danse favorite du comte, la danse de sa jeunesse, une des figures de "l'anglaise".
"Regardez donc papa," s'ecria Natacha de toutes ses forces, et, oubliant qu'elle dansait avec un grand monsieur, elle pencha sa tete sur ses genoux en riant de tout son coeur. Toute la salle s'amusait effectivement a suivre les mouvements et les poses du joyeux petit vieillard et de son imposante partenaire, dont la taille depassait la sienne. Les bras arrondis, les epaules effacees, les pieds en dehors, il battait legerement la mesure sur le parquet; le sourire qui s'epanouissait sur son visage preparait le public a ce qui allait suivre. Aux premieres notes de cet entrainant Daniel Cooper, qui lui rappelait le gai trepak (danse nationale russe), toutes les portes qui donnaient dans la salle se garnirent d'hommes d'un cote et de femmes de l'autre: c'etaient les gens de la maison accourus pour contempler le spectacle que leur offrait la joyeuse incartade de leur maitre:
"Ah! Seigneur notre Pere, quel aigle!" s'ecria la vieille bonne.
Le comte dansait avec art et il en etait fier! Quant a sa dame, elle n'avait jamais su, ni jamais essaye de bien danser.
Ayant confie son "ridicule" a la comtesse, elle se tenait immobile et droite comme une veritable geante. Ses puissantes mains pendaient le long de sa puissante personne, et grace a un sourire etudie et au fremissement de ses narines, son visage, dont les lignes etaient correctes, mais d'une beaute severe, temoignait seul de son animation. Si le cavalier charmait les spectateurs qui l'entouraient par l'imprevu et les graces de ses pas et de ses entrechats, le moindre geste de la dame excitait une admiration egale. On savait gre a Marie Dmitrievna de ses balancements, de ses demi-tours, de ses mouvements d'epaules, empreints d'une dignite surprenante malgre sa corpulence, et que sa retenue habituelle rendait encore plus extraordinaires. La danse s'animait de plus en plus, on negligeait les autres couples, et toute l'attention se concentrait sur les deux vieilles gens. Natacha tirait les gens au hasard par leur robe ou par leur habit en exigeant qu'on regardat son pere, et Dieu sait si l'on s'en faisait faute.
Dans les intervalles de la danse, le comte reprenait haleine, s'eventait avec son mouchoir et criait aux musiciens d'aller plus vite. Puis il se lancait de nouveau, tournant autour de sa dame, tantot sur la pointe des pieds, tantot sur les talons. Enfin, emporte par son ardeur juvenile, apres avoir ramene m danseuse a sa place et s'etre galamment incline devant elle, il leva une jambe en l'air, et termina ses evolutions choregraphiques par une pirouette splendide, aux applaudissements et aux rires de toute la salle et surtout de Natacha.
Les deux danseurs s'arreterent, epuises, hors d'haleine front ruisselant.
"Oui, ma chere? c'est bien ainsi que l'on dansait de notre temps, s'ecria le comte.
- Hourra pour Daniel Cooper!" reprit Marie Dmitrievna, en respirant avec peine et en retroussant ses manches.
XXI
Pendant que l'on dansait ainsi la septieme "anglaise", que les musiciens detonnaient de fatigue, et que les domestiques et les cuisiniers, a bout de forces, preparaient le souper, un sixieme coup d'apoplexie frappait le comte Besoukhow. Les medecins ayant declare que tout espoir de guerison etait perdu, on lut au moribond les prieres de la confession, on le fit communier et l'on se prepara a lui donner l'extreme-onction. L'agitation et l'inquietude inseparables de ces derniers moments regnaient autour de ce lit de mort. De nombreux agents des pompes funebres, alleches par l'appat de riches funerailles, se pressaient devant la grande porte d'entree, ayant soin pourtant de se derober entre les voitures qui s'arretaient devant le perron. Le general-gouverneur de Moscou, qui avait envoye ses aides de camp plusieurs fois par jour pour avoir des nouvelles du malade, etait venu ce soir-la en personne prendre un dernier conge de l'illustre contemporain de Catherine. Le magnifique salon de reception etait plein de monde. Tous se leverent avec respect a l'entree du general en chef, qui venait de passer une demi-heure seul avec le mourant, et qui, en saluant a droite et a gauche, se hata de traverser le salon sous le feu de tous les regards.
Le prince Basile, singulierement pali et amaigri, le reconduisait, en lui disant quelques mots a voix basse. Apres avoir accompli ce devoir, il s'arreta dans la grande salle, et se laissa tomber sur une chaise, en se couvrant les yeux de la main.
Bientot apres, il se leva et se dirigea vivement et d'un air anxieux vers un long couloir qui aboutissait a l'appartement de l'ainee des princesses, et il y disparut.
Les personnes qui etaient restees dans le salon a demi eclaire chuchotaient entre elles ou se taisaient subitement, et jetaient des regards curieux et inquiets du cote de la porte, chaque fois qu'elle s'ouvrait pour livrer passage a ceux qui entraient chez le malade ou qui en sortaient.
"Le terme est arrive! disait un vieux pretre assis a cote d'une dame qui l'ecoutait avec veneration. Le terme est arrive! Aller plus loin est impossible!
- N'est-ce pas trop tard pour l'extreme-onction? demanda sa voisine, feignant de ne point savoir a quoi s'en tenir la-dessus.
- C'est un bien grand sacrement," repondit le serviteur de l'Eglise, et, passant doucement la main sur son front chauve, il ramena en avant quelques rares meches de cheveux gris.
"Qui etait-ce donc? Le general en chef? demandait-on a l'autre bout de la chambre. Comme il est encore jeune!
- Et il est a la veille de ses soixante-dix ans!. On dit que le comte n'a plus sa tete. Il etait question de lui donner l'extreme-onction.
- J'ai connu quelqu'un qui l'a recue sept fois."
La seconde des nieces du comte Besoukhow venait de quitter son oncle. Elle avait les yeux rouges; elle alla s'asseoir a cote du docteur Lorrain, qui etait gracieusement accoude sous le portrait de l'imperatrice Catherine.
"Il fait veritablement beau, princesse, tres beau, lui dit le medecin. on pourrait en verite se croire a la campagne, bien qu'on soit a Moscou!
- N'est-ce pas? repondit la demoiselle avec un soupir. Me permettez-vous de lui donner a boire?"
Le medecin parut reflechir:
"A-t-il pris la potion?
- Oui."
Il regarda son "Breguet":
"Prenez un verre d'eau cuite et mettez-y une pincee (faisant le geste de ses doigts fluets) de. de creme de tartre.
"Che ne gonnais bas de gas ou l'on reste en fie abres le droisieme goup, disait un medecin allemand a un aide de camp.
- Quel homme robuste c'etait! repondit son interlocuteur. A qui reviennent toutes ses richesses? ajouta-t-il tout bas.
- Il se drouvera pien un amadeur," reprit l'Allemand avec un gros sourire.
La porte s'ouvrit de nouveau. Tout le monde regarda: c'etait la seconde princesse qui, apres avoir prepare la tisane, entrait chez le malade.
Le medecin allemand s'approcha de Lorrain.
"Il bourra pien drainer engore jusqu'au madin."
Lorrain plissa ses levres, et fit solennellement un geste negatif avec son index:
"Cette nuit au plus tard!" dit-il tout bas, en souriant orgueilleusement a sa propre science, qui lui permettait de si bien preciser la situation de l'agonisant.
Le prince Basile ouvrit la porte de la chambre de la princesse ainee. Il y faisait presque nuit: deux petites lampes brulaient devant les images, et il s'en exhalait une douce odeur de fleurs et de parfums. Une foule de petits meubles, de chiffonnieres et de gueridons de toutes formes l'encombraient, et l'on entrevoyait a demi cachees par un paravent les blanches couvertures d'un lit tres eleve.
Un petit chien aboya.
"Ah! c'est vous, mon cousin!"
Elle se leva, en passant la main sur ses bandeaux, si constamment et si correctement lisses, qu'on aurait pu les croire fixes sur sa tete par une couche de vernis.
" Qu'y a-t-il? dit-elle, vous m'avez effrayee!
- Il n'y a rien. C'est toujours la meme chose, mais je suis venu causer affaires avec toi, Catiche," lui dit le prince.
E t il s'assit avec lassitude dans le fauteuil qu'elle avait occupe.
" Comme tu as chauffe ta chambre! Voyons, assieds-toi la, et causons.
- Je croyais qu'il etait arrive quelque chose."
E t elle se mit en face de lui, toute prete a l'ecouter avec son air impassible et dur.
" J'ai essaye de dormir, mais je ne peux pas.
- Eh bien, ma chere?" dit le prince Basile qui lui prit la main et qui ensuite l'abaissa graduellement, selon son habitude.
C es quelques mots devaient faire allusion a bien des choses, car le cousin et la cousine s'etaient entendus sans rien se dire.
L a princesse, dont la taille etait longue, seche et disgracieuse, tourna lentement ses yeux gris a fleur de tete et sans expression, et les fixa sur lui; puis elle secoua la tete, soupira et reporta son regard vers les images. Ce mouvement pouvait s'interpreter de deux manieres: c'etait de la douleur et de la resignation, ou bien de la fatigue et l'espoir d'un prochain repos.
L e prince Basile le comprit ainsi.
" Crois-tu donc que je ne m'en ressente pas aussi? Je suis ereinte comme un cheval de poste. Causons pourtant, et serieusement, si tu veux bien."
I l se tut et la contraction de ses joues donna a sa physionomie une expression desagreable, qui ne ressemblait en rien a celle qu'il prenait devant temoins. Son regard etait aussi tout autre, et on y lisait a la fois l'impudence et la crainte.
L a princesse, retenant son petit chien sur ses genoux, de ses mains osseuses et maigres, le regardait attentivement dans le plus profond silence, bien decidee a ne pas le rompre la premiere, dut-il se prolonger toute la nuit.
" Voyez-vous, chere princesse et chere cousine Catherine Semenovna, reprit le prince Basile avec un effort visible, il faut penser a tout dans de pareils moments; il faut penser a l'avenir, au votre. je vous aime toutes trois comme mes propres filles, tu le sais.?"
C omme la princesse restait impassible et impenetrable, il continua sans la regarder, en repoussant avec humeur un gueridon:
" Tu sais bien, Catiche, que vous trois et ma femme vous etes les seules heritieres directes. Je comprends tout ce que le sujet a de penible pour toi et pour moi aussi, je te le jure; mais, ma chere amie, j'ai depasse la cinquantaine, il faut tout prevoir!. Sais-tu que j'ai envoye chercher Pierre? Le comte l'a exige en indiquant son portrait."
L e prince Basile releva les yeux sur elle: rien n'indiquait sur sa figure si elle l'avait ecoute, ou si elle le regardait sans songer a rien.
" Je ne cesse d'adresser de ferventes prieres a Dieu, mon cousin, pour qu'il soit sauve et pour que sa belle ame se detache sans souffrance de ce monde.
- Oui, oui, certainement, repliqua le vieux prince, en attirant cette fois a lui avec un mouvement de colere l'innocent gueridon.
- Mais enfin, voici l'affaire. tu la connais. le comte a fait l'hiver dernier un testament par lequel il laisse toute sa fortune a Pierre, en mettant de cote ses heritiers legitimes.
- Oh! il en a tant fait de testaments! repartit la niece avec une tranquillite parfaite. En tout cas, il ne saurait rien leguer a Pierre, car Pierre est un fils naturel!
- Et que ferions-nous? s'ecria vivement le prince Basile en serrant contre lui le gueridon a le briser. - Que ferions-nous si le comte demandait a l'Empereur, dans une lettre, de legitimer ce fils? Eu egard aux services du comte, on le lui accorderait peut-etre!"
L a princesse sourit, et ce sourire disait qu'elle en savait la-dessus plus long que son interlocuteur.
" Je te dirai plus: la lettre est ecrite, mais elle n'a pas ete envoyee, et pourtant l'Empereur en a connaissance. Il s'agirait de decouvrir si elle a ete detruite; si, au contraire, elle existe. alors. quand tout sera fini! - et il soupira pour faire entendre ce que voulait dire le mot "tout", - on cherchera dans les papiers du comte., le testament sera remis a l'Empereur avec la lettre, sa priere sera accueillie et Pierre heritera legitimement de tout!
- Et notre part? demanda la princesse avec une ironie marquee, bien convaincue qu'il n'y avait rien a craindre.
- Mais, ma pauvre Catiche, c'est clair comme le jour: il sera le seul heritier, et vous ne recevrez pas une obole - Tu dois le savoir, ma chere! Le testament et la lettre ont-ils ete detruits? S'il les a oublies, ou se trouvent-ils? Dans ce cas il faudrait s'en emparer, car.
- Il ne manquerait plus que cela, lui dit-elle en l'interrompant du meme ton et avec la meme expression dans le regard. Je ne suis qu'une femme et, selon vous, nous sommes toutes des sottes? Mais je suis sure qu'un batard ne peut heriter de rien, un batard! ajouta-t-elle en francais, comme si ce mot dans cette langue devait repondre victorieusement a tous les arguments de son adversaire.
- Tu ne veux pas me comprendre, Catiche, car tu es intelligente. Si le comte obtient la legitimation, Pierre deviendra comte Besoukhow, et toute la fortune ira a lui de droit. Si le testament et la lettre existent, il ne te reviendra a toi, que la consolation d'avoir ete bonne, devouee. etc.. etc.. c'est certain!
- Je sais que le testament existe, mais je sais aussi qu'il n'est pas legal, et vous me prenez, je crois, pour une idiote, mon cousin, repondit la princesse, convaincue qu'elle avait ete mordante et spirituelle.
- Ma chere princesse Catherine, reprit le vieux prince avec une impatience marquee, je ne suis pas venu pour te blesser, mais pour causer avec toi de tes propres interets. Tu es une bonne et aimable parente, et je te repete pour la dixieme fois que, si le testament et la lettre se trouvent parmi les papiers du comte, tes soeurs et toi vous cessez d'etre les heritieres. Si tu manques de confiance en moi, adresse-toi a des gens competents. Je viens d'en causer avec Dmitri Onoufrievitch, l'homme d'affaires de la maison, et il m'a repete la meme chose."
L a lumiere se fit tout a coup dans les idees de la princesse. Ses levres minces palirent, mais ses yeux garderent leur immobilite, tandis que sa voix, qu'elle ne pouvait plus maitriser, avait des eclats inattendus.
" Ce serait charmant, je n'ai jamais rien demande, et je ne veux rien accepter! s'ecria-t-elle en jetant a terre son carlin, et en arrangeant les plis de sa robe. Voila la reconnaissance, voila l'affection pour celles qui lui ont tout sacrifie! Bravo! c'est parfait. Je n'ai heureusement besoin de rien, prince!
- Mais tu n'es pas seule, tu as des soeurs.
- Oui, continua-t-elle sans l'ecouter, je le savais depuis longtemps, mais je n'y pensais plus: l'envie, la duplicite, l'intrigue, la plus noire des ingratitudes, voila a quoi je devais m'attendre dans cette maison. J'ai tout compris, et je sais a qui je dois m'en prendre de ces intrigues.
- Mais il ne s'agit pas de cela, ma chere amie.
- C'est votre protegee, cette charmante princesse Droubetzkoi, que je n'aurais pas voulu avoir pour femme de chambre, cette vilaine et atroce creature!
- Voyons, ne perdons pas notre temps.
- Ah! laissez-moi: elle s'est faufilee ici pendant l'hiver et a raconte au comte des horreurs, des choses epouvantables sur nous toutes, sur Sophie surtout. Impossible de vous les repeter!. Le comte en est tombe malade et n'a pas voulu nous laisser entrer chez lui pendant quinze jours. C'est alors qu'il a ecrit ce sale papier, qui, a ce que je croyais, ne pouvait avoir aucune valeur.
- Nous y voila., mais pourquoi ne pas m'avoir prevenu? Ou est-il?
- Il est enferme dans le portefeuille a mosaique qu'il garde toujours sous son oreiller. Oui, c'est elle, et si j'ai un gros peche sur la conscience, c'est la haine que m'inspire cette vilaine femme! Pourquoi se glisse-t-elle parmi nous? Oh! un jour viendra ou je lui dirai son fait," s'ecria la princesse completement hors d'elle-meme.
XXII
P endant que toutes ces conversations avaient lieu au salon et chez la princesse, la voiture du prince Basile ramenait Pierre et avec lui la princesse Droubetzkoi, qui avait juge necessaire de l'accompagner. Lorsque les roues glisserent doucement sur la paille etendue devant la facade de l'hotel Besoukhow, elle se tourna vers son compagnon avec des phrases de consolation toutes pretes; mais, a sa grande surprise, Pierre dormait, tranquillement berce par le mouvement de la voiture; elle le reveilla, et il la suivit en songeant pour la premiere fois qu'il allait avoir une entrevue avec son pere mourant! La voiture s'etait arretee a une des entrees laterales. Au moment ou il mettait pied a terre, deux hommes vetus de noir se retirerent vivement dans l'ombre projetee par le mur; d'autres avaient egalement l'air de se cacher. Personne n'y faisait la moindre attention. "Cela doit etre ainsi," se dit Pierre, et il continua a suivre la princesse, qui montait rapidement l'etroit escalier de service. Il se demandait pourquoi elle avait justement choisi cette entree inusitee, pourquoi cette visite au comte et quelle en serait l'utilite, mais l'assurance et la hate de son guide le forcaient a croire encore une fois que cela devait etre ainsi. A mi-chemin, ils furent heurtes par des gens qui descendaient l'escalier en courant, avec des seaux d'eau, et qui se serrerent contre la muraille pour leur livrer passage, sans temoigner le moindre etonnement a leur vue.
" C'est bien de ce cote, l'appartement des princesses? demanda Anna Mikhailovna a l'un d'eux.
- Oui, c'est ici, repondit a haute voix l'homme a qui elle s'etait adressee, comme si le moment etait venu ou l'on pouvait tout se permettre. C'est la porte a gauche.
- Le comte ne m'a peut-etre pas appele, dit Pierre en arrivant sur le palier. Je prefererais aller tout droit chez moi."
A nna Mikhailovna s'arreta pour l'attendre:
" Ah! mon ami! lui dit-elle en lui effleurant la main comme elle avait effleure celle de son fils peu d'heures auparavant. Croyez que je souffre autant que vous, mais soyez homme!
- Vraiment, je ferais mieux de me retirer."
E t Pierre regarda affectueusement la princesse par-dessus ses lunettes.
" Ah! mon ami, oubliez les torts qu'on a pu avoir envers vous; pensez qu'il est votre pere et qu'il est a l'agonie." Elle soupira: "Je vous aime comme mon fils, fiez-vous a moi, je veillerai a vos interets."
P ierre n'avait rien compris, mais encore une fois il se dit: "Cela doit etre ainsi," et il se laissa emmener. La princesse ouvrit une porte et entra dans une petite piece qui servait d'antichambre. Un vieux serviteur des princesses, assis dans un coin, y tricotait un bas. Pierre n'avait jamais visite cette partie de la maison. Anna Mikhailovna s'informa de la sante de ces dames aupres d'une fille de chambre, a laquelle elle prodigua les "ma bonne" et les "mon enfant".
C elle-ci, qui portait une carafe d'eau sur un plateau, enfila un long couloir dalle et fut suivie par la princesse. La premiere chambre a gauche etait celle de l'ainee des nieces. Dans son empressement a y entrer, la servante laissa la porte entrebaillee, si bien que Pierre et sa conductrice, en y jetant involontairement les yeux, surprirent la niece ainee causant avec le prince Basile. A la vue des deux visiteurs, ce dernier se rejeta en arriere avec un geste marque de contrariete, tandis que la princesse, se precipitant sur la porte, la referma avec violence. Cet acces de colere, si oppose au calme habituel de son maintien, et l'inquietude extreme qui se peignait sur le visage du prince Basile etaient si etranges, que Pierre s'arreta court, interrogeant son guide du regard; la bonne dame, qui ne partageait pas sa surprise, repondit par un soupir et un sourire:
" Soyez homme, mon ami; c'est moi qui veillerai a vos interets."
E t Anna Mikhailovna doubla le pas.
C 'est moi qui veillerai a vos interets! Que voulait-elle dire? Pierre n'y comprenait rien, "mais cela doit sans doute etre ainsi," se disait-il. Le corridor aboutissait a une grande salle mal eclairee attenante au salon de reception du comte. Quoique richement decore, ce salon etait d'un aspect severe; Pierre le traversait habituellement lorsqu'il rentrait par le grand escalier. Une baignoire, qu'on y avait oubliee, s'y etalait au beau milieu; l'eau en degouttait tout doucement et mouillait le tapis. Un domestique, et un sacristain tenant un encensoir s'approchaient doucement des nouveaux venus, qu'ils n'avaient pas apercus. Le salon d'a cote s'ouvrait sur un jardin d'hiver; deux enormes fenetres a l'italienne y laissaient entrer le jour; un buste en marbre et un portrait en pied de l'imperatrice Catherine en etaient les principaux ornements. Les memes personnes y etaient encore assises et chuchotaient entre elles, en gardant les memes poses.
T ous se turent a l'entree d'Anna Mikhailovna, pour examiner sa figure pale et eploree, et le gros et grand Pierre qui la suivait docilement, la tete basse. Elle savait, et son visage l'exprimait clairement, que l'instant decisif etait enfin arrive, et ce fut avec l'assurance d'une Petersbourgeoise rompue aux affaires qu'elle soutint la fixite curieuse de leurs regards. Elle sentait qu'elle etait protegee par celui qu'elle avait amene, car le mourant l'avait demande. Se dirigeant sans hesiter vers le confesseur du comte, et se courbant de facon a se rapetisser, sans toutefois s'incliner outre mesure, elle lui demanda respectueusement sa benediction, et s'adressa avec la meme humilite a l'autre dignitaire de l'Eglise.
" Dieu soit loue, nous voila a temps, dit-elle, nous avions si grand'peur!. C'est le fils du comte! Quel epouvantable moment!"
A yant murmure ces quelques mots, elle se tourna vers le docteur:
" Cher docteur, ce jeune homme est le fils du comte; y a-t-il de l'espoir?"
L e docteur leva les yeux au ciel et haussa les epaules.
A nna Mikhailovna l'imita en tout point, et, se couvrant la figure de la main, elle le quitta avec un profond soupir, pour se rapprocher de Pierre, avec une physionomie ou il y avait du respect, de la tendresse et une tristesse significative.
" Ayez confiance en sa misericorde!" Alors elle lui indiqua du doigt un petit canape qu'elle l'engagea a occuper; ensuite elle se dirigea sans bruit vers la porte mysterieuse qui attirait toute l'attention, l'ouvrit imperceptiblement et disparut.
P ierre, qui s'etait decide a lui obeir aveuglement, s'assit sur le petit canape et remarqua, non sans surprise, qu'on l'observait avec plus de curiosite que d'interet. On chuchotait en le designant, et il paraissait inspirer une certaine crainte et une certaine servilite. On lui temoignait un respect auquel on ne l'avait point habitue, et la dame inconnue qui causait avec les deux pretres se leva pour lui offrir sa place; un aide de camp ramassa le gant qu'il avait laisse tomber et le lui presenta; les medecins se turent et se rangerent pour le laisser passer. Le premier mouvement de Pierre avait ete de refuser la place offerte, pour ne point deranger la dame, de ramasser lui-meme son gant et d'eviter les medecins, qui d'ailleurs ne se trouvaient pas sur son chemin; mais il pensa que ce ne serait pas convenable, qu'il etait devenu un personnage, qu'on attendait beaucoup de lui pendant cette mysterieuse et triste nuit, et que par consequent il etait tenu d'accepter les services de chacun.
I l prit donc silencieusement le gant que lui tendait l'aide de camp, il s'assit a la place offerte par la dame, posa ses mains sur ses genoux, bien paralleles l'une a l'autre, dans la pose naive d'une statue egyptienne, tres decide, pour ne point se compromettre, a s'abandonner a la volonte d'autrui, au lieu de suivre ses propres inspirations.
D eux minutes s'etaient a peine ecoulees, que le prince Basile, la tete haute, vetu de sa longue redingote, sur laquelle brillaient trois etoiles, fit majestueusement son entree. Il semblait avoir subitement maigri; ses yeux s'agrandirent a la vue de Pierre. Il lui prit la main, ce qu'il n'avait encore jamais fait, et l'abaissa lentement comme pour en eprouver la force de resistance.
" Courage, courage, mon ami;. il a demande a vous voir, c'est bien!"
E t il allait le quitter, lorsque Pierre crut de son devoir de lui demander:
" Est-ce que la sante de.?"
I l s'arreta confus, ne sachant comment nommer le comte son pere!
" Il a eu encore "un coup" il y a une demi-heure. Courage, mon ami!"
L e trouble de ses idees etait si grand, que Pierre s'imagina a l'entendre que le mourant avait ete frappe par quelqu'un, et il fixa sur le prince Basile un regard ahuri. Celui-ci, ayant echange quelques mots avec le docteur Lorrain, se glissa sur la pointe du pied par la porte entr'ouverte. L'ainee des princesses le suivit, ainsi que le clerge et les serviteurs de la maison. Il se fit un mouvement dans la chambre du malade, et Anna Mikhailovna, pale mais ferme dans l'accomplissement de son devoir, en sortit pour aller chercher Pierre.
" La bonte divine est inepuisable, lui dit-elle. La ceremonie de l'extreme-onction va commencer. venez.!"
I l se leva et remarqua que toutes les personnes qui etaient la, la dame inconnue et l'aide de camp compris, entrerent avec lui dans la piece voisine. Il n'y avait plus de consigne a observer.
XXIII
P ierre connaissait parfaitement cette grande chambre, divisee par des colonnes formant alcove et toute tapissee d'etoffes a l'orientale. Derriere les colonnes, on voyait un grand lit en bois d'acajou, tres eleve, garni de lourds rideaux, et, de l'autre, la niche vitree contenant les saintes images, qui etait eclairee comme une eglise pendant l'office divin. Dans un large fauteuil a la Voltaire place devant elles, le comte Besoukhow, avec sa grande et majestueuse figure, et enveloppe jusqu'a la ceinture d'une couverture de soie, etait a demi couche sur des oreillers d'une blancheur immaculee. Une criniere de cheveux gris, semblable a celle d'un lion, et des rides fortement accusees faisaient ressortir son beau et noble visage au teint de cire. Ses deux mains, grandes et fortes, gisaient inanimees sur la couverture. Entre l'index et le pouce de la main droite, on avait place un cierge, que retenait un vieux serviteur penche au-dessus du fauteuil. Les pretres et les diacres, avec leurs longs cheveux descendant sur les epaules, et leurs riches habits sacerdotaux, officiaient autour de lui avec une lenteur solennelle, tenant a la main des cierges allumes. Au second plan, les deux nieces cadettes, leurs mouchoirs sur les yeux, s'effacaient derriere le visage impassible de Catiche, leur soeur ainee, qui paraissait craindre, si elle avait porte ailleurs son regard rive aux saintes images, de ne plus rester maitresse de ses sentiments. Une tristesse calme et une expression de pardon sans reserve se lisaient sur les traits de la princesse Droubetzkoi, qui etait restee appuyee a la porte, a cote de la dame inconnue. Le prince Basile, en face d'elle, a deux pas du mourant, un cierge dans la main gauche, se tenait accoude sur le dossier sculpte d'une chaise recouverte de velours, et levait les yeux au ciel chaque fois que de sa main droite il se touchait le front en se signant. Son visage etait empreint d'une piete resignee et d'un abandon complet a la volonte du Tres-Haut.
" Malheur a vous qui n'etes pas a la hauteur de mes sentiments!" avait-il l'air de dire.
D erriere lui etaient groupes les medecins et les serviteurs de la maison, les hommes d'un cote, les femmes de l'autre, comme a l'eglise. Tous se taisaient et se signaient. On n'entendait que la voix des officiants et le chant plein et continu du choeur. Parfois, un des assistants soupirait ou changeait de pose.
T out a coup, la princesse Droubetzkoi traversa la chambre de l'air assure d'une personne qui a la conscience de ce qu'elle fait, et offrit un cierge a Pierre.
I l l'alluma, et, distrait par ses propres reflexions, il se signa de la main qui le tenait.
S ophie, la cadette des princesses, celle-la meme qui avait un grain de beaute sur la joue, le regarda en souriant, replongea sa figure dans son mouchoir et resta quelques instants la figure cachee. Puis, apres avoir jete un second coup d'oeil sur Pierre, elle se sentit incapable de garder plus longtemps son serieux et se retira derriere une des colonnes. Au milieu de la ceremonie, les voix se turent soudain: les pretres se dirent quelques mots a l'oreille; le vieux serviteur qui soutenait la main du comte se redressa et se tourna vers les dames. Anna Mikhailovna s'avanca aussitot, et, se penchant au-dessus du moribond, elle appela a elle, d'un geste et sans le regarder, le docteur Lorrain, qui, adosse a une colonne, temoignait, par sa tenue respectueuse, qu'il comprenait et approuvait, malgre sa qualite d'etranger et la difference de religion, toute l'importance du sacrement administre. Il s'approcha doucement et souleva de ses doigts fluets la main etendue sur la couverture; il en chercha le pouls en se detournant, et s'absorba dans ses calculs. On s'agita autour de lui, on mouilla les levres du mourant avec un cordial, chacun reprit sa place, et la ceremonie continua. Pendant cette interruption, Pierre, qui avait suivi les mouvements du prince Basile, l'avait vu quitter sa chaise, rejoindre l'ainee des nieces et se diriger avec elle vers le fond de l'alcove, puis passer pres du grand lit a rideaux et disparaitre par une petite porte derobee.
L 'office n'etait pas termine, qu'ils avaient deja repris leurs places. Cette circonstance n'eveilla pas la curiosite de Pierre, car il etait convaincu ce soir-la que tout ce qu'il voyait faire etait indispensable et naturel. Les chants cesserent et la voix du pretre, qui presentait au mourant ses respectueuses felicitations, se fit entendre; mais le mourant gisait toujours inanime! Les allees et venues recommencerent a ses cotes; on marchait, on chuchotait, et le chuchotement de la princesse Droubetzkoi dominait les autres. Pierre l'entendit qui disait:
" Il faut absolument le reporter dans son lit, autrement il sera impossible de."
L es medecins, les princesses et les domestiques entourerent le comte, qui se trouva ainsi cache aux yeux de Pierre, et cependant cette tete jaunie, avec sa foret de cheveux, etait toujours presente a ses yeux depuis son entree. Il devina, aux precautions qu'on prenait, qu'on le soulevait pour le transporter.
" Empoigne donc mon bras, tu vas le laisser tomber, dit un domestique effraye.
- Par en bas!. vite!. encore un!" disait un autre.
E t, a entendre les respirations oppressees et les pas precipites des porteurs, on devinait le poids qui les accablait. Ils frolerent le jeune homme, et il put apercevoir pendant une seconde, au milieu d'un fouillis de tetes inclinees, la poitrine elevee et puissante du mourant, ses epaules a decouvert et sa tete de lion a criniere bouclee. Cette tete, avec son front extraordinairement large, ses pommettes saillantes, sa bouche bien decoupee, son regard froid et imposant, n'etait pas encore defiguree par les approches de la mort; c'etait bien la meme que Pierre avait vue trois mois auparavant, lorsque son pere l'avait envoye a Petersbourg. Mais aujourd'hui elle se balancait inerte, selon la marche inegale des porteurs, et son regard atone ne s'arretait sur rien.
A pres quelques minutes de confusion autour du lit, les serviteurs se retirerent. Anna Mikhailovna toucha legerement Pierre du bout du doigt et lui dit:
" Venez!"
I l obeit. On avait donne au malade, a demi souleve et soutenu par une pile de coussins, une pose appretee, en rapport avec le sacrement qu'il venait de recevoir. Ses mains etaient etalees sur le taffetas vert de la couverture, et il regardait droit devant lui, de ce regard vague et perdu dans l'espace, qu'aucun homme ne saurait ni definir ni comprendre; n'avait-il rien a dire ou avait-il a dire beaucoup? Pierre s'arreta pres du lit, ne sachant que faire; il interrogea des yeux son guide, qui, d'un mouvement imperceptible, lui indiqua la main du mourant, en lui faisant signe d'y appliquer un baiser. Pierre se pencha avec precaution pour ne pas toucher a la couverture, et ses levres effleurerent la main large et charnue du comte.
P as un muscle ne tressaillit sur cette main, pas une contraction ne parut sur ce visage, et rien, rien ne repondit a cet attouchement. Pierre, indecis, reporta ses yeux sur la princesse, qui lui fit signe de s'asseoir dans le fauteuil, au pied du lit. Il s'assit sans la quitter du regard; elle baissa la tete affirmativement. Plus sur de son fait, il reprit sa pose de statue egyptienne, et, visiblement embarrasse de sa gaucherie habituelle, il faisait de serieux efforts pour occuper le moins de place possible, les regards fixes sur les traits de l'agonisant. Anna Mikhailovna ne le perdait pas de vue non plus, convaincue de l'importance de cette derniere et touchante entrevue du fils et du pere.
D eux minutes, qui parurent un siecle a Pierre, s'etaient a peine ecoulees, lorsque la figure du comte fut subitement et violemment agitee par une convulsion, et sa bouche, rejetee de cote, laissa passer un rale rauque et sourd. Ce fut pour Pierre le premier avertissement d'une fin prochaine; la princesse Droubetzkoi epiait les yeux du mourant pour en deviner les desirs: elle porta son doigt tour a tour sur Pierre, sur la tisane, sur le prince Basile, sur la couverture. tout fut inutile, et un eclair d'impatience sembla briller dans ce regard eteint, qui essayait d'attirer l'attention du valet de chambre immobile au chevet de sa couche.
" Il demande a etre retourne," murmura ce dernier, qui se mit en devoir de le changer de position.
P ierre voulut l'aider, et ils venaient d'y reussir, quand une des mains du comte retomba lourdement en arriere, malgre les vains efforts du malade pour la ramener a lui.
S 'apercut-il de l'expression d'effroi qui se peignit sur la figure bouleversee de Pierre a la vue de ce membre frappe de paralysie, ou quelque autre pensee traversa-t-elle son cerveau? Qui peut le dire? Car il regarda a son tour ce bras desobeissant, le visage terrifie de son fils, et un sourire terne, decolore, etrange a cette heure, voltigea sur ses levres. On aurait dit qu'il repondait, par une compassion ironique, a cette destruction envahissante et graduelle de ses forces.
C e sourire inattendu fit mal a Pierre: il fut saisi d'une crampe a la poitrine, il lui vint un chatouillement dans le gosier, et les larmes lui monterent aux yeux.
L e malade, qu'on avait recouche du cote de la muraille, poussa un profond soupir.
" Il s'est assoupi, dit Anna Mikhailovna a une des nieces qui revenait a son poste. Allons!."
E t Pierre la suivit.
XXIV
I l n'y avait plus personne au salon que le prince Basile et la princesse Catiche, assis tous les deux sous le portrait de l'imperatrice et causant avec vivacite; ils s'interrompirent soudain a l'entree de Pierre; il ne put s'empecher de remarquer que la princesse Catiche faisait un mouvement comme pour cacher quelque chose.
" Je ne puis voir cette femme, murmura-t-elle en apercevant la princesse Droubetzkoi.
- Catiche a fait servir le the dans le petit salon, dit le prince Basile a la princesse Droubetzkoi; allez, allez, ma pauvre amie, mangez un morceau, autrement vous n'y resisterez pas."
E t il serra silencieusement et affectueusement le bras de Pierre.
" Rien ne restaure comme une tasse de cet excellent the russe apres une nuit blanche," disait le docteur Lorrain, en savourant a petites gorgees le chaud breuvage dans une tasse en vieille porcelaine de Chine. Il se tenait debout dans le petit salon, devant une table sur laquelle on avait prepare le the et une collation froide.
T ous ceux qui avaient passe la nuit dans la maison s'etaient reunis dans cette petite piece, presque entierement tapissee de glaces, et meublee de consoles dorees. C'etait la que Pierre aimait a se retirer pendant les grands bals, car il ne savait pas danser; il preferait s'y isoler pour observer et s'amuser des dames qui y venaient, toutes pimpantes et ruisselantes de diamants et de perles, voir se refleter dans ces glaces leurs brillantes images. A cette heure, l'eclairage ne se composait que de deux bougies; sur une table, placee au hasard, des plats et des tasses se confondaient en desordre; il n'y avait plus de toilettes de fete; mais des groupes etranges, formes de personnes de toute condition, s'entretenaient a voix basse, laissant paraitre, a chaque mot, a chaque geste, une incessante preoccupation sur le mysterieux evenement qui allait se passer dans l'alcove de la grande chambre. Pierre avait faim, mais il s'abstint de manger. Il chercha autour de lui sa compagne et la vit se glisser furtivement dans le salon a cote, ou etaient restes le prince Basile et la princesse Catiche. Se croyant obligee de la suivre, il se leva et la trouva aux prises avec l'ainee des nieces.
" Permettez-moi, madame, de savoir ce qui est et ce qui n'est pas necessaire, disait Catiche de ce ton irrite qui rappelait le moment ou elle avait ferme la porte avec colere.
- Chere princesse, reprenait Anna Mikhailovna avec douceur et en lui barrant le chemin. ce sera, je le crains, trop penible pour votre pauvre oncle; en ce moment il a si fort besoin de repos;. lui parler des interets de ce monde, lorsque son ame est prete a."
L e prince Basile, enfonce dans un fauteuil, les jambes croisees selon son habitude, paraissait ne preter qu'une mediocre attention au colloque des deux dames; mais ses joues agitees en tous sens tressaillaient d'une emotion contenue.
" Voyons, ma bonne princesse, laissez faire Catiche; le comte l'aime tant, vous savez?
- Je ne sais pas meme ce qu'il contient, reprit Catiche en se tournant vers lui et en designant le portefeuille a mosaique qu'elle tenait entre ses doigts crispes. Je sais seulement que le veritable testament est dans son bureau; il n'y a la dedans que des papiers oublies."
E t elle fit un pas pour echapper a la princesse Droubetzkoi qui, d'un bond se retrouva sur son passage.
" Je le sais, chere et bonne princesse, repliqua-t-elle en saisissant le portefeuille avec une force qui prouvait sa ferme intention de ne point le lacher; chere princesse, je vous en conjure, menagez-le!"
U ne lutte s'engagea entre elles. Catiche se defendait encore sans rien dire, mais on sentait qu'un torrent d'injures etait pret a couler de ses levres serrees, tandis que la voix doucereuse de son ennemie avait conserve tout son calme, malgre les violents efforts de la lutte.
" Pierre, mon ami, approchez, lui cria Anna Mikhailovna. Il ne sera pas de trop dans ce conseil de famille, n'est-ce pas, prince?
- Eh quoi, mon cousin, vous ne repondez pas? Pourquoi donc ce silence, quand Dieu sait quel monde vient se meler de nos affaires, sans respecter le seuil de la chambre du mourant!. Intrigante!" murmura-t-elle avec fureur, en tirant a elle le portefeuille.
L a violence de son geste ebranla Anna Mikhailovna, qui fut entrainee en avant sans toutefois lacher prise.
" Oh!" fit le prince Basile avec un accent de reproche.
E t il se leva.
" C'est ridicule, voyons, lachez-le, vous dis-je!"
C atiche obeit; mais comme son adversaire s'obstinait a garder le portefeuille:
" Et vous aussi, laissez-le; voyons, je prends tout sur moi, je vais lui demander. cela vous satisfait-il?
- Mais, prince, apres ce grand sacrement, donnez-lui un instant de repit! Quel est votre avis? dit-elle a Pierre, qui contemplait, tout ahuri, le visage enflamme de Catiche et les joues tremblotantes du prince Basile.
- Rappelez-vous que vous etes responsable des consequences, repondit sechement ce dernier, vous ne savez ce que vous faites.
- Horrible femme!" s'ecria tout a coup Catiche, en se jetant sur elle et en lui arrachant enfin le portefeuille.
L e vieux prince baissa la tete, et ses bras retomberent le long de son corps.
A u meme moment, la porte mysterieuse qui s'etait si souvent ouverte et refermee avec precaution pendant cette longue nuit s'ouvrit avec fracas, et livra passage a la seconde des nieces, qui, les mains jointes, affolee de terreur, se precipita au milieu d'eux:
" Que faites-vous, balbutia-t-elle avec desespoir; il se meurt, et vous m'abandonnez toute seule!"
C atiche laissa echapper le portefeuille; la princesse Droubetzkoi, se penchant vivement, le ramassa et s'enfuit.
L e prince Basile et la princesse Catiche, une fois revenus de leur stupeur, la suivirent dans la chambre a coucher. Catiche reparut bientot; sa figure etait pale, sa physionomie dure et sa levre inferieure fortement pincee. A la vue de Pierre, ses sentiments de malveillance eclaterent:
" Oui, jouez votre comedie, jouez-la. Vous vous y attendiez!."
S es sanglots l'arreterent, et elle s'eloigna en se cachant la figure.
L e prince Basile revint a son tour. A peine avait-il atteint le canape occupe par Pierre, qu'il s'y laissa tomber comme s'il allait se trouver mal; il etait livide, sa machoire tremblait, ses dents claquaient comme s'il avait la fievre.
" Ah! mon ami," dit-il en saisissant les bras de Pierre.
P ierre fut frappe de la sincerite de son accent et de la faiblesse de sa voix: c'etait chose nouvelle pour lui!
" Nous pechons, nous trompons, et tout cela pourquoi? J'ai depasse la soixantaine, mon ami. Oui, tout finit par la mort, la mort, quelle terreur!."
E t il se mit a pleurer.
A nna Mikhailovna ne tarda pas a paraitre a son tour; elle s'approcha de Pierre a pas lents et mesures.
" Pierre!" murmura-t-elle.
I l la regarda pendant qu'elle le baisait au front, les yeux mouilles de larmes:
" Il n'est plus!."
P ierre continuait a la regarder par-dessus ses lunettes.
" Allons, je vous reconduirai, tachez de pleurer. rien ne soulage comme les larmes!"
E lle le fit passer dans une salle obscure. En y entrant, Pierre eprouva la satisfaction intime de n'y etre plus un objet de curiosite. Anna Mikhailovna l'y laissa un moment, et, quand elle revint le chercher, elle le trouva profondement endormi, la tete appuyee sur sa main.
L e lendemain, elle lui dit:
" Oui, mon cher ami, c'est une grande perte pour nous tous. Je ne parle pas de vous. Dieu vous soutiendra, vous etes jeune, vous serez a la tete d'une fortune colossale. Le testament n'a pas encore ete ouvert, mais je vous connais assez pour etre sure que cela ne vous tournera pas la tete; seulement vous aurez de nouveaux devoirs a remplir, il faut etre homme!"
P ierre ne disait mot.
" Un jour peut-etre., plus tard, je vous raconterai! Enfin. si je n'avais pas ete la, Dieu sait ce qui serait arrive. Mon oncle m'avait promis, avant-hier encore, de ne pas oublier Boris, mais il n'a pas eu le temps d'y songer. J'espere, mon cher ami, que vous executerez les volontes de votre pere."
P ierre, qui ne comprenait rien a tout ce qu'elle disait, se taisait et rougissait d'un air embarrasse.
A pres la mort du vieux comte, la princesse etait retournee chez les Rostow pour s'y reposer un peu de toutes ses fatigues. A peine eveillee, elle se mit a raconter a ses amis et a ses connaissances les moindres details de cette nuit pleine d'incidents. "Le comte, disait-elle, etait mort comme elle aurait elle-meme desire mourir!. Sa fin avait ete des plus edifiantes, et la derniere entrevue entre le pere et le fils touchante au point qu'elle ne pouvait y songer sans attendrissement. Elle ne savait vraiment pas lequel des deux s'etait montre le plus admirable pendant ces derniers et solennels instants, du pere, qui avait eu un mot pour chacun et qui s'etait montre d'une tendresse si profonde pour son enfant, ou du fils, qui, aneanti et brise par la douleur, s'efforcait encore de prendre sur lui en face de son pere a l'agonie. "De pareilles scenes sont navrantes, mais elles font du bien. Elles elevent l'ame lorsqu'on a devant soi des hommes comme ceux-la!" ajoutait-elle. Elle racontait aussi et critiquait la conduite du prince Basile et de la princesse Catiche, mais bien bas, dans le tuyau de l'oreille, et sous le sceau du plus grand secret.
XXV
O n attendait de jour en jour a Lissy-Gory, domaine du prince Nicolas Andreevitch Bolkonsky, l'arrivee du jeune prince Andre et de sa femme; mais cette attente ne troublait en rien le mode d'existence etabli par le vieux prince, qu'on avait surnomme, dans un certain cercle, "le roi de Prusse". General en chef de l'empereur Paul, il avait ete exile par lui dans sa propriete de Lissy-Gory, et il y vivait depuis lors dans la retraite avec sa fille Marie et sa demoiselle de compagnie, MlleBourrienne. Le nouveau regne lui avait ouvert les portes de sa prison et lui avait rendu le droit de sejourner dans les deux capitales; mais il s'obstinait a ne pas quitter sa terre, ayant declare a qui voulait l'entendre que les cent cinquante verstes qui le separaient de Moscou pouvaient bien etre franchies par ceux qui desiraient le voir, et que, quant a lui, il n'avait besoin de rien, ni de personne.
L es vices de l'humanite provenaient, disait-il, exclusivement de deux causes: l'oisivete et la superstition. De meme, il ne reconnaissait que deux vertus: l'activite et l'intelligence; et il s'occupait personnellement de l'education de sa fille, afin de developper en elle, autant que possible, ces deux qualites. Jusqu'a l'age de vingt ans, elle avait etudie, sous sa direction, la geometrie et l'algebre, et sa journee avait ete methodiquement employee a des occupations determinees et suivies.
Q uant a lui, il ecrivait ses memoires, resolvait des problemes de mathematiques, tournait des tabatieres, travaillait au jardin et surveillait la construction de ses differentes batisses, qui lui donnaient fort a faire, car le bien etait grand et l'on batissait toujours.
J usqu'au moment de son entree dans la salle a manger, qui avait lieu invariablement a la meme heure, ou, pour mieux dire, a la meme minute, sa vie entiere etait reglee dans ses moindres details avec une exactitude scrupuleuse. Il etait cassant et exigeant a l'extreme a l'egard de son entourage, y compris sa fille; aussi, sans etre cruel, il avait su inspirer une crainte et un respect qu'un homme vraiment mechant aurait eu de la peine a obtenir. Malgre sa vie retiree et en dehors de tout emploi officiel, aucun des fonctionnaires du gouvernement ou il demeurait n'eut manque de venir lui presenter ses devoirs et de pousser la deference jusqu'a attendre son apparition dans le grand vestibule, a l'exemple de la princesse Marie, de l'architecte et du jardinier. Tous ressentaient du reste le meme sentiment mele de crainte et de respect, lorsque la lourde porte de son cabinet s'ouvrait lentement pour laisser passer ce petit vieillard, avec sa perruque poudree, ses mains seches et fines, ses sourcils epais et grisonnants, dont l'ombre adoucissait parfois l'eclat des yeux brillants et presque jeunes encore.
D ans la matinee ou devait arriver le jeune menage, la princesse Marie traversa, selon son invariable habitude, le grand vestibule pour aller souhaiter le bonjour a son pere, et, comme toujours, a ce moment-la, elle ne pouvait se defendre d'une certaine emotion, elle se signait et priait pour se donner du courage, afin que cette premiere entrevue se passat sans bourrasque. Le vieux serviteur poudre qui etait toujours assis dans le vestibule se leva et lui dit tout bas:
" Veuillez entrer."
L e bruit regulier d'un tour se faisait entendre dans la piece voisine. La princesse en ouvrit timidement la porte, qui tourna doucement sur ses gonds, et s'arreta sur le seuil; le prince travaillait, il se retourna et reprit aussitot son ouvrage.
C e cabinet etait plein d'objets d'un usage journalier. Une enorme table, sur laquelle etaient jetes au hasard des cartes et des livres, des armoires vitrees dont les clefs brillaient dans leurs serrures, un bureau tres eleve pour ecrire debout, et sur lequel s'etalait un cahier ouvert, un tour garni de ses outils, et des copeaux jonchant le parquet, temoignaient d'une activite variee, constante et reglee. Au mouvement cadence de son pied chausse d'une botte molle a la tartare, a la pression ferme et egale de sa main nerveuse, on restait frappe de la forte dose de volonte contenue dans ce vieillard encore vert. Apres avoir travaille pendant quelques secondes, il retira son pied de dessus la pedale, essuya le repoussoir, qu'il jeta dans un sac de cuir cloue au tour, et s'approcha de la table. Il n'avait pas l'habitude de benir ses enfants, mais il leur offrait toujours a baiser une joue, que le rasoir negligeait le plus souvent. Ce ceremonial accompli, il examina sa fille et lui dit avec une certaine brusquerie, qui cependant n'etait pas exempte d'affection:
" Tu vas bien, tu vas bien? Assieds-toi la."
E t, s'emparant d'un cahier de geometrie ecrit de sa main, il etendit la jambe et attira a lui un fauteuil.
" C'est pour demain," dit-il vivement en feuilletant les pages et en marquant de l'ongle le paragraphe qu'il avait choisi.
L a princesse Marie se pencha sur la table.
" Tiens, voici une lettre pour toi," ajouta-t-il tout a coup, en retirant d'un vide-poche suspendu au mur une enveloppe dont l'adresse avait ete ecrite par une main feminine, et il la lui jeta.
A la vue de cette lettre, le visage de la princesse Marie se marbra de taches rouges; elle la saisit aussitot et la regarda.
" Est-ce de ton "Heloise"? demanda le prince avec un sourire glacial, qui laissa voir des dents jaunes, mais bien conservees.
- Oui, c'est de Julie, repondit-elle timidement.
- Je laisserai encore passer deux lettres, mais je lirai la troisieme; vous vous ecrivez des folies, je parie, . je lirai la troisieme.
- Mais lisez celle-ci, mon pere."
E t sa fille la lui tendit en rougissant.
" J'ai dit la troisieme, ce sera la troisieme, s'ecria le vieux prince, en repoussant la lettre pour reprendre son cahier de geometrie.
- Eh bien, mademoiselle."
E t il se pencha au-dessus de sa fille, en appuyant une main sur le dossier du fauteuil ou elle etait assise et ou elle se sentait comme enveloppee de cette atmosphere acre, impregnee d'une odeur de tabac, particuliere a la vieillesse et qui lui etait si familiere. "Eh bien, ces triangles sont egaux; tu vois l'angle ABC."
L a princesse regardait avec effroi les yeux brillants de son pere, ses joues se couvraient de taches de feu, la peur lui otait la faculte de penser et la rendait incapable de suivre les deductions de son professeur, si claires qu'elles fussent. Cette scene se repetait tous les jours; mais a qui en etait la faute, au maitre ou a l'eleve, qui finissait par voir trouble et par ne plus rien entendre? La figure de son pere touchait la sienne, elle sentait l'odeur penetrante de son haleine et ne pensait plus qu'a fuir au plus vite et a se retirer dans sa chambre pour y etudier et resoudre en toute liberte le probleme propose. Lui, de son cote, s'echauffait, repoussait et ramenait son fauteuil avec fracas, tout en faisant maints efforts pour se maitriser; puis de nouveau il se fachait, tempetait et envoyait le cahier a tous les diables.
L e malheur voulut que, cette fois encore, la princesse repondit de travers:
" Quelle sotte!" s'ecria-t-il, en rejetant le manuscrit.
P uis, se detournant, il se leva, fit quelques pas, passa la main sur les cheveux de sa fille, se rassit et reprit son explication de plus belle.
" Cela ne va pas, princesse, cela ne va pas! lui dit-il, voyant qu'elle etait prete a le quitter en emportant son cahier. Les mathematiques sont une noble science, et je ne veux pas que tu ressembles a nos sottes demoiselles. Persevere, tu finiras par les aimer, et la betise delogera de ta cervelle."
E t il conclut en lui donnant une petite tape sur la joue.
E lle fit un pas, il l'arreta du geste, et, saisissant sur son bureau un livre nouvellement recu, il le lui tendit:
" Ton "Heloise" t'envoie aussi je ne sais quelle Clef du mystere; c'est religieux, a ce qu'il parait. Je ne m'inquiete en rien des croyances de personne, mais je l'ai parcouru. Tiens, prends-le, et va-t'en." Et, lui tapant cette fois sur l'epaule, il ferma la porte derriere elle.
L a princesse Marie rentra dans sa chambre. L'expression craintive, qui lui etait habituelle, rendait encore moins attrayant son visage maladif et sans charme. Elle s'assit devant la table a ecrire, garnie de miniatures encadrees, et encombree de livres et de cahiers jetes au hasard, car elle avait autant de desordre que son pere avait d'ordre, et rompit avec impatience le cachet de la lettre de sa plus chere amie d'enfance, Julie Karaguine, que nous avons deja rencontree chez les Rostow.
V oici le contenu de cette lettre:
" Chere et excellente amie, quelle chose terrible et effrayante que l'absence! J'ai beau me dire que la moitie de mon existence et de mon bonheur est en vous, que, malgre la distance qui nous separe, nos coeurs sont unis par des liens indissolubles, le mien se revolte contre la destinee, et je ne puis, malgre les plaisirs et les distractions qui m'entourent, vaincre une certaine tristesse cachee que je ressens au fond du coeur depuis notre separation. Pourquoi ne sommes-nous pas reunies, comme cet ete, dans votre grand cabinet, sur le canape bleu, le canape aux confidences?
" Pourquoi ne puis-je, comme il y a trois mois, puiser de nouvelles forces morales dans votre regard si doux, si calme, si penetrant, regard que j'aimais tant et que je crois voir devant moi quand je vous ecris."
A rrivee a cet endroit de la lettre, la princesse Marie poussa un soupir, se retourna et se regarda dans une psyche, qui lui renvoya l'image de sa personne disgracieuse et de son visage amaigri, dont les yeux toujours tristes semblaient avoir pris, en se voyant refletes dans la glace, une expression encore plus accentuee de melancolie. "Elle me flatte," se dit-elle en reprenant sa lecture. Et cependant Julie etait dans le vrai: les yeux de Marie etaient grands, profonds, et avaient parfois des eclairs qui leur donnaient une beaute surnaturelle, en transformant completement sa figure, qu'ils eclairaient de leur douce et tendre lumiere. Mais la princesse ne se rendait pas compte a elle-meme de l'expression que ses yeux prenaient chaque fois qu'elle s'oubliait en pensant aux autres, et l'impitoyable psyche continuait a refleter une physionomie gauche et guindee. Elle reprit sa lecture:
" Tout Moscou ne parle que de guerre! L'un de mes deux freres est deja a l'etranger; l'autre est avec la garde, qui se met en marche vers la frontiere. Notre cher Empereur a quitte Petersbourg et, a ce qu'on pretend, compte lui-meme exposer sa precieuse existence aux chances de la guerre. Dieu veuille que le monstre corse qui detruit le repos de l'Europe soit terrasse par l'ange que le Tout-Puissant, dans sa misericorde, nous a donne pour souverain. Sans parler de mes freres, cette guerre m'a privee d'une relation des plus cheres a mon coeur. Je parle du jeune Nicolas Rostow, qui, avec son enthousiasme, n'a pu supporter l'inaction et a quitte l'universite pour aller s'enroler dans l'armee. Eh bien, chere Marie, je vous avouerai que, malgre son extreme jeunesse, son depart pour l'armee a ete un grand chagrin pour moi! Ce jeune homme, dont je vous parlais cet ete, a tant de noblesse, tant de cette veritable jeunesse qu'on rencontre si rarement dans ce siecle ou nous ne vivons qu'au milieu de vieillards de vingt ans, il a surtout tant de franchise et de coeur, il est tellement pur et poetique, que mes relations avec lui, quelque passageres qu'elles aient ete, ont ete une des plus douces jouissances de mon pauvre coeur, qui a deja tant souffert. Je vous raconterai un jour nos adieux et tout ce qui s'est dit au depart. Tout cela est encore trop recent.
" Ah! chere amie, vous etes heureuse de ne pas connaitre ces jouissances et ces peines si poignantes; vous etes heureuse, puisque ces dernieres sont ordinairement les plus fortes. Je sais tres bien que le comte Nicolas est trop jeune pour pouvoir jamais devenir pour moi quelque chose de plus qu'un ami; mais cette douce amitie, ces relations si poetiques sont pour mon coeur un vrai besoin; mais n'en parlons plus. La grande nouvelle du jour, qui occupe tout Moscou, est la mort du comte Besoukhow et l'ouverture de sa succession. Figurez-vous que les princesses n'ont recu que tres peu de chose, le prince Basile rien, et que c'est M.Pierre qui a herite de tout et qui, par-dessus le marche, a ete reconnu pour fils legitime, par consequent comte Besoukhow et possesseur de la plus grande fortune de Russie. On pretend que le prince Basile a joue un tres vilain role dans toute cette histoire et qu'il est reparti tout penaud pour Petersbourg. Je vous avoue que je comprends tres peu toutes ces affaires de legs et de testament. Ce que je sais, c'est que ce jeune homme, que nous connaissions tous sous le nom de M.Pierre tout court, est devenu comte Besoukhow et possesseur de l'une des plus grandes fortunes de Russie. Je m'amuse fort a observer les changements de ton et de manieres des mamans accablees de filles a marier, et des demoiselles elles-memes, a l'egard de cet individu, qui, par parenthese, m'a toujours paru etre un pauvre sire. Comme on s'amuse depuis deux ans a me donner des promis que je ne connais pas le plus souvent, la chronique matrimoniale de Moscou me fait comtesse Besoukhow. Mais vous sentez bien que je ne me soucie nullement de le devenir. A propos de mariage, savez-vous que, tout dernierement, "la tante en general", Anna Mikhailovna, m'a confie, sous le sceau du plus grand secret, un projet de mariage pour vous. Ce n'est ni plus ni moins que le fils du prince Basile, Anatole, qu'on voudrait ranger, en le mariant a une personne riche et distinguee, et c'est sur vous qu'est tombe le choix des parents. Je ne sais comment vous envisagerez la chose. Mais j'ai cru de mon devoir de vous en prevenir. On le dit tres beau et tres mauvais sujet: c'est tout ce que j'ai pu savoir sur son compte. Mais assez de bavardage comme cela; je finis mon second feuillet, et maman m'envoie chercher pour aller diner chez les Apraxine. Lisez le livre mystique que je vous envoie et qui fait fureur chez nous. Quoiqu'il y ait dans ce livre des choses difficiles a atteindre avec la faible conception humaine, c'est un livre admirable, dont la lecture calme et eleve l'ame. Adieu. Mes respects a monsieur votre pere, et mes compliments a MlleBourrienne. Je vous embrasse comme je vous aime.
" Julie."
" P.-S. Donnez-moi des nouvelles de votre frere et de sa charmante petite femme ."
C ette lecture avait plonge la princesse Marie dans une douce reverie; elle reflechissait et souriait, et son visage, eclaire par ses beaux yeux, semblait transfigure. Se levant tout a coup, elle traversa resolument la chambre, et, s'asseyant a sa table, elle laissa courir sa plume sur une feuille de papier; voici sa reponse:
" Chere et excellente amie, votre lettre du 13 m'a cause une grande joie. Vous m'aimez donc toujours, ma poetique Julie! L'absence, dont vous dites tant de mal, n'a donc pas eu sur vous son influence habituelle. Vous vous plaignez de l'absence? Que devrais-je dire, moi, si j'osais me plaindre, privee de tous ceux qui me sont chers? Ah! si nous n'avions pas la religion pour nous consoler, la vie serait bien triste! Pourquoi me supposez-vous un regard severe, quand vous me parlez de votre affection pour ce jeune homme? Sous ce rapport, je ne suis rigide que pour moi. Je comprends ces sentiments chez les autres, et si je ne puis les approuver, ne les ayant jamais ressentis je ne les condamne pas. Il me parait seulement que l'amour chretien, l'amour du prochain, l'amour pour ses ennemis est plus meritoire, plus doux que ne le sont les sentiments que peuvent inspirer les beaux yeux d'un jeune homme a une jeune fille poetique et aimante comme vous. La nouvelle de la mort du comte Besoukhow nous est parvenue avant votre lettre, et mon pere en a ete tres affecte. Il dit que c'est l'avant-dernier representant du grand siecle, et qu'a present c'est son tour mais qu'il fera son possible pour que son tour vienne le plus tard possible. Que Dieu nous garde de ce terrible malheur! Je ne puis partager votre opinion sur Pierre, que j'ai connu enfant. Il m'a toujours paru avoir un coeur excellent, et c'est la la qualite que j'estime le plus. Quant a son heritage et au role qu'y a joue le prince Basile, c'est bien triste pour tous les deux! Ah! chere amie, la parole de notre divin Sauveur, "qu'il est plus aise a un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'a un riche d'entrer dans le royaume de Dieu," cette parole est terriblement vraie! Je plains le prince Basile et je plains encore davantage le sort de M.Pierre. Si jeune et accable de ses richesses, que de tentations n'aura-t-il pas a subir! Si l'on me demandait ce que je desirerais le plus au monde, ce serait d'etre plus pauvre que le plus pauvre des mendiants. Mille graces, chere amie, pour l'ouvrage que vous m'avez envoye et qui fait si grande fureur chez vous!
" Cependant, puisque vous me dites qu'au milieu de plusieurs bonnes choses il y en a d'autres que la faible conception humaine ne peut atteindre, il me parait assez inutile de s'occuper d'une lecture inintelligible, qui par la meme ne pourrait etre d'aucun fruit. Je n'ai jamais pu comprendre la rage qu'ont certaines personnes de s'embrouiller l'entendement en s'attachant a des livres mystiques qui n'elevent que des doutes dans leurs esprits, en exaltant leur imagination et en leur donnant un caractere d'exageration tout a fait contraire a la simplicite chretienne. Lisons les Apotres et les Evangiles. Ne cherchons pas a penetrer ce que ceux-la renferment de mysterieux, car comment oserions-nous, miserables pecheurs que nous sommes, pretendre a nous initier dans les secrets terribles et sacres de la Providence, tant que nous portons cette depouille charnelle, qui eleve entre nous et l'Eternel un voile impenetrable? Bornons-nous donc a etudier les principes sublimes que notre divin Sauveur nous a laisses pour notre conduite ici-bas; cherchons a nous y conformer et a les suivre; persuadons-nous que moins nous donnons d'essor a notre faible esprit humain, plus il est agreable a Dieu, qui rejette toute science ne venant pas de lui; que moins nous cherchons a approfondir ce qu'il lui a plu de derober a notre connaissance, plus tot il nous en accordera la decouverte par son divin esprit. Mon pere ne m'a pas parle du pretendant, mais il m'a dit seulement qu'il a recu une lettre et attend une visite du prince Basile. Quant au projet de mariage qui me regarde, je vous dirai, chere et excellente amie, que le mariage, selon moi, est une institution divine a laquelle il faut se conformer. Quelque penible que cela soit pour moi, si le Tout-Puissant m'impose jamais les devoirs d'epouse et de mere, je tacherai de les remplir aussi fidelement que je le pourrai, sans m'inquieter de l'examen de mes sentiments a l'egard de celui qu'il me donnera pour epoux. J'ai recu une lettre de mon frere qui m'annonce son arrivee a Lissy-Gory avec sa femme. Ce sera une joie de courte duree, puisqu'il nous quitte pour prendre part a cette malheureuse guerre, a laquelle nous sommes entraines, Dieu sait comment et pourquoi. Non seulement chez vous, au centre des affaires et du monde, on ne parle que de guerre, mais ici au milieu des travaux champetres et de ce calme de la nature que les citadins se representent a la campagne, les bruits de la guerre se font entendre et sentir peniblement. Mon pere ne parle que de marches et de contremarches, choses auxquelles je ne comprends rien, et avant-hier, en faisant ma promenade habituelle dans la rue du village, je vis quelque chose qui me dechira le coeur: c'etait un convoi de recrues enrolees chez nous et expediees pour l'armee! Il fallait voir l'etat ou se trouvaient les meres, les femmes et les enfants des hommes qui partaient! il fallait entendre les sanglots des uns et des autres! On dirait que l'humanite a oublie les lois de son divin Sauveur, qui prechait l'amour et le pardon des offenses, et qu'elle fait consister son plus grand merite dans l'art de s'entre-tuer.
" Adieu, chere et bonne amie. Que notre divin Sauveur et sa tres sainte Mere vous aient en leur sainte et puissante garde!
" Marie."
" Ah! princesse, vous expediez votre courrier; j'ai deja ecrit a ma pauvre mere," s'ecria en grasseyant MlleBourrienne d'une voix pleine et sympathique.
S a personne vive et legere contrastait singulierement avec l'atmosphere sombre, solitaire et melancolique qui entourait la princesse Marie.
" Il faut que je vous previenne, princesse, ajouta-t-elle plus bas: le prince a eu une altercation avec Michel Ivanow; il est de tres mauvaise humeur, - et s'ecoutant grasseyer avec plaisir, - tres morose. Tenez-vous donc sur vos gardes. vous savez.
- Ah! chere amie, je vous ai priee de ne jamais me parler de la mauvaise humeur de mon pere; je ne me permets pas de le juger, et je tiens a ce que les autres fassent comme moi," repondit la princesse Marie en regardant a sa montre.
E t, remarquant avec effroi qu'elle etait en retard de cinq minutes sur l'heure qu'elle etait obligee de consacrer a son piano, elle se dirigea vers la grande salle. Pendant que le prince se reposait, de midi a deux heures, sa fille devait exercer ses doigts: ainsi le voulait la regle immuable de la maison.
XXVI
L e valet de chambre a cheveux gris s'assoupissait aussi de son cote sur sa chaise, au bruit du ronflement egal de son maitre, qui dormait dans son grand cabinet, et aux sons lointains du piano, sur lequel se succedaient jusqu'a vingt fois de suite les passages difficiles d'une sonate de Dreyschock.
U ne voiture et une britchka s'arreterent devant l'entree principale. Le prince Andre descendit le premier de la voiture et aida sa jeune femme a le suivre.
L e vieux Tikhone, qui s'etait doucement glisse hors de l'antichambre en refermant la porte derriere lui, leur annonca tout bas que le prince dormait. Ni l'arrivee du fils de la maison, ni aucun autre evenement, quelque extraordinaire qu'il put etre, ne devait intervertir l'ordre de la journee. Le prince Andre le savait comme lui, et peut-etre encore mieux, car il regarda a sa montre, pour se convaincre que rien n'etait change dans les habitudes de son pere.
" Il ne s'eveillera que dans vingt minutes, dit-il a sa femme; allons chez la princesse Marie."
L a petite princesse avait pris de l'embonpoint, mais ses yeux et sa petite levre retroussee avec son fin duvet avaient toujours le meme sourire gai et gracieux.
" Mais c'est un palais!" dit-elle a son mari. Elle exprimait son admiration comme si elle eut felicite un maitre de maison sur la beaute de son bal. "Allons, vite, vite!"
E t elle souriait a son mari et au vieux Tikhone qui les conduisait.
" C'est Marie qui s'exerce; allons doucement, il faut la surprendre."
L e prince Andre la suivait avec tristesse.
" Tu as vieilli, mon vieux Tikhone," dit-il au serviteur qui lui baisait la main.
A u moment ou ils allaient entrer dans la salle d'ou partaient les accords du piano, une porte de cote s'ouvrit et livra passage a une jeune et jolie Francaise: c'etait la blonde MlleBourrienne, qui parut transportee de joie et de surprise a leur vue, et s'ecria: "Ah! quel bonheur pour la princesse!. Il faut que je la previenne!.
- Non, non, de grace! Vous etes MlleBourrienne: je vous connais deja par l'amitie que vous porte ma belle-soeur, lui dit la princesse en l'embrassant. Elle ne nous attend guere, n'est-ce pas?."
I ls etaient pres de la porte derriere laquelle les memes morceaux allaient se repetant sans relache. Le prince Andre fronca le sourcil, comme s'il s'attendait a eprouver une impression penible.
S a femme entra la premiere; la musique cessa brusquement. On entendit un cri, un bruit de baisers echanges, et le prince Andre put voir sa soeur et sa femme, qui ne s'etaient rencontrees qu'une fois, a l'epoque de son mariage, tendrement serrees dans les bras l'une de l'autre, pendant que MlleBourrienne les regardait, la main sur le coeur et prete a pleurer et a rire tout a la fois.
I l haussa les epaules, et son front se plissa comme celui d'un melomane qui entend une fausse note. Les deux jeunes femmes, ayant recule d'un pas, se jeterent de nouveau dans les bras l'une de l'autre pour s'embrasser encore en se prenant les mains et la taille. Finalement, elles fondirent en larmes, a sa grande stupefaction. MlleBourrienne, profondement attendrie, se mit a pleurer. Le prince Andre se sentait mal a l'aise, mais sa femme et sa soeur semblaient trouver tout naturel que leur premiere entrevue ne put se passer sans larmes.
" Ah! chere. - Ah! Marie, dirent-elles a la fois en riant.
- Savez-vous bien que j'ai reve de vous cette nuit?
- Vous ne nous attendiez pas?. Mais, Marie, vous avez maigri!
- Et vous, vous avez repris.
- J'ai tout de suite reconnu Madame la princesse, s'ecria MlleBourrienne.
- Et moi qui ne me doutais de rien. Ah! Andre, je ne vous voyais pas!"
L e prince Andre et sa soeur s'embrasserent.
" Quelle pleurnicheuse!" lui dit-il, pendant qu'elle fixait sur lui ses yeux encore voiles de pleurs, et que son tendre et lumineux regard cherchait le sien. La petite princesse bavardait sans s'arreter. Sa levre superieure ne cessait de s'abaisser, en effleurant celle de dessous pour se relever aussitot et s'epanouir dans un gai sourire, qui faisait ressortir l'eclat de ses petites dents et celui de ses yeux.
" Ils avaient eu un accident, contait-elle tout d'une haleine, a la Spasskaia-Gora. et cet accident aurait pu etre grave. et puis elle avait laisse toutes ses robes a Petersbourg; elle n'avait plus rien a mettre. et Andre etait si change. et Kitty Odintzow avait epouse un vieux bonhomme. et elle avait un mari pour sa belle-soeur, un mari serieux. mais nous en causerons plus tard," ajouta-t-elle.
L a princesse Marie continuait a examiner son frere: on lisait l'affection et la tristesse dans ses beaux yeux. Ses pensees ne suivaient plus le caquetage de la jolie petite perruche, et elle interrompit meme la description d'une des dernieres fetes donnees a Petersbourg, pour demander a son frere s'il etait tout a fait decide a rejoindre l'armee.
" Oui, et pas plus tard que demain."
L ise soupira.
" Il m'abandonne ici, s'ecria-t-elle, et Dieu sait pourquoi, lorsqu'il aurait pu obtenir de l'avancement."
L a princesse Marie, sans l'ecouter davantage, la regarda affectueusement, et designant au prince Andre l'embonpoint exagere de sa femme:
" Est-ce bien sur?" dit-elle.
L a jeune femme changea de couleur.
" Oui, repondit-elle en soupirant. Et c'est si effrayant!"
S es levres se serrerent, et, effleurant de sa joue le visage de sa belle-soeur, elle fondit en larmes.
" Il lui faut du repos, dit le prince Andre avec un air de mecontentement. N'est-ce pas, Lise? Emmene-la chez toi, Marie, pendant que j'irai chez mon pere. Dis-moi, est-il toujours le meme?
- Oui, toujours, au moins pour moi, reprit sa soeur.
- Et toujours les memes heures, les memes promenades dans les memes allees, et puis apres cela vient le tour."
E t l'imperceptible sourire du prince Andre disait assez que, malgre son respect filial, il etait au courant des manies de son pere.
" Oui, les memes heures, le meme tour et les memes lecons de mathematiques et de geometrie," reprit-elle en riant, comme si ces heures d'etude etaient les plus belles de son existence.
L orsque les vingt dernieres minutes consacrees au sommeil du vieux prince se furent ecoulees, le vieux Tikhone vint chercher le prince Andre; son pere lui faisait l'honneur de changer, a cause de lui, la regle de la journee en le recevant pendant sa toilette. Le vieux prince se faisait toujours poudrer pour le diner et endossait alors une longue redingote a l'ancienne mode. Au moment ou son fils entra dans son cabinet de toilette, il etait enfonce dans un fauteuil de cuir, et couvert d'un large peignoir blanc, la tete livree aux mains du fidele Tikhone. Le prince Andre s'avanca vivement; l'expression chagrine qui etait devenue son expression habituelle avait disparu; il y avait dans sa physionomie la meme vivacite qui s'y montrait dans ses causeries avec Pierre.
" Ah! te voila, mon guerrier! Tu veux vaincre Bonaparte," s'ecria le vieux prince, en secouant sa tete poudree, autant que le lui permettaient les mains de Tikhone qui tressait le catogan.
" Oui, oui, vas-y. ferme! de l'avant! Sans cela, il pourrait se faire qu'il nous comptat bientot au nombre de ses sujets. Tu vas bien?."
E t il lui tendit sa joue. La sieste l'avait mis de belle humeur, aussi avait-il l'habitude de dire: "avant diner sommeil d'or, apres diner sommeil d'argent". Il lancait a son fils de joyeux regards de cote a travers ses epais sourcils, pendant que son fils l'embrassait a l'endroit indique, sans repondre a ses eternelles plaisanteries sur les militaires de l'epoque actuelle et surtout sur Bonaparte.
" Oui, me voici, mon pere, et je vous ai aussi amene ma femme dans un etat interessant. Et vous, vous portez-vous bien?
- Mon cher ami, il n'y a que les imbeciles et les debauches pour etre malades, et tu me connais. Je travaille du matin au soir, je suis sobre, donc je me porte bien!
- Dieu merci! reprit son fils.
- Dieu n'y est pour rien! Voyons. et revenant a son dada, voyons, conte-moi un peu comment les Allemands vous ont enseigne le moyen de battre Bonaparte, selon les regles de cette nouvelle science appelee strategie?
- Laissez-moi un peu respirer, mon pere, lui repondit en souriant le prince Andre, qui l'aimait et le respectait malgre ses manies. Je ne sais meme pas encore ou je loge.
- Sottises, sottises que tout cela," s'ecria le vieux en tortillant sa tresse pour s'assurer qu'elle etait bien nattee.
E t saisissant la main de son fils:
" La maison destinee a ta femme est prete: la princesse Marie l'y conduira, la lui montrera, et elles bavarderont a remplir trois paniers. Affaires de femmes que tout cela. Je suis content de la recevoir. Voyons, mets-toi la et parle. J'admets l'armee de Michelson, de Tolstoy, car elles opereront ensemble; mais l'armee du Midi, que fera-t-elle? La Prusse reste neutre, je le sais; mais l'Autriche, mais la Suede? ajouta-t-il en se levant et en marchant dans la chambre, pendant que le vieux Tikhone le suivait, lui presentant les differentes pieces de son ajustement. Comment traversera-t-on la Pomeranie?"
L 'insistance de son pere etait si grande, que le prince Andre commenca, a contrecoeur d'abord et en s'animant ensuite, a developper, moitie en russe, moitie en francais, le plan des operations pour la nouvelle campagne qui etait a la veille de s'ouvrir. Il expliqua comment une armee de 90000 hommes devait menacer la Prusse pour la faire sortir de sa neutralite et la forcer a l'action; comment une partie de ces troupes se joindrait aux Suedois a Stralsund; comment 220000 Autrichiens et 100000 Russes agiraient pendant ce temps en Italie et sur le Rhin; comment 50000 Russes et 80000 Anglais debarqueraient a Naples, et comment enfin ce total de 800000 hommes attaquerait les Francais sur plusieurs points a la fois. Le vieux prince ne temoigna pas le moindre interet a ce long recit. On aurait dit qu'il ne l'avait meme pas ecoute, car il l'avait interrompu a trois reprises, sans cesser de marcher en s'habillant; la premiere fois il s'ecria:
" Le blanc, le blanc!."
C e qui voulait dire que le vieux Tikhone se trompait de gilet. La seconde, il demanda si sa belle-fille accoucherait bientot, et hocha la tete d'un air de reproche en ajoutant:
" C'est mal C'est mal! Continue!"
E t la troisieme, pendant que son fils terminait son exposition, il entonna de sa voix fausse et cassee:
" Marlbrough s'en va-t-en guerre, ne sait quand reviendra."
" Je ne vous dis pas que j'approuve ce plan, lui dit son fils en souriant legerement. Je vous l'ai expose tel qu'il est: Napoleon en aura bien certainement fait un qui vaudra le notre.
- Rien de neuf, rien de neuf la dedans, voila ce que je te dirai."
E t le vieux repeta entre ses dents, d'un air pensif:
" Ne sait quand reviendra". Maintenant va-t'en dans la salle a manger!"
XXVII
D eux heures sonnaient lorsque le prince, rase et poudre, fit son entree dans la salle a manger, ou l'attendaient sa belle-fille, sa fille, MlleBourrienne et l'architecte de la maison, qui etait admis a sa table, quoique sa position inferieure ne lui donnat aucun droit a un pareil honneur. Le vieux prince, a cheval sur l'etiquette et sur la difference des rangs, n'invitait que rarement les gros bonnets de la province, mais il lui plaisait de montrer dans la personne de son architecte, qui se mouchait timidement dans un mouchoir a carreaux, que tous les hommes sont egaux. Il lui arrivait souvent de rappeler a sa fille que Michel Ivanovitch ne valait pas moins qu'eux, et c'etait a lui qu'il s'adressait presque toujours pendant ses repas.
D ans la haute et spacieuse salle a manger, derriere chaque chaise se tenait un domestique, et le maitre d'hotel, une serviette sur le bras, promenait une derniere fois son regard inquiet de la table aux laquais, et du cartel a la porte qui allait s'ouvrir devant son maitre. Le prince Andre examinait attentivement l'arbre genealogique de sa famille, encadre d'une baguette d'or. Cet objet, tout nouveau pour lui, etait suspendu en face d'un autre immense tableau du meme genre, indignement barbouille par un artiste amateur. Ce barbouillage representait le chef de la lignee des Bolkonsky, un descendant de Rurik, en prince souverain avec une couronne sur la tete. Andre ne put s'empecher de sourire a la vue de ce portrait de haute fantaisie qui frisait la caricature.
" Ah! je le reconnais bien la tout entier!"
L a princesse Marie, qui venait d'entrer, le regardait avec etonnement, et ne comprenait pas ce qu'il pouvait y avoir la de risible; tout ce qui touchait a son pere lui inspirait un respect religieux, qu'aucune critique ne pouvait affaiblir.
" Chacun a son talon d'Achille, continua le prince Andre. Avoir l'esprit qu'il a et se donner ce ridicule!."
L a princesse Marie, a laquelle deplaisait la hardiesse de ces propos, allait y repondre, lorsque les pas si impatiemment attendus se firent entendre. La demarche agile et legere du vieux prince, ses allures brusques et vives contrastaient si singulierement avec la tenue severe et correcte de sa maison, qu'on aurait pu y soupconner une arriere-pensee de sa part.
D eux heures venaient donc de sonner au cartel, et la pendule du salon y repondait melancoliquement, lorsque le prince parut; ses yeux brillants, pleins de feu, surplombes de leurs epais sourcils gris, glisserent rapidement sur toutes les personnes presentes pour se fixer sur la petite princesse. A sa vue, elle fut saisie de ce sentiment de respect et de crainte que son beau-pere savait inspirer a tout son entourage. Il lui caressa doucement les cheveux et lui donna une petite tape sur la nuque.
" Je suis bien aise, bien aise," dit-il.
E t, l'ayant devisagee une seconde, il la quitta aussitot pour s'asseoir a table:
" Asseyez-vous, asseyez-vous, Michel Ivanovitch."
I l indiqua a sa belle-fille une chaise a cote de lui, et le valet de chambre la lui avanca.
" Oh! oh! fit le vieux prince en jetant un regard sur sa taille arrondie; trop de hate, c'est mal! Il faut marcher, beaucoup marcher, beaucoup!."
E t sa bouche riait d'un rire sec et desagreable, tandis que ses yeux ne disaient rien.
L a petite princesse ne l'entendit pas ou fit semblant de ne pas l'avoir entendu; elle garda un silence embarrasse jusqu'au moment ou il lui demanda des nouvelles de son pere et de differentes autres connaissances; alors elle sourit et retrouva son entrain en lui racontant tous les petits commerages de la capitale.
" La pauvre comtesse Apraxine a perdu son mari et elle a pleure toutes les larmes de son corps!."
P lus elle s'animait, plus le vieux prince l'etudiait d'un air severe; tout a coup il se detourna brusquement: on aurait dit qu'il n'avait plus rien a apprendre:
" Eh bien, Michel Ivanovitch, s'ecria-t-il, il va arriver malheur a votre Bonaparte. Le prince Andre (il ne parlait jamais de son fils qu'a la troisieme personne) me l'a explique; de terribles forces s'amassent contre lui. Et dire qu'a nous deux, vous et moi, nous l'avons toujours tenu pour un imbecile!"
M ichel Ivanovitch savait parfaitement n'avoir jamais eu pareille opinion en si flatteuse compagnie: aussi comprit-il que sa personne servait d'entree en matiere; il regarda le jeune prince avec une certaine surprise, ne sachant pas trop ce qui allait suivre.
" C'est un grand tacticien," dit le prince a son fils, en designant Michel Ivanovitch, et il reprit son theme favori, c'est-a-dire la guerre, Bonaparte, les grands capitaines et les hommes d'Etat du moment. Il n'y avait, selon lui, a la tete des affaires que des ecoliers ignorant les premieres notions de la science militaire et administrative; Bonaparte n'etait qu'un petit Francais sans importance, dont les succes devaient etre attribues au manque des Potemkin et des Souvorow. L'etat de l'Europe n'offrait aucune complication, et il n'y avait point de guerre serieuse, mais une comedie de marionnettes, jouee par les grands faiseurs pour tromper le public.
L e prince Andre repondait gaiement a ces plaisanteries, et les provoquait meme pour engager son pere a continuer.
" Le passe l'emporte toujours sur le present, et pourtant Souvorow s'est laisse prendre au piege tendu par Moreau; il n'a pas su s'en tirer.
- Qui te l'a dit? Qui te l'a dit? s'ecria le prince. Souvorow."
E t il jeta en l'air son assiette, que le vieux Tikhone eut l'adresse de saisir au vol.
" Frederic et Souvorow, en voila deux; mais Moreau! Moreau etait prisonnier si Souvorow avait ete libre d'agir; mais il avait sur son dos le Hof-kriegs-wurstschnapsrath, dont le diable ne se serait pas debarrasse. Vous verrez; vous verrez ce qu'est un Hof-kriegs-wurstschnapsrath! Si Souvorow n'a pas eu ses coudees franches avec lui, ce n'est pas Michel Koutouzow qui les aura. Non, mon ami, vos generaux ne vous suffiront pas: il vous faudra des generaux francais, de ceux qui se retournent contre les leurs pour lutter avec Bonaparte. On a deja envoye a New-York l'Allemand Pahlen a la recherche de Moreau, ajouta-t-il en faisant allusion a la proposition faite a ce dernier d'entrer au service de la Russie. C'est inoui! Les Potemkin, les Souvorow, les Orlow, etaient-ils des Allemands? Crois-moi, ou bien ils n'ont plus de cervelle, ou bien c'est moi qui ai perdu la mienne. Je vous souhaite bonne chance, mais nous verrons. Bonaparte un grand capitaine? Oh! oh!
- Je suis loin de trouver notre organisation parfaite, mais j'avoue que je ne partage pas votre maniere de voir; moquez-vous de Bonaparte, si cela vous plait: il n'en sera pas moins un grand capitaine.
- Michel Ivanovitch, s'ecria le vieux prince, entendez-vous?"
L 'architecte, qui etait fort occupe de son roti, avait espere se faire oublier.
" L'entendez-vous? Je vous ai toujours soutenu que Bonaparte etait un grand tacticien: eh bien, c'est aussi son avis a lui.
- Mais certainement, Excellence, murmura Michel Ivanovitch, pendant que le prince riait d'un rire sec.
- Bonaparte est ne sous une heureuse etoile, ses soldats sont admirables, et puis il a eu la chance d'avoir affaire aux Allemands en premier et de les avoir battus: il faut etre un bon a rien pour ne pas savoir les battre; depuis que le monde existe, on les a toujours rosses, et eux ne l'ont jamais rendu a personne!. Si! pourtant, ils se sont rosses entre eux. mais cela ne compte pas! Eh bien, c'est a eux qu'il est redevable de sa gloire!."
E t il se mit a enumerer toutes les fautes commises, selon lui, par Bonaparte, comme capitaine et comme administrateur. Son fils l'ecoutait en silence, mais aucun argument n'aurait ete assez fort pour ebranler ses convictions, aussi fermement enracinees que celles de son pere; seulement, il s'etonnait et se demandait comment il etait possible a un vieillard solitaire et retire a la campagne de connaitre aussi bien dans leurs moindres details toutes les combinaisons politiques et militaires de l'Europe.
" Tu crois que je n'y comprends rien, parce que je suis vieux? Eh bien, voila:. cela me travaille. je n'en dors pas la nuit. Ou est-il donc, ton grand capitaine? Ou a-t-il fait ses preuves?
- Ce serait trop long a demontrer.
- Eh bien, va le rejoindre, ton Bonaparte! Voila encore un admirateur de votre goujat d'empereur! s'ecria-t-il en excellent francais.
- Vous savez que je ne suis pas bonapartiste, mon prince.
- "Ne sait quand reviendra," fredonna le vieillard d'une voix fausse, et c'est en riant tout jaune qu'il se leva de table.
T ant qu'avait dure la discussion, la petite princesse etait restee silencieuse et effarouchee, regardant tour a tour son mari, son beau-pere et sa belle-soeur. A peine le diner fini, elle prit cette derniere par le bras, et l'entrainant dans la piece voisine:
" Quel homme d'esprit que votre pere! C'est a cause de cela, je crois, qu'il me fait peur!
- Il est si bon!" repondit la princesse Marie.
XXVIII
O n etait au lendemain et le prince Andre partait dans la soiree. Quant au vieux prince, il n'avait rien change a ses habitudes et s'etait retire chez lui apres le diner. Sa belle-fille etait chez la princesse Marie, pendant que son fils, apres avoir ote son uniforme et mis une redingote sans epaulettes, faisait ses derniers preparatifs de depart avec l'aide de son valet de chambre. Il visita lui-meme avec soin sa caleche de voyage, ses valises, et donna l'ordre d'atteler. Il ne restait plus dans sa chambre que les menus objets qui le suivaient partout: une cassette, une cantine en argent, deux pistolets et un sabre turc, que son pere avait rapportes de l'assaut d'Otchakow et dont il lui avait fait cadeau; tout etait range dans le plus grand ordre, nettoye, remis a neuf, et place dans des fourreaux de drap solidement attaches.
P our peu qu'on soit enclin a la reflexion, on est presque toujours dans une disposition d'esprit serieuse au moment d'un depart ou d'un changement d'existence: on jette un coup d'oeil en arriere et l'on fait des plans pour l'avenir. Le prince Andre etait soucieux et attendri: il marchait de long en large, les mains croisees derriere le dos, regardant sans voir et hochant la tete d'un air absorbe. Craignait-il l'issue de la guerre, ou regrettait-il sa femme? L'un et l'autre peut-etre; mais il etait evident qu'il ne tenait pas a etre surpris dans ces dispositions, car, a un bruit de pas qui se fit entendre dans la piece voisine, il s'approcha vivement de la table, degagea ses mains et fit semblant de ranger sa cassette, pendant que sa figure reprenait son expression habituelle de calme impenetrable.
L a princesse Marie entra en courant, et toute hors d'haleine: "On m'a dit que tu avais fait atteler, et moi qui desirais causer seule avec toi. car Dieu sait pour combien de temps nous allons nous separer. Cela ne t'ennuie pas au moins que je sois venue?. Tu es bien change, Andrioucha," ajouta-t-elle, comme pour expliquer sa question.
E lle n'avait pu s'empecher de sourire en l'appelant ainsi, car il lui paraissait etrange que ce beau garcon, dont l'exterieur etait si severe, fut l'Andrioucha de ses jeux, le petit gamin efflanque et polisson de son enfance.
" Ou est Lise? dit-il en repondant a la question de sa soeur par un sourire.
- Elle s'est endormie de fatigue sur mon canape! Ah! Andre, quel tresor de femme vous avez la!. Une veritable enfant, gaie, vive: aussi je l'aime bien."
L e prince Andre s'etait assis a cote de sa soeur et gardait le silence; un sourire ironique se jouait sur ses levres, elle le remarqua et reprit:
" Il faut etre indulgent pour ses petites faiblesses. Qui n'en a pas? Elle a ete elevee dans le monde: sa position actuelle est tres difficile. il faut se mettre a la place de chacun: tout comprendre, c'est tout pardonner. Tu avoueras qu'il est bien dur pour elle, dans l'etat ou elle se trouve, de se separer de son mari et de rester seule a la campagne. oui, c'est tres dur d'etre obligee de rompre ainsi avec ses habitudes passees."
L e prince Andre l'ecoutait comme on ecoute les personnes que l'on connait a fond.
" Mais toi, tu vis bien a la campagne?. Tu trouves donc cette existence bien difficile a supporter?
- Oh! moi, c'est tout different. Je ne connais rien, et je ne puis desirer une autre existence; mais, pour une jeune femme habituee a la vie du monde, enterrer ses plus belles annees dans cette solitude, car, tu le sais, mon pere est toujours occupe, et moi. et moi? Quelle ressource puis-je etre pour elle?. Elle a toujours vecu dans la meilleure societe. il ne lui reste donc que MlleBourrienne.
- Elle me deplait, votre Bourrienne!
- Oh! je t'assure qu'elle est tres bonne, tres gentille et surtout tres malheureuse!. Elle n'a personne au monde. A dire vrai, elle me gene plus qu'elle ne m'est utile; j'ai toujours ete un veritable sauvageon et je prefere etre seule!. Mon pere l'aime, il est toujours bon pour elle et pour Michel Ivanovitch, car il est leur bienfaiteur, et comme dit Sterne: "On aime les gens en raison du bien qu'on leur fait et non du bien qu'ils nous font". Mon pere l'a recueillie orpheline, sur le pave, et elle est vraiment bonne!. Sa facon de lire lui plait, et tous les soirs elle lui fait sa lecture.
- Voyons, Marie, dis-moi franchement, tu dois bien souffrir parfois du caractere de notre pere?"
L a princesse Marie, atterree par cette question, balbutia avec effort:
" Moi, souffrir?
- Il a toujours ete dur, mais maintenant il doit etre terriblement difficile a vivre, continua le prince Andre pour eprouver sa soeur.
- Tu es bon, Andre, tres bon, mais tu peches par orgueil, reprit-elle, comme si elle eut repondu a ses propres pensees, et c'est tres mal! Comment peux-tu te permettre un pareil jugement et supposer que notre pere puisse inspirer autre chose que la veneration? Je suis heureuse et satisfaite aupres de lui, et je regrette que ce bonheur ne soit pas partage par tout le monde."
S on frere secoua la tete avec incredulite.
" Une seule chose, a te parler franchement, m'inquiete et me tourmente: ce sont ses opinions en matiere religieuse. Je ne puis comprendre qu'un homme aussi intelligent puisse s'egarer et s'aveugler au point de discuter sur des questions claires comme le jour. Voila bien veritablement mon seul chagrin! Du reste il me semble, depuis quelque temps, voir en lui un leger progres: ses plaisanteries sont moins mordantes, il a meme consenti a recevoir la visite d'un moine, avec lequel il s'est longuement entretenu.
- Oh! oh! je crains bien qu'avec lui, sur ce point, toi et le moine vous ne perdiez votre latin.
- Ah! mon ami, je prie Dieu de toute mon ame et j'espere qu'il m'entendra. Andre, ajouta-t-elle timidement, j'ai une priere a t'adresser!
- Que puis-je faire pour toi?
- Promets-moi de ne point la rejeter, cela ne te causera aucune peine: ce n'est rien, crois-le bien, qui soit indigne de toi, et ce sera pour moi une grande consolation. Promets-le-moi, Andrioucha, et, plongeant la main dans son sac, elle en retira un objet, qu'elle tint cache, comme si elle n'osait le presenter a son frere avant d'en avoir recu une bonne et formelle reponse.
- Dusse-je meme faire un grand sacrifice, je.
- Tu n'as qu'a en penser ce qu'il te plaira. Tu es tout juste comme mon pere, mais peu m'importe; promets-le-moi, je t'en prie; notre grand-pere l'a deja portee pendant les guerres qu'il a faites, et tu la porteras aussi, n'est-ce pas?
- Mais de quoi s'agit-il donc?
- Andre, je te benis avec cette petite image, et tu vas me promettre de ne jamais l'oter de ton cou.
- Uniquement pour te faire plaisir, et si elle n'est pas d'un poids a me le rompre", repliqua le prince Andre; mais l'expression chagrine que prit la figure de sa soeur, a cette mauvaise plaisanterie, le fit changer de ton: "Certainement, mon amie, je la recois avec plaisir.
- Il vaincra ta resistance, Il te sauvera, Il te pardonnera, et Il t'amenera a Lui, car Lui seul est la verite et la paix," dit-elle d'une voix tremblante d'emotion, en elevant au-dessus de la tete de son frere, d'un geste solennel et recueilli, une vieille image noircie par le temps. La sainte image, de forme ovale, representait le Sauveur. Elle etait enchassee d'argent et suspendue a une petite chaine du meme metal. Apres s'etre signee, elle la baisa et la lui presenta: "Fais-le pour moi, je t'en prie!"
S es beaux yeux brillaient d'un doux et tendre eclat, son visage pale et maladif en etait comme transfigure. Son frere etendit la main pour prendre l'image, mais elle l'arreta. Il comprit et la baisa, en faisant le signe de la croix d'un air a la fois attendri et railleur.
" Merci, mon ami, dit-elle en l'embrassant et en reprenant sa place a ses cotes. Sois bon et genereux, Andre, ne juge pas Lise avec severite. Elle est bonne, gentille, et sa position est tres penible.
- Mais il me semble, Marie, que je n'ai jamais rien reproche a ma femme, ni temoigne aucun mecontentement. Pourquoi toutes ces recommandations?"
E lle rougit, et se tut, confuse et interdite.
" Mettons que je ne t'ai rien dit, mais je vois que d'autres ont parle, et cela m'afflige."
S a figure et son cou se marbraient de taches rouges, et elle faisait d'inutiles efforts pour lui repondre, car son frere avait devine juste.
L a petite princesse avait en effet beaucoup pleure en lui confiant ses craintes: elle etait sure de mourir en couches, disait-elle, et se trouvait bien a plaindre. elle en voulait au sort, a son beau-pere, a son mari. Puis, cette crise de larmes l'ayant epuisee, elle s'etait endormie de fatigue.
L e prince Andre eut pitie de sa soeur.
" Ecoute, Marie: je n'ai jamais rien reproche a ma femme, je ne l'ai jamais fait et ne le ferai jamais. Je n'ai egalement aucun tort envers elle, et je tacherai de n'en jamais avoir. Mais si tu tiens a savoir la verite, a savoir si je suis heureux. Eh bien! non, je ne le suis pas. Elle, non plus, n'est pas heureuse!. Pourquoi cela? je l'ignore."
E n achevant ces mots, il se pencha et embrassa sa soeur, mais sans voir le doux rayonnement de son regard, car ses yeux s'etaient arretes sur la porte entre-baillee.
" Allons la retrouver, Marie, il faut lui dire adieu; ou plutot vas-y d'abord et reveille-la, je vais venir. Petroucha! dit-il, en appelant son valet de chambre: viens ici, emporte-moi tous ces objets: tu mettras ceci a ma droite, et cela sous le siege."
L a princesse Marie se leva et s'arreta a mi-chemin:
" Andre, si vous aviez la foi, vous vous seriez adresse a Dieu, pour lui demander l'amour que vous ne ressentez pas, et votre voeu aurait ete exauce!
- Ah oui! comme cela, peut-etre bien!. Va, Marie, je te rejoins."
P eu d'instants apres, le prince Andre traversait la galerie qui reunissait l'aile du chateau au corps de logis, et il y rencontra la jolie et semillante MlleBourrienne; c'etait la troisieme fois de la journee qu'elle se trouvait sur son chemin.
" Ah! je vous croyais chez vous?" dit-elle en rougissant et en baissant les yeux.
L e visage du prince Andre prit une expression de vive irritation, et pour toute reponse il lui lanca un regard empreint d'un tel mepris, qu'elle s'arreta interdite et disparut aussitot. En approchant de la chambre de sa soeur, il entendit la voix enjouee de sa femme qui s'etait reveillee, et bavardait comme si elle avait a rattraper le temps perdu.
" Vous figurez-vous, Marie, disait-elle en riant aux eclats, la vieille comtesse Zoubow avec ses fausses boucles et la bouche pleine de fausses dents, comme si elle voulait defier les annees. ah! ah! ah!"
C 'etait bien la cinquieme fois que le prince Andre lui entendait repeter les memes plaisanteries. Il entra doucement et la trouva toute reposee, les joues fraiches, travaillant a l'aiguille et commodement assise dans une grande bergere, racontant a batons rompus ses petites anecdotes sur Petersbourg. Il lui passa affectueusement la main sur les cheveux, en lui demandant si elle se sentait mieux.
" Oui, oui," dit-elle, en se hatant de reprendre l'inepuisable theme de ses souvenirs.
L a caleche de voyage, attelee de six chevaux, attendait devant le perron. L'obscurite impenetrable d'une nuit d'automne derobait aux regards les objets les plus proches, et le cocher distinguait a peine le timon de la voiture, autour de laquelle les domestiques agitaient leurs lanternes; l'interieur de la maison etait eclaire, et les immenses fenetres de la vaste facade envoyaient au dehors des flots de lumiere. La domesticite se pressait en foule dans le vestibule pour prendre conge du jeune maitre, tandis que les personnes de l'entourage intime de la famille etaient reunies dans le grand salon. On attendait la sortie du prince Andre, que son pere, desirant le voir seul, avait fait appeler dans son cabinet. Andre, en y entrant, avait trouve le vieux prince assis a sa table, ecrivant avec ses lunettes sur le nez, et vetu d'une robe de chambre blanche; c'est un costume dans lequel il ne se laissait jamais surprendre, d'habitude.
L e vieux prince se retourna.
" Tu vas partir? lui dit-il, en se remettant a ecrire.
- Oui, je viens vous faire mes adieux.
- Embrasse-moi la."
E t il lui indiqua sa joue.
" Merci! merci!
- De quoi me remerciez-vous?
- De ce que tu ne restes pas en arriere, attache aux jupons d'une femme. Le service avant tout!. merci!"
E t il recommenca a ecrire d'une facon si nerveuse, que sa plume criait et crachait dans tous les sens.
" Si tu as quelque chose a me dire, dis-le, j'ecoute!
- Ma femme. je suis confus de vous la laisser ainsi sur les bras.
- Que viens-tu me chanter? dis ce qu'il faut dire!
- Quand le terme sera proche, envoyez a Moscou chercher un accoucheur, pour qu'il soit la."
L e vieux prince leva sur son fils un regard surpris et severe.
" Je sais bien que rien n'y fera, si la nature ne vient pas elle-meme en aide a la science, reprit le prince Andre legerement emu; je sais que, sur des milliers de cas pareils, il ne s'en trouverait qu'un peut-etre de malheureux, mais c'est son caprice a elle, et le mien aussi. On lui a fait accroire toutes sortes de choses a la suite d'un reve.
- Hem! hem! murmura le vieux entre ses dents. Bien, bien, je le ferai; puis signant son nom avec un paragraphe vigoureux: Mauvaise affaire, hein? ajouta-t-il en souriant.
- De quelle mauvaise affaire parlez-vous, mon pere?
- Ta femme! repliqua carrement le vieux, en appuyant sur ce mot.
- Je ne vous comprends pas.
- Vois-tu, mon ami, on n'y peut rien, elles sont toutes les memes; on ne peut pas se demarier; ne crains rien, je ne le dirai a personne, mais tu le sais aussi bien que moi. c'est la verite."
D e sa main maigre et osseuse il saisit brusquement la main d'Andre et la serra, tandis que son regard percant penetrait jusqu'au fond de son etre. Son fils repondit par un aveu muet, un soupir!
L e vieux prince plia et cacheta ses lettres en un tour de main:
" Qu'y faire? elle est jolie! Sois tranquille, ce sera fait," dit-il brievement.
A ndre se taisait, a la fois triste et content d'avoir ete devine.
" Ecoute, ne t'en inquiete pas, on fera le possible; et maintenant voici une lettre pour Michel Illarionovitch: je lui demande de t'employer aux bons endroits et de ne pas te garder trop longtemps aupres de lui. Tu lui diras que ma vieille affection se souvient toujours de lui et tu m'informeras de son accueil. Si tu en es content, fais ton devoir; autrement, va-t'en; le fils de Nicolas Bolkonsky ne saurait etre garde aupres de son chef par tolerance. Approche!"
I l parlait tres vite et avalait la moitie de ses mots, mais son fils le comprenait. Il le suivit au bureau, que son pere ouvrit pour en retirer un gros cahier tout couvert d'une ecriture serree, mais parfaitement lisible. "Il est probable que je mourrai avant toi, ceci est un memoire a remettre a l'Empereur apres ma mort; voici egalement un billet du Lombard et une lettre; c'est le prix que je destine a celui qui ecrira les campagnes de Souvorow; tu l'enverras a l'Academie, j'y ai fait des annotations; lis-les apres moi, elles te seront utiles."
A ndre, sentant qu'il ne pouvait pas, sans une sorte d'indelicatesse, promettre a son pere une longue vie, repondit simplement:
" Tout sera fait selon votre desir.
- Et maintenant, adieu, s'ecria le vieillard en l'embrassant et en lui donnant sa main a baiser. Rappelle-toi, prince Andre, que si la mort te frappait, mon vieux coeur en saignerait; et si j'apprenais, ajouta-t-il gravement en le regardant en face, que le fils de Nicolas Bolkonsky ne fait point son devoir, j'en aurais honte, sache-le bien."
C es dernieres paroles s'echapperent en sifflant de sa bouche.
" Vous auriez pu vous epargner la peine de me le dire, mon pere, repliqua le prince Andre en souriant. J'ai aussi une priere a vous adresser: si je suis tue et qu'il me soit ne un fils, gardez-le aupres de vous, elevez-le ici, je vous en supplie!
- Il ne faudra donc pas le rendre a ta femme?."
E t il essaya de rire, mais un frisson nerveux agita son menton.
" Va-t'en, s'ecria-t-il en haussant la voix, et il poussa son fils hors du cabinet.
- Qu'y a-t-il? Qu'est-il arrive?" demanderent anxieusement les deux princesses, en voyant le vieillard apparaitre dans sa robe de chambre, ses lunettes sur le nez, et sans perruque.
I l se retira aussitot.
L e prince Andre soupira sans repondre:
" Eh bien? dit-il a sa femme d'un ton froidement railleur, comme s'il l'invitait a jouer ses petites comedies.
- Andre, deja!" et la petite princesse palit de crainte et d'emotion; il l'embrassa, elle poussa un cri et s'evanouit. Soulevant sa tete penchee sur son epaule, il lui jeta un long regard et la deposa doucement dans un fauteuil.
" Adieu, Marie," dit-il tout bas a sa soeur; leurs mains s'enlacerent, et, la baisant au front, il sortit a pas precipites. MlleBourrienne frottait les tempes de la petite princesse; la princesse Marie la soutenait et envoyait, de ses yeux voiles de pleurs, encore un dernier regard et une derniere benediction a son frere, tandis que le vieux prince se mouchait frequemment et avec un tel bruit, dans son cabinet, qu'on aurait cru entendre des coups de pistolet tires avec colere. Elle le vit tout a coup paraitre sur le seuil du salon.
" Il est parti!. Allons, c'est bien!."
E t, apercevant la jeune femme evanouie, il secoua la tete d'un air fache, et rentra brusquement chez lui, en refermant la porte avec violence.
CHAPITRE II
I
L 'armee russe occupait, en octobre 1805, un certain nombre de villes et de villages de l'archiduche d'Autriche. On y voyait arriver chaque jour de nouveaux regiments, dont le sejour pesait lourdement sur le pays et sur ses habitants. Ces forces, toujours croissantes, se concentraient autour de la forteresse de Braunau, quartier general du commandant en chef Koutouzow.
C 'etait le 11 octobre, et un regiment d'infanterie, fraichement arrive, s'etait arrete a un demi-mille de la ville. Il n'avait rien emprunte dans son aspect a la localite etrangere qui lui servait de cadre. Malgre les vergers, les murs en pierre, les toits en tuile qui l'entouraient et les montagnes qui se dessinaient a l'horizon, il etait bien toujours le type d'un regiment russe, se preparant dans son pays pour l'inspection de son chef.
L 'ordre du jour qui annoncait l'inspection lui etait parvenu la veille, a la derniere etape; mais comme la redaction presentait quelque obscurite, le chef du regiment avait ete oblige d'assembler le conseil des chefs de bataillon, pour decider de la tenue exigee en cette occasion. Devait-on se mettre en tenue de campagne ou en grande tenue? On opina pour la derniere alternative; mieux valait montrer trop de zele que trop peu. Les soldats se mirent a l'oeuvre: malgre les trente verstes qu'ils venaient de parcourir, pas un ne ferma l'oeil de la nuit, tout fut raccommode et nettoye.
L es aides de camp et les chefs de compagnie comptaient leurs soldats, formaient les rangs, et, quand le jour fut venu, leurs regards charmes purent s'arreter sur une masse compacte de 2000 hommes bien serres et bien alignes, a la place de la foule debraillee de la veille. Chacun etait a son poste et savait ce qu'il avait a faire: pas un bouton, pas une petite courroie ne manquait, tout reluisait et etincelait au soleil.
T out etait donc en ordre, et le general en chef pouvait sans crainte passer en revue chacun des soldats, car sa chemise etait blanche, et son havresac contenait le nombre d'objets reglementaire. Un seul detail laissait a desirer: c'etait la chaussure, qui s'en allait en lambeaux; le regiment avait, il est vrai, fourni ses mille verstes, et les intendances du pays faisaient la sourde oreille aux constantes reclamations du chef de regiment pour en obtenir la matiere premiere necessaire a la confection des bottes. Ce chef etait un gros general d'un age avance, d'un temperament sanguin, avec des epaules carrees, des sourcils et des favoris grisonnants. Son uniforme neuf et brillant laissait voir toutefois quelques traces inevitables d'un sejour prolonge dans le porte-manteau; ses lourdes epaulettes lui elevaient les epaules jusqu'au ciel; il se promenait devant le front en se dandinant, le corps legerement incline en avant, avec l'air satisfait d'un homme qui vient d'accomplir un acte solennel. Il etait fier de son regiment, auquel son ame appartenait tout entiere; sa demarche trahissait peut-etre bien encore d'autres preoccupations, car, en dehors de ses soucis militaires, les interets du bien-etre general, et le beau sexe en particulier, occupaient une large place dans son coeur.
" Eh bien, mon cher Michel Dmitrievitch," dit-il en s'adressant a un chef de bataillon qui s'avancait en souriant d'un air egalement heureux. "Rude besogne cette nuit. hein? Pas mal ficele notre regiment!. Il n'est pas des derniers. hein?" Le commandant eut l'air de gouter cette plaisanterie de son chef et se mit a rire.
" Certainement. On ne nous aurait pas renvoyes du Champ de Mars.
- Qu'y a-t-il?" s'ecria le general, qui venait d'apercevoir deux cavaliers, un aide de camp et un cosaque, arrivant par la grand'route qui menait a la ville et sur laquelle de distance en distance etaient echelonnes des fantassins en vedette. Le premier, qui etait envoye du quartier general pour expliquer l'ordre du jour de la veille, annonca que la volonte du general en chef etait que le regiment se presentat devant lui en tenue de campagne et sans preparatifs d'aucune sorte. Un membre du conseil de guerre (Hofkriegsrath) etait arrive la veille de Vienne pour engager Koutouzow a rejoindre au plus vite l'armee de l'archiduc Ferdinand et de Mack; cette proposition n'etait pas du gout du general en chef, qui y faisait une vive opposition, et, comme preuve a l'appui, il tenait a faire constater par l'Autrichien lui-meme en quel triste etat se trouvaient les troupes russes apres leur longue marche.
L 'aide de camp, qui ignorait ces details, se borna a dire que le general en chef serait tres mecontent s'il ne trouvait pas le regiment en tenue de campagne. A ces mots, le pauvre general baissa la tete, haussa silencieusement les epaules et se tordit les mains de desespoir:
" Nous voila bien! Quand je vous le disais, Michel Dmitrievitch. tenue de campagne, donc en capotes, ajouta-t-il en s'adressant avec humeur au commandant de bataillon. - Ah! mon Dieu! Messieurs les chefs de bataillon, s'ecria-t-il d'une voix habituee au commandement et il avanca d'un pas. Messieurs les sergents-majors!. Son Excellence sera-t-elle bientot ici? demanda-t-il avec une respectueuse deference a l'aide de camp.
- Dans une heure, je pense.
- Aurons-nous seulement le temps de changer de tenue?
- Je l'ignore, mon general." Et le chef de regiment s'approcha des rangs et donna ses ordres. Les commandants de bataillon se mirent a courir, les sergents-majors a s'agiter, et en une seconde les carres, jusqu'alors immobiles et silencieux, se rompirent et se disperserent. Ce ne fut plus que le bourdonnement confus d'une foule en mouvement: les soldats se precipitaient dans tous les sens, chargeaient leurs havresacs sur leurs epaules et, elevant leurs capotes en l'air par-dessus leur tete, en enfilaient les manches a la hate.
" Qu'est-ce que cela? Qu'est-ce que c'est que cela? s'ecria le general. - Commandant de la troisieme compagnie!
- De la troisieme compagnie!. Le general demande le commandant de la troisieme compagnie! repeterent plusieurs voix, et l'aide de camp se precipita a la recherche du retardataire. L'exces de zele et l'effarement de chacun avaient si bien trouble toutes les tetes, que l'on avait fini par crier: La compagnie demande le general! lorsque ces appels reiteres parvinrent enfin aux oreilles de l'absent, un homme d'un certain age; il etait incapable de courir, mais il franchissait pourtant au petit trot, sur la pointe de ses pieds mal equilibres, la distance qui le separait de son chef. On voyait bien vite que le vieux capitaine etait inquiet comme un ecolier qui prevoit une question a laquelle il ne saura pas repondre. Sur son nez empourpre pointaient des taches dues a l'intemperance; sa bouche tremblait d'emotion, il soufflait et ralentissait le pas a mesure qu'il avancait et que le commandant l'examinait des pieds a la tete:
" Vous flanquez donc des fourreaux a vos soldats? Qu'est-ce que cela signifie! lui dit-il, en montrant du doigt un soldat de la troisieme compagnie, dont la capote de drap tranchait sur le reste par sa couleur. Ou vous cachiez-vous donc, on attend le general en chef et vous quittez votre poste, hein? Je vous apprendrai a habiller vos soldats de la sorte le jour d'une revue!"
L e vieux capitaine ne quittait pas des yeux son chef, et, de plus en plus ahuri, pressait ses deux doigts contre la visiere de son shako, comme si ce geste devait le sauver.
" Eh bien, vous ne repondez pas? Et celui-la que vous avez deguise en Hongrois, qui est-il?
- Votre Excellence.
- Eh bien, quoi? vous aurez beau me repeter sur tous les tons: Votre Excellence, et apres? Savez-vous ce que cela veut dire: Votre Excellence?
- Votre Excellence, c'est Dologhow, celui qui a ete degrade, balbutia le capitaine.
- Degrade? Donc il n'est pas marechal pour se permettre. il est soldat, et un soldat doit etre habille selon l'ordonnance.
- Votre Excellence elle-meme l'a autorise a s'habiller ainsi pendant la marche.
- Autorise, autorise, c'est toujours ainsi avec vous, jeunes gens, repliqua le commandant en se calmant un peu. on vous dit une chose et vous. eh bien, quoi?. et s'echauffant de nouveau: Habillez vos hommes convenablement, voila!"
E t, se retournant vers l'envoye de Koutouzow, il continua son inspection, satisfait de sa petite scene, et cherchant un pretexte a une nouvelle explosion. Le hausse-col d'un officier lui paraissant suspect, il tanca vertement l'officier; puis, l'alignement du premier rang de la troisieme compagnie manquant de rectitude, il s'adressa d'une voix agitee a Dologhow, qui etait vetu d'une capote d'un drap gris bleuatre:
" Ou est ton pied? ou est ton pied?"
D ologhow retira tout doucement son pied et fixa son regard vif et hardi sur le general.
" Pourquoi cette capote bleue? A bas! Sergent-major, qu'on deshabille cet homme.
- Mon devoir, general, lui repliqua Dologhow en l'interrompant, est de remplir les ordres que je recois, mais je ne suis point force de supporter les.
- Pas un mot dans les rangs, pas un!
- Je ne suis pas force, reprit Dologhow a haute voix, de supporter les injures."
E t les regards du chef du regiment et ceux du soldat se croiserent.
L e general se tut en tiraillant avec colere son echarpe:
" Veuillez changer d'habit," lui dit-il.
E t il se detourna.
II
" On arrive!" cria le fantassin place en vedette, et le general, rouge d'emotion, courut a son cheval et, en saisissant la bride d'une main tremblante, sauta en selle, tira son epee d'un air radieux et resolu, et ouvrit la bouche toute grande, pour donner le signal.
L e regiment ondula un instant pour retomber dans une immobilite complete:
" Silence dans les rangs!" s'ecria le general d'une voix vibrante, dont les inflexions variees offraient un singulier melange de satisfaction, de severite et de deference., car les autorites approchaient. Une haute caleche de Vienne a ressorts et a panneaux bleus s'avancait le long d'une large route vicinale, ombragee d'arbres. Des militaires a cheval et une escorte de cosaques l'accompagnaient. L'uniforme blanc du general autrichien, assis a cote de Koutouzow, se detachait vivement sur la teinte sombre des uniformes russes. La caleche s'arreta, les deux generaux cesserent de causer, et Koutouzow descendit du marchepied, pesamment et avec effort, sans paraitre faire attention a ces deux mille hommes, dont les regards etaient rives sur lui et sur leur chef. Au commandement donne, le regiment tressaillit comme un seul homme et presenta les armes. La voix du general en chef se fit entendre au milieu d'un silence de mort, puis les cris de: "Vive Votre Excellence!" retentirent en reponse a son salut, et tout rentra de nouveau dans le silence. Koutouzow, qui s'etait arrete pendant que le regiment s'ebranlait, parcourut les rangs avec le general autrichien. A la facon dont le general en chef avait ete recu et salue par son subordonne, a la facon dont celui-ci le suivait la tete inclinee, epiant ses moindres mouvements, et se redressant au moindre mot, il etait evident que ses devoirs lui etaient doux au coeur. Grace a sa severite et a ses bons soins, son regiment etait en effet en bien meilleur etat que ceux qui etaient dernierement arrives a Braunau: en fait de malades et de trainards, il ne comptait que 217 hommes, et tout etait en excellent ordre, a l'exception cependant de la chaussure.
K outouzow s'arretait de temps en temps pour adresser quelques paroles bienveillantes aux officiers et aux soldats qu'il avait connus pendant la campagne de Turquie. A la vue de leurs bottes, il hochait tristement la tete, et les indiquait a son compagnon d'un air qui temoignait de sa clairvoyance et lui epargnait la peine de faire des reproches directs. Quand ce geste venait a se repeter, le chef du regiment se precipitait en avant, comme pour saisir au vol les observations attendues. Une vingtaine de personnes, composant la suite, marchaient a quelques pas en arriere, l'oreille tendue, tout en causant et en riant entre elles. Un aide de camp, joli garcon, suivait de pres le general en chef: c'etait le prince Bolkonsky. A ses cotes venait ce gros et grand Nesvitsky, officier superieur au visage aimable et souriant, et aux yeux pleins de douceur. Nesvitsky reprimait avec peine un fou rire cause par un de ses camarades, un hussard au teint basane, qui, le regard fixe sur le dos du commandant du regiment, repetait chacun de ses gestes avec un serieux imperturbable.
K outouzow passait avec lenteur et nonchalance devant ces milliers d'yeux qui semblaient sortir de leurs orbites pour le mieux voir.
I l s'arreta tout a coup devant la troisieme compagnie; sa suite, ne prevoyant pas ce brusque arret, se trouva rapprochee de lui.
" Ah! Timokhine!" s'ecria-t-il, en reconnaissant le capitaine au nez rouge.
T imokhine, qui semblait s'etre allonge jusqu'aux limites du possible, pendant l'algarade de son general au sujet de Dologhow, trouva encore le moyen, a l'apostrophe du general en chef, de se redresser au point que cette tension, si elle s'etait prolongee, aurait pu lui devenir fatale. Koutouzow s'en apercut et se detourna aussitot pour y mettre un terme, en laissant errer un faible sourire sur sa figure balafree.
" C'est encore un compagnon d'armes d'Ismail, un brave officier!. En es-tu content?."
E t il s'adressa au chef de regiment, qui sans se douter qu'un miroir invisible pour lui (le hussard basane) allait le reflechir de la tete aux pieds, tressaillit et s'avanca en disant:
" Tres content, Haute Excellence!
- Chacun a ses faiblesses, et il est, je crois, un disciple de Bacchus," ajouta Koutouzow en s'eloignant.
T errifie a l'idee d'en avoir la responsabilite, le malheureux commandant garda le silence. Pendant ce temps le hussard basane, dont les yeux avaient ete frappes par la personne du capitaine disciple de Bacchus, au nez rouge et a la taille tendue, l'imita si parfaitement, que Nesvitsky eclata de rire. Koutouzow se retourna, mais notre moqueur savait commander a son visage, et, une expression de gravite respectueuse succeda comme par enchantement a ses grimaces.
L a troisieme compagnie etait la derniere. Koutouzow s'arreta pensif, cherchant evidemment a rappeler ses souvenirs. Le prince Andre fit un pas, et lui dit tout bas en francais:
" Vous m'avez ordonne de vous rappeler Dologhow, celui qui a ete degrade.
- Ou est Dologhow?" demanda-t-il aussitot.
R evetu cette fois de la capote grise de soldat, Dologhow ne se fit point attendre; il sortit des rangs et presenta les armes: c'etait decidement un soldat de belle mine, bien tourne, aux cheveux blonds, et aux yeux bleus et clairs.
" Une plainte? demanda Koutouzow, en froncant legerement les sourcils.
- Non, c'est Dologhow, lui dit le prince Andre.
- Ah! j'espere que cette lecon t'aura suffisamment corrige; fais ton possible pour bien servir; l'Empereur est clement et je ne t'oublierai pas non plus, si tu le merites."
L es yeux bleus et brillants de Dologhow le regardaient aussi hardiment qu'ils avaient regarde le chef du regiment, et leur expression semblait combler cet abime de convention qui separe le simple soldat du general en chef.
" Une seule grace, Excellence, dit-il de sa voix ferme, calme et vibrante. Veuillez m'accorder l'occasion d'effacer ma faute et de faire preuve de mon devouement a l'empereur et a la Russie."
K outouzow se detourna et se dirigea vers sa caleche d'un air maussade. Ces phrases banales, toujours les memes, l'ennuyaient et le fatiguaient:
" A quoi bon, pensait-il, y repondre par un meme refrain? a quoi bon ces vieilles et eternelles redites?"
L e regiment se fractionna en compagnies, et se mit en marche pour aller pres de Braunau occuper ses logements, s'y equiper, s'y chausser et s'y reposer.
" Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas, Prokhore Ignatovitch?." dit le chef de regiment en s'adressant au capitaine, apres avoir depasse a cheval la troisieme compagnie.
S on visage exprimait la satisfaction sans bornes que lui causait l'inspection si heureusement terminee:
" Le service de l'Empereur, vous savez?. Et puis on craint de se couvrir de honte devant le regiment: je suis toujours le premier a offrir des excuses. et il lui tendit la main.
- De grace, general, oserai-je penser que."
E t tandis que le nez du capitaine s'empourprait de joie, sa bouche, se fendant jusqu'aux oreilles en un large sourire, laissa voir ses dents ebrechees, dont les deux incisives avaient ete perdues sans retour a l'assaut d'Ismail:
" Dites egalement a M.Dologhow que je ne l'oublierai pas, qu'il soit tranquille. Comment se conduit-il, a propos?
- Il est tres exact a son devoir, Excellence, mais son caractere.
- Comment, son caractere?
- Cela lui prend par acces, Excellence; il y a des jours ou il est bon, intelligent, instruit, et puis d'autres moments ou c'est une bete feroce. N'a-t-il pas failli, tout dernierement, assommer un juif en Pologne. vous le savez bien?.
- Oui, oui, repartit le chef de regiment, mais il est a plaindre. il est malheureux. il a de hautes protections, ainsi vous ferez bien de.
- Parfaitement, Excellence, et le sourire du capitaine disait assez qu'il avait compris l'intention de son superieur.
- Les epaulettes a la premiere affaire! s'ecria le general, en jetant ces paroles a Dologhow, au moment ou celui-ci passait. Dologhow se retourna en silence, et sourit d'un air railleur.
- Bien, tres bien! continua le chef a haute voix pour se faire entendre des soldats: je donne de l'eau-de-vie a tout le monde et je remercie chacun de vous. Dieu soit loue!"
E t il s'approcha d'une autre compagnie.
" C'est un brave homme: apres tout, on peut servir sous ses ordres, dit le capitaine en s'adressant a son officier subalterne.
- En un mot, "le roi de coeur"! lui repliqua l'officier subalterne, et il riait en appliquant au general le sobriquet qu'on lui avait donne.
L a joyeuse disposition d'humeur des officiers, causee par l'heureuse issue de la revue, avait vite fait son chemin parmi les soldats. Ils marchaient gaiement, tout en causant:
" Qui donc a invente que Koutouzow etait borgne?
- Ah! pour cela, oui, il l'est!
- Ah! pour cela, non, te dis-je: bottes et tournevis, il a tout inspecte!
- Oh! quelle peur j'ai eue quand il a regarde les miennes et.
- Et l'autre, dis donc, l'Autrichien? un morceau de craie. quoi? un vrai sac de farine! Quelle corvee d'avoir cela a blanchir!
- Voyons, toi qui etais en avant, quand est-ce qu'ils ont dit qu'on se frotterait? Quand? On nous a pourtant bien dit que Bonaparte etait ici a Braunau.
- Bonaparte ici? En voila une farce! Imbecile qui ne sait pas que le Prussien s'est revolte et que l'Autrichien doit lui marcher dessus. et alors, apres qu'il l'aura rosse, il commencera la guerre avec Bonaparte. Va donc conter a d'autres qu'il est ici. Bonaparte a Braunau! On voit bien que t'es bete; ouvre donc tes oreilles, blanc-bec!
- Ah! ces diables de fourriers!. Voila la cinquieme compagnie qui tourne dans le village, et ils auront fait la soupe que nous ne serons pas encore la!
- Voyons, passe-moi une croute, que diable?
- Ne t'ai-je pas donne du tabac hier soir. hein, pas vrai? Eh bien, prends-la, ta croute. tiens!
- Si au moins on s'arretait. mais non. encore cinq verstes a trainer son estomac creux.
- Cela t'irait, dis donc, si les Allemands nous offraient leurs belles caleches: en voiture ce serait chic. hein?
- Et le peuple d'ici?. as-tu vu? ce n'est plus le meme; le Polonais, c'etait encore un sujet de l'Empereur; mais maintenant des Allemands tout le long. rien que cela.
- En avant les chanteurs!" s'ecria le capitaine, et une vingtaine de soldats sortirent des rangs.
L e tambour qui dirigeait les chants se tourna vers eux, fit un geste et entonna la chanson commencant par ces mots: "Voila la diane, voila le soleil" et finissant par ceux-ci: "Et de la gloire nous en aurons avec Kamensky notre pere." Composee en Turquie, cette chanson etait chantee aujourd'hui en Autriche; il n'y avait de change que le nom de Koutouzow, mis recemment a la place de celui de Kamensky. Apres avoir cranement enleve ces dernieres paroles, le tambour, un beau soldat, de quarante ans environ, avec des formes nerveuses, examina severement ses camarades en froncant les sourcils, pendant que ses mains, allant a droite et a gauche, semblaient lancer a terre un objet invisible. S'etant bien assure que tous le regardaient, il releva doucement ses bras et les tint pendant quelques secondes immobiles au-dessus de sa tete, comme s'il soutenait avec le plus grand soin cet objet precieux et toujours invisible. Tout a coup, le rejetant brusquement, il entonna: "Mon toit, mon cher petit toit" et une vingtaine de voix le repeterent en choeur. Un autre soldat s'elanca en avant et se mit, sans paraitre le moins du monde gene par le poids de son fourniment, a sauter et a danser a reculons devant ses camarades, en remuant ses epaules et en menacant le vide avec des cuilleres qu'il frappait entre elles en guise de castagnettes. Les autres le suivaient en mesure, d'une allure rapide. Un bruit de roues et de chevaux se fit entendre derriere eux: c'etait Koutouzow et sa suite qui revenaient en ville. Il fit un signe pour permettre aux soldats de continuer librement leur marche. Au second rang du flanc droit que rasait la haute caleche, la figure de Dologhow, le soldat aux yeux bleus, attirait l'attention: sa demarche cadencee, gracieuse et hardie a la fois, son regard assure et moqueur, jete comme un defi a ceux qui le depassaient, paraissaient les plaindre de ne point faire leur entree a pied comme lui et sa joyeuse compagnie, le sous-lieutenant de hussards, Gerkow, le meme qui s'etait amuse a imiter le general commandant le regiment, modera l'allure de son cheval pour se rapprocher de Dologhow; bien qu'il eut ete, lui aussi, du nombre des viveurs dont ce dernier avait ete le chef de file, il s'etait pourtant prudemment abstenu jusqu'a ce moment de renouer connaissance avec le disgracie: les quelques mots dits par Koutouzow lui firent changer de tactique, et feignant une veritable joie:
" Comment cela va-t-il" cher ami? lui dit-il.
- Comme tu vois," repondit froidement Dologhow.
L a chanson toujours vive et legere accompagnait d'une facon etrange la desinvolture comique de Gerkow et les reponses glaciales de son ex-camarade.
" Eh bien, t'arranges-tu avec tes chefs?
- Mais oui, pas mal; ce sont de braves gens: tu t'es donc faufile dans l'etat-major?
- J'y suis attache, je fais le service."
I ls se turent tous les deux: "Le faucon est bien lance et lance de la main droite," reprenait la chanson, et, en l'ecoutant, on se sentait involontairement plein de confiance et de resolution.
L eur conversation aurait certainement change de ton sans ce joyeux accompagnement:
" Les Autrichiens sont-ils battus? Est-ce vrai? demanda Dologhow.
- On le dit, mais qui diable peut le savoir!
- Tant mieux, repliqua brievement Dologhow, en suivant la cadence.
- Viens chez nous ce soir, veux-tu? nous aurons un pharaon!
- Vous avez donc beaucoup d'argent?
- Viens toujours!
- Impossible. J'ai fait le voeu de ne jouer ni boire jusqu'a ce que j'aie regagne mon grade.
- Eh bien, alors ce sera a la premiere affaire.
- Eh bien! alors, on verra!
- Viens tout de meme: si tu as besoin de quelque chose, l'etat-major t'aidera."
D ologhow sourit:
" Ne t'occupe pas de moi; je ne demanderai rien, je prendrai ce dont j'aurai besoin.
- Soit, c'etait seulement pour.
- C'est ca, moi aussi c'etait seulement pour.
- Adieu!
- Adieu!."
E t bien haut et bien loin: "La-bas, la-bas dans la patrie," continuait la chanson, pendant que Gerkow eperonnait son cheval; le cheval, couvert d'ecume et galopant en mesure au son de la musique, depassa la compagnie et rejoignit bientot la haute caleche.
III
A peine rentre chez lui, Koutouzow, accompagne du general autrichien, s'etait rendu tout droit dans son cabinet de travail: la il se fit donner par son aide de camp, le prince Bolkonsky, des papiers qui se rapportaient a l'etat des troupes, et des lettres qui avaient ete recues la veille, de l'archiduc Ferdinand, commandant l'armee d'avant-garde. Une carte etait etalee sur la table, devant laquelle s'assirent Koutouzow et son compagnon, un des membres du Hofkriegsrath (conseil superieur de la guerre). Tout en recevant les papiers de la main de Bolkonsky, et en lui faisant signe de rester aupres de lui, il continua la conversation en francais, en donnant a ses phrases, qu'il enoncait avec lenteur, une certaine elegance de tournure et d'inflexion, qui les rendait agreables a l'oreille; il semblait s'ecouter lui-meme avec un plaisir marque:
" Voici mon unique reponse, general: si l'affaire en question n'avait dependu que de moi, la volonte de S. M.l'Empereur Francois aurait ete aussitot accomplie et je me serais joint a l'archiduc. Veuillez croire que personnellement j'aurais depose avec joie le commandement de cette armee, ainsi que la lourde responsabilite dont je suis charge, entre les mains d'un de ces generaux, plus eclaires et plus capables que moi, dont l'Autriche fourmille; mais les circonstances enchainent souvent nos volontes."
L e sourire qui accompagnait ces derniers mots justifiait pleinement la visible incredulite de l'Autrichien. Quant a Koutouzow, assure de ne pas etre contredit en face, et c'etait la pour lui le point principal, peu lui importait le reste!
taires."
L e vieux prince recut cette lettre tres tard dans la soiree, et le lendemain matin il sortit pour faire sa promenade habituelle; morose et sombre, il n'adressa pas une parole a son homme d'affaires, ni a son jardinier, ni a l'ar
" Tout au contraire, Excellence, l'Empereur apprecie hautement ce que vous avez fait pour nos interets communs; nous trouvons seulement que la lenteur de votre marche empeche les braves troupes russes et leurs chefs de cueillir des lauriers, comme ils en ont l'habitude."
K outouzow s'inclina, ayant toujours son sourire railleur sur les levres.
" Ce n'est pas mon opinion; je suis convaincu, au contraire, en me fondant sur la lettre dont m'a honore S. A. I. l'archiduc Ferdinand, que l'armee autrichienne, commandee par un general aussi experimente que le general Mack, est en ce moment victorieuse et que vous n'avez plus besoin de notre concours."
L 'Autrichien maitrisa avec peine une explosion de colere. Cette reponse s'accordait peu, en effet, avec les bruits qui couraient sur une defaite de ses compatriotes, et cette defaite, les circonstances la rendaient d'ailleurs probable; aussi avait-elle l'air d'une mauvaise plaisanterie, et pourtant le general en chef, calme et souriant, avait le droit d'emettre ces suppositions, car la derniere lettre de Mack lui-meme parlait d'une prochaine victoire et faisait l'eloge de l'admirable position de son armee au point de vue strategique.
" Passe-moi la lettre, dit-il au prince Andre. Veuillez ecouter."
E t il lut en allemand le passage suivant:
" L'ensemble de nos forces, 70000 hommes environ, nous permet d'attaquer l'ennemi et de le battre, s'il tentait le passage du Lech. Dans le cas contraire, Ulm etant a nous, nous pouvons ainsi rester maitres des deux rives du Danube, le traverser au besoin pour lui tomber dessus, couper ses lignes de communication, repasser le fleuve plus bas, et enfin l'empecher de tourner le gros de ses forces contre nos fideles allies. Nous attendrons ainsi vaillamment le moment ou l'armee imperiale de Russie sera prete a se joindre a nous, pour faire subir a l'ennemi le sort qu'il a merite."
E n terminant cette longue phraseologie, Koutouzow poussa un soupir et releva les yeux.
" Votre Excellence n'ignore point que le sage doit toujours prevoir le pire, reprit son vis-a-vis, presse de mettre fin aux railleries pour aborder serieusement la question; il jeta malgre lui un coup d'oeil sur i'aide de camp.
- Mille excuses, general."
E t Koutouzow, l'interrompant, s'adressa au prince Andre:
" Veux-tu, mon cher, demander a Kozlovsky tous les rapports de nos espions. Voici encore deux lettres du comte Nostitz, une autre de S. A. I. l'archiduc Ferdinand, et de plus ces quelques papiers. Il s'agit de me composer de tout cela, en francais et bien proprement, un memorandum qui resumera toutes les nouvelles recues dernierement sur la marche de l'armee autrichienne, pour le presenter a Son Excellence."
L e prince Andre baissa la tete en signe d'assentiment. Il avait compris non seulement ce qui lui avait ete dit, mais aussi ce qu'on lui avait donne a entendre et, saluant les deux generaux, il sortit lentement.
I l y avait peu de temps que le prince Andre avait quitte la Russie, et cependant il etait bien change. Cette affectation de nonchalance et d'ennui, qui lui etait habituelle, avait completement disparu de toute sa personne; il semblait ne plus avoir le loisir de songer a l'impression qu'il produisait sur les autres, etant occupe d'interets reels autrement graves. Satisfait de lui-meme et de son entourage, il n'en etait que plus gai et plus bienveillant. Koutouzow, qu'il avait rejoint en Pologne, l'avait accueilli a bras ouverts, en lui promettant de ne pas l'oublier: aussi l'avait-il distingue de ses autres aides de camp, en l'emmenant a Vienne et en lui confiant des missions plus serieuses. Il avait meme adresse a son ancien camarade, le vieux prince Bolkonsky, les lignes suivantes:
" Votre fils deviendra, je le crois et je l'espere, un officier de merite, par sa fermete et le soin qu'il met a accomplir strictement ses devoirs. Je suis heureux de l'avoir aupres de moi."
P armi les officiers de l'etat-major et parmi ceux de l'armee, le prince Andre s'etait fait, comme jadis a Petersbourg, deux reputations tout a fait differentes. Les uns, la minorite, reconnaissant en lui une personnalite hors ligne et capable de grandes choses, l'exaltaient, l'ecoutaient et l'imitaient: aussi ses rapports avec ceux-la etaient-ils naturels et faciles; les autres, la majorite, ne l'aimant pas, le traitaient d'orgueilleux, d'homme froid et desagreable: avec ceux-la il avait su se poser de facon a se faire craindre et respecter. En sortant du cabinet, le prince Andre s'approcha de son camarade Kozlovsky, l'aide de camp de service, qui etait assis pres d'une fenetre, un livre a la main:
" Qu'a dit le prince? demanda ce dernier.
- Il a ordonne de composer un memorandum explicatif sur notre inaction.
- Pourquoi?"
L e prince Andre haussa les epaules.
" A-t-on des nouvelles de Mack?
- Non.
- Si la nouvelle de sa defaite etait vraie, nous l'aurions deja recue.
- Probablement."
E t le prince Andre se dirigea vers la porte de sortie; mais au meme moment elle s'ouvrit avec violence pour livrer passage a un nouvel arrivant, qui se precipita dans la chambre. C'etait un general autrichien de haute taille, avec un bandeau noir autour de la tete, et l'ordre de Marie-Therese au cou. Le prince Andre s'arreta.
" Le general en chef Koutouzow? demanda vivement l'inconnu avec un fort accent allemand et, ayant jete un rapide coup d'oeil autour de lui, il marcha droit vers la porte du cabinet.
- Le general en chef est occupe, repondit Kozlovsky, se hatant de lui barrer le chemin. Qui annoncerai-je?"
L e general autrichien, etonne de ne pas etre connu, regarda avec mepris de haut en bas le petit aide de camp.
" Le general en chef est occupe," repeta Kozlovsky sans s'emouvoir.
L a figure de l'etranger s'assombrit et ses levres tremblerent, pendant qu'il tirait de sa poche un calepin. Ayant a la hate griffonne quelques lignes, il arracha le feuillet, le lui tendit, s'approcha brusquement de la fenetre et, se laissant tomber de tout son poids sur un fauteuil, il regarda les deux jeunes gens d'un air maussade, destine, sans doute, a reprimer leur curiosite. Relevant ensuite la tete, il se redressa avec l'intention evidente de dire quelque chose, puis, faisant un mouvement, il essaya avec une feinte nonchalance de fredonner a mi-voix un refrain qui se perdit en un son inarticule. La porte du cabinet s'ouvrit, et Koutouzow parut sur le seuil. Le general a la tete bandee, se baissant comme s'il avait a eviter un danger, s'avanca au-devant de lui, en faisant quelques enjambees de ses longues jambes maigres.
" Vous voyez le malheureux Mack!" dit-il d'une voix emue.
K outouzow conserva pendant quelques secondes une complete impassibilite, puis ses traits se detendirent, les plis de son front s'effacerent; il le salua respectueusement et, le laissant passer devant lui, le suivit et referma la porte. Le bruit qui s'etait repandu de la defaite des Autrichiens et de la reddition de l'armee sous les murs d'Ulm, se trouvait donc confirme.
U ne demi-heure plus tard, des aides de camp envoyes dans toutes les directions portaient des ordres qui devaient dans un prochain delai tirer l'armee russe de son inaction et la faire marcher a la rencontre de l'ennemi.
L e prince Andre etait un de ces rares officiers d'etat-major pour lesquels tout l'interet se concentre sur l'ensemble des operations militaires. La presence de Mack et les details de son desastre lui avaient fait comprendre que l'armee russe etait dans une situation critique, et que la premiere moitie de la campagne etait perdue. Il se representait le role echu aux troupes russes et celui qu'il allait jouer lui-meme, et il ne pouvait s'empecher de ressentir une emotion joyeuse en songeant que l'orgueilleuse Autriche etait humiliee et qu'avant une semaine il prendrait part a un engagement inevitable entre les Francais et les Russes, le premier qui aurait eu lieu depuis Souvorow. Cependant il craignait que le genie de Bonaparte ne fut plus fort que tout l'heroisme de ses adversaires, et, d'un autre cote, il ne pouvait admettre que son heros subit un echec.
S urexcite par le travail de sa pensee, le prince Andre retourna chez lui pour ecrire a son pere sa lettre quotidienne. Chemin faisant, il rencontra son compagnon de chambre, Nesvitsky, et le moqueur Gerkow, qui riaient tous deux aux eclats.
" Pourquoi es-tu si sombre? lui demanda Nesvitsky, a la vue de sa figure pale et de ses yeux animes.
- Il n'y a pas de quoi etre gai," repliqua Bolkonsky.
A u moment ou ils s'abordaient ainsi, ils virent paraitre au fond du corridor un membre du Hofkriegsrath et le general autrichien Strauch, attache a l'etat-major de Koutouzow avec mission de veiller a la fourniture des vivres destines a l'armee russe; ces deux personnages etaient arrives de la veille. La largeur du corridor permettait aux trois jeunes officiers de ne pas se deranger pour les laisser passer, mais Gerkow, repoussant Nesvitsky, s'ecria d'une voix haletante:
" Ils viennent. ils viennent!. de grace, faites place!"
L es deux generaux semblaient vouloir eviter toute marque de respect, lorsque Gerkow, sur la figure duquel s'epanouit un large sourire de niaise satisfaction, fit un pas en avant.
" Excellence, dit-il en allemand et en s'adressant a l'Autrichien, j'ai l'honneur de vous offrir mes felicitations."
E t il inclina la tete, en jetant gauchement l'un apres l'autre ses pieds en arriere, comme un enfant qui apprend a danser. Le membre du Hofkriegsrath prit un air severe, mais, frappe de la franchise de ce gros et bete sourire, il ne put lui refuser un moment d'attention.
" J'ai l'honneur, reprit Gerkow, de vous offrir mes felicitations; le general Mack est arrive en bonne sante, sauf un leger coup ici," ajouta-t-il, en portant d'un air radieux la main a sa tete. Le general fronca les sourcils et se detourna:
" Dieu, quel imbecile!" s'ecria-t-il en continuant son chemin.
N esvitsky enchante entoura de ses bras le prince Andre: celui-ci, dont la paleur avait encore augmente, le repoussa durement d'un air fache et se tourna vers Gerkow. Le sentiment d'irritation cause par la vue de Mack, par les nouvelles qu'il avait apportees, par ses propres reflexions sur la situation de l'armee russe, venait enfin de trouver une issue en face de la plaisanterie deplacee de ce dernier.
" S'il vous est agreable, monsieur, - lui dit-il d'une voix tranchante, tandis que son menton tremblait legerement, - de poser pour le bouffon, je ne puis certainement pas vous en empecher, mais je vous avertis que, si vous vous permettez de recommencer vos sottes faceties en ma presence, je vous apprendrai comment il faut se conduire."
N esvitsky et Gerkow, stupefaits de cette sortie, ouvrirent de grands yeux et se regarderent en silence.
" Mais quoi? je l'ai felicite, voila tout, dit Gerkow.
- Je ne plaisante pas, taisez-vous, s'ecria Bolkonsky, et, prenant le bras de Nesvitsky, il s'eloigna de Gerkow, qui ne trouvait rien a repondre.
- Voyons, qu'est-ce qui t'arrive? dit Nesvitsky avec l'intention de le calmer.
- Comment! ce qui m'arrive? tu ne comprends donc pas! Ou bien nous sommes des officiers au service de notre Empereur et de notre patrie, qui se rejouissent des succes et pleurent sur les defaites, ou bien nous sommes des laquais qui n'ont rien a voir dans les affaires de leurs maitres. Quarante mille hommes massacres, l'armee de nos allies detruite. et vous trouvez la le mot pour rire! s'ecria le prince Andre emu, comme si cette derniere phrase, dite en francais, donnait plus de poids a son opinion. C'est bon pour un garcon de rien comme cet individu, dont vous avez fait votre ami, mais pas pour vous, pas pour vous! Des gamins seuls peuvent s'amuser ainsi!."
A yant remarque que Gerkow pouvait l'entendre, il attendit pour voir s'il repliquerait, mais le lieutenant tourna sur ses talons et sortit du corridor.
IV
L e regiment de hussards de Pavlograd campait a deux milles de Braunau. L'escadron dans lequel Nicolas Rostow etait "junker" etait loge dans le village de Saltzeneck, dont la plus belle maison avait ete reservee au chef d'escadron, capitaine Denissow, connu dans toute la division de cavalerie sous le nom de "Vaska Denissow".
D epuis que le "junker" Rostow avait rejoint son regiment en Pologne, il avait toujours partage le logement du chef d'escadron. Ce jour-la meme, le 8 octobre, pendant qu'au quartier general tout etait sens dessus dessous, a cause de la defaite de Mack, l'escadron continuait tout doucement sa vie de bivouac. Denissow, qui avait joue et perdu toute la nuit, n'etait pas encore rentre au moment ou Rostow, en uniforme de junker, revenait a cheval, de bon matin, de la distribution de fourrage; s'arretant au perron, il rejeta vivement sa jambe en arriere avec, un mouvement plein de jeunesse, et, restant une seconde le pied sur l'etrier, comme s'il se separait a regret de sa monture, il sauta a terre et appela le planton qui se precipitait deja pour tenir son cheval:
" Ah! Bonedareneko, promene-le, veux-tu, dit-il en s'adressant au hussard avec cette affabilite familiere et gaie habituelle aux bonnes natures lorsqu'elles se sentent heureuses.
- Entendu, Votre Excellence, repondit le Petit-Russien en secouant la tete avec bonne humeur.
- Fais attention, promene-le bien."
U n autre hussard s'etait egalement elance vers le cheval, mais Bonedareneko avait aussitot saisi le bridon; on voyait que le "junker" payait bien et qu'il etait avantageux de le servir.
R ostow caressa doucement sa bete et s'arreta sur le perron pour la regarder.
" Bravo, quel cheval cela fera!" se dit-il en lui-meme, et, relevant son sabre, il monta rapidement les quelques marches en faisant sonner ses eperons.
L 'Allemand proprietaire de la maison se montra, en camisole de laine et en bonnet de coton, a la porte de l'etable, ou il remuait le fumier avec une fourche.
S a figure s'eclaira d'un bon sourire a la vue de Rostow.
" Bonjour, bonjour, lui dit-il, en rendant son salut au jeune homme avec un plaisir evident.
- Deja a l'ouvrage, lui dit Rostow, souriant a son tour, hourra pour l'Autriche, hourra pour les Russes, hourra pour l'empereur Alexandre!" ajouta-t-il en repetant les exclamations favorites de l'Allemand.
C elui-ci s'avanca en riant, jeta en l'air son bonnet de coton et s'ecria:
" Hourra pour toute la terre!"
R ostow repeta son hourra, et cependant il n'y avait aucun motif de se rejouir d'une facon aussi extraordinaire, ni pour l'Allemand qui nettoyait son etable, ni pour Rostow qui etait alle chercher du foin avec son peloton. Apres qu'ils eurent ainsi donne un libre cours a leurs sentiments patriotiques et fraternels, le vieux bonhomme retourna a son ouvrage, et le jeune junker rentra chez lui.
" Ou est ton maitre? demanda-t-il a Lavrouchka, le domestique de Denissow, ruse coquin et connu pour tel de tout le regiment.
- Il n'est pas encore rentre depuis hier au soir; il aura probablement perdu, repondit Lavrouchka, car je le connais bien: quand il gagne, il revient de bonne heure pour s'en vanter; s'il ne revient pas de toute la nuit, c'est qu'il est en deroute, et alors il est d'une humeur de chien. Faut-il vous servir le cafe?
- Oui, donne-le et promptement."
D ix minutes plus tard, Lavrouchka apportait le cafe:
" Il vient, il vient! gare la bombe!"
R ostow apercut effectivement Denissow qui rentrait. C'etait un petit homme, a la figure enluminee, aux yeux noirs et brillants, aux cheveux noirs et a la moustache en desordre. Son dolman etait degrafe, son large pantalon tenait a peine et son shako froisse descendait sur sa nuque. Sombre et soucieux, il s'approchait la tete basse.
" Lavrouchka! s'ecria-t-il avec colere et en grasseyant. Voyons, idiot, ote-moi cela.
- Mais puisque je vous l'ote!
- Ah! te voila leve! dit Denissow, en entrant dans la chambre.
- Il y a beau temps. j'ai deja ete au fourrage et j'ai vu Fraulein Mathilde.
- Ah! Ah! Et moi, mon cher, je me suis enfonce, comme une triple buse. Une mauvaise chance du diable! Elle a commence apres ton depart. He! du the!" cria-t-il d'un air renfrogne.
P uis, grimacant un sourire qui laissa voir ses dents petites et fortes, il passa ses doigts dans ses cheveux en broussailles.
" C'est le diable qui m'a envoye chez ce Rat (c'etait le surnom donne a l'officier). Figure-toi. pas une carte, pas une!."
E t Denissow, laissant tomber le feu de sa pipe, la jeta avec violence sur le plancher, ou elle se brisa en mille morceaux. Apres avoir reflechi une demi-seconde en regardant gaiement Rostow de ses yeux noirs et brillants:
" Si au moins il y avait des femmes, passe encore, mais il n'y a rien a faire, excepte boire!. Quand donc se battra-t-on?. He, qui est la? ajouta-t-il, en entendant derriere la porte un bruit de grosses bottes et d'eperons, accompagne d'une petite toux respectueuse.
- Le marechal des logis!" annonca Lavrouchka. Denissow s'assombrit encore plus.
" ca va mal, dit-il, en jetant a Rostow sa bourse qui contenait quelques pieces d'or. Compte, je t'en prie, mon ami, ce qui me reste, et cache ma bourse sous mon oreiller."
I l sortit.
R ostow s'amusa a mettre en piles egales les pieces d'or de differente valeur et a les compter machinalement, pendant que la voix de Denissow se faisait entendre dans la piece voisine:
" Ah! Telianine, bonjour; je me suis enfonce hier!
- Chez qui?
- Chez Bykow.
- Chez le Rat, je le sais," dit une autre voix flutee.
E t le lieutenant Telianine, petit officier du meme escadron, entra au meme moment dans la chambre ou se trouvait Rostow. Celui-ci, jetant la bourse sous l'oreiller, serra la main moite qui lui etait tendue. Telianine avait ete renvoye de la garde peu temps avant la campagne; sa conduite etait maintenant exempte de tout reproche, et cependant il n'etait pas aime. Rostow surtout ne pouvait ni surmonter ni cacher l'antipathie involontaire qu'il lui inspirait.
" Eh bien, jeune cavalier, etes-vous content de mon petit Corbeau?" (c'etait le nom du cheval vendu a Rostow). Le lieutenant ne regardait jamais en face la personne a laquelle il parlait, et ses yeux allaient sans cesse d'un objet a un autre.
" Je vous ai vu le monter ce matin.
- Mais il n'a rien de particulier, c'est un bon cheval, repondit Rostow, qui savait fort bien que cette bete payee sept cents roubles n'en valait pas la moitie. Il boite un peu de la jambe gauche de devant.
- C'est le sabot qui se sera fendu: ce n'est rien, je vous apprendrai a y mettre un rivet.
- Oui, apprenez-le-moi.
- Oh! c'est bien facile, ce n'est pas un secret; quant au cheval, vous m'en remercierez.
- Je vais le faire amener," dit aussitot Rostow pour se debarrasser de Telianine.
E t il sortit.
D enissow, assis par terre dans la piece d'entree, les jambes croisees, la pipe a la bouche, ecoutait le rapport du marechal des logis. A la vue de Rostow, il fit une grimace, en lui indiquant du doigt par-dessus son epaule, avec une expression de degout, la chambre ou etait Telianine:
" Je n'aime pas ce garcon-la," dit-il sans s'inquieter de la presence de son subordonne.
R ostow haussa les epaules comme pour dire:
" Moi non plus, mais qu'y faire?"
E t, ayant donne ses ordres, il retourna aupres de l'officier, qui etait nonchalamment occupe a frotter ses petites mains blanches:
" Et dire qu'il existe des figures aussi antipathiques!" pensa Rostow.
" Eh bien, avez-vous fait amener le cheval? demanda Telianine, en se levant et en jetant autour de lui un regard indifferent.
- Oui, a l'instant.
- C'est bien. je n'etais entre que pour demander a Denissow s'il avait recu l'ordre du jour d'hier; l'avez-vous recu, Denissow?
- Non, pas encore; ou allez-vous?
- Mais je vais aller montrer a ce jeune homme comment on ferre un cheval."
I ls entrerent dans l'ecurie, et, sa besogne faite, le lieutenant retourna chez lui.
D enissow, assis a une table sur laquelle on avait pose une bouteille d'eau-de-vie et un saucisson, etait en train d'ecrire. Sa plume criait et crachait sur le papier. Quand Rostow entra, il le regarda d'un air sombre:
" C'est a elle que j'ecris."
E t, s'accoudant sur la table sans lacher sa plume, comme s'il saisissait avec joie l'occasion de dire tout haut ce qu'il voulait mettre par ecrit, il lui detailla le contenu de son epitre:
" Vois-tu, mon ami, on ne vit pas, on dort quand on n'a pas un amour dans le coeur. Nous sommes les enfants de la poussiere, mais, lorsqu'on aime, on devient Dieu, on devient pur comme au premier jour de la creation!. Qui va la? Envoie-le au diable, je n'ai pas le temps!"
M ais Lavrouchka s'approcha de lui sans se deconcerter:
" Ce n'est personne, c'est le marechal des logis a qui vous avez dit de venir chercher l'argent."
D enissow fit un geste d'impatience aussitot reprime:
" Mauvaise affaire, grommela-t-il. Dis donc, Rostow, combien y a-t-il dans ma bourse?
- Sept pieces neuves et trois vieilles.
- Ah! mauvaise affaire! Que fais-tu la plante comme une borne? Va chercher le marechal des logis!
- Denissow, je t'en prie, s'ecria Rostow en rougissant, prends de mon argent, tu sais que j'en ai.
- Je n'aime pas a emprunter aux amis. Non, je n'aime pas cela.
- Si tu ne me traites pas en camarade, tu m'offenseras serieusement; j'en ai, je t'assure, repeta Rostow.
- Mais non, je te le repete."
D enissow s'approcha du lit pour retirer sa bourse de dessous l'oreiller:
" Ou l'as-tu cachee?
- Sous le dernier oreiller.
- Elle n'y est pas!."
E t Denissow jeta les deux oreillers par terre.
" C'est vraiment inoui!
- Tu l'auras fait tomber, attends, dit Rostow, en secouant les oreillers a son tour et en rejetant egalement de cote la couverture. Pas de bourse!. Aurais-je donc oublie? Mais non, puisque j'ai meme pense que tu la gardais sous ta tete comme un tresor. Je l'ai bien mise la pourtant; ou est-elle donc? ajouta-t-il en se tournant vers Lavrouchka.
- Elle doit etre la ou vous l'avez laissee, car je ne suis pas entre!
- Et je te dis qu'elle n'y est pas.
- C'est toujours la meme histoire. vous oubliez toujours ou vous mettez les choses. regardez dans vos poches.
- Mais non, te dis-je, puisque j'ai pense au tresor. je me rappelle tres bien que je l'ai mise la."
L avrouchka defit entierement le lit, regarda partout, fureta dans tous les coins, et s'arreta au beau milieu de la chambre, en etendant les bras avec stupefaction. Denissow, qui avait suivi tous ses mouvements en silence, se tourna a ce geste vers Rostow:
" Voyons, Rostow, cesse de plaisanter!"
R ostow, en sentant peser sur lui le regard de son ami, releva les yeux et les baissa aussitot. Son visage devint pourpre et la respiration lui manqua.
" Il n'y a eu ici que le lieutenant et vous deux, donc elle doit y etre! dit Lavrouchka.
- Eh bien, alors, poupee du diable, remue-toi. cherche, s'ecria Denissow devenu cramoisi, et le menacant du poing: il, faut qu'elle se trouve, sans cela je te cravacherai. je vous cravacherai tous!."
R ostow boutonna sa veste, agrafa son ceinturon et prit sa casquette.
" Trouve-la, te dis-je, continuait Denissow en secouant son domestique et en le poussant violemment contre la muraille.
- Laisse-le, Denissow, je sais qui l'a prise."
E t Rostow se dirigea vers la porte, les yeux toujours baisses. Denissow, ayant subitement compris son allusion, s'arreta et lui saisit la main:
" Quelle betise! s'ecria-t-il si fortement que les veines de son cou et de son front se tendirent comme des cordes. Tu deviens fou, je crois. la bourse est ici, j'ecorcherai vif ce miserable et elle se retrouvera.
- Je sais qui l'a prise, repeta Rostow d'une voix etranglee.
- Et moi, je te defends." s'ecria Denissow.
M ais Rostow s'arracha avec colere a son etreinte.
" Tu ne comprends donc pas, lui dit-il, en le regardant droit et ferme dans les yeux, tu ne comprends donc pas ce que tu me dis? Il n'y avait que moi ici; donc, si ce n'est pas l'autre, c'est. et il se precipita hors de la chambre sans achever sa phrase.
- Ah! que le diable t'emporte, toi et tout le reste!"
C e furent les dernieres paroles qui arriverent aux oreilles de Rostow; peu d'instants apres il entrait dans le logement de Telianine.
" Mon maitre n'est pas a la maison, lui dit le domestique, il est alle a l'etat-major. Est-il arrive quelque chose? ajouta-t-il, en remarquant la figure bouleversee du junker.
- Non, rien!
- Vous l'avez manque de peu."
S ans rentrer chez lui, Rostow monta a cheval et se rendit a l'etat-major, qui etait etabli a trois verstes de Saltzeneck; il y avait la un petit "traktir" ou se reunissaient les officiers. Arrive devant la porte, il y vit attache le cheval de Telianine; le jeune officier etait attable dans la chambre du fond devant un plat de saucisses et une bouteille de vin.
" Ah! vous voila aussi, jeune adolescent, dit-il en souriant et en elevant ses sourcils.
- Oui," dit Rostow avec effort, et il s'assit a une table voisine, a cote de deux Allemands et d'un officier russe.
T ous gardaient le silence, on n'entendait que le cliquetis des couteaux. Ayant fini de dejeuner, le lieutenant tira de sa poche une longue bourse, en fit glisser les coulants de ses petits doigts blancs et recourbes a la poulaine, y prit une piece d'or et la tendit au garcon.
" Depechez-vous, dit-il.
- Permettez-moi d'examiner cette bourse," murmura Rostow en s'approchant.
T elianine, dont les yeux, comme d'habitude, ne se fixaient nulle part, la lui passa.
" Elle est jolie, n'est-ce pas? dit-il en palissant legerement. voyez, jeune homme."
L e regard de Rostow se porta alternativement sur la bourse et sur le lieutenant.
" Tout cela restera a Vienne, si nous y arrivons, car ici, dans ces vilains petits trous, on ne peut guere depenser son argent, ajouta-t-il avec une gaiete forcee. Rendez-la-moi, je m'en vais."
R ostow se taisait.
" Eh bien, et vous, vous allez dejeuner? On mange assez bien ici, mais, voyons, rendez-la-moi donc."
E t il etendit la main pour prendre la bourse.
L e junker la lacha et le lieutenant la glissa doucement dans la poche de son pantalon; il releva ses sourcils avec negligence, et sa bouche s'entr'ouvrit comme pour dire: "Oui, c'est ma bourse; elle rentre dans ma poche, c'est tout simple, et personne n'a rien a y voir."
" Eh bien, dit-il, et leurs regards se croiserent en se lancant des eclairs.
- Venez par ici, et Rostow entraina Telianine vers la fenetre. Cet argent est a Denissow, vous l'avez pris! lui souffla-t-il a l'oreille.
- Quoi? comment. vous osez?" Mais dans ces paroles entrecoupees on sentait qu'il n'y avait plus qu'un appel desespere, une demande de pardon; les derniers doutes, dont le poids terrible n'avait cesse d'oppresser le coeur de Rostow, se dissiperent aussitot.
I l en ressentit une grande joie et en meme temps une immense compassion pour ce malheureux.
" Il y a du monde ici, Dieu sait ce que l'on pourrait supposer, murmura Telianine en prenant sa casquette et en se dirigeant vers une autre chambre qui etait vide.
- Il faut nous expliquer: je le savais et je puis le prouver," repliqua Rostow, decide a aller jusqu'au bout.
L e visage pale et terrifie du coupable tressaillit; ses yeux allaient toujours de droite et de gauche, mais sans quitter le plancher et sans oser se porter plus haut. Quelques sons rauques et inarticules s'echapperent de sa poitrine.
" Je vous en supplie, comte, ne me perdez pas, voici l'argent, prenez-le. mon pere est vieux, ma mere."
E t il jeta la bourse sur la table.
R ostow s'en empara et marcha vers la porte sans le regarder; arrive sur le seuil, il se retourna et revint sur ses pas.
" Mon Dieu, lui dit-il avec angoisse et les yeux humides, comment avez-vous pu faire cela?
- Comte!."
E t Telianine s'approcha du junker.
" Ne me touchez pas, s'ecria impetueusement Rostow en se reculant; si vous en avez besoin, eh bien, tenez, prenez-la." Et, lui jetant la bourse, il disparut en courant.
V
L e soir meme, une conversation animee avait lieu, dans le logement de Denissow, entre les officiers de l'escadron.
" Je vous repete que vous devez presenter vos excuses au colonel, disait le capitaine en second, Kirstein; le capitaine Kirstein avait des cheveux grisonnants, d'enormes moustaches, des traits accentues, un visage ride; redevenu deux fois simple soldat pour affaires d'honneur, il avait toujours su reconquerir son rang.
- Je ne permettrai a personne de dire que je mens, s'ecria Rostow, le visage enflamme et tremblant d'emotion. Il m'a dit que j'en avais menti, a quoi je lui ai repondu que c'etait lui qui en avait menti. Cela en restera la!. On peut me mettre de service tous les jours et me flanquer aux arrets, mais quant a des excuses, c'est autre chose, car si le colonel juge indigne de lui de me donner satisfaction, alors.
- Mais voyons, ecoutez-moi, dit Kirstein en l'interrompant de sa voix de basse, et il lissait avec calme ses longues moustaches. Vous lui avez dit, en presence de plusieurs officiers, qu'un de leurs camarades avait vole?
- Ce n'est pas ma faute si la conversation a eu lieu devant temoins. J'ai peut-etre eu tort, mais je ne suis point un diplomate; c'est pour cela que je suis entre dans les hussards, persuade qu'ici toutes ces finesses etaient inutiles, et la-dessus il me lance un dementi a la figure. Eh bien. qu'il me donne satisfaction!
- Tout cela est fort bien, personne ne doute de votre courage, mais la n'est pas la question. Demandez plutot a Denissow s'il est admissible que vous, un "junker", vous puissiez demander satisfaction au chef de votre regiment?"
D enissow mordillait sa moustache d'un air sombre, sans prendre part a la discussion; mais a la question de Kirstein il secoua negativement la tete.
" Vous parlez de cette vilenie au colonel devant des officiers?. Bogdanitch a eu parfaitement raison de vous rappeler a l'ordre.
- Il ne m'a pas rappele a l'ordre, il a pretendu que je ne disais pas la verite.
- C'est ca, et vous lui avez repondu des betises. vous lui devez donc des excuses.
- Pas le moins du monde.
- Je ne m'attendais pas a cela de vous, reprit gravement le capitaine en second, car vous etes coupable non seulement envers lui, mais envers tout le regiment. Si au moins vous aviez reflechi, si vous aviez pris conseil avant d'agir, mais non, vous avez eclate, et cela devant les officiers. Que restait-il a faire au colonel? a mettre l'accuse en jugement; c'etait imprimer une tache a son regiment et le couvrir de honte pour un miserable. Ce serait juste selon vous, mais cela nous deplait a nous, et Bogdanitch est un brave de vous avoir puni. Vous en etes outre, mais c'est votre faute, vous l'avez cherche, et maintenant qu'on tache d'etouffer l'affaire, vous continuez a l'ebruiter. et votre amour-propre vous empeche d'offrir vos excuses a un vieux et honorable militaire comme notre colonel. Peu vous importe, n'est-ce pas? Cela vous est bien egal de deshonorer le regiment! - et la voix de Kirstein trembla legerement - a vous qui n'y passerez peut-etre qu'une annee et qui demain pouvez etre nomme aide de camp? Mais cela ne nous est pas indifferent a nous, que l'on dise qu'il y a des voleurs dans le regiment de Pavlograd; n'est-ce pas, Denissow?"
D enissow, silencieux et immobile, lancait de temps en temps un coup d'oeil a Rostow.
" Nous autres vieux soldats, qui avons grandi avec le regiment et qui esperons y mourir, son honneur nous tient au coeur, et Bogdanitch le sait bien. C'est mal, c'est mal; fachez-vous si vous voulez, je n'ai jamais mache la verite a personne.
- Il a raison, que diable, s'ecria Denissow. eh bien, Rostow, eh bien!."
R ostow, rougissant et palissant tour a tour, portait ses regards de l'un a l'autre:
" Non, messieurs, non, ne pensez pas. ne me croyez pas capable de. l'honneur du regiment m'est aussi cher. et je le prouverai. et l'honneur du drapeau aussi. Eh bien, oui, j'ai eu tort, completement tort, que vous faut-il encore?"
E t ses yeux se mouillerent de larmes.
" Tres bien, comte, s'ecria Kirstein en se levant et en lui tapant sur l'epaule avec sa large main.
- Je te le disais bien, dit Denissow, c'est un brave coeur.
- Oui, c'est bien, tres bien, comte, repeta le vieux militaire, en honorant le "junker" de son titre, en reconnaissance de son aveu. Allons, allons, faites vos excuses, Excellence.
- Messieurs, je ferai tout ce que vous voudrez. personne ne m'entendra plus prononcer un mot la-dessus; mais quant a faire mes excuses, cela m'est impossible, je vous le jure: j'aurais l'air d'un petit garcon qui demande pardon."
D enissow partit d'un eclat de rire.
" Tant pis pour vous! Bogdanitch est rancunier; vous payerez cher votre obstination.
- Je vous le jure, ce n'est pas de l'obstination, je ne puis pas vous expliquer ce que j'eprouve. je ne le puis pas.
- Eh bien, comme il vous plaira! Et ou est-il, ce miserable? ou s'est-il cache? demanda Kirstein, en se tournant vers Denissow.
- Il fait le malade, on le portera malade dans l'ordre du jour de demain.
- Oui, c'est une maladie: impossible de comprendre cela autrement.
- Maladie ou non, je lui conseille de ne pas me tomber sous la main, je le tuerais," s'ecria Denissow avec fureur.
E n ce moment Gerkow entra.
" Toi! dirent les officiers.
- En marche, messieurs! Mack s'est rendu prisonnier avec toute son armee.
- Quel canard!
- Je l'ai vu, vu de mes propres yeux.
- Comment, tu as vu Mack vivant, en chair et en os?
- En marche! en marche! vite une bouteille pour la nouvelle qu'il apporte! Comment es-tu tombe ici?
- On m'a de nouveau renvoye au regiment a cause de ce diable de Mack. Le general autrichien s'est plaint de ce que je l'avais felicite de l'arrivee de son superieur. Qu'as-tu donc, Rostow, on dirait que tu sors du bain?
- Ah! mon cher, c'est un tel gachis ici depuis deux jours!"
L 'aide de camp du regiment entra et confirma les paroles de Gerkow.
L e regiment devait se mettre en marche le lendemain:
" En marche, messieurs! Dieu merci, plus d'inaction!"
VI
K outouzow s'etait replie sur Vienne, en detruisant derriere lui les ponts sur l'Inn, a Braunau, et sur la Traun, a Lintz. Pendant la journee du 23 octobre, les troupes passaient la riviere Enns. Les fourgons de bagages, l'artillerie, les colonnes de troupes traversaient la ville en defilant des deux cotes du pont. Il faisait un temps d'automne doux et pluvieux. Le vaste horizon qui se deroulait a la vue, des hauteurs ou etaient placees les batteries russes pour la defense du pont, tantot se derobait derriere un rideau de pluie fine et legere qui rayait l'atmosphere de lignes obliques, tantot s'elargissait lorsqu'un rayon de soleil illuminait au loin tous les objets, en leur pretant l'eclat du vernis. La petite ville avec ses blanches maisonnettes aux toits rouges, sa cathedrale et son pont, des deux cotes duquel se deversait en masses serrees l'armee russe, etait situee au pied des collines. Au tournant du Danube, a l'embouchure de l'Enns, on apercevait des barques, une ile, un chateau avec son parc, entoures des eaux reunies des deux fleuves, et, sur la rive gauche et rocheuse du Danube, s'etendaient dans le lointain mysterieux des montagnes verdoyantes, aux defiles bleuatres, couvertes d'une foret de pins a l'aspect sauvage et impenetrable, derriere laquelle s'elancaient les tours d'un couvent, et bien loin, sur la hauteur, on entrevoyait les patrouilles ennemies. En avant de la batterie, le general commandant l'arriere-garde, accompagne d'un officier de l'etat-major, examinait le terrain a l'aide d'une longue-vue; a quelques pas de lui, assis sur l'affut d'un canon, Nesvitsky, envoye a l'arriere-garde par le general en chef, faisait a ses camarades les honneurs de ses petits pates arroses de veritable Doppel-Kummel. Le cosaque qui le suivait lui presentait le flacon et la cantine, pendant que les officiers l'entouraient gaiement, les uns a genoux, les autres assis a la turque sur l'herbe mouillee.
" Pas bete ce prince autrichien qui s'est construit ici un chateau! Quel charmant endroit! Eh bien, messieurs, vous ne mangez plus!
- Mille remerciements, prince, repondit l'un d'eux, qui trouvait un plaisir extreme a causer avec un aussi gros bonnet de l'etat-major.
- Le site est ravissant: nous avons cotoye le parc et apercu deux cerfs, et quel beau chateau!
- Voyez, prince, dit un autre qui, se faisant scrupule d'avaler encore un petit pate, detourna son interet sur le paysage: voyez, nos fantassins s'y sont deja introduits; tenez, la-bas derriere le village, sur cette petite prairie, il y en a trois qui trainent quelque chose. Ils l'auront bien vite nettoye, ce chateau! ajouta-t-il avec un sourire d'approbation.
- Oui, oui, dit Nesvitsky, en introduisant un petit pate dans sa grande et belle bouche aux levres humides. Quant a moi, j'aurais desire penetrer la dedans, continua-t-il en indiquant les hautes tours du couvent situe sur la montagne, et ses yeux brillerent en se fermant a demi.
- Ne serait-ce pas charmant, avouez-le, messieurs?. Pour effrayer ces nonnettes, j'aurais, ma foi, donne cinq ans de ma vie. des Italiennes, dit-on, et il y en a de jolies.
- D'autant plus qu'elles s'ennuient a mourir," ajouta un officier plus hardi que les autres.
P endant ce temps, l'officier de l'etat-major indiquait quelque chose au general, qui l'examinait avec sa longue-vue.
" C'est ca, c'est ca! repondit le general d'un ton de mauvaise humeur, en abaissant sa lorgnette et en haussant les epaules. Ils vont tirer sur les notres!. Comme ils trainent!"
A l'oeil nu, on distinguait de l'autre cote une batterie ennemie, de laquelle s'echappait une legere fumee d'un blanc de lait, puis on entendit un bruit sourd et l'on vit nos troupes hater le pas au passage de la riviere. Nesvitsky se leva en s'eventant, et s'approcha du general, le sourire sur les levres.
" Votre Excellence ne voudrait-elle pas manger un morceau?
- Cela ne va pas, dit le general sans repondre a son invitation, les notres sont en retard.
- Faut-il y courir, Excellence?
- Oui, allez-y, je vous prie."
E t le general lui repeta l'ordre qui avait deja ete donne:
" Vous direz aux hussards de passer les derniers, de bruler le pont, comme je l'ai ordonne, et de s'assurer si les matieres inflammables sont bien placees.
- Tres bien, repondit Nesvitsky; - alors il fit signe au cosaque de lui amener son cheval et de ranger sa cantine, et hissa legerement son gros corps en selle. - Ma parole, j'irai voir, en passant, les nonnettes, dit-il aux officiers, en lancant son cheval sur le sentier sinueux qui se deroulait au flanc de la montagne.
- Voyons, capitaine, dit le general, en s'adressant a l'artilleur, tirez, le hasard dirigera vos coups. amusez-vous un peu!
- Les servants a leurs pieces! commanda l'officier, et, un instant apres, les artilleurs quitterent gaiement leurs feux de bivouac pour courir aux canons et les charger.
" Nd1!."
E t le Nd1 s'elanca cranement dans l'espace!
U n son metallique et assourdissant retentit: la grenade, en sifflant, vola par-dessus les tetes des notres et alla tomber bien en avant de l'ennemi; un leger nuage de fumee indiqua l'endroit de la chute et de l'explosion. Officiers et soldats s'etaient reveilles a ce bruit, et tous suivirent avec interet la marche de nos troupes au bas de la montagne, et celle de l'ennemi qui avancait. Tout se voyait distinctement. Le son repercute de ce coup solitaire et les rayons brillants du soleil, dechirant son voile de nuages, se fondirent en une seule et meme impression d'entrain et de vie.
VII
D eux boulets ennemis avaient passe par-dessus le pont, et sur le pont il y avait foule. Tout au milieu, appuye contre la balustrade, se tenait le prince Nesvitsky, riant et regardant son cosaque qui tenait les deux chevaux un peu en arriere de lui. A peine faisait-il un pas en avant, que les soldats et les chariots le repoussaient contre le parapet, et il se remettait a sourire.
" Eh! la-bas, camarade, disait le cosaque a un soldat qui conduisait un fourgon, et refoulait l'infanterie massee autour de ses roues. Eh! la-bas, attends donc, laisse passer le general!"
M ais le soldat du train, sans faire la moindre attention au titre de general, criait contre les hommes qui lui barraient la route:
" Eh! pays, tire a gauche, gare!."
M ais les "pays", epaule contre epaule, leurs baionnettes s'entrechoquant, continuaient a marcher en masse compacte. En regardant au-dessous de lui, le prince Nesvitsky pouvait apercevoir les petites vagues, rapides et clapotantes de l'Enns, qui, courant l'une sur l'autre, se confondaient, blanches d'ecume, en se brisant sous l'arche du pont. En regardant autour de lui, il voyait se succeder des vagues vivantes de soldats semblables a celles d'en bas, des vagues de shakos recouverts de leurs fourreaux, de sacs, de fusils aux longues baionnettes, de visages aux pommettes saillantes, aux joues creuses, a l'expression insouciante et fatiguee, et de pieds en mouvement foulant les planches boueuses du pont. Parfois, un officier en manteau se frayait un passage a travers ces ondes uniformes, comme un jet de la blanche ecume qui courait sur les eaux de l'Enns. Parfois les ondes de l'infanterie entrainaient avec elles un hussard a pied, un domestique militaire, un habitant de la ville, comme de legers morceaux de bois emportes par le courant; parfois encore, un fourgon d'officier ou de compagnie, recouvert de cuir de haut en bas, voguait majestueusement, soutenu par la vague humaine comme une poutre descendant la riviere.
" Voila!. c'est comme une digue rompue! dit le cosaque, sans pouvoir avancer.
- Dites donc, y en a-t-il encore beaucoup a passer?
- Un million moins un, repondit un loustic de belle humeur, clignant de l'oeil et en le frolant de sa capote dechiree. Apres lui venait un vieux soldat, a l'air sombre, qui disait a son camarade:
" A present qu'il (l'ennemi) va chauffer le pont, on ne pensera plus a se gratter!."
E t les soldats passaient, et a leur suite venait un fourgon avec un domestique militaire qui fouillait sous la bache en criant:
" Ou diable a-t-on fourre le tournevis?."
E t celui-la aussi passait son chemin. Puis venaient des soldats en gaiete, qui avaient quelques gouttes d'eau-de-vie sur la conscience:
" Comme il lui a bien applique sa crosse droit dans les dents, le cher homme! disait en ricanant l'un d'eux qui gesticulait, la capote relevee.
- C'est bien fait pour ce doux jambon!" repondit l'autre en riant.
E t ils passerent, en sorte que Nesvitsky ne sut jamais qui avait recu le coup de crosse, ni a qui s'adressait l'epithete de "doux jambon".
" Qu'est-ce qu'ils ont a se depecher? Parce qu'il a tire un coup a poudre, ils s'imaginent qu'ils vont tous tomber, grommelait un sous-officier.
- Quand le boulet a siffle a mes oreilles, alors, sais-tu, vieux pere, j'en ai perdu la respiration. Quelle frayeur, vrai Dieu! disait un jeune soldat, dont la grande bouche se fendait jusqu'aux oreilles pour mieux rire, comme s'il se vantait d'avoir eu peur.
E t celui-la passait aussi. Apres lui venait un chariot qui ne ressemblait en rien aux precedents. C'etait un attelage a l'allemande, a deux chevaux, conduit par un homme du pays et trainant une montagne de choses entassees. Une belle vache pie etait attachee derriere; sur des edredons empiles se tenaient assises une mere allaitant son enfant, une vieille femme et une jeune et belle fille aux joues rouges. Ces emigrants avaient sans doute obtenu un laissez-passer special. Les deux jeunes femmes, pendant que la voiture marchait a pas lents, avaient attire l'attention des soldats, qui ne leur menageaient pas les quolibets:
" Oh! cette grande saucisse qui demenage aussi!.
- Vends-moi la petite mere, disait un autre a l'Allemand, qui, la tete inclinee, terrifie et farouche, allongeait le pas.
- S'est-elle attifee? Quelles diablesses!. Cela t'irait, Fedotow, d'etre loge chez elles? Nous en avons vu, camarade!
- Ou allez-vous?" demanda un officier d'infanterie qui mangeait une pomme.
E t il regarda en souriant la jeune fille. L'Allemand fit signe qu'il ne comprenait pas:
" La veux-tu? prends-la, continua l'officier en passant la pomme a la belle fille, qui l'accepta en souriant. Tous, y compris Nesvitsky, suivaient des yeux les femmes qui s'eloignaient. Apres elles, recommencerent le meme defile de soldats, les memes conversations, et puis tout s'arreta de nouveau, a cause d'un cheval du fourgon de la compagnie, qui, comme il arrive souvent a la descente d'un pont, s'etait empetre dans ses traits:
" Eh bien, qu'est-ce qu'on attend?. Quel desordre!. Ne poussez donc pas!. Au diable l'impatient! Ce sera bien pis quand il brulera le pont. et l'officier qu'on ecrase!" s'ecrierent des soldats dans la foule, en se regardant les uns les autres et en se pressant vers la sortie.
T out a coup Nesvitsky entendit un bruit tout nouveau pour lui; quelque chose s'approchait rapidement, quelque chose de grand, qui tomba dans l'eau avec fracas:
" Tiens, jusqu'ou ca a vole! dit gravement un soldat en se retournant au bruit.
- Eh bien, quoi, c'est un encouragement pour nous faire marcher plus vite," ajouta un autre avec une certaine inquietude.
N esvitsky comprit qu'il s'agissait d'une bombe.
" He, cosaque, le cheval! dit-il, et faites place, vous autres, faites place!"
C e ne fut pas sans efforts qu'il atteignit sa monture et qu'il avanca en lancant des vociferations a droite et a gauche. Les soldats se serrerent pour lui faire place, mais ils furent aussitot refoules contre lui par les plus eloignes, et sa jambe fut prise comme dans un etau.
" Nesvitsky, Nesvitsky, tu es un animal!."
N esvitsky, se retournant au son d'une voix enrouee, vit quinze pas derriere lui, separe par cette houle vivante de l'infanterie en marche, Vaska Denissow, les cheveux ebouriffes, la casquette sur la nuque et le dolman fierement rejete sur l'epaule.
" Dis donc a ces diables de nous laisser passer, lui cria Denissow avec colere et en brandissant, de sa petite main aussi rouge que sa figure, son sabre qu'il avait laisse dans le fourreau.
- Ah! ah! Vaska, repondit joyeusement Nesvitsky. que fais-tu la?
- L'escadron ne peut pas passer, continua-t-il en eperonnant son beau cheval noir, un Arabe pur sang, dont les oreilles fremissaient a la piqure accidentelle des baionnettes, et qui, blanc d'ecume, martelant de ses fers les planches du pont, en aurait franchi le garde-fou si son cavalier l'eut laisse faire. - Mais, que diable. quels moutons!. de vrais moutons. arriere!. faites place!. Eh! la-bas du fourgon. attends. ou je vous sabre tous!."
A lors il tira son sabre, et executa un moulinet. Les soldats effrayes se serrerent, et Denissow put rejoindre Nesvitsky."
" Tu n'es donc pas gris aujourd'hui? lui demanda ce dernier.
- Est-ce qu'on me donne le temps de boire; toute la journee on traine le regiment de droite et de gauche. S'il faut se battre, eh bien, qu'on se batte; sans cela, le diable sait ce qu'on fait!
- Tu es d'une elegance!" dit Nesvitsky, en regardant son dolman et la housse de son cheval.
D enissow sourit, tira de sa sabretache un mouchoir d'ou s'echappait une odeur parfumee, et le mit sous le nez de son ami.
" Impossible autrement, car on se battra peut-etre!. Rase, parfume, les dents brossees!."
L 'imposante figure de Nesvitsky suivi de son cosaque, et la perseverance de Denissow a tenir son sabre a la main produisirent leur effet.
I ls parvinrent a traverser le pont, et ce fut a leur tour d'arreter l'infanterie. Nesvitsky, ayant trouve le colonel, lui transmit l'ordre dont il etait porteur et retourna sur ses pas.
L a route une fois balayee, Denissow se campa a l'entree du pont: retenant negligemment son etalon qui frappait du pied avec impatience, il regardait defiler son escadron, les officiers en avant, sur quatre hommes de front. L'escadron s'y developpa pour gagner la rive opposee. Les fantassins, arretes et masses dans la boue, examinaient les hussards fiers et elegants, de cet air ironique et malveillant particulier aux soldats de differentes armes lorsqu'ils se rencontrent.
" Des enfants bien mis, tout prets pour la Podnovinsky! On n'en tire rien!. Tout pour la montre!
- Eh! l'infanterie, ne fais pas de poussiere! dit plaisamment un hussard dont le cheval venait d'eclabousser un fantassin.
- Si on t'avait fait marcher deux etapes le sac sur le dos, tes brandebourgs ne seraient pas si neufs!. Ce n'est pas un homme, c'est un oiseau a cheval!."
E t le fantassin s'essuya la figure avec sa manche.
" C'est ca, Likine. si tu etais a cheval, tu ferais une jolie figure! disait un caporal a un pauvre petit troupier qui pliait sous le poids de son fourniment.
- Mets-toi un baton entre les jambes et tu seras a cheval," repartit le hussard.
VIII
L e reste de l'infanterie traversait en se hatant; les fourgons avaient deja passe, la presse etait moindre et le dernier bataillon venait d'arriver sur le pont. Seuls de l'autre cote, les hussards de l'escadron de Denissow ne pouvaient encore apercevoir l'ennemi, qui neanmoins etait parfaitement visible des hauteurs opposees, car leur horizon se trouvait limite, a une demi-verste de distance, par une colline. Une petite lande deserte, sur laquelle s'agitaient nos patrouilles de cosaques, s'etendait au premier plan.
T out a coup, sur la montee de la route, se montrerent juste en face, de l'artillerie et des capotes bleues: c'etaient les Francais! Les officiers et les soldats de l'escadron de Denissow, tout en essayant de parler de choses indifferentes et de regarder de cote et d'autre, ne cessaient de penser a ce qui se preparait la-bas sur la montagne, et de regarder involontairement les taches noires qui se dessinaient a l'horizon; ils savaient que ces taches noires, c'etait l'ennemi.
L e temps s'etait eclairci dans l'apres-midi; un soleil radieux descendait vers le couchant, au-dessus du Danube et des sombres montagnes qui l'environnent; l'air etait calme, le son des clairons et les cris de l'ennemi le traversaient par intervalles. Les Francais avaient cesse leur feu; sur un espace de trois cents sagenes environ, il n'y avait plus que quelques patrouilles. On eprouvait le sentiment de cette distance indefinissable, menacante et insondable, qui separe deux armees ennemies en presence. Qu'y a-t-il a un pas au dela de cette limite, qui evoque la pensee de l'autre limite, celle qui separe les morts des vivants?. L'inconnu des souffrances, la mort? Qu'y a-t-il la, au dela de ce champ, de cet arbre, de ce toit eclaires par le soleil? On l'ignore, et l'on voudrait le savoir. On a peur de franchir cette ligne, et cependant on voudrait la depasser, car on comprend que tot ou tard on y sera oblige, et qu'on saura alors ce qu'il y a la-bas, aussi fatalement que l'on connaitra ce qui se trouve de l'autre cote de la vie. On se sent exuberant de forces, de sante, de gaiete, d'animation, et ceux qui vous entourent sont aussi en train, et aussi vaillants que vous-meme!.
T elles sont les sensations, sinon les pensees de tout homme en face de l'ennemi, et elles ajoutent un eclat particulier, une vivacite et une nettete de perception inexprimables a tout ce qui se deroule pendant ces courts instants.
U ne legere fumee s'eleva sur une eminence, et un boulet vola en sifflant au-dessus de l'escadron de hussards. Les officiers, qui s'etaient groupes, retournerent a leur poste; les hommes alignerent leurs chevaux. Le silence se fit dans les rangs; tous les regards se porterent de l'ennemi sur le chef d'escadron, dans l'attente du commandement. Un second et un troisieme projectile passerent en l'air: il etait evident qu'on tirait sur eux, mais les boulets, dont on entendait distinctement le sifflement regulier, allaient se perdre derriere l'escadron. Les hussards ne se detournaient pas, mais, a ce bruit repete, tous les cavaliers se soulevaient comme un seul homme et retombaient sur leurs etriers. Chaque soldat, sans tourner la tete, regardait de cote son camarade, comme pour saisir au passage l'impression qu'il eprouvait. Depuis Denissow jusqu'au trompette, chaque figure avait un leger tressaillement de levres et de menton, qui indiquait un sentiment interieur de lutte et d'excitation. Le marechal des logis, avec sa figure renfrognee, examinait ses hommes comme s'il les menacait d'une punition. Le "junker" Mironow s'inclinait a chaque boulet; Rostow, place au flanc gauche sur son brillant Corbeau, avait l'air heureux et satisfait d'un ecolier assure de se distinguer dans l'examen qu'il subit devant un nombreux public. Il regardait gaiement, sans crainte, les camarades, comme pour les prendre a temoin de son calme devant le feu de l'ennemi, et cependant sur ses traits se dessinait aussi ce pli involontaire creuse par une impression nouvelle et serieuse.
" Qui est-ce qui salue la-bas? Eh! junker Mironow, ce n'est pas bien, regardez-moi," criait Denissow qui, ne pouvant rester en place, faisait le manege devant l'escadron.
I l n'y avait rien de change dans la petite personne de Denissow, avec son nez en l'air et sa chevelure noire; il tenait de sa petite main musculeuse aux doigts courts la poignee de son sabre nu: c'etait sa personne de tous les jours, ou de tous les soirs, apres deux bouteilles videes! Il etait seulement plus rouge que d'habitude, et rejetant en arriere sa tete crepue, comme font les oiseaux lorsqu'ils boivent, eperonnant sans pitie son brave Bedouin, il se porta au galop sur le flanc gauche, et donna d'une voix enrouee l'ordre d'examiner les pistolets. Il se retourna alors vers Kirstein, qui venait a lui sur une lourde jument d'allure pacifique.
" Eh quoi! dit ce dernier, serieux comme toujours, mais dont les yeux brillaient. Eh quoi! on n'en viendra pas aux mains, tu verras, nous nous retirerons.
- Le diable sait ce qu'ils font, grommela Denissow. Ah! Rostow, s'ecria-t-il, en voyant la joyeuse figure du junker, te voila a la fete!"
R ostow se sentait completement heureux. A ce moment, un general se montra sur le pont; Denissow s'elanca vers lui:
" Excellence, permettez-nous d'attaquer, je les culbuterai.
- Il s'agit bien d'attaquer, repondit le general, en froncant le sourcil, comme pour chasser une mouche importune. Pourquoi etes-vous ici? Les eclaireurs se replient! Ramenez l'escadron!"
L e premier et le deuxieme escadron repasserent le pont, sortirent du cercle des projectiles et se dirigerent vers la montagne sans avoir perdu un seul homme. Les derniers cosaques abandonnerent l'autre rive.
L e colonel Karl Bogdanitch Schoubert s'approcha de l'escadron de Denissow et continua a marcher au pas, presque a cote de Rostow, sans s'occuper de son inferieur, qu'il revoyait pour la premiere fois depuis leur altercation au sujet de Telianine. Rostow, a son rang, se sentait au pouvoir de cet homme envers lequel il se reconnaissait coupable; il ne quittait pas des yeux son dos athletique, son cou rouge et sa nuque blonde. Il lui semblait que Bogdanitch affectait de ne pas le voir, que son but etait d'eprouver son courage, et il se redressait de toute sa hauteur, en regardant gaiement autour de lui. Il pensait encore que Bogdanitch faisait expres de ne point s'eloigner, pour faire parade de son sang-froid, ou bien, que pour se venger il lancerait, a cause de lui, l'escadron dans une attaque desesperee, ou bien encore qu'apres l'attaque il viendrait a sa rencontre et lui donnerait genereusement, a lui blesse, une poignee de main en signe de reconciliation.
G erkow, dont les hautes et larges epaules etaient bien connues des hussards de Pavlograd, s'approcha du colonel. Gerkow, qui etait envoye par l'etat-major, n'etait pas reste au regiment; il se disait a lui-meme qu'il n'etait pas assez bete pour cela, lorsque, sans rien faire, il pouvait, en se faisant attacher a un etat-major quelconque, recevoir des recompenses. Aussi parvint-il a se faire nommer officier d'ordonnance du prince Bagration. Il venait, de la part du commandant de l'arriere-garde, apporter un ordre a son ancien chef.
" Colonel, dit-il d'un air sombre et grave, en s'adressant a l'ennemi de Rostow, - et il lanca un coup d'oeil a ses camarades, - on vous ordonne de vous arreter et de bruler le pont."
- Qui? On vous ordonne? demanda le colonel d'un air grognon.
- Ah! ca, je n'en sais rien: qui? on vous ordonne? repondit le cornette, sans se departir de son serieux. Le prince m'a simplement envoye vous dire de ramener les hussards et de bruler le pont."
U n officier d'etat-major se presenta au meme moment, porteur du meme ordre, et fut suivi de pres par le gros Nesvitsky, qui arrivait au galop de son cheval cosaque.
" Comment, colonel, je vous avais dit de bruler le pont!. Il y a donc eu malentendu. tout le monde la-bas perd la tete, on n'y comprend rien."
L e colonel, sans se presser, fit faire halte a son regiment et s'adressant a Nesvitsky:
" Vous ne m'avez parle que des matieres inflammables; quant a bruler le pont, vous ne m'en avez rien dit.
- Comment, mon petit pere, je ne vous en ai rien dit? repartit Nesvitsky en otant sa casquette et en passant sa main dans ses cheveux trempes de sueur. puisque je vous ai parle des matieres inflammables?
- D'abord, je ne suis pas votre petit pere, monsieur l'officier d'etat-major, et vous ne m'avez pas dit de bruler le pont. Je connais le service, et j'ai pour habitude d'executer ponctuellement les ordres que je recois; vous avez dit: on brulera le pont; je ne pouvais donc pas deviner, sans le secours du Saint-Esprit, qui le brulerait!
- C'est toujours ainsi, dit Nesvitsky avec un geste d'impatience.- Que fais-tu, toi, ici? continua-t-il en s'adressant a Gerkow.
- Mais je suis aussi venu pour cela!. Te voila mouille comme une eponge; veux-tu que je te presse?
- Vous m'avez dit, monsieur l'officier de l'etat-major. continua le colonel d'un ton offense.
- Depechez-vous, colonel, s'ecria l'officier en l'interrompant.; sans cela l'ennemi va nous mitrailler."
L e colonel les regarda tour a tour en silence et fronca le sourcil.
" Je brulerai le pont," dit-il d'un ton solennel, comme pour bien constater qu'il ferait son devoir en depit de toutes les difficultes qu'on lui suscitait.
A yant donne, de ses longues jambes maigres, un double coup d'eperon a son cheval, comme si l'animal etait coupable, il s'avanca pour commander au deuxieme escadron de Denissow de retourner au pont.
" C'est bien cela, se dit Rostow, il veut m'eprouver!."
S on coeur se serra, le sang lui afflua aux tempes:
" Eh bien, qu'il regarde, il verra si je suis un poltron!"
L a contraction, causee par le sifflement des boulets, reparut de nouveau sur les visages animes des hommes de l'escadron. Rostow ne quittait pas des yeux son ennemi le colonel, et cherchait a lire sur sa figure la confirmation de ses soupcons; mais le colonel ne le regarda pas une seule fois et continua a examiner les rangs avec une severite solennelle.
S on commandement se fit entendre.
" Vite, vite!" crierent quelques voix autour de lui.
L es sabres s'accrochaient aux brides, les eperons s'entrechoquaient, et les hussards quitterent leurs montures, ne sachant eux-memes ce qu'ils allaient faire. Quelques-uns se signaient. Rostow ne regardait plus son chef, il n'en avait plus le temps. Il craignait de rester en arriere, sa main tremblait en jetant la bride de son cheval au soldat charge de le garder, et il entendait les battements de son coeur. Denissow, penche en arriere, passa devant lui en disant quelques mots. Rostow ne voyait rien que les hussards qui couraient en s'embarrassant dans leurs eperons et en faisant sonner leurs sabres.
" Un brancard!" s'ecria une voix derriere lui, sans que Rostow se rendit compte de la demande.
I l courait toujours pour garder l'avance, mais a l'entree du pont il trebucha et tomba sur les mains dans la boue gluante et tassee. Ses camarades le depasserent.
" Des deux cotes, capitaine!" s'ecria le colonel, qui etait reste a cheval non loin du pont et dont la figure etait joyeuse et triomphante.
R ostow se releva en essuyant ses mains au cuir de son pantalon, et, regardant son ennemi, s'elanca en avant, pensant que, plus loin il irait, mieux cela vaudrait, mais Bogdanitch le rappela sans le reconnaitre:
" Qui court la-bas au milieu du pont? Eh! junker, arriere, s'ecria-t-il en colere, et, s'adressant a Denissow qui, par fanfaronnade, s'etait avance a cheval sur le pont:
- Pourquoi vous risquer ainsi, capitaine? Descendez de cheval!"
D enissow, se retournant sur sa selle, murmura:
" Hein! celui-la trouve toujours a redire a tout."
P endant ce temps, Nesvitsky, Gerkow et l'officier d'etat-major, places hors de portee du tir de l'ennemi, observaient tantot ce petit groupe d'hommes en vestes a brandebourgs, d'un vert fonce, en shakos jaunes, en pantalons gros bleu, qui s'agitaient pres du pont, et tantot, de l'autre cote, les capotes bleues qui s'avancaient, suivies de chevaux, qu'on reconnaissait facilement pour les chevaux de l'artillerie.
B ruleront-ils ou ne bruleront-ils pas le pont? Qui arrivera les premiers, eux, ou les Francais qui les mitraillent? Chacun, dans cette masse enorme de troupes reunies sur un meme point, s'adressait involontairement cette question, en presence des peripeties de cette scene eclairee par le soleil couchant.
" Oh! dit Nesvitsky, ils seront frottes, les hussards! ils sont maintenant a portee des canons!
- Il a pris trop de monde avec lui, dit l'officier d'etat-major.
- C'est vrai, reprit Nesvitsky. Deux braves auraient fait l'affaire.
- Oh! Excellence, Excellence," dit Gerkow, sans quitter des yeux les hussards.
I l avait toujours cet air naif et railleur qui faisait qu'on se demandait s'il etait reellement serieux.
" Quelle idee! Envoyer deux braves, mais alors qui nous donnerait le Vladimir, avec la rosette a la boutonniere?. Eh bien qu'on les frotte, mais au moins l'escadron sera presente et chacun peut esperer une decoration: notre colonel sait ce qu'il fait.
- Voila la mitraille!" dit l'officier, en designant du doigt les pieces ennemies qu'on enlevait des avant-trains.
U n panache de fumee s'eleva, puis un second et un troisieme presque en meme temps, et, au moment ou le bruit du premier coup traversait l'espace, le quatrieme fut visible.
" Oh!" s'ecria Nesvitsky comme frappe par une douleur aigue.
E t il saisit la main de l'officier:
" Voyez, il en est tombe, il en est tombe un!.
- Deux, il me semble?
- Si j'etais souverain, je ne ferais jamais la guerre," dit Nesvitsky en se detournant.
L es canons francais se rechargeaient vivement, et de nouveau la fumee se montra sur plusieurs points. L'infanterie, en capotes bleues courut vers le pont, que couvrit, en crepitant sur ses planches, une pluie de mitraille. Mais cette fois, Nesvitsky ne voyait plus rien. Une epaisse fumee s'elevait en rideau, les hussards avaient reussi a mettre le feu, et les batteries francaises tiraient, non plus pour les en empecher, mais parce que les canons etaient charges et qu'il n'y avait plus sur qui tirer.
L es Francais avaient eu le temps d'envoyer trois decharges avant que les hussards fussent retournes a leurs chevaux; deux de ces decharges, mal dirigees, avaient passe par-dessus les tetes; mais la derniere, tombee au milieu d'un groupe de soldats, en avait abattu trois.
R ostow, preoccupe de ses rapports avec Bogdanitch, s'etait arrete au milieu du pont, ne sachant plus que faire. Il n'y avait la personne a pourfendre. Pourfendre, voila comment il s'etait toujours figure une bataille, et comme il ne s'etait pas muni de paille enflammee, a l'exemple de ses camarades, il ne pouvait cooperer a l'incendie. Il restait donc la, indecis, quand retentit sur le pont comme une grele de noix, et pres de lui un hussard tomba sur le parapet en gemissant. Rostow courut a lui; on appela les brancardiers, et quelques hommes saisirent le blesse et le souleverent.
" Oh! laissez-moi, au nom du Christ!" s'ecria le soldat.
M ais on continua a le soulever et a l'emporter. Rostow se detourna, son regard plongea dans le lointain: on aurait dit qu'il cherchait a y decouvrir quelque chose; puis il se reporta sur le Danube, sur le ciel, sur le soleil. Comme le ciel lui parut bleu, calme et profond! Comme le soleil descendait brillant et glorieux! Comme les eaux du Danube scintillent au loin doucement agitees!. La-bas dans le fond, ces montagnes bleuatres aux defiles mysterieux, ce couvent, ces forets de pins cachees derriere un brouillard transparent. La etait la paix, la etait le bonheur!
" Ah! si j'avais pu y vivre, je n'aurais rien desire de plus, pensait Rostow. rien! Je sens en moi tant d'elements de bonheur, en moi et en ce beau soleil. tandis qu'ici. des cris de souffrance. la peur. la confusion. la hate. on crie de nouveau, tous reculent et me voila courant avec eux. et la voila, la voila, la mort, au-dessus de moi!. Une seconde encore, et peut-etre ne verrai-je plus jamais ni ce soleil, ni ces eaux, ni ces montagnes!."
L e soleil se voila. On portait d'autres brancards devant Rostow: la crainte de la mort et du brancard, l'amour du soleil et de la vie, tout se confondit en un sentiment de souffrance et d'angoisse:
" Mon Dieu, que Celui qui est la-haut me garde, me pardonne et me protege!" murmura Rostow.
L es hussards reprirent leurs chevaux, les voix devinrent plus assurees, et les brancards disparurent.
" Eh bien, mon cher, tu l'as sentie, la poudre? lui cria a l'oreille Vaska Denissow.
- Tout est fini! mais moi, je suis un poltron, un poltron! pensa Rostow en se remettant en selle.
- Est-ce que c'etait de la mitraille? demanda-t-il a Denissow.
- Parbleu, je crois bien, et encore de quel calibre! nous avons fierement travaille! Il y faisait chaud; l'attaque, c'est autre chose, mais ici on tirait sur nous comme a la cible."
E t Denissow se rapprocha du groupe ou se trouvaient Nesvitsky et ses compagnons.
" Je crois qu'on n'aura rien remarque", se disait Rostow, et c'etait vrai, car chacun se rendait compte, par experience, de la sensation qu'il avait eprouvee a ce premier bapteme du feu.
" Ma foi, quel beau rapport il y aura!. Et l'on me fera peut-etre sous-lieutenant! dit Gerkow.
- Annoncez au prince que j'ai mis le feu au pont, dit le colonel d'un air triomphant.
- S'il me questionne sur les pertes?.
- Bah! insignifiantes, repondit-il de sa voix de basse, deux hussards blesses et un tue raide mort," ajouta-t-il, sans chercher a reprimer un sourire de satisfaction; il scandait meme avec bonheur cette heureuse expression de "raide mort".
L es trente-cinq mille hommes de l'armee de Koutouzow, poursuivis par une armee de cent mille Francais, avec Bonaparte a leur tete, ne rencontraient qu'hostilite dans le pays. Ils n'avaient plus confiance dans leurs allies, ils manquaient d'approvisionnements; et, forces a l'action en dehors de toutes les conditions prevues d'une guerre, ils se repliaient avec precipitation. Ils descendaient le Danube, s'arretant pour faire face a l'ennemi, s'en debarrassant par des engagements d'arriere-garde et ne s'engageant qu'autant qu'il etait necessaire pour operer leur retraite sans perdre leurs bagages. Quelques rencontres avaient eu lieu a Lambach, a Amstetten, a Melck, et, malgre le courage et la fermete des Russes, auxquels leurs adversaires rendaient justice, le resultat n'en etait pas moins une retraite, une vraie retraite. Les Autrichiens, echappes a la reddition d'Ulm et reunis a Koutouzow a Braunau, s'en etaient de nouveau separes, l'abandonnant a ses forces epuisees. Defendre Vienne n'etait plus possible, car, en depit du plan de campagne offensive, si savamment elabore selon les regles de la nouvelle science strategique, et remis a Koutouzow par le conseil de guerre autrichien, la seule chance qu'il eut de ne pas perdre son armee comme Mack, c'etait d'operer sa jonction avec les troupes qui arrivaient de Russie.
L e 28 octobre, Koutouzow passa sur la rive gauche du Danube et s'y arreta pour la premiere fois, mettant le fleuve entre lui et le gros des forces ennemies. Le 30, il attaqua Mortier, qui se trouvait egalement sur la rive gauche, et le battit. Les premiers trophees de cette affaire furent deux canons, un drapeau et deux generaux, et, pour la premiere fois depuis une retraite de quinze jours, les Russes s'arreterent, bousculerent les Francais, et resterent maitres du champ de bataille. Malgre l'epuisement des troupes, mal vetues, affaiblies d'un tiers par la perte des trainards, des malades, des morts et des blesses, abandonnes sur le terrain et confies par une lettre de Koutouzow a l'humanite de l'ennemi, malgre la quantite de blesses que les hopitaux et les maisons converties en ambulances ne pouvaient contenir, malgre toutes ces circonstances aggravantes, cet arret a Krems et cette victoire remportee sur Mortier avaient fortement releve le moral des troupes.
L es nouvelles les plus favorables, mais aussi les plus fausses, circulaient entre l'armee et l'etat-major: on annoncait la prochaine arrivee de nouvelles colonnes russes, une victoire des Autrichiens et enfin la retraite precipitee de Bonaparte.
L e prince Andre s'etait trouve pendant ce dernier combat a cote du general autrichien Schmidt, qui avait ete tue; lui-meme avait eu son cheval blesse sous lui et la main egratignee par une balle. Afin de lui temoigner sa bienveillance, le general en chef l'avait envoye porter la nouvelle de cette victoire a Brunn, ou residait la cour d'Autriche depuis qu'elle s'etait enfuie de Vienne, menacee par l'armee francaise. Dans la nuit du combat, excite mais non fatigue, car, malgre sa frele apparence, il supportait mieux la fatigue physique qu'un homme plus robuste, il monta a cheval, pour aller presenter le rapport de Doktourow a Koutouzow, et fut aussitot expedie en courrier, ce qui etait l'indice assure d'une promotion prochaine.
L a nuit etait sombre et etoilee, la route se dessinait en noir sur la neige tombee la veille pendant la bataille. Le prince Andre, emporte par sa charrette de poste, passait en revue tous les sentiments qui l'agitaient, l'impression du combat, l'heureux effet que produirait la nouvelle de la victoire, les adieux du commandant en chef et de ses camarades. Il eprouvait la jouissance intime de l'homme qui, apres une longue attente, voit enfin luire les premiers rayons du bonheur desire. Des qu'il fermait les yeux, la fusillade et le grondement du canon resonnaient a son oreille, se confondant avec le bruit des roues et les incidents de la bataille. Tantot il voyait fuir les Russes, tantot il se voyait tue lui-meme; alors il se reveillait en sursaut; heureux de sentir se dissiper ce mauvais reve; puis il s'assoupissait de nouveau en revant au sang-froid qu'il avait deploye. Une matinee ensoleillee succeda a cette nuit sombre; la neige fondait, les chevaux galopaient, et de chaque cote du chemin se deroulaient des forets, des champs et des villages.
A l'un des relais il rejoignit un convoi de blesses: l'officier qui le conduisait, etendu sur la premiere charrette, criait et injuriait un soldat. Des blesses sales, pales et enveloppes de linges ensanglantes, entasses dans de grands chariots, etaient secoues sur la route pierreuse; les uns causaient, les autres mangeaient du pain, et les plus malades regardaient, avec un interet tranquille et naif, le courrier qui les depassait au galop.
L e prince Andre fit arreter sa charrette et demanda aux soldats quand ils avaient ete blesses:
" Avant-hier sur le Danube, repondit l'un d'eux, et le prince Andre, tirant sa bourse, leur donna trois pieces d'or.
- Pour tous! dit-il en s'adressant a l'officier qui approchait: Guerissez-vous, mes enfants, il y aura encore de la besogne.
- Quelle nouvelle y a-t-il, monsieur l'aide de camp? demanda l'officier, visiblement satisfait de trouver a qui parler.
- Bonne nouvelle!. En avant!" cria-t-il au cocher.
I l faisait nuit lorsque le prince Andre entra a Brunn et se vit entoure de hautes maisons, de magasins eclaires, de lanternes allumees, de beaux equipages roulant sur le pave, en un mot de toute cette atmosphere animee de grande ville, si attrayante pour un militaire qui arrive du camp. Malgre sa course rapide et sa nuit d'insomnie, il se sentait encore plus excite que la veille. Comme il approchait du palais, ses yeux brillaient d'un eclat fievreux, et ses pensees se succedaient avec une nettete magique. Tous les details de la bataille etaient sortis du vague et se condensaient dans sa pensee en un rapport concis, tel qu'il devait le presenter a l'empereur Francois. Il entendait les questions qu'on lui adresserait et les reponses qu'il y ferait. Il etait convaincu qu'on allait l'introduire tout de suite aupres de l'Empereur; mais, a l'entree principale du palais, un fonctionnaire civil l'arreta, et, l'ayant reconnu pour un courrier, le conduisit a une autre entree:
" Dans le corridor a droite, Euer Hochgeboren. (Votre Haute Naissance); vous y trouverez l'aide de camp de service, qui vous introduira aupres du ministre."
L 'aide de camp de service pria le prince Andre de l'attendre, et alla l'annoncer au ministre de la guerre. Il revint bientot, et, s'inclinant avec une politesse marquee, il fit passer le prince Andre devant lui; apres lui avoir fait traverser le corridor, il l'introduisit dans le cabinet ou travaillait le ministre. L'officier autrichien semblait, par son excessive politesse, vouloir elever une barriere qui le mit a l'abri de toute familiarite de la part de l'aide de camp russe. Plus le prince Andre se rapprochait du haut fonctionnaire, plus s'affaiblissait en lui le sentiment de joyeuse satisfaction qu'il avait eprouve quelques instants avant, et plus il ressentait vivement comme l'impression d'une offense recue; et cette impression, malgre lui, se transformait peu a peu en un dedain inconscient. Son esprit attentif lui presenta aussitot tous les motifs qui lui donnaient le droit de mepriser l'aide de camp et le ministre: "Une victoire gagnee leur paraitra chose facile, a eux qui n'ont pas senti la poudre, voila ce qu'il pensait," et il entra dans le cabinet avec une lenteur affectee. Cette irritation sourde s'augmenta a la vue du dignitaire, qui, tenant penchee sur sa table, entre deux bougies, sa tete chauve et encadree de cheveux gris, lisait, prenait des notes, et semblait ignorer sa presence.
" Prenez cela, dit-il a son aide de camp," en lui tendant quelques papiers et sans accorder la moindre attention au prince Andre.
" Ou bien, se disait le prince, de toutes les affaires qui l'occupent, la marche de l'armee de Koutouzow est ce qui l'interesse le moins; ou bien il cherche a me le faire accroire."
A pres avoir soigneusement et minutieusement range ses papiers, le ministre releva la tete et montra une figure intelligente, pleine de caractere et de fermete; mais, en s'adressant au prince Andre, il prit aussitot cette expression de convention, niaisement souriante et affectee a la fois, habituelle a l'homme qui recoit journellement un grand nombre de petitionnaires.
" De la part du general en chef Koutouzow!. De bonnes nouvelles, j'espere?. Un engagement avec Mortier!. Une victoire!. il etait temps!"
L e ministre se mit a lire la depeche qui lui etait adressee:
" Ah! mon Dieu, Schmidt, quel malheur! quel malheur! dit-il en allemand, et, apres l'avoir parcourue, il la posa sur la table, d'un air soucieux. Ah! quel malheur! Vous dites que l'affaire a ete decisive? Pourtant Mortier n'a pas ete fait prisonnier!."
P uis, apres un moment de silence:
" Je suis bien satisfait de vos bonnes nouvelles, quoique ce soit les payer un peu cher, par la mort de Schmidt! Sa Majeste desirera surement vous voir, mais pas a present. Je vous remercie, allez vous reposer et trouvez-vous demain sur le passage de Sa Majeste apres la parade; du reste je vous ferai prevenir. Au revoir!. Sa Majeste desirera surement vous voir elle-meme," repeta-t-il en le congediant.
L orsque le prince Andre eut quitte le palais, il lui sembla qu'il avait laisse derriere lui, entre les mains d'un ministre indifferent et de son aide de camp obsequieux, toute l'emotion et tout le bonheur que lui avait causes la victoire. La disposition de son esprit n'etait plus la meme, et la bataille ne se presentait plus a lui que comme un lointain, bien lointain souvenir.
IX
L e prince Andre descendit a Brunn chez une de ses connaissances russes, le diplomate Bilibine.
" Ah! cher prince, rien ne pouvait m'etre plus agreable, lui dit son hote en allant a sa rencontre. Franz, portez les effets du prince dans ma chambre a coucher, ajouta-t-il en s'adressant au domestique qui conduisait Bolkonsky. Vous etes le messager d'une victoire, c'est parfait; quant a moi, je suis malade, comme vous le voyez."
A pres avoir fait sa toilette, le prince Andre rejoignit le diplomate dans un elegant cabinet, ou il se mit a table devant le diner qu'on venait de lui preparer, pendant que son hote s'asseyait au coin de la cheminee.
L e prince Andre retrouvait avec plaisir, dans ce milieu, les elements d'elegance et de confort auxquels il etait habitue depuis son enfance, et qui lui avaient si souvent manque dans ces derniers temps. Il lui etait agreable, apres la reception autrichienne, de pouvoir parler, non pas en russe, car ils causaient en francais, mais avec un Russe, qui partageait, il fallait le supposer, l'aversion tres vive qu'inspiraient generalement alors les Autrichiens.
B ilibine avait trente-cinq ans environ; il etait garcon, et appartenait au meme cercle de societe que le prince Andre. Apres s'etre connus a Petersbourg, ils s'etaient retrouves et rapproches, pendant le sejour qu'Andre avait fait a Vienne a la suite de son general. Ils avaient tous deux les qualites requises pour parcourir, chacun dans sa specialite, une rapide et brillante carriere. Bilibine, quoique jeune, n'etait plus un jeune diplomate, car, depuis l'age de seize ans, il etait dans la carriere. Arrive a Vienne, apres avoir passe par Paris et Copenhague, il y occupait une position importante. Le chancelier et notre ambassadeur en Autriche faisaient cas de sa capacite, et l'appreciaient. Il ne ressemblait en rien a ces diplomates dont les qualites sont negatives, dont toute la science consiste a ne pas se compromettre et a parler francais: il etait de ceux qui aiment le travail, et, malgre une certaine paresse native, il lui arrivait, souvent de passer la nuit a son bureau. L'objet de son travail lui etait indifferent: ce qui l'interessait, ce n'etait pas le pourquoi, mais le comment, et il trouvait un plaisir tout particulier a composer, d'une facon ingenieuse, elegante et habile, n'importe quels memorandums, rapports ou circulaires. Outre les services qu'il rendait la plume a la main, on lui reconnaissait encore le talent de savoir se conduire et de parler a propos dans les hautes spheres.
B ilibine n'aimait la causerie que lorsqu'elle lui offrait l'occasion de dire quelque chose de remarquable et de la parsemer de ces traits brillants et originaux, de ces phrases fines et acerees, qui, preparees a l'avance dans son laboratoire intime, etaient si faciles a retenir, qu'elles restaient gravees meme clans les cervelles les plus dures; c'est, ainsi que les mots de Bilibine se colportaient dans les salons de Vienne et influaient parfois sur les evenements.
S on visage jaune, maigre et fatigue etait creuse de plis; chacun de ces plis etait si soigneusement lave, qu'il rappelait l'aspect du bout des doigts lorsqu'ils ont fait un long sejour dans l'eau; le jeu de sa physionomie consistait dans le mouvement perpetuel de ces plis. Tantot c'etait son front qui se ridait, tantot ses sourcils qui s'elevaient ou s'abaissaient tour a tour, ou bien ses joues qui se froncaient. Un regard toujours gai et franc partait de ses petits yeux enfonces.
" Eh bien, racontez-moi vos exploits!" Bolkonsky lui narra aussitot, sans se mettre en avant, les details de l'affaire et la reception du ministre: "Ils m'ont recu, moi et ma nouvelle, comme un chien dans un jeu de quilles."
B ilibine sourit, et ses rides se detendirent.
" Cependant, mon cher, dit-il en regardant ses ongles a distance, et en plissant sa peau sous l'oeil gauche, malgre la haute estime que je professe pour les armees russo-orthodoxes, il me semble que cette victoire n'est pas des plus victorieuses."
I l continuait a parler francais, ne prononcant en russe que certains mots qu'il voulait souligner d'une facon dedaigneuse:
" Comment! vous avez ecrase de tout votre poids le malheureux Mortier, qui n'avait qu'une division, et ce Mortier vous echappe!. Ou est donc votre victoire?
- Sans nous vanter, vous avouerez pourtant que cela vaut mieux qu'Ulm?.
- Pourquoi n'avoir pas fait prisonnier un marechal, un seul marechal?
- Parce que les evenements n'arrivent pas selon notre volonte et ne se reglent pas d'avance comme une parade! Nous avions espere le tourner vers les sept heures du matin, et nous n'y sommes arrives qu'a cinq heures du soir.
- Pourquoi n'y etes-vous pas arrives a sept heures? Il fallait y arriver.
- Pourquoi n'avez-vous pas souffle a Bonaparte, par voie diplomatique, qu'il ferait bien d'abandonner Genes? reprit le prince Andre du meme ton de raillerie.
- Oh! je sais bien, repartit Bilibine. vous vous dites qu'il est tres facile de faire prisonniers des marechaux au coin de son feu; c'est vrai, et pourtant, pourquoi ne l'avez-vous pas fait? Ne vous etonnez donc pas que, a l'exemple du ministre de la guerre, notre auguste Empereur et le roi Franz ne vous soient pas bien reconnaissants de cette victoire; et moi-meme, infime secretaire de l'ambassade de Russie, je n'eprouve pas un besoin irresistible de temoigner mon enthousiasme, en donnant un thaler a mon Franz, avec la permission d'aller se promener avec sa "Liebchen" au Prater. J'oublie qu'il n'y a pas de Prater ici." Il regarda le prince Andre et deplissa subitement son front.
" Alors, mon cher, c'est a mon tour de vous demander pourquoi? Je ne le comprends pas, je l'avoue; peut-etre y a-t-il la-dessous quelques finesses diplomatiques qui depassent ma faible intelligence? Le fait est que je n'y comprends rien: Mack perd une armee entiere, l'archiduc Ferdinand et l'archiduc Charles s'abstiennent de donner signe de vie et commettent faute sur faute. Koutouzow seul gagne franchement une bataille, rompt le charme francais, et le ministre de la guerre ne desire meme pas connaitre les details de la victoire.
- C'est la le noeud de la question! Voyez-vous, mon cher, hourra pour le czar, pour la Russie, pour la foi! Tout cela est bel et bon; mais que nous importent, je veux dire qu'importent a la cour d'Autriche toutes vos victoires! Apportez-nous une bonne petite nouvelle du succes d'un archiduc Charles ou d'un archiduc Ferdinand, l'un vaut l'autre, comme vous le savez; mettons, si vous voulez, un succes remporte sur une compagnie des pompiers de Bonaparte, ce serait autre chose, et on l'aurait proclame a son de trompe; mais ceci ne peut que nous deplaire. Comment! l'archiduc Charles ne fait rien, l'archiduc Ferdinand se couvre de honte, vous abandonnez Vienne sans defense aucune, tout comme si vous nous disiez: Dieu est avec nous! mais que le bon Dieu vous benisse, vous et votre capitale. Vous faites tuer Schmidt, un general que nous aimons tous, et vous vous felicitez de la victoire? On ne saurait rien inventer de plus irritant que cela! C'est comme un fait expres, comme un fait expres! Et puis, que vous remportiez effectivement un brillant succes, que l'archiduc Charles meme en ait un de son cote, cela changerait-il quelque chose a la marche generale des affaires? Maintenant il est trop tard: Vienne est occupee par les troupes francaises!
- Comment, occupee? Vienne est occupee?
- Non seulement occupee, mais Bonaparte est a Schoenbrunn, et notre aimable comte Wrbna s'y rend pour prendre ses ordres."
A cause de sa fatigue, des differentes impressions de son voyage et de sa reception par le ministre, a cause surtout de l'influence du diner, Bolkonsky commencait a sentir confusement qu'il ne saisissait pas bien toute la gravite de ces nouvelles.
" Le comte Lichtenfeld, que j'ai vu ce matin, continua Bilibine, m'a montre une lettre pleine de details sur une revue des Francais a Vienne, sur le prince Murat et tout son tremblement. Vous voyez donc bien que votre victoire n'a rien de bien rejouissant et qu'on ne saurait vous recevoir en sauveur!
- Je vous assure que, pour ma part, j'y suis tres indifferent, reprit le prince Andre, qui commencait a se rendre compte du peu de valeur de l'engagement de Krems, en comparaison d'un evenement aussi important que l'occupation d'une capitale:
" Comment? Vienne est occupee? Comment, et la fameuse tete de pont, et le prince Auersperg, qui etait charge de la defense de Vienne?
- Le prince Auersperg est de notre cote, pour notre defense, et s'en acquitte assez mal, et Vienne est de l'autre cote; quant au pont, il n'est pas encore pris et ne le sera pas, je l'espere; il est mine, avec ordre de le faire sauter; sans cela nous serions deja dans les montagnes de la Boheme et vous auriez passe, vous et votre armee, un vilain quart d'heure entre deux feux.
- Cela ne veut pourtant pas dire, reprit le prince Andre, que la campagne soit finie?
- Et moi, je crois qu'elle l'est. Nos gros bonnets d'ici le pensent egalement, sans oser le dire. Il arrivera ce que j'ai predit des le debut. Ce n'est pas votre echauffouree de Diernstein, ce n'est pas la poudre qui tranchera la question, mais ce sont ceux qui l'ont inventee."
B ilibine venait de repeter un de ses mots; il reprit au bout d'une seconde, en deplissant son front:
" Toute la question est dans le resultat de l'entrevue de l'empereur Alexandre avec le roi de Prusse a Berlin. Si la Prusse entre dans l'alliance, on force la main a l'Autriche, et il y aura guerre, sinon il n'y a plus qu'a s'entendre sur le lieu de reunion pour poser les preliminaires d'un nouveau CampoFormio.
- Quel merveilleux genie et quel bonheur il a! s'ecria le prince Andre, en frappant la table de son poing ferme.
- Bonaparte? demanda interrogativement Bilibine, en replissant son front, c'etait le signe avant-coureur d'un mot: Buonaparte? continua-t-il en accentuant l'"u"; mais j'y pense, maintenant qu'il dicte de Schoenbrunn des lois a l'Autriche, il faut lui faire grace de l'"u"! Je me decide a cette suppression et je rappellerai desormais Bonaparte, tout court.
- Voyons, sans plaisanterie, croyez-vous que la campagne soit terminee?
- Voici ce que je crois: l'Autriche, cette fois, a ete le dindon de la farce; elle n'y est pas habituee et elle prendra sa revanche. Elle a ete le dindon, premierement: parce que les provinces sont ruinees (l'orthodoxe, vous le savez, est terrible pour le pillage), l'armee detruite, la capitale prise, et tout cela pour les beaux yeux de Sa Majeste de Sardaigne; et secondement, ceci, mon cher, entre nous, je sens d'instinct qu'on nous trompe, je flaire des rapports et des projets de paix avec la France, d'une paix secrete conclue separement.
- C'est impossible, ce serait trop vilain.
- Qui vivra verra," repartit Bilibine.
E t le prince Andre se retira dans la chambre qui lui avait ete preparee.
U ne fois etendu entre des draps bien blancs, la tete sur des oreillers parfumes et moelleux, le prince Andre sentit malgre lui que la bataille dont il avait apporte la nouvelle passait de plus en plus a l'etat de vague souvenir. Il ne pensait plus qu'a l'alliance prussienne, a la trahison de l'Autriche, au nouveau triomphe de Bonaparte, a la revue et a la reception de l'empereur Francois, pour le lendemain. Il ferma les yeux, et au meme instant le bruit de la canonnade, de la fusillade et des roues eclata dans ses oreilles. Il voyait les soldats descendre un a un le long des montagnes, il entendait le tir des Francais, il etait la avec Schmidt au premier rang, les balles sifflaient gaiement autour de lui, et son coeur tressaillait et s'emplissait d'une folle exuberance de vie, comme il n'en avait jamais ressentie depuis son enfance. Il se reveilla en sursaut:
" Oui, oui, c'etait bien cela!"
E t il se rendormit heureux, avec un sourire d'enfant, du profond sommeil de la jeunesse.
X
L e lendemain, il se reveilla tard, et, rassemblant ses idees, il se rappela tout d'abord qu'il devait se presenter le jour meme a l'empereur Francois; et toutes les impressions de la veille, l'audience du ministre, la politesse exageree de l'aide de camp, sa conversation avec Bilibine, traverserent en foule son cerveau. Ayant endosse, pour se rendre au palais, la grande tenue qu'il n'avait pas portee depuis longtemps, gai et dispos, le bras en echarpe, il entra, en passant, chez son hote, ou se trouvaient deja quatre jeunes diplomates, entre autres le prince Hippolyte Kouraguine, secretaire a l'ambassade de Russie, que Bolkonsky connaissait.
L es trois autres, que Bilibine lui nomma, etaient des jeunes gens du monde, elegants, riches, aimant le plaisir, qui formaient ici, comme a Vienne, un cercle a part, dont il etait la tete et qu'il appelait "les notres". Ce cercle, compose presque exclusivement de diplomates, avait ses interets en dehors de la guerre et de la politique. La vie du grand monde, leurs relations avec quelques femmes et leur service de chancellerie occupaient seuls leurs loisirs. Ces messieurs firent au prince Andre l'honneur tres rare de le recevoir avec empressement, comme un des leurs. Par politesse et comme entree en matiere, ils daignerent lui adresser quelques questions au sujet de l'armee et de la bataille, pour reprendre ensuite leur conversation vive et legere, pleine de gaies saillies et de critiques sans valeur.
" Et voici le bouquet! dit l'un d'eux qui racontait la deconvenue d'un collegue: le chancelier lui assure a lui-meme que sa nomination a Londres est un avancement, qu'il doit la considerer comme telle: vous representez-vous sa figure a ces mots?
- Et moi, messieurs, je vous denonce Kouraguine, le terrible Don Juan, qui profite du malheur d'autrui."
L e prince Hippolyte etait etale dans un fauteuil a la Voltaire, les jambes jetees negligemment par-dessus les bras du fauteuil:
" Voyons, parlez-moi de cela, dit-il en riant.
- Oh! Don Juan! oh! serpent! dirent plusieurs voix.
- Vous ne savez probablement pas, Bolkonsky, reprit Bilibine, que toutes les atrocites commises par l'armee francaise, j'allais dire par l'armee russe, ne sont rien en comparaison des ravages causes par cet homme parmi nos dames.
- La femme est la compagne de l'homme," dit le prince Hippolyte, en regardant ses pieds a travers son monocle.
B ilibine et "les notres" eclaterent de rire, et le prince Andre put constater que cet Hippolyte dont il avait ete, il faut l'avouer, presque jaloux, etait le plastron de cette societe.
" Il faut que je vous fasse les honneurs de Kouraguine, dit Bilibine tout bas; il est charmant dans ses dissertations politiques; vous allez voir avec quelle importance."
E t s'approchant d'Hippolyte, le front plisse, il entama sur les evenements du jour une discussion qui attira aussitot l'attention generale.
" Le cabinet de Berlin ne peut pas exprimer un sentiment d'alliance, commenca Hippolyte en regardant son auditoire avec assurance, sans exprimer. comme dans sa derniere note. vous comprenez. vous comprenez. Puis, si S. M.l'Empereur ne deroge pas aux principes, notre alliance. attendez, je n'ai pas fini."
E t saisissant la main du prince Andre:
" Je suppose que l'intervention sera plus forte que la non-intervention et. on ne pourra pas imputer a fin de non-recevoir notre depeche du 28 novembre; voila comment tout cela finira."
E t il lacha la main du prince Andre.
" Demosthene, je te reconnais au caillou que tu as cache dans ta bouche d'or," s'ecria Bilibine, qui, pour mieux temoigner sa satisfaction, semblait avoir fait descendre sur son front toute sa foret de cheveux.
H ippolyte, riant plus fort et plus haut que les autres, avait pourtant l'air de souffrir de ce rire force qui tordait en tous sens sa figure habituellement apathique.
" Voyons, messieurs, dit Bilibine, Bolkonsky est mon hote et je tiens, autant qu'il est en mon pouvoir, a le faire jouir de tous les plaisirs de Brunn. Si nous etions a Vienne, ce serait bien plus facile, mais ici, dans ce vilain trou morave, je vous demande votre aide: il faut lui faire les honneurs de Brunn. Chargez-vous du theatre, je me charge de la societe. Quant a vous, Hippolyte, la question du beau sexe vous regarde.
- Il faudra lui montrer la ravissante Amelie, s'ecria un "des notres", en baisant le bout de ses doigts.
- Oui, il faudra inspirer a ce sanguinaire soldat des sentiments plus humains, ajouta Bilibine.
- Il me sera difficile, messieurs, de profiter de vos aimables dispositions a mon egard, objecta Bolkonsky, en regardant a sa montre, car il est temps que je sorte.
- Ou allez-vous donc?
- Je me rends chez l'Empereur.
- Oh! oh! Alors au revoir, Bolkonsky!
- Au revoir, prince; revenez diner avec nous, nous nous chargerons de vous.
- Ecoutez, lui dit Bilibine, en le reconduisant dans l'antichambre, vous ferez bien, dans votre entrevue avec l'Empereur, de donner des eloges a l'intendance, pour sa maniere de distribuer les vivres et de designer les etapes.
- Quand meme je le voudrais, je ne le pourrais pas, repondit Bolkonsky.
- Eh bien! parlez pour deux, car il a la passion des audiences sans jamais trouver un mot a dire, comme vous le verrez."
XI
L e prince Andre, place sur le passage de l'Empereur, dans le groupe des officiers autrichiens, eut l'honneur d'attirer son regard et de recevoir un salut de sa longue tete. La ceremonie achevee, l'aide de camp de la veille vint poliment transmettre a Bolkonsky le desir de Sa Majeste de lui donner audience. L'empereur Francois le recut debout au milieu de son cabinet, et le prince Andre fut frappe de son embarras: il rougissait a tout propos et semblait ne savoir comment s'exprimer:
" Dites-moi a quel moment a commence la bataille?" demanda-t-il avec precipitation.
L e prince Andre, l'ayant satisfait sur ce point, se vit bientot oblige de repondre a d'autres demandes tout aussi naives.
" Comment se porte Koutouzow? Quand a-t-il quitte Krems?." etc..
L 'Empereur paraissait n'avoir qu'un but: poser un certain nombre de questions; quant aux reponses, elles ne l'interessaient guere.
" A quelle heure la bataille a-t-elle commence?
- Je ne saurais preciser a Votre Majeste l'heure a laquelle la bataille s'est engagee sur le front des troupes, car a Diernstein, ou je me trouvais, la premiere attaque a eu lieu a six heures du soir," reprit vivement Bolkonsky.
I l comptait presenter a l'Empereur une description exacte, qu'il tenait toute prete, de ce qu'il avait vu et appris.
L 'Empereur lui coupa la parole, puis lui demanda en souriant:
" Combien de milles?
- D'ou et jusqu'ou, sire?
- De Diernstein a Krems?
- Trois milles et demi, sire.
- Les Francais ont-ils quitte la rive gauche?
- D'apres les derniers rapports de nos espions, les derniers Francais ont traverse la riviere la meme nuit sur des radeaux.
- Y a-t-il assez de fourrages a Krems?
- Pas en quantite suffisante."
L 'Empereur l'interrompit de nouveau:
" A quelle heure a ete tue le general Schmidt?
- A sept heures, je crois.
- A sept heures?. c'est bien triste, bien triste!"
L a-dessus, l'ayant remercie, il le congedia. Le prince Andre sortit et se vit aussitot entoure d'un grand nombre de courtisans; il n'y avait plus pour lui que phrases flatteuses et regards bienveillants, jusqu'a l'aide de camp, qui lui fit des reproches de ne pas s'etre loge au palais et lui offrit meme sa maison. Le ministre de la guerre le felicita pour la decoration de l'ordre de Marie-Therese de 3eme classe que l'Empereur venait de lui conferer; le chambellan de l'Imperatrice l'engagea a passer chez Sa Majeste; l'archiduchesse desirait egalement le voir. Il ne savait a qui repondre et cherchait a rassembler ses idees, lorsque l'ambassadeur de Russie, lui touchant l'epaule, l'entraina dans l'embrasure d'une fenetre pour causer avec lui.
E n depit des previsions de Bilibine, la nouvelle qu'il avait apportee avait ete recue avec joie, et un Te Deum avait ete commande. Koutouzow venait d'etre nomme grand-croix de Marie-Therese, et toute l'armee recevait des recompenses. Grace aux invitations qui pleuvaient sur lui de tous cotes, le prince Andre fut oblige de consacrer toute sa matinee a des visites chez les hauts dignitaires autrichiens. Apres les avoir terminees, vers cinq heures du soir, il retournait chez Bilibine, et composait, chemin faisant, la lettre qu'il voulait ecrire a son pere et dans laquelle il lui decrivait sa course a Brunn, lorsque devant le perron il apercut une britchka plus d'a moitie remplie d'objets emballes, et Franz, le domestique de Bilibine, y introduisant avec effort une nouvelle malle.
L e prince Andre, qui s'etait arrete en route chez un libraire pour y prendre quelques livres, s'etait attarde.
" Qu'est-ce que cela veut dire?
- Ah! Excellence! s'ecria Franz, nous allons plus loin: le scelerat est de nouveau sur nos talons.
- Mais que se passe-t-il donc? demanda le prince Andre au moment ou Bilibine, dont le visage toujours calme trahissait cependant une certaine emotion, venait a sa rencontre.
- Avouez que c'est charmant cette histoire du pont de Thabor!. Ils l'ont passe sans coup ferir!"
L e prince Andre ecoutait sans comprendre.
" Mais d'ou venez-vous donc, pour ignorer ce que savent tous les cochers de fiacre?
- Je viens de chez l'archiduc, et je n'y ai rien appris.
- Et vous n'avez pas remarque que chacun fait ses paquets?
- Je n'ai rien vu! Mais enfin qu'y a-t-il donc? reprit-il avec impatience.
- Ce qu'il y a? Il y a que les Francais ont passe le pont defendu par d'Auersperg, qui ne l'a pas fait sauter, que Murat arrive au grand galop sur la route de Brunn et que, sinon aujourd'hui, du moins demain ils seront ici.
- Comment, ici? mais puisque le pont etait mine, pourquoi ne l'avoir pas fait sauter?
- C'est a vous que je le demande, car personne, pas meme Bonaparte, ne le saura jamais!"
B olkonsky haussa les epaules:
" Mais si le pont est franchi, l'armee est perdue, elle sera coupee!
- C'est justement la le hic. Ecoutez: Les Francais occupent Vienne, comme je vous l'ai deja dit, tout va tres bien. Le lendemain, c'est-a-dire hier au soir, messieurs les marechaux Murat, Lannes et Belliard montent a cheval et vont examiner le pont; remarquez bien, trois Gascons! Messieurs, dit l'un d'eux, vous savez que le pont de Thabor est mine et contre-mine, qu'il est defendu par cette fameuse tete de pont que vous savez, et quinze mille hommes de troupes qui ont recu l'ordre de le faire sauter pour nous barrer le passage. Mais comme il serait plus qu'agreable a notre Empereur et maitre, Napoleon, de s'en emparer, allons-y tous trois et emparons-nous-en. "Allons," repondirent les autres. Et les voila qui partent, qui prennent le pont, le franchissent, et toute l'armee a leur suite passe le Danube, se dirigeant sur nous, sur vous et sur vos communications.
- Treve de plaisanteries, repartit le prince Andre, le sujet est grave et triste."
E t cependant, malgre l'ennui qu'aurait du lui causer cette facheuse nouvelle, il eprouvait une certaine satisfaction. Depuis qu'il avait appris la situation desesperee de l'armee russe, il se croyait destine a la tirer de ce peril: c'etait pour lui le Toulon qui allait le faire sortir de la foule obscure de ses camarades et lui ouvrir le chemin de la gloire. Tout en ecoutant Bilibine, il se voyait deja arrivant au camp, donnant son avis au conseil de guerre, et proposant un plan qui pourrait seul sauver l'armee; naturellement on lui en confiait l'execution.
" Je ne plaisante pas, continua Bilibine, rien de plus vrai, rien de plus triste! Ces messieurs arrivent seuls sur le pont et agitent leurs mouchoirs blancs, ils assurent qu'il y a un armistice et qu'eux, marechaux, vont conferer avec le prince Auersperg; l'officier de garde les laisse entrer dans la tete du pont. Ils lui racontent un tas de gasconnades: que la guerre est finie, que l'empereur Francois va recevoir Bonaparte, que, quant a eux, ils vont chez le prince Auersperg. et mille autres contes bleus. L'officier envoie chercher Auersperg. Ces messieurs embrassent leurs ennemis, plaisantent avec eux, enfourchent les canons, pendant qu'un bataillon francais arrive tout doucement sur le pont et jette a l'eau les sacs de matieres inflammables! Enfin parait le general-lieutenant, notre cher prince Auersperg von Nautern.
" Cher ennemi, fleur des guerriers, autrichiens, heros des campagnes de Turquie, treve a notre inimitie, nous pouvons nous tendre la main, l'empereur Napoleon brule du desir de connaitre le prince Auersperg!"
" En un mot, ces messieurs, qui n'etaient pas Gascons pour rien, lui jettent tant de poudre aux yeux avec leurs belles phrases, et lui, de son cote, se sent tellement honore de cette intimite soudaine avec des marechaux de France, si aveugle par le manteau et les plumes d'autruche de Murat, qu'il n'y voit que du feu, et oublie celui qu'il devait faire sur l'ennemi!"
M algre la vivacite de son recit, Bilibine n'oublia pas de s'arreter pour donner le temps au prince Andre d'apprecier le mot qu'il venait de lancer.
" Le bataillon francais entre dans la tete du pont, encloue les canons, et le pont est a eux! Mais voila le plus joli, continua-t-il en laissant au plaisir qu'il trouvait a sa narration le soin de calmer son emotion. Le sergent poste pres du canon, au signal duquel on devait mettre le feu a la mine, voyant accourir les Francais, etait sur le point de tirer, lorsque Lannes lui arreta le bras. Le sergent, plus fin que son general, s'approcha d'Auersperg et lui dit ceci ou a peu pres:
" Prince, on vous trompe et voila les Francais!"
M urat, craignant de voir l'affaire compromise s'il le laissait continuer, s'adresse de son cote, en vrai Gascon, a d'Auersperg avec une feinte surprise:
" Je ne reconnais pas la discipline autrichienne tant vantee; comment, vous permettez a un de vos subalternes de vous parler ainsi!". Quel trait de genie!.
L e prince Auersperg se pique d'honneur et fait mettre le sergent aux arrets! Avouez que c'est charmant, toute cette histoire du pont de Thabor!
" Ce n'est ni betise, ni lachete. c'est trahison peut-etre! s'ecria le prince Andre, qui se representait les capotes grises, les blesses, la fumee de la poudre, la canonnade et la gloire qui l'attendait.
- Nullement, cela met la cour dans de trop mauvais draps; ce n'est ni trahison, ni lachete, ni betise; c'est comme a Ulm: c'est. cherchant une pointe. c'est du Mack, nous sommes Mackes, dit-il en terminant, tout fier d'avoir trouve un mot, un mot tout neuf, un de ces mots qui seraient repetes partout, et son front se deplissa en signe de satisfaction, pendant qu'il regardait ses ongles, le sourire sur les levres.
- Ou allez-vous? dit-il au prince Andre, qui s'etait leve.
- Je pars.
- Pour ou?
- Pour l'armee!
- Mais vous pensiez rester encore deux jours?
- C'est impossible, je pars a l'instant."
E t le prince Andre, ayant donne ses ordres, rentra dans sa chambre.
" Ecoutez, mon cher, lui dit Bilibine en l'y rejoignant, pourquoi partez-vous?"
L e prince Andre l'interrogea du regard, sans lui repondre.
" Mais oui, pourquoi partez-vous? Je sais bien, vous pensez qu'il est de votre devoir de vous rendre a l'armee, maintenant qu'elle est en danger; je vous comprends, c'est de l'heroisme!
- Pas le moins du monde.
- Oui, vous etes philosophe, mais soyez-le completement! Envisagez les choses d'un autre point de vue, et vous verrez que votre devoir est au contraire de vous garder de tout peril. Que ceux qui ne sont bons qu'a cela s'y jettent; on ne vous a pas donne l'ordre de revenir, et ici on ne vous lachera pas! Ainsi donc, vous pouvez rester et nous suivre la ou nous entrainera notre malheureux sort. On va a Olmutz, dit-on; c'est une fort jolie ville: nous pourrons y arriver dans ma caleche fort agreablement.
- Pour Dieu, cessez vos plaisanteries, Bilibine.
- Je vous parle serieusement et en ami. Jugez-en: pourquoi partez-vous quand vous pouvez rester ici? De deux choses l'une: ou bien la paix sera conclue avant que vous arriviez a l'armee; ou bien il y aura une debacle, et vous partagerez la honte de l'armee de Koutouzow."
E t Bilibine deplissa son front, convaincu que son dilemme etait irrefutable.
" Je ne puis pas en juger," repondit froidement le prince Andre.
E t au fond de son coeur il pensait:
" Je pars pour sauver l'armee!
- Mon cher, vous etes un heros!" lui cria Bilibine.
XII
A pres avoir pris conge du ministre de la guerre, Bolkonsky partit dans la nuit avec l'intention de rejoindre l'armee, qu'il ne savait plus ou trouver, et avec la crainte de tomber entre les mains des Francais.
A Brunn, la cour faisait ses preparatifs de depart, et le gros des bagages etait deja expedie sur Olmutz.
E n arrivant aux environs d'Etzelsdorf, le prince Andre se trouva tout a coup sur le passage de l'armee russe, qui se retirait en grande hate et en desordre, et dont les nombreux chariots qui encombraient la route empecherent sa voiture d'avancer. Apres avoir demande au chef des cosaques un cheval et un homme, le prince Andre, fatigue et mourant de faim, depassa les fourgons pour s'elancer a la recherche du general en chef. Les bruits les plus tristes arrivaient a ses oreilles tout le long du chemin, et la confusion qu'il voyait autour de lui ne semblait que trop les confirmer.
" Cette armee russe que l'or de l'Angleterre a transportee des extremites de l'univers, nous allons lui faire eprouver le meme sort (le sort d'Ulm)," avait dit Bonaparte dans son ordre du jour, a l'ouverture de la campagne! Ces paroles, subitement revenues a la memoire du prince Andre, eveillaient en lui un sentiment d'admiration pour ce grand genie, joint a une impression d'orgueil blesse que traversait l'espoir d'une prochaine revanche:
" Et s'il ne restait plus qu'a mourir? pensait-il; eh bien, on saura mourir, et pas plus mal qu'un autre, s'il le faut."
I l regardait avec dedain ces files innombrables de charrettes, de parcs d'artillerie, s'enchevetrant, se confondant l'un dans l'autre, et plus loin encore et toujours des charrettes, des chariots de toute forme se depassant, se heurtant et s'interceptant le passage, en trois ou quatre rangs serres, sur la large route boueuse. Devant, derriere, aussi loin que l'on pouvait percevoir un son, on entendait de tous cotes le bruit des roues, des charrettes, des affuts, le pietinement des chevaux, les cris des conducteurs pressant leurs attelages, les jurons des soldats, des domestiques et des officiers. Sur les bords du chemin on voyait a chaque pas des chevaux morts, dont quelques-uns etaient deja ecorches, des charrettes a moitie brisees, des soldats de toute arme sortant en foule des villages voisins, et trainant a leur suite des moutons, des poules, du foin et de grands sacs pleins jusqu'au bord; aux descentes et aux montees, les groupes devenaient plus compacts, et leurs cris confus se fondaient en une clameur ininterrompue. Quelques soldats enfonces dans la boue jusqu'aux genoux soutenaient les roues des avant-trains et des fourgons; les fouets sifflaient dans l'air, les chevaux glissaient, les traits se rompaient et les vociferations semblaient faire eclater les poitrines. Les officiers, surveillant la marche, galopaient en avant et en arriere; leurs figures harassees trahissaient leur impuissance a retablir l'ordre, et leurs commandements se noyaient dans le brouhaha de cette houle humaine.
" Voila la chere armee orthodoxe!" se dit Bolkonsky, en se rappelant les paroles de Bilibine et en s'approchant d'un fourgon pour s'enquerir du general en chef.
U ne voiture de forme etrange, trainee par un cheval, tenant le milieu entre la charrette, la caleche et le cabriolet, et dont les materiaux heterogenes accusaient une fabrication de circonstance, frappa ses regards a quelques pas de lui; un soldat la conduisait, et l'on apercevait, sous la capote et le tablier de cuir, une femme tout enveloppee de chales. Au moment de faire sa question, le prince Andre en fut detourne par les cris desesperes que poussait cette femme. L'officier place a la tete de la file battait son conducteur parce qu'il essayait de depasser les autres, et les coups de fouet cinglaient le tablier de la voiture. A la vue du prince Andre, la femme avanca la tete, et, faisant des signes reiteres de la main, elle l'interpella:
" Monsieur l'aide de camp, monsieur l'aide de camp, pitie, de grace, defendez-moi! qu'est-ce qui va m'arriver? Je suis la femme du medecin du 7eme chasseurs; on ne nous laisse pas passer, nous sommes restes en arriere, nous avons perdu les notres!
- Arriere, ou je t'aplatirai comme une galette, criait l'officier en colere au soldat, arriere avec ta coquine!
- Monsieur l'aide de camp, defendez-moi, que me veut-on?
- Laissez passer cette voiture, ne voyez-vous pas qu'il y a une femme dedans?" dit le prince Andre, en s'adressant a l'officier.
C elui-ci le regarda sans repondre et, se tournant vers le soldat: "Ah! oui, que je te laisserai passer. Arriere, animal!
- Laissez-le passer, vous dis-je, reprit le prince Andre.
- Qui es-tu, toi?" demanda l'officier hors de lui. Et il appuya sur le "toi".
" Es-tu le chef ici? C'est moi qui suis le chef, et pas toi, entends-tu bien?. Et toi, la-bas, arriere, ou je t'aplatis comme une galette! continua-t-il en repetant l'expression, qui lui avait plu sans doute.
- Bien arrange, le petit aide de camp!" dit une voix dans la foule.
L 'officier etait arrive a ce paroxysme de fureur qui enleve aux gens la conscience de leurs actes, et le prince Andre sentit un moment que son intervention frisait le ridicule, la chose qu'il craignait le plus au monde; mais, son instinct prenant le dessus, il se laissa a son tour emporter par une colere folle, et il s'approcha de l'officier en levant son fouet et en scandant ces mots:
" Veuillez laisser passer!"
L 'officier fit un geste de mauvaise humeur et se hata de s'eloigner:
" C'est toujours leur faute a ceux-la de l'etat-major, le desordre et tout le bataclan, grommela-t-il; eh bien, faites comme vous voudrez."
L e prince Andre se hata a son tour et, sans lever les yeux sur la femme du medecin, qui l'appelait son sauveur, repassant dans sa tete les details de cette scene ridicule, il galopa jusqu'au village, ou se trouvait, lui avait-on dit, le general en chef. Arrive la, il descendit de cheval, dans l'intention de manger un peu, de se reposer un instant et de mettre de l'ordre dans le trouble penible de ses impressions:
" C'est une troupe de bandits, ce n'est pas une armee," pensait-il, lorsqu'une voix connue l'appela par son nom.
I l se retourna, et il apercut a une petite fenetre Nesvitsky, qui machonnait quelque chose et lui faisait de grands gestes.
" Bolkonsky, ne m'entends-tu pas? Viens vite!"
E ntre dans la maison, il y trouva Nesvitsky et un autre aide de camp, qui dejeunaient; ils s'empresserent de lui demander d'un air alarme s'il apportait quelque nouvelle.
" Ou est le general en chef? demanda Bolkonsky.
- Ici, dans cette maison, repondit l'aide de camp.
- Eh bien, est-ce vrai, la paix et la capitulation? demanda Nesvitsky.
- C'est a vous de me le dire, je n'en sais rien, car j'ai eu toutes les peines du monde a vous rejoindre.
- Ah! mon cher, ce qui se passe chez nous est vraiment affreux. je fais mon mea culpa. nous nous sommes moques de Mack, et notre situation est pire que la sienne; assieds-toi et dejeune, ajouta Nesvitsky.
- Il vous sera impossible, mon prince, de retrouver a present votre fourgon et vos effets: quant a votre Pierre, Dieu sait ou il est.
- Ou est donc le quartier general?
- Nous couchons a Znaim.
- Quant a moi, dit Nesvitsky, j'ai charge sur deux chevaux tout ce dont j'ai besoin et l'on m'a fait d'excellents bats qui resisteraient meme aux chemins des montagnes de la Boheme!. ca va mal, mon cher. Eh bien, es-tu malade?. il me semble que tu frissonnes?
- Je n'ai rien," repondit le prince Andre.
E t il se rappela au meme instant sa rencontre avec la femme du medecin et l'officier du train.
" Que fait ici le general en chef?
- Je n'y comprends rien, repondit Nesvitsky.
- Et moi, je ne comprends qu'une chose: c'est que tout ca est deplorable," dit le prince Andre.
E t il se rendit chez Koutouzow; il remarqua, en passant, sa voiture et les chevaux de sa suite harasses, ereintes, entoures de cosaques et de gens de service, qui causaient a haute voix entre eux. Koutouzow lui-meme etait dans la chaumiere avec Bagration et Weirother (c'etait le nom du general autrichien qui remplacait le defunt Schmidt). Dans le vestibule, le petit Koslovsky, la figure fatiguee par les veilles, assis sur ses talons, dictait des ordres a un secretaire, qui les griffonnait a la hate sur un tonneau renverse. Koslovsky jeta un coup d'oeil a l'arrivant, sans se donner le temps de le saluer:
" A la ligne. as-tu ecrit?. Le regiment des grenadiers de Kiew, le regiment de.
- Impossible de vous suivre, Votre Haute Noblesse," repliqua le secretaire d'un ton de mauvaise humeur.
A u meme moment, on entendait a travers la porte la voix animee et mecontente du general en chef, a laquelle repondait une autre voix completement inconnue. Le bruit de cette conversation, l'inattention de Koslovsky, le manque de respect de l'ecrivain a bout de forces, cette etrange installation autour d'un tonneau dans le voisinage du commandant en chef, les rires bruyants des cosaques sous les fenetres, tous ces details firent pressentir au prince Andre qu'il avait du se passer quelque chose de grave et de malheureux.
I l adressa aussitot une kyrielle de questions a l'aide de camp.
" A l'instant, mon prince, repondit celui-ci. Bagration est charge de la disposition des troupes.
- Et la capitulation?
- Il n'y en a pas, on se prepare a une bataille."
A u moment ou le prince Andre se dirigeait vers la porte de la piece voisine, Koutouzow, avec son nez aquilin, et sa figure rebondie, parut sur le seuil. Le prince Andre se trouvait juste en face de lui, mais le general en chef le regardait sans le reconnaitre; a l'expression vague de son oeil unique on voyait que les soucis et les preoccupations l'absorbaient au point de l'isoler du monde exterieur.
" Est-ce fini? demanda-t-il a Koslovsky.
- A l'instant, Votre Excellence."
B agration avait suivi le general en chef: petit de taille, sec, encore jeune, sa figure, d'un type oriental, attirait l'attention par son expression de calme et de fermete.
" Excellence!."
E t le prince Andre tendit une enveloppe a Koutouzow.
" Ah! de Vienne, c'est bien."
I l sortit de la chambre avec Bagration et ils s'arreterent tous deux sur le perron.
" Ainsi donc, adieu, prince, dit-il a Bagration. Que le Sauveur te garde, je te benis pour cette grande entreprise!"
I l s'attendrit, et ses yeux s'humecterent de larmes; l'attirant a lui de son bras gauche, il fit de la main droite sur son front le signe de la croix, geste qui lui etait familier, et lui tendit sa joue a baiser, mais Bagration l'embrassa au cou:
" Que Dieu soit avec toi!"
E t il monta en caleche.
" Viens avec moi, dit-il a Bolkonsky.
- Votre Excellence, j'aurais desire me rendre utile ici. Si vous vouliez me permettre de rester sous les ordres du prince Bagration?
- Assieds-toi, reprit Koutouzow en voyant l'indecision de Bolkonsky. J'ai moi-meme besoin de bons officiers.
- Si demain la dixieme partie de son detachement nous revient, il faudra en remercier Dieu!" ajouta-t-il comme se parlant a lui-meme.
L e regard du prince Andre se fixa involontairement pour une seconde sur l'oeil absent et la cicatrice a la tempe de Koutouzow, double souvenir d'une balle turque:
" Oui, se dit-il, il a le droit de parler avec calme de la perte de tant d'hommes.
- C'est pour cela, continua-t-il tout haut, que je vous supplie de m'envoyer la-bas."
K outouzow ne repondit rien: plonge dans ses reflexions, il semblait avoir oublie ce qu'il venait de dire. Doucement berce sur les coussins de sa caleche, il tourna un instant apres vers le prince Andre une figure calme, sur laquelle on aurait vainement cherche la moindre trace d'emotion, et, tout en raillant finement, il se fit raconter par Bolkonsky son entrevue avec l'empereur, les on-dit de la cour sur l'engagement de Krems, et le questionna meme au sujet de quelques dames que tous deux connaissaient.
XIII
L e 1er novembre, Koutouzow avait recu d'un de ses espions un rapport d'apres lequel il jugeait son armee dans une position presque sans issue. Les Francais, apres le passage du pont, disait le rapport, marchaient en forces considerables pour intercepter sa jonction avec les troupes venant de Russie. Si Koutouzow se decidait a rester a Krems, les cent cinquante mille hommes de Napoleon couperaient ses communications, en entourant ses quarante mille soldats fatigues et epuises, et il se trouverait dans la position de Mack a Ulm; s'il abandonnait la grande voie de ses communications avec la Russie, il devrait se jeter, en defendant sa retraite pas a pas, dans les montagnes inconnues et depourvues de routes de la Boheme, et perdre par suite tout espoir de se reunir a Bouksevden. Si enfin il se decidait a se replier de Krems sur Olmutz, pour rejoindre ses nouvelles forces, il risquait d'etre devance par les Francais, et force d'accepter la bataille, pendant sa marche et avec tout son train de bagages derriere lui, contre un ennemi trois fois plus nombreux, qui le cernerait de deux cotes. Il choisit cependant cette derniere alternative.
L es Francais s'avancaient a marches forcees vers Znaim, sur la ligne de retraite de Koutouzow, mais toutefois a 100 verstes devant lui. Se laisser devancer par eux, c'etait pour les Russes la honte d'Ulm et la perte complete de l'armee; il n'y avait d'autre chance de la sauver, que d'atteindre ce point avant l'armee francaise; mais la reussite devenait impossible avec une masse de quarante mille hommes. Le chemin que l'ennemi avait a parcourir de Vienne a Znaim etait meilleur et plus direct que celui de Koutouzow de Krems a Znaim.
A la reception de cette nouvelle, il avait expedie, a travers les montagnes, Bagration et son avant-garde de quatre mille hommes sur la route de Vienne a Znaim. Bagration avait ordre d'operer cette marche sans s'arreter, de se placer de facon a avoir Vienne devant lui, Znaim derriere, et si, grace a sa bonne etoile, il reussissait a arriver le premier, de retenir l'ennemi autant qu'il le pourrait, pendant que Koutouzow, avec tout son train de campagne, s'ecoulerait vers Znaim.
A pres avoir reussi a franchir 45 verstes de montagnes sans chemins frayes, par une nuit orageuse, et avec des soldats affames et mal chausses, Bagration, ayant perdu en trainards le tiers de ses hommes, deboucha a Hollabrunn sur la route de Vienne a Znaim, quelques heures avant les Francais. Afin de donner a Koutouzow les vingt-quatre heures indispensables pour atteindre son but, ses quatre mille hommes, epuises de fatigue, devaient arreter l'ennemi a Hollabrunn et sauver ainsi l'armee, ce qui etait en realite impossible. Mais la fortune capricieuse rendit l'impossible possible. Le succes de la ruse qui avait livre aux Francais, sans coup ferir, le pont de Vienne, inspira a Murat la pensee d'en tenter une du meme genre avec Koutouzow. Rencontrant le faible detachement de Bagration, il s'imagina avoir devant lui l'armee tout entiere. Sur de l'ecraser des qu'il aurait recu les renforts qu'il attendait, il lui proposa un armistice de trois jours, pendant lequel chacun d'eux conserverait ses positions respectives. Pour etre plus sur de l'obtenir, il confirma que les preliminaires de la paix etaient en discussion, et que par consequent il etait inutile de verser le sang. Le general autrichien Nostitz, place aux avant-postes, le crut sur parole et, en se repliant, demasqua Bagration. Un autre parlementaire porta dans le camp russe les memes assurances mensongeres. Bagration repondit qu'il ne pouvait ni accepter, ni refuser l'armistice, et qu'il devait avant tout en referer au general en chef, auquel il allait envoyer son aide de camp. Cette proposition etait le salut de l'armee; aussi Koutouzow depecha-t-il immediatement a l'ennemi l'aide de camp Wintzengerode, charge non seulement d'accepter l'armistice, mais aussi de poser les conditions d'une capitulation. Il expedia en meme temps d'autres ordres en arriere, pour presser la marche de l'armee, que l'ennemi ignorait encore parce qu'elle s'operait derriere les faibles troupes de Bagration, restees immobiles devant des forces huit fois plus considerables. Les previsions de Koutouzow se realiserent. Ses propositions ne l'engageaient a rien et lui faisaient gagner un temps precieux; car la faute de Murat ne pouvait tarder a etre decouverte. Aussitot que Bonaparte, etabli a Schoenbrunn, a 25 verstes de Hollabrunn, recut le rapport de Murat contenant les projets d'armistice et de capitulation, il comprit qu'on l'avait joue et lui ecrivit la lettre suivante:
A u prince Murat.
" Schoenbrunn, 25 brumaire (16 novembre), an 1805, huit heures du matin.
" Il m'est impossible de trouver des termes pour vous exprimer mon mecontentement. Vous ne commandez que mon avant-garde, et vous n'avez pas le droit de faire d'armistice sans mon ordre. Vous me faites perdre le fruit d'une campagne. Rompez l'armistice sur-le-champ et marchez a l'ennemi. Vous lui ferez declarer que le general qui a signe cette capitulation n'avait pas le droit de le faire, qu'il n'y a que l'empereur de Russie qui ait ce droit.
" Toutefois, cependant, que l'empereur de Russie ratifierait ladite convention, je la ratifierai, mais ce n'est qu'une ruse. Marchez, detruisez l'armee russe. vous etes en position de prendre son bagage et son artillerie.
" L'aide de camp de Russie est un., les officiers ne sont rien quand ils n'ont pas de pouvoirs; celui-ci n'en avait point. les Autrichiens se sont laisse jouer sur le pont de Vienne, vous vous laissez jouer par un aide de camp de l'Empereur.
" NAPOLEON."
L 'aide de camp porteur de cette terrible epitre galopait ventre a terre. Napoleon, craignant de laisser echapper sa facile proie, arrivait avec toute sa garde pour livrer bataille, tandis que les quatre mille hommes de Bagration allumaient gaiement leurs feux, se sechaient, se chauffaient pour la premiere fois depuis trois jours et cuisaient leur gruau, sans qu'aucun d'eux pressentit l'ouragan qui allait fondre sur eux.
XIV
L 'aide de camp de Napoleon n'avait pas encore rejoint Murat, lorsque le prince Andre, ayant obtenu de Koutouzow l'autorisation desiree, arriva a Grounth, a quatre heures du soir, aupres de Bagration. On y etait dans l'ignorance de la marche generale des affaires: on y causait de la paix sans y ajouter foi; on y parlait de la bataille sans la croire prochaine. Bagration recut l'aide de camp favori de Koutouzow avec une distinction et une bienveillance toutes particulieres; il lui annonca qu'ils etaient a la veille d'en venir aux mains avec l'ennemi, lui laissant le choix, ou d'etre attache a sa personne pendant le combat, ou de surveiller la retraite de l'arriere-garde, ce qui etait egalement fort important.
" Du reste, je ne crois pas a un engagement pour aujourd'hui," ajouta Bagration, comme s'il voulait tranquilliser le prince Andre, et interieurement il se dit:
" Si ce n'est qu'un freluquet de l'etat-major, envoye pour recevoir une decoration, il la recevra aussi bien a l'arriere-garde; mais s'il veut rester aupres de moi, tant mieux, un brave officier n'est jamais de trop!"
L e prince Andre, sans repondre a sa double proposition, demanda au prince s'il voulait lui permettre d'examiner la situation et la dislocation des troupes, pour pouvoir s'orienter, le cas echeant. L'officier de service du detachement, un bel homme, d'une elegance recherchee, portant un solitaire a l'index, parlant mal mais tres volontiers le francais, se proposa comme guide.
O n ne voyait de tous cotes que des officiers trempes jusqu'aux os, a la recherche de quelque chose, et des soldats trainant apres eux des portes, des bancs et des palissades.
" Voyez, prince, nous ne parvenons pas a nous debarrasser de ces gens-la, dit l'officier d'etat-major, en les designant du doigt et en indiquant la tente d'une vivandiere: les chefs sont trop faibles, ils leur permettent de se rassembler ici. je les ai tous chasses ce matin, et la voila de nouveau pleine. Permettez, prince, une seconde, que je les chasse encore.
- Allons-y, repondit le prince Andre, j'y prendrai un morceau de pain et de fromage, car je n'ai pas eu le temps de manger.
- Si vous me l'aviez dit, prince, je vous aurais offert de partager mon pain et mon sel."
I ls quitterent leurs chevaux et entrerent dans la tente; quelques officiers, a la figure fatiguee et enluminee, etaient occupes a boire et a manger.
" Pour Dieu, messieurs, leur dit l'officier d'etat-major d'un ton de reproche accentue, qui prouvait que ce n'etait pas la premiere fois qu'il le leur repetait, vous savez bien que le prince a defendu de quitter son poste et de se reunir ici;" et s'adressant a un officier d'artillerie de petite taille, maigre et peu soigne, qui s'etait leve a leur entree avec un sourire contraint, et s'etait dechausse pour donner a la vivandiere ses bottes a secher. "Et vous aussi, capitaine Tonschine! N'avez-vous pas honte? En votre qualite d'artilleur, vous devriez donner l'exemple, et vous voila sans bottes; si on bat la generale, vous serez gentil, nu-pieds. Vous allez me faire le plaisir, messieurs, de retourner a vos postes, tous," ajouta-t-il d'un ton de commandement.
L e prince Andre n'avait pu s'empecher de sourire en regardant Tonschine, qui, debout, silencieux et souriant, levait tour a tour ses pieds dechausses, et dont les yeux, bons et intelligents, allaient de l'un a l'autre.
" Les soldats disent qu'il est plus commode d'etre dechausse, repondit humblement le capitaine Tonschine, en cherchant a sortir par une plaisanterie de sa fausse position; mais il se troubla en sentant que sa saillie avait ete mal recue.
- Retournez a vos postes, messieurs," repeta l'officier d'etat-major, qui s'efforcait de garder son serieux.
L e prince Andre jeta encore un coup d'oeil sur l'artilleur, dont la personnalite comique etait un type a part; il n'avait rien de militaire, et cependant il produisait la meilleure impression.
U ne fois sortis du village, apres avoir depasse et rencontre a chaque pas des soldats et des officiers de toute arme, ils virent a leur gauche les retranchements en terre glaise rouge qu'on etait encore en train d'elever. Quelques bataillons en chemise, malgre la bise froide qui soufflait, y travaillaient comme des fourmis. Les ayant examines, ils poursuivirent leur route et, s'en eloignant au galop, ils gravirent la montagne opposee.
D u haut de cette eminence ils apercurent les Francais.
" La-bas est notre batterie, celle de cet original dechausse; allons-y, mon prince, c'est le point le plus eleve, nous verrons mieux.
- Mille graces, je trouverai mon chemin tout seul, repondit le prince Andre, pour se debarrasser de son compagnon; ne vous derangez pas, je vous en supplie."
E t ils se separerent.
A dix verstes des Francais, sur la route de Znaim, parcourue par le prince Andre le matin meme, regnaient une confusion et un desordre indescriptibles. A Grounth, il avait senti dans l'air une inquietude et une agitation inusitees; ici, au contraire, en se rapprochant de l'ennemi, il constatait avec joie la bonne tenue et l'air d'assurance des troupes. Les soldats, vetus de leurs capotes grises, etaient bien alignes devant le sergent-major et le capitaine, qui comptaient leurs hommes en posant le doigt sur la poitrine de chacun d'eux, et en faisant lever le bras au dernier soldat de chaque petit detachement. Quelques-uns apportaient du bois et des broussailles pour se construire des baraques, riaient et causaient entre eux; des groupes s'etaient formes autour des feux; les uns tout habilles, les autres, a moitie nus, sechaient leurs chemises, raccommodaient leurs bottes et leurs capotes, ranges en cercle autour des marmites et des cuisiniers. Dans une des compagnies la soupe etait prete, et les soldats impatients suivaient des yeux la vapeur des chaudieres, en attendant que le sergent de service eut porte leur soupe a gouter a l'officier, assis sur une poutre devant sa baraque.
D ans une autre compagnie, plus heureuse, car toutes n'avaient pas d'eau-de-vie, les hommes se pressaient autour d'un sergent-major qui avait une figure grelee et de larges epaules; il leur en versait tour a tour dans le couvercle de leurs bidons, en inclinant son petit tonneau; les soldats la portaient pieusement a leurs levres, s'en rincaient la bouche, essuyaient ensuite leurs levres sur leurs manches, et, apres avoir recouvert leurs bidons, s'eloignaient gais et dispos. Tous etaient si calmes, qu'on n'aurait pu supposer, a les voir, que l'ennemi fut a deux pas. Ils semblaient plutot se reposer a une tranquille etape dans leur pays, qu'etre a la veille d'un engagement ou peut-etre la moitie d'entre eux resteraient sur le terrain. Le prince Andre, apres avoir passe devant le regiment de chasseurs, atteignit les rangs serres des grenadiers de Kiew; tout en conservant leur tournure martiale habituelle, les grenadiers etaient aussi paisiblement occupes que leurs camarades; il apercut, non loin de la haute baraque du chef du regiment, un peloton de grenadiers devant lequel un homme nu etait couche. Deux soldats le tenaient, deux autres frappaient regulierement sur son dos avec de minces et flexibles baguettes. Le patient criait d'une facon lamentable; un gros major marchait devant le detachement et repetait, sans faire la moindre attention a ses cris:
" Il est honteux pour un soldat de voler, le soldat doit etre honnete et brave; s'il a vole son camarade, c'est qu'il n'a pas le sentiment de l'honneur, c'est qu'il est un miserable! Encore! encore!."
E t les coups tombaient, et les cris continuaient.
U n jeune officier qui venait de s'eloigner du coupable, et dont la figure trahissait une compassion involontaire, regarda avec etonnement l'aide de camp qui passait.
L e prince Andre, une fois arrive aux avant-postes, les parcourut en detail. La ligne des tirailleurs ennemis et la notre, separees par une grande distance sur le flanc gauche et sur le flanc droit, se rapprochaient au milieu, a l'endroit meme que les parlementaires avaient traverse le matin. Elles etaient si rapprochees, que les soldats pouvaient distinguer les traits les uns des autres et se parler. Beaucoup de curieux, meles aux soldats, examinaient cet ennemi inconnu et etrange pour eux, et, quoiqu'on leur intimat sans cesse l'ordre de s'eloigner, ils semblaient cloues sur place. Nos soldats s'etaient bien vite lasses de ce spectacle: ils ne regardaient plus les Francais, et passaient le temps de leur faction a echanger entre eux des lazzis sur les nouveaux arrivants.
L e prince Andre s'arreta pour considerer l'ennemi.
" Vois donc, vois donc, - disait un soldat a son camarade en lui en designant un autre qui s'etait avance sur la ligne et avait engage une conversation vive et animee avec un grenadier francais, - vois donc comme il en degoise, le Francais ne peut pas le rattraper.
- Qu'en dis-tu, toi, Siderow?
- Attends, laisse-moi ecouter. Diable! comme il y va," repondit Siderow, qui passait pour savoir tres bien le francais.
C e soldat qu'ils admiraient tant etait Dologhow; son capitaine et lui arrivaient du flanc gauche, ou etait leur regiment.
E ncore, encore, - disait le capitaine en se penchant en avant, et en cherchant a ne pas perdre une seule de ces paroles qui etaient completement inintelligibles pour lui: - Parlez, parlez plus vite!. que veut-il?"
D ologhow, entraine dans une chaude dispute avec le grenadier, ne lui repondit pas. Ils parlaient de la campagne; le Francais, confondant les Autrichiens avec les Russes, soutenait que ces derniers s'etaient rendus et avaient fui a Ulm, tandis que Dologhow cherchait a lui prouver que les Russes avaient battu les Francais et ne s'etaient pas rendus:
" Si l'on nous ordonne de vous chasser d'ici, nous vous chasserons, continua-t-il.
- Faites seulement bien attention, repondait le grenadier, qu'on ne vous emmene pas tous avec vos cosaques."
L 'auditoire se mit a rire.
" On vous fera danser comme du temps de Souvorow, reprit Dologhow.
- Qu'est-ce qu'il chante? demanda un Francais.
- Bah, de l'histoire ancienne! repondit un autre, comprenant qu'il etait question des guerres du temps passe.
- L'Empereur va lui en faire voir a votre Souvara comme aux autres.
- Bonaparte? repliqua Dologhow, qui fut aussitot interrompu par le Francais irrite.
- Il n'y a pas de Bonaparte, il y a l'Empereur, sacre nom!
- Que le diable emporte votre Empereur!."
E t Dologhow jurant en russe, a la maniere des soldats, jeta son fusil sur son epaule et s'eloigna en disant a son capitaine:
" Allons-nous-en, Ivan Loukitch.
- En voila du francais, dirent en riant les soldats; a ton tour, Siderow!."
E t Siderow, clignant de l'oeil et s'adressant aux Francais, leur lanca coup sur coup une bordee de mots sans suite, sans signification, tels que "cari, mata tafa, safi, muter casca", en tachant de donner a sa voix des intonations expressives. Un rire homerique eclata parmi les soldats, un rire si franc, si joyeux, qu'il traversa la ligne et se communiqua aux Francais; on aurait pu croire qu'il n'y avait plus qu'a decharger les fusils et a rentrer chacun chez soi: mais les fusils resterent charges, les meurtrieres des maisons et des retranchements conserverent leur aspect menacant, et les canons enleves de leurs avant-trains et braques sur l'ennemi ne sortirent pas de leur sinistre immobilite.
XV
A pres avoir parcouru la ligne des troupes jusqu'au flanc gauche, le prince Andre monta a la batterie d'ou, au dire de l'officier d'etat-major, on decouvrait tout le terrain. Il descendit de cheval et s'arreta au bout de la batterie, au quatrieme et dernier canon. L'artilleur de garde voulut lui presenter les armes, mais, au signe de l'officier, il reprit sa marche monotone et reguliere. Derriere les bouches a feu se trouvaient les avant-trains, et plus loin, les chevaux attaches au piquet et les feux du bivouac des artilleurs. A gauche, non loin du dernier canon, s'elevait une petite hutte formee de branchages entrelaces, de l'interieur de laquelle partaient les voix animees de plusieurs officiers.
O n apercevait en effet de cette batterie la presque totalite des troupes russes et la plus grande partie de celles de l'ennemi. Sur une colline, juste en face, se dessinait a l'horizon le village de Schongraben; a droite et a gauche, on distinguait, a trois endroits differents, au milieu de la fumee de leurs feux, les troupes francaises, dont le plus grand nombre etait masse dans le village et derriere la montagne. A gauche des maisons, a travers les nuages de fumee, on entrevoyait confusement une masse sombre, qui paraissait etre une batterie, mais dont, a l'oeil nu, on ne pouvait se rendre compte. Notre flanc droit s'etendait sur une hauteur assez elevee, dominant l'ennemi, et occupee par l'infanterie et par les dragons, qu'on apercevait distinctement sur le bord du plateau. Du centre, ou se trouvaient en ce moment la batterie de Tonschine et le prince Andre, partait un chemin en pente douce, qui remontait directement au ruisseau dont le cours nous separait de Schongraben. Sur la gauche, nos troupes occupaient tout l'espace jusqu'aux forets, dont la lisiere etait eclairee au loin par les feux qu'y avait allumes notre infanterie. Le developpement de la ligne de l'ennemi etait plus grand que le notre, et il etait evident qu'il pouvait nous tourner des deux cotes. Un ravin a pic longeait les derrieres de nos positions, et rendait difficile la retraite de la cavalerie et de l'artillerie. Le prince Andre, appuye contre un canon, marqua a la hate, sur une feuille arrachee a son calepin, la position de nos troupes, en y indiquant deux endroits qu'il comptait signaler a l'attention de Bagration, pour lui proposer, d'abord de reunir toute l'artillerie au centre, et en second lieu de faire passer l'infanterie de l'autre cote du ravin. Le prince Andre, qui avait ete, depuis le commencement de la campagne, constamment attache au general en chef, etait habitue a se rendre compte des mouvements des masses et des dispositions generales a prendre. Ayant beaucoup etudie les relations historiques des batailles, il ne saisissait, dans l'engagement qui se preparait, que les traits principaux, et pensait involontairement aux consequences qu'ils exerceraient sur l'ensemble des operations. "Si l'ennemi dirige l'attaque sur le flanc droit, se disait-il, les regiments de grenadiers de Kiew et de chasseurs de Podolie devront defendre leurs positions jusqu'au moment d'etre renforces par les reserves du centre, et dans ce cas les dragons peuvent les prendre en travers et les culbuter. Si on attaque le centre, qui est d'ailleurs a couvert de la grande batterie, nous concentrons le flanc gauche sur cette hauteur, et nous nous replions, en nous echelonnant jusqu'au ravin." Pendant qu'il etait absorbe dans ses reflexions, il continuait a entendre, sans preter toutefois la moindre attention a leurs paroles, les voix des officiers qui etaient dans la hutte. Une d'elles cependant le frappa tout a coup par la sincerite de son accent, et malgre lui il se prit a ecouter.
" Non, mon ami, disait cette voix sympathique, qu'il croyait connaitre, je dis que, s'il etait possible de savoir ce qui nous attend apres la mort, personne de nous n'en aurait peur; c'est ainsi, mon ami!
- Qu'on ait peur ou non, reprit une voix plus jeune, cela revient au meme, on ne l'evitera pas.
- Oui, mais en attendant on a peur.
- Ah! vous autres savants, s'ecria une troisieme voix a l'intonation male, vous autres artilleurs, vous n'etes si surs de votre fait que parce que vous trainez toujours a votre suite de l'eau-de-vie et de quoi manger."
C 'etait probablement une plaisanterie de fantassin.
" Oui, et pourtant on a peur, reprit la premiere voix, on a peur de l'inconnu, voila! On a beau vous conter que l'ame s'en va au ciel, ne sait-on pas qu'il n'y a pas de ciel, qu'il n'y a qu'une atmosphere?
- Voyons, Tonschine, faites-nous part de votre absinthe, dit la voix male.
- C'est donc le meme capitaine qui etait sans bottes chez la vivandiere, se dit le prince Andre, en reconnaissant avec plaisir l'organe de celui qui philosophait.
- De l'absinthe, pourquoi pas? repondit Tonschine. Quant a comprendre la vie future.," il n'acheva pas sa phrase, car au meme moment un sifflement fendit l'air, et un boulet, traversant l'espace avec une rapidite vertigineuse, s'enfonca avec fracas dans la terre, qu'il fit rejaillir autour de lui a deux pas de la hutte, le sol trembla sous le coup. Tonschine s'elanca hors de la hutte, la pipe a la bouche, sa bonne et intelligente figure un peu pale; il etait suivi de l'officier d'infanterie a la grosse voix, qui boutonna son uniforme, chemin faisant, et qui courut a toutes jambes rejoindre sa compagnie.
XVI
L e prince Andre, arrete a cheval pres de la batterie, parcourait des yeux le vaste horizon pour y decouvrir la piece qui avait lance le projectile. Il apercut comme des ondulations dans les masses jusque-la immobiles des Francais, et constata la presence de la batterie qu'il avait soupconnee. Deux cavaliers descendirent au galop la montagne, au pied de laquelle avancait une petite colonne ennemie dans l'intention evidente de renforcer les avant-postes. La fumee du premier coup n'etait pas encore dissipee, qu'un second nuage s'eleva, et qu'un second coup partit: la bataille etait commencee. Le prince Andre s'elanca a bride abattue dans la direction de Grounth pour y rejoindre le prince Bagration. La canonnade augmentait de violence derriere lui, et l'on y repondait de notre cote. Dans le bas, a l'endroit traverse par les parlementaires, la fusillade s'engageait.
L emarrois venait de remettre a Murat la lettre fulminante de Napoleon. Murat, honteux de sa deconvenue et desirant se faire pardonner, fit aussitot marcher ses troupes vers le centre de l'armee russe, pour en tourner en meme temps les deux ailes, avec l'espoir d'ecraser, avant le soir et avant l'arrivee de l'Empereur, le faible detachement qu'il avait devant lui.
" C'est commence! se dit le prince Andre, dont le coeur battit plus vite; mais ou trouverai-je mon Toulon?"
E n passant au milieu de ces compagnies qui, un quart d'heure avant, mangeaient tranquillement leur soupe, il rencontra partout la meme agitation: des soldats saisissaient leurs fusils et s'alignaient en ordre, tandis que leur visage exprimait l'excitation qu'il ressentait lui-meme au fond du coeur. Comme lui, ils semblaient dire, avec un melange de terreur et de joie:
" C'est commence!"
A peu de distance des retranchements inacheves, il vit venir a lui, dans le crepuscule d'une brumeuse soiree d'automne, plusieurs militaires a cheval. Le premier, qui marchait en avant, revetu d'une bourka, montait un cheval blanc; c'etait le prince Bagration, qui, reconnaissant le prince Andre, le salua d'un signe de tete. Celui-ci s'etait arrete pour l'attendre et le mettre au fait de ce qu'il avait vu.
E n l'ecoutant, le prince Bagration regardait devant lui, et le prince Andre se demandait avec une curiosite inquiete, en etudiant les traits fortement accuses de cette figure dont les yeux etaient a moitie fermes, vagues et endormis, quelles pensees, quels sentiments se cachaient derriere ce masque impenetrable?.
" C'est bien, dit-il, en inclinant la tete en signe d'acquiescement et comme si ce qu'il venait d'entendre avait ete prevu par lui. Le prince Andre, encore tout haletant de sa course, parlait avec volubilite, tandis que le prince Bagration accentuait ses mots, a l'orientale, et les laissait tomber lentement de ses levres. Il eperonna son cheval, mais sans laisser paraitre le moindre signe de precipitation, et se dirigea vers la batterie de Tonschine, accompagne de toute sa suite, composee d'un officier d'etat-major, son aide de camp special, du prince, de Gerkow, d'une ordonnance, de l'officier de l'etat-major de service et d'un fonctionnaire civil, ayant rang d'auditeur, qui par curiosite avait demande et obtenu la permission d'assister a une bataille. Ce gros et fort pekin, a la figure pleine, secoue par son cheval, assis sur une selle du train des bagages, enveloppe d'un epais manteau de camelot, regardait autour de lui avec un sourire naif et satisfait, et faisait une etrange figure au milieu des hussards, des cosaques et des aides de camp.
" Et dire qu'il tient a voir une bataille, dit Gerkow a Bolkonsky, en le lui designant, et il a deja mal au creux de l'estomac!
- Voyons, epargnez-moi, dit le civil, qui paraissait content de servir de but aux plaisanteries de Gerkow, et cherchait a passer pour plus bete qu'il n'etait.
- Tres drole, mon monsieur prince, dit l'officier de service; - il se rappelait qu'en francais le titre du prince etait toujours precede d'un autre mot, mais il ne put parvenir a le trouver. Ils approchaient de la batterie de Tonschine, lorsqu'un boulet tomba a quelques pas d'eux.
- Qu'est-ce qui est tombe? demanda l'auditeur.
- C'est une galette francaise, repondit Gerkow.
- Comment, c'est cela qui tue? reprit le premier. Dieu! que c'est effrayant!" continua-t-il tout radieux.
A peine avait-il acheve, qu'un sifflement terrible, epouvantable, se fit entendre. Un cosaque glissa de son cheval et tomba un peu a la droite de l'auditeur. Gerkow et l'officier de service se pencherent, en tirant leurs chevaux du cote oppose. L'auditeur, arrete devant le cosaque, le considerait avec curiosite: le cosaque etait mort, tandis que le cheval se debattait encore.
L e prince Bagration regarda par-dessus son epaule. Devinant le motif de cette confusion, il se detourna avec tranquillite, en ayant l'air de dire:
" Ce n'est pas la peine de s'occuper de ces bagatelles."
I l arreta son cheval et, en bon cavalier qu'il etait, se pencha en avant, et degagea son epee, accrochee a sa bourka. C'etait une epee ancienne, differente de celles qu'on portait habituellement, et dont Souvorow lui avait fait cadeau en Italie. Le prince Andre, se souvenant alors de ce detail, y vit un heureux presage. Arrive a la batterie placee sur la hauteur, le prince Bagration demanda au canonnier de garde pres des caissons:
" Quelle compagnie?."
E t il avait plutot l'air de lui demander:
" N'auriez-vous pas peur, par hasard?"
L e canonnier le comprit ainsi.
" C'est la compagnie du capitaine Tonschine, Excellence, repondit joyeusement l'artilleur, qui avait les cheveux roux.
- C'est bien, c'est bien, dit Bagration, et il longeait les avant-trains pour arriver au dernier canon, lorsque le coup assourdissant de cette bouche a feu resonna dans l'espace, et, au milieu de la fumee qui l'enveloppait, il vit les servants s'agiter tout autour et la remettre avec effort en place. Le soldat nd1, de haute taille et de large carrure, qui tenait le refouloir, recula vers la roue; le soldat nd2 mettait, d'une main tremblante, la charge dans la bouche du canon. Tonschine, petit et trapu, trebuchant sur l'affut, regardait au loin, en abritant ses yeux de sa main, sans voir le general.
- Ajoutez encore deux lignes, et ce sera bien! s'ecria-t-il d'une voix flutee, a laquelle il tachait de donner une inflexion martiale peu en rapport avec sa personne - Nd2, feu!."
B agration appela Tonschine, qui s'approcha a l'instant de lui, en portant timidement et gauchement les trois doigts a sa visiere, plutot comme un pretre qui benit que comme un militaire qui salue. Au lieu de balayer la plaine, comme elles y etaient destinees, les pieces de la batterie envoyaient des bombes incendiaires dans le village de Schongraben, devant lequel fourmillaient les masses ennemies.
P ersonne n'avait indique a Tonschine ou et avec quoi il devait tirer; mais, apres avoir pris conseil de son sergent-major, Zakartchenko, qu'il tenait en haute estime, ils avaient decide d'un commun accord qu'ils devaient chercher a incendier le village:
" C'est bien", dit Bagration, qui ecouta le rapport de l'officier et examina a son tour le champ de bataille.
D u bas de la hauteur, ou se trouvait le regiment de Kiew, montait le grondement prolonge et crepitant d'une fusillade; plus loin a droite, derriere les dragons, on apercevait une colonne ennemie qui tournait notre flanc; a gauche, l'horizon etait limite par une foret.
L e prince Bagration ordonna a deux bataillons du centre d'aller renforcer l'aile droite: l'officier d'etat-major se permit de faire remarquer au prince que dans ce cas les pieces resteraient a decouvert. Le prince le regarda sans rien dire, de ses yeux vagues. La reflexion etait juste, il n'y avait rien a y repondre. A ce moment arriva au galop un aide de camp envoye par le chef du regiment qui se battait sur les bords de la riviere. Il apportait la nouvelle que des masses enormes de Francais s'avancaient par la plaine, que le regiment etait disperse et qu'il se repliait pour se joindre aux grenadiers de Kiew. Le prince Bagration fit un signe d'assentiment et d'approbation. Il s'eloigna au pas vers la droite, en envoyant aux dragons l'ordre d'attaquer. Une demi-heure plus tard, le porteur du message revint annoncer que les dragons s'etaient deja retires de l'autre cote du ravin pour se mettre a l'abri du terrible feu de l'ennemi, eviter une inutile perte d'hommes et envoyer des tirailleurs sous bois.
" C'est bien", dit de nouveau Bagration en quittant la batterie. On entendait la fusillade dans la foret; le flanc gauche etant trop eloigne pour que le general en chef put y arriver a temps, il y depecha Gerkow pour dire au general commandant, celui-la meme que nous avons vu a Braunau presenter son regiment a Koutouzow, de se retirer au plus vite derriere le ravin, parce que le flanc droit ne serait pas en etat de tenir longtemps contre l'ennemi; de sorte que Tonschine fut oublie et resta sans bataillons pour couvrir sa batterie.
L e prince Andre ecoutait avec attention les observations echangees entre le prince Bagration et les differents chefs et les ordres qui s'ensuivaient.
I l fut tres surpris de voir qu'en realite le prince Bagration ne donnait aucun ordre, et cherchait tout bonnement a faire croire que ses intentions personnelles etaient en parfait accord avec ce qui etait en realite le simple effet de la force des circonstances, de la volonte de ses subordonnes, et des caprices du hasard. Et cependant, malgre la tournure que les evenements prenaient en dehors de ses previsions, le prince Andre s'avouait que sa conduite pleine de tact donnait a sa presence une grande valeur. Rien qu'a le voir, ceux qui l'approchaient avec des figures decomposees, sentaient le calme leur revenir; officiers et soldats le saluaient gaiement et, s'excitant les uns les autres, faisaient montre devant lui de leur courage.
XVII
L e prince Bagration atteignit le point culminant de notre aile droite et redescendit vers la plaine, ou continuait le bruit de la fusillade et ou l'action se derobait derriere l'epaisse fumee qui l'enveloppait, lui et sa suite. Ils ne voyaient rien encore distinctement, mais a chaque pas en avant ils sentaient de plus en plus vivement que la vraie bataille etait proche. Ils se croisaient avec des blesses; l'un d'eux, sans shako, la tete ensanglantee, soutenu sous les bras par deux soldats, rendait du sang a flots et ralait: la balle lui etait sans doute entree dans la bouche ou dans le gosier. Un autre, sans fusil, avec un air plus effare que souffrant, marchait resolument et agitait, sous l'impression encore toute fraiche de la douleur, sa main mutilee d'ou le sang coulait a flots sur sa capote. Apres avoir traverse la grande route, ils descendirent une pente escarpee sur laquelle gisaient quelques hommes; un peu plus loin, des soldats valides montaient vers eux en criant et en gesticulant, malgre la presence du general. A quelques pas de la on distinguait deja dans la fumee les lignes des capotes grises, et un officier, apercevant Bagration, courut aux hommes qui le suivaient en leur ordonnant de retourner sur leurs pas.
L e general en chef s'approcha des rangs d'ou partaient a chaque instant des coups secs qui etouffaient le bourdonnement des voix et les cris des commandements; les figures animees des soldats etaient noires de poudre: les uns enfoncaient la baguette dans le fusil, les autres versaient la poudre dans le bassinet et tiraient les cartouches de leur giberne, les derniers tiraient au hasard, a travers le nuage de fumee epais et immobile dont l'atmosphere etait impregnee; a des intervalles rapproches, des sons et des sifflements aigus, d'une nature particuliere, chatouillaient desagreablement l'oreille: "Qu'est-ce donc? se dit le prince Andre en approchant de cette cohue. Ce ne sont pas des tirailleurs, car ils sont en masse; ce n'est pas une attaque, puisqu'ils ne bougent pas, et ils ne forment pas non plus le carre?"
L e chef du regiment, vieux militaire a l'exterieur maigre et debile, dont les grandes paupieres recouvraient presque entierement les yeux, s'approcha du prince Bagration, et le recut avec un sourire bienveillant, comme on recoit un hote qui vous est cher. Il lui expliqua que son regiment, attaque par la cavalerie francaise, l'avait repoussee, mais en y perdant plus de la moitie de ses hommes. Il avait militairement qualifie d'attaque ce qui venait de se passer, quand, par le fait, il n'aurait pu lui-meme se rendre un compte exact de l'etat de ses troupes pendant cette derniere demi-heure, et dire positivement si l'attaque avait ete repoussee, ou si son regiment avait ete enfonce. Il n'y avait dans tout cela de certain que la grele de boulets et de grenades qui decimait ses hommes depuis qu'ils avaient commence a s'engager au cri de: "Voila la cavalerie!" Ce cri avait ete le signal de la melee, et ils s'etaient mis a tirer, non plus sur la cavalerie, mais bien sur l'infanterie francaise qui avait paru dans le vallon.
L e prince Bagration approuva de la tete ce rapport, comme s'il contenait tout ce qu'il pouvait desirer et tout ce qu'il avait prevu, et, se tournant vers son aide de camp, il lui ordonna de faire descendre de la montagne les deux bataillons du 6eme chasseurs, qu'il venait d'y voir en passant.
E n ce moment le prince Andre fut frappe du changement qui s'etait produit sur la figure du general en chef: elle exprimait une decision ferme et satisfaite d'elle-meme, celle d'un homme qui prend son dernier elan pour se jeter a l'eau par une chaude journee d'ete. Ce regard vague et endormi, ce masque affecte des profondes combinaisons avaient disparu; ses yeux d'epervier, ronds et resolus, regardaient devant eux sans se fixer sur rien, avec une certaine exaltation dedaigneuse, tandis que ses mouvements conservaient leur lenteur et leur regularite habituelles.
L e chef de regiment le supplia de se retirer, car l'endroit etait perilleux: "Au nom du ciel, Excellence, voyez donc!" et il montrait les balles qui sifflaient et crepitaient autour d'eux.
I l y avait dans sa parole ce ton de persuasion et de remontrance qu'emploierait un charpentier qui, en voyant son seigneur manier la hache, lui dirait:
" Nous y sommes habitues nous autres, mais vous, vous vous ferez venir des durillons aux mains."
Q uant a lui, il semblait convaincu que ces balles le respecteraient, et ce fut en vain que l'officier d'etat-major joignit ses instances aux siennes. Sans leur repondre, le prince Bagration ordonna de cesser la fusillade et de former les rangs pour faire place aux deux bataillons qui s'avancaient. Pendant qu'il parlait, on aurait cru qu'une main invisible relevait vers la gauche un coin du rideau de fumee qui masquait le bas-fond, et tous les yeux se dirigerent vers la montagne, qui se decouvrait peu a peu a leurs yeux, et sur le versant de laquelle descendait la colonne ennemie. On pouvait deja reconnaitre les bonnets a poil des grenadiers, distinguer les officiers des soldats, et voir les plis du drapeau s'enrouler autour de la hampe.
" Comme ils marchent bien!" dit une voix dans la suite du prince.
L a tete de la colonne avait deja atteint le bas du ravin, et le choc etait imminent de ce cote de la descente.
L es restes du regiment qui avait soutenu l'attaque se reformerent rapidement et s'eloignerent sur la droite, tandis que, chassant devant eux les trainards, les deux bataillons du 6eme chasseurs s'avancaient d'un pas pesant, regulier et cadence. Sur le flanc gauche, du cote de Bagration, marchait le commandant de la compagnie; c'etait un homme de belle prestance, dont la large figure avait une expression inintelligente et satisfaite, celui-la meme qui s'etait precipite hors de la hutte de Tonschine. On voyait qu'il n'avait qu'une idee fixe, passer avec desinvolture devant son chef. Se balancant legerement sur ses pieds musculeux, il se redressait sans le moindre effort et, tenant a la main sa petite epee nue, a lame fine et recourbee, regardant tantot son chef, tantot ceux qui le suivaient, sans jamais perdre le pas, il repetait a chaque enjambee, en tournant avec souplesse son corps vigoureux: "Gauche, gauche, gauche!." Et la muraille vivante marchait en mesure, et chacune de ces figures, serieuses et dissemblables, alourdie par le poids de son fusil et de son sac, semblait comme lui n'avoir qu'une seule pensee et repeter avec lui: "Gauche, gauche, gauche!"
U n gros major essouffle perdait le pas en contournant un buisson de la route; un trainard, effraye de sa negligence, courait pour rejoindre sa compagnie.
U n boulet passa par-dessus la tete du prince Bagration et de sa suite, s'abattit au milieu de la colonne en accompagnant les mots de: gauche, gauche, gauche! de la cadence de son sifflement.
" Serrez les rangs," s'ecria avec cranerie le chef de la compagnie; les soldats se separaient a l'endroit ou etait tombe le boulet, et le vieux sous-officier chevronne, reste en arriere aupres des morts, rejoignit son rang, emboita vivement le pas en se retournant d'un air soucieux, et le commandement de: gauche, gauche, gauche! rythmant de nouveau le bruit regulier du pas des soldats, semblait encore sortir de la profondeur de ce silence menacant.
" Vous l'avez passee en braves, mes enfants," dit le prince Bagration. Un cri de: "Prets a servir, Excellence!" eclata par detachement. Un soldat renfrogne regarda son general comme pour lui dire: "Nous le savons aussi bien que vous!" Un autre, sans se retourner, dans la crainte d'etre distrait, ouvrait la bouche toute grande en criant.
O n donna l'ordre de s'arreter et d'oter les sacs.
B agration parcourut les rangs qui venaient de defiler devant lui, descendit de cheval, tendit la bride a son cosaque, lui remit sa bourka et etira ses jambes. La tete de la colonne francaise, officiers en tete, deboucha en ce moment de derriere la montagne.
" En avant, avec l'aide de Dieu!" s'ecria Bagration d'une voix claire et ferme, et, se retournant un instant vers le front de la troupe, il s'avanca avec effort sur le terrain inegal, du pas incertain d'un cavalier a pied. Le prince Andre se sentit entraine par une force irresistible et en eprouva un grand bonheur.
L es Francais etaient a une faible distance, et il pouvait apercevoir distinctement leurs figures, les buffleteries, les epaulettes rouges, et un vieil officier qui, les pieds en dehors et des guetres aux jambes, gravissait avec peine la montagne. Un coup, un second, un troisieme partirent, et les lignes ennemies se couvrirent de fumee: la fusillade recommenca. Quelques hommes tomberent de notre cote, entre autres l'officier qui s'etait donne tant de mal pour defiler avec avantage devant ses chefs.
A u premier coup de fusil, Bagration avait crie hourra! Un hourra prolonge lui repondit sur toute la ligne, et depassant leurs chefs, se depassant l'un l'autre, nos soldats s'elancerent joyeusement a la poursuite des Francais, dont les rangs s'etaient rompus.
XVIII
L 'attaque du 6eme chasseurs avait assure la retraite du flanc droit. Au centre, l'incendie allume a Schongraben par la batterie oubliee de Tonschine arretait le mouvement des Francais, qui eteignaient le feu propage par le vent, et nous donnaient ainsi le temps de nous retirer; la retraite du centre a travers le ravin se faisait avec bruit et precipitation, quoique sans desordre. Mais le flanc gauche, qui avait ete attaque en meme temps et cerne par des forces superieures sous le commandement de Lannes, compose des regiments d'infanterie d'Azow et de Podolie, etait debande. Bagration envoya Gerkow au general commandant le flanc gauche, avec ordre de se replier immediatement.
G erkow, les doigts a la hauteur de la visiere, s'elanca resolument au galop, mais il avait a peine quitte Bagration que son courage le trahit; saisi d'une terreur folle, il lui fut impossible d'aller a l'encontre du danger; sans avancer jusqu'a la fusillade, il se mit a chercher le general et les autres chefs la ou ils ne pouvaient se trouver; il en resulta que l'ordre ne fut pas transmis.
L e commandant du flanc gauche etait, par anciennete de grade, le chef du regiment que nous avons vu a Braunau et dans lequel servait Dologhow, tandis que le commandant de l'extreme gauche etait le chef du regiment de Pavlograd, dont faisait partie Rostow. Les deux chefs, violemment irrites l'un contre l'autre, ce qui causa un malentendu, perdaient du temps en recriminations injurieuses, pendant qu'au flanc droit on se battait depuis longtemps et que les Francais commencaient a operer leur retraite.
L es regiments de cavalerie et le regiment des chasseurs etaient peu en mesure de prendre part a l'engagement; du soldat au general, personne ne s'y attendait, et l'on s'occupait paisiblement du chauffage dans l'infanterie, et du fourrage dans la cavalerie.
" Votre chef est mon ancien en grade, disait, rouge de colere, l'Allemand qui commandait les hussards, a l'aide de camp du regiment de chasseurs. Qu'il fasse comme bon lui semble, je ne puis sacrifier mes hommes. Trompettes, sonnez la retraite!"
L 'action cependant devenait chaude; la canonnade et la fusillade grondaient; a droite et au centre, les tirailleurs de Lannes franchissaient la digue du moulin et s'alignaient de notre cote a deux portees de fusil. Le general d'infanterie se hissa lourdement sur son cheval et, se redressant de toute sa hauteur, alla rejoindre le colonel de cavalerie. La politesse apparente de leur salut cachait leur animosite reciproque.
" Je ne puis pourtant pas, colonel, laisser la moitie de mon monde dans le bois. Je vous prie. et il appuyait sur ce mot. je vous prie d'occuper les positions et de vous tenir pret pour l'attaque.
- Et moi, je vous prie de vous meler de vos affaires; si vous etiez de la cavalerie.
- Je ne suis pas de la cavalerie, colonel, mais je suis un general russe, si vous ne le savez pas.
- Je le sais tres bien, Excellence, reprit le premier, en eperonnant son cheval et en devenant pourpre. Ne vous plairait il pas de me suivre aux avant-postes? Vous verriez par vous-meme que la position ne vaut rien; je n'ai pas envie de faire massacrer mon monde pour votre bon plaisir.
- Vous vous oubliez, colonel, ce n'est pas pour mon bon plaisir, et je ne saurais vous permettre de le dire."
L e general accepta la proposition pour ce tournoi de courage: la poitrine en avant et froncant le sourcil, il se dirigea avec lui vers la ligne des tirailleurs, comme si leur differend ne pouvait se vider que sous les balles. Arrives la, ils s'arreterent en silence et quelques balles volerent par-dessus leurs tetes. Il n'y avait rien de nouveau a y voir, car, de l'endroit meme qu'ils avaient quitte, l'impossibilite pour la cavalerie de manoeuvrer au milieu des ravins et des broussailles etait aussi evidente que le mouvement tournant des Francais pour envelopper l'aile gauche. Les deux chefs se regardaient comme deux coqs prets au combat, chacun attendant en vain un signe de faiblesse de son adversaire. Tous deux subirent cette epreuve avec honneur, et ils l'auraient prolongee indefiniment par amour-propre, aucun ne voulant abandonner la partie le premier, si, au meme instant, une fusillade, accompagnee de cris confus, n'avait eclate a deux pas en arriere.
L es Francais etaient tombes sur les soldats occupes a ramasser du bois: il ne pouvait donc plus etre question pour les hussards de se replier avec l'infanterie, car ils etaient coupes de leur chemin de retraite sur la gauche par les avant-postes ennemis, et force leur fut d'attaquer, malgre les difficultes du terrain, pour s'ouvrir un passage.
L 'escadron de Rostow, qui n'avait eu que le temps de se mettre en selle, se trouvait juste en face de l'ennemi, et, alors, comme sur le pont de l'Enns, il n'y avait rien entre l'ennemi et eux, rien que cette distance pleine de terreur et d'inconnu, cette distance entre les vivants et les morts que chacun sentait instinctivement, en se demandant avec emotion s'il la franchirait sain et sauf!.
L e colonel arriva sur le front, en repondant de mauvaise humeur aux questions des officiers; en homme resolu a faire a sa tete, il leur jeta un ordre. Rien n'avait ete dit de bien precis, mais une vague rumeur faisait pressentir une attaque, et l'on entendit tout a la fois le commandement: "Alignez-vous!" et le froissement des sabres tires du fourreau. Nul ne bougeait: l'indecision des chefs etait si apparente, qu'elle ne tarda pas a se communiquer a leurs troupes, infanterie et cavalerie.
" Ah! si cela pouvait venir plus vite, plus vite," se disait Rostow, en sentant arriver le moment de l'attaque, cette grande et ineffable jouissance dont ses camarades l'avaient si souvent entretenu.
" En avant avec l'aide de Dieu, mes enfants! cria la voix de Denissow. Au trot, marche!"
L es croupes des chevaux ondulerent, Corbeau tira sur la bride et partit.
R ostow avait a sa droite les premiers rangs de ses hussards et au fond, devant lui, une ligne sombre dont il ne pouvait se rendre compte a distance, mais qui etait l'ennemi. On entendait au loin des coups de fusil.
" Au trot accelere!."
E t Rostow, suivant l'impulsion de son cheval excite, se sentait gagne par la meme ardeur. Un arbre solitaire qui lui avait semble etre au milieu de cette ligne mysterieuse etait maintenant depasse:
" Eh bien, la voila depassee, et il n'y a rien de terrible, au contraire tout devient plus gai, plus amusant. Oh! comme je vais les sabrer!" murmura-t-il avec joie en serrant la poignee de son sabre.
U n formidable hourra retentit derriere lui.
" Qu'il me tombe seulement sous la main!"
E t, enlevant Corbeau, il le lanca a pleine carriere; l'ennemi etait en vue. Tout a coup un immense coup de fouet cingla l'escadron. Rostow leva la main, pret a sabrer, mais au meme moment il vit s'eloigner Nikitenka, le soldat qui galopait devant lui, et il se sentit, comme dans un reve, emporte avec une rapidite vertigineuse, sans quitter sa place. Un hussard le depassa au galop et le regarda d'un air sombre.
" Que m'arrive-t-il? Je n'avance pas; je suis donc tombe? suis-je mort?"
Q uestions et reponses se croisaient dans sa tete. Il etait seul au milieu des champs; plus de chevaux emportes, plus de hussards, il ne voyait autour de lui que la terre immobile et le chaume de la plaine. Quelque chose de chaud, du sang, coulait autour de lui:
" Non, je ne suis que blesse; c'est mon cheval qui est tue!"
C orbeau essaya de se relever, mais il retomba de tout son poids sur son cavalier; des flots de sang coulaient de sa tete et il se debattait dans de vains efforts. Rostow, cherchant a se remettre sur ses pieds, retomba a son tour, sa sabretache s'accrocha a la selle:
" Ou sont les notres? ou sont les Francais?."
I l n'en savait rien. Il n'y avait personne.
E tant parvenu a se degager de dessous son cheval, il se releva. Ou donc se trouvait a present cette ligne qui separait si nettement les deux armees?
" Ne m'est-il pas arrive quelque chose de grave? Cela se passe-t-il toujours ainsi, et que dois-je faire a present?."
I l sentit un poids etrange peser sur son bras gauche engourdi. Son poignet semblait ne plus lui appartenir, et pourtant aucune trace de sang ne se voyait sur sa main:
" Ah! voila enfin des hommes, ils vont m'aider," pensa-t-il avec joie. Le premier de ceux qui accouraient vers lui, hale, bronze, avec un nez crochu, vetu d'une capote gros bleu, portait un shako de forme etrange; l'un d'eux prononca quelques mots dans une langue qui n'etait pas du russe. D'autres, habilles de meme facon, conduisaient un hussard de son regiment.
" C'est, sans doute un prisonnier. Mais va-t-on me prendre aussi? se dit Rostow, qui n'en croyait pas ses yeux. Sont-ce des Francais?"
I l examinait les survenants, et, malgre sa recente bravoure qui les voulait tous exterminer, ce voisinage le glacait d'effroi.
" Ou vont-ils?. Est-ce a moi qu'ils en veulent?. Me tueront-ils?. Pourquoi? Moi que tout le monde aime?."
E t il se souvint de l'amour de sa mere, de sa famille, de l'affection que chacun avait pour lui, ce qui rendait cette supposition invraisemblable.
I l restait cloue a sa place, sans se rendre compte de sa situation; le Francais au nez crochu, a la figure etrangere, echauffee par la course, et dont il pouvait deja distinguer la physionomie, arrivait sur lui la baionnette en avant. Rostow saisit son pistolet, mais, au lieu de le decharger sur son ennemi, il le lui jeta violemment a la tete, et s'enfuit a toutes jambes se cacher dans les buissons.
L es sentiments de lutte et d'excitation qu'il avait si vivement eprouves sur le pont de l'Enns etaient bien loin de lui: il courait comme un lievre traque par les chiens; l'instinct de conserver son existence jeune et heureuse envahissait tout son etre, et lui donnait des ailes! Sautant par-dessus les fosses, franchissant les sillons avec l'impetuosite de son enfance, il tournait souvent en arriere sa bonne et douce figure palie, tandis que le frisson de la peur aiguillonnait sa course.
" Il vaut mieux ne pas regarder," pensa-t-il; mais, arrive aux premieres broussailles, il s'arreta; les Francais etaient distances, et celui qui le poursuivait ralentissait le pas et semblait appeler ses compagnons:
" Impossible!. Ils ne peuvent pas vouloir me tuer?" se dit Rostow.
C ependant son bras devenait de plus en plus lourd; on aurait dit qu'il trainait un poids de deux pouds, il ne pouvait plus avancer. Le Francais le visait, il ferma les yeux et se baissa: une, deux balles passerent en sifflant a ses oreilles; rassemblant ses dernieres forces et soulevant son poignet gauche avec sa main droite, il s'elanca dans les buissons. La etait le salut, la etaient les tirailleurs russes!
XIX
L 'infanterie, surprise a l'improviste dans le bois, en sortait au pas de course, en groupes debandes. Un soldat effare laissa tomber ce mot d'une si terrible signification a la guerre:
" Nous sommes coupes!"
E t ce mot repandit l'epouvante dans toute la masse.
" Cernes! coupes! perdus!" criaient les fuyards.
A u premier bruit de la fusillade, aux premiers cris, le commandant du regiment devina qu'il venait de se passer quelque chose d'effroyable. Frappe de la pensee que lui, officier exact, militaire exemplaire depuis tant d'annees, pouvait etre accuse de negligence et d'incurie par ses chefs, oubliant ses airs d'importance, son rival indiscipline, oubliant surtout le danger qui l'attendait, il empoigna le pommeau de sa selle, eperonna son cheval et partit au galop rejoindre son regiment, sous une pluie de balles qui heureusement ne l'effleurerent meme pas. Il n'avait qu'un desir: savoir ce qui en etait, reparer la faute commise, si elle venait a lui etre imputee, et rester pur de tout blame, lui qui comptait vingt-deux ans de services irreprochables.
A yant heureusement franchi la ligne ennemie, il tomba de l'autre cote du bois au milieu des fuyards qui se precipitaient a travers champs, sans vouloir ecouter les commandements. C'etait la minute terrible de cette hesitation morale qui decide du sort d'une bataille. Ces troupes affolees obeiraient-elles a la voix jusque-la si respectee de leur chef, ou continueraient-elles a fuir? Malgre ses rappels desesperes, malgre sa figure decomposee par la fureur, malgre ses gestes menacants, les soldats couraient, couraient toujours, et tiraient en l'air sans se retourner. Le sort en etait jete: la balance, dans cette minute d'hesitation, avait penche du cote de la peur.
L e general etouffait a force de crier, la fumee l'aveuglait; il s'arreta de desespoir. Tout semblait perdu, lorsque les Francais qui nous poursuivaient s'enfuirent tout a coup sans raison apparente et se rejeterent dans la foret, ou apparurent les tirailleurs russes. C'etait la compagnie de Timokhine, qui, ayant seule conserve ses rangs et s'etant retranchee dans le fosse a la lisiere de la foret, attaquait les Francais par derriere; Timokhine, brandissant sa petite epee, s'etait elance sur l'ennemi avec un elan si formidable et une si folle audace, que les Francais, saisis a leur tour de terreur, s'enfuirent en jetant leurs fusils. Dologhow, qui courait a cote de lui, en tua un a bout portant, et fut le premier a s'emparer d'un officier, qui se rendit prisonnier. Les fuyards s'arreterent, les bataillons se reformerent, et l'ennemi, qui avait ete sur le point de couper en deux le flanc gauche, fut repousse. Le chef du regiment se tenait sur le pont avec le major Ekonomow, et assistait au defile des compagnies qui se repliaient, lorsqu'un soldat, s'approchant de son cheval, saisit son etrier et se serra contre lui; ce soldat, qui tenait dans ses mains une epee d'officier, portait une capote de drap gros bleu et une giberne francaise en bandouliere; la tete bandee, sans shako et sans havresac, il souriait malgre sa paleur, et ses yeux bleus regardaient fierement son chef, qui ne put s'empecher de lui accorder quelque attention, malgre les ordres qu'il etait en train de donner au major Ekonomow.
" Excellence, voici deux trophees! dit Dologhow en montrant l'epee et la giberne. J'ai fait prisonnier un officier, j'ai arrete une compagnie. (Sa respiration courte et haletante denotait la fatigue, il parlait par saccades):. Toute la compagnie peut en temoigner, je vous prie de vous en souvenir, Excellence.
- Bien, bien!" repondit son chef, sans interrompre sa conversation avec le major.
E t Dologhow, detachant son mouchoir, le tira par la manche, en lui montrant les caillots de sang coagules dans ses cheveux:
" Blessure de baionnette, fit-il, j'etais en avant; rappelez-vous-le, Excellence!"
C omme on l'a vu plus haut, on avait oublie la batterie de Tonschine; mais, vers la fin de l'engagement, le prince Bagration, entendant la canonnade continuer au centre, y envoya d'abord l'officier d'etat-major de service, puis le prince Andre, avec ordre a Tonschine de se retirer au plus vite. Les deux bataillons qui devaient defendre la batterie avaient ete envoyes, sur un ordre venu on ne sait d'ou, prendre part a la bataille, et la batterie continuait a tirer. Les Francais, trompes par ce feu energique, et supposant que le gros des forces etait masse de ce cote, essayerent par deux fois de s'en emparer, et furent repousses chaque fois par la mitraille que vomissaient ces quatre bouches a feu solitaires et abandonnees sur la hauteur.
P eu de temps apres le depart de Bagration, Tonschine etait parvenu a rallumer, l'incendie de Schongraben.
" Vois donc comme ca brule! quelle fumee, quelle fumee!. Ils courent, vois donc!" se disaient les servants, heureux de leur succes.
T outes les pieces etaient pointees sur le village, et chaque coup etait salue de joyeuses exclamations. Le feu, pousse par le vent, se propageait avec rapidite. Les colonnes francaises abandonnerent Schongraben, et etablirent sur sa droite dix pieces qui repondirent a celles de Tonschine.
L a joie enfantine excitee par la vue de l'incendie, et l'heureux resultat de leur tir avaient empeche les artilleurs de remarquer cette batterie. Ils ne s'en apercurent que lorsque deux projectiles, suivis de plusieurs autres, vinrent tomber au milieu de leurs pieces. Un canonnier eut la jambe enlevee, et deux chevaux furent tues. Leur ardeur n'en fut pas refroidie, mais elle changea de caractere; les chevaux furent remplaces par ceux de l'affut de reserve, les blesses furent emportes et les quatre pieces tournees vers la batterie ennemie. L'officier camarade de Tonschine avait ete tue des le commencement de l'action, et des quarante hommes qui servaient les pieces, dix-sept eurent le meme sort dans l'espace d'une heure. Quant aux survivants, ils continuaient gaiement leur besogne.
L e petit officier aux mouvements gauches et enfantins faisait constamment renouveler sa pipe par son domestique, et s'elancait en avant pour examiner les Francais, en s'abritant les yeux de sa main.
" Feu! enfants," disait-il, en saisissant lui-meme les roues du canon pour le pointer.
A u milieu de la fumee, assourdi par le bruit continuel du tir, dont chaque coup le faisait tressaillir, Tonschine courait d'une piece a l'autre, sa pipe a la bouche, soit pour les pointer, soit pour compter les charges, soit pour faire changer les attelages. Jetant de sa petite voix, au milieu de ce bruit infernal, des ordres incessants, sa figure s'animait de plus en plus: elle ne se contractait que lorsqu'un homme tombait blesse ou mort, et il s'en detournait pour crier avec colere apres les survivants, toujours lents a relever les morts ou les blesses. Les soldats, beaux hommes pour la plupart et, comme il arrive souvent dans une compagnie d'artilleurs, de deux tetes plus grands et plus larges d'epaules que leur chef, l'interrogeaient du regard comme des enfants dans une situation difficile, et l'expression de sa figure se refletait aussitot sur leurs males visages.
G race a ce grondement continu, a ce tapage, a cette activite forcee, Tonschine n'eprouvait pas la moindre crainte: il n'admettait meme pas la possibilite d'etre blesse ou tue. Il lui semblait que depuis le premier coup tire sur l'ennemi il s'etait passe beaucoup de temps, qu'il etait la depuis la veille, et que ce petit carre de terrain qu'il occupait lui etait familier et connu. Il n'oubliait rien, prenait avec sang-froid ses dispositions, comme aurait pu le faire a sa place le meilleur des officiers, et pourtant il se trouvait dans un etat voisin du delire ou de l'ivresse.
D u milieu du bruit assourdissant de la batterie, de la fumee et des boulets ennemis qui tombaient sur la terre, sur un canon, sur un homme, sur un cheval, du milieu de ses soldats qui se hataient, le front ruisselant de sueur, il s'elevait dans sa tete un monde a part et fantastique, plein de fievreuses jouissances. Dans ce reve eveille, les canons ennemis etaient pour lui des pipes enormes par lesquelles un fumeur invisible lui lancait de legers nuages de fumee.
" Tiens, le voila qui fume, se dit Tonschine a demi-voix, a la vue d'un blanc panache que le vent emportait: attrapons la balle et renvoyons-la!
- Qu'ordonnez-vous, Votre Noblesse? demanda le canonnier place a cote de lui, qui avait vaguement entendu ces paroles.
- Rien, vas-y! vas-y, notre Matveevna," repondit-il, en s'adressant au grand canon de fonte ancienne qui etait le dernier de la rangee et qui pour lui etait la Matveevna.
L es Francais lui faisaient l'effet de fourmis courant autour des pieces; le bel artilleur, un peu ivrogne, qui etait le servant nd1 du deuxieme canon, representait, dans le monde de ses fantaisies, le personnage de "l'oncle", dont Tonschine suivait les moindres gestes avec un plaisir tout particulier, et le son de la fusillade arrivait jusqu'a lui comme la respiration d'un etre vivant, dont il percevait avidement tous les soupirs.
" Le voila qui respire, se disait-il tout bas, et lui-meme se croyait un homme puissant, de haute taille, lancant des deux mains des boulets sur l'ennemi.
- Voyons, Matveevna, fais ton devoir! venait-il de dire, en quittant son canon favori, lorsqu'il entendit au-dessus de sa tete une voix inconnue:
- Capitaine Tonschine, capitaine!"
I l se retourna effraye: c'etait l'officier d'etat-major qui l'interpellait:
" etes-vous fou? voila deux fois qu'on vous a donne l'ordre de vous retirer!
- Moi. je n'ai rien. begaya-t-il, les deux doigts a la visiere de sa casquette.
- Je."
M ais l'aide de camp n'acheva pas. Un boulet, fendant l'air a ses cotes, lui fit faire le plongeon. Il allait recommencer sa phrase, lorsqu'un nouveau boulet l'arreta tout court. Il tourna bride, et s'eloigna au galop, en lui criant:
" Retirez-vous!"
L es artilleurs se mirent a rire. Un second aide de camp arriva aussitot porteur du meme ordre.
C 'etait le prince Andre. La premiere chose qui frappa ses regards, en arrivant sur le plateau, fut un cheval dont le pied ecrase laissait echapper un flot de sang et qui hennissait de douleur a cote de ses compagnons encore atteles. Quelques morts gisaient au milieu des avant-trains.
D es boulets volaient l'un apres l'autre par-dessus sa tete, et il sentait un frisson nerveux courir le long de son epine dorsale; mais la pensee seule qu'il put avoir peur lui rendait tout son courage. Descendant lentement de son cheval au milieu des pieces, il transmit l'ordre, et sur place. Bien decide, a part lui, a les faire enlever sous ses yeux, et a les emmener au besoin lui-meme sous le feu incessant des Francais; il preta son aide a Tonschine, en enjambant les corps etendus de tous cotes.
" Il vient de nous arriver une autorite tout a l'heure, mais elle s'est sauvee bien vite: ce n'est pas comme Votre Noblesse," dit un canonnier au prince Andre.
C e dernier n'avait echange aucune parole avec Tonschine, et, occupes tous les deux, ils semblaient ne pas se voir. Apres etre parvenus a placer les quatre canons intacts sur leurs avant-trains, ils se mirent en route pour descendre, en abandonnant une piece enclouee et une licorne.
" Au revoir!" dit le prince Andre.
E t il tendit la main au capitaine.
" Au revoir, mon ami, ma bonne petite ame!"
E t les yeux de Tonschine s'emplirent de larmes, sans qu'il sut pourquoi.
XX
L e vent etait tombe; de sombres nuages qui se confondaient a l'horizon avec la fumee de la poudre restaient suspendus sur le champ de bataille; la lueur de deux incendies, d'autant plus visible que le soir etait venu, se detachait sur ce fond. La canonnade allait s'affaiblissant, mais la fusillade, derriere et a droite, s'entendait a chaque pas plus forte et plus rapprochee. A peine sorti avec ses canons de la zone du feu ennemi, et descendu dans le ravin, Tonschine rencontra une partie de l'etat-major, entre autres l'officier porteur de l'ordre de retraite et Gerkow, qui, bien qu'il eut ete envoye deux fois, n'etait jamais parvenu jusqu'a lui. Tous, s'interrompant les uns les autres, lui donnaient des ordres et des contre-ordres sur la route qu'il devait suivre, l'accablant de reproches et de critiques.
Q uant a lui, monte sur son miserable cheval, il gardait un morne silence, car il sentait qu'a la premiere parole qu'il aurait prononcee, ses nerfs, en se detendant, auraient trahi son emotion. Bien qu'il lui eut ete enjoint d'abandonner les blesses, plusieurs se trainaient, en suppliant qu'on les placat sur les canons. L'elegant officier d'infanterie qui, peu d'heures auparavant, s'etait elance hors de la hutte de Tonschine, etait maintenant couche sur l'affut de la Matveevna, avec une balle dans le ventre. Un junker de hussards, pale et soutenant sa main mutilee, demandait egalement une petite place.
" Capitaine, dit-il, au nom du ciel, je suis contusionne, je ne peux plus marcher!"
O n voyait qu'il avait du plus d'une fois faire inutilement la meme demande, car sa voix etait suppliante et timide:
" Au nom du ciel, ne me refusez pas!
- Placez-le, placez-le! Mets une capote sous lui, mon petit oncle, dit Tonschine, en s'adressant a son artilleur favori. - Ou est l'officier blesse?
- On l'a enleve, il est mort, repondit une voix.
- Alors, asseyez-vous, mon ami, asseyez-vous; etends la capote, Antonow."
L e junker, qui n'etait autre que Rostow, grelottait du frisson de la fievre; on le placa sur la Matveevna, sur ce meme canon d'ou l'on venait d'enlever le mort. Le sang dont etait couvert le manteau tacha le pantalon et les mains du junker.
" etes-vous blesse, mon ami? lui demanda Tonschine.
- Non, je ne suis que contusionne.
- Pourquoi y a-t-il du sang sur la capote?
- C'est l'officier, Votre Noblesse," dit l'artilleur, en l'essuyant avec sa manche, comme pour s'excuser de cette tache sur une de ses pieces.
L es canons, pousses par l'infanterie, furent hisses a grand'peine sur la montagne, et, arrives enfin au village de Gunthersdorf, ils s'y arreterent. Il y faisait tellement sombre, qu'on ne distinguait plus a dix pas les uniformes des soldats. La fusillade cessait peu a peu. Tout a coup elle reprit tout pres, sur la droite, et des eclairs brillerent dans l'obscurite. C'etait une derniere tentative des Francais, a laquelle nos soldats repondirent des maisons du village, dont ils sortirent aussitot. Quant a Tonschine et a ses hommes, ne pouvant plus avancer, ils attendaient leur sort, en se regardant en silence. La fusillade cessa bientot, et d'une rue detournee deboucherent des soldats qui causaient bruyamment:
" Nous les avons cranement chauffes, camarades, ils ne s'y frotteront plus!
- Es-tu sain et sauf, Petrow?
- On n'y voit goutte, dit un autre. il fait noir comme dans un four. Freres, n'y a-t-il rien a boire?"
L es Francais avaient ete definitivement repousses, et les canons de Tonschine s'eloignerent en avant dans la profondeur de l'obscurite, entoures de la clameur confuse de l'infanterie.
O n aurait dit un sombre et invisible fleuve s'ecoulant dans la meme direction, dont le grondement etait represente par le murmure sourd des voix, le bruit des fers des chevaux et le grincement des roues. Du milieu de cette confusion s'elevaient, percants et distincts, les gemissements et les plaintes des blesses, qui semblaient remplir a eux seuls ces tenebres et se confondre avec elles en une meme et sinistre impression. Quelques pas plus loin, une certaine agitation se manifesta dans cette foule mouvante: un cavalier monte sur un cheval blanc et accompagne d'une suite nombreuse venait de passer en jetant quelques mots:
" Qu'a-t-il dit? Ou va-t-on? S'arrete-t-on? A-t-il remercie?"
T andis que ces questions s'entrecroisaient, cette masse vivante fut tout a coup refoulee dans son elan en avant par la resistance des premiers rangs, qui s'etaient arretes: l'ordre venait d'etre donne de camper au milieu de cette route boueuse.
L es feux s'allumerent et les conversations reprirent. Le capitaine Tonschine, apres avoir pris ses dispositions, envoya un soldat a la recherche d'une ambulance ou d'un medecin pour le pauvre junker, et s'assit aupres du feu. Rostow se traina pres de lui: le frisson de la fievre, causee par la souffrance, le froid et l'humidite, secouait tout son corps; un sommeil invincible s'emparait de lui, mais il ne pouvait s'y abandonner, a cause de la douleur et de l'angoisse que lui faisait eprouver son bras; tantot il fermait les yeux, tantot il regardait le feu, qui lui paraissait d'un rouge ardent, ou la petite personne trapue de Tonschine, qui, assis a la turque, le regardait avec une compassion sympathique de ses yeux intelligents et bons. Il sentait que de toute son ame il lui aurait porte secours, mais qu'il ne le pouvait pas.
D e toutes parts on entendait des pas, des voix, le bruit de l'infanterie qui s'installait, des sabots des chevaux qui pietinaient dans la boue, et du bois que l'on fendait au loin.
C e n'etait plus le fleuve invisible qui grondait, c'etait une mer houleuse et frissonnante apres la tempete. Rostow voyait et entendait, sans comprendre ce qui se passait autour de lui. Un troupier s'approcha du feu, s'accroupit sur ses talons, avanca les mains vers la flamme, et, se retournant avec un regard interrogatif vers Tonschine:
" Vous permettez, Votre Noblesse? J'ai perdu ma compagnie je ne sais ou!"
U n officier d'infanterie qui avait la joue bandee s'adressa a Tonschine, pour le prier de faire avancer les canons qui barraient le chemin a un fourgon; apres lui arriverent deux soldats qui s'injuriaient en se disputant une botte:
" Pas vrai que tu l'as ramassee.
- En v'la une blague!" criait l'un d'eux d'une voix enrouee.
U n autre, le cou entoure de linges sanglants, s'approcha des artilleurs en demandant a boire d'une voix sourde:
" Va-t-il donc falloir mourir comme un chien?"
T onschine lui fit donner de l'eau. Puis accourut un loustic qui venait chercher du feu pour les fantassins:
" Du feu, du feu bien brulant!. Bonne chance, pays, merci pour le feu, nous vous le rendrons avec usure," criait-il en disparaissant dans la nuit avec son tison enflamme.
P uis quatre soldats passerent, qui portaient sur un manteau quelque chose de lourd. L'un d'eux trebucha:
" Voila que ces diables ont laisse du bois sur la route, grommela-t-il.
- Il est mort, pourquoi le porter? dit un autre, voyons, je vous."
E t les quatre hommes s'enfoncerent dans l'ombre avec leur fardeau.
" Vous souffrez? dit Tonschine tout bas a Rostow.
- Oui, je souffre.
- Votre Noblesse, le general vous demande, dit un canonnier a Tonschine.
- J'y vais, mon ami."
I l se leva et s'eloigna du feu en boutonnant son uniforme. Le prince Bagration etait occupe a diner dans une chaumiere a quelques pas du foyer des artilleurs, et causait avec plusieurs chefs de troupe qu'il avait invites a partager son repas. Parmi eux se trouvaient le petit vieux colonel aux paupieres tombantes, qui nettoyait a belles dents un os de mouton, le general aux vingt-deux ans de service irreprochable, a la figure enluminee par le vin et la bonne chere, l'officier d'etat-major a la belle bague, Gerkow, qui ne cessait de regarder les convives d'un air inquiet, et le prince Andre, pale, les levres serrees, les yeux brillants d'un eclat fievreux.
D ans un coin de la chambre etait depose un drapeau francais. L'auditeur en palpait le tissu en branlant la tete: etait-ce par curiosite, ou bien la vue de cette table ou son couvert n'etait pas mis, etait-elle penible a son estomac affame?
D ans la chaumiere voisine se trouvait un colonel francais, fait prisonnier par nos dragons; et nos officiers se pressaient autour de lui pour l'examiner.
L e prince Bagration remerciait les chefs qui avaient eu un commandement, et se faisait rendre compte des details du l'affaire et des pertes. Le chef du regiment que nous avons deja vu a Braunau expliquait au prince comme quoi, des le commencement de l'action, il avait rassemble les soldats qui ramassaient du bois, et les avait fait passer derriere les deux bataillons avec lesquels il s'etait precipite baionnette en avant sur l'ennemi, qu'il avait culbute:
" M'etant apercu, Excellence, que le premier bataillon pliait, je me suis poste sur la route et me suis dit: Laissons passer ceux-ci, nous recevrons les autres avec un feu de bataillon, c'est ce que j'ai fait!"
L e chef de regiment aurait tant voulu avoir agi ainsi, qu'il avait fini par croire que c'etait reellement arrive.
" Je dois aussi faire observer a Votre Excellence, continua-t-il en se souvenant de sa conversation avec Koutouzow, que le soldat Dologhow s'est empare sous mes yeux d'un officier francais, et qu'il s'est tout particulierement distingue.
- C'est a ce moment, Excellence, que j'ai pris part a l'attaque du regiment de Pavlograd, ajouta, avec un regard mal assure, Gerkow, qui de la journee n'avait apercu un hussard, et qui ne savait que par oui-dire ce qui s'etait passe. Ils ont enfonce deux carres, Excellence!"
L es paroles de Gerkow firent sourire quelques-uns des officiers presents, qui s'attendaient a une de ses plaisanteries habituelles, mais comme aucune plaisanterie ne suivait ce mensonge qui, apres tout, etait a l'honneur de nos troupes, ils prirent un air serieux.
" Je vous remercie tous, messieurs; toutes les armes, infanterie, cavalerie, artillerie, se sont comportees heroiquement! Comment se fait-il seulement qu'on ait laisse en arriere deux pieces du centre?" demanda-t-il en cherchant quelqu'un des yeux.
L e prince Bagration ne s'informait pas de ce qu'etaient devenus les canons du flanc gauche, qui avaient ete abandonnes des le commencement de l'engagement:
" Il me semble cependant que je vous avais donne l'ordre de les faire ramener, ajouta-t-il en s'adressant a l'officier d'etat-major de service.
- L'un etait encloue, repondit l'officier; quant a l'autre, je ne puis comprendre. J'etais la tout le temps. j'ai donne des ordres et. il faisait chaud la-bas, c'est vrai," ajouta-t-il avec modestie."
Q uelqu'un fit observer qu'on avait envoye chercher le capitaine Tonschine.
" Mais vous y etiez? dit le prince Bagration s'adressant au prince Andre.
- Certainement, nous nous sommes manques de peu, dit l'officier d'etat-major en souriant agreablement.
- Je n'ai pas eu le plaisir de vous y voir," repondit d'un ton rapide et bref le prince Andre.
I l y eut un moment de silence. Sur le seuil de la porte venait de paraitre Tonschine, qui se glissait timidement derriere toutes ces grosses epaulettes; embarrasse comme toujours a leur vue, il trebucha a la hampe du drapeau, et sa maladresse provoqua des rires etouffes.
" Comment se fait-il qu'on ait laisse deux canons sur la hauteur?" demanda Bagration en froncant le sourcil, plutot du cote des rieurs ou se trouvait Gerkow, que du cote du petit capitaine.
C e fut seulement alors, au milieu de ce grave areopage, que celui-ci se rendit compte avec terreur de la faute qu'il avait commise en abandonnant, lui vivant, deux canons. Son trouble, les emotions par lesquelles il avait passe, lui avaient fait completement oublier cet incident; il restait coi et murmurait:
" Je ne sais pas, Excellence, il n'y avait pas assez d'hommes.
- Vous auriez pu en prendre des bataillons qui vous couvraient."
T onschine aurait pu repondre qu'il n'y avait pas de bataillons: c'eut ete pourtant la verite, mais il craignait de compromettre un chef, et restait les yeux fixes sur Bagration, comme un ecolier pris en faute.
L e silence se prolongeait, et son juge, desirant evidemment ne pas faire preuve d'une severite inutile, ne savait que lui dire. Le prince Andre regardait Tonschine en dessous, et ses doigts se crispaient nerveusement.
" Excellence, dit-il en rompant le silence de sa voix tranchante, vous m'avez envoye a la batterie du capitaine, et j'y ai trouve les deux tiers des hommes et des chevaux morts, deux canons brises, et pas de bataillons pour les couvrir."
L e prince Bagration et Tonschine ne le quittaient pas des yeux.
" Et si Votre Excellence me permet de donner mon opinion, c'est surtout a cette batterie et a la fermete heroique du capitaine Tonschine et de sa compagnie que nous devons en grande partie le succes de la journee."
E t sans attendre de reponse il se leva de table. Le prince Bagration regarda Tonschine et, ne voulant pas laisser percer son incredulite, il inclina la tete en lui disant qu'il pouvait se retirer.
L e prince Andre le suivit:
" Grand merci, lui dit Tonschine en lui serrant la main, vous m'avez tire d'un mauvais pas, mon ami."
L ui jetant un coup d'oeil attriste, le prince Andre s'eloigna sans rien repondre. Il avait un poids sur le coeur. Tout etait si etrange, si different de ce qu'il avait espere!
" Qui sont-ils? que font-ils? quand cela finira-t-il?" se demandait Rostow en suivant les ombres qui se succedaient autour de lui.
S on bras lui faisait de plus en plus mal, le sommeil l'accablait, des taches rouges dansaient devant ses yeux, et toutes les diverses impressions de ces voix, de ces figures, de sa solitude, se confondaient avec la douleur qu'il eprouvait. Oui, c'etaient bien ces soldats blesses qui l'ecrasaient, qui le froissaient, ces autres soldats qui lui retournaient les muscles, qui rotissaient les chairs de son bras brise!
P our se debarrasser d'eux, il ferma les yeux, il s'oublia un instant, et, dans cette courte seconde, il vit defiler devant lui toute une fantasmagorie: sa mere avec sa main blanche, puis Sonia et ses petites epaules maigres, puis les yeux de Natacha qui lui souriaient, puis Denissow, Telianine, Bogdanitch et toute son histoire avec eux, et cette histoire prenait la figure de ce soldat, la-bas, la-bas, celui qui avait une voix aigue, un nez crochu, qui lui faisait tant de mal et lui tirait le bras.
I l tachait, mais en vain, de se derober a la griffe qui torturait son epaule, cette pauvre epaule qui aurait ete intacte, s'il ne l'avait pas broyee mechamment.
I l ouvrit les yeux: une etroite bande du voile noir de la nuit s'etendait au-dessus de la lueur des charbons, et dans cette lueur voltigeait la poussiere argentee d'une neige fine et legere. Point de medecin, et Tonschine ne revenait pas. Sauf un pauvre petit troupier tout nu, qui de l'autre cote du feu chauffait son corps amaigri, il etait tout seul.
" Je ne suis necessaire a personne! pensait Rostow, personne ne veut m'aider, ne me plaint, et pourtant, a la maison, jadis j'etais fort, gai, entoure d'affection. Il soupira, et son soupir se perdit dans un gemissement.
- Qu'y a-t-il?. cela te fait mal? demanda le petit troupier en secouant sa chemise au-dessus du feu, et il ajouta, sans attendre la reponse: - En a-t-on echarpe de pauvres gens aujourd'hui, c'est effrayant!"
R ostow ne l'ecoutait pas, et suivait des yeux les flocons de neige qui tourbillonnaient dans l'espace; il songeait a l'hiver de Russie, a la maison chaude, bien eclairee, a sa fourrure moelleuse, a son rapide traineau, et il s'y voyait plein de vie, entoure de tous les siens:
" Pourquoi donc suis-je venu me fourrer ici?" se disait-il. Les Francais ne renouvelerent pas l'attaque le lendemain, et les restes du detachement de Bagration se reunirent a l'armee de Koutouzow.
CHAPITRE III
I
L e prince Basile ne faisait jamais de plan a l'avance: encore moins pensait-il a faire du mal pour en tirer profit. C'etait tout simplement un homme du monde qui avait reussi, et pour qui le succes etait devenu une habitude.
I l agissait constamment selon les circonstances, selon ses rapports avec les uns et les autres, et conformait a cette pratique les differentes combinaisons qui etaient le grand interet de son existence, et dont il ne se rendait jamais un compte bien exact. Il en avait toujours une dizaine en train: les unes restaient a l'etat d'ebauche, les autres reussissaient, les troisiemes tombaient dans l'eau. Jamais il ne se disait, par exemple: "Ce personnage etant maintenant au pouvoir, il faut que je tache de capter sa confiance et son amitie, afin d'obtenir par son entremise un don pecuniaire," ou bien: "Voila Pierre qui est riche, je dois l'attirer chez moi pour lui faire epouser ma fille et lui emprunter les 40000 roubles dont j'ai besoin." Mais si le personnage influent se trouvait sur son chemin, son instinct lui soufflait qu'il pouvait en tirer parti: il s'en rapprochait, s'etablissait dans son intimite de la facon la plus naturelle du monde, le flattait et savait se rendre agreable. De meme, sans y mettre la moindre premeditation, il surveillait Pierre a Moscou. Le jeune homme ayant ete, grace a lui, nomme gentilhomme de la chambre, ce qui equivalait alors au rang de conseiller d'Etat, il l'avait engage a retourner avec lui a Petersbourg et a y loger dans sa maison. Le prince Basile faisait assurement tout ce qu'il fallait pour arriver, a marier sa fille avec Pierre, mais il le faisait nonchalamment et sans s'en douter, avec l'assurance evidente que sa conduite etait toute simple. Si le prince avait eu l'habitude de murir ses plans, il n'aurait pu avoir autant de bonhomie et de naturel qu'il en apportait dans ses relations avec ses superieurs comme avec ses inferieurs. Quelque chose le poussait toujours vers tout ce qui etait plus puissant ou plus fortune que lui, et il savait choisir, avec un art tout particulier, l'instant favorable pour en tirer parti. A peine Pierre fut-il devenu subitement riche et comte Besoukhow, et par suite tire de sa solitude et de son insouciance, qu'il se vit tout a coup entoure et se trouva si bien accapare par des occupations de toutes sortes, qu'il n'avait plus meme le temps de penser a loisir. Il lui fallait signer des papiers, courir differents tribunaux dont il n'avait qu'une vague idee, questionner son intendant en chef, visiter ses proprietes pres de Moscou, recevoir une foule de gens, qui jusque-la avaient feint d'ignorer son existence, et qui maintenant se seraient offenses s'il ne les avait pas recus. Hommes de loi, hommes d'affaires, parents eloignes, simples connaissances, tous etaient egalement bienveillants et aimables pour le jeune heritier. Tous semblaient convaincus des hautes qualites de Pierre. Il s'entendait dire a chaque instant: "grace a votre inepuisable bonte," ou "grace a votre grand coeur", ou bien "vous qui etes si pur", ou bien "s'il etait aussi intelligent que vous", etc., etc., et il commencait a croire sincerement a sa bonte inepuisable, a son intelligence hors ligne, d'autant plus facilement qu'au fond de son coeur il avait toujours eu la conscience d'etre bon et intelligent. Ceux meme qui avaient ete malveillants et desagreables a son egard etaient devenus tendres et affectueux. L'ainee des princesses, celle qui avait la taille trop longue, les cheveux plaques comme ceux d'une poupee, et un caractere reveche, etait venue lui dire apres l'enterrement, en baissant les yeux et en rougissant, qu'elle regrettait leurs malentendus passes, et que, ne se sentant aucun droit a rien, elle lui demandait pourtant l'autorisation, apres le coup qui venait de la frapper, de rester quelques semaines encore dans cette maison qu'elle aimait tant, et ou elle s'etait si longtemps sacrifiee. En voyant fondre en larmes cette fille habituellement impassible, Pierre lui saisit la main avec emotion et lui demanda pardon, ne sachant pas lui-meme de quoi il s'agissait. A dater de ce jour, la princesse commenca a lui tricoter une echarpe de laine rayee.
" Fais-le pour elle, mon cher, car, apres tout, elle a beaucoup souffert du caractere du defunt," lui disait le prince Basile.
E t il lui fit signer un papier en faveur de la princesse, apres avoir decide, a part lui, que cet os a ronger, autrement dit cette lettre de change de 30000 roubles, devait etre jete en pature a cette pauvre princesse pour lui fermer la bouche sur le role qu'il avait joue dans l'affaire du fameux portefeuille. Pierre signa la lettre de change, et la princesse devint encore plus affectueuse pour lui. Ses soeurs cadettes suivirent son exemple, surtout la plus jeune, la jolie princesse au grain de beaute, qui ne laissait pas parfois d'embarrasser Pierre par ses sourires et le trouble qu'elle temoignait a sa vue.
C ette affection generale lui semblait si naturelle, qu'il lui paraissait impossible d'en discuter la sincerite. Du reste, il n'avait guere le temps de s'interroger la-dessus, berce qu'il etait par le charme enivrant de ses nouvelles sensations. Il sentait qu'il etait le centre autour duquel gravitaient des interets importants, et qu'on attendait de lui une activite constante; son inaction aurait ete nuisible a beaucoup de monde, et, tout en comprenant le bien qu'il aurait pu faire, il n'en faisait tout juste que ce qu'on lui demandait, en laissant a l'avenir le soin de completer sa tache.
L e prince Basile s'etait completement empare de Pierre et de la direction de ses affaires, et, tout en paraissant a bout de forces, il ne pouvait cependant se decider, apres tout, a livrer le possesseur d'une si grande fortune, le fils de son ami, aux caprices du sort et aux intrigues des coquins. Pendant les premiers jours qui suivirent la mort du comte Besoukhow, il le dirigeait en tout, et lui indiquait ce qu'il avait a faire d'un ton fatigue qui semblait dire:
" Vous savez que je suis accable d'affaires, et que je ne m'occupe de vous que par pure charite; vous comprenez bien d'ailleurs que ce que je vous propose est la seule chose faisable."
" Eh bien, mon ami, nous partons demain, lui dit-il un jour, d'un ton peremptoire, en fermant les yeux et en promenant ses doigts sur le bras de Pierre, comme si ce depart avait ete discute et decide depuis longtemps. Nous partons demain; je t'offre avec plaisir une place dans ma caleche. Le principal ici est arrange, et il faut absolument que j'aille a Petersbourg. Voici ce que j'ai recu du chancelier, auquel je m'etais adresse pour toi: tu es gentilhomme de la chambre et attache au corps diplomatique."
M algre ce ton d'autorite, Pierre, qui avait depuis si longtemps reflechi a la carriere qu'il pourrait suivre, essaya en vain de protester, mais il fut aussitot arrete par le prince Basile. Le prince parlait, dans les cas extremes, d'une voix basse et caverneuse qui excluait toute possibilite d'interruption:
" Mais, mon cher, je l'ai fait pour moi, pour ma conscience, il n'y a pas a m'en remercier; personne ne s'est jamais plaint d'etre trop aime, et puis d'ailleurs tu es libre, et tu peux quitter le service quand tu voudras. Tu en jugeras par toi-meme a Petersbourg. Aujourd'hui il n'est que temps de nous eloigner de ces terribles souvenirs.!"
E t il soupira.
" Quant a ton valet de chambre, mon ami, il pourra suivre dans ta caleche. A propos, j'oubliais de te dire, mon cher, que nous etions en compte avec le defunt: aussi ai-je garde ce qui a ete recu de la terre de Riazan; tu n'en as pas besoin, nous reglerons plus tard." Le prince Basile avait en effet recu et garde plusieurs milliers de roubles provenant de la redevance de cette terre.
L 'atmosphere tendre et affectueuse qui enveloppait Pierre a Moscou le suivit a Petersbourg. Il lui fut impossible de refuser la place, ou, pour mieux dire, la nomination (car il ne faisait rien) que lui avait procuree le prince Basile. Ses nombreuses connaissances, les invitations qu'il recevait de toutes parts, le retenaient plus fortement peut-etre encore qu'a Moscou dans ce reve eveille, dans cette agitation constante que lui causait l'impression d'un bonheur attendu et enfin realise.
P lusieurs de ses compagnons de folies s'etaient disperses: la garde etait en marche, Dologhow servait comme soldat, Anatole avait rejoint l'armee dans l'interieur, le prince Andre faisait la guerre. Aussi Pierre ne passait-il plus ses nuits a s'amuser comme il aimait tant autrefois a le faire, et il n'avait plus ces conversations et ces relations intimes qui, il y a quelque temps encore, lui plaisaient tant. Tout son temps etait pris par des diners et des bals, en compagnie du prince Basile, de sa forte et puissante femme, et de la belle Helene.
A nna Pavlovna Scherer n'avait pas ete la derniere a prouver a Pierre combien le sentiment de la societe etait change a son egard.
J adis, quand il se trouvait en presence d'Anna Pavlovna, il sentait toujours que ce qu'il disait manquait de tact et de convenance, et que ses appreciations les plus intelligentes devenaient completement stupides des qu'il les formulait, tandis que les propos les plus idiots du prince Hippolyte etaient acceptes comme des traits d'esprit, Aujourd'hui, au contraire, tout ce qu'il enoncait etait "charmant", et si Anna Pavlovna n'exprimait pas toujours son approbation, il voyait bien que c'etait uniquement par egard pour sa modestie.
A u commencement de l'hiver de 1805 a 1806, Pierre recut le petit billet rose habituel qui contenait une invitation. Le post-scriptum disait:
" Vous trouverez chez moi la belle Helene qu'on ne se lasse jamais de voir."
E n lisant ce billet, il sentit pour la premiere fois qu'il existait entre lui et Helene un certain lien parfaitement visible pour plusieurs personnes. Cette idee l'effraya, parce qu'elle entrainait a sa suite de nouvelles obligations qu'il ne desirait pas contracter, et elle le rejouit en meme temps, comme une supposition amusante.
L a soiree d'Anna Pavlovna etait en tous points semblable a celle de l'ete precedent, avec cette difference que la primeur actuelle n'etait plus Mortemart, mais un diplomate tout fraichement debarque de Berlin, et qui apportait les details les plus nouveaux sur le sejour de l'empereur Alexandre a Potsdam, ou les deux augustes amis s'etaient jure une alliance eternelle pour la defense du bon droit contre l'ennemi du genre humain. Anna Pavlovna recut Pierre avec la nuance de tristesse exigee par la perte recente qu'il venait de faire, car on semblait s'etre donne le mot pour lui persuader qu'il en avait beaucoup de chagrin: c'etait cette meme nuance de tristesse qu'elle affectait toujours en parlant de l'imperatrice Marie Feodorovna. Avec son tact tout particulier, elle organisa aussitot differents groupes: le principal, compose de generaux et du prince Basile, jouissait du diplomate; le second s'etait reuni autour de la table de the. MlleScherer se trouvait dans l'etat d'excitation d'un chef d'armee sur le champ de bataille, dont le cerveau est plein des plus brillantes conceptions, mais a qui le temps manque pour les executer. Ayant remarque que Pierre se dirigeait vers le premier groupe, elle le toucha legerement du doigt:
" Attendez, lui dit-elle, j'ai des vues sur vous pour ce soir."
E t, regardant Helene, elle sourit.
" Ma bonne Helene, il faut que vous soyez charitable pour ma pauvre tante, qui a une adoration pour vous: allez lui tenir compagnie pour dix minutes, et voici cet aimable comte qui va se sacrifier avec vous."
E lle retint Pierre, en ayant l'air de lui faire une confidence:
" N'est-ce pas qu'elle est ravissante? lui dit-elle tout bas, en lui designant la belle Helene, qui s'avancait majestueusement vers la "tante" . Quelle tenue pour une aussi jeune fille! quel tact! quel coeur! Heureux celui qui l'obtiendra!. l'homme qui l'epousera, fut-il le plus obscur, est sur d'arriver au premier rang. n'est-ce pas votre avis?"
P ierre repondit en s'associant sincerement aux eloges d'Anna Pavlovna, car, lorsqu'il lui arrivait de songer a Helene, c'etaient precisement sa beaute et sa tenue pleine de dignite et de reserve qui se presentaient tout d'abord a son imagination.
L a "tante", blottie dans son petit coin, y recut les deux jeunes gens, sans temoigner cependant le moindre empressement pour Helene; au contraire, elle jeta a sa niece un regard effraye, comme pour lui demander ce qu'elle devait en faire. Sans en tenir compte, Anna Pavlovna dit tout haut a Pierre, en regardant Helene et en s'eloignant:
" J'espere que vous ne trouverez plus qu'on s'ennuie chez moi?"
H elene sourit, etonnee que cette supposition put s'adresser a une personne qui avait l'insigne bonheur de l'admirer et de causer avec elle. La "tante", apres avoir tousse une ou deux fois pour eclaircir sa voix, exprima en francais a Helene le plaisir qu'elle avait a la voir, et, se tournant du cote de Pierre, elle repeta la meme ceremonie. Pendant que cette conversation somnifere se trainait en boitant, Helene adressa a Pierre un de ses beaux et radieux sourires que, du reste, elle prodiguait a tout le monde. Il y etait tellement habitue, qu'il ne le remarqua meme pas. La "tante" l'interrogeait sur la collection de tabatieres qui avait appartenu au vieux comte Besoukhow, et lui faisait admirer la sienne, ornee du portrait de son mari.
" C'est sans doute de V." dit Pierre en nommant un celebre peintre en miniatures.
A lors il se pencha au-dessus de la table pour prendre la tabatiere; cela ne l'empechait pas de preter l'oreille en meme temps aux conversations de l'autre groupe. Il etait sur le point de se lever, lorsque la "tante" lui tendit sa tabatiere par-dessus la tete d'Helene. Helene se pencha en avant, toute souriante. Elle portait, selon la mode du temps, un corsage tres echancre dans le dos et sur la poitrine. Son buste, dont la blancheur rappelait a Pierre celle du marbre, etait si pres de lui, que, malgre sa mauvaise vue, il distinguait involontairement toutes les beautes de ses epaules et de son cou, si pres de ses levres, qu'il n'aurait eu qu'a se baisser d'une ligne pour les y poser. Il sentait la tiede chaleur de son corps, melee a la suave odeur des parfums, et il entendait vaguement craquer son corset au moindre mouvement. Ce n'etait pas pourtant le parfait ensemble des beautes de cette statue de marbre qui venait de le frapper ainsi; c'etaient les charmes de ce corps ravissant qu'il devinait sous cette legere gaze. La violence de la sensation qui penetra tout son etre effaca a jamais ses premieres impressions, et il lui fut aussi impossible d'y revenir, qu'il est impossible de retrouver ses illusions perdues.
" Vous n'aviez donc pas remarque combien je suis belle? semblait lui dire Helene. Vous n'aviez pas remarque que je suis une femme et une femme que chacun peut obtenir, vous surtout?" disait son regard.
E t Pierre comprit en cet instant que non seulement Helene pouvait devenir sa femme, mais qu'elle le deviendrait, et cela aussi positivement que s'ils etaient deja devant le pretre. Comment et quand? Il l'ignorait. Serait-ce un bonheur? Il ne le savait pas; il pressentait meme plutot que ce serait un malheur, mais il etait sur que cela arriverait.
P ierre baissa les yeux et les releva, en essayant de revoir en elle cette froide beaute qui jusqu'a ce jour l'avait laisse si indifferent; il ne le pouvait plus, il subissait son influence et il ne s'elevait plus entre eux d'autre barriere que sa seule volonte.
" Bon, je vous laisse dans votre petit coin. Je vois que vous y etes tres bien," dit MlleScherer en passant.
E t Pierre se demanda avec terreur s'il n'avait pas commis quelque inconvenance, et s'il n'avait pas laisse deviner son trouble interieur. Il se rapprocha du principal groupe.
" On dit que vous embellissez votre maison de Petersbourg?" lui dit Anna Pavlovna.
C 'etait vrai en effet: l'architecte lui avait declare que des arrangements interieurs etaient indispensables, et il l'avait laisse faire.
" C'est tres bien, mais ne demenagez pas de chez le prince Basile; il est bon d'avoir un ami comme le prince, j'en sais quelque chose, dit Anna Pavlovna, en souriant a ce dernier. Vous etes si jeune, vous avez besoin de conseils; vous ne m'en voudrez pas d'user de mon privilege de vieille femme."
E lle s'arreta dans l'attente d'un compliment, comme le font habituellement les dames qui parlent de leur age.
" Si vous vous mariez, ce sera autre chose!."
E t elle enveloppa Pierre et Helene d'un meme regard. Ils ne se voyaient pas, mais Pierre la sentait toujours dans une proximite effrayante pour lui, et il murmura une reponse banale.
R entre chez lui, il ne put s'endormir; il pensait toujours a ce qu'il avait eprouve. Il venait seulement de comprendre que cette femme qu'il avait connue enfant, et dont il disait distraitement: "Oui, elle est belle," pouvait lui appartenir.
" Mais elle est bete, je l'ai toujours dit, pensait-il. Il y a donc quelque chose de mauvais, de defendu dans le sentiment qu'elle a provoque en moi. Ne m'a-t-on pas raconte que son frere Anatole avait eu de l'amour pour elle et elle pour lui, et que c'est a cause de cela qu'il avait ete renvoye? Son autre frere, c'est Hippolyte; son pere, c'est le prince Basile; ce n'est pas bien," pensait-il.
E t cependant, au milieu de toutes ces reflexions vagues sur la valeur morale d'Helene, il se surprenait souriant et revant a elle, a elle devenue sa femme, avec l'espoir qu'elle pourrait l'aimer et que tout ce qu'on avait pu en dire etait faux, et tout a coup il la revoyait de nouveau, non pas elle, Helene, mais ce corps charmant revetu de blanches draperies.
" Pourquoi donc ne l'avais-je pas vue ainsi auparavant?." Et, trouvant quelque chose de malhonnete et de repulsif dans ce mariage, il se reprochait sa faiblesse.
I l se rappelait ses mots, ses regards, et les mots et les regards de ceux qui les avaient vus ensemble et les allusions transparentes de MlleScherer, et celles du prince Basile, et il se demandait avec epouvante s'il ne s'etait pas deja trop engage a faire une chose evidemment mauvaise et contre sa conscience., et, tout en prononcant cet arret, au fond de son ame s'elevait la brillante image d'Helene, entouree de l'aureole de sa beaute feminine.
II
A u mois de septembre de l'annee 1805, le prince Basile recut la mission d'aller inspecter quatre gouvernements; il avait sollicite cette commission pour faire en meme temps, sans bourse delier, la tournee de ses terres ruinees, prendre en passant son fils Anatole et se rendre avec lui chez le prince Nicolas Bolkonsky, afin d'essayer de le marier a la fille du vieux richard. Mais, avant de se lancer dans cette nouvelle entreprise, il etait necessaire d'en finir avec l'indecision de Pierre, qui passait chez lui toutes ses journees, et s'y montrait bete, confus et embarrasse (comme le sont les amoureux) en presence d'Helene, sans faire un pas en avant, un pas decisif.
" Tout cela est bel et bon, mais il faut que cela finisse," se dit un matin avec un soupir melancolique le prince Basile, qui commencait a trouver que Pierre, qui lui devait tant, ne se conduisait pas precisement bien en cette circonstance: "C'est la jeunesse, l'etourderie? Que le bon Dieu le benisse, continuait-il, en constatant avec satisfaction sa propre indulgence; mais il faut que cela finisse!. C'est apres-demain la fete d'Helene: je reunirai quelques parents, et s'il ne comprend pas ce qu'il lui reste a faire, j'y veillerai: c'est mon devoir de pere!"
S ix semaines s'etaient ecoulees depuis la soiree de MlleScherer et la nuit d'insomnie pendant laquelle Pierre avait decide que son mariage avec Helene serait sa perte, et qu'il ne lui restait plus qu'a partir pour l'eviter. Cependant il n'avait point quitte la maison du prince Basile, et il sentait avec terreur qu'il se liait davantage tous les jours, et qu'il ne pouvait plus se retrouver aupres d'Helene avec son indifference premiere; d'un autre cote, il n'avait pas la force de se detacher d'elle et se voyait contraint de l'epouser, en depit du malheur qui resulterait pour lui de cette union. Peut-etre aurait-il pu se retirer encore a temps si le prince Basile, qui jusque-la n'avait jamais ouvert ses salons, ne s'etait plu a avoir du monde chez lui tous les soirs, et l'absence de Pierre, du moins a ce qu'on lui assurait, aurait enleve un element de plaisir a ces reunions, en trompant l'attente de tous. Dans les courts instants que le prince Basile passait a la maison, il ne manquait jamais l'occasion, en lui offrant a baiser sa joue rasee de frais, de lui dire: "a demain," ou bien "au revoir, a diner", ou bien encore "c'est pour toi que je reste", et cependant s'il lui arrivait de rester chez lui pour Pierre, comme il le disait, il ne lui temoignait aucune attention speciale.
P ierre n'avait pas le courage de tromper ses esperances Tous les jours il se repetait:
" Il faut que je parvienne a la connaitre; me suis-je trompe alors, ou vois-je faux a present?. Elle n'est pas sotte, elle est charmante; elle ne parle pas beaucoup, il est vrai, mais elle ne dit jamais de sottises et ne s'embarrasse jamais!"
I l essayait parfois de l'entrainer dans une discussion, mais elle repondait invariablement, d'une voix douce, par une reflexion qui temoignait du peu d'interet qu'elle y prenait, ou par un sourire et un regard qui, aux yeux de Pierre, etaient le signe infaillible de sa superiorite. Elle avait sans doute raison de traiter de billevesees ces dissertations, comparees a son sourire: elle en avait un tout particulier a son adresse, radieux et confiant, tout autre que ce sourire banal qui illuminait ordinairement son beau visage. Pierre savait qu'on attendait de lui un mot, un pas au dela d'une certaine limite, et il savait que tot ou tard il la franchirait, malgre l'incomprehensible terreur qui s'emparait de lui a cette seule pensee. Que de fois pendant ces six semaines ne s'etait-il pas senti entraine de plus en plus vers cet abime, et ne s'etait-il pas demande:
" Ou est ma fermete? N'en ai-je donc plus?"
P endant ces terribles luttes, sa fermete habituelle semblait, en effet, completement aneantie. Pierre appartenait a cette categorie peu nombreuse d'hommes qui ne sont forts que lorsqu'ils sentent que leur conscience n'a rien a leur reprocher, et, a partir du moment ou, au-dessus de la tabatiere de la "tante", le demon du desir s'etait empare de lui, un sentiment inconscient de culpabilite paralysait son esprit de resolution.
U ne petite societe d'intimes, de parents et d'amis, au dire de la princesse, soupait chez eux le soir de la fete d'Helene, et on leur avait donne a entendre que, ce soir-la, devait se decider le sort de celle qu'on fetait. La princesse Kouraguine, dont l'embonpoint s'etait accuse et qui jadis avait ete une beaute imposante, occupait le haut bout de la table; a ses cotes etaient assis les hotes les plus marquants: un vieux general, sa femme et MlleScherer; a l'autre bout se trouvaient les invites plus ages et les personnes de la maison, Pierre et Helene a cote l'un de l'autre. Le prince Basile ne soupait pas: il se promenait autour de la table, s'approchant de l'un ou de l'autre de ses invites. Il etait d'excellente humeur; il disait a chacun un mot aimable, sauf cependant a Helene et a Pierre, dont il feignait d'ignorer la presence. Les bougies brillaient de tout leur eclat: l'argenterie, les cristaux, les toilettes des dames et les epaulettes d'or et d'argent scintillaient a leurs feux; autour de la table s'agitait la livree rouge des domestiques. On n'entendait que le cliquetis des couteaux, le bruit des assiettes, des verres, les voix animees de plusieurs conversations. Un vieux chambellan assurait de son amour brulant une vieille baronne, qui lui repondait par un eclat de rire; un autre racontait la mesaventure d'une certaine Marie Victorovna, et le prince Basile, au milieu de la table, provoquait l'attention en decrivant aux dames, d'un ton railleur, la derniere seance du conseil de l'empire, au cours de laquelle le nouveau general gouverneur de Saint-Petersbourg avait recu et avait lu le fameux rescrit que l'empereur Alexandre lui avait adresse de l'armee. Dans ce rescrit, Sa Majeste constatait les nombreuses preuves de fidelite que son peuple lui donnait a tout instant, et assurait que celles de la ville de Petersbourg lui etaient particulierement agreables, qu'il etait fier d'etre a la tete d'une pareille nation et qu'il tacherait de s'en rendre digne!
L e rescrit debutait par ces mots:
" Serguei Kousmitch, de tous cotes arrivent jusqu'a moi," etc., etc.
" Comment, demandait une dame, il n'a pas lu plus loin que "Serguei Kousmitch"?
- Pas une demi-syllabe de plus." Serguei Kousmitch, de tous cotes. de tous cotes, Serguei Kousmitch"., et le pauvre Viasmitinow ne put aller plus loin, repondit le prince Basile en riant. A plusieurs reprises il essaya de reprendre la phrase, mais, a peine le mot "Serguei" prononce, sa voix tremblait; a "Kousmitch" les larmes arrivaient, et apres "de tous cotes" les sanglots l'etouffaient au point qu'il ne pouvait continuer. Il tirait vite son mouchoir et recommencait avec un nouvel effort le "Serguei Kousmitch, de tous cotes", suivi de larmes, si bien qu'un autre s'offrit pour lire a sa place.
- Ne soyez pas mechant, s'ecria Anna Pavlovna en le menacant du doigt, c'est un si brave et si excellent homme que notre bon Viasmitinow."
T ous riaient gaiement, sauf Pierre et Helene, qui contenaient, en silence et avec peine, le sourire, rayonnant et embarrasse a la fois, que leurs sentiments intimes amenaient a tout moment sur leurs levres.
O n avait beau bavarder, rire, plaisanter, on avait beau manger avec appetit du saute et des glaces, gouter du vin du Rhin, en evitant de les regarder, en un mot paraitre indifferent a leur egard, on sentait instinctivement, au coup d'oeil rapide qu'on leur jetait, aux eclats de rire, a l'anecdote de "Serguei Kousmitch", que tout cela n'etait qu'un jeu, et que toute l'attention de la societe se concentrait de plus en plus sur eux. Tout en imitant les sanglots de "Kousmitch", le prince Basile examinait sa fille a la derobee; et il se disait a part lui:
" ca va bien, ca se decidera aujourd'hui."
D ans les yeux d'Anna Pavlovna, qui le menacait du doigt, il lisait ses felicitations sur le prochain mariage. La vieille princesse, enveloppant sa fille d'un regard courrouce, et proposant, avec un soupir melancolique, du vin a sa voisine, semblait lui dire:
" Oui, il ne nous reste plus rien a faire, ma bonne amie, qu'a boire du vin doux; c'est le tour de cette jeunesse et de son bonheur insolent."
" Voila bien le vrai bonheur, pensait le diplomate en contemplant les jeunes amoureux. Qu'elles sont insipides, toutes les folies que je debite, a cote de cela!"
A u milieu des interets mesquins et factices qui agitaient tout ce monde, s'etait tout a coup fait jour un sentiment naturel, celui de la double attraction de deux jeunes gens beaux et pleins de seve, qui ecrasait et dominait tout cet echafaudage de conventions affectees. Non seulement les maitres, mais les gens eux-memes semblaient le comprendre, et s'attardaient a admirer la figure resplendissante d'Helene et celle de Pierre, toute rouge et toute rayonnante d'emotion.
P ierre etait joyeux et confus a la fois de sentir qu'il etait le but de tous les regards. Il etait dans la situation d'un homme absorbe qui ne percoit que vaguement ce qui l'entoure, et qui n'entrevoit la realite que par eclairs:
" Ainsi tout est fini!. comment cela s'est-il fait si vite?. car il n'y a plus a reculer, c'est devenu inevitable pour elle, pour moi, pour tous. Ils en sont si persuades que je ne puis pas les tromper."
V oila ce que se disait Pierre, en glissant un regard sur les eblouissantes epaules qui brillaient a cote de lui.
L a honte le saisissait parfois: il lui etait penible d'occuper l'attention generale, de se montrer si naivement heureux, de jouer le role de Paris ravisseur de la belle Helene, lui dont la figure etait si depourvue de charmes. Mais cela devait sans doute etre ainsi, et il s'en consolait. Il n'avait rien fait pour en arriver la; il avait quitte Moscou avec le prince Basile, et s'etait arrete chez lui. pourquoi ne l'aurait-il pas fait? Ensuite il avait joue aux cartes avec elle, il lui avait ramasse son sac a ouvrage, il s'etait promene avec elle. Quand donc cela avait-il commence? et maintenant le voila presque fiance!. Elle est la, a cote de lui; il la voit, il la sent, il respire son haleine, il admire sa beaute!. Tout a coup une voix connue, lui repetant la meme question pour la seconde fois, le tira brusquement de sa reverie:
" Dis-moi donc, quand as-tu recu la lettre de Bolkonsky? Tu es vraiment ce soir d'une distraction." dit le prince Basile.
E t Pierre remarqua que tous lui souriaient, a lui et a Helene:
" Apres tout, puisqu'ils le savent, se dit-il, et d'autant mieux que c'est vrai."
E t son sourire bon enfant lui revint sur les levres.
" Quand as-tu recu sa lettre? Est-ce d'Olmutz qu'il t'ecrit?
- Peut-on penser a ces bagatelles, se dit Pierre. Oui, d'Olmutz," repondit-il avec un soupir.
E n sortant de table, il conduisit sa dame dans le salon voisin, a la suite des autres convives. On se separa, et quelques-uns d'entre eux partirent, sans meme prendre conge d'Helene, pour bien marquer qu'ils ne voulaient pas detourner son attention; ceux qui approchaient d'elle pour la saluer ne restaient aupres d'elle qu'une seconde, en la suppliant de ne pas les reconduire.
L e diplomate etait triste et afflige en quittant le salon. Qu'etait sa futile carriere a cote du bonheur de ces jeunes gens? Le vieux general, questionne par sa femme sur ses douleurs rhumatismales, grommela une reponse tout haut, et se dit tout bas:
" Quelle vieille sotte! parlez-moi d'Helene Vassilievna, c'est une autre paire de manches; elle sera encore belle a cinquante ans."
" Il me semble que je puis vous feliciter, murmura Anna Pavlovna a la princesse mere, en l'embrassant tendrement. Si ce n'etait ma migraine, je serais restee."
L a princesse ne repondit rien: elle etait envieuse du bonheur de sa fille. Pendant que ces adieux s'echangeaient, Pierre etait reste seul avec Helene dans le petit salon; il s'y etait souvent trouve seul avec elle dans ces derniers temps, sans lui avoir jamais parle d'amour. Il sentait que le moment etait venu, mais il ne pouvait se decider a faire ce dernier pas. Il avait honte: il lui semblait occuper a cote d'elle une place qui ne lui etait pas destinee:
" Ce bonheur n'est pas pour toi, lui murmurait une voix interieure, il est pour ceux qui n'ont pas ce que tu as!"
M ais il fallait rompre le silence. Il lui demanda si elle avait ete contente de la soiree. Elle repondit, avec sa simplicite habituelle, que jamais sa fete n'avait ete pour elle plus agreable que cette annee. Les plus proches parents causaient encore dans le grand salon. Le prince Basile s'approcha nonchalamment de Pierre, et celui-ci ne trouva rien de mieux a faire que de se lever precipitamment et de lui dire qu'il etait deja tard. Un regard severement interrogateur se fixa sur lui, et parut lui dire que sa singuliere reponse n'avait pas ete comprise; mais le prince Basile, reprenant aussitot sa figure doucereuse, le forca a se rasseoir:
" Eh bien, Helene? dit-il a sa fille de ce ton d'affectueuse tendresse, naturelle aux parents qui aiment leurs enfants, et que le prince imitait sans la ressentir. "Serguei Kousmitch. de tous cotes". chantonna-t-il en tourmentant le bouton de son gilet.
P ierre comprit que cette anecdote n'etait pas ce qui interessait le prince Basile en ce moment, et celui-ci comprit que Pierre l'avait devine. Il les quitta brusquement, et l'emotion que le jeune homme crut apercevoir sur les traits de ce vieillard le toucha; il se retourna vers Helene: elle etait confuse, embarrassee et semblait lui dire:
" C'est votre faute!"
" C'est inevitable, il le faut, mais je ne le puis", se dit-il en recommencant a causer de choses et d'autres et en lui demandant ou etait le sel de cette histoire de Serguei Kousmitch.
H elene lui repondit qu'elle ne l'avait pas meme ecoutee.
D ans la piece voisine, la vieille princesse parlait de Pierre avec une dame agee:
" Certainement c'est un parti tres brillant, mais le bonheur, ma chere?
- Les mariages se font dans les cieux!" repondit la vieille dame.
L e prince Basile, qui rentrait en ce moment, alla s'asseoir dans un coin ecarte, ferma les yeux et s'assoupit. Comme sa tete plongeait en avant, il se reveilla.
" Aline, dit-il a sa femme, allez voir ce qu'ils font."
L a princesse passa devant la porte du petit salon avec une indifference affectee, et y jeta un coup d'oeil.
" Ils n'ont pas bouge," dit-elle a son mari.
L e prince Basile fronca le sourcil, fit une moue de cote, ses joues trembloterent, son visage prit une expression de mauvaise humeur vulgaire, il se secoua, et, rejetant sa tete en arriere, il entra a pas decides dans le petit salon. Son air etait si solennel et triomphant, que Pierre se leva effare.
" Dieu merci, dit-il, ma femme m'a tout raconte."
E t il serra Pierre et sa fille dans ses bras.
" Helene, mon coeur, quelle joie! quel bonheur!."
S a voix tremblait.
" J'aimais tant ton pere. et elle sera pour toi une femme devouee! Que Dieu vous benisse!."
D es larmes reelles coulaient sur ses joues.
" Princesse! cria-t-il a sa femme, venez donc!"
L a princesse arriva tout en pleurs, la vieille dame essuyait aussi ses larmes; on embrassait Pierre, et Pierre baisait la main d'Helene; quelques secondes plus tard ils se retrouverent seuls:
" Tout cela doit etre, se dit Pierre, donc il n'y a pas a se demander si c'est bien ou mal; c'est plutot bien, car me voila sorti d'incertitude."
I l tenait la main de sa fiancee, dont la belle gorge se soulevait et s'abaissait tour a tour.
" Helene," dit-il tout haut.
E t il s'arreta.
" Il est pourtant d'usage, pensait-il, de dire quelque chose dans ces cas extraordinaires, mais que dit-on?"
I l ne pouvait se le rappeler; il la regarda, elle se rapprocha de lui, toute rougissante.
" Ah! otez-les donc! otez-les," dit-elle en lui indiquant ses lunettes.
P ierre enleva ses lunettes, et ses yeux effrayes et interrogateurs avaient cette expression etrange, familiere a ceux qui en portent habituellement. Il se baissait sur sa main, lorsque d'un mouvement rapide et violent elle saisit ses levres au passage et y imprima fortement les siennes; ce changement de sa reserve habituelle en un abandon complet frappa Pierre desagreablement.
" C'est trop tard, trop tard, pensa-t-il. c'est fini, et d'ailleurs je l'aime!"
" Je vous aime!" ajouta-t-il tout haut, force de dire quelque chose.
M ais cet aveu resonna si miserablement a son oreille, qu'il en eut honte.
S ix semaines apres, il etait marie et s'etablissait, comme on le disait alors, en heureux possesseur de la plus belle des femmes et de plusieurs millions, dans le magnifique hotel des comtes Besoukhow, entierement remis a neuf pour la circonstance.
III
L e vieux prince Bolkonsky recevait en decembre 1805 une lettre du prince Basile, qui lui annoncait sa prochaine arrivee et celle de son fils:
" Je suis charge d'une inspection: cent verstes de detour ne peuvent m'empecher de venir vous presenter mes devoirs, mon tres respecte bienfaiteur, lui ecrivait-il; Anatole m'accompagne, il est en route pour l'armee et j'espere que vous voudrez bien lui permettre de vous exprimer de vive voix le profond respect qu'il vous porte, a l'exemple de son pere."
- Tant mieux, il n'y aura pas a mener Marie dans le monde, les soupirants viennent nous chercher ici;" voila les paroles que laissa imprudemment echapper la petite princesse, en apprenant cette nouvelle. Le prince fronca le sourcil et garda le silence.
D eux semaines apres la reception de cette lettre, les gens du prince Basile firent leur apparition: ils precedaient leurs maitres, qui arriverent le lendemain.
L e vieux prince avait toujours eu une triste opinion du caractere du prince Basile, et dans ces derniers temps sa brillante carriere et les hautes dignites auxquelles il avait trouve moyen de parvenir pendant les regnes des empereurs Paul et Alexandre, n'avaient fait que la fortifier. Il devina son arriere-pensee aux transparentes allusions de sa lettre et aux insinuations de la petite princesse, et sa mauvaise opinion se changea en un sentiment de profond mepris. Il jurait comme un diable en parlant de lui, et, le jour de son arrivee, il etait encore plus grognon que d'habitude. Etait-il de mechante humeur parce que le prince Basile arrivait, ou cette visite augmentait-elle sa mechante humeur? Le fait est qu'il etait d'une humeur de dogue.
T ikhone avait meme conseille a l'architecte de ne pas entrer chez le prince:
" Ecoutez-le donc marcher, lui avait-il dit, en attirant l'attention de ce commensal sur le bruit des pas du prince. C'est sur ses talons qu'il marche, et nous savons ce que cela veut dire."
M algre tout, des les neuf heures du matin, le prince, vetu d'une petite pelisse de velours, avec un collet de zibeline et un bonnet pareil, sortit pour faire sa promenade habituelle. Il avait neige la veille; l'allee qu'il parcourait pour aller aux orangeries etait balayee; on voyait encore les traces du travail du jardinier, et une pelle se tenait enfoncee dans le tas de neige molle qui s'elevait en muraille des deux cotes du chemin. Le prince fit, en silence et d'un air sombre, le tour des serres et des dependances:
" Peut-on passer en traineau? demanda-t-il au vieil intendant qui l'accompagnait et qui semblait etre la copie fidele de son maitre.
- La neige est tres profonde, Excellence: aussi ai-je donne l'ordre de la balayer sur la grande route."
L e prince fit un signe d'approbation, et monta le perron.
" Dieu soit loue! se dit l'intendant, le nuage n'a pas creve."
E t il ajouta tout haut:
" Il aurait ete difficile de passer, Excellence; aussi, ayant entendu dire qu'un ministre arrivait chez Votre Excellence."
L e prince se retourna brusquement, et fixa sur lui des yeux pleins de colere:
" Comment, un ministre? Quel ministre? Qui a donne des ordres? s'ecria-t-il de sa voix dure et percante. Pour la princesse ma fille, on ne balaye pas la route, et pour un ministre. Il ne vient pas de ministre!.
- Excellence, j'avais suppose.
- Tu as suppose," continua le prince hors de lui. Et en parlant a mots entrecoupes:
" Tu as suppose. brigand!. va-nu-pieds!. je t'apprendrai a supposer."
E t, levant sa canne, il allait la laisser retomber certainement sur le dos d'Alpatitch, si celui-ci ne s'etait instinctivement recule.
E ffraye de la hardiesse de son mouvement, cependant tout naturel, Alpatitch inclina sa tete chauve devant le prince, qui, malgre cette marque de soumission ou peut-etre a cause d'elle, ne releva plus sa canne, tout en continuant a crier:
" Brigand! Qu'on rejette la neige sur la route!."
E t il entra violemment chez lui.
L a princesse Marie et MlleBourrienne attendaient le prince pour diner; elles le savaient de tres mauvaise humeur, mais la semillante figure de MlleBourrienne semblait dire:
" Peu m'importe! je suis toujours la meme."
Q uant a la princesse Marie, si elle sentait bien qu'elle aurait du imiter cette placide indifference, elle n'en avait pas la force. Elle etait pale, effrayee, et tenait ses yeux baisses:
" Si je fais semblant de ne pas remarquer sa mauvaise humeur, pensait-elle, il dira que je ne lui temoigne aucune sympathie, et si je ne lui en montre pas, il m'accusera d'etre ennuyeuse et maussade."
L e prince jeta un regard sur la figure effaree de sa fille:
" Triple sotte, murmura-t-il entre ses dents, et l'autre n'est donc pas la? l'aurait-on deja mise au courant?. - Ou est la princesse? Elle se cache?
- Elle est un peu indisposee, repondit MlleBourrienne avec un sourire aimable, elle ne paraitra pas; c'est si naturel dans sa situation.
- Hem! hem! cre!. cre!." fit le prince en se mettant a table.
S on assiette lui paraissant mal essuyee, il la jeta derriere lui; Tikhone la rattrapa au vol et la passa au maitre d'hotel. La petite princesse n'etait point souffrante, mais, prevenue de la colere du vieux prince, elle s'etait decidee a ne pas sortir de ses appartements.
" J'ai peur pour l'enfant: Dieu sait ce qui peut lui arriver si je m'effraye," disait-elle a MlleBourrienne, qu'elle avait prise en affection, qui passait chez elle ses journees, quelquefois meme ses nuits, et devant laquelle elle ne se genait pas pour juger et critiquer son beau-pere, qui lui inspirait une terreur et une antipathie invincibles.
C e dernier sentiment etait reciproque, mais, chez le vieux prince, c'etait le dedain qui l'emportait.
" Il nous arrive du monde, mon prince, dit MlleBourrienne en depliant sa serviette du bout de ses doigts roses. Son Excellence le prince Kouraguine avec son fils, a ce que j'ai entendu dire?
- Hem! Cette Excellence est un polisson! C'est moi qui l'ai fait entrer au ministere, dit le prince d'un ton offense. Quant a son fils, je ne sais pas pourquoi il vient; la princesse Elisabeth Carlovna et la princesse Marie le savent peut-etre: moi, je ne le sais pas et n'ai pas besoin de le savoir!."
I l regarda sa fille, qui rougissait.
" Es-tu malade, toi aussi? Est-ce par crainte du ministre? comme disait tout a l'heure cet idiot d'Alpatitch.
- Non, mon pere."
M lleBourrienne n'avait pas eu de chance dans le choix de son sujet de conversation; elle n'en continua pas moins a bavarder, et sur les orangeries, et sur la beaute d'une fleur nouvellement eclose, si bien que le prince s'adoucit un peu apres le potage.
L e diner termine, il se rendit chez sa belle-fille, qu'il trouva assise a une petite table et bavardant avec Macha, sa femme de chambre. Elle palit a la vue de son beau-pere. Elle n'etait guere en beaute en ce moment, elle etait meme plutot laide.
S es joues s'etaient allongees, elle avait les yeux cernes, et sa levre semblait se retrousser encore plus qu'auparavant.
" Ce n'est rien, je m'alourdis, dit-elle en reponse a une question de son beau-pere, qui lui demandait de ses nouvelles.
- Besoin de rien?
- Non, merci, mon pere.
- C'est bien, c'est bien!."
E t il sortit. Alpatitch se trouva sur son chemin dans l'antichambre.
" La route est-elle recouverte?
- Oui, Excellence: pardonnez-moi, c'etait par betise."
L e prince l'interrompit avec un sourire force:
" C'est bon, c'est bon!."
E t lui tendant la main, que l'autre baisa, il rentra dans son cabinet.
L e prince Basile arriva le soir meme. Il trouva sur la grande route des cochers et des gens de la maison, qui, a force de cris et de jurons, firent franchir a son "vasok" (voiture sur patins) et a ses traineaux la neige qui avait ete amoncelee expres.
O n avait prepare pour chacun d'eux une chambre separee.
A natole, sans habit, les poings sur les hanches, regardait fixement de ses beaux grands yeux et avec un sourire distrait un coin de la table devant laquelle il etait assis. Toute l'existence n'etait pour lui qu'une serie de plaisirs ininterrompue, y compris meme cette visite a un vieillard morose et a une heritiere sans beaute. A tout prendre, elle pouvait, a son avis, avoir meme un resultat comique. Et pourquoi ne pas l'epouser puisqu'elle est riche? La richesse ne gate rien! Une fois rase et parfume avec ce soin et cette elegance qu'il apportait toujours aux moindres details de sa toilette, portant haut sa belle tete avec une expression naturellement conquerante, il rentra chez son pere, autour duquel s'agitaient deux valets de chambre. Le prince Basile salua son fils gaiement d'un signe de tete, comme pour lui dire:
" Tu es tres bien ainsi!
- Voyons, mon pere, sans plaisanterie, elle est tout simplement monstrueuse? dit Anatole, en reprenant un sujet qu'il avait plus d'une fois aborde pendant le voyage.
- Pas de folies, je t'en prie, fais ton possible, et c'est la le principal, pour etre respectueux et convenable envers le vieux.
- S'il me decoche des choses par trop desagreables, je m'en irai, je vous en avertis; je les deteste, ces vieux!
- N'oublie pas que tout depend de toi."
E n attendant, on connaissait deja, du cote des femmes, non seulement l'arrivee du ministre et de son fils, mais les moindres details sur leurs personnes. La princesse Marie, seule dans sa chambre, faisait d'inutiles efforts pour surmonter son emotion interieure:
" Pourquoi ont-ils ecrit? Pourquoi Lise m'en a-t-elle parle? C'est impossible, je le sens!."
E t elle ajoutait, en se regardant dans la glace:
" Comment ferai-je mon entree dans le salon? Je ne pourrai jamais etre moi-meme, meme s'il me plait?"
E t la pensee de son pere la remplissait de terreur. Macha avait deja raconte a la petite princesse et a MlleBourrienne comment ce beau garcon, au visage vermeil et aux sourcils noirs, s'etait elance sur l'escalier comme un aigle, enjambant trois marches a la fois, tandis que le vieux papa trainait lourdement, clopin-clopant, un pied apres l'autre.
" Ils sont arrives, Marie, le savez-vous?" lui dit sa belle-soeur, en entrant chez elle avec MlleBourrienne.
L a petite princesse, dont la marche s'alourdissait de plus en plus, s'approcha d'un fauteuil et s'y laissa tomber: elle avait quitte son deshabille du matin et avait mis une de ses plus jolies toilettes; sa coiffure etait soignee, mais l'animation de sa figure ne parvenait pas a cacher le changement de ses traits. Cette mise elegante le faisait au contraire ressortir davantage. MlleBourrienne, de son cote, avait fait des frais qui mettaient en relief les charmes de sa jolie personne.
" Eh bien, et vous restez comme vous etes, chere princesse? dit-elle. On va venir annoncer que ces messieurs sont au salon, il faudra descendre, et vous ne faites pas un petit bout de toilette?"
L a petite princesse sonna aussitot une femme de chambre et passa gaiement en revue la garde-robe de sa belle-soeur. La princesse Marie s'en voulait a elle-meme de son emotion, comme d'un manque de dignite, et en voulait aussi a ses deux compagnes de trouver cela tout simple. Le leur reprocher, c'eut ete trahir les sensations qu'elle eprouvait; le refus de se parer aurait amene des plaisanteries et des conseils sans fin. Elle rougit, l'eclat de ses beaux yeux s'eteignit, sa figure se marbra, et, en victime resignee, elle s'abandonna a la direction de sa belle-soeur et de MlleBourrienne, qui toutes deux s'occuperent, a qui mieux mieux, a la rendre jolie. La pauvre fille etait si laide, qu'aucune rivalite entre elles n'etait possible; aussi deployerent-elles toute leur science a l'habiller convenablement, avec la foi naive des femmes dans la puissance de l'ajustement.
" Vraiment, ma bonne amie, cette robe n'est pas jolie, dit Lise en se reculant pour mieux juger de l'ensemble. Faites apporter l'autre, la robe massacat! Il s'agit peut-etre du sort de toute ta vie. Ah non! elle est trop claire, elle ne te va pas."
C e n'etait pas la robe qui manquait de grace, mais bien la personne qu'elle habillait. La petite princesse et MlleBourrienne ne s'en rendaient pas compte, persuadees qu'un noeud bleu par-ci, une meche de cheveux relevee par-la, qu'une echarpe abaissee sur la robe brune, remedieraient a tout. Elles ne voyaient pas qu'il etait impossible de remedier a l'expression de ce visage effare; elles avaient beau en changer le cadre, il restait toujours insignifiant et sans attrait. Apres deux ou trois essais, la princesse Marie, toujours soumise, se trouva tout a coup coiffee avec les cheveux releves, ce qui la defigurait encore davantage, et vetue de l'elegante robe massacat a echarpe bleue; la petite princesse, en ayant fait deux fois le tour pour la bien examiner de tous les cotes et en arranger les plis, s'ecria enfin avec desespoir:
" C'est impossible! Non, Marie, decidement cela ne vous va pas! Je vous aime mieux dans votre petite robe grise de tous les jours; non, de grace, faites cela pour moi!. Katia, dit-elle a la femme de chambre, apportez la robe grise de la princesse. Vous allez voir, dit-elle a MlleBourrienne, en souriant d'avance a ses combinaisons artistiques, vous allez voir ce que je vais produire."
K atia apporta la robe; la princesse Marie restait immobile devant la glace. MlleBourrienne remarqua que ses yeux etaient humides, que ses levres tremblaient, et qu'elle etait prete a fondre en larmes.
" Voyons, chere princesse, encore un petit effort."
L a petite princesse, enlevant la robe a la femme de chambre, s'approcha de sa belle-soeur.
" Allons, Marie, nous allons faire cela bien gentiment, bien simplement."
E t toutes trois riaient et gazouillaient comme des oiseaux.
" Non, laissez-moi!"
E t sa voix avait une inflexion si serieuse, si melancolique, que le gazouillement de ces oiseaux s'arreta court. Elles comprirent a l'expression de ces beaux yeux suppliants qu'il etait inutile d'insister.
" Au moins changez de coiffure! Je vous le disais bien, continua la princesse en s'adressant a MlleBourrienne, que Marie a une de ces figures auxquelles ce genre de coiffure ne va pas du tout, mais du tout! Changez-la, de grace!
- Laissez-moi, laissez-moi, tout cela m'est parfaitement egal."
S es compagnes ne pouvaient en effet s'empecher de le reconnaitre. La princesse Marie, paree de la sorte, etait, il est vrai, plus laide que jamais, mais elles connaissaient la puissance de ce regard melancolique, indice chez elle d'une decision ferme et resolue.
" Vous changerez tout cela, n'est-ce pas?" dit Lise a sa belle-soeur, qui demeura silencieuse.
E t la petite princesse quitta la chambre. Restee seule, Marie ne se regarda pas dans la glace, et, oubliant de mettre une autre coiffure, elle resta completement immobile. Elle pensait au mari, a cet etre fort et puissant, doue d'un attrait incomprehensible, qui devait la transporter dans son monde a lui, completement different du sien, et plein de bonheur. Elle pensait a l'enfant, a son enfant semblable a celui de la fille de sa nourrice, qu'elle avait vu la veille. Elle le voyait deja suspendu a son sein. son mari etait la. il les regardait tendrement, elle et son enfant. "Mais tout cela est impossible! je suis trop laide!" pensa-t-elle.
" Le the est servi, le prince va sortir de chez lui!" lui cria tout a coup la femme de chambre, a travers la porte.
E lle tressaillit et elle eut peur de ses propres pensees. Avant de descendre, elle entra dans son oratoire, et, fixant ses regards sur l'image noircie du Sauveur, eclairee par la douce lueur de la lampe, elle joignit les mains, et se recueillit quelques instants. Le doute tourmentait son ame: les joies de l'amour, de l'amour terrestre lui seraient-elles donnees? Dans ses songes sur le mariage, elle entrevoyait toujours le bonheur domestique complete par des enfants; mais son reve secret, presque inavoue a elle-meme, etait de gouter de cet amour terrestre, et ce sentiment etait d'autant plus fort, qu'elle le cachait aux autres et a elle-meme: "Mon Dieu, comment chasser de mon coeur ces insinuations diaboliques? Comment me derober a ces horribles pensees, pour me soumettre avec calme a ta volonte?" A peine avait-elle adresse a Dieu cette priere qu'elle en trouva la reponse dans son coeur: "Ne desire rien pour toi-meme, ne cherche rien, ne te trouble pas et n'envie rien a personne; l'avenir doit te rester inconnu, mais il faut que cet avenir te trouve prete a tout! S'il plait a Dieu de t'eprouver par les devoirs du mariage, que sa volonte s'accomplisse!" Ces pensees la calmerent, mais elle garda au fond de son coeur le desir de voir se realiser son reve d'amour, elle soupira, se signa et descendit, sans plus penser ni a sa robe, ni a sa coiffure, ni a son entree, ni a ce qu'elle dirait. Quelle valeur ces miseres pouvaient-elles avoir devant les desseins du Tout-Puissant, sans la volonte duquel il ne tombe pas un cheveu de la tete de l'homme!
IV
L a princesse Marie trouva deja au salon le prince Basile et son fils, causant avec la petite princesse et MlleBourrienne. Elle s'avanca gauchement, en marchant pesamment sur ses talons. Les deux hommes et MlleBourrienne se leverent, et la petite princesse s'ecria: "Voila Marie!"
S on coup d'oeil les enveloppa tous distinctement. Elle vit se fondre en un aimable sourire l'expression grave qui avait passe sur le visage du prince Basile a sa vue; elle vit les yeux de sa belle-soeur suivre avec curiosite sur la figure des visiteurs l'impression qu'elle produisait; elle vit MlleBourrienne avec ses rubans et son joli visage, qui n'avait jamais ete aussi anime, tourne vers lui, mais elle ne le vit pas, lui! Seulement, elle comprit instinctivement que quelque chose de grand, de lumineux, de beau, s'approchait d'elle a son entree. Le prince Basile fut le premier a lui baiser la main; ses levres effleurerent le front chauve incline sur elle, et, repondant a ses compliments, elle l'assura qu'elle ne l'avait point oublie. Anatole survint, mais elle ne pouvait le voir: elle sentit sa main emprisonnee dans une autre main ferme et douce, et elle toucha a peine de ses levres un front blanc, ombrage de beaux cheveux chatains. Relevant les yeux, elle fut frappee de sa beaute. Il se tenait devant elle, un doigt passe dans la boutonniere de son uniforme, la taille cambree; il se balancait legerement sur un pied, et la regardait en silence, sans penser a elle. Anatole n'avait pas la comprehension vive, il n'etait pas eloquent, mais en revanche il possedait ce calme si precieux dans le monde et cette assurance que rien ne pouvait ebranler. Un homme timide, qui se serait montre embarrasse de l'inconvenance de son silence a une premiere entrevue, et qui aurait fait des efforts pour en sortir, aurait empire la situation, tandis qu'Anatole, qui ne s'en preoccupait guere, continuait a examiner la coiffure de la princesse Marie, sans se presser le moins du monde de sortir de son mutisme:
" Je ne vous empeche pas de causer, avait-il l'air de dire, mais quant a moi, je n'en ai nulle envie!"
L a conscience de sa superiorite donnait a ses rapports avec les femmes une certaine nuance de dedain, qui avait le don d'eveiller en elles la curiosite, la crainte, l'amour meme. Il paraissait leur dire:
" Je vous connais, croyez-moi! Pourquoi dissimuler?. vous ne demandez pas mieux!"
P eut-etre ne le pensait-il pas, c'etait meme probable, car jamais il ne se donnait la peine de reflechir, mais il imposait cette conviction, et la princesse Marie l'eprouva si bien, qu'elle s'empara aussitot du prince Basile, afin de faire comprendre a son fils qu'elle ne se trouvait pas digne d'occuper son attention. La conversation etait vive et animee, grace surtout au babillage de la petite princesse, qui entr'ouvrait a plaisir ses levres pour montrer ses dents blanches. Elle avait engage avec le prince Basile une de ces causeries qui lui etaient habituelles et qui pouvaient faire supposer qu'entre elle et son interlocuteur il y avait un echange de souvenirs mutuels, d'anecdotes connues d'eux seuls, tandis que ce n'etait qu'un leger tissu de phrases brillantes, qui ne supposait aucune intimite anterieure.
L e prince Basile lui donnait la replique, ainsi qu'Anatole, qu'elle connaissait a peine. MlleBourrienne crut aussi de son devoir de faire sa partie dans cet echange de souvenirs, etrangers pour elle, et la princesse Marie se vit entrainee a y prendre gaiement part.
" Nous pourrons au moins jouir de vous completement, cher prince: ce n'etait pas ainsi aux soirees d'Annette, vous vous sauviez toujours. cette chere Annette!
- Vous n'allez pas au moins me parler politique, comme Annette?
- Et notre table de the?
- Oh oui!
- Pourquoi ne veniez-vous jamais chez Annette? demanda-t-elle a Anatole. Ah! je le sais, allez, votre frere Hippolyte m'a raconte vos exploits!" Et elle ajouta, en le menacant de son joli doigt: "Je les connais, vos exploits de Paris!
- Et Hippolyte ne t'a pas raconte, demanda le prince Basile a son fils, en saisissant la main de la petite princesse comme pour la retenir, il ne t'a pas raconte comme il sechait sur pied pour cette charmante princesse et comme elle le mettait a la porte. Oh! c'est la perle des femmes, princesse," dit-il a la princesse Marie.
M lleBourrienne, de son cote, au mot de "Paris", profita de l'occasion pour jeter dans la conversation ses souvenirs personnels.
E lle questionna Anatole sur son sejour a Paris:
" Paris lui avait-il plu?
A natole, heureux de lui repondre, souriait en la regardant; ayant decide a l'avance dans son for interieur qu'il ne s'ennuierait pas a Lissy-Gory:
" Elle n'est pas mal, pas mal du tout, cette demoiselle de compagnie, disait-il a part lui; j'espere que l'autre la prendra avec elle quand elle m'epousera.; la petite est, ma foi, gentille!"
L e vieux prince s'habillait dans son cabinet sans se hater: grognon et pensif, il reflechissait a ce qu'il devait faire. L'arrivee de ces visiteurs le contrariait.
" Que me veulent-ils, le prince Basile et son fils? Le pere est un hableur, un homme de rien, son fils doit etre gentil!
L eur arrivee le contrariait surtout parce qu'elle ramenait sur le tapis une question qu'il s'efforcait toujours d'eloigner, en cherchant a se tromper lui-meme. Il s'etait bien souvent demande s'il se deciderait un jour a se separer de sa fille, mais jamais il ne se posait categoriquement cette question, sachant bien que, s'il y repondait en toute justice, sa reponse serait contraire non seulement a ses sentiments, mais encore a toutes ses habitudes. Son existence sans elle, malgre le peu de cas qu'il paraissait en faire, lui semblait impossible:
" Qu'a-t-elle besoin de se marier pour etre malheureuse? Voila Lise, qui certainement n'aurait pu trouver un meilleur mari. est-elle contente de son sort? Laide et gauche comme elle est, qui l'epousera pour elle? On la prendra pour sa fortune, pour ses alliances! Ne serait-elle pas beaucoup plus heureuse de rester fille?"
A insi pensait le vieux prince, en s'habillant, et il se disait que cette terrible alternative etait a la veille d'une solution, car l'intention evidente du prince Basile est de faire sa demande, sinon aujourd'hui, a coup sur demain. Sans doute le nom, la position dans le monde, tout est convenable, mais est-il digne d'elle?. "C'est ce que nous verrons! c'est ce que nous verrons," ajouta-t-il tout haut.
E t il se dirigea d'un pas ferme et decide vers le salon. En entrant, il embrassa d'un seul coup d'oeil tous les details, et le changement de toilette de la petite princesse, et les rubans de MlleBourrienne, et la monstrueuse coiffure de sa fille, et son isolement et les sourires de Bourrienne et d'Anatole:
" Elle est attifee comme une sotte, pensa-t-il, et lui, qui n'a pas l'air d'y prendre garde!
- Bonjour, dit-il en s'approchant du prince Basile. Je suis content de te voir.
- L'amitie ne connait pas les distances, repondit le prince Basile, en parlant comme toujours d'un ton assure et familier. Voici mon cadet, aimez-le, je vous le recommande!
- Beau garcon, beau garcon, dit le maitre de la maison, en examinant Anatole. Viens ici, embrasse-moi la."
E t il lui presenta sa joue. Anatole l'embrassa, en le regardant curieusement, mais avec une tranquillite parfaite, dans l'attente d'une de ces sorties originales et brusques dont son pere lui avait parle.
L e vieux prince s'assit a sa place habituelle dans le coin du canape, et, apres avoir offert un fauteuil au prince Basile, il l'entreprit sur la politique et les nouvelles du jour; sans cesser de paraitre l'ecouter avec attention, il ne perdait pas de vue sa fille.
" Ah! c'est ce qu'on ecrit de Potsdam."
E t, repetant les dernieres paroles de son interlocuteur, il se leva et s'approcha d'elle:
" Est-ce pour les visiteurs que tu t'es ainsi paree? belle, tres belle, ma foi! une nouvelle coiffure a leur intention!. Eh bien, alors je te defends, devant eux, de jamais te permettre a l'avenir de te pomponner sans mon autorisation.
- C'est moi, mon pere, qui suis la coupable, dit la petite princesse en s'interposant.
- Vous avez, madame, tous les droits possibles de vous parer a votre guise, lui repondit-il en lui faisant un profond salut, mais elle n'a pas besoin de se defigurer: elle est assez laide comme cela!."
E t il se rassit a sa place, sans s'occuper davantage de la princesse Marie, qui etait prete a pleurer.
" Je trouve au contraire que cette coiffure va fort bien a la princesse, dit le prince Basile.
- Eh bien, dis donc, mon jeune prince. comment t'appelle-t-on? Viens ici, causons et faisons connaissance.
- C'est maintenant que la farce va commencer, se dit Anatole en s'asseyant a cote de lui.
- Ainsi donc, mon bon, on vous a eleve a l'etranger? Ce n'est pas comme nous, ton pere et moi, auxquels un sacristain a enseigne a lire et a ecrire!. Eh bien, dites-moi, mon ami, vous servez dans la garde a cheval a present? ajouta-t-il en le regardant fixement de tres pres.
- Non, j'ai passe dans l'armee, repondit Anatole, qui reprimait avec peine une folle envie de rire.
- Ah! ah! c'est parfait! C'est donc que vous voulez servir l'Empereur et la patrie? On est a la guerre. un beau garcon comme cela doit servir, doit servir. au service actif!
- Non, prince, le regiment est deja en marche, et moi j'y suis attache. - A quoi donc suis-je attache, papa? dit-il en riant a son pere.
- Il sert bien, ma foi: il demande a quoi il est attache! ha! ha!"
E t le vieux prince partit d'un eclat de rire, auquel Anatole fit echo, quand tout a coup le premier s'arreta tout court et fronca violemment les sourcils:
" Eh bien, va-t-en," lui dit-il.
E t Anatole alla rejoindre les dames.
" Tu l'as fait elever a l'etranger, n'est-ce pas, prince Basile?
- J'ai fait ce que j'ai pu, repondit le prince Basile, car l'education que l'on donne la-bas est infiniment superieure.
- Oui, tout est change aujourd'hui, tout est nouveau!. Beau garcon, beau garcon! Allons chez moi."
A peine furent-ils arrives dans son cabinet, que le prince Basile s'empressa de lui faire part de ses desirs et de ses esperances.
" Crois-tu donc que je la tienne enchainee, et que je ne puisse pas m'en separer? Que se figurent-ils donc? s'ecria-t-il avec colere; mais demain si elle veut, cela m'est bien egal! Seulement je veux mieux connaitre mon gendre!. Tu connais mes principes: agis donc franchement. Je lui demanderai demain devant toi si elle veut, et dans ce cas il restera; il restera ici, je veux l'etudier!."
E t le vieux prince termina par son ebrouement habituel, en donnant a sa voix cette meme intonation aigue qu'il avait eue en prenant conge de son fils.
" Je vous parlerai bien franchement, - dit le prince Basile, et il prit le ton matois de l'homme convaincu qu'il est inutile de ruser avec un auditeur trop clairvoyant, - car vous voyez au travers des gens. Anatole n'est pas un genie, mais c'est un honnete et brave garcon, c'est un bon fils.
- Bien, bien, nous verrons!"
A l'apparition d'Anatole, les trois femmes, qui vivaient solitaires, et privees depuis longtemps de la societe des hommes, sentirent, toutes les trois egalement, que leur existence jusque-la avait ete incomplete. La faculte de penser, de sentir, d'observer, se trouva decuplee en une seconde chez toutes les trois, et les tenebres qui les enveloppaient s'eclairerent tout a coup d'une lumiere inattendue et vivifiante.
L a princesse Marie ne pensait plus ni a sa figure ni a sa malencontreuse coiffure, elle s'absorbait dans la contemplation de cet homme si beau et si franc, qui pouvait devenir son mari. Il lui paraissait bon, courageux, energique, genereux; au moins en etait-elle persuadee; mille reveries de bonheur domestique s'elevaient dans son imagination: elle essayait de les chasser et de les cacher au fond de son coeur:
" Ne suis-je pas trop froide? pensait-elle; si je garde cette reserve, c'est parce que je me sens trop vivement attiree vers lui!. Il ne peut pourtant pas deviner ce que je pense, et croire qu'il m'est desagreable."
E t la princesse Marie faisait son possible pour etre aimable, sans y reussir.
" La pauvre fille! elle est diablement laide!" pensait Anatole.
M lleBourrienne avait aussi son petit lot de pensees eveillees en elle par la presence d'Anatole. La jolie jeune fille, qui n'avait ni position dans le monde, ni parents, ni amis, ni patrie, n'avait jamais songe serieusement a etre toute sa vie la lectrice du vieux prince et l'amie de la princesse Marie. Elle attendait depuis longtemps ce prince russe, qui, du premier coup d'oeil, saurait apprecier sa superiorite sur ses jeunes compatriotes, laides et mal fagotees, s'eprendrait d'elle et l'enleverait. MlleBourrienne s'etait composee toute une petite histoire, qu'elle tenait d'une de ses tantes et que son imagination se complaisait a achever. C'etait le roman d'une jeune fille seduite, que sa pauvre mere accablait de reproches, et souvent elle se sentait emue jusqu'aux larmes de ce recit fait a un seducteur imaginaire. Ce prince russe qui devait l'enlever etait la. Il lui declarerait son amour. elle mettrait en avant: "ma pauvre mere," et il l'epouserait. C'est ainsi que MlleBourrienne imposait, chapitre par chapitre, son roman, tout en causant des merveilles de Paris. Elle n'avait aucun plan preconcu, mais tout etait classe a l'avance dans sa tete, et tous ces elements epars se groupaient autour d'Anatole, auquel elle voulait plaire a tout prix.
Q uant a la petite princesse, comme un vieux cheval de bataille qui, malgre son age, dresse instinctivement l'oreille au son de la trompette, elle se preparait a faire une charge a fond de coquetterie, sans y mettre la moindre arriere-pensee, et sous la seule impulsion d'une gaiete naive et etourdie. Anatole avait l'habitude, lorsqu'il se trouvait dans la societe des femmes, de se poser en homme blase et fatigue de leurs avances; mais, en voyant l'impression qu'il produisait sur celles-ci, il ne put s'empecher d'eprouver une veritable satisfaction d'amour-propre, d'autant plus qu'il sentait deja naitre dans son coeur, pour la jolie et provocante MlleBourrienne, un de ces acces de passion sans frein qui s'emparaient de lui avec une violence irresistible et l'entrainaient a commettre les actions les plus hardies et les plus brutales.
A pres le the, la societe avait passe dans le salon voisin; la princesse Marie fut priee de se mettre au piano. Anatole s'accouda sur l'instrument a cote de MlleBourrienne, et ses yeux petillants et rieurs ne quittaient pas la princesse Marie, qui sentait avec une emotion de joie douloureuse ce regard fixe sur elle. Sa sonate favorite la transportait dans un monde de suaves harmonies intimes, dont la poesie devenait plus forte, plus vibrante, sous l'influence de ce regard. Il etait dirige sur elle, et cependant il ne s'adressait en realite qu'au petit pied de MlleBourrienne, qu'Anatole pressait doucement du sien. Elle regardait aussi la princesse Marie, et dans ses beaux yeux trahissait egalement une expression de joie emue et melee d'esperance.
" Comme elle m'aime, pensait la princesse, comme je suis heureuse et quel bonheur pour moi d'avoir une amie comme elle, et un mari comme lui!. Mais sera-t-il jamais mon mari?"
L e soir apres le souper, quand on se separa, Anatole baisa la main de la princesse, qui trouva le courage de le regarder. Il baisa egalement la main de la jeune Francaise: ce n'etait pas assurement convenable, mais il le fit avec son assurance habituelle. Elle rougit, tout effrayee, et regarda la princesse Marie:
" Quelle delicatesse, pensa cette derniere. Amelie craindrait-elle par hasard ma jalousie? Croit-elle que je ne sais pas apprecier sa tendresse si pure et son devouement?"
E t, s'approchant de MlleBourrienne, elle l'embrassa avec affection. Anatole s'avanca galamment vers la petite princesse pour lui baiser la main:
" Non, non! Quand votre pere m'ecrira que vous vous conduisez bien, je vous donnerai ma main a baiser, pas avant.
E t, le menacant du doigt, elle sortit en souriant.
V
C hacun rentra chez soi, et, a part Anatole, qui s'endormit aussitot, personne ne ferma l'oeil de longtemps.
" Sera-t-il vraiment mon mari, cet homme si beau, si bon, surtout si bon!" pensait la princesse Marie.
E t elle eprouvait une terreur qui n'etait pas dans sa nature: elle avait peur de se retourner, de bouger; il lui semblait que quelqu'un se tenait la, dans ce coin sombre, derriere le paravent, et ce quelqu'un etait le diable, ce quelqu'un etait cet homme au front blanc, aux sourcils noirs, aux levres vermeilles!
E lle appela sa femme de chambre, et la pria de passer la nuit aupres d'elle.
M lleBourrienne arpenta longtemps le jardin d'hiver, attendant vainement aussi quelqu'un, souriant a quelqu'un, et s'emouvant parfois aux paroles de sa "pauvre mere", qui lui reprochait sa chute.
L a petite princesse grondait sa femme de chambre: son lit etait mal fait: elle ne pouvait s'y coucher d'aucune facon; tout lui etait lourd et incommode. c'etait son fardeau qui la genait. Il la genait d'autant plus ce soir, que la presence d'Anatole l'avait reportee a une epoque ou, vive et legere, elle n'avait aucun souci: assise, en camisole et en bonnet de nuit, dans un fauteuil, pour la troisieme fois elle faisait refaire son lit et retourner les matelas par sa femme de chambre endormie.
" Je t'avais bien dit qu'il n'y avait que des creux et des bosses; tu comprends bien que je n'aurais pas mieux demande que de dormir? Ainsi ce n'est pas ma faute," disait-elle du ton boudeur d'un enfant qui va pleurer.
L e vieux prince ne dormait pas non plus. Tikhone, a travers son sommeil, l'entendait marcher et s'ebrouer; il lui semblait que sa dignite avait ete offensee, et cette offense etait d'autant plus vive, qu'elle ne se rapportait pas a lui, mais a sa fille, a sa fille qu'il aimait plus que lui-meme. Il avait beau se dire qu'il prendrait son temps pour decider quelle serait dans cette affaire la ligne de conduite a suivre, une ligne de conduite selon la justice et l'equite, ses reflexions ne faisaient que l'irriter davantage:
" Elle a tout oublie pour le premier venu, tout, jusqu'a son pere. et la voila qui court en haut, qui se coiffe et qui fait des graces, et qui ne ressemble plus a elle-meme! Et la voila enchantee d'abandonner son pere, et pourtant elle savait que je le remarquerais! Frr. frr. frr. Est-ce que je ne vois pas que cet imbecile ne regarde que la Bourrienne?. Il faut que je la chasse! Et pas un brin de fierte pour le comprendre; si elle n'en a pas pour elle, qu'elle en ait pour moi! Il faudra lui montrer que ce bellatre ne pense qu'a la Bourrienne. Pas de fierte!. je le lui dirai!"
D ire a sa fille qu'elle se faisait des illusions et qu'Anatole s'occupait de la Francaise etait, il le savait bien, le plus sur moyen de froisser son amour-propre. Sa cause serait gagnee; en d'autres termes, son desir de garder sa fille serait satisfait. Cette idee le calma, et il appela Tikhone pour se faire deshabiller.
" C'est le diable qui les a envoyes," se disait-il pendant que Tikhone passait la chemise de nuit sur ce vieux corps parchemine, dont la poitrine etait couverte d'une epaisse toison de poils gris.
" Je ne les ai pas invites, et les voila qui me derangent mon existence, et il me reste si peu de temps a vivre. Au diable!"
T ikhone etait habitue a entendre le prince parler tout haut; aussi recut-il d'un visage impassible le coup d'oeil furibond qui emergeait de la chemise.
" Sont-ils couches?"
T ikhone, comme tous les valets de chambre bien appris, devinait d'instinct la direction des pensees de son maitre:
" Ils se sont couches et ont eteint leurs lumieres, Excellence.
- Bien necessaire, bien necessaire," marmotta le vieux.
E t, glissant ses pieds dans ses pantoufles, et endossant sa robe de chambre, il alla s'etendre sur le divan qui lui servait de lit.
Q uoique peu de paroles eussent ete echangees entre Anatole et MlleBourrienne, ils s'etaient parfaitement compris; quant a la partie du roman qui precedait l'apparition de "ma pauvre mere", ils sentaient qu'ils avaient beaucoup de choses a se dire en secret; aussi, des le lendemain matin, chercherent-il les occasions d'un tete-a-tete, et ils se rencontrerent inopinement dans le jardin d'hiver, pendant que la princesse Marie descendait, plus morte que vive, pour se rendre chez son pere a l'heure habituelle. Il lui semblait que non seulement chacun savait que son sort allait se decider dans la journee, mais qu'elle-meme y etait toute disposee. Elle lisait cela sur la figure de Tikhone, sur celle du valet de chambre du prince Basile, qu'elle croisa dans le corridor, portant de l'eau chaude a son maitre, et qui lui fit un profond salut.
L e vieux prince, ce matin-la, se montra plein de bienveillance et d'amenite pour sa fille; elle connaissait depuis longtemps cette facon d'agir, qui n'empechait pas ses mains seches de se crisper de colere contre elle pour un probleme d'arithmetique qu'elle ne saisissait pas assez vite, et qui le poussait a se lever, a s'eloigner d'elle et a repeter a plusieurs reprises les memes paroles d'une voix sourde et contenue.
I l entama le sujet qui le preoccupait, sans la tutoyer:
" On m'a fait une proposition qui vous concerne, lui dit-il en souriant d'un sourire force; vous aurez probablement devine que le prince Basile n'a pas amene ici son eleve (c'est ainsi qu'il appelait Anatole, sans trop savoir pourquoi) pour mes beaux yeux; vous connaissez mes principes: c'est pour cela que je vous parle en ce moment.
- Comment dois-je vous comprendre, mon pere? dit la princesse, palissant et rougissant tour a tour.
- Comment comprendre? s'ecria le vieux en s'echauffant. Le prince Basile te trouve a son gout comme belle-fille et il te fait la proposition au nom de son eleve: c'est clair! Comment comprendre? c'est a toi que je le demande.
- Je ne sais pas, mon pere, ce que vous. murmura la princesse.
- Moi, moi, je n'ai rien a y voir, laissez-moi donc de cote, ce n'est pas moi qui me marie!. Que voulez-vous?. c'est la ce qu'il me serait agreable d'apprendre?"
L a princesse devina que son pere ne voyait pas ce mariage d'un bon oeil, mais elle se dit aussitot que c'etait le moment ou jamais de decider de son sort. Elle baissa les yeux pour ne pas voir ce regard qui lui otait toute faculte de penser et devant lequel elle etait habituee a plier:
" Je ne desire qu'une chose: agir selon votre volonte, mais s'il m'etait permis d'exprimer mon desir.
- Parfait! s'ecria le prince en l'interrompant: il te prendra avec la dot et il y accrochera MlleBourrienne; c'est elle qui sera sa femme, et toi."
I l s'arreta en voyant l'impression que ses paroles produisaient sur sa fille; elle baissait la tete, et elle etait prete a fondre en larmes.
" Voyons, voyons, je plaisante. Souviens-toi d'une chose, princesse, mes principes reconnaissent a une jeune fille le droit de choisir. Tu es libre, mais n'oublie pas que le bonheur de toute ta vie depend du parti que tu vas prendre. je ne parle pas de moi.
- Mais je ne sais, mon pere.
- Je n'en parle pas; quant a lui, il epousera qui on voudra; mais toi, tu es libre: va dans ta chambre, reflechis, et apporte-moi ta reponse dans une heure; tu auras a te prononcer devant lui. Je sais bien, tu vas prier, je ne t'en empeche pas; prie, tu ferais mieux de reflechir pourtant; va!. Oui ou non, oui ou non, oui ou non!" criait-il pendant que sa fille s'eloignait chancelante, car son sort etait decide et decide pour son bonheur.
M ais l'allusion de son pere a MlleBourrienne etait terrible; a la supposer fausse, elle n'y pouvait penser de sang-froid. Elle retournait chez elle par le jardin d'hiver, lorsque la voix si connue de MlleBourrienne la tira de son trouble. Elle leva les yeux et vit a deux pas d'elle Anatole qui embrassait la jeune Francaise, en lui parlant a l'oreille. La figure d'Anatole exprimait les sentiments violents qui l'agitaient, quand il se retourna vers la princesse, oubliant son bras autour de la taille de la jolie fille.
" Qui est la? Que me veut-on?" semblait-il dire.
L a princesse Marie s'etait arretee petrifiee, les regardant sans comprendre. MlleBourrienne poussa un cri et s'enfuit. Anatole salua la princesse avec un sourire fanfaron, et haussant les epaules, il se dirigea vers la porte qui conduisait a son appartement.
U ne heure plus tard, Tikhone, qui avait ete envoye prevenir la princesse Marie, lui annonca qu'on l'attendait, et que le prince Basile etait la. Il la trouva dans sa chambre, assise sur le canape, passant doucement la main sur les cheveux de MlleBourrienne, qui pleurait a chaudes larmes. Les doux yeux de la princesse Marie, pleins d'une pitie tendre et affectueuse, avaient retrouve leur calme et leur lumineuse beaute.
" Non, princesse, je suis perdue a jamais dans votre coeur.
- Pourquoi donc? Je vous aime plus que jamais et je tacherai de faire tout mon possible., repondit la princesse Marie avec un triste sourire. Remettez-vous, mon amie, je vais aller trouver mon pere."
L e prince Basile, assis les jambes croisees, et tenant une tabatiere dans sa main, simulait un profond attendrissement, qu'il paraissait s'efforcer de cacher sous un rire emu. A l'entree de la princesse Marie, aspirant a la hate une petite prise, il lui saisit les deux mains:
" Ah! ma bonne, ma bonne, le sort de mon fils est entre vos mains. Decidez, ma bonne, ma chere, ma douce Marie, que j'ai toujours aimee comme ma fille."
I l se detourna, car une larme venait en effet de poindre dans ses yeux.
" Frr. Frr.! Au nom de son eleve et fils, le prince te demande si tu veux, oui ou non, devenir la femme du prince Anatole Kouraguine? Oui ou non, dis-le, s'ecria-t-il; je me reserve ensuite le droit de faire connaitre mon opinion. oui, mon opinion, rien que mon opinion, ajouta-t-il en repondant au regard suppliant du prince Basile. Eh bien! oui ou non?
- Mon desir, mon pere, est de ne jamais vous quitter, de ne jamais separer mon existence de la votre. Je ne veux pas me marier, repondit la princesse Marie, en adressant un regard resolu de ses beaux yeux au prince Basile et a son pere.
- Folies, betises, betises, betises!" s'ecria le vieux prince, en attirant sa fille a lui, et en lui serrant la main avec une telle violence, qu'elle cria de douleur.
L e prince Basile se leva.
" Ma chere Marie, c'est un moment que je n'oublierai jamais; mais dites-moi, ne nous donnerez-vous pas un peu d'esperance? Ne pourra-t-il toucher votre coeur si bon, si genereux? Je ne vous demande qu'un seul mot: peut-etre?
- Prince, j'ai dit ce que mon coeur m'a dicte, je vous remercie de l'honneur que vous m'avez fait, mais je ne serai jamais la femme de votre fils!
- Voila qui est termine, mon cher; tres content de te voir, tres content. Retourne chez toi, princesse. Tres content, tres content," repeta le vieux prince, en embrassant le prince Basile.
" Je suis appelee a un autre bonheur, se disait la princesse Marie, je serai heureuse en me devouant et en faisant le bonheur d'autrui, et, quoi qu'il m'en coute, je n'abandonnerai pas la pauvre Amelie. Elle l'aime si passionnement et s'en repent si amerement. Je ferai tout pour faciliter son mariage avec lui. S'il manque de fortune, je lui en donnerai a elle, et je prierai mon pere et Andre d'y consentir!. Je me rejouirais tant de la voir sa femme, elle si triste, si seule, si abandonnee!. Comme elle doit l'aimer pour s'etre oubliee ainsi! Qui sait? J'aurais peut-etre agi de meme!"
VI
L a famille Rostow se trouvait depuis longtemps sans nouvelles de Nicolas, lorsque dans le courant de l'hiver le comte recut une lettre sur l'adresse de laquelle il reconnut l'ecriture de son fils. Il se precipita aussitot, en marchant sur la pointe des pieds afin de ne pas etre entendu, tout droit dans son cabinet, ou il s'enferma pour la lire tout a son aise. Anna Mikhailovna, qui avait eu connaissance de l'arrivee de la lettre, car elle n'ignorait jamais rien de ce qui se passait dans la maison alla, a pas discrets, retrouver le comte dans son cabinet et l'y surprit pleurant et riant tout a la fois.
" Mon bon ami? dit d'un ton interrogatif et melancolique Anna Mikhailovna, toute prete a prendre part a ce qui lui arrivait, et qui, malgre l'heureuse tournure de ses affaires, continuait a demeurer chez les Rostow.
- De Nicolouchka. une lettre!. Il a ete blesse, ma chere. blesse, ce cher enfant. ma petite comtesse!. fait officier, ma chere. grace a Dieu!. Mais comment le lui dire?" balbutia le comte en sanglotant.
A nna Mikhailovna s'assit a ses cotes, essuya les larmes du comte qui tombaient sur la lettre, la parcourut et, apres s'etre egalement essuye les yeux, calma l'agitation du comte, lui assurant que pendant le diner elle preparerait la comtesse, et que le soir, apres le the, on pourrait lui annoncer la nouvelle.
E lle tint en effet sa promesse, et pendant le repas elle ne cessa de broder sur le theme de la guerre, demanda a deux reprises quand on avait recu la derniere lettre de Nicolas, quoiqu'elle le sut parfaitement, et fit observer qu'on devait s'attendre, a tout moment, a avoir de ses nouvelles, peut-etre meme avant que la journee fut passee. Chaque fois qu'elle recommencait ses allusions, la comtesse l'examinait, ainsi que son mari, avec inquietude, et Anna Mikhailovna detournait adroitement la conversation sur des sujets indifferents. Natacha, qui, de toute la famille, saisissait le plus facilement la moindre nuance dans les inflexions de la voix, le plus leger changement dans les traits et les regards, avait aussitot dresse les oreilles, devinant qu'il y avait la-dessous un secret concernant son frere, entre son pere et Anna Mikhailovna, et que cette derniere y preparait sa mere. Malgre toute son audace, connaissant la sensibilite de cette mere par rapport a son fils, Natacha n'osa adresser aucune question; son inquietude l'empecha de manger, elle ne faisait que se tourner et se retourner sur sa chaise, au grand deplaisir de sa gouvernante. Aussitot le diner fini, elle se precipita a la poursuite d'Anna Mikhailovna, qu'elle rattrapa dans le salon; elle se suspendit a son cou de toute la force de son elan: "Tante, bonne tante, qu'y a-t-il?
- Rien, ma petite.
- Chere petite ame de tante, je sais que vous savez quelque chose, et je ne vous lacherai pas."
A nna Mikhailovna secoua la tete.
" Vous etes une fine mouche, mon enfant!
- Nicolas a ecrit, pas vrai? s'ecria Natacha, lisant une reponse affirmative sur la figure de sa tante.
- Chut! sois prudente; tu sais comme ta mere est impressionnable!
- Je le serai, je vous le promets; dites-moi seulement ce qu'il y a? Vous ne voulez pas me le raconter? eh bien, alors j'irai tout de suite le lui dire!"
A nna Mikhailovna la mit au courant en peu de mots, en lui reiterant l'injonction de garder le silence.
" Je vous donne ma parole d'honneur, dit Natacha en se signant, que je ne le dirai a personne."
E t elle courut aussitot rejoindre Sonia, a laquelle elle cria de loin, avec une joie exuberante:
" Nicolas est blesse! une lettre!
~ Nicolas!" dit Sonia en palissant subitement.
A la vue de l'impression produite par ses paroles, Natacha comprit tout a coup ce qui se melait de triste a cette joyeuse nouvelle.
E lle se jeta sur Sonia et l'embrassa en pleurant:
" Il n'a ete qu'un peu blesse, il a ete fait officier et il se porte bien, car c'est lui-meme qui ecrit!
- Quelles pleurnicheuses vous faites, vous autres femmes! dit Petia en faisant de grandes enjambees dans la chambre, d'un air decide. - Eh bien, moi, je suis content, tres content, que mon frere se soit distingue! Vous n'etes que des pleurnicheuses, vous n'y comprenez rien!"
N atacha sourit a travers ses larmes.
" Et tu as lu la lettre? demanda Sonia.
- Non, je ne l'ai pas lue, mais Anna Mikhailovna m'a dit que le mauvais moment etait passe et qu'il etait officier.
- Dieu soit loue, dit Sonia en faisant le signe de la croix, mais elle t'aura peut-etre trompee. Allons chez maman."
P etia continuait sa promenade en silence.
" Si j'avais ete a la place de Nicolouchka, j'en aurais tue encore davantage, de ces Francais; ce sont des miserables; j'en aurais tue tant et tant que j'en aurais fait une montagne, voila!
- Tais-toi donc, Petia, tu es un imbecile!
- Ce n'est pas moi qui suis un imbecile, c'est vous qui etes des sottes! Peut-on pleurer pour des bagatelles?
- Tu te le rappelles? demanda Natacha apres un moment de silence.
- Si je me rappelle Nicolas? dit Sonia en souriant.
- Mais non, Sonia. je veux dire. te le rappelles-tu bien. clairement?. te rappelles-tu tout?. disait avec force gestes Natacha, qui tachait de donner a ses paroles une signification serieuse. Moi, je me rappelle Nicolas. tres bien. Quant a Boris, je ne me souviens plus de lui, mais la, pas du tout.
- Comment! tu ne te souviens pas de Boris? demanda Sonia stupefaite.
- Ce n'est pas que je l'aie oublie, . je sais bien comment il est! Quand je ferme les yeux, je vois Nicolas, mais Boris."
E t elle ferma les yeux.
" Il n'y a plus rien, rien!
- Ah! Natacha," dit Sonia avec une exaltation serieuse; elle la regardait sans doute comme indigne d'entendre ce qu'elle allait lui dire, ce qui ne l'empecha pas d'accentuer malgre elle ses paroles avec une conviction emue: "J'aime ton frere, et quoi qu'il nous arrive, a lui ou a moi, je ne cesserai de l'aimer!"
N atacha la regardait de ses yeux curieux: elle sentait que Sonia venait de dire la verite, que c'etait de l'amour et qu'elle n'avait jamais encore eprouve rien de pareil; elle voyait, mais sans le comprendre, que cela pouvait exister!
" Lui ecriras-tu?"
S onia reflechit, car c'etait une question qui la preoccupait depuis longtemps. Comment lui ecrirait-elle? Et d'abord fallait-il lui ecrire? Maintenant qu'il etait un officier, et un heros blesse, le moment etait venu, croyait-elle, de se rappeler a son souvenir et de lui rappeler ainsi l'engagement qu'il avait pris a son egard:
" Je ne sais pas; s'il m'ecrit, je lui ecrirai, repondit-elle en rougissant.
- Et ca ne t'embarrassera pas?
- Non.
- Eh bien, moi, j'aurais honte d'ecrire a Boris, et je ne lui ecrirai pas.
- Et pourquoi en aurais-tu honte?
- Je ne sais pas, mais j'en aurais honte.
- Et moi, je sais pourquoi elle en aurait honte, dit Petia, offense de l'apostrophe de sa soeur. C'est parce qu'elle s'est amourachee de ce gros avec des lunettes (c'est ainsi que Petia designait son homonyme, le nouveau comte Besoukhow), et maintenant c'est le tour du chanteur (il faisait allusion a l'Italien, au nouveau maitre de chant de Natacha). C'est pour cela qu'elle a honte!
- Es-tu bete, Petia!
- Pas plus bete que vous, madame," reprit le gamin de neuf ans du ton d'un vieux brigadier.
C ependant la comtesse s'etait emue des reticences d'Anna Mikhailovna, et, revenue chez elle, elle ne quittait pas, de ses yeux prets a fondre en larmes, la miniature de son fils. Anna Mikhailovna, tenant la lettre, s'arreta sur le seuil de la chambre:
" N'entrez pas, disait-elle au vieux comte, qui la suivait. plus tard."
E t elle referma la porte derriere elle.
L e comte appliqua son oreille au trou de la serrure, et n'entendit tout d'abord qu'un echange de propos indifferents, puis Anna Mikhailovna qui faisait un long discours, puis un cri, un silence. et deux voix qui se repondaient alternativement dans un joyeux duo. Anna Mikhailovna introduisit le comte. Elle portait sur sa figure l'orgueilleuse satisfaction d'un operateur qui a mene a bonne fin une amputation dangereuse, et qui desire voir le public apprecier le talent dont il vient de faire preuve.
" C'est fait!" dit-elle au comte, pendant que la comtesse, tenant d'une main le portrait et de l'autre la lettre, les baisait tour a tour. Elle tendit les mains a son mari, embrassa sa tete chauve, par-dessus laquelle elle envoya un nouveau regard a la lettre et au portrait, et le repoussa doucement, pour approcher encore une fois la lettre et le portrait de ses levres. Vera, Natacha, Sonia, Petia entrerent au meme moment, et on leur lut la lettre de Nicolas, dans laquelle il decrivait, en quelques lignes, la campagne, les deux batailles auxquelles il avait pris part, son avancement, et qui finissait par ces mots: "Je baise les mains a maman, et a papa, en demandant leur benediction, et j'embrasse Vera, Natacha et Petia." Il envoyait aussi ses compliments a M.Schelling, a MmeShoss, sa vieille bonne, et suppliait sa mere de vouloir bien donner de sa part un baiser a sa chere Sonia, a laquelle il pensait toujours autant, et qu'il aimait toujours. Sonia a ces mots devint pourpre, et ses yeux se remplirent de larmes. Ne pouvant soutenir les regards diriges sur elle, elle se sauva dans la grande salle, en fit le tour, pirouetta sur ses talons comme une toupie, et, toute rayonnante de plaisir, elle fit le ballon avec sa robe, et s'accroupit sur le plancher. La comtesse pleurait.
" Il n'y a pas de quoi pleurer, maman, dit Vera. Il faut se rejouir au contraire!"
C 'etait juste, et cependant le comte, la comtesse, Natacha, tous la regarderent d'un air de reproche:
" De qui donc tient-elle?" se demanda la comtesse.
L a lettre du fils bien-aime fut lue et relue une centaine de fois, et ceux qui desiraient en entendre le contenu devaient se rendre chez la comtesse, car elle ne s'en dessaisissait pas. Lorsque la comtesse en faisait la lecture aux gouverneurs, aux gouvernantes, a Mitenka, aux connaissances de la maison, c'etait chaque fois pour elle une nouvelle jouissance, et chaque fois elle decouvrait de nouvelles qualites a son Nicolas cheri. C'etait si etrange en effet pour elle de se dire que ce fils qu'elle avait porte dans son sein, il y avait vingt ans, que ce fils a propos duquel elle se disputait avec son mari qui le gatait, que cet enfant qu'elle croyait entendre begayer "maman". etait la-bas, loin d'elle, dans un pays etranger, qu'il s'y conduisait en brave soldat, qu'il y remplissait sans mentor son devoir d'homme de coeur! L'experience de tous les jours, qui nous montre le chemin parcouru insensiblement par les enfants, depuis le berceau jusqu'a l'age d'homme, n'avait jamais existe pour elle. Chaque pas de son fils vers la virilite lui paraissait aussi merveilleux que s'il eut ete le premier exemple d'un semblable developpement.
" Quel style, quelles jolies descriptions! Et quelle ame! Et sur lui-meme, rien. aucun detail! Il parle d'un certain Denissow, et je suis sure qu'il aura montre plus de courage qu'eux tous. Quel coeur! Je le disais toujours lorsqu'il etait petit, toujours!"
P endant une semaine on ne s'occupa que de faire des brouillons, et d'ecrire, et de recopier la lettre que toute la maison envoyait a Nicolouchka. Sous la surveillance de la comtesse et du comte, on preparait l'argent et les effets necessaires a l'equipement du nouvel officier, Anna Mikhailovna, en femme pratique, avait su menager a son fils une protection dans l'armee, et se faciliter avec lui des moyens de correspondre, en envoyant ses lettres au grand-duc Constantin, commandant de la garde. Les Rostow, de leur cote, supposaient qu'on adressant leurs lettres "a la garde russe, a l'etranger", c'etait parfaitement clair et precis, et que, si les lettres arrivaient jusqu'au grand-duc commandant de la garde, il n'y avait aucune raison pour qu'elles n'arrivassent pas egalement au regiment de Pavlograd, qui devait se trouver dans le voisinage. Il fut pourtant decide qu'on enverrait le tout a Boris par le courrier du grand-duc, et que Boris serait charge de le transmettre a leur fils. Pere, mere, Sonia et les enfants, tous avaient ecrit, et le vieux comte avait joint au paquet six mille roubles pour l'equipement.
VII
L e 12 novembre, l'armee de Koutouzow, campee aux alentours d'Olmutz, se preparait a etre passee en revue par les deux empereurs de Russie et d'Autriche. La garde, qui venait d'arriver, bivouaquait a quinze verstes de la, pour paraitre le lendemain matin a dix heures sur le champ de manoeuvres.
N icolas Rostow avait recu ce meme jour un billet de Boris. Boris lui annoncait que le regiment d'Ismailovsky s'arretait a quelques verstes, et qu'il l'attendait pour lui remettre la lettre et l'argent. La necessite de ce dernier envoi se faisait vivement sentir, car, apres la campagne, et pendant le sejour a Olmutz, Nicolas avait ete expose a toutes les tentations imaginables, grace aux cantines bien fournies des vivandiers, et grace aussi aux juifs autrichiens, qui pullulaient dans le camp. Ce n'etait dans le regiment de Pavlograd que banquets sur banquets pour feter les recompenses recues; puis des courses sans fin a la ville, ou une certaine Caroline la Hongroise avait ouvert un restaurant, dont le service etait fait par des femmes. Rostow avait fete tout dernierement son avancement, avait achete Bedouin, le cheval de Denissow, et se trouvait endette jusqu'au cou envers ses camarades et le vivandier. Apres avoir dine avec des amis, il se mit en quete de son camarade d'enfance, dans le bivouac de la garde. Il n'avait pas encore eu le temps de s'equiper, et portait toujours sa veste rapee de junker, ornee de la croix de soldat, un pantalon a fond de cuir et le ceinturon avec l'epee d'officier; son cheval etait un cheval cosaque achete d'occasion, et son shako bossele etait pose de cote, d'un air tapageur. En s'approchant du regiment d'Ismailovsky, il ne pensait dans sa joie qu'a emerveiller Boris et ses camarades de la garde par son air de hussard aguerri qui n'en est pas a sa premiere campagne.
L a garde avait execute une promenade plutot qu'une marche, en faisant parade de sa belle tenue et de son elegance. Les havresacs etaient transportes dans des charrettes, et, a chacune de leurs courtes etapes, les officiers trouvaient des diners excellents, prepares par les autorites de l'endroit. Les regiments entraient dans les villes et en sortaient musique en tete, et pendant toute la marche, ce dont la garde etait tres fiere, les soldats, obeissant a l'ordre du grand-duc, marchaient au pas et les officiers suivaient a leur rang. Depuis leur depart, Boris n'avait pas quitte Berg, qui etait devenu chef de compagnie, et qui, par son exactitude au service, avait su gagner la confiance de ses chefs, et arranger fort avantageusement ses petites affaires. Boris avait eu soin de faire bon nombre de connaissances, qui pouvaient lui devenir tres utiles dans un moment donne, entre autres celle du prince Andre Bolkonsky, a qui il avait apporte une lettre de Pierre, et il esperait etre attache, par sa protection, a l'etat-major du general en chef. Berg et Boris, tous deux tires a quatre epingles, et completement reposes de leur derniere etape, jouaient aux echecs sur une table ronde, dans le logement propre et soigne qui leur avait ete assigne; le long tuyau de la pipe de Berg se prelassait entre ses jambes, pendant que Boris, de ses blanches mains, mettait les pieces en piles, sans perdre de vue la figure de son partenaire, absorbe comme toujours par son occupation du moment:
" Eh bien, comment en sortirez-vous?
- Nous allons voir!"
L a porte s'ouvrit a ce moment.
" Le voila enfin! s'ecria Rostow. Ah! et Berg est aussi la?
- Petits enfants, allez faire dodo," ajouta-t-il en fredonnant une chanson de sa vieille bonne, qui avait toujours le don de les faire pouffer de rire, Boris et lui.
" Dieu de Dieu, que tu es change!"
B oris se leva pour aller a la rencontre de son ami, sans oublier toutefois d'arreter dans leur chute les differentes pieces du jeu; il allait l'embrasser, lorsque Rostow fit un mouvement de cote. Avec cet instinct naturel a la jeunesse, qui ne songe qu'a s'ecarter des sentiers battus, Rostow cherchait constamment a exprimer ses sentiments d'une facon neuve et originale, et a ne se conformer en rien aux habitudes recues. Il n'avait d'autre desir que de faire quelque chose d'extraordinaire, ne fut-ce que de pincer son ami, et surtout d'eviter l'accolade habituelle. Boris au contraire deposa tout tranquillement et affectueusement sur ses joues les trois baisers de rigueur.
S ix mois a peine s'etaient ecoules depuis leur separation, et en se retrouvant ainsi au moment ou ils faisaient leurs premiers pas dans la vie, ils furent frappes de l'enorme changement qui etait survenu en eux, et qui resultait evidemment du milieu dans lequel ils s'etaient developpes.
" Ah! vous autres, maudits frotteurs de parquets, qui rentrez d'une promenade, coquets et pimpants, tandis que nous, pauvres pecheurs de l'armee." disait Rostow, qui, avec sa jeune voix de baryton et ses mouvements accentues, cherchait a se donner la desinvolture d'un militaire de l'armee, par opposition avec l'elegance de la garde, en montrant son pantalon couvert de boue.
L 'hotesse allemande passa en ce moment la tete par la porte.
" Est-elle jolie? dit Rostow, en clignant de l'oeil.
- Ne crie donc pas si fort! Tu les effrayes, lui dit Boris. Sais-tu bien que je ne t'attendais pas sitot, car ce n'est qu'hier soir que j'ai remis mon billet a Bolkonsky, un aide de camp que je connais. Je n'esperais pas qu'il te le ferait parvenir aussi vite. Eh bien, comment vas-tu? Tu as recu le bapteme du feu?"
R ostow, sans repondre, joua avec la croix de soldat de Saint-Georges qui etait suspendue aux brandebourgs de son uniforme et, indiquant son bras en echarpe:
" Comme tu vois!
- Ah! ah! dit Boris en souriant, nous aussi, mon cher, nous avons fait une campagne charmante. Son Altesse Imperiale suivait le regiment, et nous avions toutes nos aises. En Pologne, des receptions, des diners, des bals a n'en plus finir. Le cesarevitch est tres bienveillant pour tous les officiers!"
E t ils se raconterent mutuellement toutes les differentes phases de leur existences: l'un, la vie de bivouac, l'autre les avantages de sa position dans la garde avec de hautes protections.
" Oh! la garde! dit Rostow. Donne-moi du vin."
B oris fit une grimace, mais, tirant sa bourse de dessous ses oreillers bien blancs, il fit apporter du vin.
" A propos, voici ton argent et la lettre."
R ostow jeta l'argent sur le canape, et saisit la lettre en mettant ses deux coudes sur la table pour la lire commodement. La presence de Berg le genait; se sentant regarde fixement par lui, il se fit aussitot un ecran de sa lettre.
" On ne vous a pas menage l'argent! dit Berg, en contemplant le gros sac enfonce dans le canape, et nous autres, nous tirons le diable par la queue, avec notre solde.
- Ecoutez, mon cher, la premiere fois que vous recevrez une lettre de chez vous et que vous aurez mille questions a faire a votre ami, je vous assure que je m'en irai tout de suite pour vous laisser toute liberte: ainsi donc, disparaissez bien vite. et allez-vous-en au diable! s'ecria-t-il en le faisant pivoter et en le regardant amicalement pour adoucir la vivacite par trop franche de ses paroles. Ne m'en veuillez pas, n'est-ce pas, je vous traite en vieille connaissance!
- Mais je vous en prie, comte, je le comprends parfaitement, dit Berg de sa voix enrouee.
- Allez chez les maitres de la maison: ils vous ont invite," ajouta Boris.
B erg passa une redingote sans tache, releva ses cheveux par devant a la facon de l'empereur Alexandre, et, convaincu de l'effet irresistible produit par sa toilette, il sortit avec un sourire de satisfaction sur les levres.
" Ah! quel animal je suis! dit Rostow, en lisant sa lettre.
- Pourquoi?
- Un veritable animal de ne pas leur avoir ecrit une seconde fois. ils se sont tellement effrayes! Eh bien, as-tu envoye Gavrilo chercher du vin? Bravo! nous allons nous en donner!"
P armi les missives de ses parents il y avait une lettre de recommandation pour le prince Bagration. La vieille comtesse, d'apres le conseil d'Anna Mikhailovna, l'avait obtenue d'une de ses connaissances, et elle demandait a son fils de la porter au plus tot a son destinataire, afin d'en tirer profit.
" Quelle folie! j'en ai bien besoin! dit Rostow, en jetant la lettre sur la table.
- Pourquoi l'as-tu jetee?
- C'est une lettre de recommandation, je m'en moque pas mal.
- Comment, tu t'en moques pas mal? mais elle te sera necessaire.
- Je n'ai besoin de rien; ce n'est pas moi qui irai mendier une place d'aide de camp!
- Pourquoi donc?
- C'est un service de domestique.
- Ah! tu es toujours le meme, a ce que je vois, dit Boris.
- Et toi, toujours le meme diplomate; mais il ne s'agit pas de cela. que deviens-tu? dit Rostow.
- Comme tu le vois, jusqu'a present tout va bien, mais je t'avoue que mon but est d'etre attache comme aide de camp, et de ne pas rester dans les rangs.
- Pourquoi cela?
- Parce qu'une fois qu'on est entre dans la carriere militaire, il faut tacher de la faire aussi brillante que possible.
- Ah! c'est comme cela!"
E t il attacha des regards fixes sur son ami, en s'efforcant, mais en vain, de penetrer le fond de sa pensee.
L e vieux Gavrilo entra avec le vin demande.
" Il faudrait envoyer chercher Alphonse Carlovitch, il boirait avec toi a ma place.
- Si tu veux; comment est-il ce Tudesque? demanda Rostow d'un air meprisant.
- C'est un excellent homme, tres honnete et tres agreable."
R ostow examina de nouveau Boris et soupira. Berg une fois revenu, la conversation des trois officiers devint plus vive, autour de la bouteille de vin. Ceux de la garde mettaient Rostow au courant des plaisirs qu'ils rencontraient sur leur marche, des receptions qu'on leur avait faites en Russie, en Pologne et a l'etranger. Ils citaient les mots et les anecdotes de leur chef le grand-duc, a propos de sa bonte et de la violence de son caractere. Berg, qui, selon son habitude, se taisait toujours lorsque le sujet ne le touchait pas directement, raconta complaisamment comment en Galicie il avait eu l'honneur de causer avec Son Altesse Imperiale, comment le grand-duc s'etait plaint a lui de l'irregularite de leur marche, et comment, s'approchant un jour en colere de la compagnie, il en avait appele le chef "Arnaute"! C'etait l'expression favorite du cesarevitch, dans ses acces d'emportement.
" Vous ne me croirez pas, comte, mais j'etais si sur de mon bon droit, que je n'eprouvai pas la moindre frayeur; sans me vanter, je vous avouerai que je connais aussi bien les ordres du jour et nos reglements, que "Notre Pere qui etes aux cieux". Aussi n'y a-t-il jamais de fautes de discipline a reprocher ma compagnie, et je comparus devant lui avec une conscience tranquille."
A ces mots, le narrateur se leva pour montrer comment il s'etait avance, en faisant le salut militaire. Il aurait ete difficile de voir une figure temoignant a la fois plus de respect et de contentement de soi-meme.
" Il ecume, poursuivit-il, m'envoie a tous les diables, et m'accable d'"Arnaute" et de "Siberie"! Je me garde bien de repondre. "Es-tu muet?" s'ecrie-t-il. Je continue a me taire. Eh bien! comte, qu'en dites-vous? Le lendemain, dans l'ordre du jour, pas un mot a propos de cette scene! Voila ce que c'est que de ne pas perdre la tete! Oui, comte, c'est ainsi, repeta-t-il, en allumant sa pipe et en lancant en l'air des anneaux de fumee.
- Je vous en felicite," dit Rostow.
M ais Boris, devinant ses intentions moqueuses a l'endroit de Berg, detourna adroitement la conversation en priant son ami de leur dire quand et comment il avait ete blesse. Rien ne pouvait etre plus agreable a Rostow, qui commenca son recit; s'animant de plus en plus, il se mit a raconter l'affaire de Schongraben, non pas comme elle s'etait passee, mais comme il aurait souhaite qu'elle se fut passee c'est-a-dire embellie par sa feconde imagination. Rostow aimait sans doute la verite, et tenait a s'y confirmer; cependant il s'en eloigna malgre lui, imperceptiblement. Un expose exact et prosaique aurait ete mal recu par ses camarades, qui, ayant, comme lui, entendu plus d'une fois decrire des batailles, et s'en etant fait une idee precise, n'auraient ajoute aucune foi a ses paroles, et peut-etre meme l'auraient accuse de ne pas avoir saisi l'ensemble de ce qui s'etait passe sous ses yeux. Comment leur raconter tout simplement qu'il etait parti au galop, que, tombe de cheval, il s'etait foule le poignet et enfui a toutes jambes devant un Francais? Se borner ainsi a la pure verite aurait demande un grand effort de sa part. Lachant la bride a sa fantaisie, il leur narra comment, au milieu du feu, une folle ardeur s'etant emparee de lui, il avait tout oublie, s'etait precipite comme la tempete sur un carre, y sabrant de droite et de gauche, comment enfin il etait tombe d'epuisement., etc., etc.
" Tu ne peux te figurer, ajouta-t-il, l'etrange et terrible fureur qui s'empare de vous pendant la melee!"
C omme il prononcait cette belle peroraison, le prince Bolkonsky entra dans la chambre. Le prince Andre, qui etait flatte de voir les jeunes gens s'adresser a lui, aimait a les proteger. Boris lui avait plu, et il ne demandait pas mieux que de lui rendre service. Envoye chez le cesarevitch par Koutouzow avec des papiers, il etait venu en passant. A la vue du hussard d'armee, echauffe par le recit de ses exploits (il ne pouvait souffrir les individus de cette espece), il fronca le sourcil, sourit affectueusement a Boris et, s'inclinant legerement, s'assit sur le canape. Rien ne pouvait lui etre plus desagreable que de tomber dans une societe deplaisante pour lui. Rostow, devinant sa pensee, rougit jusqu'au blanc des yeux: malgre son indifference et son dedain pour l'opinion de ces messieurs de l'etat-major, il se sentit gene par le ton cassant et moqueur du prince Andre; remarquant aussi que Boris semblait avoir honte de lui, il finit par se taire. Ce dernier demanda s'il y avait des nouvelles et si l'on pouvait sans indiscretion connaitre les dispositions futures.
" On va probablement marcher en avant," dit Bolkonsky, qui tenait a ne pas se compromettre devant des etrangers.
B erg profita de l'occasion pour s'informer, avec sa politesse habituelle, si la ration de fourrage ne serait pas doublee pour les chefs de compagnie de l'armee. Le prince Andre lui repondit, avec un sourire, qu'il n'etait pas juge de questions d'Etat aussi graves.
" J'ai un mot a vous dire concernant votre affaire, dit-il a Boris, mais nous en causerons plus tard. Venez chez moi apres la revue, nous ferons tout ce qu'il sera possible de faire."
E t s'adressant a Rostow, dont il ne semblait pas remarquer l'air confus et passablement irrite:
" Vous racontiez l'affaire de Schongraben? Vous etiez la?
- J'etais la!" repondit Rostow d'un ton agressif.
B olkonsky, trouvant l'occasion toute naturelle de s'amuser de sa mauvaise humeur, lui dit:
" Oui, on invente pas mal d'histoires sur cet engagement!
- Oui, oui, on invente des histoires! dit Rostow en jetant tour a tour sur Boris et sur Bolkonsky un regard devenu furieux; oui, il y a beaucoup d'histoires, mais nos relations, les relations de ceux qui ont ete exposes au feu de l'ennemi, celles-la ont du poids, et un poids d'une bien autre valeur que celles de ces elegants de l'etat-major, qui recoivent des recompenses sans rien faire.
- Selon vous, je suis de ceux-la?" reprit avec sang-froid et en souriant doucement le prince Andre.
U n singulier melange d'impatience et de respect pour le calme du maintien de Bolkonsky agitait Rostow.
" Je ne dis pas cela pour vous, je ne vous connais pas, et n'ai pas, je l'avoue, le desir de vous connaitre davantage. Je le dis pour tous ceux des etats-majors en general.
- Et moi, dit le prince Andre, en l'interrompant d'une voix mesuree et tranquille, je vois que vous voulez m'offenser, ce qui serait par trop facile si vous vous manquiez de respect a vous-meme; mais vous reconnaitrez sans doute aussi que l'heure et le lieu sont mal choisis pour l'essayer. Nous sommes tous a la veille d'un duel serieux et important, et ce n'est pas la faute de Droubetzkoi, votre ami d'enfance, si ma figure a le malheur de vous deplaire. Du reste, ajouta-t-il en se levant, vous connaissez mon nom et vous savez ou me trouver; n'oubliez pas que je ne me considere pas le moins du monde comme offense, et, comme je suis plus age que vous, je me permets de vous conseiller de ne donner aucune suite a votre mauvaise humeur. Ainsi donc, Boris, a vendredi apres la revue, je vous attendrai."
E t le prince Andre sortit en les saluant.
R ostow ahuri ne retrouva pas son aplomb. Il s'en voulait mortellement de n'avoir rien trouve a repondre, et, s'etant fait amener son cheval, il prit conge de Boris assez sechement.
" Fallait-il aller provoquer cet aide de camp poseur, ou laisser tomber l'affaire dans l'eau?"
C ette question le tourmenta tout le long de la route. Tantot il se representait le plaisir qu'il eprouverait a voir la frayeur de ce petit homme orgueilleux, tantot il se surprenait avec etonnement a desirer, avec une ardeur qu'il n'avait jamais ressentie, l'amitie de cet aide de camp qu'il detestait.
VIII
L e lendemain de l'entrevue de Boris et de Rostow, les troupes autrichiennes et russes, au nombre de 80000 hommes, y compris celles qui arrivaient de Russie et celles qui avaient fait la campagne, furent passees en revue par l'empereur Alexandre, accompagne du cesarevitch, et l'empereur Francois, suivi d'un archiduc. Des l'aube du jour, les troupes, dans leur tenue de parade, s'alignaient sur la plaine devant la forteresse. Une masse mouvante, aux drapeaux flottants, s'arretait au commandement des officiers, se divisait et se formait en detachements, se laissant depasser par un autre flot bariole d'uniformes differents. Plus loin, c'etait la cavalerie, habillee de bleu, de vert, de rouge, avec ses musiciens aux uniformes brodes, qui s'avancait au pas cadence des chevaux noirs, gris et alezans; puis venait l'artillerie, qui, au bruit d'airain de ses canons reluisants et tressautant sur leurs affuts, se deroulait comme un serpent, entre la cavalerie, et l'infanterie, pour se rendre a la place qui lui etait reservee, en repandant sur son passage l'odeur des meches allumees. Les generaux en grande tenue, chamarres de decorations, collets releves, et la taille serree, les officiers elegants et pares, les soldats aux visages rases de frais, aux fourniments brillants, les chevaux bien etrilles, a la robe miroitante comme le satin, a la criniere bien peignee, tous comprenaient qu'il allait se passer quelque chose de grave et de solennel. Du general au soldat, chacun se sentait un grain de sable dans cette mer vivante, mais avait conscience en meme temps de sa force comme partie de ce grand tout.
A pres maints efforts, a dix heures, tout fut pret. L'armee etait placee sur trois rangs: la cavalerie en premier, l'artillerie ensuite et l'infanterie en dernier.
E ntre chaque arme differente il y avait un large espace. Chacune de ces trois parties se detachait vivement sur les deux autres. L'armee de Koutouzow, dont le premier rang de droite etait occupe par le regiment de Pavlograd, puis les nouveaux regiments de l'armee et de la garde arrives de Russie, puis l'armee autrichienne, tous, rivalisant de bonne tenue, etaient sur la meme ligne et sous le meme commandement.
T out a coup un murmure, semblable a celui du vent bruissant dans le feuillage, parcourut les rangs:
" Ils arrivent! Ils arrivent!" s'ecrierent quelques voix.
E t la derniere inquietude de l'attente se repandit comme une trainee de poudre.
U n groupe s'etait en effet montre dans le lointain. Au meme moment, un leger souffle traversant le calme de l'air agita les flammes des lances et les drapeaux, dont les plis s'enroulaient autour des hampes. Il semblait que ce frissonnement temoignat de la joie de l'armee a l'approche des souverains:
" Silence!" cria une voix.
P uis, ainsi que le chant des coqs se repondant aux premieres lueurs de l'aurore, le mot fut repete sur differents points, et tout se tut.
O n n'entendit plus, dans ce calme profond, que le pas des chevaux qui approchaient: les trompettes du 1er regiment sonnerent une fanfare, dont les sons entrainants paraissaient sortir de ces milliers de poitrines joyeusement emues a l'arrivee des empereurs. A peine la musique avait-elle cesse, que la voix jeune et douce de l'empereur Alexandre prononca distinctement ces mots:
" Bonjour, mes enfants!"
E t le 1er regiment fit eclater un hourra si retentissant et si prolonge, que chacun de ces hommes tressaillit a la pensee du nombre et de la puissance de la masse dont il faisait partie.
R ostow, place au premier rang dans l'armee de Koutouzow, la premiere sur le passage de l'empereur, eprouva, comme tous les autres, ce sentiment general d'oubli de soi-meme, d'orgueilleuse conscience de sa force et d'attraction passionnee vers le heros de cette solennite.
I l se disait qu'a une parole de cet homme toute cette masse et lui-meme, infime atome, se precipiteraient dans le feu et dans l'eau, tout prets a commettre des crimes ou des actions heroiques, et il se sentait fremir et presque defaillir a la vue de celui qui personnifiait cette parole.
L es cris de hourra! hourra! retentissaient de tous cotes, et les regiments, l'un apres l'autre, sortant de leur immobilite et de leur silence de mort, etaient evoques a la vie, lorsque l'Empereur passait devant eux, et le recevaient au son des fanfares, en poussant des hourras qui se confondaient avec les hourras precedents en une clameur assourdissante.
A u milieu de ces lignes noires, immobiles, qui semblaient petrifiees sous leurs larges shakos, des centaines de cavaliers caracolaient dans une elegante symetrie. C'etait la suite des deux Empereurs, sur qui etait, concentree toute l'attention contenue et emue de ces 80000 hommes.
L e jeune et bel Empereur, en uniforme de garde a cheval, le tricorne pose de cote, avec son visage agreable, sa voix douce et bien timbree, attirait surtout les regards.
R ostow, qui etait place non loin des trompettes, suivait de sa vue percante l'approche de son souverain, et, lorsqu'il en eut distingue a vingt pas les traits rayonnants de beaute, de jeunesse et de bonheur, il se sentit pris d'un elan irresistible de tendresse et d'enthousiasme: tout dans l'exterieur du souverain le ravissait.
A rrete en face du regiment de Pavlograd, le jeune Empereur, s'adressant a l'Empereur d'Autriche, prononca en francais quelques paroles et sourit.
R ostow sourit aussi, et sentit que son amour ne faisait que croitre; il aurait voulu lui en donner une preuve, et l'impossibilite de le faire le rendait tout malheureux. L'Empereur appela le chef de regiment.
" Mon Dieu! que serait-ce s'il s'adressait a moi! j'en mourrais de joie!
- Messieurs, dit l'Empereur en s'adressant aux officiers (et Rostow crut entendre une voix du ciel), je vous remercie de tout mon coeur. Vous avez merite les drapeaux de Saint-Georges et vous vous en montrerez dignes!
- Rien que mourir, mourir pour lui!" se disait Rostow.
A ce moment eclaterent de formidables hourras, auxquels se joignit Rostow, de toute la force de ses poumons, pour mieux temoigner, au risque de se briser la poitrine, du degre de son enthousiasme.
L 'Empereur resta quelques instants indecis.
" Comment peut-il etre indecis?" se dit Rostow.
M ais cette indecision lui parut aussi majestueuse et aussi pleine de charme que tout ce que faisait l'Empereur, qui, ayant touche, du bout de sa botte etroite, comme on les portait alors, sa belle jument bai brun, rassembla les renes de sa main gantee de blanc, et s'eloigna, suivi du flot de ses aides de camp, pour aller s'arreter, de plus en plus loin, devant les autres regiments; et l'on ne voyait plus a la fin que le plumet blanc de son tricorne ondulant au-dessus de la foule.
R ostow avait remarque Bolkonsky parmi les officiers de la suite. Il se rappela la dispute de la veille, et se demanda s'il fallait, oui ou non, le provoquer: "Non certainement, se dit-il. Peut-on penser a cela a present? Que signifient nos querelles et nos offenses, quand nos coeurs debordent d'amour, de devouement et d'exaltation? J'aime tout le monde et je pardonne a tous!"
L orsque l'Empereur eut passe devant tous les regiments, ils defilerent a leur tour. Rostow, monte sur Bedouin, qu'il avait tout nouvellement achete a Denissow, passa le dernier de son escadron, seul et bien en vue.
E xcellent cavalier, il eperonna vivement son cheval et le mit au grand trot. Abaissant sur son poitrail sa bouche ecumante, la queue elegamment arquee, fendant l'air, rasant la terre, jetant haut et avec grace ses jambes fines, Bedouin semblait sentir, lui aussi, que le regard de l'Empereur etait fixe sur lui.
L e cavalier, de son cote, les jambes en arriere, la figure rayonnante et inquiete, le buste correctement redresse, ne faisait qu'un avec son cheval, et ils passerent tous deux devant l'Empereur, dans toute leur beaute.
" Bravo les hussards de Pavlograd! dit l'Empereur.
- Mon Dieu, que je serais heureux s'il voulait me dire la tout de suite de me jeter dans le feu!" pensa Rostow.
L a revue terminee, les officiers nouvellement arrives et ceux de Koutouzow se formerent en groupes et s'entretinrent des recompenses, des Autrichiens et de leurs uniformes, de Bonaparte et de sa situation critique, surtout lorsque le corps d'Essen les aurait rejoints et que la Prusse se serait franchement alliee a la Russie.
M ais c'etait la personne meme de l'empereur Alexandre qui faisait le fond de toutes les conversations: on se repetait chacun de ses mots, de ses mouvements, et l'enthousiasme allait toujours croissant.
O n ne desirait qu'une chose: marcher a l'ennemi sous son commandement, car avec lui on etait sur de la victoire, et, apres la revue, l'assurance de vaincre etait plus forte qu'apres deux victoires remportees.
IX
L e lendemain de la revue, Boris, ayant mis son plus bel uniforme, se rendit a Olmutz accompagne des voeux de Berg, pour profiter des bonnes dispositions de Bolkonsky. Une petite place bien commode, celle d'aide de camp pres d'un personnage haut place, etait tout ce qu'il lui fallait.
" C'est bon pour Rostow, se disait-il, a qui son pere envoie six mille roubles a la fois, de faire le dedaigneux et de traiter cela de service de laquais; mais moi, qui n'ai rien que ma tete, il faut que je me pousse dans la carriere, et que je profite de toutes les occasions favorables.
L e prince Andre n'etait point a Olmutz ce jour-la. Mais l'aspect de la ville, animee par la presence du quartier general, du corps diplomatique, des deux empereurs, avec leur suite, leurs cours et leurs familiers, ne fit qu'augmenter en lui le desir de penetrer dans ces hautes spheres.
B ien qu'il fut dans la garde, il n'y connaissait personne. Tout ce monde chamarre de cordons et de decorations, aux plumets multicolores, parcourant les rues avec de beaux attelages, aussi bien militaire que civil, lui paraissait a une telle hauteur au-dessus de lui, petit officier, qu'il ne voulait ni ne pouvait assurement soupconner meme son existence. Dans la maison occupee par le general en chef Koutouzow, et ou il etait alle chercher Bolkonsky, l'accueil qu'il recut des aides de camp et des domestiques semblait destine a lui faire comprendre qu'ils avaient par-dessus la tete des flaneurs comme lui. Cependant le lendemain, qui etait le 15 du mois, il renouvela sa tentative. Le prince Andre etait chez lui, et l'on fit entrer Boris dans une grande salle; c'etait une ancienne salle de bal, ou l'on avait entasse cinq lits, des meubles de toute espece, tables, chaises, plus un piano. Un aide de camp en robe de chambre persane ecrivait a cote de la porte d'entree. Un second, le gros et beau Nesvitsky, etendu sur son lit, les bras passes sous la tete en guise d'oreiller, riait avec un officier assis a ses pieds. Le troisieme jouait une valse viennoise. Le quatrieme, a moitie couche sur l'instrument, la lui fredonnait. Bolkonsky n'y etait pas. Personne ne changea d'attitude a la vue de Boris, sauf l'aide de camp en robe de chambre, qui lui repondit d'un air de mauvaise humeur que Bolkonsky etait de service, et qu'il le trouverait dans le salon d'audience, la porte a gauche dans le corridor. Boris le remercia, s'y rendit et y vit effectivement une dizaine d'officiers et de generaux.
A u moment ou il entrait, le prince Andre, avec cette politesse fatiguee qui dissimule l'ennui, mais que le devoir impose, ecoutait un general russe decore, d'un certain age et rouge de figure, qui, plante sur la pointe des pieds, lui exposait son affaire de cet air craintif habituel au soldat:
" Tres bien, ayez l'obligeance d'attendre," repondit-il au general, avec cet accent francais qu'il affectait en parlant russe, lorsqu'il voulait etre dedaigneux.
A yant apercu Boris, et sans plus s'occuper du petitionnaire, qui courait apres lui en reiterant sa demande et en assurant qu'il n'avait pas fini, le prince Andre vint a lui et le salua amicalement. A ce changement a vue, Boris comprit ce qu'il avait soupconne tout d'abord, c'est qu'en dehors de la discipline et de la subordination, telles qu'elles sont ecrites dans le code militaire, et telles qu'on les pratiquait au regiment, il y en avait une autre bien plus essentielle, qui forcait ce general a la figure enluminee a attendre patiemment le bon plaisir du capitaine Andre, du moment que celui-ci preferait causer avec le sous-lieutenant prince Boris Droubetzkoi. Il se promit de se guider a l'avenir d'apres ce dernier code et non d'apres celui qui etait en vigueur. Grace aux lettres de recommandation dont on l'avait pourvu, il se sentait place cent fois plus haut que ce general, qui, une fois dans les rangs, pouvait l'ecraser, lui simple sous-lieutenant de la garde.
" Je regrette de vous avoir manque hier, dit le prince Andre en lui serrant la main. J'ai couru toute la journee avec des Allemands. J'ai ete avec Weirother faire une inspection et etudier la dislocation des troupes, et vous savez que, lorsque les Allemands se piquent d'exactitude, on n'en finit plus."
B oris sourit et fit semblant de comprendre ce qui devait etre connu de tout le monde. C'etait pourtant la premiere fois qu'il entendait le nom de Weirother et le mot de "dislocation".
" Ainsi donc, mon cher, vous voulez devenir aide de camp?
- Oui, repondit Boris en rougissant malgre lui, je desirerais le demander au general en chef; le prince Kouraguine lui en aura sans doute ecrit. Je le desirerais surtout parce que je doute que la garde voie le feu, ajouta-t-il enchante de trouver ce pretexte plausible a sa requete.
- Bien, bien, nous en causerons, dit le prince Andre; aussitot mon rapport presente au sujet de ce monsieur, je serai a vous."
P endant son absence, le general, qui comprenait autrement que Boris les avantages de la discipline sous-entendue, jeta un regard furieux sur cet impudent sous-lieutenant qui l'avait empeche de raconter en detail son affaire; ce dernier en fut un peu decontenance, et attendit avec impatience le retour du prince Andre, qui l'emmena aussitot dans la grande salle aux cinq lits.
" Voici, mon cher, mes conclusions: vous presenter au general en chef est parfaitement inutile; il vous dira mille amabilites, vous engagera a diner chez lui. (Ce ne serait pourtant pas trop mal par rapport a cette autre discipline, se dit Boris en lui-meme.) et il ne fera rien de plus, car on formerait bientot tout un bataillon de nous autres aides de camp et officiers d'ordonnance. Je vous propose autre chose, d'autant mieux que Koutouzow et son etat-major n'ont plus la meme importance. Dans ce moment, tout est concentre dans la personne de l'Empereur; ainsi donc, nous irons voir le general aide de camp prince Dolgoroukow, un de mes bons amis, un excellent homme, a qui j'ai parle de vous; peut-etre trouvera-t-il moyen de vous placer aupres de lui, ou bien meme plus haut, plus pres du soleil."
L e prince Andre, toujours pret a guider un jeune homme et a lui rendre sa carriere plus facile, s'acquittait de ce devoir avec un plaisir tout particulier, et, sous le couvert de cette protection accordee a autrui et qu'il n'aurait jamais acceptee pour lui-meme, il gravitait autour de cette sphere qui l'attirait malgre lui, et de laquelle rayonnait le succes.
L a soiree etait deja assez avancee, lorsqu'ils franchirent le seuil du palais occupe par les deux empereurs et leurs cours.
L eurs Majestes avaient assiste ce meme jour a un conseil de guerre, auquel avaient egalement pris part tous les membres du Hofkriegsrath. On y avait decide, contre l'avis des vieux militaires, tels que Koutouzow et le prince Schwarzenberg, qu'on reprendrait l'offensive et qu'on livrerait bataille a Bonaparte. Au moment ou le prince Andre se mettait en quete du prince Dolgoroukow, il apercut encore, sur les differents visages qu'il rencontrait, la trace de cette victoire remportee par le parti des jeunes dans le conseil de guerre. Les voix des temporiseurs qui conseillaient d'attendre avaient ete si bien etouffees par leurs adversaires, et leurs arguments renverses par des preuves si infaillibles a l'appui des avantages de l'offensive, que la future bataille et la victoire qui devait en etre la consequence incontestable appartenaient pour ainsi dire deja au passe plutot qu'a l'avenir. Les forces considerables de Napoleon (excedant a coup sur les notres) etaient massees sur un seul point. Nos troupes, excitees par la presence des empereurs, ne demandaient qu'a se battre; le point strategique sur lequel elles auraient a agir etait connu dans ses moindres details du general Weirother, qui devait servir de guide aux deux armees. Par une heureuse coincidence, l'armee autrichienne ayant manoeuvre l'annee precedente sur ce terrain, il fut trace sur les cartes avec une exactitude mathematique; l'inaction de Napoleon faisait naturellement croire qu'il s'etait affaibli.
L e prince Dolgoroukow, l'un des plus chauds defenseurs du plan d'attaque, venait de rentrer du conseil, emu, epuise, mais fier de son triomphe, lorsque le prince Andre, auquel il serra aimablement la main, lui presenta son protege. Incapable de contenir plus longtemps les pensees qui l'agitaient en ce moment, et ne faisant guere attention a Boris:
" Eh bien, mon cher, dit-il en francais, en s'adressant au prince Andre, nous l'avons remportee, la victoire! Dieu veuille seulement que celle qui s'ensuivra soit aussi brillante! Et je vous avoue, mon cher, que je reconnais mes torts envers les Autrichiens, et surtout envers Weirother. Quelle minutie! Quelle connaissance des lieux! Quelle prevoyance de toutes les conditions, de toutes les eventualites, des moindres details! On ne saurait decidement imaginer un ensemble aussi avantageux que celui de notre situation actuelle. La reunion de la scrupuleuse exactitude autrichienne avec la bravoure russe, que faut-il de plus?
- L'attaque est donc decidee?
- Oui, mon cher, et Bonaparte me parait avoir perdu la tete! L'Empereur a recu une lettre de lui aujourd'hui."
E t Dolgoroukow sourit d'une maniere significative.
" Oui-da! que lui ecrit-il donc?
- Mais que peut-il lui ecrire? Traderidera. etc., rien que pour gagner du temps. Il tombera entre nos mains, soyez-en sur! Mais le plus amusant, et il sourit avec une bonhomie pleine de malice, c'est qu'on ne savait comment lui adresser la reponse. Ne pouvant l'adresser au consul, il va de soi qu'on ne pouvait l'adresser a l'Empereur; il ne restait plus que le general Bonaparte, c'etait au moins mon avis.
- Mais, lui dit Bolkonsky, il me semble qu'entre ne pas le reconnaitre Empereur et l'appeler general il y a une difference.
- Certainement, et c'etait la la difficulte, continua vivement Dolgoroukow. Aussi Bilibine, qui est fort intelligent, proposa l'adresse suivante: "A l'usurpateur et a l'ennemi du genre humain."
- Rien que cela?
- En tout cas, Bilibine a serieusement tourne la difficulte, en homme d'esprit qu'il est.
- Comment?
- Au chef du gouvernement francais! - C'est bien, n'est-ce pas.
- Tres bien, mais ca lui deplaira fort, dit Bolkonsky.
- Oh! sans aucun doute! Mon frere, qui le connait, ayant plus d'une fois dine chez cet Empereur a Paris, me racontait qu'il n'avait jamais vu de plus fin et de plus ruse diplomate: l'habilete francaise jointe a l'astuce italienne! Vous connaissez sans doute toutes les histoires du comte Markow, le seul qui ait su se conduire avec lui. Connaissez-vous celle du mouchoir? elle est ravissante! Et ce bavard de Dolgoroukow, s'adressant tantot a Boris, tantot au prince Andre, leur raconta comment Bonaparte, voulant eprouver notre ambassadeur, avait laisse tomber son mouchoir a ses pieds, et, dans l'attente de le lui voir ramasser, s'etait arrete devant lui; comment Markow, laissant aussitot tomber le sien tout a cote, le ramassa sans toucher a l'autre.
- Charmant, dit Bolkonsky; mais deux mots, mon prince: je viens en solliciteur pour ce jeune homme."
U n aide de camp qui venait chercher Dolgoroukow de la part de l'Empereur ne donna pas au prince Andre le temps de finir sa phrase.
" Oh! quel ennui, dit le prince Dolgoroukow, en se levant a la hate et en serrant la main aux deux jeunes gens. Je ferai tout ce qui me sera possible, tout ce qui dependra de moi, pour vous et ce charmant jeune homme. Mais ce sera pour une autre fois! Vous voyez." ajouta-t-il en serrant de nouveau la main de Boris avec une familiarite bienveillante et legere.
B oris etait tout emu du voisinage de cette personnalite puissante, emu aussi de se trouver en contact avec un des ressorts qui mettaient en mouvement ces enormes masses, dont lui, dans son regiment, ne se sentait qu'une petite, soumise et infime parcelle. Ils traverserent le corridor a la suite du prince Dolgoroukow, et au moment ou celui-ci entrait dans les appartements de l'Empereur, il en sortit un homme en habit civil, de haute taille, a figure intelligente, et dont la machoire proeminente, loin d'enlaidir les traits, y ajoutait au contraire beaucoup de vivacite et de mobilite. Il salua en passant Dolgoroukow comme un intime, et jeta un regard fixe et froid sur le prince Andre, vers lequel il s'avanca avec la certitude que l'autre le saluerait et se rangerait pour le laisser passer; mais le prince Andre ne fit ni l'un ni l'autre; la figure de l'inconnu exprima l'irritation, et, se detournant, il longea l'autre cote du corridor.
" Qui est-ce? demanda Boris.
- Un des hommes les plus remarquables et les plus antipathiques, a mon avis. C'est le ministre des affaires etrangeres, le prince Adam Czartorisky. Ce sont ces hommes-la, dit le prince Andre avec un soupir qu'il ne put reprimer, qui decident du sort des nations!"
L es troupes se mirent en marche le lendemain, et Boris, n'ayant revu ni Bolkonsky ni Dolgoroukow, pendant le temps qui s'ecoula jusqu'a la bataille d'Austerlitz, fut laisse dans son regiment.
X
L e 16, a l'aube, l'escadron de Denissow, faisant partie du detachement du prince Bagration, quitta sa derniere etape pour gagner le champ de bataille, a la suite des autres colonnes; mais, a la distance d'une verste, il recut l'ordre de s'arreter. Rostow vit defiler devant lui les cosaques, le 1er et le 2eme escadron de hussards, quelques bataillons d'infanterie et de l'artillerie, les generaux prince Bagration, Dolgoroukow et leurs aides de camp. La lutte interieure qu'il avait soutenue pour vaincre la terreur qui s'emparait de lui au moment de l'engagement, tous ses beaux reves sur la facon dont il s'y distinguerait a l'avenir, s'evanouissaient en fumee, car son escadron fut laisse dans la reserve, et la journee s'ecoula triste et ennuyeuse. A neuf heures du matin, il entendit au loin une fusillade, des cris, des hourras, il vit ramener quelques blesses et enfin, au milieu d'une centaine de cosaques, tout un detachement de cavalerie francaise; si l'engagement, comme on le voyait, avait ete court, il s'etait du moins termine a notre avantage; officiers et soldats parlaient d'une brillante victoire, de la prise de Vischau et d'un escadron francais fait prisonnier. Le temps etait pur, un beau soleil rechauffait l'air apres la legere gelee de la nuit, et le radieux eclat d'une belle journee d'automne, en harmonie avec la joie et l'expression du triomphe, se refletait sur les traits des soldats, des officiers, des generaux et des aides de camp qui se croisaient en tous sens. Apres avoir souffert l'angoisse inevitable qui precede une affaire, pour passer ensuite cette joyeuse journee dans l'inaction, Rostow ressentait une vive impatience.
" Rostow, viens ici, noyons notre chagrin! lui cria Denissow, qui, assis sur le bord de la route, avait un flacon d'eau-de-vie et quelques victuailles a cote de lui, et etait entoure d'officiers qui partageaient ses provisions.
- Encore un qu'on amene! dit l'un d'eux, en designant un dragon francais qui marchait entre deux cosaques, dont l'un menait par la bride la belle et forte monture du prisonnier.
- Vends-moi le cheval, cria Denissow au cosaque.
- Volontiers, Votre Noblesse."
L es officiers se leverent et entourerent le cosaque et le prisonnier. Ce dernier etait un jeune Alsacien, qui parlait francais avec un accent allemand des plus prononces. Il etait rouge d'emotion; ayant entendu parler sa langue, il s'adressait a chacun d'eux alternativement, en leur expliquant qu'il n'avait pas ete pris par sa faute, que c'etait le caporal qui en etait cause, qu'il l'avait envoye chercher des housses, quoiqu'il l'assurat que les Russes etaient deja la, et a chaque phrase il ajoutait:
" Qu'on ne fasse pas de mal a mon petit cheval."
E t il le caressait. Il avait l'air de ne pas se rendre bien compte de ce qu'il disait: tantot il s'excusait d'avoir ete fait prisonnier, tantot il faisait parade de sa ponctualite a remplir ses devoirs de soldat, comme s'il etait encore en presence de ses chefs. C'etait pour notre arriere-garde un specimen exact des armees francaises, que nous connaissions encore si peu.
L es cosaques echangerent son cheval contre deux pieces d'or, et Rostow, qui pour le moment se trouvait le plus riche des officiers, en devint proprietaire.
" Mais qu'on ne fasse pas de mal a mon petit cheval," lui repeta l'Alsacien.
R ostow le rassura et lui donna un peu d'argent.
" Allez! allez! dit le cosaque, en prenant le prisonnier francais par la main pour le faire avancer.
- L'Empereur! l'Empereur! cria-t-on tout a coup autour d'eux. Tous s'agiterent, se disperserent, se placerent a leur poste, et Rostow, voyant venir de loin quelques cavaliers avec des plumets blancs, gagna prestement sa place et se mit en selle. Toute sa mauvaise humeur, tout son ennui, toute pensee personnelle s'effacerent a l'instant de son esprit; devant le sentiment de joie ineffable qui le penetrait tout entier, a l'approche de son souverain. C'etait pour lui une compensation complete a la deception du matin; exalte, comme un amoureux qui a obtenu le rendez-vous desire, il n'osait se retourner, et devinait son arrivee, non au bruit des chevaux, mais a l'intensite de l'emotion qui s'epanouissait en lui et qui eclairait et illuminait tout ce qui l'entourait. Cependant le "soleil" arrivait plus pres, plus pres. Rostow se sentait comme enveloppe des rayons de sa douce et majestueuse lumiere., et il entendit cette voix si bienveillante, si calme, si imposante et si naturelle a la fois, qui resonna au milieu d'un silence de mort:
" Les hussards de Pavlograd? demanda l'Empereur.
- La reserve, Sire!" repondit une voix humaine, apres la voix divine qui avait parle.
L 'Empereur s'arreta devant Rostow. La beaute de sa figure, plus frappante encore dans ce moment que le jour de la revue, brillait d'entrain et de jeunesse, et cet air d'innocente jeunesse, tout rayonnant de la vivacite de l'adolescence, n'enlevait rien a la sereine majeste de ses traits. En parcourant des yeux l'escadron, son regard rencontra l'espace d'une seconde celui de Rostow. Avait-il compris ce qui bouillonnait dans l'ame de ce dernier? Rostow en etait convaincu, car il avait senti passer sur lui le doux chatoiement de ses beaux yeux bleus.
R elevant les sourcils, l'Empereur eperonna brusquement son cheval et s'elanca au galop en avant.
L e jeune souverain n'avait pu se refuser le plaisir d'assister a l'engagement, malgre tous les avis contraires de ses conseillers, et, s'etant separe a midi de la troisieme colonne qu'il suivait, il allait rejoindre l'avant-garde, lorsqu'au moment ou il atteignait les hussards, plusieurs aides de camp lui apporterent la nouvelle de l'heureuse issue de l'affaire.
C ette bataille, qui ne consistait, par le fait, qu'en la prise d'un escadron francais, lui fut representee comme une grande victoire, si bien que l'Empereur et meme l'armee, avant que la fumee se fut dissipee, etaient persuades que les Francais avaient ete vaincus, et obliges de battre en retraite. Peu d'instants apres le depart de l'Empereur, la division du regiment de Pavlograd recut l'ordre d'avancer, et Rostow eut encore une fois le bonheur d'apercevoir l'Empereur dans la petite ville de Vischau. Quelques blesses et quelques tues qu'on n'avait pas eu le temps d'enlever y gisaient encore sur la place ou la fusillade avait ete la plus chaude. L'Empereur, accompagne de sa suite civile et militaire, monte sur un cheval alezan, se penchait de cote, portant d'un geste plein de grace une lorgnette d'or a ses yeux, et regardait un soldat etendu a ses pieds, sans casque et la tete ensanglantee. L'aspect de ce blesse, horrible a voir, si pres de l'Empereur, fut desagreable a Rostow; il s'apercut de la contraction de son visage et du frissonnement qui parcourait tout son etre; il vit son pied presser nerveusement le flanc de sa monture, qui, bien dressee, conservait une immobilite complete. Un aide de camp descendit de cheval pour soulever le blesse, qui poussa un gemissement, et il le posa sur un brancard.
" Doucement, doucement; ne peut-on pas faire cela plus doucement?" dit l'Empereur, avec un accent de compassion qui prouvait que sa souffrance etait plus vive que celle du mourant.
I l s'eloigna, et Rostow, qui avait remarque ses yeux humides de larmes, l'entendit dire en francais a Czartorisky:
" Quelle terrible chose que la guerre!"
L 'avant-garde etablie en avant de Vischau, en vue de l'ennemi, qui ce jour-la cedait le terrain sans la moindre resistance, avait recu les remerciements de l'Empereur, la promesse de recompenses et une double ration d'eau-de-vie pour les hommes. Les grands feux du bivouac petillaient encore plus gaiement que la veille, et les chants des soldats remplissaient l'air. Denissow fetait son avancement au rang de major, et Rostow, legerement gris a la fin du souper, proposa de porter la sante de Sa Majeste, non pas la sante officielle de l'Empereur comme souverain, mais la sante de l'Empereur comme homme plein de coeur et de charme.
" Buvons a sa sante, s'ecria-t-il, et a la prochaine victoire!. Si nous nous sommes bien battus, si nous n'avons pas recule a Schongraben devant les Francais, que sera-ce maintenant que nous l'avons, lui, a notre tete? Nous mourrons avec bonheur pour lui, n'est-ce pas, messieurs? Je ne m'exprime peut-etre pas bien, mais je le sens et vous aussi! A la sante de l'empereur Alexandre 1er! Hourra!
- Hourra!" repondirent en choeur les officiers.
E t le vieux Kirstein criait avec autant d'enthousiasme que l'officier de vingt ans.
L eurs verres vides et brises, Kirstein en remplit d'autres, et, s'avancant en manches de chemise, un verre a la main, vers les soldats groupes autour du feu, il leva le verre au-dessus de sa tete, pendant que la flamme eclairait de ses rouges reflets sa pose triomphale, ses grandes moustaches grises, et sa poitrine blanche, que sa chemise entr'ouverte laissait a decouvert.
" Enfants, a la sante de notre Empereur et a la victoire sur l'ennemi!" s'ecria-t-il de sa voix basse et vibrante.
S es hommes l'entourerent en lui repondant par de bruyantes acclamations.
E n se separant a la nuit, Denissow frappa sur l'epaule de son favori Rostow:
" Pas moyen de s'amouracher, hein? alors on s'est epris de l'Empereur!
- Denissow, ne plaisante pas la-dessus, c'est un sentiment trop eleve, trop sublime!
- Oui, oui, mon jeune ami, je suis de ton avis, je le partage et je l'approuve!
- Non, tu ne le comprends pas!"
E t Rostow alla se promener au milieu des feux, qui s'eteignaient peu a peu, en revant au bonheur de mourir, sans songer a sa vie, de mourir simplement sous les yeux de l'Empereur; il se sentait en effet transporte d'enthousiasme pour lui, pour la gloire des armes russes et pour le triomphe du lendemain. Du reste, il n'etait pas le seul a penser ainsi: les neuf dixiemes des soldats eprouvaient, quoique a un moindre degre, ces sensations enivrantes, pendant les heures memorables qui precederent la journee d'Austerlitz.
XI
L 'Empereur sejourna le lendemain a Vischau. Son premier medecin Willier ayant ete appele par lui plusieurs fois, la nouvelle d'une indisposition de l'Empereur s'etait repandue dans le quartier general, et dans son entourage intime on disait qu'il n'avait ni appetit ni sommeil. On attribuait cet etat a la violente impression qu'avait produite sur son ame sensible la vue des morts et des blesses.
L e 17, de grand matin, un officier francais, protege par le drapeau parlementaire, et demandant une audience de l'Empereur lui-meme, fut amene des avant-postes. Cet officier etait Savary. L'empereur venait de s'endormir. Savary dut attendre; a midi, il fut introduit, et une heure apres il repartit avec le prince Dolgoroukow.
I l avait, disait-on, mission de proposer a l'empereur Alexandre une entrevue avec Napoleon. A la grande joie de toute l'armee, cette entrevue fut refusee, et le prince Dolgoroukow, le vainqueur de Vischau, fut envoye avec Savary pour entrer en pourparlers avec Napoleon, dans le cas ou, contre toute attente, ces pourparlers auraient la paix pour objet.
D olgoroukow, de retour le meme soir, resta longtemps en tete-a-tete avec l'Empereur.
L e 18 et le 19 novembre, les troupes firent encore deux etapes, pendant que les avant-postes ennemis ne cessaient de se replier, apres avoir echange quelques coups de fusil avec les notres. Dans l'apres-midi du 19, un mouvement inaccoutume d'allees et venues eut lieu dans les hautes spheres de l'armee, et se continua jusqu'au lendemain matin, 20 novembre, date de la memorable bataille d'Austerlitz.
J usqu'a l'apres-midi du 19, l'agitation inusitee, les conversations animees, les courses des aides de camp, n'avaient pas depasse les limites du quartier general des empereurs, mais elles ne tarderent pas a gagner l'etat-major de Koutouzow, et bientot apres les etats-majors des chefs de division. Dans la soiree, les ordres portes par les aides de camp avaient mis en mouvement toutes les parties de l'armee, et pendant la nuit du 19 au 20 cette enorme masse de 80000 hommes se souleva en bloc, s'ebranla et se mit en marche avec un sourd roulement.
L e mouvement, concentre le matin dans le quartier general des Empereurs, en se repandant de proche en proche, avait atteint et tire de leur immobilite jusqu'aux derniers ressorts de cette immense machine militaire, comparable au mecanisme si complique d'une grande horloge. L'impulsion une fois donnee, nul ne saurait plus l'arreter: la grande roue motrice, en accelerant rapidement sa rotation, entraine a sa suite toutes les autres: lancees a fond de train, sans avoir idee du but a atteindre, les roues s'engrenent, les essieux crient, les poids gemissent, les figurines defilent, et les aiguilles, se mouvant lentement, marquent l'heure, resultat final obtenu par la meme impulsion donnee a ces milliers d'engrenages, qui semblaient destines a ne jamais sortir de leur immobilite! C'est ainsi que les desirs, les humiliations, les souffrances, les elans d'orgueil, de terreur, d'enthousiasme, la somme entiere des sensations eprouvees par 160000 Russes et Francais eurent comme resultat final, marque par l'aiguille sur le cadran de l'histoire de l'humanite, la grande bataille d'Austerlitz, la bataille des trois Empereurs!
L e prince Andre etait de service ce jour-la, et n'avait pas quitte le general en chef Koutouzow, qui, arrive a six heures du soir au quartier general des deux Empereurs, apres avoir eu une courte audience de Sa Majeste, se rendit chez le grand marechal de la cour, comte Tolstoi.
B olkonsky, ayant remarque l'air contrarie et mecontent de Koutouzow, en profita pour entrer chez Dolgoroukow, et lui demander les details sur ce qui se passait; il avait cru s'apercevoir egalement qu'on en voulait a son chef au quartier general, et qu'on affectait avec lui le ton de ceux qui savent quelque chose que les autres ignorent.
" Bonjour, mon cher, lui dit Dolgoroukow, qui prenait le the avec Bilibine. La fete est pour demain. Que fait votre vieux, il est de mauvaise humeur?
- Je ne dirai pas qu'il soit de mauvaise humeur, mais il aurait voulu, je crois, qu'on l'eut entendu.
- Comment donc, mais on l'a ecoute au conseil de guerre et on l'ecoutera toujours lorsqu'il parlera sensement, mais trainer en longueur et toujours attendre, lorsque Bonaparte a visiblement peur de la bataille, . c'est impossible.
- Mais vous l'avez vu, Bonaparte? Quelle impression vous a-t-il faite?
- Oui, je l'ai vu, et je demeure convaincu qu'il redoute terriblement cette bataille, repeta Dolgoroukow, enchante de la conclusion qu'il avait tiree de sa visite a Napoleon. S'il ne la redoutait pas, pourquoi aurait-il demande cette entrevue, entame ces pourparlers? Pourquoi se serait-il replie, lorsque cette retraite est tout l'oppose de sa tactique habituelle? Croyez-moi: il a peur, son heure est venue, je puis vous l'assurer.
- Mais comment est-il? demanda le prince Andre.
- C'est un homme en redingote grise, tres desireux de m'entendre l'appeler Votre Majeste, mais je ne l'ai honore d'aucun titre, a son grand chagrin. Voila quel homme c'est, rien de plus! Et malgre le profond respect que je porte au vieux Koutouzow, nous serions dans une jolie situation si nous continuions a attendre l'inconnu, et a lui donner ainsi la chance de s'en aller ou de nous tromper, tandis qu'a present nous sommes surs de le prendre. Il ne faut pas oublier le principe de Souvarow: qu'il vaut mieux attaquer que de se laisser attaquer. L'ardeur des jeunes gens a la guerre, est, croyez-moi, un indicateur plus sur que toute l'experience des vieux tacticiens.
- Mais quelle est donc sa position? Je suis alle aujourd'hui aux avant-postes, et il est impossible de decouvrir ou se trouve le gros de ses forces, reprit le prince Andre, qui brulait d'envie d'exposer au prince Dolgoroukow son plan d'attaque particulier.
- Ceci est parfaitement indifferent. Tous les cas sont prevus s'il est a Brunn.," repartit Dolgoroukow, en se levant pour deployer une carte sur la table et expliquer a sa facon le projet d'attaque de Weirother, qui consistait en un mouvement de flanc.
L e prince Andre fit des objections pour prouver que son plan valait celui de Weirother, qui n'avait pour lui que la bonne fortune d'avoir ete approuve. Pendant que le prince Andre faisait ressortir les cotes faibles de ce dernier et les avantages du sien, le prince Dolgoroukow avait cesse de l'ecouter et jetait des regards distraits tour a tour sur la carte et sur lui.
" Il y aura un conseil de guerre ce soir chez Koutouzow, et vous pourrez exposer vos objections, dit Dolgoroukow.
- Et je le ferai certainement, reprit le prince Andre.
- De quoi vous preoccupez-vous, messieurs? dit avec un sourire railleur Bilibine, qui, apres les avoir ecoutes en silence, se preparait a les plaisanter. Qu'il y ait une victoire ou une defaite demain, l'honneur de l'armee russe sera sauf, car, a l'exception de notre Koutouzow, il n'y a pas un seul Russe parmi les chefs des differentes divisions; voyez plutot: Herr general Wimpfen, le comte de Langeron, le prince de Lichtenstein, le prince de Hohenlohe et enfin Prsch., Prsch. et ainsi de suite, comme tous les noms polonais.
- Taisez-vous, mauvaise langue, dit Dolgoroukow, vous vous trompez: il y a deux Russes, Miloradovitch et Doktourow; il y en a meme un troisieme, Araktcheiew, mais il n'a pas les nerfs solides.
- Je vais rejoindre mon chef, dit le prince Andre. Bonne chance, messieurs!"
E t il sortit en leur serrant la main a tous deux.
P endant le trajet, le prince Andre ne put s'empecher de demander a Koutouzow, qui etait assis en silence a ses cotes, ce qu'il pensait de la bataille du lendemain. Celui-ci, avec un air profondement serieux, lui repondit, au bout d'une seconde: "Je pense qu'elle sera perdue, et j'ai prie le comte Tolstoi de transmettre mon opinion a l'Empereur. Eh bien, que croyez-vous qu'il m'ait repondu? "Eh, mon cher general, je me mele du riz et des cotelettes, melez-vous des affaires de la guerre" Oui, mon cher, voila ce qu'ils m'ont repondu!"
XII
A dix heures du soir, Weirother porta son plan au logement de Koutouzow, ou devait se rassembler le conseil de guerre. Tous les chefs de colonnes, avaient ete convoques, et tous, a l'exception du prince Bagration, qui s'etait fait excuser, se reunirent a l'heure indiquee.
W eirother, le grand organisateur de la bataille du lendemain, avec sa vivacite et sa hate fievreuse, faisait un contraste complet avec Koutouzow, mecontent et endormi, qui presidait malgre lui le Conseil de guerre. Weirother se trouvait, a la tete de ce mouvement que rien ne pouvait plus arreter, dans la situation d'un cheval attele qui, se precipitant sur une descente, ne sait plus si c'est lui qui entraine la voiture ou si c'est la voiture qui le pousse. Emporte par une force irresistible, il ne se donnait plus le temps de reflechir a la consequence de cet elan. Il avait ete deux fois dans la soiree inspecter les lignes ennemies, deux fois chez les empereurs pour faire son rapport et donner des explications, et de plus dans sa chancellerie, ou il avait dicte en allemand un projet de disposition des troupes. Aussi arriva-t-il au conseil de guerre completement epuise.
S a preoccupation etait si evidente qu'il en oubliait la deference qu'il devait au general en chef: il l'interrompait a tout moment par des paroles sans suite, sans meme le regarder, sans repondre aux questions qui lui etaient adressees. Avec ses habits couverts de boue, il avait un air piteux, fatigue, egare, qui cependant n'excluait pas l'orgueil et la jactance.
K outouzow occupait un ancien chateau. Dans le grand salon, transforme en cabinet, etaient reunis: Koutouzow, Weirother, tous les membres du conseil de guerre et le prince Andre, qui, apres avoir transmis les excuses du prince Bagration, avait obtenu l'autorisation de rester.
" Le prince Bagration ne venant pas, nous pouvons commencer notre seance," dit Weirother, en se levant avec empressement pour se rapprocher de la table, sur laquelle etait etalee, une immense carte topographique des environs de Brunn.
K outouzow, dont l'uniforme deboutonne laissait prendre l'air a son large cou de taureau, enfonce dans un fauteuil a la Voltaire, ses petites mains potelees de vieillard symetriquement posees sur les bras du fauteuil, paraissait endormi, mais le son de la voix de Weirother lui fit ouvrir avec effort l'oeil qui lui restait.
" Oui, je vous en prie, autrement il sera trop tard."
E t sa tete retomba sur sa poitrine, et son oeil se referma.
Q uand la lecture commenca, les membres du conseil auraient pu croire qu'il faisait semblant de dormir, mais son ronflement sonore leur prouva bientot qu'il avait cede malgre lui a cet invincible besoin de sommeil, inherent a la nature humaine, en depit de son desir de temoigner son dedain pour les dispositions qui avaient ete arretees. En effet, il dormait profondement. Weirother, trop occupe pour perdre une seconde, lui jeta un coup d'oeil, prit un papier et commenca d'un ton monotone la lecture tres compliquee et tres difficile a suivre de la dislocation des troupes:
" Dislocation des troupes pour l'attaque des positions ennemies derriere Kobelnitz et Sokolenitz, du 30 novembre 1805.
" Vu que le flanc gauche de l'ennemi s'appuie sur des montagnes boisees et que son aile droite s'etend le long des etangs derriere Kobelnitz et Sokolenitz et que notre flanc gauche deborde de beaucoup son flanc droit, il serait avantageux d'attaquer l'aile droite de l'ennemi; si nous parvenons surtout a nous emparer des villages de Kobelnitz et de Sokolenitz, nous nous trouverions alors dans la possibilite de tomber sur le flanc de l'ennemi et de le poursuivre dans la plaine, entre Schlappanitz et le bois de Turass, en evitant les defiles entre Schlappanitz et Bellovitz, qui couvrent le front de l'ennemi. Il est indispensable dans ce but. La premiere colonne marche. la seconde colonne marche. la troisieme colonne marche, etc."
A insi lisait Weirother, pendant que les generaux essayaient de le suivre, avec un deplaisir manifeste. Le blond general Bouxhevden, de haute taille, debout et le dos appuye au mur, les yeux fixes sur la flamme d'une des bougies, affectait meme de ne pas ecouter. A cote de lui, Miloradovitch, avec sa figure haute en couleur, sa moustache retroussee, assis avec un laisser-aller militaire, les coudes en dehors et les mains sur les genoux, en face de Weirother, fixait sur lui, tout en gardant un silence opiniatre, ses grands yeux brillants, qu'il reportait, a la moindre pause, sur ses collegues, sans qu'il leur fut possible de se rendre compte de la signification de ce regard. Etait-il pour ou contre, mecontent ou satisfait des mesures prises? Le plus rapproche de Weirother etait le comte de Langeron, qui avait le type d'un Francais du midi; un fin sourire n'avait cesse d'animer son visage pendant la lecture, et ses yeux suivaient le jeu de ses doigts fluets qui faisaient tourner une tabatiere en or ornee d'une miniature. Au milieu d'une des plus longues periodes il avait releve la tete, et il etait sur le point d'interrompre Weirother avec une politesse presque blessante: mais le general autrichien, sans s'arreter, froncant le sourcil, fit un geste imperatif de la main comme s'il voulait lui dire: "Apres, apres, vous me ferez vos observations; maintenant suivez sur la carte et ecoutez." Langeron, surpris, leva les yeux au ciel, se tourna en cherchant une explication du cote de Miloradovitch; mais, rencontrant son regard sans expression, il pencha tristement la tete et recommenca a faire tourner sa tabatiere.
" Une lecon de geographie!" murmura-t-il a demi-voix, mais assez haut cependant pour etre entendu.
P rsczebichewsky, tenant comme un cornet acoustique la main pres de son oreille avec une politesse respectueuse mais digne, avait l'air d'un homme dont l'attention est completement absorbee. Doktourow, de petite taille, d'un exterieur modeste et d'une volonte a toute epreuve, a demi penche sur la carte, etudiait consciencieusement le terrain qui lui etait inconnu. Il avait a plusieurs reprises prie Weirother de repeter les mots qu'il n'avait pas saisis au passage et les noms des differents villages, qu'il inscrivait au fur et a mesure sur son carnet.
L a lecture, qui avait dure plus d'une heure, une fois terminee, Langeron, arretant le mouvement de rotation de sa tabatiere sans s'adresser a personne en particulier, exprima son opinion sur la difficulte d'executer ce plan, qui n'etait fonde que sur une position supposee de l'ennemi, tandis que cette position ne pouvait etre exactement reconnue, vu la frequence de ses mouvements. Ces objections etaient fondees; mais leur but evident etait, cela se voyait, de faire sentir au general autrichien qu'il leur avait lu son projet avec l'assurance d'un regent de college dictant une lecon a ses ecoliers, et qu'il avait affaire, non a des imbeciles, mais a des gens parfaitement capables de lui en remontrer dans l'art militaire. Le son de la voix monotone de Weirother ayant cesse de se faire entendre, Koutouzow ouvrit l'oeil, comme le meunier qui se reveille lorsque s'arrete le bruit somnifere des roues de son moulin; apres avoir ecoute Langeron, il referma l'oeil de nouveau et pencha la tete encore plus sur sa poitrine, temoignant ainsi du peu d'interet qu'il prenait a cette discussion.
M ettant tous ses efforts a irriter Weirother et a le froisser dans son amour-propre d'auteur, Langeron continuait a demontrer que Bonaparte pouvait tout aussi bien prendre l'initiative de l'attaque que se laisser attaquer, et que dans ce cas il detruisait du coup toutes les combinaisons du plan. Son adversaire ne repondait a ses arguments que par un sourire de profond mepris, qui lui tenait lieu de toute replique:
" S'il avait pu nous attaquer, il l'aurait deja fait!
- Vous ne le croyez donc pas fort? dit Langeron.
- S'il a 40000 hommes, c'est beaucoup, repondit Weirother, avec le dedain d'un docteur auquel une bonne femme indique un remede.
- Dans ce cas, il court a sa perte en attendant notre attaque," continua Langeron d'un ton ironique.
I l cherchait un appui dans Miloradovitch, mais celui-ci etait a cent lieues de la discussion.
" Ma foi, dit-il, demain nous le verrons sur le champ de bataille."
S ur la figure de Weirother, on lisait clairement qu'il lui paraissait etrange de rencontrer des objections chez les generaux russes, lorsque non seulement lui, mais encore les deux empereurs etaient convaincus de la justesse de son plan.
" Les feux sont eteints dans le camp ennemi, et on y entend un bruit incessant, dit-il. Que veut dire cela, si ce n'est qu'il se retire, et c'est la seule chose que nous ayons a craindre, ou bien encore qu'il change ses positions. Meme en supposant qu'il prenne celle de Turass, il nous epargnera beaucoup de peine, et nos dispositions resteront les memes dans leurs moindres details.
- De quelle maniere?." demanda le prince Andre, qui cherchait depuis longtemps l'occasion d'exprimer ses doutes.
M ais Koutouzow se reveilla en toussant avec bruit:
" Messieurs, dit-il, nos dispositions pour demain; je dirai meme pour aujourd'hui, puisqu'il est une heure du matin, nos dispositions ne sauraient etre changees. Vous les connaissez; nous ferons tous notre devoir. Et rien n'est plus important, la veille d'une bataille, - il s'arreta un moment, - que de faire un bon somme!"
I l fit mine de se lever. Les generaux le saluerent, et on se separa.
L e Conseil de guerre, devant lequel le prince Andre n'avait pas eu le loisir d'exprimer sa maniere de voir, lui laissa une impression de trouble et d'inquietude, et il se demandait qui d'eux tous avait raison, de Dolgoroukow et Weirother, ou bien de Koutouzow et Langeron. Koutouzow ne pouvait-il donc dire son opinion franchement a l'Empereur? Cela se passait-il toujours ainsi, et en vient-on a risquer des milliers d'existences et la mienne, pensait-il, grace a des interets de cour tout personnels?. Oui, on me tuera peut-etre demain.? Et tout a coup cette idee de la mort evoqua en lui toute une serie de souvenirs lointains et intimes, ses adieux a son pere, a sa femme, les premiers temps de son mariage et son amour pour elle! Il se souvint de sa grossesse, il s'attendrit sur elle, sur lui-meme, et sortant, tout emu et agite, de la cabane ou il logeait avec Nesvitsky, il se mit a marcher.
L a nuit etait brumeuse, et un mysterieux rayon de lune essayait d'en percer les tenebres.
" Oui, demain, demain!" se disait-il. Tout sera peut-etre fini pour moi et ces souvenirs n'auront peut-etre plus de valeur. Ce sera demain, je le sens, qu'il me sera donne de montrer tout ce que je puis faire."
E t il se representait la bataille, les pertes, la concentration de la lutte sur un point, la confusion des chefs:
" Voila enfin l'heureux moment, le Toulon si ardemment desire!"
I l se vit ensuite exposant son opinion claire et precise a Koutouzov, a Weirother, aux empereurs. Tous etaient frappes de la justesse de ses combinaisons, mais personne n'osait prendre sur lui de les executer. Il choisissait un regiment, une division, posait ses conditions pour qu'on ne se mit pas en travers de ses projets, menait sa division sur le point decisif et remportait la victoire!. Et la mort et l'agonie? lui soufflait une autre voix. Mais le prince Andre continuait a rever a ses futurs succes. C'est a lui que l'on confiait le plan de la prochaine bataille. Il n'etait, il est vrai, qu'un officier de service aupres de Koutouzow, mais c'etait lui qui faisait tout, et la seconde bataille etait egalement gagnee!. c'etait lui qui remplacait Koutouzow!. Eh bien, apres? reprit l'autre voix, apres, si en attendant tu n'es pas blesse, tue ou decu, qu'arrivera-t-il? - Apres, se repondait le prince Andre, je n'en sais rien et n'en veux rien savoir. Ce n'est pas ma faute si je tiens a obtenir de la gloire, si je tiens a me rendre celebre, a me faire aimer des hommes, si c'est mon seul but dans la vie! Je ne le dirai a personne, mais qu'y puis-je faire, si je ne tiens qu'a la gloire et a l'amour des hommes? La mort, les blessures, la perte de ma famille, rien de tout cela ne m'effraye, et quelque chers que me soient les etres que j'aime, mon pere, ma soeur, ma femme, quelque etrange que cela puisse paraitre, je les donnerais tous pour une minute de gloire, de triomphe, d'amour de la part de ces hommes que je ne connais pas et que je ne connaitrai jamais, pensait-il.
P retant l'oreille au murmure confus qui s'elevait autour de la demeure de Koutouzow, il y distingua les voix de la domesticite occupee a l'emballage, et celle d'un cocher qui raillait sur son nom le vieux cuisinier de Koutouzow, appele Tite.
" Le diable t'emporte! grommela le vieillard, au milieu des rires de ceux qui l'entouraient.
- Et pourtant, se disait le prince Bolkonsky, je ne tiens qu'a m'elever au-dessus d'eux tous, je ne tiens qu'a cette gloire mysterieuse que je sens planer dans ce brouillard au-dessus de ma tete!"
XIII
R ostow passa cette nuit-la avec son peloton aux avant-postes du detachement de Bagration. Ses hussards etaient en vedette deux par deux; lui-meme parcourait leur ligne au pas de son cheval, pour vaincre l'irresistible sommeil qui s'emparait de lui. Derriere, sur une vaste etendue, brillaient indistinctement a travers le brouillard les feux de nos bivouacs, tandis qu'autour de lui et devant lui s'etendait la nuit profonde. Malgre tous ses efforts pour percer la brume, il ne voyait rien. Il croyait parfois entrevoir une lueur indecise, quelques feux tremblotants, puis tout s'effacait, et il se disait, qu'il avait ete le jouet d'une illusion; ses yeux se refermaient, et son imagination lui representait tantot l'Empereur, tantot Denissow, tantot sa famille, et il ouvrait de nouveau les yeux et n'apercevait devant lui que les oreilles et la tete de son cheval, les ombres de ses hussards et la meme obscurite impenetrable.
" Pourquoi ne m'arriverait-il pas ce qui est arrive a tant d'autres? se disait-il. Pourquoi ne me trouverais-je pas sur le passage de l'Empereur, qui me donnerait une commission comme a tout autre officier et, une fois la commission remplie, me rapprocherait de sa personne! Oh! s'il le faisait, comme je veillerais sur lui, comme je lui dirais la verite, comme je demasquerais les fourbes!"
E t Rostow, pour mieux se representer son amour et son entier devouement a l'Empereur, se voyait aux prises avec un traitre allemand, qu'il souffletait et tuait sous les yeux de son souverain. Un cri eloigne le fit tressaillir.
" Ou suis-je? ah! oui, aux avant-postes! le mot d'ordre et de ralliement: "Timon et Olmutz!" Quel guignon d'etre laisse demain dans la reserve! Si du moins on me permettait de prendre part a l'affaire! Ce serait peut-etre la seule chance de voir l'Empereur. Je vais etre releve tout a l'heure, et j'irai le demander au general."
I l se raffermit sur sa selle pour aller inspecter encore une fois ses hussards. La nuit lui parut moins sombre: il distinguait confusement a gauche une pente douce, et vis-a-vis, s'elevant a pic, un noir mamelon, sur le plateau duquel s'etalait une tache blanche dont il ne pouvait se rendre compte. Etait-ce une clairiere eclairee par la lune, des maisons blanches, ou une couche de neige? Il crut meme y apercevoir un certain mouvement:
" Une tache blanche? se dit Rostow, c'est de la neige a coup sur; une tache!" repeta-t-il, a moitie endormi.
E t il retomba dans ses reves.
" Natacha! murmura-t-il, elle ne voudra jamais croire que j'ai vu l'Empereur!
- A droite, Votre Noblesse, il y a la des buissons!" lui dit le hussard devant lequel il passait.
I l releva la tete, et s'arreta. Il se sentait vaincu par le sommeil de la jeunesse:
" Oui, mais a quoi vais-je penser? Comment parlerai-je a l'Empereur?. Non, non, ce n'est pas ca."
E t sa tete s'inclinait de nouveau, lorsque dans son reve, croyant qu'on tirait sur lui, il s'ecria en se reveillant en sursaut:
" Qui va la?."
E t il entendit au meme instant, la ou il supposait devoir etre l'ennemi, les cris retentissants de milliers de voix; son cheval et celui du hussard qui marchait a ses cotes dresserent les oreilles. A l'endroit d'ou ces cris partaient brilla et s'eteignit un feu solitaire, puis un autre scintilla, et toute la ligne des troupes ennemies echelonnees sur la montagne s'eclaira subitement d'une trainee de feux, pendant que les clameurs allaient en augmentant. Rostow pouvait reconnaitre, par les intonations, que c'etait du francais, bien qu'il fut impossible de distinguer les mots a cause du brouhaha.
" Qu'est-ce que c'est? Qu'en penses-tu? demanda-t-il a son hussard. C'est pourtant bien chez l'ennemi?. Ne l'entends-tu donc pas? ajouta-t-il, en voyant qu'il ne lui repondait pas.
- Eh! qu'est-ce qui peut le savoir, Votre Noblesse?
- D'apres la direction, ce doit bien etre chez lui.
- Peut-etre chez lui, peut-etre pas! il se passe tant de choses la nuit! He, voyons, pas de betises," dit-il a son cheval.
C elui de Rostow s'echauffait egalement et frappait du pied la terre gelee. Les cris augmentaient de force et de violence et se confondaient en une immense clameur, comme seule pouvait la produire une armee de plusieurs milliers d'hommes. Les feux s'allumaient sur toute la ligne. Le sommeil de Rostow avait ete chasse par le bruit des acclamations triomphantes:
" Vive l'Empereur! vive l'Empereur! entendait-il distinctement.
- Ils ne sont pas loin, ils doivent etre la, derriere le ruisseau," dit-il a son hussard.
C elui-ci soupira sans repondre et fit entendre une toux de mauvaise humeur.
L e pas d'un cheval approchait, et il vit, surgissant tout a coup devant lui du milieu du brouillard, une figure qui lui parut gigantesque: c'etait un sous-officier, qui lui annonca l'arrivee des generaux. Rostow, se dirigeant a leur rencontre, se retourna pour suivre du regard les feux de l'ennemi. Le prince Bagration et le prince Dolgoroukow, accompagnes de leurs aides de camp, etaient venus voir cette fantasmagorie de feux et ecouter les clameurs de l'ennemi. Rostow s'approcha de Bagration et, apres lui avoir fait son rapport, se joignit a sa suite, pretant l'oreille a la conversation des deux chefs.
" Croyez-moi, disait Dolgoroukow, ce n'est qu'une ruse de guerre: il s'est retire, et il a donne l'ordre a l'arriere-garde d'allumer des feux et de faire du bruit afin de nous tromper.
- J'ai peine a le croire, reprit Bagration; ils occupent ce mamelon depuis hier soir; s'ils se retiraient, ils l'auraient aussi abandonne. Monsieur l'officier, dit-il a Rostow, les eclaireurs y sont-ils encore?
- Ils y etaient hier au soir, Excellence, mais maintenant je ne pourrais vous le dire. Faut-il y aller voir avec mes hussards?"
B agration faisait de vains efforts pour distinguer la figure de Rostow.
" Bien, allez-y" dit-il apres un moment de silence.
R ostow lanca son cheval en avant, appela le sous-officier et deux hussards, leur donna l'ordre de l'accompagner, et descendit au trot la montagne dans la direction des cris. Il eprouvait un melange d'inquietude et de plaisir a se perdre ainsi avec ses trois hussards dans les tenebres pleines de vapeurs, de mysteres et de dangers. Bagration lui enjoignit, de la hauteur ou il etait place, de ne pas franchir le ruisseau, mais Rostow feignit de ne pas l'avoir entendu. Il allait, il allait toujours, prenant les buissons pour des arbres et les ravines pour des hommes. Arrive au pied de la montagne, il ne voyait plus ni les notres ni l'ennemi. En revanche, les cris et les voix etaient plus distincts. A quelques pas devant lui, il crut apercevoir une riviere, mais en approchant il reconnut une grande route, et il s'arreta indecis sur la direction a prendre: fallait-il la suivre ou la traverser pour continuer a travers champs vers la montagne opposee? Suivre cette route, qui tranchait dans le brouillard, etait plus sage, parce qu'on y pouvait voir devant soi.
" Suis-moi," dit-il.
E t il la franchit pour monter au galop le versant oppose, occupe depuis la veille par un piquet francais.
" Votre Noblesse, le voila!" lui dit un de ses hussards.
R ostow eut a peine le temps de remarquer un point noir dans le brouillard, qu'une lueur parut, un coup partit, et une balle siffla comme a regret bien haut dans la brume et se perdit au loin. Un second eclair brilla, le coup ne partit point. Rostow tourna bride et s'eloigna au galop. Quatre coups partirent sur differents points, et les balles chanterent sur tous les tons. Rostow retint un moment son cheval, excite comme lui, et le mit au pas:
" Encore, et encore!" se disait-il gaiement.
M ais les fusils se turent. Arrive au galop aupres de Bagration, il porta deux doigts a sa visiere.
D olgoroukow defendait toujours son opinion:
" Les Francais se retiraient et n'avaient allume leurs feux que pour nous tromper. Ils ont parfaitement pu se retirer et laisser des piquets.
- En tout cas, ils ne sont pas tous partis, Prince, dit Bagration. Nous ne le saurons que demain.
- Le piquet est sur la montagne, Excellence, et toujours la au meme endroit, dit Rostow, sans pouvoir reprimer un sourire de satisfaction, cause par sa course et par le sifflement des balles.
- Bien, bien, dit Bagration, je vous remercie, monsieur l'officier.
- Excellence, dit Rostow, permettez-moi de.
- Qu'y a-t-il?
- Notre escadron sera laisse dans la reserve, ayez la bonte de m'attacher au 1er escadron.
- Comment vous appelez-vous?
- Comte Rostow.
- Ah! c'est bien, bien! Je te garde aupres de moi comme ordonnance.
- Vous etes le fils d'Elie Andreievitch, dit Dolgoroukow. Mais."
R ostow, sans lui repondre, demanda au prince Bagration: "Puis-je alors esperer, Excellence?.
- J'en donnerai l'ordre.
- Demain, qui sait, oui, demain on m'enverra peut-etre porter un message a l'Empereur. Dieu soit loue!" se dit-il.
L es cris et les feux de l'armee ennemie etaient causes par la lecture de la proclamation de Napoleon, pendant laquelle l'Empereur faisait lui-meme a cheval le tour des bivouacs. Les soldats l'ayant apercu, allumaient des torches de paille et le suivaient en criant: Vive l'Empereur! L'ordre du jour contenant la proclamation de Napoleon venait de paraitre; elle etait ainsi concue:
" SOLDATS!
" L'armee russe se presente devant vous pour venger l'armee autrichienne d'Ulm. Ce sont ces memes bataillons que vous avez battus a Hollabrunn, et que depuis vous avez constamment poursuivis jusqu'ici.
" Les positions que nous occupons sont formidables, et, pendant qu'ils marcheront pour tourner ma droite, ils me presenteront le flanc. Soldats, je dirigerai moi-meme vos bataillons. Je me tiendrai loin du feu, si, avec votre bravoure accoutumee, vous portez le desordre et la confusion dans les rangs ennemis; mais, si la victoire etait un moment incertaine, vous verriez votre Empereur s'exposer aux premiers coups, car la victoire ne saurait hesiter, dans cette journee surtout ou il s'agit de l'honneur de l'infanterie francaise, qui importe tant a l'honneur de toute la nation.
" Que, sous pretexte d'emmener les blesses, on ne degarnisse pas les rangs, et que chacun soit bien penetre de cette pensee, qu'il faut vaincre ces stipendies de l'Angleterre, qui sont animes d'une si grande haine contre notre nation!
" Cette victoire finira la campagne, et nous pourrons reprendre nos quartiers d'hiver, ou nous serons joints par les nouvelles armees qui se forment en France, et alors la paix que je ferai sera digne de mon peuple, de vous et de moi.
" NAPOLEON."
XIV
I l etait cinq heures du matin, et le jour n'avait pas encore paru. Les troupes du centre, de la reserve et le flanc droit de Bagration se tenaient immobiles; mais, sur le flanc gauche, les colonnes d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie, qui avaient ordre de descendre dans les bas-fonds pour attaquer le flanc droit des Francais et le rejeter, selon les dispositions prises, dans les montagnes de la Boheme, s'eveillaient et commencaient leurs preparatifs. Il faisait froid et sombre. Les officiers dejeunaient et avalaient leur the en toute hate; les soldats grignotaient leurs biscuits, battaient la semelle pour se rechauffer et se groupaient autour des feux, en y jetant tour a tour les debris de chaises, de tables, de roues, de tonneaux, d'abris, en un mot tout ce qu'ils ne pouvaient emporter et dont l'acre fumee les enveloppait. L'arrivee des guides autrichiens devint le signal de la mise en mouvement: le regiment s'agitait, les soldats quittaient leur feu, serraient leurs pipes dans la tige de leurs bottes, et, mettant leurs sacs dans les charrettes, saisissaient leurs fusils et s'alignaient en bon ordre. Les officiers boutonnaient leurs uniformes, bouclaient leurs ceinturons, accrochaient leurs havresacs et inspectaient minutieusement les rangs. Les soldats des fourgons et les domestiques militaires attelaient les chariots et y entassaient tous les bagages. Les aides de camp, les commandants de regiment, de bataillon, montaient a cheval, se signaient, donnaient leurs derniers ordres, leurs commissions et leurs instructions aux hommes du train, et les colonnes s'ebranlaient au bruit cadence de milliers de pieds, sans savoir ou elles allaient, et sans meme apercevoir, a cause de la fumee et du brouillard intense, le terrain qu'elles abandonnaient et celui sur lequel elles s'engageaient.
L e soldat en marche est tout aussi limite dans ses moyens d'action, aussi entraine par son regiment, que le marin sur son navire. Pour l'un, ce sera toujours le meme pont, le meme mat, le meme cable; pour l'autre, malgre les enormes distances inconnues et pleines de dangers qu'il lui arrive de franchir, il a egalement autour de lui les memes camarades, le meme sergent-major, le chien fidele de la compagnie et le meme chef. Le matelot est rarement curieux de se rendre compte des vastes etendues sur lesquelles navigue son navire; mais, le jour de la bataille, on ne sait comment, on ne sait pourquoi, une seule note solennelle, la meme pour tous, fait vibrer les cordes du moi moral du soldat par l'approche de cet inconnu inevitable et decisif, qui eveille en lui une inquietude inusitee. Ce jour-la, il est excite, il regarde, il ecoute, il questionne et cherche a comprendre ce qui se passe en dehors du cercle de ses interets habituels.
L 'epaisseur du brouillard etait telle que le premier rayon de jour etait trop faible pour le percer, et l'on ne distinguait rien a dix pas. Les buissons se transformaient en grands arbres, les plaines en descentes et en ravins, et l'on risquait de se trouver inopinement devant l'ennemi. Les colonnes marcherent longtemps dans ce nuage, descendant et montant, longeant des jardins et des murs dans une localite inconnue, sans le rencontrer. Devant, derriere, de tous cotes, le soldat entendait l'armee russe suivant la meme direction, et il se rejouissait de savoir qu'un grand nombre des siens se dirigeaient comme lui vers ce point inconnu.
" As-tu entendu? voila ceux de Koursk qui viennent de passer, disait-on dans les rangs.
- Ah! c'est effrayant ce qu'il y a de nos troupes! Quand on a allume les feux hier soir, j'ai regarde. c'etait Moscou, quoi!"
L es soldats marchaient gaiement, comme toujours, quand il s'agit de prendre l'offensive, et cependant les chefs de colonnes ne s'en etaient pas encore approches et ne leur avaient pas dit un mot (tous ceux que nous avons vus au conseil de guerre etaient en effet de mauvaise humeur et mecontents de la decision prise: ils se bornaient a executer les instructions qu'on leur avait donnees, sans s'occuper d'encourager le soldat). Une heure environ se passa ainsi: le gros des troupes s'arreta, et aussitot on eprouva le sentiment instinctif d'une grande confusion et d'un grand desordre. Il serait difficile d'expliquer comment ce sentiment d'abord confus devient bientot une certitude absolue: le fait est qu'il gagne insensiblement de proche en proche avec une rapidite irresistible, comme l'eau se deverse dans un ravin. Si l'armee russe s'etait trouvee seule, sans allies, il se serait ecoule plus de temps pour transformer une apprehension pareille en un fait certain; mais ici on ressentait comme un plaisir extreme et tout naturel a en accuser les Allemands, et chacun fut aussitot convaincu que cette fatale confusion etait due aux mangeurs de saucisses.
" Nous voila en plan!. Qu'est-ce qui barre donc la route? Est-ce le Francais?. Non, car il aurait deja tire!. Avec cela qu'on nous a presses de partir, et nous voila arretes en plein champ! Ces maudits Allemands qui brouillent tout, ces diables qui ont la cervelle a l'envers!. Fallait les flanquer en avant, tandis qu'ils se pressent la, derriere. Et nous voila a attendre sans manger! Sera-ce long?. - Bon, voila la cavalerie qui est maintenant en travers de la route, dit un officier. Que le diable emporte ces Allemands, qui ne connaissent pas leur pays!
- Quelle division? demanda un aide de camp en s'approchant des soldats.
- Dix-huitieme!
- Que faites-vous donc la? vous auriez du etre en avant depuis longtemps; maintenant, vous ne passerez plus jusqu'au soir.
- Quelles fichues dispositions! Ils ne savent pas eux-memes ce qu'ils font!" dit l'officier en s'eloignant.
P uis ce fut un general qui criait avec colere en allemand:
" Taffa-lafa!
- Avec ca qu'il est facile de le comprendre, dit un soldat. Je les aurais fusillees, ces canailles!
- Nous devions etre sur place a neuf heures, et nous n'avons pas fait la moitie de la route. En voila des dispositions!"
O n n'entendait que cela de tous cotes, et l'ardeur premiere des troupes se changeait insensiblement en une violente irritation, causee par la stupidite des instructions qu'avaient donnees les Allemands.
C et embarras etait le resultat du mouvement opere par la cavalerie autrichienne vers le flanc gauche. Les generaux en chef, ayant trouve notre centre trop eloigne du flanc droit, avaient fait rebrousser chemin a toute la cavalerie, l'avaient dirigee vers le flanc gauche, et, par suite de cet ordre, plusieurs milliers de chevaux passaient a travers l'infanterie, qui etait ainsi forcee de s'arreter sur place.
U ne altercation avait eu lieu entre le guide autrichien et le general russe. Ce dernier s'epoumonait a exiger que la cavalerie suspendit son mouvement; l'Autrichien repondait que la faute en etait non pas a lui, mais au chef, et pendant ce temps-la les troupes immobiles et silencieuses perdaient peu a peu leur entrain. Apres une heure de halte, elles se mirent en marche, et elles descendaient dans les bas-fonds, ou le brouillard s'epaississait de plus en plus, tandis qu'il commencait a s'eclaircir sur la hauteur, lorsque devant elles retentit a travers cette brume impenetrable un premier coup, puis un second suivi de quelques autres a intervalles irreguliers, auxquels succeda un feu vif et continu, au-dessus du ruisseau de Goldbach.
N e comptant pas y rencontrer l'ennemi et arrives sur lui a l'improviste, ne recevant aucune parole d'encouragement de leurs chefs, et conservant l'impression d'avoir ete inutilement retardes, les Russes, completement enveloppes par ce brouillard epais, tiraient mollement et sans hate, avancaient, s'arretaient, sans recevoir a temps aucun ordre de leurs chefs, ni des aides de camp, qui erraient comme eux dans ces bas-fonds a la recherche de leur division. Ce fut le sort de la premiere, de la seconde et de la troisieme colonne, qui toutes trois avaient opere leur descente. L'ennemi etait-il a dix verstes avec le gros de ses forces, comme on le supposait, ou bien etait-il la, cache a tous les yeux? Personne ne le sut jusqu'a neuf heures du matin. La quatrieme colonne, commandee, par Koutouzow, occupait le plateau de Pratzen.
P endant que tout cela se passait, Napoleon, entoure de ses marechaux, se tenait sur la hauteur de Schlapanitz. Au-dessus de sa tete se deroulait un ciel bleu, et l'immense globe du soleil se balancait, comme un brulot enflamme, sur la mer laiteuse des vapeurs du brouillard. Ni les troupes francaises, ni Napoleon, entoure de son etat-major, ne se trouvaient de l'autre cote du ruisseau et des bas-fonds des villages de Sokolenitz et de Schlapanitz, derriere lesquels nous comptions occuper la position et commencer l'attaque, mais tout au contraire ils etaient en deca, et a une telle proximite de nous, que Napoleon pouvait distinguer, a l'oeil nu, un fantassin d'un cavalier. Vetu d'une capote grise, la meme qui avait fait la campagne d'Italie, monte sur un petit cheval arabe gris, il se tenait un peu en avant de ses marechaux, examinant en silence les contours des collines qui emergeaient peu a peu du brouillard et sur lesquelles se mouvaient au loin les troupes russes, et pretant l'oreille a la fusillade engagee au pied des hauteurs. Pas un muscle ne bougeait sur sa figure, encore maigre a cette epoque, et ses yeux brillants s'attachaient fixement sur un point. Ses previsions se trouvaient justifiees. Une grande partie des troupes russes etaient descendues dans le ravin et marchaient vers la ligne des etangs. L'autre partie abandonnait le plateau de Pratzen que Napoleon, qui le considerait comme la clef de la position, avait eu l'intention d'attaquer. Il voyait defiler et briller au milieu du brouillard, comme dans un enfoncement forme par deux montagnes, descendant du village de Pratzen et suivant la meme direction vers le vallon, les milliers de baionnettes des differentes colonnes russes, qui se perdaient l'une apres l'autre dans cette mer de brumes. D'apres les rapports recus la veille au soir, d'apres le bruit tres sensible de roues et de pas entendu pendant la nuit aux avant-postes, d'apres le desordre des manoeuvres des troupes russes, il comprenait clairement que les allies le supposaient a une grande distance, que les colonnes de Pratzen composaient le centre de l'armee russe, et que ce centre etait suffisamment affaibli pour qu'il put l'attaquer avec succes, . et cependant il ne donnait pas le signal de l'attaque.
C 'etait pour lui un jour solennel, - l'anniversaire de son couronnement. S'etant assoupi vers le matin d'un leger sommeil, il s'etait leve gai, bien portant, confiant dans son etoile, dans cette heureuse disposition d'esprit ou tout parait possible, ou tout reussit; montant a cheval, il alla examiner le terrain; sa figure calme et froide trahissait dans son immobilite un bonheur conscient et merite, comme celui qui illumine parfois la figure d'un adolescent amoureux et heureux.
L orsque le soleil se fut entierement degage et que les gerbes d'eclatante lumiere se repandirent sur la plaine, Napoleon, qui semblait n'avoir attendu que ce moment, deganta sa main blanche, d'une forme irreprochable, et fit un geste qui etait le signal de commencer l'attaque. Les marechaux, accompagnes de leurs aides de camp, galoperent dans differentes directions, et quelques minutes plus tard, le gros des forces de l'armee francaise se dirigeait rapidement vers le plateau de Pratzen, que les Russes continuaient a abandonner, en se deversant a gauche dans la vallee.
XV
A huit heures du matin, Koutouzow se rendit a cheval a Pratzen, a la tete de la quatrieme colonne, celle de Miloradovitch, qui allait remplacer les colonnes de Prsczebichewsky et de Langeron descendues dans les bas-fonds. Il salua les soldats du premier regiment et donna l'ordre de se mettre en marche, montrant par la son intention de commander en personne. Il s'arreta au village de Pratzen. Le prince Andre, excite, exalte, mais calme et froid en apparence, comme l'est generalement un homme qui se sent arrive au but ardemment desire, faisait partie de la nombreuse suite du general en chef. La journee qui commencait serait, il en etait sur, son Toulon ou son pont d'Arcole. Le pays et la position de nos troupes lui etaient aussi connus qu'ils le pouvaient etre a tout officier superieur de notre armee; quant a son plan strategique, inexecutable a present, il l'avait completement oublie. Suivant en pensee le plan de Weirother, il se demandait, a part lui, quels seraient les coups du hasard et les incidents qui lui permettraient de mettre en evidence sa fermete et la rapidite de ses conceptions.
A gauche, au pied de la montagne, dans le brouillard, des troupes invisibles echangeaient des coups de fusil. "La, se disait-il, se concentrera la bataille, la surgiront les obstacles, et c'est la, qu'on m'enverra avec une brigade ou une division, et que, le drapeau en main, j'avancerai, en culbutant tout sur mon passage!" si bien qu'en voyant defiler devant lui les bataillons, il ne pouvait s'empecher de se dire: "Voici peut-etre justement le drapeau avec lequel je m'elancerai en avant!"
S ur le sol s'etendait un givre leger, qui fondait peu a peu en rosee, tandis que dans le ravin tout etait enveloppe d'un brouillard intense; on n'y voyait absolument rien, surtout a gauche, ou etaient descendues nos troupes et d'ou partait la fusillade. Le soleil brillait de tout son eclat au-dessus de leurs tetes, dans un ciel bleu fonce. Au loin devant elles, sur l'autre bord de cette mer blanchatre, se dessinaient les cretes boisees des collines; c'etait la que devait se trouver l'ennemi. A droite, la garde s'engouffrait dans ces vapeurs, ne laissant apres elle que l'echo de sa marche; a gauche, derriere le village, des masses de cavalerie s'avancaient pour disparaitre a leur tour. Devant et derriere s'ecoulait l'infanterie. Le general en chef assistait au defile des troupes a la sortie du village: il avait l'air epuise et irrite. L'infanterie s'arreta tout a coup devant lui, sans en avoir recu l'ordre, evidemment a cause d'un obstacle qui barrait la route a sa tete de colonne:
" Mais dites donc enfin qu'on se fractionne en bataillons et qu'on tourne le village, dit Koutouzow sechement au general qui s'avancait. Comment ne comprenez-vous pas qu'il est impossible de se developper ainsi dans les rues d'un village quand on marche a l'ennemi?
- Je comptais precisement, Votre Excellence, me reformer en avant du village."
K outouzow sourit aigrement.
" Charmante idee vraiment que de developper votre front en face de l'ennemi!
- L'ennemi est encore loin, Votre Haute Excellence. D'apres la disposition.
- Quelle disposition? s'ecria-t-il avec colere. Qui vous l'a dit?. Veuillez faire ce que l'on vous ordonne.
- J'obeis, dit l'autre.
- Mon cher, dit Nesvitsky a l'oreille du prince Andre, le vieux est d'une humeur de chien."
U n officier autrichien, en uniforme blanc avec un plumet vert, aborda en ce moment Koutouzow et lui demanda, de la part de l'Empereur, si la quatrieme colonne etait engagee dans l'action.
K outouzow se detourna sans lui repondre; son regard tombant par hasard sur le prince Andre, il s'adoucit, comme pour le mettre en dehors de sa mauvaise humeur.
" Allez voir, mon cher, lui dit-il, si la troisieme division a depasse le village. Dites-lui de s'arreter et d'attendre mes ordres, et demandez-lui, ajouta-t-il en le retenant, si les tirailleurs sont postes et ce qu'ils font. ce qu'ils font?" murmura-t-il, sans rien repondre a l'envoye autrichien.
L e prince Andre, ayant depasse les premiers bataillons, arreta la troisieme division et constata en effet l'absence de tirailleurs en avant des colonnes. Le chef du regiment recut avec stupefaction l'ordre envoye par le general en chef de les poster; il etait convaincu que d'autres troupes se deployaient devant lui et que l'ennemi devait etre au moins a dix verstes. Il ne voyait en effet devant lui qu'une etendue deserte, qui semblait s'abaisser doucement et que recouvrait un epais brouillard. Le prince Andre revint aussitot faire son rapport au general en chef, qu'il trouva au meme endroit, toujours a cheval et lourdement affaisse sur sa selle, de tout le poids de son corps. Les troupes etaient arretees, et les soldats avaient mis leurs fusils la crosse a terre.
" Bien, bien," dit-il.
E t se tournant vers l'Autrichien, qui, une montre a la main, l'assurait qu'il etait temps de se remettre en marche, puisque toutes les colonnes du flanc gauche avaient opere leur descente:
" Rien ne presse, Excellence, dit-il en baillant. Nous avons bien le temps!"
A u meme moment, ils entendirent derriere eux les cris des troupes, repondant au salut de certaines voix, qui s'avancaient avec rapidite le long des colonnes en marche. Lorsque les soldats du regiment devant lequel il se tenait crierent a leur tour, Koutouzow recula de quelques pas et fronca le sourcil. Sur la route de Pratzen arrivait au galop un escadron de cavaliers de diverses couleurs, dont deux se detachaient en avant des autres; l'un, en uniforme noir, avec un plumet blanc, montait un cheval alezan a courte queue; l'autre, en uniforme blanc, etait sur un cheval noir. C'etaient les deux empereurs et leur suite. Koutouzow, avec l'affectation d'un subordonne qui est a son poste, commanda aux troupes le silence, et, faisant le salut militaire, s'approcha de l'Empereur. Toute sa personne et ses manieres, subitement metamorphosees, avaient pris l'apparence de cette soumission aveugle de l'inferieur, qui ne raisonne pas. Son respect affecte sembla frapper desagreablement l'empereur Alexandre, mais cette impression fugitive s'effaca aussitot, pour ne laisser aucune trace sur sa jeune figure, rayonnante de bonheur. Son indisposition de quelques jours l'avait maigri, sans rien lui faire perdre de cet ensemble reellement seduisant de majeste et de douceur, qui se lisait sur sa bouche aux levres fines et dans ses beaux yeux bleus.
S 'il etait majestueux a la revue d'Olmutz, ici il paraissait plus gai et plus ardent. La figure coloree par la course rapide qu'il venait de faire, il arreta son cheval, et, respirant a pleins poumons, il se retourna vers sa suite aussi jeune, aussi animee que lui, composee de la fleur de la jeunesse austro-russe, des regiments d'armee et de la garde. Czartorisky, Novosiltsow, Volkonsky, Strogonow et d'autres en faisaient partie, et causaient en riant entre eux. Revetus de brillants uniformes, montes sur de beaux chevaux bien dresses, ils se tenaient a quelques pas de l'empereur. Des ecuyers tenaient en main, tout prets pour les deux souverains, des chevaux de rechange aux housses brodees. L'empereur Francois, encore jeune, avec le teint vif, maigre, elance, raide en selle sur son bel etalon, jetant des regards anxieux autour de lui, fit signe a un de ses aides de camp d'approcher. "Il va surement lui demander l'heure du depart," se dit le prince Andre, en suivant les mouvements de son ancienne connaissance. Il se souvenait des questions que Sa Majeste Autrichienne lui avait adressees a Brunn.
L a vue de cette brillante jeunesse, pleine de seve et de confiance dans le succes, chassa aussitot la disposition morose dans laquelle etait l'etat-major de Koutouzow: telle une fraiche brise des champs, penetrant par la fenetre ouverte, disperse au loin les lourdes vapeurs d'une chambre trop chaude.
" Pourquoi ne commencez-vous pas, Michel Larionovitch?
- J'attendais Votre Majeste," dit Koutouzow, en s'inclinant respectueusement.
L 'Empereur se pencha de son cote comme s'il ne l'avait pas entendu.
" J'attendais Votre Majeste, repeta Koutouzow, - et le prince Andre remarqua un mouvement de sa levre superieure au moment ou il prononca: "j'attendais". - Les colonnes ne sont pas toutes reunies, sire."
C ette reponse deplut a l'Empereur; il haussa les epaules et regarda Novosiltsow, comme pour se plaindre de Koutouzow.
" Nous ne sommes pourtant pas sur le Champ-de-Mars, Michel Larionovitch, ou l'on attend pour commencer la revue que tous les regiments soient rassembles, continua l'Empereur, en jetant cette fois un coup d'oeil a l'empereur Francois comme pour l'inviter, sinon a prendre part a la conversation, au moins a l'ecouter; mais ce dernier ne parut pas s'en preoccuper.
" C'est justement pour cela, sire, que je ne commence pas, dit Koutouzow a haute et intelligible voix, car nous ne sommes pas a une revue, nous ne sommes pas sur le Champ-de-Mars."
A ces paroles, les officiers de la suite s'entre-regarderent. "Il a beau etre vieux, il ne devrait pas parler ainsi," disaient clairement leurs figures, qui exprimaient la desapprobation.
L 'Empereur fixa son regard attentif et scrutateur sur Koutouzow, dans l'attente de ce qu'il allait sans doute ajouter. Celui-ci, inclinant respectueusement la tete, garda le silence. Ce silence dura une seconde, apres laquelle, reprenant l'attitude et le ton d'un inferieur qui demande des ordres:
" Du reste, si tel est le desir de Votre Majeste?" dit-il.
E t appelant a lui le chef de la colonne, Miloradovitch, il lui donna l'ordre d'attaquer.
L es rangs s'ebranlerent, et deux bataillons de Novgorod et un bataillon du regiment d'Apcheron defilerent.
A u moment ou passait le bataillon d'Apcheron, Miloradovitch s'elanca en avant; son manteau etait rejete en arriere et laissait voir son uniforme chamarre de decorations. Le tricorne orne d'un immense panache pose de cote, il salua cranement l'Empereur en arretant court son cheval devant lui.
" Avec l'aide de Dieu, general! lui dit celui-ci.
- Ma foi, sire, nous ferons tout ce que nous pourrons," s'ecria-t-il gaiement, tandis que la suite souriait de son etrange accent francais.
M iloradovitch fit faire volte-face a son cheval et se retrouva a quelques pas en arriere de l'Empereur. Les soldats, excites par la vue du tsar, marchaient en cadence d'un pas rapide et plein d'entrain.
" Enfants! leur cria tout a coup Miloradovitch, oubliant la presence de son souverain et partageant lui-meme l'elan de ses braves, dont il avait ete le compagnon sous le commandement de Souvarow. enfants! ce n'est pas le premier village que vous allez enlever a la baionnette!
- Prets a servir," repondirent les soldats.
A leurs cris, le cheval de l'Empereur, le meme qu'il montait pendant les revues en Russie, eut comme un frisson d'inquietude. Ici, sur le champ de bataille d'Austerlitz, surpris du voisinage de l'etalon noir de l'Empereur Francois, il dressait les oreilles au bruit inusite des decharges, sans en comprendre la signification, et sans se douter de ce que pensait et ressentait son auguste cavalier.
L 'Empereur sourit, en designant a un de ses intimes les bataillons qui s'eloignaient.
XVI
K outouzow, accompagne de ses aides de camp, suivit au pas les carabiniers.
A une demi-verste de distance, il s'arreta pres d'une maison isolee, une auberge abandonnee sans doute, situee a l'embranchement de deux routes qui descendaient toutes deux la montagne et qui etaient toutes deux couvertes de nos troupes.
L e brouillard se dissipait, et on commencait a distinguer les masses confuses de l'armee ennemie sur les hauteurs d'en face. On entendait un feu tres vif a gauche dans le vallon. Koutouzow causait avec le general autrichien; le prince Andre pria ce dernier de lui passer la longue-vue.
" Voyez, voyez, disait l'etranger, voila les Francais!" Et il indiqua, non un point eloigne, mais le pied de la montagne qu'ils avaient devant eux.
L es deux generaux et les aides de camp se passerent fievreusement la longue-vue. Une terreur involontaire se peignit sur leurs traits: les Francais, qu'on croyait a deux verstes, s'etaient dresses inopinement devant eux!
" C'est l'ennemi!. Mais non!. Mais certainement!. Comment est-ce possible?" dirent plusieurs voix.
E t le prince Andre voyait a droite monter a la rencontre du regiment d'Apcheron une formidable colonne de Francais, a cinq cents pas de l'endroit ou ils se tenaient.
" Voila l'heure! se dit-il. Il faut arreter le regiment, Votre Haute Excellence!" A ce moment, une epaisse fumee couvrit tout le paysage, une forte decharge de mousqueterie retentit a leurs oreilles, et une voix haletante de frayeur s'ecria a deux pas: "Fini, camarades, fini!." Et, comme si un ordre emanait de cette voix, des masses enormes de soldats refoules, se poussant, se bousculant, passerent en fuyant, au meme endroit, ou, cinq minutes auparavant, ils avaient defile devant les empereurs. Essayer d'arreter cette foule etait une folie, car elle entrainait tout sur son passage. Bolkonsky resistait avec peine au torrent et ne comprenait que vaguement ce qui venait d'arriver. Nesvitsky, rouge et hors de lui, criait a Koutouzow qu'il allait etre fait prisonnier, s'il ne se portait pas en arriere. Koutouzow, immobile, tira son mouchoir et s'en couvrit la joue d'ou le sang coulait. Le prince Andre se fraya un passage jusqu'a lui:
" Vous etes blesse? lui dit-il avec emotion.
- La plaie n'est pas la, mais ici!" dit Koutouzow, en pressant son mouchoir sur sa blessure et en designant les fuyards.
" Arretez-les!" s'ecria-t-il.
M ais, comprenant aussitot l'inutilite de cet appel, il piqua des deux, et, prenant sur la droite au milieu d'une nouvelle troupe de fuyards, il se vit entraine avec elle en arriere.
L eur masse etait si serree qu'il lui etait impossible de s'en degager. Dans cette confusion les uns criaient, les autres se retournaient et tiraient en l'air. Koutouzow, parvenu enfin a sortir du courant, se dirigea avec sa suite, terriblement diminuee, vers l'endroit d'ou partait la fusillade. Le prince Andre, faisant des efforts surhumains pour le rejoindre, apercut sur la descente, a travers la fumee, une batterie russe, qui n'avait pas encore cesse son feu et vers laquelle se precipitaient des Francais. Un peu, au-dessus d'elle se tenait immobile l'infanterie russe. Un general s'en detacha et s'approcha de Koutouzow, dont la suite se reduisait a quatre personnes. Pales et emues, ces quatre personnes se regardaient en silence.
" Arretez ces miserables!" dit Koutouzow au chef de regiment. Et, comme pour le punir de ces mots, une volee de balles, semblable a une nichee d'oiseaux, passa en sifflant au-dessus du regiment et de sa tete. Les Francais attaquaient la batterie, et, ayant apercu Koutouzow, ils tiraient sur lui. A cette nouvelle decharge, le commandant de regiment porta vivement la main a sa jambe; quelques soldats tomberent, et le porte-drapeau laissa echapper le drapeau de ses mains: vacillant un moment, il s'accrocha aux baionnettes des soldats; ceux-ci se mirent a tirer sans en avoir recu l'ordre.
U n soupir desespere sortit de la poitrine de Koutouzow.
" Bolkonsky, murmura-t-il d'une voix de vieillard affaibli et en lui montrant le bataillon a moitie detruit, que veut donc dire cela?"
A peine avait-il prononce ces mots, que le prince Andre, le gosier serre par des larmes de honte et de colere, s'etait jete a bas de son cheval et se precipitait vers le drapeau.
" Enfants, en avant!" cria-t-il d'une voix percante. "Le moment est venu!" se dit-il, en saisissant la hampe et ecoutant avec bonheur le sifflement des balles dirigees contre lui. Quelques soldats tomberent encore.
" Hourra!" s'ecria-t-il, en soulevant avec peine le drapeau.
E t courant en avant, persuade que tout le bataillon le suivait, il fit encore quelques pas; un soldat, puis un second, puis tous s'elancerent a sa suite en le depassant. Un sous-officier s'empara du precieux fardeau, dont le poids faisait trembler le bras du prince Andre, mais il fut tue au meme moment. Le reprenant encore une fois, Andre continua sa course avec le bataillon. Il voyait devant lui nos artilleurs: les uns se battaient, les autres abandonnaient leurs pieces et couraient a sa rencontre; il voyait les fantassins francais s'emparer de nos chevaux et tourner nos canons. Il en etait a vingt pas, les balles pleuvaient et fauchaient tout autour de lui, mais ses yeux rives sur la batterie ne s'en detachaient pas. La, un artilleur roux, le schako enfonce, et un Francais se disputaient la possession d'un refouloir; l'expression egaree et haineuse de leur figure lui etait parfaitement visible; on sentait qu'ils ne se rendaient pas compte de ce qu'ils faisaient.
" Que font-ils? se demanda le prince Andre. Pourquoi l'artilleur ne fuit-il pas, puisqu'il n'a plus d'arme, et pourquoi le Francais ne l'abat-il pas? Il n'aura pas le temps de se sauver, que le Francais se souviendra qu'il a son fusil! En effet, un second Francais arriva sur les combattants, et le sort de l'artilleur roux, qui venait d'arracher le refouloir des mains de son adversaire, allait se decider. Mais le prince Andre n'en vit pas la fin. Il recut sur la tete un coup d'une violence extreme, qu'il crut lui avoir ete applique par un de ses voisins. La douleur etait moins sensible que desagreable, dans ce moment ou elle faisait une diversion a sa pensee:
" Mais que m'arrive-t-il? je ne me tiens plus? mes jambes se derobent sous moi." Et il tomba sur le dos. Il rouvrit les yeux, dans l'espoir d'apprendre le denouement de la lutte des deux Francais avec l'artilleur, et si les canons etaient sauves ou emmenes. Mais il ne vit plus rien que bien haut au-dessus de lui un ciel immense, profond, ou voguaient mollement de legers nuages grisatres. "Quel calme, quelle paix! se disait-il; ce n'etait pas ainsi quand je courais, quand nous courions en criant; ce n'etait pas ainsi, lorsque les deux figures effrayees se disputaient le refouloir; ce n'etait pas ainsi que les nuages flottaient dans ce ciel sans fin! Comment ne l'avais-je pas remarquee plus tot, cette profondeur sans limites? Comme je suis heureux de l'avoir enfin apercue!. Oui! tout est vide, tout est deception, excepte cela! Et Dieu soit loue pour ce repos, pour ce calme!."
XVII
A neuf heures du matin, au flanc droit, que commandait Bagration, l'affaire n'etait pas encore engagee. Malgre l'insistance de Dolgoroukow, desireux de n'en point assumer la responsabilite, il lui proposa d'envoyer demander les ordres du general en chef. Vu la distance de dix verstes qui separait les deux ailes de l'armee, l'envoye, s'il n'etait pas tue, ce qui etait peu probable, et s'il parvenait a decouvrir le general en chef, ce qui etait tres difficile, ne pourrait revenir avant le soir; il en etait bien convaincu.
J etant un regard sur sa suite, les yeux endormis et sans expression de Bagration s'arreterent sur la figure emue, presque enfantine de Rostow. Il le choisit.
" Et si je rencontre Sa Majeste avant le general en chef, Excellence? lui dit Rostow.
- Vous pourrez demander les ordres de Sa Majeste," dit Dolgoroukow, en prevenant la reponse de Bagration.
A pres avoir ete releve de sa faction, Rostow avait dormi quelques heures et se sentait plein d'entrain, d'elasticite, de confiance en lui-meme et en son etoile, et pret a tenter l'impossible.
S es desirs s'etaient accomplis: une grande bataille se livrait; il y prenait part, et de plus, attache a la personne du plus brave des generaux, il etait envoye en mission aupres de Koutouzow, avec chance de rencontrer l'Empereur. La matinee etait claire, son cheval etait bon. Son ame s'epanouissait toute joyeuse. Longeant d'abord les lignes immobiles des troupes de Bagration, il arriva sur un terrain occupe par la cavalerie d'Ouvarow; il y remarqua les premiers signes precurseurs de l'attaque; l'ayant depasse, il entendit distinctement le bruit du canon et les decharges de mousqueterie, qui augmentaient d'intensite a chaque instant.
C e n'etait plus un ou deux coups solitaires qui retentissaient a intervalles reguliers dans l'air frais du matin, mais bien un roulement continu, dans lequel se confondaient les decharges d'artillerie avec la fusillade et qui se repercutait sur le versant des montagnes, en avant de Pratzen.
D e legers flocons de fumee, voltigeant, se poursuivant l'un l'autre, s'echappaient des fusils, tandis que des batteries s'elevaient de gros tourbillons de nuages, qui se balancaient et s'etendaient dans l'espace. Les baionnettes des masses innombrables d'infanterie en mouvement brillaient a travers la fumee et laissaient apercevoir l'artillerie avec ses caissons verts, qui se deroulait au loin comme un etroit ruban.
R ostow s'arreta pour regarder ce qui se passait: ou allaient-ils? pourquoi marchaient-ils en tous sens, devant, derriere? il ne pouvait le comprendre; mais ce spectacle, au lieu de lui inspirer de la crainte et de l'abattement, ne faisait au contraire qu'augmenter son ardeur.
" Je ne sais ce qui en resultera, mais a coup sur ce sera bien," se disait-il.
A pres avoir depasse les troupes autrichiennes, il arriva a la ligne d'attaque. C'etait la garde qui donnait.
" Tant mieux! je le verrai de plus pres."
P lusieurs cavaliers venaient a lui en galopant. Il reconnut les uhlans de la garde, dont les rangs avaient ete rompus et qui abandonnaient la melee. Rostow remarqua du sang sur l'un d'eux.
" Peu m'importe," se dit-il. A quelques centaines de pas de la, il vit arriver au grand trot sur sa gauche, de facon a lui couper la route, une foule enorme de cavaliers, aux uniformes blancs et scintillants, montes sur des chevaux noirs. Lancant son cheval a toute bride, afin de leur laisser le champ libre, il y serait certainement parvenu, si la cavalerie n'avait presse son allure; il la voyait gagner du terrain et entendait le bruit des chevaux, et le cliquetis des armes se rapprochait de plus en plus de lui. Au bout d'une minute a peine, il distinguait les visages des chevaliers-gardes qui allaient attaquer l'infanterie francaise: ils galopaient, tout en retenant leurs montures.
R ostow entendit le commandement: "Marche! Marche! donne par un officier qui lancait son pur-sang ventre a terre. Craignant d'etre ecrase ou entraine, Rostow longeait leur front au triple galop, dans l'espoir de traverser le terrain qu'il avait en vue, avant leur arrivee.
I l craignait de ne pouvoir eviter le choc du dernier chevalier-garde, dont la haute taille contrastait avec sa frele apparence. Il aurait ete immanquablement foule aux pieds, et son Bedouin avec lui, s'il n'avait eu l'heureuse inspiration de faire siffler son fouet devant les yeux de la belle et forte monture du chevalier-garde: elle tressaillit et dressa les oreilles; mais, a un vigoureux coup d'eperon de son cavalier, Bedouin releva la queue et, tendant le cou, s'elanca encore plus rapide. A peine Rostow les avait-il distances qu'il entendit crier: "Hourra!" et, se retournant, il vit les premiers rangs s'engouffrer dans un regiment d'infanterie francaise, aux epaulettes rouges. L'epaisse fumee d'un canon invisible les deroba aussitot a sa vue.
C 'etait cette brillante et fameuse charge des chevaliers-gardes tant admiree des Francais eux-memes! Avec quel serrement de coeur n'entendit-il pas raconter, plus tard, que de toute cette masse de beaux hommes, de toute cette brillante fleur de jeunesse, riche, elegante, montee sur des chevaux de prix, officiers et junkers, qui l'avaient depasse dans un galop furieux, il ne restait que dix-huit hommes!
" Mon heure viendra, je n'ai rien a leur envier, se disait Rostow en s'eloignant. Peut-etre vais-je voir l'Empereur."
A tteignant enfin notre infanterie de la garde, il se trouva au milieu des boulets, qu'il devina plutot qu'il ne les entendit, en voyant les figures inquietes des soldats et l'expression grave et plus contenue des officiers.
U ne voix, celle de Boris, lui cria tout a coup:
" Rostow! Qu'en dis-tu? nous voila aux premieres loges! Notre regiment a ete rudement engage!"
E t il souriait de cet heureux sourire de la jeunesse, qui vient le recevoir le bapteme du feu. Rostow s'arreta:
" Eh bien! et quoi?
- Repousses!" repondit Boris, devenu bavard.
E t la-dessus il lui raconta comment la garde, voyant des troupes devant elle et les ayant prises pour des Autrichiens, le sifflement des boulets leur avait prouve bientot qu'ils formaient la premiere ligne et qu'ils devaient attaquer.
" Ou vas-tu? lui demanda Boris.
- Trouver le commandant en chef.
- Le voila! lui repondit Boris en lui indiquant le grand-duc Constantin a cent pas d'eux, en uniforme de chevalier-garde, la tete dans les epaules, les sourcils fronces, criant et gesticulant contre un officier autrichien, blanc et bleme.
- Mais c'est le grand-duc, et je cherche le general en chef ou l'Empereur, dit Rostow en s'eloignant.
- Comte, comte, lui cria Berg, en lui montrant sa main enveloppee d'un mouchoir ensanglante, je suis blesse au poignet droit, et je suis reste a mon rang! Voyez, comte, je suis oblige de tenir mon epee de la main gauche! Dans ma famille tous les "Von Berg" ont ete des chevaliers!"
E t Berg continuait a parler que Rostow etait deja loin.
F ranchissant un espace desert, pour ne pas se trouver expose au feu de l'ennemi, il suivit la ligne des reserves, en s'eloignant par la du centre de l'action. Tout a coup devant lui et sur les derrieres de nos troupes, dans un endroit ou l'on ne pouvait guere supposer la presence des Francais, il entendit tout pres de lui une vive fusillade.
" Qu'est-ce que cela peut etre? se demanda-t-il. L'ennemi sur nos derrieres?. C'est impossible, - et une peur folle s'empara de lui a la pensee de l'issue possible de la bataille. - Quoi qu'il en soit, il n'y a pas a l'eviter, il faut que je decouvre le general en chef, et, si tout est perdu, il ne me reste qu'a mourir avec eux."
L e noir pressentiment qui l'avait envahi se confirmait chaque pas qu'il faisait sur le terrain occupe par les troupes de toute arme derriere le village de Pratzen.
" Que veut dire cela? Sur qui tire-t-on? Qui tire? se demandait Rostow en rencontrant des soldats russes et autrichiens qui fuyaient en courant pele-mele.
- Le diable sait ce qui en est! Il a battu tout le monde! Tout est perdu! lui repondirent en russe, en allemand, en tcheque tous ces fuyards, comprenant aussi peu que lui ce qui se passait autour d'eux.
- Qu'ils soient rosses, ces Allemands!
- Que le diable les ecorche, ces traitres!" repondit un autre.
- Que le diable emporte ces Russes!" grommelait un Allemand.
Q uelques blesses se trainaient le long du chemin. Les jurons, les cris, les gemissements se confondaient en un echo prolonge et sinistre. La fusillade avait cesse, et Rostow apprit plus tard que les fuyards allemands et russes avaient tire les uns sur les autres.
" Mon Dieu! se disait Rostow, et l'Empereur qui peut, d'un moment a l'autre, voir cette debandade!. Ce ne sont que quelques miserables sans doute! ca ne se peut pas, ca ne se peut pas; il faut les depasser au plus vite!"
L a pensee d'une complete deroute ne pouvait lui entrer dans l'esprit, malgre la vue des batteries et des troupes francaises sur le plateau de Pratzen, sur le plateau meme ou on lui avait enjoint d'aller trouver l'Empereur et le general en chef.
XVIII
A ux environs du village de Pratzen, pas un chef n'etait visible. Rostow n'y apercut que des troupes fuyant a la debandade. Sur la grande route, des caleches, des voitures de toute espece, des soldats russes, autrichiens, de toute arme, blesses et non blesses, defilerent devant lui. Toute cette foule se pressait, bourdonnait, fourmillait et melait ses cris au son sinistre des bombes lancees par les bouches a feu francaises des hauteurs de Pratzen.
" Ou est l'Empereur? ou est Koutouzow?" demandait-il au hasard sans obtenir de reponse.
E nfin, attrapant un soldat au collet, il le forca a l'ecouter: "He! l'ami! Il y a longtemps qu'ils sont tous la-bas, qu'ils ont file en avant," lui repondit le soldat en riant.
L achant ce soldat, evidemment ivre, Rostow arreta un domestique militaire, qui lui semblait devoir etre ecuyer d'un personnage haut place. Le domestique lui raconta que l'Empereur avait passe en voiture sur cette route une heure auparavant a fond de train, et qu'il etait dangereusement blesse. "C'est impossible, ce n'etait pas lui, dit Rostow. - Je l'ai vu de mes propres yeux, repondit le domestique avec un sourire malin. Il y a assez longtemps que je le connais: combien de fois ne l'ai-je pas vu a Petersbourg. Il etait tres pale, dans le fond de sa voiture. Comme il les avait lances ses quatre chevaux noirs, Ilia Ivanitch! On dirait que je ne le connais pas, ces chevaux, et que l'Empereur peut avoir un autre cocher qu'Ilia Ivanitch!
- Qui cherchez-vous? lui demanda, quelques pas plus loin, un officier blesse. le general en chef? Il a ete tue par un boulet dans la poitrine, devant notre regiment!
- Il n'a pas ete tue, il a ete blesse! dit un autre.
- Qui? Koutouzow? demanda Rostow.
- Non, pas Koutouzow. comment l'appelle-t-on?. Enfin qu'importe! Il n'en est pas reste beaucoup de vivants. Allez de ce cote, vous trouverez tous les chefs reunis au village de Gostieradek."
R ostow continua son chemin au pas, ne sachant plus que faire, ni a qui s'adresser. L'Empereur blesse! La bataille perdue!. Suivant la direction indiquee, il voyait au loin une tour et les clochers d'une eglise. Pourquoi se depecher? Il n'avait rien a demander a l'Empereur, ni a Koutouzow, fussent-ils meme sains et saufs.
" Prenez le chemin a gauche, Votre Noblesse; si vous allez tout droit, vous vous ferez tuer."
R ostow reflechit un instant et suivit la route qu'on venait de lui signaler comme dangereuse.
" ca m'est bien egal! l'Empereur etant blesse, qu'ai-je besoin de me menager?"
E t il deboucha sur l'espace ou il y avait eu le plus de morts et de fuyards. Les Francais n'y etaient pas encore, et le peu de Russes qui avaient survecu l'avaient abandonne. Sur ce champ gisaient, comme des gerbes bien garnies, des tas de dix, quinze hommes tues et blesses; les blesses rampaient pour se reunir par deux et par trois, et poussaient des cris qui frappaient peniblement l'oreille de Rostow; il lanca son cheval au galop pour eviter ce spectacle des souffrances humaines. Il avait peur, non pas pour sa vie, mais peur de perdre ce sang-froid qui lui etait si necessaire et qu'il avait senti faiblir en voyant ces malheureux.
L es Francais avaient cesse de tirer sur cette plaine desertee par les vivants; mais, a la vue de l'aide de camp qui la traversait, leurs bouches a feu lancerent quelques boulets. Ces sons stridents et lugubres, ces morts dont il etait entoure lui causerent une impression de terreur et de pitie pour lui-meme. Il se souvint de la derniere lettre de sa mere et se dit a lui-meme: "Qu'aurait-elle eprouve en me voyant ici sous le feu de ces canons?"
D ans le village de Gostieradek, qui etait hors de la portee des boulets, il retrouva les troupes russes, quittant le champ de bataille en ordre, quoique confondues entre elles. On y parlait de la bataille perdue, comme d'un fait avere: mais personne ne put indiquer a Rostow ou etaient l'Empereur et Koutouzow. Les uns assuraient que le premier etait reellement blesse; d'autres dementaient ce bruit, en l'expliquant par la fuite du grand-marechal comte Tolstoi, pale et terrifie, que l'on avait vu passer dans la voiture de l'Empereur. Ayant appris que quelques grands personnages se trouvaient derriere le hameau a gauche, Rostow s'y dirigea, non plus dans l'espoir de rencontrer celui qu'il cherchait, mais par acquit de conscience. A trois verstes plus loin, il depassa les dernieres troupes russes, et, a cote d'un verger separe de la route par un fosse, il vit deux cavaliers. Il lui sembla connaitre l'un deux, qui portait un plumet blanc; l'autre, sur un magnifique cheval alezan, qu'il crut aussi avoir deja vu, arrive au fosse, eperonna sa monture et, lui rendant la bride, le franchit legerement; quelques parcelles de terre jaillirent sous les sabots du cheval, et alors, lui faisant faire volte-face, il franchit de nouveau le fosse et s'approcha respectueusement de son compagnon, comme pour l'engager a suivre son exemple. Celui auquel il s'adressait fit un geste negatif de la tete et de la main, et Rostow reconnut aussitot son Empereur, son Empereur adore, dont il pleurait la defaite.
" Mais il ne peut pas rester la, tout seul, au milieu de ce champ desert!" se dit-il. Alexandre tourna la tete, et il put apercevoir ces traits si profondement graves dans son coeur. L'Empereur etait pale; ses joues etaient creuses, ses yeux enfonces; mais la douceur et la mansuetude, empreintes sur sa figure, n'en etaient que plus frappantes. Rostow etait heureux de le voir, heureux de la certitude que sa blessure n'etait qu'une invention sans fondement, et il se disait qu'il etait de son devoir de lui transmettre sans plus tarder le message du prince Dolgoroukow.
M ais, comme un jeune amoureux emu et tremblant, qui n'ose donner cours a ses reveries passionnees de la nuit, et cherche avec effroi un faux fuyant, afin de retarder le moment du rendez-vous si ardemment desire, Rostow, en presence de son desir realise, ne savait s'il lui fallait s'approcher de l'Empereur ou si cette tentative ne serait pas inconvenante et deplacee.
" J'aurais peut-etre l'air, se disait-il, de profiter avec empressement de ce moment de solitude et d'abattement. Une figure inconnue peut lui etre desagreable, et puis, que lui dirai-je, quand un regard de lui suffit pour m'oter la voix?
L es paroles qu'il aurait du prononcer lui expiraient sur les levres, d'autant plus qu'il leur avait donne un tout autre cadre, l'heure triomphante d'une victoire, ou le moment ou, etendu sur son lit de douleur, l'Empereur le remercierait de ses exploits heroiques, et ou, lui mourant, il ferait a son souverain bien aime l'aveu de son devouement, si noblement confirme par sa mort.
" Et d'ailleurs que lui demanderais-je? il est quatre heures du soir, et la bataille est perdue! Non, non, je ne m'approcherai pas de lui: je ne dois pas interrompre ses pensees. Il vaut mieux mourir mille fois que d'en recevoir un regard courrouce."
I l s'eloigna donc tristement, le desespoir dans l'ame, en se retournant toujours pour suivre les mouvements de son souverain.
I l vit le capitaine Von Toll s'approcher de l'Empereur et l'aider a franchir a pied le fosse et a s'asseoir ensuite sous un pommier. Toll resta debout a cote de lui, en lui parlant avec chaleur. Ce spectacle remplit Rostow de regrets et d'envie, surtout lorsqu'il vit l'Empereur, portant une main a ses yeux, tendre l'autre a Toll.
" J'aurais pu etre a sa place," se dit-il. Et, ne pouvant retenir les larmes qui coulaient de ses yeux, il continua a s'eloigner, ne sachant a quoi se decider ni de quel cote se diriger. Son desespoir etait d'autant plus violent, qu'il s'accusait de faiblesse. Il aurait pu, il aurait du s'approcher. C'etait le moment ou jamais de faire preuve de devouement, et il n'en avait pas profite. Il tourna bride et revint a l'endroit ou il avait apercu l'Empereur, et ou il n'y avait plus personne. Une longue file de charrettes et de fourgons passait lentement, et Rostow apprit d'un des conducteurs que l'etat-major de Koutouzow etait non loin du village, et qu'ils s'y rendaient. Il les suivit.
A cinq heures du soir, la bataille etait perdue sur tous les points. Plus de cent bouches a feu etaient tombees au pouvoir des Francais.
T out le corps d'armee de Prsczebichewsky avait mis bas les armes. Les autres colonnes, ayant perdu la moitie de leurs hommes, se repliaient en troupes debandees.
L e reste des colonnes de Langeron et de Doktourow se pressait confusement autour des etangs et des ecluses du village d'Auguest.
S ur ce point seul, a six heures du soir, continuait encore le feu de l'ennemi, qui, ayant place des batteries a mi-cote de la hauteur de Pratzen, tirait sur nos troupes en retraite.
D oktourow et d'autres a l'arriere-garde, reformant leurs bataillons, se defendaient contre la cavalerie francaise qui les poursuivait. Le jour tombait. Sur l'etroite chaussee d'Auguest, pendant une longue serie de paisibles annees, le bon vieux meunier, en bonnet de coton, avait jete ses lignes dans l'etang, pendant que son petit-fils, ses manches de chemise retroussees, s'amusait a plonger la main dans le grand arrosoir ou fretillaient les poissons argentes; sur cette meme chaussee, sous l'oeil du paysan morave en bonnet de fourrure, en habit gros bleu, d'enormes chariots avaient longtemps passe au pas, amenant au moulin de riches gerbes de froment et remportant de gros sacs d'une farine blanche et legere dont la fine poussiere voltigeait en l'air; et maintenant on y voyait une foule egaree, affolee, se pressant, se heurtant, s'ecrasant sous les pieds des chevaux, les roues des fourgons, des avant-trains, et foulant aux pieds les mourants, pour aller se faire tuer quelques pas plus loin.
T outes les dix secondes, un boulet ou une grenade tombait et eclatait au milieu de cette foule compacte, tuant et couvrant de sang tous ceux qu'ils atteignaient. Dologhow, deja officier, blesse a la main, seul avec ses dix hommes et son chef a cheval, representait tout ce qui restait du regiment. Entraines par la masse, ils s'etaient fraye un chemin jusqu'a l'entree de la chaussee, ou ils s'etaient vus arretes par le cheval d'un avant-train, qui etait tombe et qu'il fallait degager. Un boulet tua un homme derriere eux, un second en frappa un autre devant, et le sang jaillit sur Dologhow. La foule se rua en avant avec desespoir et s'arreta de nouveau.
" Le salut est au dela de ces cent pas; rester ici c'est la mort!" voila ce que tout le monde disait.
D ologhow, qui avait ete refoule au milieu, parvint jusqu'au bord de la digue, et courut sur la faible couche de glace qui recouvrait l'etang.
" Voyons! tourne par ici, cria-t-il au canonnier. Elle tient.!" La glace le supportait effectivement, mais elle craquait et cedait sous ses pas, et il etait evident que, sans attendre le poids du canon et de cette foule, elle allait s'enfoncer sous lui. On le regardait, on se pressait sur les bords, sans se decider a l'imiter. Le commandant du regiment, a cheval, leva le bras, ouvrit la bouche pour lui parler, lorsqu'un boulet siffla si bas au-dessus de toutes ces tetes terrifiees, qu'elles s'inclinerent, et quelque chose tomba. C'etait le general qui s'affaissait dans une mare de sang! Personne ne le regarda, personne ne songea a le relever!
" Sur la glace! sur la glace! n'entends-tu pas! Tourne, tourne," crierent plusieurs voix; les gens ne savaient pas encore meme pourquoi ils criaient ainsi.
U n des derniers avant-trains s'y engagea, et la foule se precipita sur la glace, qui craqua sous l'un des fuyards; son pied s'enfonca dans l'eau; en faisant un effort pour le retirer, il y tomba jusqu'a la ceinture. Les plus proches hesiterent, l'homme de l'avant-train arreta son cheval, tandis que derriere continuaient les cris: "En avant! En avant sur la glace;" et des hurlements de terreur retentirent de toutes parts. Les soldats, entourant le canon, tiraient et battaient les chevaux pour les forcer a avancer. Les chevaux partirent, la glace s'effondra d'un seul bloc, et quarante hommes disparurent. Cependant les boulets ne cessaient de siffler et de tomber avec une sinistre regularite, tantot sur la glace, tantot dans l'eau, et de decimer cette masse vivante, qui avait envahi la digue, les etangs et leurs rives.
XIX
P endant ce temps, le prince Andre gisait toujours au meme endroit sur la hauteur de Pratzen, serrant dans ses mains un morceau de la hampe du drapeau, perdant du sang et poussant a son insu des gemissements plaintifs et faibles comme ceux d'un enfant.
V ers le soir, ses gemissements cesserent: il etait sans connaissance. Tout a coup il rouvrit les yeux, ne se rendant pas compte du temps ecoule et se sentant de nouveau vivant et souffrant d'une blessure cuisante a la tete:
" Ou est-il donc ce ciel sans fond que j'ai vu ce matin et que je ne connaissais pas auparavant?." Ce fut sa premiere pensee. ". Et ces souffrances aussi m'etaient inconnues! Oui, je ne savais rien, rien jusqu'a present. Mais ou suis-je?"
I l ecouta et entendit le bruit de plusieurs chevaux et de voix qui s'avancaient de son cote. On parlait francais. Il ne tourna pas la tete. Il regardait toujours ce ciel si haut au-dessus de lui, dont l'azur insondable apparaissait a travers de legers nuages.
C es cavaliers, c'etaient Napoleon et deux aides de camp. Bonaparte avait fait le tour du champ de bataille et donne des ordres pour renforcer les batteries dirigees sur la digue d'Auguest; il examinait maintenant les blesses et les morts abandonnes sur le terrain.
" De beaux hommes! dit-il a la vue d'un grenadier russe, etendu sur le ventre, la face contre terre, la nuque noircie et les bras deja raidis par la mort.
- Les munitions des pieces de position sont epuisees, sire! lui dit un aide de camp, envoye des batteries qui mitraillaient Auguest.
- Faites avancer celles de la reserve, repondit Napoleon en s'eloignant de quelques pas et en s'arretant a cote du prince Andre, qui serrait toujours la hampe mutilee dont le drapeau avait ete pris comme trophee par les Francais.
- Voila une belle mort!" dit Napoleon.
L e prince Andre comprit qu'il etait question de lui et que c'etait Napoleon qui parlait; mais ses paroles bourdonnerent a son oreille sans qu'il y attachat le moindre interet, et il les oublia aussitot. Sa tete etait brulante; ses forces s'en allaient avec son sang, et il ne voyait devant lui que ce ciel lointain et eternel. Il avait reconnu Napoleon, - son heros; - mais dans ce moment ce heros lui paraissait si petit, si insignifiant en comparaison de ce qui se passait entre son ame et ce ciel sans limites! Ce qu'on disait, qui s'etait arrete pres de lui, tout lui etait indifferent, mais il etait content de leur halte; il sentait confusement qu'on allait l'aider a rentrer dans cette existence qu'il trouvait si belle, depuis qu'il l'avait comprise autrement. Il rassembla toutes ses forces pour faire un mouvement et pour articuler un son; il remua un pied et poussa un faible gemissement.
" Ah! il n'est pas mort? dit Napoleon. Qu'on releve ce jeune homme, qu'on le porte a l'ambulance!"
E t l'Empereur alla a la rencontre du marechal Lannes qui, souriant, se decouvrit devant lui et le felicita de la victoire.
B ientot le prince Andre ne se souvint plus de rien; la douleur causee par les efforts de ceux qui le soulevaient, les secousses du brancard et le sondage de sa plaie a l'ambulance lui avaient de nouveau fait perdre connaissance. Il ne revint a lui que le soir, pendant qu'on le transportait a l'hopital avec plusieurs autres Russes blesses et prisonniers. Pendant ce trajet, il se sentit ranime et put regarder ce qui se passait autour de lui et meme parler.
L es premiers mots qu'il entendit furent ceux de l'officier francais charge d'escorter les blesses:
" Arretons-nous ici: l'Empereur va passer; il faut lui procurer le plaisir de voir ces messieurs.
- Bah! il y a tant de prisonniers cette fois. une grande partie de l'armee russe. il doit en avoir assez, dit un autre.
- Oui! mais pourtant, reprit le premier en designant un officier russe blesse, en uniforme de chevalier-garde, celui-la est, dit-on, le commandant de toute la garde de l'empereur Alexandre!"
B olkonsky reconnut le prince Repnine, qu'il avait rencontre dans le monde a Petersbourg. A cote de lui se tenait un jeune chevalier-garde de dix-neuf ans, egalement blesse."
B onaparte, arrivant au galop, arreta court son cheval devant eux:
" Qui est le plus eleve en grade?" demanda-t-il en voyant les blesses.
O n lui nomma le colonel prince Repnine.
" etes-vous le commandant du regiment des chevaliers-gardes de l'empereur Alexandre?
- Je ne commandais qu'un escadron.
- Votre regiment a fait son devoir avec honneur!
- L'eloge d'un grand capitaine est la plus belle recompense du soldat, repondit Repnine.
- C'est avec plaisir que je vous le donne, dit Napoleon. Qui est ce jeune homme a cote de vous?"
R epnine nomma le lieutenant Suchtelen.
N apoleon le regarda en souriant:
" Il est venu bien jeune se frotter a nous?
- La jeunesse n'empeche pas le courage, murmura Suchtelen d'une voix emue.
- Belle reponse, jeune homme; vous irez loin!"
P our completer ce spectacle de triomphe, le prince Andre avait ete aussi place, sur le premier rang, de facon a frapper forcement le regard de l'Empereur, qui se souvint de l'avoir deja apercu sur le champ de bataille.
" Et vous, jeune homme, comment vous sentez-vous, mon brave?"
L e prince Andre, les yeux fixes sur lui, gardait le silence. Tandis que, cinq minutes auparavant, le blesse avait pu echanger quelques mots avec les soldats qui le transportaient, maintenant, les yeux fixes sur l'Empereur, il gardait le silence!. Qu'etaient en effet les interets, l'orgueil, la joie triomphante de Napoleon? qu'etait le heros lui-meme, en comparaison de ce beau ciel, plein de justice et de bonte, que son ame avait embrasse et compris.? Tout lui semblait si miserable, si mesquin, si different de ces pensees solennelles et severes qu'avaient fait naitre en lui l'epuisement de ses forces et l'attente de la mort!
L es yeux fixes sur Napoleon, il pensait a l'insignifiance de la grandeur, a l'insignifiance de vie, dont personne ne comprenait le but, a l'insignifiance encore plus grande de la mort, dont le sens restait cache et impenetrable aux vivants!
" Qu'on s'occupe de ces messieurs, dit Napoleon sans attendre la reponse du prince Andre, qu'on les mene au bivouac et que le docteur Larrey examine leurs blessures. Au revoir, prince Repnine!" Et il les quitta, les traits illumines par le bonheur.
T emoins de la bienveillance de l'Empereur envers les prisonniers, les soldats qui portaient le prince Andre, et qui lui avaient enleve la petite image suspendue a son cou par sa soeur, s'empresserent de la lui rendre; il la trouva subitement posee sur sa poitrine au-dessus de son uniforme, sans savoir par qui et comment elle y avait ete remise.
" Quel bonheur ce serait, pensa-t-il en se rappelant le profond sentiment de veneration de sa soeur, quel bonheur ce serait, si tout etait aussi simple, aussi clair que Marie semble le croire! Comme il serait bon de savoir ou chercher aide et secours dans cette vie, et ce qui nous attend apres la mort!. Je serais si heureux, si calme si je pouvais dire: Seigneur, ayez pitie de moi!. Mais a qui le dirais-je? Ou cette force incommensurable, incomprehensible, a laquelle je ne puis ni m'adresser, ni exprimer ce que je sens, est le grand Tout, ou bien c'est le neant, ou bien c'est ce Dieu qui est renferme ici dans cette image de Marie! Rien, rien n'est certain, sinon le peu de valeur de ce qui est a la portee de mon intelligence et la majeste de cet inconnu insondable, le seul reel peut-etre et le seul grand!"
L e brancard fut emporte, et, a chaque secousse, il sentait une douleur intense, augmentee par la fievre et le delire qui s'emparaient de lui. Il revoyait son pere, sa soeur, sa femme, ce fils qui allait lui naitre, la petite et insignifiante personne de Napoleon, et toutes ces images passaient et repassaient sur l'azur de ce ciel bleu et profond, qui se melait a toutes ses fievreuses hallucinations. Il lui semblait deja jouir a Lissy-Gory de la vie de famille calme et tranquille, lorsqu'apparaissait tout a coup a ses yeux un petit Napoleon, dont le regard indifferent, heureux du malheur d'autrui, le penetrait de doute et de souffrance. et il se tournait vers son ciel ideal, qui seul lui promettait l'apaisement! Vers le matin, tous ces reves se melerent et se confondirent dans les tenebres et le chaos d'un etat d'inconscience complete, qui, selon l'avis de Larrey (medecin de Napoleon), devait se terminer par la mort plutot que par la guerison.
" C'est un sujet nerveux et bilieux, dit Larrey, il n'en rechappera pas!" Et le prince Andre fut confie, avec quelques autres blesses qui ne laissaient plus d'espoir, aux soins des habitants du pays.
CHAPITRE IV
I
A u commencement de l'annee 1806, Nicolas Rostow et Denissow retournerent chez eux en conge. Comme ce dernier allait a Voronege, Rostow lui proposa de faire avec lui la route jusqu'a Moscou, et meme de s'y arreter quelques jours chez ses parents. A l'avant-dernier relais, Denissow feta la rencontre d'un ancien camarade, en vidant avec lui trois bouteilles de vin: aussi, malgre les terribles secousses qui le cahotaient dans le traineau ou il etait couche tout de son long, il ne se reveilla pas un instant. Plus ils approchaient, plus l'impatience de Rostow augmentait:
" Plus vite, plus vite! Oh! ces rues interminables, ces magasins, ces vendeurs de kalatch, ces lanternes, ces isvostchiki! se disait-il apres avoir passe la barriere, ou l'on avait inscrit leurs noms et leur arrivee en conge. - Denissow, nous y sommes! Il dort! - et il se pencha en avant, comme si, par ce mouvement, il pouvait augmenter la vitesse de leur course. - Voila le carrefour ou se tient Zakhar l'isvostchiki, et voila Zakhar lui-meme et son cheval!. Ah! voila la boutique ou j'achetais du pain d'epice! Quand donc arriverons-nous? Va donc!
- Ou faut-il s'arreter? demanda le postillon.
- Mais la-bas au bout, a ce grand batiment! Comment, ne le vois-tu pas? Tu sais pourtant bien que c'est notre maison! - Denissow! Denissow! Nous arrivons!"
D enissow souleva la tete et toussa sans repondre.
" Dmitri, dit Rostow en s'adressant au laquais assis pres du cocher, est-ce bien chez nous cette lumiere?
- Oh! que oui, c'est dans le cabinet de votre pere.
- Ils ne seront pas encore couches? Hein, qu'en penses-tu?. A propos, n'oublie pas de deballer aussitot mon nouvel uniforme, - et il passa la main sur sa jeune moustache. - Eh bien donc, en avant! Reveille-toi donc, Vasia.!
M ais Denissow s'etait de nouveau endormi.
" Marche! marche! Trois roubles de pourboire!" s'ecria Rostow, qui, a quelques pas de chez lui, croyait ne jamais arriver. Le traineau prit sur la droite et s'arreta devant le perron. Rostow reconnut la corniche ebrechee, la borne du trottoir, et s'elanca hors du traineau avant qu'il se fut arrete. Il franchit les marches d'un bond. L'exterieur de la maison etait aussi froid, aussi calme que par le passe. Que faisait a ces murs de pierre l'arrivee ou le depart? Personne dans le vestibule! "Mon Dieu! serait-il arrive quelque chose?" se dit Rostow avec un serrement de coeur; il s'arreta une minute, puis reprit sa course dans l'escalier aux marches usees, qu'il connaissait si bien. "Et voila le meme bouton de porte dejete, dont la malproprete agacait toujours la comtesse, et voila l'antichambre!" Elle n'etait eclairee dans ce moment que par une chandelle.
L e vieux Michel dormait sur une banquette, et Procope, le laquais, cet athlete d'une force proverbiale qui soulevait l'arriere-train d'une voiture, tressait dans un coin des chaussures en ecorce. Il se retourna au bruit de la porte qui s'ouvrait avec fracas, et sa figure endormie et insouciante exprima subitement une joie melee de terreur:
" Ah! notre pere et les saints archanges! Le jeune comte! s'ecria-t-il. C'est-il possible?" Et Procope, tremblant d'emotion, se precipita vers la porte du salon; mais, revenant aussitot sur ses pas, il se jeta sur l'epaule de son maitre et la baisa.
" Ils se portent tous bien? demanda Rostow, en lui retirant sa main.
- Dieu soit loue! Dieu soit loue! Ils viennent seulement de finir de diner. Laisse-toi donc regarder, Votre Excellence!
- Ainsi donc, tout va bien?
- Dieu merci, Dieu merci!"
R ostow, oubliant Denissow et ne voulant pas se laisser devancer par le domestique, jeta sa pelisse et entra, en courant sur la pointe des pieds, dans la grande salle obscure; les tables de jeux y etaient a la meme place, et le lustre etait toujours enveloppe dans sa housse. Il n'etait pas arrive au salon qu'un ouragan impetueux s'abattit sur lui d'une porte laterale et le couvrit de baisers. Un second, un troisieme l'envelopperent a leur tour. Ce ne fut plus qu'embrassements, exclamations et larmes de joie. Il ne savait lequel des trois etait son pere, Natacha, ou Petia; tous criaient, parlaient et l'embrassaient en meme temps, mais il remarqua l'absence de sa mere.
" Et moi qui ne le savais pas?. Nicolouschka. mon ami.
- Le voila! C'est bien lui. Kolia, mon bijou. Est-il change! Et il n'y a pas de lumiere! Vite du the.
- Mais embrasse-moi donc!.
- Ma bonne petite ame!."
S onia, Natacha, Petia, Anna Mikhailovna, Vera, le vieux comte, tous le serraient dans leurs bras a tour de role, et les domestiques et les filles de chambre, entrant a la suite les uns es autres, poussaient des exclamations. Petia se cramponnait a ses jambes et criait:
" Et moi donc, et moi donc!"
N atacha, apres l'avoir etouffe de baisers, avait saisi sa veste et sautait comme une chevre, sans changer de place et en poussant des cris aigus.
O n ne voyait que des yeux brillants de larmes de joie et d'affection, et les levres se rapprochaient pour echanger de nouveaux baisers.
S onia, rouge comme le koumatch, le tenait par la main et fixait sur lui un regard rayonnant de bonheur. Elle venait d'avoir seize ans: elle etait jolie, et l'exaltation du moment doublait encore sa beaute. Toute haletante, elle ne le quittait pas des yeux et souriait. Il lui repondit par un regard plein de reconnaissance; mais on voyait qu'il cherchait, qu'il attendait quelqu'un, sa mere, qui ne s'etait pas encore montree, tout a coup on entendit derriere la porte des pas si precipites, rapides, qu'ils ne pouvaient etre que ceux de la comtesse. Tous s'ecarterent, et il s'elanca a son cou. Elle tomba dans ses bras en sanglotant; sans avoir la force de relever la tete, elle se serrait contre lui, sa figure appuyee contre les froids brandebourgs de son uniforme. Denissow, qui etait entre sans etre remarque, les regardait et s'essuyait les yeux.
" Vasili Denissow, l'ami de votre fils, dit-il au comte qui regardait avec etonnement le nouveau venu.
- Ah! je sais, je sais. Tres heureux, dit le comte en l'embrassant. Nicolouchka nous l'avait ecrit. Natacha, Vera, le voila, c'est Denissow!"
T ous ces visages rayonnants de joie se tournerent aussitot vers la personne ebouriffee de Denissow et l'entourerent.
" Mon cher petit Denissow!" dit Natacha, a laquelle la joie avait trouble la cervelle, et, s'elancant vers lui, elle l'embrassa. Denissow, legerement embarrasse, rougit et, prenant la main de Natacha, la baisa galamment.
S a chambre etant preparee, on l'y conduisit, pendant que les Rostow se groupaient autour de Nicolas dans le grand salon.
L a vieille comtesse n'avait pas lache la main de son fils, et elle la portait a chaque instant a ses levres; freres et soeurs suivaient a l'envi chacun de ses gestes, de ses mots, de ses regards, se disputant a qui serait le plus pres de lui, et s'arrachant la tasse de the, le mouchoir, la pipe, pour les lui presenter.
L a premiere minute du retour de Rostow lui avait fait eprouver une sensation de bonheur si complete, qu'elle lui semblait ne pouvoir plus que s'affaiblir, et, dans son emotion, il en demandait encore et encore.
L e lendemain, il dormit jusqu'a dix heures du matin.
D ans la piece voisine, impregnee d'une forte odeur de tabac, trainaient de tous cotes des sabres, des gibernes, des havresacs, des malles ouvertes, des bottes sales, a cote desquelles se dressaient contre le mur d'autres bottes bien cirees, avec leurs eperons. Les domestiques portaient des lavabos, de l'eau chaude pour la barbe, et les habits qu'ils venaient de brosser.
" Eh! Grichka, la pipe! s'ecria Denissow d'une voix enrouee. - Rostow, leve-toi donc!" Rostow, se frottant les yeux, souleva de dessus son chaud oreiller sa chevelure emmelee:
" Est-il tard?
- Mais oui, il est tard, il est dix heures," repondit la voix de Natacha. Et l'on entendit derriere la porte un frolement de robes et de jupons, fortement empeses, qui se melait aux chuchotements et aux rires des jeunes filles, dont on apercevait par l'entrebaillement les rubans bleus, les yeux noirs et les figures joyeuses. C'etaient Natacha, Sonia et Petia qui venaient savoir s'il etait leve.
" Nicolouchka, leve-toi! repetait Natacha.
- Tout de suite!"
P etia, ayant apercu un sabre, s'en saisit aussitot. Emporte par l'elan guerrier que la vue d'un frere aine, militaire, provoque toujours chez les petits garcons, et oubliant qu'il n'etait pas convenable pour ses soeurs de voir des hommes deshabilles, il ouvrit brusquement la porte:
" Est-ce ton sabre?" se mit-il a crier, pendant que les petites filles se jetaient de cote. Denissow, epouvante, cacha aussitot ses pieds velus sous la couverture, en appelant des yeux son camarade a son secours. La porte se referma sur Petia.
" Nicolas, dit Natacha, viens ici en robe de chambre.
- Est-ce son sabre ou le votre?" demanda Petia en s'adressant a Denissow, dont les longues moustaches noires lui inspiraient du respect.
R ostow se chaussa a la hate, endossa sa robe de chambre et passa dans l'autre piece, ou il trouva Natacha qui avait mis une de ses bottes a eperons et glissait son pied dans l'autre. Sonia pirouettait et faisait le ballon. Toutes deux, fraiches, gaies et animees, portaient de nouvelles robes bleues pareilles. Sonia s'enfuit au plus vite, et Natacha, s'emparant de son frere, l'emmena pour causer avec lui plus a son aise. Il s'etablit alors entre eux un feu roulant de questions et de reponses, qui avaient pour objet des bagatelles d'un interet tout personnel. Natacha riait a chaque mot, non de ce qu'il disait, mais parce que la joie qui remplissait son ame ne pouvait se traduire que par le rire.
" Comme c'est bien! c'est parfait!" repetait-elle.
E t Rostow, sous l'influence de ces chaudes effluves de tendresse, retrouvait insensiblement ce sourire d'enfant, qui, depuis son depart, ne s'etait pas epanoui une seule fois sur ses traits.
" Sais-tu que tu es devenu un homme, un veritable homme?. et je suis si fiere de t'avoir pour frere!" Elle lui passa les doigts sur la moustache. "Je voudrais bien savoir comment vous etes, vous autres hommes. Est-ce que vous nous ressemblez? Non, n'est-ce pas?
- Pourquoi Sonia s'est-elle sauvee? lui demanda son frere.
- Oh! c'est toute une histoire. Comment parleras-tu a Sonia? La tutoieras-tu?
- Mais je ne sais pas, comme cela viendra.
- Eh bien, alors, dis-lui: "vous," je t'en prie, et tu sauras apres pourquoi.
- Mais pourquoi?
- Eh bien, je vais te le dire: Sonia est mon amie, et une si grande amie, que j'ai brule mon bras pour elle, - et, relevant sa manche de mousseline, elle laissa voir sur son bras blanc et mince, un peu plus bas que l'epaule, a l'endroit couvert ordinairement par le haut des manches, une tache rouge.
- C'est moi qui me suis brulee pour lui prouver mon amour. J'ai pris une regle rougie au feu et me la suis appliquee la!"
E tendu sur le canape, garni de coussins, de leur chambre d'etude, regardant les yeux brillants de Natacha, Rostow s'enfoncait de nouveau avec bonheur dans ce monde enfantin, dans ce monde intime de la famille, dont les propos n'avaient de sens et de valeur que pour lui, et lui faisaient eprouver une des plus douces jouissances de sa vie; aussi la brulure du bras, comme temoignage d'affection, lui parut-elle toute simple: il le comprenait sans s'en etonner.
" Et bien, et apres? c'est tout?
- Nous sommes si liees, si liees, que ceci n'est rien. ce ne sont que des folies. nous sommes amies pour toujours! Quand elle aime quelqu'un, c'est pour la vie; quant a moi, je ne la comprends pas, j'oublie tout de suite.
- Eh bien, et puis?
- Eh bien, elle t'aime comme elle m'aime!" Natacha rougit. - Tu dois te rappeler, tu sais, avant ton depart. Eh bien, elle assure que tu oublieras tout cela. Et elle dit: "Je l'aimerai, moi, toujours; mais lui il faut qu'il soit libre!" N'est-ce pas que c'est beau et que c'est noble, bien noble, n'est-ce pas?"
E t Natacha demandait cela avec un tel serieux et avec une telle emotion, qu'on voyait bien qu'elle devait s'etre attendrie plus d'une fois deja sur ce sujet. Rostow reflechit quelques secondes.
" Je ne reprends pas ma parole, dit-il. Et puis, Sonia est si ravissante, qu'il faudrait etre un triple imbecile pour refuser un honneur pareil.
- Non, non, s'ecria Natacha. Nous en avons deja parle. Nous etions sures, vois-tu, que tu repondrais ainsi. Mais cela ne se peut pas, parce que, comprends-le bien, si tu te regardes seulement comme lie par ta parole, il en resulte qu'elle a l'air de l'avoir dit expres. Tu l'epouseras alors par point d'honneur, et ce ne sera plus du tout la meme chose."
R ostow ne trouva rien a redire: Sonia l'avait frappe la veille par sa beaute, et ce matin elle lui avait semble encore plus jolie. Elle avait seize ans, elle l'aimait avec passion, et il en etait sur! Pourquoi ne pas l'aimer des lors, meme en ajournant toute idee de mariage? "J'ai encore tant de plaisirs et de jouissances inconnues devant moi! se disait-il. Oui, c'est tres bien combine, il ne faut pas s'engager."
" C'est parfait, nous en causerons plus tard, dit-il a haute voix. Mais comme je suis content de te revoir! et toi, es-tu restee fidele a Boris?
- Ah! quelle folie! s'ecria Natacha en riant. Je ne pense, ni a lui, ni a personne, et je n'en veux rien savoir.
- Bravo! mais alors.
- Moi, dit Natacha? - et un sourire eclaira son petit visage. As-tu vu Duport, le fameux danseur? Non! Alors tu ne comprendras pas, regarde! - Natacha, arrondissant les bras et levant le coin de sa robe, s'elanca, se retourna, fit un entrechat, puis deux, et, s'elevant sur les pointes, fit ainsi quelques pas. - Je me tiens, tu vois, sur mes pointes! tu le vois? Eh bien, jamais je ne me marierai, je me ferai danseuse. Seulement n'en parle pas!"
R ostow eclata d'un rire si joyeux et si franc, que Denissow le lui envia, et Natacha ne put s'empecher de le partager.
" Qu'en dis-tu? c'est bien, n'est-ce pas?
- Comment! si c'est bien?. Tu ne veux donc plus epouser Boris?"
E lle devint pourpre:
" Je ne veux epouser personne, et je le lui dirai a lui-meme, lorsque je le verrai.
- Oui da! dit Rostow.
- Bah! ce sont des folies, continua-t-elle en riant. et ton Denissow, est-il bon?
- Tres bon.
- Eh bien, adieu, habille-toi. Et il n'est pas effrayant, ton Denissow?
- Pourquoi effrayant?. Vaska est un brave garcon.
- Tu l'appelles Vaska? Comme c'est drole!. Et il est vraiment bon?
- Mais oui!
- Adieu, depeche-toi, et viens prendre le the. tous ensemble!"
N atacha quitta la chambre sur la pointe des pieds comme une veritable danseuse, et en souriant comme une petite fille de quinze ans. Rostow se rendit bientot au salon, ou il trouva Sonia; il rougit et ne sut comment l'aborder. Ils s'etaient embrasses la veille dans leur premiere explosion de joie, mais aujourd'hui ils comprenaient que ce n'etait plus possible; il sentait poser sur lui le regard interrogateur de sa mere et de ses soeurs, qui cherchaient a pressentir ce qu'il allait faire. Il lui baisa la main et lui dit "vous", tandis que leurs yeux, se rencontrant, semblaient se tutoyer et s'embrasser avec tendresse; ceux de Sonia semblaient implorer son pardon, pour avoir ose lui rappeler sa promesse par l'intermediaire de Natacha et le remercier de son amour. Lui, de son cote, la remerciait de l'avoir degage de sa parole et lui disait qu'il ne cesserait jamais de l'aimer, parce que la voir c'etait l'aimer.
" Voila qui est singulier, dit Vera, profitant d'un moment de silence general: Sonia et Nicolas se disent "vous," comme des etrangers." Elle avait dit juste comme toujours, mais comme toujours aussi elle avait parle mal a propos, et chacun, sans en excepter la vieille comtesse, qui voyait dans cet amour un obstacle a un brillant mariage pour son fils, rougit d'un air embarrasse. Denissow entra au meme moment, vetu d'un nouvel uniforme, pommade, parfume, frise comme un jour de bataille, et son amabilite inusitee avec les dames causa a Rostow une profonde surprise.
II
R evenu de l'armee, Nicolas Rostow fut recu, par sa famille, en fils cheri, en heros; par sa parente, en jeune homme distingue et bien eleve; par ses connaissances, comme un charmant lieutenant de hussards, danseur elegant et l'un des plus beaux partis de Moscou.
L es Rostow comptaient tout Moscou au nombre de leurs habitues. Le comte, qui avait renouvele a la Banque l'engagement de ses terres, etait completement a flot cette annee, et Nicolas, devenu proprietaire d'un superbe trotteur, poussait le genre jusqu'a porter un pantalon comme personne n'en avait encore vu dans la ville, et des bottes a la mode, aux points relevees, avec de petits eperons en argent. Il passait gaiement son temps, et eprouvait ce sentiment du bien-etre retrouve que l'on ressent si vivement lorsqu'on en a ete longtemps prive. Grandi et devenu homme a ses propres yeux, le souvenir de son desespoir, quand il avait manque son examen de catechisme, de l'emprunt fait a Gavrilo l'isvostohik, des baisers echanges en secret avec Sonia, tout cela ne lui semblait qu'un enfantillage qui se perdait bien loin derriere lui; tandis que maintenant il etait un lieutenant de hussards avec le dolman argente, la croix de soldat de Saint-Georges sur la poitrine; il avait un beau trotteur qu'il entrainait pour les courses de societe, en compagnie d'amateurs connus, ages et respectables; il avait lie connaissance avec une dame qui demeurait sur le boulevard et chez laquelle il passait ses soirees; enfin, il dirigeait la mazurka au bal des Arkharow, parlait guerre avec le feld-marechal Kamenski, dinait au club anglais, et tutoyait un colonel de quarante ans, ami de Denissow.
C omme il n'avait pas vu l'Empereur depuis longtemps, la passion qu'il eprouvait autrefois pour lui s'etait affaiblie, mais il aimait a en parler et a laisser croire que son devouement avait un motif inexplicable pour le commun des mortels, tout en partageant, au fond de son coeur, l'adoration dont Moscou, qui avait decerne a l'empereur Alexandre le surnom d'"Ange terrestre", entourait son souverain bien-aime.
P endant son court sejour dans sa famille, Rostow s'etait plutot eloigne que rapproche de Sonia, malgre sa beaute, ses attraits et l'amour qui eclatait dans toute sa personne. Il passait par cette phase de jeunesse ou chaque minute est si emplie, que le jeune homme n'a pas le temps de penser a aimer. Il craignait de s'engager, il etait jaloux de cette independance qui pouvait seule lui permettre de realiser tous ses desirs, et il se disait a la vue de Sonia: "J'en trouverai beaucoup comme elle, beaucoup qui me sont encore inconnues! Il sera toujours temps d'aimer et de m'en occuper plus tard." Il dedaignait, dans sa virilite, de vivre au milieu des femmes et faisait mine d'aller a contre-coeur au bal et dans le monde; mais les courses, le club anglais, les parties fines, Denissow et les visites la-bas, c'etait autre chose, et c'etait vraiment la ce qui convenait a un jeune et elegant hussard!
A u commencement de mars, le vieux comte Ilia Andreievitch fut tres occupe des preparatifs d'un diner qu'on donnait au club anglais en l'honneur du prince Bagration.
L e comte se promenait en robe de chambre dans la grande salle, donnant des ordres a Pheoctiste, le celebre maitre d'hotel du club, et lui recommandait de se pourvoir de primeurs, de poisson bien frais, de veau bien blanc, d'asperges, de concombres, de fraises!. Le comte etait membre et directeur du club depuis sa fondation. Personne mieux que lui ne savait organiser sur une grande echelle un banquet solennel, d'autant mieux qu'il payait de sa poche le surplus des depenses prevues. Le chef et le maitre d'hotel recevaient avec une satisfaction evidente les instructions du comte, sachant par experience ce que leur rapporterait un diner de plusieurs milliers de roubles.
" Rappelle-toi bien, n'oublie pas les cretes, les cretes dans le potage a la tortue.
- Il faudra donc trois plats froids? demanda le cuisinier.
- Il me parait difficile qu'il y en ait moins, repondit le comte apres un moment de silence.
- Il faudra donc acheter les grands sterlets? demanda le maitre d'hotel.
- Certainement! Que faire d'ailleurs, puisqu'on ne cede pas sur le prix. Ah! mon Dieu, mon Dieu, et moi qui allait oublier une seconde entree! Ou est ma tete? mon Dieu!
- Ou me procurerai-je des fleurs?
- Mitenka! Mitenka! va-t'en au grand galop a ma "datcha" s'ecria le comte en s'adressant a son intendant. Donne l'ordre a Maxime, le jardinier, d'employer a la corvee pour m'amener tout ce qu'il y a dans mes orangeries. Il faut que deux cents orangers soient ici vendredi. Qu'on les emballe bien et qu'on les recouvre de feutre!"
S es dispositions achevees, il se disposait a aller retrouver "sa petite comtesse" et a se reposer un peu chez elle, lorsque se souvenant de differentes recommandations qu'il avait oubliees, il fit appeler de nouveau le maitre queux et le maitre d'hotel, et recommenca ses explications. La porte s'ouvrit, et le jeune comte entra d'un pas leger et assure, en faisant sonner ses eperons. Les bons resultats d'une vie tranquille et heureuse se lisaient sur son teint repose.
" Ah! mon garcon, la tete me tourne, dit le vieux comte un peu honteux de ses graves occupations; allons, aide-moi, il faudra avoir les chanteurs de regiment, il y aura aussi un orchestre. et les bohemiens? qu'en penses-tu? Vous les aimez vous autres militaires?
- Vraiment, cher pere, je parie que le prince Bagration quand il se preparait a la bataille de Schongraben, etait moins affaire que vous aujourd'hui.
- Essayes-en, je te le conseille," dit le vieux comte avec une feinte colere, et se retournant vers le maitre d'hotel, qui les examinait tour a tour avec une bonhomie intelligente: "Voila la jeunesse, Pheoctiste; elle se moque de nous autres vieux.
- C'est vrai, Excellence; elle ne demande qu'a bien boire et a bien manger; quant aux apprets et au service ca lui est bien egal.
- C'est ca, c'est ca," s'ecria le comte, et, empoignant les deux mains de son fils: "Je te tiens, polisson, et tu vas me faire le plaisir de prendre mon traineau a deux chevaux et d'aller chez Besoukhow lui demander de ma part des fraises et des ananas. Il n'y en a que chez lui. S'il n'y est pas, va les demander aux princesses, puis tu iras au Rasgoulai. Ipatka, le cocher, connait le chemin; tu y trouveras Illiouchka le bohemien, celui qui dansait en casaquin blanc chez le comte Orlow, et tu l'ameneras ici.
- Avec les bohemiennes? ajouta Nicolas en riant.
- Voyons, voyons!" dit son pere.
L e vieux comte en etait la de ses recommandations, lorsque Anna Mikhailovna, qui, selon son habitude, etait entree a pas de loup, parut subitement aupres d'eux, avec cet air affaire et mele de fausse humilite chretienne qui lui etait habituel. Le comte, surpris en robe de chambre, ce qui du reste lui arrivait tous les jours, se confondit en excuses.
" Ce n'est rien, cher comte, dit-elle, en fermant doucement les yeux. Quant a votre commission, c'est moi qui la ferai. Le jeune Besoukhow vient d'arriver, et nous en obtiendrons tout ce dont vous avez besoin. Il faut que je le voie. Il m'a envoye une lettre de Boris, qui, Dieu merci, est attache a l'etat-major."
L e comte, enchante de son obligeance, lui fit atteler sa petite voiture.
" Vous lui direz de venir; je l'inscrirai. Est-il avec sa femme?"
A nna Mikhailovna leva les yeux au ciel, et son visage exprima une profonde douleur.
" Ah! mon ami, il est bien malheureux, et, si ce qu'on dit est vrai, c'est affreux, mais qui pouvait le prevoir? C'est une ame si belle et si noble que ce jeune Besoukhow! Ah! oui, je le plains de tout coeur, et je ferai tout ce qui me sera humainement possible pour le consoler.
- Mais qu'y a-t-il donc? demanderent a la fois le pere et le fils.
- Vous connaissez, n'est-ce pas? Dologhow, le fils de Marie Ivanovna, dit Anna Mikhailovna en soupirant et en parlant a mi-voix et a mots couverts, comme si elle craignait de se compromettre. Eh bien. c'est "lui" qui l'a protege, qui l'a invite a venir chez "lui" a Petersbourg, et maintenant "elle", elle est arrivee ici, avec cette tete a l'envers a sa suite, et le pauvre Pierre est, dit-on, abime de douleur."
M algre tout son desir de temoigner sa sympathie pour le jeune comte, les intonations et les demi-sourires d'Anna Mikhailovna en laissaient percer une plus vive encore peut-etre pour cette "tete a l'envers", comme elle appelait Dologhow.
" Tout cela est bel et bon, mais il faut qu'il vienne au club. cela le distraira. Ce sera un banquet monstre!"
L e lendemain, 3 mars, a deux heures de l'apres-midi, deux cent cinquante membres du club anglais et cinquante invites attendaient pour diner leur hote illustre, le prince Bagration, le heros de la campagne d'Autriche.
L a nouvelle de la bataille d'Austerlitz avait frappe Moscou de stupeur. Jusqu'a ce moment, la victoire avait ete si fidele aux Russes que la nouvelle d'une defaite ne rencontra que des incredules, et l'on essaya de l'attribuer a des causes extraordinaires. Lorsque dans le courant du mois de decembre le fait fut devenu incontestable, on avait l'air, au club anglais, ou se reunissaient toute l'aristocratie de la ville et tous les hauts dignitaires les mieux informes, de s'etre donne le mot pour ne faire aucune allusion ni a la guerre ni a la derniere bataille. Les personnages influents, qui donnaient d'habitude le ton aux conversations, tels que le comte Rostopchine, le prince Youry Vladimirovitch Dolgoroukow, Valouiew, le comte Markow, le prince Viazemsky, ne se montraient pas au club, mais se voyaient en petit comite, et les Moscovites, habitues d'ordinaire, comme le comte Rostow, a n'exprimer d'autre opinion que celle d'autrui, etaient restes quelque temps sans guide et sans donnees precises sur la marche de la guerre. Sentant instinctivement que les nouvelles etaient mauvaises et qu'il etait difficile de s'en rendre exactement compte, ils gardaient un silence prudent. Les gros bonnets, semblables au jury qui sort de la salle des deliberations, rentrerent au club et donnerent leur avis; tout redevint pour eux d'une clarte ineluctable, et ils decouvrirent a l'instant mille et une raisons pour expliquer a leur facon cette catastrophe incroyable, inadmissible: la deroute des Russes. A partir de ce moment, on ne fit plus, dans tous les coins de Moscou, que broder sur le meme theme, qui etait invariablement la mauvaise fourniture des vivres, la trahison des Autrichiens, du Polonais Prsczebichewsky, du Francais Langeron, l'incapacite de Koutouzow, et (bien bas, bien bas) la jeunesse, l'inexperience et la confiance mal placee de l'Empereur. En revanche, on etait unanime pour dire que nos troupes avaient accompli des prodiges de valeur: soldats, officiers, generaux, tous avaient ete heroiques. Mais le heros des heros etait le prince Bagration, qui s'etait couvert de gloire a Schongraben et a Austerlitz, ou seul il avait su conserver sa colonne en bon ordre, tout en se repliant avec elle et en defendant pas a pas sa retraite contre un ennemi deux fois plus nombreux. Son manque de parente a Moscou, ou il etait etranger, y avait singulierement facilite sa promotion au titre de heros. On saluait en lui le simple soldat de fortune, le soldat sans protections, sans intrigues, qui ne songe qu'a se battre pour son pays, et dont le nom se rattachait du reste aux souvenirs de la campagne d'Italie et de Souvarow. La malveillance et la desapprobation que Koutouzow avait accumulees sur sa tete s'accentuaient plus vivement encore par le contraste des honneurs rendus a Bagration, "qu'il aurait fallu inventer s'il n'avait pas existe," comme avait dit un jour ce mauvais plaisant de Schinchine, en parodiant les paroles de Voltaire. On ne parlait de Koutouzow que pour le blamer et l'accuser d'etre une girouette de cour et un vieux satyre.
T out Moscou repetait les paroles du prince Dolgoroukow: "A force de forger, on devient forgeron," en se consolant de la defaite actuelle par le souvenir des victoires passees, et les aphorismes de Rostopchine, qui disait a qui voulait l'entendre que "le soldat francais avait besoin d'etre excite a la bataille par des phrases ronflantes; qu'il fallait a l'Allemand une logique serree pour le convaincre qu'il etait plus dangereux de fuir que de marcher a l'ennemi, et que, quant au Russe, on etait oblige de le retenir et de le supplier de se moderer."
C haque jour, on citait de nouveaux traits de courage accomplis a Austerlitz par nos soldats et par nos officiers: celui-ci avait sauve un drapeau, celui-la avait tue cinq francais, cet autre avait pris cinq canons. Berg n'etait pas oublie, et, ceux memes qui ne le connaissaient pas racontaient que, blesse a la main droite, il avait pris son epee de la main gauche et avait bravement continue sa marche en avant. Quant a Bolkonsky, personne n'en disait mot; ses plus proches parents regrettaient seuls sa mort prematuree et plaignaient sa jeune femme enceinte et son original de pere.
III
L e 3 mars, de nombreuses voix, pareilles a un essaim d'abeilles printanieres, bourdonnaient dans les chambres du club anglais. Les membres du club et les invites, les uns en uniforme, les autres en frac, quelques-uns meme en habit a la francaise, allaient et venaient, s'asseyaient, se relevaient et se formaient en groupes animes. Les laquais poudres, en bas de soie et en culotte courte, se tenaient deux par deux a chaque porte, tout prets a faire leur service. La majorite de cette reunion etait composee d'hommes ages, d'un exterieur respectable, avec des figures satisfaites, de gros doigts, des gestes et des inflexions de voix assurees. Cette categorie de membres avait ses places habituelles, reservees a l'avance, et se reunissait en petit comite intime. La minorite se composait d'invites pris au hasard, et surtout de jeunes gens, parmi lesquels se trouvaient Nesvitsky, ancien membre du club, Denissow, Rostow, Dologhow, redevenu officier du regiment de Semenovsky, et plusieurs autres. Cette jeunesse semblait faire profession d'une deference legerement dedaigneuse envers la generation des vieux et leur dire: "Nous sommes tout disposes a vous respecter, mais rappelez-vous que l'avenir est a nous."
P ierre, qui, pour complaire a sa femme, avait laisse pousser ses cheveux, ote ses lunettes, et s'habillait a la derniere mode, promenait sa tristesse et son ennui d'une salle a l'autre. La, comme ailleurs, il etait entoure de gens qui adoraient en lui le veau d'or, et auxquels, habitue qu'il etait a leur encens, il ne repondait qu'avec une distraction meprisante. Par son age, il appartenait a la jeunesse, mais par sa fortune et ses relations il faisait partie de la societe des hommes ages et influents et passait indifferemment des uns aux autres.
L a conversation des vieux les plus marquants, tels que Rostopchine, Valouiew et Narischkine, attirait sur eux l'attention de membres plus ou moins connus du club, qui s'en approchaient pour les ecouter religieusement. Rostopchine racontait comment les Russes, refoules par les fuyards autrichiens, avaient du se frayer un chemin au milieu d'eux en les chargeant a la baionnette; Valouiew expliquait a ses voisins, sous le sceau du secret, que l'envoi d'Ouvarow a Moscou n'avait d'autre but que de connaitre l'opinion des Moscovites sur la bataille d'Austerlitz, tandis que Narischkine rappelait l'anecdote de Souvorow, se mettant a faire "cocorico" en pleine seance du conseil de guerre autrichien, pour toute reponse a l'ineptie de ses membres. Schinchine, qui cherchait toujours l'occasion de lancer une plaisanterie, ajouta avec tristesse que Koutouzow n'avait meme pas su apprendre de Souvorow a faire "cocorico"; mais le regard severe des vieux lui fit comprendre qu'il etait inconvenant de s'exprimer ainsi ce jour-la sur Koutouzow.
L e comte Rostow allait de la salle a manger au salon et du salon a la salle a manger, d'un air affaire et inquiet, saluant indifferemment, avec sa bonhomie habituelle, les grands et les petits, cherchant parfois du regard ce beau garcon qui etait son fils et lui adressant de joyeux clignements d'yeux. Nicolas, debout pres de la fenetre, causait avec Dologhow, dont il avait fait recemment la connaissance et qu'il appreciait beaucoup. Le vieux comte s'approcha pour serrer la main a ce dernier.
" Vous viendrez nous voir, n'est-ce pas? puisque vous connaissez mon guerrier et que vous etes deux heros de la-bas!. Ah! Vassili Ignatieitch. bonjour, mon vieux!."
I l n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car un laquais, tout essouffle et tout effare, annonca:
" Il est arrive!"
D es coups de sonnette retentirent sur l'escalier, les directeurs s'elancerent, et les differents membres du club, disperses dans tous les coins comme des grains de ble sur le van, se reunirent, se masserent et s'arreterent a la porte du grand salon.
A u meme instant, Bagration parut a l'entree de cette piece. Il etait sans epee et sans tricorne. Selon l'usage du club, il les avait deposes dans le vestibule. Il portait un uniforme neuf, decore d'ordres etrangers et russes, avec la croix de Saint-Georges sur la poitrine, et n'avait plus le bonnet fourre et le fouet de cosaque en bandouliere, comme Rostow l'avait vu la veille d'Austerlitz. Il avait fait couper un peu ses cheveux et ses favoris, ce qui le changeait a son desavantage. Son air endimanche, peu en rapport avec ses traits males et decides, donnait a sa physionomie une expression tant soit peu comique. Beklechow et Fedor Petrovitch Ouvarow, arrives en meme temps que lui, s'arreterent a la porte pour laisser passer l'hote illustre, qui, confus de leur politesse, s'arreta un moment, et, apres un echange de phrases banales, se decida enfin a passer le premier. Rien qu'a voir la gaucherie de ses mouvements et la facon dont il glissait sur le parquet d'un air embarrasse, on sentait qu'il lui etait mille fois plus habituel et plus facile de traverser un champ laboure, sous une pluie de balles, comme il l'avait fait a Schongraben, a la tete du regiment de Koursk. Les directeurs, qui s'etaient avances au-devant de lui, lui exprimerent en peu de mots la joie que tous ressentaient a le recevoir, et, sans attendre sa reponse, l'entourerent a l'envi et s'en emparerent pour le conduire a la porte du salon, dont la foule, qui s'y etait pressee, rendait l'acces presque impossible; chacun en effet essayait d'apercevoir Bagration par-dessus l'epaule de son voisin, comme s'il s'etait agi d'une bete curieuse! Le comte Rostow, tout en jouant des coudes et repetant: "Je vous en prie, mon cher, laissez, laissez passer!" fraya le chemin au nouvel arrivant jusqu'au grand divan ou il parvint enfin a le faire asseoir. Les gros bonnets du club formerent aussitot le cercle autour de lui, pendant que le vieux comte se glissait hors de la chambre, pour revenir un instant apres, en compagnie des autres directeurs, offrir a Bagration une ode composee en son honneur et deposee sur un immense plat d'argent.
A la vue de ce plat, Bagration jeta autour de lui des regards inquiets, comme s'il cherchait un secours invisible; mais, se soumettant a ce qu'il ne pouvait eviter et se sentant a la merci de tous ces yeux braques sur lui, il saisit vivement le plat des deux mains, non sans jeter un coup d'oeil de reproche au comte, qui le lui tendait avec un air de profonde deference. Heureusement, un membre du club lui vint en aide, en lui retirant obligeamment le plat, qu'il semblait ne plus vouloir lacher, et en recommandant les vers a son attention. "Puisqu'il le faut!" avait-il l'air de dire, en prenant le rouleau de papier, et, le regardant de ses yeux fatigues, il en commenca la lecture d'un air serieux et concentre.
L 'auteur des vers lui offrit de les lire lui-meme, et le prince Bagration, resigne, pencha la tete et ecouta.
"Sois la gloire du siecle d'Alexandre,
Sois le bouclier de Titus sur le trone,
A la fois homme de bien et guerrier redoutable.
De la patrie sois le rempart,
Comme tu es Cesar sur le champ de bataille!
C'en est fait, l'heureux Napoleon
Sait aujourd'hui ce qu'est Bagration,
Et n'osera plus se mesurer avec les Achilles russes!."
I l n'avait pas acheve sa periode que le maitre d'hotel annonca d'une voix retentissante:
" Le diner est servi!"
L es portes s'ouvrirent, et l'on entendit dans la salle a manger les sons de l'orchestre qui jouait la fameuse polonaise: Qu'il eclate le tonnerre des victoires, et que le Russe, vaillant se rejouisse!
L e comte Rostow, impatiente contre le malencontreux auteur, s'avanca vers Bagration et lui fit un profond salut. Comme, pour le moment, le diner etait plus interessant que la poesie, tous se leverent, et se rendirent, Bagration en tete, dans la salle a manger. L'illustre general occupait la place d'honneur entre Beklechow et Narischkine, ayant tous deux le prenom d'Alexandre, ce qui etait une allusion delicate au nom meme de l'Empereur. Trois cents personnes s'assirent a cette longue table, selon leur rang et leurs dignites, les plus notables a cote de l'hote qu'on fetait.
U n peu avant le diner, le comte Ilia Andreievitch lui avait presente son fils, et il regardait autour de lui avec une orgueilleuse satisfaction, pendant que Bagration, qui avait reconnu Nicolas, lui balbutiait quelques mots inintelligibles.
D enissow, Rostow et Dologhow avaient pris place au milieu de la table, en face de Pierre et de Nesvitsky. Le vieux comte, assis vis-a-vis de Bagration, faisait, avec les autres directeurs, les honneurs du diner, et ils representaient en leurs personnes la bienveillante hospitalite de Moscou.
T oute la peine que s'etait donnee le comte etait couronnee de succes. Bien que les deux diners, le diner gras et le diner maigre, fussent tous deux exquis et admirablement reussis, il ne cessa, jusqu'a la fin du repas, d'eprouver un inquietude involontaire qui se traduisait, a l'apparition de chaque nouveau plat, par un signe au sommelier ou un mot a l'oreille du laquais place debout derriere lui. Le gigantesque sterlet, dont la vue le fit rougir d'une modeste fierte, venait a peine de faire son entree, que les bouteilles furent debouchees sur toute la ligne, et le champagne coula a flots dans les verres. Lorsque l'emotion produite par le poisson fut un peu calmee, le comte Ilia Andreievitch se concerta avec les autres directeurs.
" Il est temps, leur dit-il, de porter la premiere sante, car il y en aura beaucoup!."
E t il se leva, le verre a la main. On se tut pour ecouter ce qu'il allait dire:
" A la sante de Sa Majeste l'Empereur!" s'ecria-t-il, les yeux humides de larmes de joie et d'enthousiasme, et l'orchestre eclata en fanfares. On se leva, on cria hourra! Bagration repondit par un hourra aussi eclatant que celui qu'il avait pousse a Schongraben, et la voix de Rostow se fit entendre au-dessus des voix des trois cents autres convives. Emu, sur le point de pleurer, il ne cessait de repeter: "A la sante de Sa Majeste l'Empereur!" et, vidant son verre d'un trait, il le jeta sur le parquet. Plusieurs suivirent son exemple et les cris retentirent de plus belle. Lorsqu'enfin le silence se retablit, les domestiques ramasserent les cristaux brises, et chacun se rassit, heureux du bruit qu'il avait fait. Le comte Ilia Andreievitch, jetant un regard sur la liste posee a cote de son assiette, se releva et porta la sante du heros de notre derniere campagne, le prince Pierre Ivanovitch Bagration! De nouveau ses yeux se remplirent de larmes, et de nouveau un hourra repete par trois cents voix repondit a son toast; mais, au lieu de l'orchestre, ce fut cette fois un choeur de chanteurs qui entonna la cantate composee par Paul Ivanovitch Koutouzow:
"Les Russes ne connaissent pas d'obstacles,
De la victoire leur valeur est le gage,
Car nous avons des Bagration,
Et les ennemis sont a nos pieds, etc."
L es chants avaient a peine cesse, qu'on reprit la kyrielle des toasts.
L e vieux comte continuait a s'attendrir; on brisait de plus en plus les assiettes et les verres, et on criait a en perdre la voix. On avait bu a la sante de Beklechow, de Narischkine, d'Ouvarow, de Dolgoroukow, d'Apraxine, de Valouiew, a la sante des directeurs, des membres du club, des invites, et enfin a celle de l'organisateur du diner, le comte Ilia Andreievitch, qui, des les premiers mots de ce toast, vaincu par son emotion, tira son mouchoir, y cacha sa figure et fondit completement en larmes.
IV
P ierre buvait et mangeait beaucoup, avec son avidite habituelle. Mais, ce jour-la, silencieux, morose et abattu, il regardait d'un air distrait autour de lui et semblait ne rien entendre. Rien qu'a le voir ainsi preoccupe, ses amis devinaient sans peine qu'il etait absorbe par quelque question accablante et insoluble.
C ette question, qui tourmentait a la fois son coeur et son esprit, c'etaient les allusions de la princesse Catherine, sa cousine, au sujet de l'intimite de Dologhow avec sa femme.
L e matin meme, il avait recu une lettre anonyme ecrite sur le ton de grossiere raillerie propre a ce genre de lettres, dans laquelle on lui disait que ses lunettes lui etaient bien inutiles, puisque la liaison de sa femme et de Dologhow n'etait un mystere que pour lui seul. Il n'avait ajoute foi ni a la lettre ni aux allusions de sa cousine; mais la vue de Dologhow, assis en face de lui, lui causait un invincible malaise. Chaque fois que ses beaux yeux impudents rencontraient ceux de Pierre, ils faisaient naitre dans l'ame de ce dernier un sentiment effroyable, monstrueux, et il se detournait brusquement. En se rappelant le passe que l'on pretait a Helene et ses relations actuelles avec Dologhow, il comprenait qu'il aurait pu y avoir quelque chose de vrai dans la lettre anonyme, s'il ne s'etait pas agi de sa femme. Pierre se rappela involontairement la premiere visite de Dologhow, et comment, en souvenir de leurs anciennes folies, il lui avait prete de l'argent, comment il l'avait installe dans sa maison, comment Helene, sans se departir de son eternel sourire, lui avait exprime son ennui de cet arrangement, et comment Dologhow, qui ne cessait de lui vanter avec cynisme la beaute de sa femme, ne les avait plus quittes d'une semelle depuis ce jour-la.
" Il est tres beau, c'est vrai, se disait Pierre. et je sais qu'il eprouverait une jouissance toute particuliere a deshonorer mon nom, a se jouer de moi, precisement a cause des services que je lui ai rendus; oui, je comprends combien il trouverait, piquant de me tromper de la sorte, mais je n'y crois pas, je n'ai pas le droit d'y croire!"
I l avait souvent ete frappe de l'expression mechante de, la figure de Dologhow, comme le jour ou ils avaient jete a l'eau l'ours et l'officier de police, ou bien lorsqu'il provoquait quelqu'un sans raison, ou qu'il tuait d'un coup de pistolet le cheval d'un isvostchik, et aujourd'hui, lorsque leurs yeux se rencontraient, il retrouvait dans son regard cette meme expression. "Oui, c'est un bretteur; tuer un homme est le dernier de ses soucis; il se dit que chacun a peur de lui, et moi tout le premier. et cela doit lui faire plaisir. Et au fond c'est vrai. J'ai peur de lui!" Ainsi pensait Pierre, pendant que Rostow s'entretenait gaiement avec ses deux amis, Denissow et Dologhow, dont l'un etait un brave hussard et l'autre un franc vaurien. Leur bruyant trio faisait un singulier contraste avec la personne massive, serieuse et preoccupee de Pierre, pour lequel Rostow d'ailleurs n'avait pas de sympathie: primo, c'etait un pekin millionnaire, le mari d'une beaute a la mode, et une poule mouillee, trois crimes irremissibles a ses yeux de hussard; secundo, Pierre, distrait et pensif, ne lui avait pas rendu son salut, et lorsqu'on avait porte la sante de l'Empereur, abime dans ses reflexions, Pierre ne s'etait pas leve!
" Eh bien, et vous? lui cria Rostow irrite de plus en plus. N'entendez-vous pas? A la sante de l'Empereur!"
P ierre soupira, se leva avec resignation, vida son verre, et quand tout le monde fut rassis, il s'adressa a Rostow avec son bon sourire:
" Tiens, et moi qui ne vous avais pas reconnu!"
R ostow, qui s'egosillait a crier hourra! n'entendit meme pas.
" Eh bien, tu ne renouvelles pas connaissance? dit Dologhow.
- Que le bon Dieu le benisse, cet imbecile! repondit Rostow.
- Il faut soigner les maris des jolies femmes," lui dit a demi-voix Denissow.
P ierre devinait qu'ils parlaient de lui, mais il ne pouvait les entendre. Cependant il rougit et se detourna.
" Et maintenant, buvons a la sante des jolies femmes! dit Dologhow d'un air moitie serieux et moitie souriant. Petroucha!. A la sante des jolies femmes et de leurs amants!"
P ierre, les yeux baisses, buvait sans regarder Dologhow et sans lui repondre. En ce moment, le laquais qui distribuait la cantate en remit un exemplaire a Pierre, comme etant un des principaux membres du club. Il allait le prendre, lorsque Dologhow se pencha et lui arracha la feuille pour la lire. Pierre releva la tete, et, entraine par un mouvement irresistible de colere, il lui cria de toute sa force:
" Je vous le defends!"
A ces mots, et voyant a qui ils s'adressaient, Nesvitsky et son voisin de droite, effrayes, chercherent a le calmer, tandis que Dologhow, fixant sur lui ses yeux brillants et froids comme l'acier, lui disait, en accentuant chaque syllabe:
" Je la garde!"
P ale, les levres tremblantes, Pierre la lui arracha des mains:
" Vous etes un miserable!. vous m'en rendrez raison!"
I l se leva de table et comprit tout a coup que la question de l'innocence de sa femme, cette question qui le torturait depuis vingt-quatre heures, etait tranchee sans retour. Il la detestait maintenant et sentait que tout etait rompu avec elle a jamais. Malgre les instances de Denissow, Rostow consentit a servir de temoin a Dologhow, et, le diner termine, il discuta avec Nesvitsky, le temoin de Besoukhow, les conditions du duel. Pierre retourna chez lui, tandis que Rostow, Dologhow et Denissow resterent au club tres avant dans la nuit a ecouter les bohemiennes et les chanteurs de regiment.
" Ainsi, a demain, a Sokolniki, dit Dologhow, en prenant conge de Rostow, sur le perron.
- Et tu es calme? lui dit Rostow.
- Vois-tu, repondit Dologhow, je te dirai mon secret en deux mots: si, la veille d'un duel, tu te mets a ecrire ton testament et des lettres larmoyantes a tes parents, si surtout tu penses a la possibilite d'etre tue, tu es un imbecile, un homme fini! Si, au contraire, tu as la ferme intention de tuer ton adversaire et cela le plus tot possible, tout va comme sur des roulettes. Ainsi que me le disait un jour notre chasseur d'ours: "Comment ne pas en avoir peur de l'ours?. et, pourtant, quand on le voit, on ne craint plus qu'une chose: c'est qu'il ne vous echappe!" Eh bien, mon cher, c'est tout juste comme moi. Au revoir, a demain!"
L e lendemain, a huit heures du matin, Pierre et Nesvitsky, en arrivant au bois de Sokolniki, y trouverent Dologhow, Denissow et Rostow. Pierre paraissait completement indifferent a ce qui allait se passer; on voyait, a sa figure fatiguee, qu'il avait veille toute la nuit, et ses yeux tremblotaient involontairement a la lumiere. Deux questions le preoccupaient exclusivement: la culpabilite de sa femme, qui pour lui ne faisait plus de doute, et l'innocence de Dologhow, auquel il reconnaissait le droit de ne pas menager l'honneur d'un homme, qui apres tout lui etait etranger: "Peut-etre en aurais-je fait tout autant, se dit Pierre, oui, certainement je l'aurais fait!. Mais alors ce duel, alors ce duel serait un assassinat?. Ou bien je le tuerai, ou bien ce sera lui qui me touchera a la tete, au coude, au pied, au genou. Ne pourrais-je donc me cacher et m'enfuir quelque part?" Et, en meme temps, il demandait, avec un calme qui inspirait le respect a ceux qui l'observaient: "Serons-nous bientot prets?"
A pres avoir enfonce les sabres dans la neige, indique l'endroit jusqu'ou chacun devait marcher, et charge les pistolets, Nesvitsky s'approcha de Pierre:
" Je croirais manquer a mon devoir, comte, dit-il d'une voix timide, et je ne justifierais pas la confiance que vous m'avez temoignee et l'honneur que vous m'avez fait en me choisissant comme second, si dans cette minute solennelle je ne vous disais pas toute la verite. Je ne crois pas que le motif de l'affaire soit assez grave pour verser du sang. Vous avez eu tort, vous vous etes emporte.
- Ah! oui, c'etait bien bete!. dit Pierre.
- Dans ce cas, laissez-moi porter vos excuses, et je suis sur que nos adversaires les accepteront, dit Nesvitsky, qui, comme tous ceux qui sont meles a des affaires d'honneur, ne prenait la rencontre au serieux qu'au dernier moment. Il est plus honorable, comte, d'avouer ses torts que d'en arriver a l'irreparable. Il n'y a pas eu d'offense grave, ni d'un cote ni de l'autre. Permettez-moi.
- Les paroles sont inutiles! dit Pierre. ca m'est bien egal. Dites-moi seulement de quel cote je dois aller et ou je dois tirer." Il prit le pistolet, et, n'en ayant jamais tenu un de sa vie et ne s'inquietant guere de l'avouer, il questionna ses temoins sur la facon de presser la detente: "Ah! c'est ainsi. c'est vrai, je l'avais oublie.
- Aucune excuse, aucune, decidement!" repondit Dologhow a Rostow, qui de son cote avait essaye une tentative de reconciliation.
L 'endroit choisi etait une petite clairiere, dans un bois de pins, couverte de neige a moitie fondue, et a quatre-vingts pas de la route ou ils avaient laisse leurs traineaux. A partir de l'endroit ou se tenaient les temoins jusqu'aux sabres que Nesvitsky et Rostow avaient fiches en terre a dix pas l'un de l'autre, en guise de barrieres, ils avaient laisse des traces sur la neige molle et profonde, en comptant les quarante pas qui devaient separer les adversaires. Il degelait, et d'humides vapeurs voilaient le paysage au dela de cette distance. Bien que tout fut pret depuis trois minutes, personne ne donnait encore le signal; tous se taisaient.
V
" Eh bien, qu'on commence! s'ecria Dologhow.
- Eh bien!" repeta Pierre en souriant.
L a situation devenait terrible. L'affaire, si insignifiante au debut, ne pouvait plus maintenant etre arretee. Elle suivait fatalement sa marche en dehors de toute volonte humaine; elle devait s'accomplir! Denissow s'avanca jusqu'a la barriere:
" Les adversaires, dit-il, s'etant refuses a toute reconciliation, on peut commencer. Qu'on prenne les pistolets, et qu'on se porte en avant au mot "trois!"
" Une! deux! trois!" compta Denissow d'une voix sourde, en se reculant. Les combattants s'avancerent sur le sentier fraye, et chacun d'eux voyait peu a peu emerger du brouillard la figure de son adversaire. Ils avaient le droit de tirer a volonte en marchant. Dologhow s'avancait sans se hater et sans lever son pistolet: ses yeux bleus brillaient et regardaient fixement Pierre; sa bouche se plissait en un semblant de sourire.
A u mot: "trois!" Pierre marcha rapidement; s'ecartant du sentier battu, il s'enfonca dans la neige. Tenant son pistolet le bras tendu en avant, dans la crainte de se blesser lui-meme, il cherchait a soutenir sa main droite avec sa main gauche, qu'il avait instinctivement rejetee en arriere, tout en comprenant l'inutilite de cet effort; au bout de quelques pas, il se retrouva sur le chemin, regarda a ses pieds, jeta un coup d'oeil sur Dologhow, et tira. Ne s'attendant pas a un choc aussi violent, Pierre tressaillit, s'arreta et sourit de son impression. La fumee, rendue encore plus epaisse par le brouillard, l'empecha d'abord de rien distinguer, et il attendait en vain l'autre coup, lorsque des pas precipites se firent entendre, et il entrevit, au milieu de la fumee, Dologhow pressant d'une main son cote gauche, et de l'autre serrant convulsivement son pistolet abaisse. Rostow etait accouru a lui.
" Non. siffla entre ses dents Dologhow, non, ce n'est pas fini!" et, faisant en chancelant quelques pas, il tomba sur la neige a cote du sabre. Sa main gauche etait couverte de sang; il l'essuya a son uniforme et s'appuya dessus; son visage pale et sombre tremblait avec une contraction nerveuse.
" Je vous. commenca-t-il a dire, et il ajouta avec effort: prie!." Pierre, retenant avec peine un sanglot, allait s'approcher de lui, lorsqu'il lui cria: "A la barriere!" Pierre comprit et s'arreta. Ils n'etaient plus qu'a dix pas l'un de l'autre. Dologhow plongea sa tete dans la neige, en remplit sa bouche avec avidite, se redressa sur son seant et chercha a retrouver son equilibre, tout en ne cessant de sucer et de manger cette neige glacee. Ses levres frissonnaient, mais ses yeux brillaient de l'eclat de la haine, et, reunissant toutes ses forces dans un dernier effort, il leva son pistolet et visa lentement.
" De cote, couvrez-vous du pistolet, s'ecria Nesvitsky.
- Couvrez-vous donc!" s'ecria malgre lui Denissow, bien qu'il fut le temoin de Dologhow.
P ierre, avec un doux sourire de pitie et de regret, s'etait abandonne sans defense et offrait sa large poitrine au pistolet de Dologhow, qu'il regardait tristement. Les trois temoins fermerent les yeux. Le coup partit, et Dologhow, s'ecriant avec ferocite: "Manque!" retomba la face contre terre.
P ierre se prit la tete dans les mains et, retournant sur ses pas, entra dans la foret en marchant dans la neige a grandes enjambees.
" C'est bete. c'est bete! disait-il. Mort? ce n'est pas vrai!"
N esvitsky le rejoignit et le conduisit chez lui.
R ostow et Denissow emmenerent Dologhow, qui, grievement blesse et etendu au fond du traineau, restait immobile, les yeux fermes, sans repondre a leurs questions; ils etaient a peine rentres en ville qu'il revint a lui, et, relevant peniblement la tete, il prit la main de Rostow, qui fut frappe du changement complet de l'expression de sa figure, devenue douce et attendrie.
" Comment te sens-tu?
- Mal! mais ce n'est pas la l'important. Mon ami, dit-il d'une voix entrecoupee, ou sommes-nous? A Moscou, n'est-ce pas? Ecoute, . je l'ai tuee, elle. elle ne le supportera pas, elle ne le supportera pas!
- Mais qui donc? dit Rostow surpris.
- Ma mere, ma pauvre mere, ma mere adoree!"
E t Dologhow eclata en sanglots. Quand il fut un peu calme, il expliqua a Rostow qu'il vivait avec sa mere, que, si elle le voyait mourant, elle ne survivrait pas a sa douleur, et le supplia d'aller la prevenir, ce que Rostow fit aussitot, tout en apprenant, a sa grande stupefaction, que ce mauvais sujet, ce bretteur, demeurait avec une vieille mere et une soeur bossue, et qu'il etait pour elles le plus tendre des fils et le meilleur des freres.
VI
L es tete-a-tete de Pierre et de sa femme etaient devenus de plus en plus rares, surtout depuis les dernieres semaines. A Moscou, comme a Petersbourg, leur maison etait remplie de monde du matin au soir. La nuit qui suivit le duel, au lieu d'aller retrouver sa femme dans sa chambre a coucher, il la passa, comme il lui arrivait du reste souvent, dans le grand cabinet de son pere, celui-la meme ou le vieux comte etait mort.
S e jetant sur le canape, il essaya de dormir pour oublier tout ce qui venait de lui arriver; mais il s'eleva dans son ame une telle tempete de sensations, de pensees, de souvenirs, que non seulement il lui fut impossible de fermer les yeux, mais meme de rester en place. Il se leva et se mit a arpenter sa chambre a pas saccades, tantot il pensait aux premiers temps leur mariage, a ses belles epaules, a son regard langoureux et passionne; tantot il voyait se dresser a cote d'elle Dologhow, beau, impudent, avec son sourire diabolique, tel qu'il l'avait vu au diner du club; tantot il le revoyait pale, frissonnant, defait et s'affaissant sur la neige.
" Et apres tout, se disait-il, j'ai tue son amant. oui, l'amant de ma femme! Comment cela s'est-il fait? - C'est arrive, parce que tu l'as epousee, lui repondait une voix interieure. - Mais en quoi suis-je donc coupable? - Tu es coupable de l'avoir epousee sans l'aimer, continuait la voix; tu l'as trompee, car tu t'es aveugle volontairement." Et ce moment, cette minute ou il lui avait dit avec tant d'effort: "Je vous aime!" se retraca vivement a sa memoire. "Oui, la etait la faute! je sentais bien alors que je n'avais pas le droit de le lui dire." Il se rappela en rougissant sa lune de miel, un incident surtout, dont le souvenir l'humiliait aujourd'hui; peu de temps apres son mariage, sortant vers midi de leur chambre a coucher, et vetu d'une elegante robe de chambre, il avait trouve dans son cabinet son intendant en chef qui, en le saluant respectueusement, avait legerement souri de le voir dans ce neglige, comme pour lui temoigner la part qu'il prenait a son bonheur.
" Et que de fois n'ai-je pas ete fier d'elle, de son tact si fin, fier de notre interieur ou elle recevait toute la ville, fier surtout de sa majestueuse et inaccessible beaute! Je croyais ne pas la comprendre, et je m'etonnais de ne pas l'aimer. Quand j'etudiais son caractere, je me disais que c'etait ma faute, si je ne comprenais pas cette impassibilite absolue, cette absence de tout desir, de tout interet. et maintenant je connais le mot terrible de cette enigme. C'est une femme pervertie!"
" Anatole allait lui emprunter de l'argent et baiser ses belles epaules. Elle ne lui donnait pas d'argent, mais elle se laissait embrasser. Si son pere excitait en plaisantant sa jalousie, elle lui repondait, de son sourire tranquille, qu'elle n'etait pas assez sotte pour etre jalouse. "Il n'a qu'a faire ce qu'il veut," disait-elle de moi. Un jour, lui ayant demande si elle ne sentait pas quelque symptome de grossesse, elle me repondit qu'elle n'etait pas assez niaise pour desirer des enfants, et que d'ailleurs elle n'en aurait jamais de moi!"
I l se rappelait ensuite la grossierete de ses idees, la vulgarite des expressions qui lui etaient familieres, malgre son education aristocratique. "Non, je ne l'ai jamais aimee! se disait-il. Et maintenant, voila Dologhow affaisse sur la neige, s'efforcant de sourire, mourant peut-etre et repondant a mon repentir par une feinte bravade!"
P ierre etait un de ces hommes qui, en depit de la faiblesse de leur caractere, ne cherchent jamais de confident pour leur douleur. Il luttait avec elle en silence.
" Je suis coupable, et je dois supporter, quoi?. la honte de mon nom, le malheur de ma vie? Folies que tout cela! Mon nom et mon honneur ne sont que conventions, et mon etre en est independant!
" On a execute Louis XVI parce qu'il etait criminel, et ils avaient raison tout autant que ceux qui, apres en avoir fait un saint, mouraient pour lui en martyrs! N'a-t-on pas ensuite execute Robespierre parce qu'il etait un despote? Qui avait tort? Qui avait raison? Personne. Vis tant que tu seras vivant: demain, qui le sait, tu mourras comme j'aurais pu mourir il y a une heure. Pourquoi tant se tourmenter quand on pense a ce qu'est notre existence en comparaison de l'eternite!"
E t au moment ou il se croyait apaise, il la revoyait, elle et les transports de son amour passager: alors, recommencant a marcher, il brisait tout ce qui lui tombait sous la main: "Pourquoi lui ai-je dit: "Je vous aime?" se demandait-il pour la dixieme fois, et il se surprit a sourire en se rappelant le mot de Moliere: "Que diable allait-il faire dans cette galere?"
I l etait encore nuit lorsqu'il sonna son valet de chambre pour lui donner ses ordres de depart. Ne comprenant plus la possibilite de parler a sa femme, il retournait a Petersbourg, et comptait lui laisser une lettre pour lui annoncer son intention de vivre separe d'elle a tout jamais.
Q uelques heures apres, le valet de chambre, qui lui apporta son cafe, le trouva etendu sur le canape, un livre a la main, et dormant profondement.
R eveille en sursaut, il fut longtemps avant de comprendre pourquoi il etait la.
" La comtesse fait demander si Votre Excellence est a la maison?"
P ierre n'avait pas encore repondu, que la comtesse, en deshabille de satin blanc, brode d'argent, les deux epaisses nattes de ses cheveux relevees en diademe autour de sa ravissante tete, entra dans la chambre, calme et imposante comme toujours, bien que sur son front de marbre legerement bombe se dessinat un pli creuse par la colere. Contenant ses impressions jusqu'a la sortie du valet de chambre, et, connaissant d'ailleurs toute l'histoire du duel dont elle venait parler a son mari, elle s'arreta devant lui, sans pouvoir reprimer un sourire de dedain. Pierre, intimide, la regarda par-dessus ses lunettes et feignit de reprendre sa lecture, comme un lievre aux abois rabat ses oreilles et reste immobile en face de ses ennemis.
" Qu'est-ce encore? Qu'avez-vous fait, je vous le demande? dit-elle severement, lorsque la porte se fut refermee sur le valet de chambre.
- Comment, moi? demanda Pierre.
- Que veut dire ce beau courage! Que veut dire ce duel? Voyons, repondez!"
P ierre se retourna lourdement sur le divan, ouvrit la bouche et ne trouva rien a dire.
" Eh bien, c'est moi qui vous repondrai. Vous croyez tout ce qu'on vous raconte, et on vous a raconte que Dologhow etait mon amant? continua-t-elle en prononcant en francais le mot "amant" avec la nettete cynique qui lui etait habituelle, aussi simplement que si elle eut employe toute autre expression. Vous l'avez cru! et qu'avez-vous prouve en vous battant? que vous etes un sot, que vous etes un imbecile, ce que du reste tout le monde savait! Qu'en resultera-t-il! C'est que je serai la risee de tout Moscou, et que chacun racontera qu'etant gris, vous avez provoque un homme dont vous etiez jaloux sans raison, un homme qui vaut infiniment mieux que vous sous tous les rapports." Plus elle parlait, plus elle elevait la voix en s'animant.
P ierre immobile murmurait des mots inarticules sans lever les yeux.
" Et pourquoi avez-vous cru qu'il etait mon amant? Parce que sa societe me faisait plaisir? Si vous etiez plus intelligent, plus agreable, j'aurais prefere la votre!
- Ne me parlez pas. je vous en supplie, dit Pierre d'une voix rauque.
- Pourquoi ne parlerais-je pas? J'ai le droit de vous parler, car je puis dire hautement qu'une femme qui n'aurait pas d'amant, avec un mari comme vous, serait une rare exception, et je n'en ai pas!"
P ierre lui lanca un regard etrange, dont elle ne comprit pas la signification, et se recoucha sur le divan. Il souffrait physiquement: sa poitrine se serrait, il ne pouvait respirer. Il savait qu'il aurait pu mettre un terme a cette torture, mais il savait aussi que ce qu'il voulait faire etait terrible.
" Il vaut mieux nous separer, dit-il d'une voix etouffee.
- Nous separer, parfaitement, a condition que vous me donniez de la fortune," repondit Helene.
P ierre sauta sur ses pieds, et perdant la tete, se jeta sur elle.
" Je te tuerai!" s'ecria-t-il. Et saisissant sur la table un morceau de marbre, il fit un pas vers Helene, en le brandissant avec une force dont lui-meme fut epouvante.
L a figure de la comtesse devint effrayante a voir: elle poussa un cri de bete fauve et se rejeta en arriere. Pierre subissait tout l'attrait, toute l'ivresse de la fureur. Il jeta sur le parquet le marbre, qui se brisa, et s'avancant vers elle les bras tendus:
" Sortez!" s'ecria-t-il d'une voix si formidable, qu'elle repandit la terreur dans toute la maison. Dieu sait ce qu'il aurait fait en ce moment, si Helene ne s'etait enfuie au plus vite.
U ne semaine plus tard, Pierre partit pour Petersbourg, apres avoir donne a sa femme un plein pouvoir pour la regie de tous ses biens en Grande-Russie, qui constituaient une bonne moitie de sa fortune.
VII
D eux mois a peine s'etaient ecoules depuis les nouvelles recues a Lissy-Gory de la bataille d'Austerlitz et de la disparition du prince Andre, et malgre les lettres adressees a l'ambassade, malgre toutes les recherches, son corps n'avait pas ete retrouve, et son nom ne figurait pas sur la liste des prisonniers. La pensee la plus penible pour ses proches etait de se dire qu'il pouvait bien aussi avoir ete ramasse sur le champ de bataille par les habitants du pays, et se trouver malade ou mourant, seul, au milieu d'etrangers, et incapable de donner signe de vie a sa famille. Les journaux, qui avaient ete les premiers a renseigner le vieux prince sur la defaite d'Austerlitz, disaient simplement, en termes laconiques et vagues, que les Russes, apres de brillants engagements, avaient du operer leur retraite et qu'elle s'etait effectuee en bon ordre. Le prince tira de ce bulletin officiel la conclusion evidente que les notres avaient essuye une defaite. Huit jours plus tard, une lettre de Koutouzow annoncait au vieux prince le sort mysterieux de son fils:
" Votre fils, lui ecrivait-il, est tombe en heros, en avant du regiment, son drapeau a la main, digne de son pere et de sa patrie. Nos regrets a tous sont unanimes, et personne ne sait jusqu'a present s'il faut le compter au nombre des vivants ou des morts. Tout espoir n'est pas cependant perdu, car s'il etait mort, son nom aurait figure dans les listes des officiers trouves sur le champ de bataille, qui m'ont ete transmises par les parlementaires."
L e vieux prince recut cette lettre tres tard dans la soiree, et le lendemain matin il sortit pour faire sa promenade habituelle; morose et sombre, il n'adressa pas une parole a son homme d'affaires, ni a son jardinier, ni a l'architecte.
L orsque la princesse Marie entra, elle le trouva occupe a son tour, mais il ne se retourna pas comme il en avait coutume.
" Ah! princesse Marie!" dit-il tout a coup en jetant le repoussoir. La roue, par suite de l'impulsion recue, continuait a tourner, et le grincement de cette roue, qui allait en s'affaiblissant, se lia plus tard, dans le souvenir de sa fille, avec la scene qui suivit.
E lle s'approcha de lui, et, a la vue de sa physionomie, un sentiment indefinissable lui comprima le coeur. Ses yeux se troublerent. Les traits de son pere avaient une contraction plutot de mechancete que de tristesse et d'abattement; ils trahissaient la lutte violente qui se passait en lui, et lui disaient qu'un terrible malheur allait tomber sur sa tete, le plus terrible de tous, celui qu'elle n'avait pas encore eprouve, la perte irreparable d'une de ses plus cheres affections!
" Mon pere! Andre?." et cette pauvre fille, gauche et disgracieuse, prononca ces paroles avec un charme si puissant de sympathie et d'abnegation, que le vieux prince, sous l'influence de ce regard, laissa echapper un sanglot en se detournant.
" J'ai recu des nouvelles: on ne le trouve nulle part, ni parmi les prisonniers, ni parmi les morts. Koutouzow m'a ecrit. Il a ete tue!." dit-il tout a coup de sa voix percante, comme pour chasser sa fille par ce cri.
L a princesse ne bougea pas, et ne s'evanouit pas. Elle etait deja pale, mais, a ces mots, son visage sembla se transformer, et ses beaux yeux s'eclairerent subitement. On aurait dit qu'un sentiment ineffable venu d'en haut, independant des douleurs et des joies de ce monde, s'etendait comme un baume sur le coup qui venait de les frapper. Oubliant la crainte qu'elle avait de son pere, elle lui saisit la main, l'attira a elle, et baisa sa joue seche et parcheminee.
" Mon pere, lui dit-elle, ne vous detournez pas de moi, pleurons ensemble.
- Ces miserables, ces pleutres! s'ecria le prince, en l'ecartant. Perdre une armee, perdre des hommes! Et pourquoi?. Va l'annoncer a Lise!" La princesse Marie se laissa tomber sans force dans un fauteuil et fondit en larmes. Elle revoyait son frere au moment des adieux, lorsqu'il s'etait approche d'elle et de sa femme: elle revoyait son expression attendrie et legerement dedaigneuse, lorsqu'elle lui avait passe l'image au cou. Etait-il devenu croyant? S'etait-il repenti de son incredulite? Etait-il la-haut dans les demeures celestes de la paix et du bonheur?
" Mon pere, dit-elle, comment est-ce arrive?
- Va, va, il a ete tue pendant cette bataille, ou l'on a mene a la mort les meilleurs hommes de Russie et sacrifie la gloire russe. Allez, princesse Marie! Allez l'annoncer a Lise!"
L a princesse Marie entra chez sa belle-soeur qu'elle trouva travaillant, et dont le regard se leva sur elle avec cette expression de bonheur calme et intime, particuliere aux femmes qui sont dans sa situation; ses yeux regardaient sans voir, car elle contemplait au dedans d'elle-meme ce doux et mysterieux travail qui s'accomplissait dans son sein.
" Marie, dit-elle, en repoussant son metier, donne-moi ta main."
S es yeux riaient, sa petite levre se retroussa et se fixa en un sourire d'enfant. La princesse Marie se mit a ses genoux devant elle, et cacha sa tete dans les plis de sa robe.
" Ici, ici. n'entends-tu pas?. c'est si etrange! Et sais-tu, Marie, je l'aimerai bien.," et ses yeux rayonnants de bonheur s'attachaient sur la jeune princesse, qui ne pouvait relever la tete, car elle pleurait.
" Qu'as-tu donc, Marie?
- Rien. J'ai pense a Andre, et cela m'a attristee," repondit-elle en essuyant ses pleurs.
D ans le courant de la matinee, la princesse Marie essaya a plusieurs reprises de preparer sa belle-soeur a la catastrophe, mais chaque fois elle se mettait a pleurer. Ces larmes, dont la petite princesse ne comprenait pas la cause, l'inquietaient malgre son manque d'esprit d'observation. Elle ne demandait rien, mais se retournait avec inquietude, comme si elle cherchait quelque chose autour d'elle. Le vieux prince, dont elle avait toujours peur, entra chez elle avant le diner: il avait l'air mechant et agite. Il sortit sans lui avoir parle. Elle regarda sa belle-soeur et eclata en sanglots.
" A-t-on recu des nouvelles d'Andre? demanda-t-elle.
- Non, tu sais que la chose est impossible, mais mon pere s'inquiete, et moi, je m'effraye.
- Il n'y a donc rien?
- Rien," repondit la princesse, en la regardant franchement. Elle s'etait decidee, et avait decide son pere a ne rien lui dire jusqu'apres sa delivrance, qui etait attendue de jour en jour. Le pere et la fille portaient et cachaient ce lourd chagrin, chacun a sa facon. Quoiqu'il eut envoye un emissaire en Autriche pour chercher les traces d'Andre, le vieux prince etait convaincu que son fils etait mort, et il avait deja commande pour lui, a Moscou, un monument qui devait etre place dans son jardin. Il n'avait rien change a son genre de vie, mais ses forces le trahissaient. Il marchait et mangeait moins, dormait peu, et s'affaiblissait visiblement. La princesse Marie esperait: elle priait pour son frere, comme s'il etait vivant, et attendait a toute heure l'annonce de son retour.
VIII
" Ma bonne amie, lui dit un matin la petite princesse.," et sa petite levre se retroussa comme d'habitude, mais cette fois avec une tristesse marquee, car depuis le jour ou la terrible nouvelle avait ete recue, les sourires, les voix, la demarche meme de chacun, tout portait dans la maison l'empreinte de la douleur, et la petite princesse, sans s'en rendre compte, en subissait involontairement l'influence.
" Ma bonne amie, je crains que le "fruschtique" de ce matin, comme dit Phoca le cuisinier, ne m'ait fait du mal?
- Qu'as-tu, ma petite ame? Tu es pale, tu es tres pale, s'ecria la princesse Marie, en accourant tout effrayee aupres d'elle.
- Ne faudrait-il pas envoyer chercher Marie Bogdanovna, Votre Excellence? dit une des filles de chambre qui se trouvait la. Marie Bogdanovna etait la sage-femme du chef-lieu de district, et depuis quinze jours on l'avait fait venir a Lissy-Gory.
- Tu as raison, c'est vrai, c'est peut-etre ca. Je vais y aller. Courage, mon ange!., et embrassant sa belle-soeur, elle s'appreta a sortir de la chambre.
- Non, non! s'ecria la petite princesse, dont la pale figure exprima non seulement une souffrance physique, mais encore une terreur d'enfant, a l'idee des douleurs inevitables dont elle avait le pressentiment.
- Non, c'est l'estomac. dites que c'est l'estomac, Marie, dites, dites." Et elle pleurait comme pleurent les enfants capricieux et malades en se tordant les mains avec desespoir et en s'ecriant: "Mon Dieu, mon Dieu!"
L a princesse Marie courut chercher la sage-femme qu'elle rencontra a mi-chemin.
" Marie Bogdanovna! C'est commence, je crois, dit-elle, les yeux agrandis par la terreur.
- Eh bien, tant mieux, princesse, repondit la sage-femme sans hater le pas, et en se frottant les mains de l'air assure d'une personne qui connait sa valeur. Il est inutile que vous sachiez ca, vous autres demoiselles.
- Et le docteur qui n'est pas encore arrive de Moscou! dit la princesse, car, selon le desir du prince Andre et de sa femme, on y avait envoye chercher un accoucheur.
- Cela ne fait rien, princesse, ne vous tourmentez pas, tout ira bien, meme sans le docteur."
C inq minutes apres, la princesse Marie entendit de sa chambre porter un objet tres lourd. Elle regarda. C'etait un divan en cuir du cabinet du prince Andre, que les gens transportaient dans la chambre a coucher, et elle remarqua que leur figure etait empreinte d'un sentiment inusite de gravite et de douceur. La princesse Marie pretait l'oreille a tous les bruits de la maison, ouvrait sa porte, regardait, inquiete, ce qui se passait dans le corridor. Quelques femmes allaient et venaient en silence et se detournaient a sa vue. N'osant pas les questionner, elle rentrait dans sa chambre, et tantot se jetant dans son fauteuil, elle prenait son livre de prieres, tantot s'agenouillant devant les images, elle s'apercevait, avec surprise et chagrin, que la priere etait impuissante a calmer son agitation. La porte s'ouvrit tout a coup, et sa vieille bonne, coiffee d'un large mouchoir, se montra sur le seuil. Prascovia Savischna ne venait chez elle que rarement: tel etait l'ordre du vieux prince.
" C'est moi, Machinka, et j'ai apporte, mon ange, les bougies de leur mariage pour les allumer devant les saints, dit-elle en soupirant.
- Ah! ma bonne, comme je suis contente.
- Le Seigneur est misericordieux, ma petite colombe!." Et la vieille bonne alluma les bougies a la lampe des images, et s'assit a la porte, en tirant de sa poche un bas, qu'elle se mit a tricoter. La princesse Marie prit un livre et feignit de lire, mais a chaque pas, a chaque bruit, elle tournait ses yeux effrayes et interrogateurs sur sa bonne, qui la calmait aussitot du regard. Ce sentiment qu'eprouvait la princesse Marie etait d'ailleurs partage par tous les habitants de cette vaste maison. D'apres une ancienne superstition, plus les douleurs de l'accouchement sont ignorees, moins l'accouchee est censee souffrir: aussi tous feignaient-ils de n'en rien savoir; personne n'en soufflait mot, mais en dehors de la tenue grave et respectueuse, habituelle aux gens du vieux prince, il se trahissait chez eux une inquietude attendrie et l'intuition de ce qui allait se passer, dans ce moment, de grand et d'incomprehensible.
A ucun eclat de rire ne retentissait dans l'aile habitee par les filles et les femmes de service. Les domestiques et les laquais se tenaient silencieusement sur le qui-vive dans l'antichambre. Dans les dependances, personne ne dormait, et des feux et de la lumiere y etaient entretenus. Le vieux prince marchait dans son cabinet, en appuyant sur ses talons, et envoyait a tout instant le vieux Tikhone demander a Marie Bogdanovna ce qui en etait, lui repetant chaque fois:
" Tu diras: "Le prince demande". et reviens me dire.
- Dites au prince, repondit avec emphase Marie Bogdanovna, que le travail est commence.
- Bien, dit le prince, en fermant sa porte," et Tikhone n'entendit plus le moindre bruit dans le cabinet.
U n instant apres il y rentra, en se donnant a lui-meme pour excuse les bougies a remplacer, et il vit le prince etendu sur le canape. A la vue de son visage defait, il secoua la tete, et s'approchant de son vieux maitre, il le baisa a l'epaule, et sortit, en oubliant les bougies et son excuse. Le plus solennel des mysteres qui soient en ce monde continuait a s'accomplir. La soiree se passa ainsi, la nuit vint, et ce sentiment d'attente emue, au lieu de s'apaiser, s'accroissait de minute en minute.
I l faisait une de ces nuits du mois de mars ou l'hiver semble reprendre son empire, et dechaine avec une fureur desesperee ses derniers ouragans et ses dernieres bourrasques de neige. On avait envoye un relais de chevaux sur la grand'route pour le docteur allemand, et des hommes munis de lanternes, postes au tournant, devaient le conduire a travers les ornieres et les trous du chemin de Lissy-Gory.
L a princesse Marie ne lisait plus depuis longtemps son livre de prieres, et elle regardait fixement sa bonne, dont la petite figure ratatinee, avec sa meche de cheveux gris echappee de dessous le mouchoir et sa peau ridee sous le menton, lui etait si familiere dans ses moindres details. Tout en tricotant, la vieille Savischna racontait a voix basse, pour la centieme fois, comment la princesse-mere etait accouchee de la princesse Marie a Kichinew, sans sage-femme, et n'ayant pour tous soins que ceux d'une paysanne moldave:
" Dieu est grand, le "docteur" est inutile!."
U n violent coup de vent ebranla le chassis de la fenetre, fit sauter la targette mal assujettie, et un courant d'air humide et glace passa au travers des rideaux d'etoffe, et eteignit la bougie. La princesse Marie tressaillit. La vieille bonne, posant son tricot sur la table, s'approcha de la fenetre et se pencha en dehors, pour essayer de ramener le battant.
" Princesse, ma petite mere, on arrive sur la route avec des lanternes! dit-elle en refermant la fenetre, . ce doit etre le "doctoure".
- Ah! Dieu merci! s'ecria la princesse, il faut aller le recevoir: il ne comprend pas le russe."
J etant un chale sur ses epaules, elle quitta la chambre, et vit en passant par l'antichambre que la voiture etait deja arretee devant le perron. Elle s'avanca sur le palier de l'escalier. Sur un des piliers de la balustrade on avait place une chandelle que le vent faisait couler. Un peu plus bas, sur le second palier, le valet de chambre, Philippe, l'air tout effraye, en tenant une autre a la main. Encore plus bas, au tournant meme, de l'escalier, on entendait comme le pas lourd de bottes fourrees, et le timbre d'une voix bien connue frappa l'oreille de la princesse Marie:
" Dieu merci! disait cette voix, et mon pere?
- Le prince est couche, repondit le maitre d'hotel, Demiane.
- C'est Andre! se dit la princesse Marie. et les pas se rapprocherent. C'est impossible, ce serait trop extraordinaire!." Au meme moment, le prince Andre, couvert d'une pelisse dont le collet etait blanc de neige, se montra sur le palier inferieur. C'etait bien lui, mais pale, amaigri, change, avec une expression, inaccoutumee chez lui, de douceur attendrie et inquiete. Il gravit les dernieres marches, et embrassa sa soeur, que l'emotion etouffait.
" Vous n'avez donc pas recu ma lettre? lui demanda-t-il en l'embrassant de nouveau, pendant que l'accoucheur, avec lequel il s'etait rencontre a la derniere station, montait l'escalier.
- Marie! quelle etrange coincidence!" Et, otant sa pelisse et ses bottes fourrees, il passa chez sa femme.
IX
L a petite princesse, la tete couverte d'un bonnet blanc, etait etendue sur des oreillers. Les douleurs venaient de cesser. Ses longs cheveux noirs s'enroulaient autour de ses joues enflammees et moites; sa jolie petite bouche vermeille entr'ouverte souriait. Le prince Andre entra et s'arreta au pied du divan sur lequel elle etait etendue. Ses yeux brillants, pareils a ceux d'un enfant inquiet et agite, se fixerent sur lui sans changer d'expression: "Je vous aime tous, semblaient-ils dire, je ne vous ai fait aucun mal. pourquoi donc faut-il que je souffre? venez a mon secours." Elle voyait son mari sans se rendre compte de son apparition. Il la baisa au front.
" Ma petite ame, lui dit-il, - il n'avait jamais employe cette expression envers elle, - Dieu est bon!"
E lle le regarda d'un air etonne, et ses yeux continuaient a lui dire: "J'attendais du secours de toi, et tu ne m'aides pas, toi non plus!" Les douleurs reprirent et Marie Bogdanovna engagea le prince Andre a quitter la chambre.
I l ceda la place au medecin. La princesse Marie se trouva sur son passage; ils se mirent a causer a voix basse, en s'interrompant a chaque instant dans une attente fievreuse.
" Allez, mon ami," lui dit-elle, et il alla s'asseoir dans la piece voisine de celle ou etait sa femme. Une fille de chambre en sortit, et se troubla a la vue du prince Andre, qui, la figure cachee dans ses mains, restait immobile. Les gemissements et les cris plaintifs qu'arrachaient a la princesse ces douleurs toutes physiques, s'entendaient a travers la porte; il se leva et fit un effort pour l'ouvrir, quelqu'un la retenait de l'autre cote:
" On ne peut pas, on ne peut pas!" dit une voix effrayee. Il essaya de marcher. La chambre devint silencieuse, il se passa quelques secondes, tout a coup un cri formidable retentit:
" Ce n'est pas elle, elle n'en aurait pas eu la force!" se dit le prince Andre, et il courut a la porte; le cri cessa, il entendit le vagissement d'un enfant.
" Pourquoi a-t-on apporte ici un enfant? s'ecria-t-il dans le premier moment. Que fait la cet enfant? Ou bien, est-ce cet enfant qui est ne?"
Q uand il comprit tout a coup ce que ce cri renfermait de bonheur, les larmes l'etoufferent et, se reposant sur l'appui de la fenetre, il se mit a sangloter. La porte s'ouvrit. Le docteur, sans habit, les manches de chemise retroussees, sortit pale et tremblant. Le prince Andre se retourna, mais le docteur, le regardant d'un air egare, passa sans mot dire. Une femme se precipita hors de la chambre, et s'arreta, interdite, a la vue du prince Andre. Il entra chez sa femme. Elle etait morte, et couchee dans la meme position ou il l'avait vue quelques instants auparavant: son jeune et ravissant visage avait conserve la meme expression, malgre la fixite des yeux et la paleur des joues:
" Je vous aime tous, je n'ai fait de mal a personne, et qu'avez-vous fait de moi?" semblait dire cette tete charmante que la vie avait abandonnee. Dans un coin de la chambre, quelque chose de petit et de rouge vagissait dans les bras tremblants de la sage-femme.
D eux heures apres, le prince Andre entra a pas lents dans le cabinet de son pere, qui savait tout. En ouvrant la porte, il le trouva devant lui. Le vieux prince etreignit en silence, de ses bras secs, pareils a des tenailles de fer, le cou de son fils, et fondit en larmes.
T rois jours plus tard, on enterrait la petite princesse, et le prince Andre monta les degres du catafalque pour lui dire un dernier adieu. Les yeux de la morte etaient fermes, mais son petit visage n'avait pas change et elle semblait toujours dire: "Qu'avez-vous fait de, moi?" Le prince Andre ne pleurait pas, mais il sentit son coeur se dechirer a la pensee qu'il etait coupable de torts, desormais irreparables et inoubliables. Le vieux prince baisa a son tour une des freles mains de cire, qui etaient croisees l'une sur l'autre, et l'on aurait cru que la pauvre petite figure lui repetait aussi: "Qu'avez-vous fait de moi"? Il se detourna brusquement apres l'avoir regardee.
C inq jours plus tard, le nouveau-ne fut baptise: la sage-femme retenait les langes avec son menton, pendant que le pretre oignait d'huile sainte, avec les barbes d'une plume, la paume des mains et la plante des pieds du petit prince Nicolas Andreievitch.
L e grand-pere, apres l'avoir porte, en sa qualite de parrain, autour du vieux baptistere, s'etait empresse de le remettre entre les mains de la marraine, la princesse Marie. Le pere, tout emu, et redoutant que le pretre ne laissat tomber l'enfant dans l'eau, attendait avec anxiete dans la piece voisine la fin du sacrement; aussi le regarda-t-il d'un air satisfait, lorsque la vieille bonne le lui apporta, et il lui repondit par un signe de tete amical a la bonne nouvelle qu'elle lui donna que le morceau de cire, sur lequel on avait mis quelques petits cheveux coupes sur la tete du nouveau-ne, avait surnage.
X
G race au vieux comte, il ne fut pas question de la part que Rostow avait prise au duel de Dologhow et de Besoukhow, et au lieu d'etre degrade, comme il s'y attendait, il fut nomme aide de camp du general gouverneur de Moscou, ce qui l'empecha d'aller passer l'ete a la campagne avec sa famille, et l'obligea de rester en ville. Dologhow se lia plus intimement avec lui. La vieille Marie Ivanovna aimait passionnement son fils, et disait souvent a Rostow qu'elle l'avait pris en affection a cause de son amitie pour son Fedia:
" Oui, comte, son ame est trop noble et trop pure pour notre monde si corrompu. Personne n'apprecie la bonte a sa juste valeur, car malheureusement, chacun y voit un reproche a son adresse. Est-ce juste, est-ce honorable, je vous le demande, de la part de Besoukhow?. Et mon enfant qui jusqu'a present encore n'en dit jamais de mal? C'est sur mon garcon que sont retombees leurs folies de Petersbourg!. Besoukhow n'en a pas souffert. Mon fils vient d'avoir de l'avancement, c'est vrai, mais aussi ou trouverez-vous, je vous le demande, un brave comme lui?. Quant a ce duel, . y a-t-il l'ombre d'honneur chez ces gens-la?. On sait qu'il est fils unique, et on le provoque, et on tire tout droit sur lui?. Enfin, heureusement que Dieu l'a sauve!. Et la raison de tout cela?. Qui donc, de nos jours, n'a pas une intrigue, et qu'y faire si Besoukhow est un mari jaloux? Sans doute il aurait pu le montrer plus tot, mais voila un an que cela dure, et il le provoque avec l'idee que Fedia s'y refuserait, parce qu'il lui doit de l'argent! Quelle vilenie, quelle lachete? Je vous aime, vous, de tout mon coeur, parce que vous avez compris mon Fedia, et il y a si peu de personnes qui lui rendent justice, malgre sa belle ame."
D ologhow, de son cote laissait echapper des phrases qu'on n'aurait jamais attendues de lui:
" On me croit mechant, disait-il a Rostow, mais cela m'est bien egal! Je ne tiens a reconnaitre que ceux que j'aime, et pour ceux-la je donnerais ma vie: quant aux autres, je les foulerai aux pieds, si je les trouve sur mon chemin; j'adore ma mere, j'ai deux ou trois amis, toi surtout. Quant aux autres, ils n'attirent mon attention qu'autant qu'ils peuvent m'etre utiles ou nuisibles, et presque tous sont nuisibles, a commencer par les femmes. Oui, mon ami, j'ai connu des hommes a l'ame noble, elevee, tendre, mais les femmes! Comtesse ou cuisiniere, elles se vendent toutes, sans exception. Cette purete celeste, ce devouement que je cherche dans la femme, je ne l'ai jamais trouve. Ah! si j'avais rencontre la femme revee, j'aurais tout sacrifie pour elle, mais les autres!. il fit un geste de mepris. Et te l'avouerai-je, je ne tiens a l'existence que parce que j'espere rencontrer un jour cet etre ideal, qui m'elevera, m'epurera et me regenerera. mais tu ne comprends pas ca, toi?
- Au contraire, je te comprends parfaitement," repliqua Rostow, qui etait de plus en plus sous le charme de son nouvel ami.
L a famille Rostow revint en automne de la campagne. Denissow reparut egalement bientot apres, et s'installa chez eux. Ces premiers mois de l'hiver de 1800 a 1807 furent, pour Rostow et sa famille, pleins de gaiete et d'entrain. Nicolas amenait dans la maison de ses parents beaucoup de jeunes gens qui y etaient attires par Vera, belle personne de vingt ans, par Sonia, dont les seize ans avaient tout le charme d'une fleur a peine eclose, et par Natacha, chez qui l'espieglerie de l'enfant s'unissait aux seductions de la jeune fille. Chacun d'eux subissait plus ou moins l'influence de ces visages souriants, debordants de bonheur, et ouverts a toutes les impressions. Temoins de leur babillage decousu et joyeux, petillant d'imprevu, debordant de vie, d'esperances naissantes, meles a cette agitation entrainante d'ou partaient, comme des fusees, leurs essais de chant et de piano, abandonnes, repris, selon le caprice du moment, ils se sentaient a leur tour penetres et envahis par cette atmosphere toute chargee d'amour, qui, comme ces jeunes filles, les disposait a un bonheur confusement entrevu.
T els etaient les effluves magnetiques qui emanaient naturellement de toute cette jeunesse, lorsque Dologhow fut presente dans la maison de Rostow. Il plut a tous, sauf a Natacha, qui avait ete sur le point de se brouiller avec son frere a cause de lui, car elle soutenait qu'il etait mechant, et que dans le duel avec Dologhow, Pierre avait eu raison, que Dologhow etait coupable, et de plus desagreable et affecte.
" Il n'y a rien a comprendre! s'ecriait Natacha avec une obstination volontaire, il est mechant, il n'a pas de coeur! Quant a ton Denissow, je l'aime! C'est un mauvais sujet, c'est possible, et pourtant je l'aime!. C'est pour te dire que je comprends! Tout est calcule chez l'autre, et c'est ce que je n'aime pas!
- Oh! Denissow, c'est autre chose, repondit Rostow en ayant l'air de donner a entendre que celui-la ne pouvait etre compare a Dologhow. - Son ame si belle!. Il faut le voir avec sa mere. quel coeur!
- Je ne puis pas en juger, mais ce qu'il y a de sur, c'est que je ne suis pas a mon aise avec lui!. Et il est amoureux de Sonia, sais-tu?
- Quelle folie!
- J'en suis sure, tu verras!"
N atacha avait raison. Dologhow, qui n'aimait pas la societe des dames, venait souvent neanmoins, et l'on eut bientot decouvert, sans qu'il en fut dit un mot, qu'il etait attire par Sonia. Celle-ci ne l'aurait jamais avoue, bien qu'elle l'eut devine et qu'elle devint rouge comme une cerise, chaque fois qu'il paraissait; il venait diner presque tous les jours, et ne manquait jamais, ni un spectacle, ni les bals de demoiselles de Ioghel, lorsque les Rostow s'y trouvaient. Il temoignait a Sonia une attention marquee, et l'expression de ses yeux etait telle que, non seulement Sonia n'en pouvait supporter le regard, mais que la vieille comtesse et Natacha rougissaient quand elles venaient a le surprendre.
I l etait evident que cet homme etrange et energique pliait et se soumettait a l'influence irresistible exercee sur lui par cette brune et gracieuse fillette, qui cependant etait eprise d'un autre que lui.
R ostow remarqua ces rapports entre elle et Dologhow, mais sans bien s'en rendre compte: "Ils sont tous amoureux de l'une d'elles", se disait-il, et, ne se sentant plus aussi a son aise dans ce milieu, il s'absenta tres souvent de la maison paternelle.
O n recommenca, pendant ces mois d'automne, a causer de la guerre avec Napoleon, avec plus d'ardeur encore que par le passe. Il fut question d'un recrutement de dix sur mille, auquel s'ajoutaient neuf sur mille pour la milice. On lancait de tous cotes des anathemes sur Bonaparte, et Moscou etait plein de bruits de guerre. Quant a la famille Rostow, toute la part qu'elle prenait a ces preparatifs belliqueux se concentrait sur Nicolas, qui attendait l'expiration du conge de Denissow, pour retourner avec lui au regiment, apres les fetes. Ce depart prochain ne l'empechait pas de s'amuser: il l'y excitait au contraire, et il passait la plus grande partie de son temps en diners, en soirees et en bals.
XI
L e troisieme jour de Noel, les Rostow donnerent un diner d'adieux quasi officiel en l'honneur de Denissow et de Nicolas, qui partaient apres les Rois. Parmi les vingt convives se trouvait Dologhow.
L es courants electriques et passionnes, qui regnaient dans la maison, n'avaient jamais ete aussi sensibles que pendant ces derniers jours: "Saisis au vol les fugitifs eclairs de bonheur, semblait dire a la jeunesse cette mysterieuse influence: Aime, sois aime! c'est la le seul but ou l'on doit tendre, car cela seul est vrai dans le monde!"
M algre les deux paires de chevaux que Nicolas avait mises sur les dents, il n'avait fait que la moitie de ses courses, et ne rentra qu'une seconde avant le repas. Il subit et ressentit aussitot la contrainte qui alourdissait ce jour-la l'atmosphere orageuse d'amour dont il etait entoure; un etrange embarras se trahissait entre quelques-unes des personnes presentes, et, surtout entre Sonia et Dologhow. Il comprit qu'il avait du se passer quelque chose, et avec la delicatesse de son coeur, sa conduite envers eux fut tendre et pleine de tact. Ce soir-la il y avait bal chez Ioghel, le maitre de danse, qui reunissait frequemment, les jours de fete, ses eleves des deux sexes.
" Nicolas, iras-tu au bal chez Ioghel? Va, je t'en prie, il te le demande instamment, et Vasili Dmitritch a promis d'y aller.
- Ou n'irais-je pas pour obeir a la comtesse? dit Denissow, qui, moitie riant, moitie serieux, s'etait declare le chevalier de Natacha. Je suis meme pret a danser le pas du chale.
- Oui, si j'en ai le temps! J'ai promis aux Arkharow de passer la soiree chez eux.
- Et toi?." dit-il en s'adressant a Dologhow. Il s'apercut aussitot de l'indiscretion de sa demande, au "oui" sec et froid qu'il recut de ce dernier, et au regard farouche qu'il jeta sur Sonia.
" Il y a quelque chose entre eux", se dit Nicolas, et le depart de Dologhow apres le diner le confirma dans cette supposition. Il appela a lui Natacha pour la questionner:
" Je te cherchais justement, s'ecria-t-elle, en courant apres lui, je te l'avais bien dit, tu ne voulais jamais me croire? ajouta-t-elle d'un air triomphant. il s'est declare!"
Q uoique Sonia ne le preoccupat que peu a cette epoque, il eprouva cependant, a cette confidence, un certain dechirement de coeur. Dologhow etait un parti convenable, brillant meme sous quelques rapports pour l'orpheline sans dot. La vieille comtesse et le monde devaient certainement regarder un refus comme impossible. Aussi le premier sentiment de Nicolas fut-il un sentiment d'irritation, et il s'appretait a l'exhaler en railleries sur les promesses oubliees et sur le consentement de Sonia, lorsqu'avant meme qu'il eut eu le temps de formuler sa pensee, Natacha continua:
" Et figure-toi qu'elle l'a refuse, absolument refuse! Elle a dit qu'elle en aimait un autre."
" Oui, ma Sonia ne pouvait agir autrement!" se dit Nicolas.
" Maman a eu beau la supplier, elle a refuse, et je sais qu'elle ne reviendra pas sur sa decision.
- Maman l'a suppliee? demanda Nicolas d'un ton de reproche.
- Oui, et ne te fache pas, Nicolas. Je sais bien, quoique je ne sache pas comment, que tu ne l'epouseras pas. J'en suis sure.
- Allons donc, tu ne peux pas le savoir. mais il faut que je lui parle. Quelle ravissante creature que cette Sonia! ajouta-t-il en souriant.
- Je crois bien qu'elle est ravissante? Je vais te l'envoyer." Et elle se sauva, apres avoir embrasse son frere.
Q uelques secondes plus tard, Sonia entra, effrayee et confuse, comme une coupable. Nicolas s'approcha d'elle, et lui baisa la main; depuis le retour de la campagne ils ne s'etaient pas encore trouves en tete a tete.
" Sophie, lui dit-il d'abord avec timidite, mais en reprenant peu a peu de l'assurance, vous venez de refuser un parti brillant, un parti avantageux. C'est un homme de bien, il a des sentiments eleves. il est mon ami.
- Mais c'est fini, je l'ai deja refuse, dit Sonia en l'interrompant.
- Si vous le refusez a cause de moi, je crains que.
- Ne me dites pas cela Nicolas, reprit-elle en l'interrompant de nouveau, et elle l'implorait du regard.
- C'est mon devoir. Peut-etre est-ce de la suffisance, de ma part, mais je prefere vous le dire, car dans ce cas je vous dois la verite. Je vous aime, je le crois, plus que tout.
- C'est assez pour moi, dit-elle en rougissant.
- Mais j'ai ete bien souvent amoureux et je m'amouracherai encore, et pourtant je n'ai pour personne, comme pour vous, ce sentiment de confiance, d'amitie, ni d'amour. Je suis jeune: maman, vous le savez, ne desire pas ce mariage. Ainsi donc je ne puis rien vous promettre, et je vous supplie de bien poser la proposition de Dologhow, ajouta-t-il en prononcant avec effort le nom de son ami.
- Ne me parlez pas ainsi. Je ne desire rien. Je vous aime comme un frere, je vous aimerai toujours, et cela me suffit.
- Vous etes un ange, je ne suis pas digne de vous, j'ai peur de vous tromper." et Nicolas lui baisa encore une fois la main.
XII
" Les plus jolis bals de Moscou sont ceux de Ioghel", disaient les meres, en regardant leurs filles danser les nouveaux pas qu'elles venaient d'apprendre; jeunes filles et jeunes garcons etaient du meme avis, dansaient jusqu'a extinction de forces, et s'y amusaient comme des rois, et pourtant quelquefois, ils y etaient venus par pure condescendance, Les deux jolies princesses Gortchakow y avaient meme, dans le courant de l'hiver, trouve des promis, ce qui en avait encore augmente la renommee. Leur grand charme etait l'absence de maitre et de maitresse de maison. On n'y voyait que le bon Ioghel voltigeant, leger comme le duvet, saluant, selon toutes les regles de son art, ses invites, auxquels il donnait des lecons au cachet, et tous, y compris les fillettes de treize a quatorze ans, qui y montraient leur premiere robe longue, n'avaient qu'une pensee, danser et s'amuser a qui mieux mieux. Toutes, sauf de rares exceptions, etaient ou paraissaient jolies; leurs yeux petillaient, et leurs sourires rayonnaient a l'envi. Les meilleures eleves, parmi lesquelles Natacha se distinguait par sa grace, y dansaient parfois le pas du chale; mais ce jour-la la preference etait aux "anglaises", "aux ecossaises" et a la mazurka, qui commencait a etre a la mode. La salle choisie par Ioghel etait une des grandes salles de l'hotel Besoukhow et, au dire de chacun, la soiree etait admirablement reussie. Les jolies figures se comptaient par douzaines, et les demoiselles Rostow, heureuses et radieuses encore plus que de coutume, etaient les reines du bal. Sonia, fiere de la declaration de Dologhow, fiere de son refus et de son explication avec Nicolas, valsait de joie autour de sa chambre, et, dans le bonheur exuberant qui la transfigurait et l'illuminait, donnait a peine le temps a sa femme de chambre de natter ses beaux cheveux.
N atacha, non moins fiere, et fiere surtout de la robe longue qu'elle mettait pour la premiere fois a un vrai bal, portait, comme Sonia, de la mousseline blanche avec des rubans roses.
A peine entree dans la salle, elle fut prise d'une telle exaltation, que tout danseur sur qui son regard s'arretait une seconde, lui inspirait aussitot la passion la plus violente.
" Sonia, Sonia, quel bonheur, comme c'est joli!"
N icolas et Denissow passaient en revue les danseuses, d'un air protecteur et affectueux:
" Elle est charmante, dit Denissow en grasseyant.
- Qui, qui cela?
- La comtesse Natacha, repondit Denissow. Et comme elle danse. quelle grace!
- Mais de qui parles-tu?
- Mais, de ta soeur!" repondit Denissow impatiente.
R ostow sourit.
" Mon cher comte, vous etes un de mes meilleurs eleves, il faut que vous dansiez, lui dit le petit Ioghel. Voyez comme il y a de jolies demoiselles! et il adressa la meme demande a Denissow, dont il avait ete aussi le professeur.
- Non, mon cher, je "ferrai tapisserrie". Vous avez donc oublie combien j'ai peu profite de vos lecons?.
- Mais bien au contraire! s'empressa de lui dire Ioghel, en maniere de consolation. Vous ne faisiez pas grande attention, c'est vrai, mais vous aviez des dispositions, vous en aviez!"
L es premiers accords de la mazurka se firent entendre, et Nicolas engagea Sonia. Denissow, assis a cote des mamans et appuye sur son sabre, ne cessait de suivre des yeux la jeunesse dansante, en battant du pied la mesure, et il les faisait se pamer de rire, en leur contant gaiement toutes sortes d'histoires. Ioghel formait le premier couple avec Natacha, son orgueil et sa plus brillante eleve. Assemblant gracieusement ses petits pieds chausses d'escarpins, il s'elanca en glissant sur le parquet et en entrainant a sa suite Natacha, qui, malgre sa timidite, executait ses pas avec le plus grand soin. Denissow ne la quittait pas du regard, et sa figure disait clairement que s'il ne dansait pas, c'est qu'il n'en avait pas envie, mais qu'au besoin il aurait pu s'en acquitter a son honneur. Au milieu de la figure, il arreta Rostow qui passait devant lui:
" Ce n'est pas ca du tout, dit-il; est-ce que ca ressemble a la mazurka? Et pourtant, elle danse bien!"
D enissow s'etait acquis en Pologne une brillante reputation de danseur de mazurka. Aussi Nicolas, courant a Natacha:
" Va, lui dit-il, choisir Denissow, en voila un qui danse a merveille!"
Q uand vint son tour, elle se leva, traversa toute seule la salle de ses petits pieds legers, jusqu'a l'endroit ou etait Denissow, et remarqua que chacun l'observait, en se demandant ce qu'elle allait faire. Nicolas vit qu'ils se disputaient, et que Denissow refusait avec un joyeux sourire:
" Je vous en prie, Vassili Dmitritch, venez, je vous en prie.
- Mais non, comtesse, vrai, ne m'y forcez point.
- Voyons, Vasia, dit Nicolas, en arrivant au secours de sa soeur.
- . Ne dirait-on pas qu'il fait des mamours a son minet?
- Je chanterai pour vous toute une soiree, dit Natacha.
- Ah! magicienne, vous faites de moi tout ce que vous voulez," repliqua Denissow, en decrochant son ceinturon. Franchissant la barricade de chaises, saisissant d'une main ferme celle de sa partenaire, redressant cranement la tete, et rejetant un pied en arriere, il se mit en position et attendit la mesure. Soit qu'il fut a cheval, ou qu'il dansat la mazurka, la petitesse de sa taille passait inapercue, et il y deployait tous ses avantages. A la premiere note, jetant un regard triomphant et satisfait a sa dame, il frappa du talon, et bondissant avec l'elasticite d'une balle, il s'elanca dans le cercle, en l'entrainant avec lui. Il en parcourut d'abord la moitie sur un pied presque sans toucher terre, et en allant tout droit aux chaises, qu'il semblait ne pas apercevoir; puis tout a coup, faisant resonner ses eperons, glissant sur ses pieds, arrete une seconde sur ses talons et choquant de nouveau ses eperons sans bouger de place, tournant rapidement sur lui-meme et donnant son coup de talon du pied gauche, il repartait pour l'autre bout de la salle. Natacha devinait chacun de ses mouvements sans s'en rendre compte, et les suivait en s'y abandonnant sans resistance. Tantot, la tenant de la main droite ou de la main gauche, il pirouettait avec elle; tantot, tombant sur un genou, il la faisait tourner autour de lui, puis, se relevant, il s'elancait avec une telle rapidite, qu'il semblait devoir l'entrainer au travers des mitrailles, et pliait tout a coup le genou, pour recommencer de plus belle ses gracieuses evolutions. Ramenant ensuite sa dame a sa place, et l'ayant de nouveau fait pirouetter avec une elegante desinvolture, en faisant sonner ses eperons, il termina par un profond salut, tandis que Natacha oubliait, dans son trouble, de lui faire la reverence traditionnelle. Ses yeux souriants le regardaient avec stupeur, et semblaient ne pas le reconnaitre: "Que lui arrive-t-il donc?" se dit-elle.
Q uoique Ioghel n'acceptat pas la mazurka comme une danse classique, tous etaient enthousiasmes de la facon dont Denissow l'avait dansee; on venait le choisir a chaque instant, et les vieilles gens, le suivant du coin de l'oeil, parlaient de la Pologne et du bon vieux temps. Denissow, echauffe par la mazurka, s'essuya le front, et s'assit a cote de Natacha, qu'il ne quitta plus de toute la soiree.
XIII
D eux jours apres, Rostow, qui n'avait plus revu Dologhow, ni chez ses parents, ni chez lui, recut de lui ces quelques mots:
" N'ayant plus l'intention de me presenter chez vous, par des motifs qui te sont sans doute connus, et partant bientot pour l'armee, je reunis ce soir mes amis pour leur dire adieu. Tu nous trouveras a l'hotel d'Angleterre."
E n quittant le theatre, ou il etait alle avec Denissow et les siens, Rostow s'y rendit vers dix heures et on l'introduisit aussitot dans le plus bel appartement, que Dologhow avait loue pour cette circonstance.
U ne vingtaine de personnes entouraient une table, a laquelle il etait assis et qui etait eclairee par deux bougies. Une pile d'or et d'assignats s'etalait devant lui: il taillait une banque. Nicolas ne l'avait pas rencontre depuis le refus de Sonia, et eprouvait un certain embarras a le revoir.
D es que Rostow entra, Dologhow lui jeta un regard froid et tranchant, comme s'il eut ete sur d'avance qu'il allait venir:
" Il y a longtemps que je ne t'ai vu, merci d'etre venu! Laissez-moi finir de tailler ma banque, nous allons avoir Illiouchka avec son choeur.
- Je suis pourtant alle chez toi, lui dit Rostow, en rougissant legerement.
- Choisis une carte si tu veux," ajouta Dologhow sans lui repondre.
U ne singuliere conversation, qu'ils avaient eue un certain jour ensemble, revint dans ce moment a la memoire de Nicolas: "Il n'y a qu'un imbecile pour se confier a la chance," lui avait dit son ami.
" Aurais-tu par hasard peur de jouer avec moi?" lui demanda en souriant Dologhow, qui avait devine sa pensee.
R ostow comprit, a ce sourire, que Dologhow se trouvait, comme au diner du club, dans une de ces dispositions d'esprit ou, eprouvant le besoin de sortir du train-train monotone de la vie, il se laissait volontiers entrainer a commettre une mechante action.
N icolas balbutia quelques mots et cherchait, sans y parvenir, une plaisanterie a lui repondre, lorsque l'autre, le regardant en face, articula lentement, nettement, et de facon a etre entendu de tous:
" Te rappelles-tu ce que nous disions un jour a propos du jeu: "Il n'y a qu'un imbecile pour se confier a la chance; il faut jouer a coup sur." et pourtant je veux l'essayer!. Et faisant craquer son jeu de cartes, il dit au meme moment: "La banque, Messieurs!"
E cartant l'argent qu'il avait devant lui, il se prepara a tailler. Rostow s'assit a ses cotes sans jouer.
" Ne joue pas, cela vaut mieux, lui dit Dologhow. Et Nicolas, chose etrange, sentit la necessite de prendre une carte, en placant dessus une somme insignifiante.
- Je n'ai pas d'argent, dit-il.
- Sur parole!" lui repondit Dologhow.
R ostow perdit les cinq roubles qu'il venait de mettre; il remit encore et perdit de nouveau. Dologhow passa dix fois.
" Messieurs, dit-il, veuillez placer l'argent sur les cartes; sans cela, je ne me reconnaitrai plus dans les comptes."
U n des joueurs emit l'opinion qu'on pouvait avoir confiance en lui.
" Sans doute, mais j'ai peur de m'embrouiller. de grace, mettez votre argent sur les cartes. Quant a toi, ne te gene pas, ajouta-t-il en s'adressant a Rostow, nous ferons nos comptes plus tard."
L e jeu continua, et le domestique ne cessait de verser du champagne a flots.
R ostow avait deja perdu 800 roubles. Il allait faire son reste sur une carte, lorsque le verre de champagne qu'on lui offrait arreta son mouvement, et il ne fit que sa mise habituelle de vingt roubles:
" Mais laisse donc, lui dit Dologhow, qui cependant n'avait pas l'air de l'observer, tu te referas plus vite!. C'est etrange, je fais gagner les autres, et toi, je te fais toujours perdre. c'est peut-etre parce que tu me crains?"
R ostow obeit. Ramassant par terre un sept de coeur dont le coin etait ecorne, et dont plus tard il ne se souvint que trop, il ecrivit bien lisiblement dessus le chiffre 800, avala son verre de champagne, et tout en souriant a Dologhow et en suivant avec anxiete le mouvement de ses doigts, il attendit l'apparition d'un sept! La perte ou le gain, que pouvait lui amener cette carte, avait pour lui une grande importance, car, le dimanche precedent, son pere, en lui remettant 2000 roubles, lui avait confie qu'il se trouvait dans des embarras d'argent, et l'avait prie de bien economiser cette somme jusqu'au mois de mai. Nicolas lui avait assure qu'elle lui suffirait et au dela, et il ne lui restait plus deja que 1200 roubles. Aussi, s'il venait a perdre sur ce sept de coeur, non seulement il aurait 1600 roubles a payer, mais il se verrait oblige de manquer a sa parole! "Qu'il me donne au plus vite cette carte, se disait-il, et je prends ma casquette, et je file a la maison souper avec Denissow, Natacha et Sonia, et je jure de ne plus toucher une carte de ma vie!" Tous les details de sa vie de famille, ses plaisanteries avec Petia, ses conversations avec Sonia, ses duos avec Natacha, la partie de piquet avec son pere ou sa mere, tous ces plaisirs intimes se representerent a lui avec la nettete et le charme d'un bonheur perdu et inappreciable. Il ne pouvait admettre qu'un hasard aveugle, en faisant tomber a droite ou a gauche ce sept de coeur, put le priver de ces joies reconquises, et le precipiter dans un abime de malheur indefini et inconnu. Cela ne pouvait etre, et il suivait, avec une anxiete fievreuse, le mouvement des mains rouges, velues, a larges articulations, de Dologhow, qui s'arreterent, et deposerent le paquet de cartes, pour prendre un verre et une pipe.
" Tu n'as donc pas peur de jouer avec moi? lui dit Dologhow en se renversant sur le dossier de sa chaise, comme pour raconter a ses amis quelque chose de gai:
- Oui, Messieurs, on m'a assure qu'on avait fait courir a Moscou le bruit que je trichais au jeu. S'il en est ainsi, je vous conseille d'etre sur vos gardes!
- Voyons, taille donc! lui dit Rostow.
- Oh! ces vieilles commeres de Moscou!" ajouta-t-il, en reprenant le talon.
A ce moment Rostow, reprimant avec peine une exclamation, se prit la tete a deux mains. Le sept de coeur, qui lui etait si necessaire, etait la premiere carte de la taille, et il avait perdu plus qu'il ne pouvait payer!
" Ecoute, lui dit Dologhow, ne va pas t'enfoncer!." et il continua a tailler.
XIV
U ne heure et demie plus tard, tout l'interet de la partie etait concentre sur Rostow. Au lieu des premiers 1600 roubles qu'il avait perdus, il avait devant lui, inscrite a son debit, une longue colonne de chiffres, dont le total pouvait, a ce qu'il croyait, s'elever a 15000 roubles, mais qui en realite depassait 20000. Dologhow ne racontait plus d'histoires: il suivait chaque mouvement de Rostow, et supputait le chiffre de son gain, resolu a continuer le jeu, jusqu'a ce qu'il eut atteint le chiffre de 43000 roubles. Il s'etait fixe ce chiffre dans son idee, parce qu'il formait le total de son age et de celui de Sonia. Rostow, les coudes sur la table et la tete dans ses mains, assis devant ce tapis vert barbouille de craie et de taches de vin, et sur lequel s'amoncelaient des montagnes de cartes, suivait aussi, la mort dans le coeur, le mouvement de ces doigts qui le tenaient en son pouvoir:
" Six cents roubles, as, neuf. impossible de se refaire?. Et comme on doit etre gai, la-bas, a la maison!. Valet sur le cinq. Pourquoi donc fait-il cela avec moi?" Parfois il augmentait sa mise, mais Dologhow refusait et lui indiquait un chiffre. Rostow se soumettait, et priait Dieu, comme il l'avait prie sur le champ de bataille, sur le pont d'Amstetten. Tantot, il tentait le sort, en relevant au hasard une carte dans le tas tombe sur le tapis, en se disant qu'elle ferait tourner la chance; tantot, il comptait les brandebourgs de son uniforme et placait sur une seule carte la somme representant le nombre de leurs points; tantot, il regardait d'un air effare les autres joueurs, comme pour leur demander secours, et reportant son regard sur le visage de marbre de son adversaire, il essayait de penetrer ce qui se passait en lui:
" Il sait pourtant quelle est l'importance de cette perte pour moi, et il est mon ami, et je l'aimais!. Mais ce n'est pas sa faute, puisque la chance est pour lui, et je ne suis pas coupable non plus!. Quel mal ai-je fait?. Ai-je tue ou offense quelqu'un?. Pourquoi donc cet effroyable malheur? Il n'y a qu'un moment que je me suis approche de cette table, avec le desir de gagner cent roubles, d'acheter a maman un coffret pour sa fete et de m'en retourner bien vite. J'etais heureux, libre!. Quand donc a commence pour moi ce fatal revirement?. Je suis le meme cependant, je suis a la meme place!. Non, c'est impossible!. cela ne peut durer!"
I l etait rouge, tout en nage, et faisait peine a voir, surtout a cause de ses efforts surhumains pour conserver du calme.
L a colonne des pertes s'elevait a la somme fatale de 43000 roubles, et Rostow avait deja apprete sa carte pour un paroli de 3000 roubles qu'il venait de gagner, lorsque Dologhow, ramassant son jeu, le mit de cote, fit rapidement l'addition avec la craie et en inscrivit le total en chiffres bien alignes:
" Allons souper, il en est temps! Voila les bohemiens" dit-il, et une dizaine d'hommes et de femmes, au teint cuivre, entrerent dans la chambre, en apportant avec eux le froid du dehors. Nicolas comprit que tout etait perdu.
" Quoi, c'est tout? et moi qui t'avais prepare une jolie petite carte," dit-il a Dologhow, en feignant l'indifference, et comme si l'action seule du jeu l'interessait.
" Maintenant, tout est fini, pensait-il, tout! Maintenant une balle dans la tete. c'est tout ce qui me reste a faire!"
" Voyons, encore une petite carte, reprit-il.
- Volontiers, fit Dologhow, en finissant d'additionner le total de 43021 roubles. Va pour 21 roubles! Rostow, qui avait marque 6000 sur une carte, les effaca pour ecrire 21.
- Cela m'est egal, dit-il, ce qui m'interesse, c'est de savoir si tu me donneras ce dix."
D ologhow taillait serieusement. Oh! comme Rostow le haissait en ce moment!. Le dix fut pour lui!
" Vous me devez 43000 roubles, comte, dit Dologhow, en se levant et en s'etirant. On se fatigue a la fin de rester assis.
- Moi aussi, je suis fatigue, repliqua Rostow.
- Quand pourrai-je recevoir l'argent, comte?" reprit l'autre, comme pour lui faire sentir que la plaisanterie etait deplacee.
N icolas rougit jusqu'au blanc des yeux, et l'emmenant a l'ecart:
" Je ne puis te payer tout, il faut que tu acceptes une lettre de change.
- Ecoute, lui dit Dologhow avec un sourire glacial, tu connais le proverbe: "Heureux en amour, malheureux au jeu." Ta cousine t'aime, je le sais.
" Oh! c'est epouvantable de se sentir entre les mains de cet homme!" se dit Nicolas. Il pensait au coup qu'il allait porter a son pere, a sa mere; il comprenait quel bonheur c'eut ete pour lui de n'avoir pas a faire ce terrible aveu; il sentait que Dologhow le comprenait aussi, qu'il pouvait lui epargner cette honte, ce chagrin, et que cependant il jouait avec lui comme le chat avec la souris.
" Ta cousine., reprit Dologhow.
- Ma cousine n'a rien a voir ici, dit Rostow en l'interrompant avec colere, il est inutile de prononcer son nom!
- Alors, quand puis-je recevoir?
- Demain!" repondit Rostow, et il quitta la chambre.
XV
R ien de plus facile que de dire d'un ton convenable: "A demain!" mais ce qui etait epouvantable, c'etait de rentrer, de revoir ses soeurs, son pere, sa mere, de leur dire tout, et de demander l'argent, pour ne pas manquer a la parole donnee.
P ersonne ne dormait encore. La jeunesse avait soupe en revenant du theatre, et s'etait groupee autour du piano. Lorsque Nicolas entra dans la salon, il se sentit penetre par ces effluves d'amour pleines de poesie qui regnaient dans leur maison, et qui semblaient, apres la declaration de Dologhow et le bal de Ioghel, s'etre concentrees, comme avant l'orage, sur la tete de Sonia et de Natacha. Vetues de bleu toutes les deux, et telles qu'elles avaient paru au theatre, jolies, gentilles, et s'en rendant bien compte, elles riaient et causaient aupres du piano. Vera et Schinchine jouaient aux echecs dans le salon. La comtesse, en attendant le retour de son mari et de son fils, faisait "une patience" que suivait avec attention une vieille dame, noble et pauvre, qu'ils avaient recueillie. Denissow, les yeux brillants, les cheveux ebouriffes, assis au piano, un pied rejete en arriere, tapait les touches de ses gros doigts, et plaquait des accords, en roulant les yeux et en cherchant, de sa petite voix enrouee, mais juste, un accompagnement au quatrain qu'il venait de composer en l'honneur de la Magicienne:
"Magicienne, ou prends-tu l'invincible pouvoir
D'eveiller dans mon coeur les notes endormies?
Oh, dis-le-moi, d'ou vient la flamme qui, ce soir,
Evoque dans mon coeur l'essaim des melodies?"
L a passion faisait vibrer sa voix, et il fixait ses yeux noirs sur Natacha emue, mais heureuse: "Charmant, parfait!" criait-elle, encore un couplet!" "Rien n'est change ici," se dit Nicolas. "Ah! le voila! s'ecria Natacha.
- Papa est-il a la maison? demanda-t-il.
- Comme je suis contente de te voir! reprit-elle sans lui repondre. Nous nous amusons tant. Vassili Dmitritch reste encore un jour pour me faire plaisir.
- Non, papa n'est pas encore rentre, dit Sonia.
- Nicolas, viens ici, mon ami," lui cria sa mere, de l'autre bout de chambre.
N icolas alla lui baiser la main, et s'assit en silence aupres d'elle, suivant du regard ses doigts, qui disposaient des cartes sur la table, pour faire "une patience"., et le bruit des rires et des voix arrivait de la salle jusqu'a eux.
" Bien, bien, s'ecriait Denissow, il n'y a plus a vous en defendre: chantez-moi la barcarolle, je vous en supplie!"
L a comtesse regarda son fils, qui continuait a se taire.
" Qu'as-tu? lui demanda-t-elle.
- Rien, repondit-il, comme s'il etait fatigue d'une question qu'on lui aurait adressee plusieurs fois. mon pere viendra-t-il bientot?
- Je le crois!"
" Rien n'est change ici. Ils ne savent rien! Ou me cacher!" pensait-il, et il rentra dans la salle ou Sonia, assise au piano, venait de commencer le prelude de la barcarolle. Natacha allait chanter, et Denissow fixait sur elle des regards enflammes.
N icolas se mit a marcher en long et en large:
" Voila une belle idee de la faire chanter!. Que peut-elle chanter? que trouvent-ils donc la de si gai?"
S onia plaqua un accord.
" Mon Dieu, mon Dieu! se disait-il, je suis un homme perdu. deshonore. oui, il ne me reste plus qu'a me loger une balle dans la tete. pourquoi donc chanter? S'en aller?. Bah, ils n'ont qu'a continuer, apres tout ca m'est bien egal!." et Nicolas, sombre et morose, marchait toujours, en evitant le regard des jeunes filles.
" Nicolas, qu'avez-vous?" semblait lui demander Sonia, qui avait tout d'abord remarque sa tristesse.
N atacha, avec son flair habituel, en etait egalement frappee, mais elle etait si loin de toute idee de chagrin, de douleur et de repentir, sa gaiete etait si exuberante que, comme il arrive souvent a la jeunesse, elle ne tarda pas a ne plus s'en preoccuper: "Je m'amuse trop, pensa-t-elle, pour gater mon plaisir par sympathie pour une douleur qui n'est pas la mienne. et puis je me trompe sans doute, il est probablement aussi gai que moi".
" Voyons, Sonia," dit-elle, en s'elancant vivement au milieu de la salle, ou l'acoustique lui semblait devoir etre meilleure. Relevant la tete et laissant pendre ses bras le long de son corps, comme font les danseuses, elle semblait dire, en reponse au regard passionne de Denissow: "Voila comme je suis!"
" De quoi donc peut-elle se rejouir? pensait Nicolas. Comment cela ne l'ennuie-t-il pas?"
N atacha lanca sa premiere note, sa poitrine se gonfla, et ses yeux prirent une expression profonde. Elle ne pensait a rien, ni a personne, en ce moment; sa bouche entr'ouverte en un sourire laissa echapper des sons, ces sons que le premier gosier venu peut lancer a toute heure avec les memes inflexions, et qui nous laisseront froids et indifferents mille fois, pour nous faire frissonner et pleurer d'emotion a la mille et unieme.
N atacha avait serieusement etudie son chant pendant l'hiver, a cause surtout de Denissow, que sa voix ravissait au septieme ciel. Elle ne chantait plus en enfant, et l'on ne sentait plus les efforts maladroits de l'ecoliere. Bien que d'une rare etendue, sa voix n'etait pas suffisamment travaillee, au dire des connaisseurs. Et cependant, les connaisseurs, malgre leurs critiques, s'abandonnaient a leur insu a la jouissance que leur causait cette voix, encore inhabile a prendre sa respiration a temps et a se jouer des difficultes; et longtemps apres qu'elle s'etait tue, ils ne demandaient qu'a l'entendre encore et encore. On sentait si bien s'epanouir en elle cette suave virginite dont rien jusqu'a ce moment n'avait effleure le veloute et l'inconsciente puissance, qu'on aurait cru, en y changeant la moindre chose, en alterer le charme.
" Qu'est-ce donc? pensa Nicolas, tout surpris de l'entendre chanter ainsi, et en ecarquillant les yeux. que lui est-il arrive? Comme elle chante!" Oubliant tout, il attendait avec une fievreuse impatience la note qui allait suivre, et pendant un moment il n'y eut plus pour lui au monde que la mesure a trois temps du: "Oh mio crudele affetto!". "Quelle absurde existence que la notre, pensait-il. Le malheur, l'argent, Dologhow, la haine, l'honneur. tout cela n'est rien!. voila le vrai!. Natacha, ma petite colombe!. voyons si elle va atteindre le "si"?. Elle l'a atteint; Dieu merci!". Pour renforcer le "si", il l'accompagna en tierce: "Quel bonheur! je l'ai donne aussi!" s'ecria-t-il, et la vibration de cette tierce eveilla dans son ame tout ce qu'il y avait de meilleur et de plus pur. Qu'etaient a cote de cette sensation surhumaine et divine, et sa perte au jeu, et sa parole donnee?. Folies! On pouvait tuer, voler et pourtant etre encore heureux.
XVI
I l y avait longtemps que la musique n'avait fait eprouver a Rostow de pareilles jouissances. A peine Natacha eut-elle fini sa barcarolle que le sentiment de la realite lui revint, et il gagna sa chambre sans mot dire. Un quart d'heure apres, le vieux comte revenait du club, gai et content; son fils se rendit chez lui.
" Eh bien, t'es-tu amuse?" lui demanda-t-il, en souriant d'orgueil a sa vue. Nicolas essaya en vain de dire oui. il etouffait. Son pere allumait sa pipe, sans remarquer son trouble.
" Allons, c'est inevitable!" pensa-t-il, et prenant un ton degage, qui lui fit honte a lui-meme, et comme s'il ne s'agissait que de demander une voiture a son pere pour aller faire un tour de promenade:
" Papa, lui dit-il, je suis venu pour affaires, je l'avais presque oublie: j'ai besoin d'argent!
- Vraiment, lui repondit le vieux comte qui etait tres bien dispose ce soir-la. Je savais bien que ce ne serait pas assez! T'en faut-il beaucoup?
- Oui, beaucoup, repliqua-t-il, en affectant un laisser-aller niais et indifferent. Oui, j'ai un peu perdu, pas mal, beaucoup meme, 43000 roubles!
- Comment? Avec qui?. mais c'est une plaisanterie! s'ecria le comte, dont la nuque se couvrit d'une rougeur apoplectique.
- Je me suis engage a payer demain!
- Oh! fit le pere avec un geste de desespoir, et en se laissant tomber sans force sur le canape.
- Qu'y faire! continua Nicolas, d'un ton assure et hardi. Cela arrive a tout le monde." et pendant qu'il parlait, ainsi il se traitait au fond de son coeur de miserable, de lache: sa conscience lui disait que toute sa vie ne suffirait pas a expier sa faute, et pendant qu'il assurait a son pere, d'un ton grossier, que "cela arrivait a tout le monde", il avait envie de se jeter a ses genoux, de lui baiser la main et d'implorer se pardon.
A ces mots, le vieux comte baissa les yeux et s'agita d'un air embarrasse:
" Oui, oui, dit-il. seulement je crains. il me sera difficile de trouver. A qui n'est-ce pas arrive? a qui n'est-ce pas arrive?." et jetant un coup d'oeil a son fils, il se dirigea vers la porte. Nicolas, qui s'attendait a des reproches, ne put y tenir plus longtemps:
" Papa! Papa! pardonnez-moi," s'ecria-t-il en eclatant en sanglots, alors saisissant la main de son pere et pleurant comme un enfant, il la porta vivement a ses levres.
P endant que le fils avait cette explication avec son pere, un entretien non moins grave avait lieu entre la mere et la fille: "Maman!. Maman! il me l'a faite!
- Que veux-tu dire?
- Il m'a fait sa declaration, maman!"
L a comtesse n'en croyait pas ses oreilles. Comment! Denissow avait fait une declaration a cette fillette de Natacha, qui, il y a quelques jours a peine, jouait a la poupee et prenait encore des lecons!
" Voyons, Natacha, pas de betises! lui dit avec douceur la comtesse, qui esperait lui faire avouer que ce n'etait qu'une plaisanterie.
- Comment, des betises!. Mais c'est tres serieux, dit Natacha piquee au vif. Je viens vous demander ce que je dois faire, et vous me dites que ce sont des betises!"
L a comtesse haussa les epaules.
" S'il est vrai que M.Denissow t'ait fait une declaration, tu lui diras de ma part que c'est un imbecile.
- Mais non, ce n'est pas un imbecile.
- Eh bien, alors que veux-tu? Vous avez toutes la tete tournee. Si tu en es eprise, epouse-le, et que Dieu te benisse!
- Mais non, maman, je ne suis pas eprise de lui! Je vous jure qu'il me semble que je ne le suis pas.
- Eh! bien alors, va le lui dire toi-meme.
- Ah! maman, vous vous fachez? Ne vous fachez pas, chere petite maman!. Voyons, est-ce ma faute?
- Non, mais que veux-tu, mon coeur! Veux-tu que j'aille le lui dire?
- Non, je le lui dirai moi-meme, seulement enseignez-moi comment?. Vous riez? mais si vous l'aviez vu, quand il m'a fait sa declaration. Je sais bien qu'il n'en avait pas l'intention. ca lui a echappe!
- Soit, mais il faut alors que tu lui repondes par un refus.
- Ah! non, il ne faut pas le refuser, . il me fait tant de peine!. il est si bon!
- Eh bien, alors accepte-le, car il est vraiment grand temps de te marier, ajouta la comtesse, moitie riant et moitie fachee.
- Pour cela non, maman, mais je t'assure qu'il me fait de la peine. Comment lui dire cela?
- Aussi bien tu ne lui diras rien, c'est moi qui vais lui parler, dit la comtesse, qui commencait a trouver malseant qu'on put considerer cette petite Natacha comme une grande personne.
- Non, pour rien au monde, je le dirai moi-meme, vous n'avez qu'a ecouter a la porte." et Natacha rentra en courant dans la salle, ou Denissow, assis au piano et la figure dans ses mains, etait encore a la meme place. Au bruit de ses pas, il releva la tete:
" Natacha, lui dit-il en s'approchant d'elle vivement, mon sort est entre vos mains. decidez!
- Vassili Dmitritch, vous me faites tant de peine!. vous etes si bon!. mais cela ne se peut pas. cela ne se peut pas. mais je vous jure que je vous aimerai toujours!"
D enissow s'inclina sur la main de Natacha, et il ne put reprimer quelques sanglots etouffes, en la sentant poser un baiser sur ses cheveux noirs, crepus et ebouriffes. A ce moment, le frolement de la robe de la comtesse se fit entendre:
" Vassili Dmitritch, merci pour l'honneur que vous nous faites, lui dit la comtesse d'un air emu, qui cependant lui parut severe., mais ma fille est si jeune!. et j'aurais pense que vous vous seriez adresse a moi avant de lui en parler.
- Comtesse!" lui dit Denissow, en baissant les yeux de l'air d'un coupable, et en essayant vainement de trouver quelques mots a lui repondre.
N atacha, le voyant si abattu, se mit a pleurer convulsivement.
" Comtesse, j'ai eu tort, reprit Denissow d'une voix brisee par l'emotion, mais j'adore votre fille et j'aime tant votre famille que pour vous tous je donnerais deux fois ma vie!." mais remarquant le visage serieux de la comtesse:. "Eh bien, adieu," lui dit-il, et lui baisant la main sans regarder Natacha, il quitta la salle d'un pas resolu.
N icolas passa la journee du lendemain chez Denissow, qui brulait du desir de quitter Moscou au plus tot. Ses camarades donnerent une soiree d'adieux avec accompagnement de bohemiens et de bohemiennes, et depuis il ne put jamais se souvenir comment on l'avait emballe dans son traineau, et comment il avait franchi les trois premiers relais.
A pres son depart, Rostow, auquel le vieux comte n'avait pu fournir encore la grosse somme en question, resta quinze jours de plus a Moscou sans sortir de chez lui, passant presque tout son temps dans l'appartement des jeunes filles, a couvrir de vers et de musique les pages de leurs albums.
S onia, plus tendre, plus affectueuse que jamais, semblait vouloir lui prouver par la que cette perte au jeu etait un exploit veritable, et qu'elle ne pouvait que l'en aimer davantage, tandis que de son cote Nicolas se regardait desormais comme indigne d'elle.
A yant enfin envoye les 43000 roubles a Dologhow qui lui donna un recu en regle, il partit a la fin de novembre, sans prendre conge d'aucune de ses connaissances, et alla rejoindre son regiment, qui se trouvait deja en Pologne.
CHAPITRE V
I
A pres son explication avec sa femme, Pierre s'etait mis en route pour Petersbourg. Arrive au relais de Torjok, il n'y trouva pas de chevaux, ou peut-etre le maitre de poste ne voulut-il pas lui en donner; oblige d'attendre, il s'etendit, sans se deshabiller et sans quitter ses grosses bottes fourrees, sur le grand divan place devant une table ronde, et se mit a reflechir.
" Faut-il apporter les malles et preparer un lit? Votre Excellence veut-elle du the?."
P ierre ne repondit pas: il n'avait rien vu, ni rien entendu, plonge dans les reflexions qui l'absorbaient depuis quelques heures; peu lui importait, en face des graves questions qui s'agitaient dans son esprit, d'arriver plus ou moins tard a Petersbourg et de se reposer ici ou ailleurs.
L e maitre de poste, sa femme, le domestique, la marchande d'objets brodes d'or et d'argent entraient tour a tour pour lui offrir leurs services. Pierre, sans changer de position, les regardait par-dessus ses lunettes, ne se rendant pas compte de ce qu'ils lui voulaient. Comment ces gens-la pouvaient-ils vivre tranquilles, sans avoir resolu les douloureux problemes qui n'avaient cesse de le tourmenter depuis ce duel, suivi pour lui d'une si terrible nuit d'insomnie? Dans l'isolement de son voyage, il ne pouvait s'empecher d'y revenir constamment, sans parvenir a les resoudre. C'etait comme si le principal engrenage de son existence s'etait tordu et tournait toujours sans accrocher le cran et sans pouvoir s'arreter.
L e maitre de poste rentra pour lui dire humblement que, si Son Excellence voulait bien attendre deux petites heures, il pourrait lui donner des chevaux de courrier. Il mentait evidemment et n'avait d'autre but que de ranconner le voyageur: "Ce qu'il fait est-il bien ou mal? se dit Pierre. Pour moi qui en profite, c'est bien; mais pour le voyageur qui viendra apres moi, ce sera mal. Quant a lui, il ne peut faire autrement, car il n'a pas de quoi se mettre sous la dent. Il m'a assure que l'officier l'avait battu pour cela?. Si l'officier l'a battu, c'est qu'il etait presse et que cela le retardait. Et moi j'ai tire sur Dologhow, parce que je me croyais offense. et Louis XVI a ete execute parce qu'on le regardait comme criminel. et, un an plus tard, on a execute ceux qui l'avaient condamne. Qu'est-ce qui est mal? qu'est-ce qui est bien?. Que faut-il aimer? Que faut-il hair?. Pourquoi vivre! Qu'est-ce que la vie? Qu'est-ce que la mort?. Quelle est cette force inconnue qui dirige le tout?." Il ne trouvait pas de reponse a ces questions, sauf une seule qui n'en etait pas une: "la mort! car alors ou tu sauras tout, ou tu cesseras de questionner." Mais c'etait effrayant de mourir.
L a marchande de cuirs de Torjok lui vantait d'une voix percante sa marchandise, surtout des pantoufles en peau de chevre. "J'ai des centaines de roubles dont je ne sais que faire et cette femme en pelisse dechiree me regarde timidement!. Que ferait-elle de cet argent?. Lui donnerait-il un cheveu de plus de bonheur ou de paix?. Quelque chose au monde peut-il lui epargner, a elle comme a moi, les atteintes du mal ou de la mort?. La mort, qui met un terme a tout, qui peut venir aujourd'hui ou demain, rend tout indifferent en comparaison de l'eternite!." et de nouveau il pressait l'engrenage de ses pensees, qui continuait a tourner toujours a vide au meme endroit.
S on domestique lui apporta un livre a moitie coupe, un roman par lettres de MmedeSouza; il se mit a lire le recit des malheurs et de la lutte vertueuse d'une certaine Amelie de Mansfield. "Et pourquoi a-t-elle lutte contre son seducteur, se demanda-t-il, puisqu'elle l'aimait? Il est impossible que Dieu ait fait naitre dans son ame des desirs contraires a sa volonte. Mon ex-femme n'a pas lutte et peut-etre avait-elle raison!. On n'a rien decouvert, on n'a rien invente, et nous savons seulement que nous ne savons rien. C'est la le dernier mot de la sagesse humaine."
T out, en lui et au dehors de lui, lui paraissait confus, incertain et repugnant, mais cette impression meme de repugnance lui causait une jouissance irritante.
" Puis-je prier Votre Excellence de ceder un peu de place a la personne qui me suit," dit le maitre de poste, en entrant dans la chambre avec un autre voyageur, force, comme Pierre, de s'arreter faute de chevaux. C'etait un vieillard de petite taille, ride, jaune, avec des sourcils gris qui retombaient sur ses yeux brillants, d'une couleur indecise.
P ierre retira ses jambes de dessus la table et se leva pour se coucher sur le lit que l'on venait de lui preparer; il regardait a la derobee le nouveau venu; celui-ci se laissa deshabiller, d'un air fatigue, par son domestique et resta en petite veste fourree couverte de nankin, et avec des bottes de feutre a ses pieds maigres et osseux. Il s'assit sur le canape et appuya contre le dossier sa tete un peu forte: il avait le front large, les cheveux coupes tres court. Le regard serieux, intelligent et penetrant, qu'il jeta alors sur Pierre, frappa ce dernier. Il allait lui adresser une question insignifiante, lorsqu'il remarqua que le voyageur avait deja ferme les yeux, en croisant l'une sur l'autre ses vieilles mains seches: il portait a l'un de ses doigts un anneau de plomb avec une tete, de mort et semblait, ou dormir, ou reflechir profondement. Son domestique etait, comme lui, vieux, ride et jaune, sans moustaches et sans barbe, et l'on devinait, rien qu'a voir sa peau lisse et parcheminee, que le rasoir n'y avait jamais passe. Il deballa prestement le panier aux provisions, prepara la table de the, et apporta le samovar. Lorsque tout fut pret, le voyageur ouvrit les yeux, se rapprocha de la table, versa deux verres de the, et en donna un au petit vieillard sans barbe. Pierre, embarrasse, sentit qu'il allait etre inevitablement oblige de lier conversation avec lui. Le vieux domestique rapporta son verre renverse sur la soucoupe avec le morceau de sucre a moitie grignote, et demanda a son maitre s'il n'avait besoin de rien.
" Passe-moi le livre," dit-il, et l'ayant recu, il se plongea dans sa lecture.
P ierre crut s'apercevoir que c'etait un ouvrage religieux, et continua a l'examiner, lorsqu'il le vit cesser de lire et reprendre sa premiere position. Il le considerait toujours, mais le vieux, se retournant de son cote, fixa sur lui un regard ferme et severe, qui le troubla tout en l'attirant d'une facon irresistible.
II
" J'ai l'honneur, si je ne me trompe, de parler au comte Besoukhow?" dit l'inconnu a haute voix et sans se hater.
P ierre le regarda d'un air interrogateur par-dessus ses lunettes.
" J'ai entendu parler de vous, continua son interlocuteur, du malheur qui vous est arrive!." En soulignant le mot "malheur", il semblait dire: "Vous avez beau donner a la chose le nom que vous voudrez, c'est "un malheur". "Je le regrette infiniment pour vous, monsieur."
P ierre rougit, posa ses pieds a terre et se pencha, intimide et souriant, vers le vieillard.
" Des raisons plus graves que la curiosite m'obligent a vous le rappeler," continua-t-il apres un moment de silence, sans detourner ses yeux de Besoukhow, et il se recula un peu sur le canape, l'invitant par ce mouvement a venir prendre place pres de lui.
B ien que Pierre ne fut pas dispose a la causerie, il s'y resigna et alla s'asseoir a ses cotes.
" Vous etes malheureux, monsieur; vous etes jeune, je suis vieux, et j'aurais voulu vous venir en aide dans la mesure de mes forces.
- Ah! oui, dit Pierre avec un sourire contraint: je vous suis bien reconnaissant. Venez-vous de loin, monsieur?
- Si, pour une raison ou pour une autre, ma conversation vous etait desagreable, dites-le-moi." Et tout a coup sa voix devint tendre et paternelle.
" Oh! non, bien au contraire, je suis tres heureux de faire votre connaissance." Et les yeux de Pierre, attires par la bague, y apercurent la tete de mort, signe habituel de la franc-maconnerie.
" Permettez-moi de vous demander si vous etes franc-macon?
- Oui, monsieur, j'appartiens a cet ordre. En mon nom et au sien, je vous tends une main fraternelle.
- Je crains, dit Pierre, en hesitant entre la sympathie que lui inspirait ce vieillard et les plaisanteries dont les francs-macons etaient ordinairement l'objet, je crains de ne point vous comprendre; je crains que ma maniere de voir sur la Creation en general ne soit en complet desaccord avec la votre.
- Je connais votre maniere de voir. Vous croyez, et la majorite des hommes le pense comme vous, qu'elle est le produit du travail de votre intelligence? Non, monsieur. Elle est le fruit de l'orgueil, de la paresse et de l'ignorance!. Vous nourrissez une triste erreur, et c'est pour la combattre que j'ai engage cette conversation.
- Pourquoi ne supposerais-je pas que l'erreur est de votre cote?
- Je n'oserais pas dire que je connais la verite, repliqua le franc-macon, qui etonnait Pierre de plus en plus par la precision et la fermete de ses paroles. Personne ne parvient seul jusqu'a la verite; c'est seulement pierre par pierre, avec le concours des milliers de generations qui se sont succede depuis Adam jusqu'a nous, que s'eleve l'edifice destine a devenir un jour le temple digne du Grand Dieu.
- Je dois vous avouer que je ne crois point en Dieu," dit Pierre avec effort, mais il sentait l'obligation de ne rien cacher de sa pensee.
L e franc-macon le regarda d'un oeil profond et avec le sourire d'un bon riche, dont les millions vont rendre heureux le pauvre qui lui confie sa misere:
" Mais vous ne le connaissez pas, monsieur, vous ne pouvez pas le connaitre, et vous etes malheureux, parce que vous ne le connaissez pas.
- Oui, oui, je le sais bien, je suis malheureux, mais qu'y puis-je faire?
- Vous ne le connaissez pas. Il est ici, il est en moi, il est dans mes paroles, poursuivit le franc-macon d'une voix severe, il est en toi jusque dans cette negation blasphematoire que tu viens de prononcer!"
I l se tut et soupira, en s'efforcant de reprendre son calme.
" S'il n'existait pas, reprit-il a demi-voix, nous n'en causerions pas. De qui as-tu parle? Qui as-tu renie? s'ecria-t-il tout a coup avec une exaltation fievreuse et une puissance dominatrice. Qui donc l'aurait invente, s'il n'existait pas? D'ou t'est venue, a toi et au monde entier, l'idee d'un etre incomprehensible, tout-puissant, et eternel dans tous ses attributs?. Il existe! reprit-il apres un long silence, que Pierre se garda d'interrompre. Mais le comprendre est impossible!." et il feuilletait d'une main nerveuse et agitee les pages de son livre. "Si tu doutais de l'existence d'un homme, je t'aurais mene a cet homme, je te l'aurais montre; mais comment puis-je, moi humble mortel, prouver sa toute-puissance, son eternite, sa misericorde infinie a celui qui est aveugle, ou qui ferme les yeux expres pour ne pas le voir, le comprendre, et qui ignore volontairement la corruption et l'indignite de sa propre personne? Qui es-tu, toi? Tu te crois sans doute un sage, pour avoir prononce ce blaspheme, ajouta-t-il avec un sourire de mepris, et tu es aussi insense, aussi ignorant qu'un enfant qui joue avec le mouvement artistement combine d'une montre. Il n'en comprend pas le but et ne croit pas a celui qui l'a fait. Le connaitre est difficile. Nous y travaillons depuis des siecles, depuis Adam jusqu'a nos jours, et toujours l'infini nous en separe!. La eclatent notre faiblesse et sa grandeur!"
P ierre l'ecoutait avec emotion sans l'interrompre; ses yeux brillaient, et il croyait de tout son coeur aux paroles de cet etranger. Se sentait-il vaincu par ses arguments, ou bien subissait-il, comme les enfants, l'influence de sa voix emue, de sa conviction, de sa sincerite, de ce calme, de cette fermete, de cette conscience de sa destinee, qui percait dans tout son etre et qui le frappait, surtout par contraste avec son atonie morale et son manque absolu d'espoir? De toute son ame, il desirait avoir la foi et il eprouvait un sentiment presque beat de calme, de regeneration et de retour a la vie.
" Ce n'est pas l'esprit qui comprend Dieu, c'est la vie qui le fait comprendre!"
P ierre, craignant de trouver dans le raisonnement de son interlocuteur un cote faible ou obscur qui aurait ebranle sa confiance naissante, l'interrompit en lui disant:
" Pourquoi donc l'intelligence humaine ne peut-elle pas s'elever jusqu'a cette connaissance dont vous parlez?
- La sagesse supreme et la verite, repondit le franc-macon avec son sourire doux et paternel, peuvent se comparer a une rosee celeste, dont nous voudrions nous penetrer. Puis-je alors, moi vase impur, me penetrer de cette rosee et me faire juge de son essence? Une purification interieure peut seule me rendre apte a la recevoir dans une certaine mesure.
- Oui, oui, c'est cela, dit Pierre avec une joyeuse expansion.
- La sagesse supreme a d'autres bases que l'intelligence et les sciences humaines, telles que l'histoire, la physique et la chimie, qui s'ecroulent au moindre souffle. La sagesse supreme est Une; elle n'a qu'une science, la science universelle, la science qui explique la Creation et la place que l'homme y occupe. Pour la comprendre, il faut se purifier et regenerer son moi; il faut donc, avant de savoir, croire et se perfectionner. La lumiere divine, qui brille au fond de nos ames, s'appelle la conscience. Que ta vue spirituelle se reporte sur ton etre interieur, et demande-toi si tu es content de toi-meme, et a quel resultat tu es arrive, n'ayant pour guide que ton intelligence! Vous etes jeune, vous etes riche, vous etes intelligent, qu'avez-vous fait de tous ces dons, dont vous avez ete comble? etes-vous content de vous-meme et de votre existence?
- Non, je l'ai en horreur!
- Si tu l'as en horreur, change-la, purifie-toi, et, a mesure que tu te transformeras, tu apprendras a connaitre la sagesse! Comment l'avez-vous passee cette existence? En orgies, en debauches, en depravations, recevant tout de la societe et ne lui donnant rien. Comment avez-vous employe la fortune que vous avez recue? Qu'avez-vous fait pour votre prochain? Avez-vous pense a vos dizaines de milliers de serfs? Leur etes-vous venu en aide moralement ou physiquement? Non, n'est-ce pas? Vous avez profite de leur labeur pour mener une existence corrompue! Voila ce que vous avez fait. Avez-vous cherche a vous employer utilement pour votre prochain? Non. Vous avez passe votre vie dans l'oisivete. Puis, vous vous etes marie: vous avez accepte la responsabilite de servir de guide a une jeune femme. Qu'avez-vous fait alors? Au lieu de l'aider a trouver le chemin de la verite, vous l'avez jetee dans l'abime du mensonge et du malheur. Un homme vous a offense, vous l'avez tue, et vous dites que vous ne connaissez pas Dieu, et que vous avez votre existence en horreur! Comment en serait-il autrement?"
A pres ces paroles, le franc-macon, que la vehemence de son discours avait visiblement fatigue, s'appuya contre le dossier du canape et ferma les yeux, presque inanime. Ses levres re-muaient sans laisser echapper aucun son. Pierre l'examinait, son coeur debordait, mais il n'osait rompre le silence.
L e franc-macon eut une petite toux de vieillard, il appela son domestique.
" Les chevaux? demanda-t-il.
- On vient d'en amener. Vous ne vous reposerez pas un peu?
- Non, fais atteler."
" Partira-t-il vraiment sans m'avoir initie a sa pensee et sans m'avoir mis dans la bonne voie? se disait Pierre, qui s'etait leve, et marchait dans la chambre, la tete baissee. Oui, j'ai mene une vie meprisable, mais je ne l'aimais pas, je n'en voulais pas!. Et cet homme connait la verite et il peut me l'enseigner!"
L e voyageur, ayant acheve d'arranger ses paquets, se tourna vers lui et lui dit d'un ton indifferent et poli:
" De quel cote vous dirigez-vous, monsieur?
- Je vais a Petersbourg, repondit Pierre avec une certaine hesitation, et je vous remercie! Je suis tout a fait de votre avis: ne pensez pas que je sois aussi mauvais. J'aurais sincerement desire etre tel que vous auriez voulu me voir, mais je n'ai jamais ete secouru par personne!. Je me reconnais coupable!. Aidez-moi, enseignez-moi, et peut-etre qu'un jour." Un sanglot lui coupa la parole.
L e franc-macon garda longtemps le silence; il reflechissait: "Dieu seul peut vous venir en aide, mais le secours que notre ordre est en mesure de vous donner vous sera accorde. Puisque vous allez a Petersbourg, remettez ceci au comte Villarsky (il tira un portefeuille, et, sur une grande feuille pliee en quatre, il ecrivit quelques mots). Maintenant, encore un conseil: consacrez les premiers temps de votre sejour a l'isolement et a l'etude de vous-meme. Ne reprenez pas votre ancienne existence. Bon voyage, monsieur, ajouta-t-il en voyant entrer son domestique, et bonne chance!"
L e voyageur s'appelait Ossip Alexeievitch Basdeiew, comme Pierre le vit dans le livre du maitre de poste. Basdeiew etait un franc-macon et un martiniste tres connu du temps de Novikow. Longtemps apres son depart, Pierre continua a marcher sans penser a se coucher, sans penser meme a partir, se reportant a son passe corrompu, et se representant, avec cette exaltation de l'homme qui veut se regenerer, cet avenir de vertu irreprochable, qui lui paraissait si facile a realiser. Il lui semblait qu'il ne s'etait perverti que parce qu'il avait oublie, a son insu, tout ce qu'il y avait de douceur dans le bien. Ses doutes s'etaient dissipes: il croyait fermement a l'union fraternelle de tous les hommes, n'ayant d'autre but que s'entr'aider sur le chemin de la vertu. C'est ainsi qu'il comprenait l'ordre et les principes de la franc-maconnerie.
III
A rrive chez lui, Pierre ne fit part a personne de son retour. Il s'enferma et passa ses journees a lire Thomas A. Kempis, qui lui avait ete remis, il ne savait par qui, et il n'y voyait qu'une chose, la possibilite, jusque-la inconnue pour lui, d'atteindre a la perfection, et de croire a cet amour fraternel et actif entre les hommes, que lui avait depeint Basdeiew. Une semaine apres son arrivee, le jeune comte polonais Villarsky, qu'il ne connaissait que fort peu, entra chez lui un soir, avec cet air solennel et officiel qu'avait eu le temoin de Dologhow. Il referma la porte, et s'etant bien assure qu'il n'y avait personne dans la chambre:
" Je suis venu chez vous, lui dit-il, pour vous faire une proposition. Une personne, tres haut placee dans notre confrerie, a fait des demarches pour que vous y soyez admis avant le terme et m'a propose d'etre votre parrain. Accomplir la volonte de cette personne est pour moi un devoir sacre. Desirez-vous entrer, sous ma garantie, dans la confrerie des francs-macons?"
L e ton froid et severe de cet homme, qu'il n'avait vu qu'au bal, coquetant, avec un aimable sourire sur les levres, dans la societe des femmes les plus brillantes, frappa Pierre.
" Oui, je le desire," repondit-il.
V illarsky inclina la tete:
" Encore une question, comte, a laquelle je vous prie de repondre, non comme un membre futur de notre societe, mais en galant homme et en toute sincerite: avez-vous renie vos opinions passees? Croyez-vous en Dieu?"
P ierre reflechit:
" Oui, repondit-il, je crois en Dieu!
- Dans ce cas." Pierre l'interrompit encore: "Oui, je crois en Dieu!
- Partons alors, ma voiture est a vos ordres."
V illarsky se tut pendant le trajet. A une question de Pierre, qui lui demandait ce qu'il avait a faire et a repondre, il se borna a lui dire que des freres, plus dignes que lui, l'eprouveraient, et qu'il n'avait qu'a dire la verite.
E ntres sous la porte cochere d'une grande maison ou se trouvait la loge, ils monterent un escalier obscur et arriverent a une antichambre eclairee; ils s'y debarrasserent de leurs pelisses pour passer dans une piece voisine. Un homme, etrangement habille, parut sur le seuil de la porte. Villarsky s'avanca, lui dit quelques mots a l'oreille, en francais, et, ouvrant ensuite une petite armoire qui contenait des habillements que Pierre voyait pour la premiere fois, il en tira un mouchoir, lui banda les yeux, et, comme il le lui nouait derriere la tete, quelques cheveux se trouverent pris dans le noeud. L'attirant a lui, il l'embrassa, le prit par la main et l'emmena. Le gros Pierre, mal a l'aise sous ce bandeau qui le tiraillait, les bras ballants, souriant d'un air timide, suivit Villarsky d'un pas mal assure.
" Quoi qu'il vous arrive, dit ce dernier en s'arretant, supportez-le avec courage, si vous etes decide a etre des notres. (Pierre fit un signe affirmatif.) Quand vous entendrez frapper a la porte, vous oterez votre bandeau. Courage et espoir!." et il sortit en lui serrant la main.
R este seul, Pierre se redressa et porta involontairement la main au bandeau pour l'enlever, mais il l'abaissa aussitot. Les cinq minutes qui s'ecoulerent lui parurent une heure; ses jambes se derobaient sous lui, ses mains s'engourdissaient; il se sentait fatigue et eprouvait les sensations les plus diverses: il avait peur de ce qui l'attendait et peur de manquer de courage; sa curiosite etait eveillee, mais ce qui le rassurait, c'etait la certitude d'entrer enfin dans la voie de la regeneration et de faire le premier pas dans cette existence active et vertueuse, a laquelle il n'avait cesse de rever depuis sa rencontre avec le voyageur. Des coups violents se firent entendre. Pierre ota son bandeau et regarda. La chambre etait obscure; une petite lampe, repandant une faible lumiere, qui sortait d'un objet blanc place sur une table couverte de noir, a cote d'un livre ouvert, brulait dans un coin. Ce livre etait l'Evangile, cet objet blanc etait un crane avec ses dents et ses cavites. Tout en lisant le premier verset de l'evangile de saint Jean: "Au commencement, etait le Verbe et le Verbe etait en Dieu," il fit le tour de la table et apercut un cercueil plein d'ossements: il n'en fut pas surpris, il s'attendait a des choses extraordinaires. Le crane, le cercueil, l'Evangile ne suffisant pas a son imagination excitee, il en demandait davantage et regardait autour de lui, en repetant ces mots: "Dieu, mort, amitie fraternelle." paroles vagues, qui symbolisaient pour lui une vie toute nouvelle. La porte s'ouvrit, et un homme de petite taille entra; la brusque transition de la lumiere aux demi-tenebres de cette chambre le fit s'arreter un instant, et il avanca avec prudence vers la table, sur laquelle il posa ses mains gantees.
C e petit homme portait un tablier de cuir blanc, qui descendait de sa poitrine jusque sur ses pieds, et sur lequel s'etalaient, autour de son cou, une sorte de collier et une haute fraise entourant sa figure allongee par le bas.
" Pourquoi etes-vous venu ici? demanda le nouveau venu, en se tournant du cote de Pierre. Pourquoi vous, incredule a la verite, aveugle a la lumiere, pourquoi etes-vous venu ici, et que voulez-vous de nous? Est-ce la sagesse, la vertu et le progres que vous cherchez?"
A u moment ou la porte s'etait ouverte, Pierre avait eprouve la meme terreur religieuse qu'il ressentait clans son enfance pendant la confession, lorsqu'il se trouvait tete-a-tete avec un homme qui, dans les conditions habituelles de la vie, lui aurait ete completement etranger, et qui devenait son proche, de par le sentiment de la fraternite humaine Pierre, emu, s'approcha du second Expert (ainsi s'appelait dans l'ordre maconnique le frere charge de preparer le recipiendaire qui demandait l'initiation), et il reconnut un de ses amis, nomme Smolianinow. Cela lui fut desagreable; il aurait prefere ne voir dans le nouveau venu qu'un frere, qu'un instructeur bienveillant et inconnu. Il fut si longtemps sans repondre que l'Expert renouvela sa question.
" Oui; je. je. veux me regenerer.
- C'est bien," dit Smolianinow, et il continua: "Avez-vous une idee des moyens qui sont a notre disposition pour vous aider a atteindre votre but?
- Je. j'espere. etre guide. secouru., repondit Pierre d'une voix tremblante qui l'empechait de s'exprimer nettement.
- Comment comprenez-vous la franc-maconnerie?
- Je pense que la franc-maconnerie est la fraternite et l'egalite parmi les hommes avec un but vertueux.
- C'est bien, dit l'Expert satisfait de sa reponse. Avez-vous cherche le moyen d'y arriver par la religion?
- Non, l'ayant jugee contraire a la verite, dit-il si bas que l'Expert eut peine a entendre sa reponse et la lui fit repeter; j'etais un athee, reprit-il.
- Vous cherchez la verite pour vous soumettre aux lois de la vie; par consequent, vous cherchez la sagesse et la vertu?
- Oui."
L 'Expert croisa ses mains gantees sur sa poitrine et poursuivit:
" Mon devoir est de vous initier au but principal de notre ordre; s'il est conforme a celui que vous desirez atteindre, vous en deviendrez un membre utile. La base sur laquelle il repose et de laquelle aucune force humaine ne peut le renverser, c'est la conservation et la transmission a la posterite de mysteres importants qui sont parvenus jusqu'a nous a travers les siecles les plus recules, a partir meme du premier homme, et d'ou depend le sort de l'humanite; mais personne ne peut les connaitre et en profiter, avant de s'etre prepare, par une longue et constante purification, a en penetrer le sens. Notre second but est de soutenir nos freres, de les aider a ameliorer leur coeur, a se purifier, a s'instruire avec les moyens decouverts par les sages et legues par la tradition et a se preparer a se rendre dignes de cette initiation. En epurant et en corrigeant nos freres, nous nous employons a epurer et a corriger l'humanite tout entiere, en les lui offrant comme exemples d'honnetete et de vertu, et en employant toutes nos forces a lutter contre le mal qui regne dans le monde. Reflechissez a ce que je viens de vous dire!." et il quitta la chambre.
" Lutter contre le mal qui regne dans le monde!." se dit Pierre, et il vit se derouler a ses yeux cette sphere d'action si nouvelle pour lui. Il se voyait exhortant des hommes egares, comme il l'etait lui-meme deux semaines auparavant, des hommes corrompus et malheureux, qu'il aidait en parole et en action, des oppresseurs auxquels il arrachait leurs victimes. Des trois buts enumeres par l'Expert, le dernier - la regeneration du genre humain - etait celui qui le seduisait le plus; les mysteres importants ne faisaient qu'eveiller sa curiosite et ne lui paraissaient pas essentiels. Le second, la purification de soi-meme, l'interessait peu, car il eprouvait deja la jouissance intime de se sentir completement corrige de ses vices passes et tout pret pour le bien.
U ne demi-heure apres, l'Expert rentra pour initier le recipiendaire aux sept vertus dont les sept marches du temple de Salomon sont le symbole, et que chaque franc-macon devait s'appliquer a developper en soi. Les sept vertus etaient: 1d la discretion, ne pas trahir les secrets de l'ordre; 2d l'obeissance aux superieurs de l'ordre; 3d les bonnes moeurs; 4d l'amour de l'humanite; 5d le courage; 6d la generosite; 7d l'amour de la mort.
" Pour vous conformer au septieme article, pensez souvent a la mort, afin que pour vous elle perde ses terreurs, elle cesse d'etre l'ennemie, et qu'elle devienne au contraire l'amie qui delivre de cette vie de miseres l'ame accablee par les travaux de la vertu, pour la conduire dans le lieu des recompenses et de la paix."
" Oui, ce doit etre ainsi, se dit Pierre, quand il fut de nouveau laisse a ses reflexions solitaires; mais je suis si faible, que j'aime encore mon existence, dont je saisis peu a peu et a present seulement le veritable but." Quant aux cinq autres vertus, qu'il comptait sur ses doigts, il les sentait en lui: le courage, la generosite, les bonnes moeurs, l'amour de l'humanite, et surtout l'obeissance, qui ne lui paraissait pas une vertu, mais un allegement et un bonheur, car rien ne pouvait lui etre plus doux que de se decharger de sa volonte et de se soumettre a celle des guides qui connaissaient la verite.
L 'Expert reparut pour la troisieme fois, et lui demanda si sa decision etait inebranlable et s'il se soumettrait a tout ce qui serait exige de lui:
" Je suis pret a tout, repondit Pierre.
- Je dois encore vous declarer que notre ordre ne se borne pas aux paroles pour repandre ses verites, mais qu'il emploie d'autres moyens, plus forts peut-etre que la parole, sur celui qui cherche la sagesse et la vertu. Le decor de cette "chambre des reflexions" doit, si votre coeur est sincere, vous en dire plus que des discours, et vous aurez maintes fois l'occasion, en avancant plus loin, de voir de semblables symboles. Notre ordre, comme les societes de l'antiquite, repand son enseignement au moyen d'hieroglyphes, qui sont la designation d'une chose abstraite et qui contiennent en eux les proprietes memes de l'objet qu'ils symbolisent."
P ierre savait parfaitement ce qu'etait un hieroglyphe, mais pressentant l'approche des epreuves, il ecoutait en silence.
" Si vous etes definitivement decide, je vais proceder a l'initiation: en temoignage de votre generosite, vous allez me remettre tout ce que vous avez de precieux.
- Mais je n'ai rien sur moi, dit Pierre, qui croyait qu'on lui demandait tout ce qu'il possedait.
- Ce que vous avez sur vous: montre, argent, bagues."
P ierre tira a la hate sa montre, sa bourse, et eut beaucoup de peine a retirer sa bague de mariage, qui serrait son gros doigt.
" En signe d'obeissance, je vous prie de vous deshabiller."
P ierre ota son frac, son gilet, sa botte gauche; le franc-macon lui ouvrit sa chemise du cote gauche de la poitrine, et releva son pantalon, egalement du cote gauche, plus haut que le genou. Pierre se disposait a repeter la meme ceremonie du cote droit, pour en epargner la peine a l'Expert, lorsque celui-ci l'arreta et lui tendit une pantoufle pour mettre a son pied gauche. Honteux, confus, embarrasse comme un enfant de sa maladresse, il attendait, les bras pendants, les pieds ecartes, les instructions qui devaient suivre:
" Enfin, en signe de sincerite, faites-moi l'aveu de votre principal defaut?
- Mon defaut principal? Mais j'en ai tant!
- Le defaut qui vous entrainait le plus souvent a hesiter sur le chemin de la vertu?"
P ierre cherchait:
" Est-ce le vin, la gourmandise, l'oisivete, la paresse, la colere, la haine, les femmes?" Il les repassait tous, sans savoir auquel accorder la preference.
" Les femmes!" dit-il d'une voix a peine distincte.
L e frere ne repondit pas, et resta quelque temps silencieux; puis, s'approchant de la table, il y prit le bandeau et l'attacha sur les yeux de Pierre:
" Pour la derniere fois, je vous conjure de rentrer en vous-meme; mettez un frein a vos passions, cherchez le bonheur, non pas en elles, mais dans votre coeur, car la source est en nous."
E t Pierre sentait deja poindre en lui cette source vivifiante, qui remplissait son ame de joie et d'attendrissement.
IV
S on parrain Villarsky, qu'il reconnut a la voix, reparut. A ses questions reiterees sur la fermete de sa decision, il repondit:
" Oui, oui, je consens!." et, la figure rayonnante, il suivit son conducteur en avancant sa large et forte poitrine, entierement decouverte, sur laquelle Villarsky tenait un glaive nu, et en marchant a pas inegaux et timides, le pied gauche chausse de la pantoufle maconnique. Ils traverserent ainsi des corridors, tournant tantot a droite, tantot a gauche, et arriverent enfin aux portes de la loge. Villarsky toussa; on repondit par le bruit du maillet, et la porte s'ouvrit devant eux. Une voix de basse lui demanda (ses yeux etant toujours bandes) qui il etait, d'ou il venait et ou il etait ne; puis on l'emmena plus loin, en lui parlant tout le temps, par allegories, des difficultes de son voyage, de l'amitie sainte, du grand Architecte de l'Univers et du courage necessaire dans les dangers et les travaux. Il remarqua qu'on lui donnait differentes appellations, telles que "Celui qui cherche", "Celui qui souffre", "Celui qui demande", et a chacune d'elles les glaives et les maillots resonnaient, d'une maniere differente. Pendant qu'on le menait ainsi, il y eut un moment de confusion parmi ses guides; il les entendit se disputer a voix basse, et l'un d'eux insistait pour qu'on le fit passer sur un certain tapis. On posa ensuite sa main droite sur un objet qu'il ne pouvait voir, et de sa main gauche on lui fit appliquer du meme cote un compas sur le sein, en l'obligeant a repeter, apres un autre, le serment d'obeissance aux lois de l'ordre. Puis on eteignit les bougies, on alluma de l'esprit-de-vin, ainsi que Pierre le devina a l'odeur, et on lui annonca qu'on allait lui donner la petite lumiere. On lui enleva le bandeau, et il apercut devant lui, comme dans un reve, faiblement eclaires par la flamme bleuatre, quelques hommes, portant un tablier pareil a celui de son compagnon, debout devant lui et dirigeant sur sa poitrine des glaives tires de leurs fourreaux. L'un d'eux avait une chemise ensanglantee. Pierre a cette vue se pencha en avant, comme s'il desirait etre transperce, mais les glaives se releverent, et on lui remit le bandeau: "Maintenant on va te donner la grande lumiere," dit une voix. On ralluma les bougies, on lui ota le bandeau, et un choeur de plus de dix voix entonna: Sic transit gloria mundi!
A pres s'etre remis de sa premiere impression, Pierre vit autour d'une grande table, couverte de noir, douze freres, habilles comme les precedents; il en connaissait quelques-uns pour les avoir rencontres dans le monde. Celui qui presidait etait un jeune homme inconnu, portant au cou une croix differente de celle des autres; a sa droite, l'abbe italien que nous avons vu a la soiree de MlleScherer; un haut dignitaire de Petersbourg, et un Suisse, qui avait ete gouverneur chez les Kouraguine, en faisaient partie. Tous ecoutaient dans un silence solennel le Venerable, qui tenait en main le maillet. Sur la paroi du mur brillait une etoile flamboyante; l'un des bouts de la table etait couvert d'un petit tapis representant divers attributs, et a l'autre bout s'elevait une sorte d'autel sur lequel etaient l'Evangile et un crane. Autour de la table etaient places sept grands chandeliers, comme ceux qu'on voit dans les eglises. Pierre fut conduit par deux freres devant l'autel. On lui placa les pieds en equerre, et on lui intima l'ordre de s'etendre tout de son long, comme s'il deposait sa personne au pied du temple.
" Qu'on lui donne la truelle! dit un des freres.
- C'est inutile!" repliqua un autre.
P ierre, ahuri, regarda autour de lui de ses yeux de myope et se demanda avec une certaine hesitation ou il etait, si l'on ne se moquait pas de lui, et si plus tard il n'aurait pas honte de ce souvenir; mais son doute ne tarda pas a se dissiper devant les figures serieuses de ceux qui l'entouraient. Il se dit qu'il ne pouvait plus reculer, et se penetrant de nouveau d'un esprit de soumission, humble et attendri, il se jeta par terre devant les portes du temple. Au bout de quelques instants, on lui ordonna de se lever, on lui passa un tablier de cuir blanc, pareil a ceux des autres freres, et on lui remit une truelle et trois paires de gants. Le Venerable lui expliqua alors qu'il devait garder immaculee la blancheur de ce tablier, representant la force et la purete; la truelle etait pour lui servir a deraciner de son coeur les vices et a ramener au bien avec charite le coeur du prochain; il devait conserver la premiere paire de gants sans en connaitre la signification et porter la seconde dans leurs reunions; la troisieme etait pour une main de femme: "Elle est destinee, cher frere, a etre offerte par vous a la Clandestine, que vous respecterez par-dessus toutes les autres. Ce don sera un gage pour elle de la purete de votre coeur; veillez seulement, cher frere, a ce qu'ils ne gantent pas des mains indignes." Au moment ou le Venerable prononca ces paroles, Pierre crut remarquer qu'il se troublait, et lui-meme, regardant autour de lui d'un air inquiet, rougit jusqu'aux larmes, comme rougissent les enfants.
I l s'ensuivit un silence contraint que rompit a l'instant un des freres. Ce frere amena Pierre devant le tapis et lui lut dans un cahier l'explication des differents symboles qui y etaient figures: le soleil, la lune, le maillet, le plomb, la truelle, le cube de pierre de taille, la colonne, les trois fenetres, etc. On lui indiqua ensuite sa place, on lui expliqua les signes maconniques, on lui donna le mot de passe, et on lui permit enfin de s'asseoir. Le Venerable fit la lecture des statuts. Elle fut tres longue, et les sentiments dont Pierre etait agite l'empecherent de l'ecouter avec suite: il ne se rappela que le dernier paragraphe:
" Nous connaissons dans nos temples d'autres degres que ceux qui separent la vertu du vice. Crains de faire une difference qui puisse detruire cette egalite. Vole au secours de ton frere, quel qu'il soit; ramene celui qui s'egare, releve celui qui tombe: ne nourris jamais aucun sentiment de haine ou d'inimitie contre lui. Sois bienveillant, affable; allume dans tous les coeurs le feu de la vertu, partage ton bonheur avec le prochain, et que l'envie ne vienne jamais troubler cette pure jouissance. Pardonne a ton ennemi et ne te venge de lui qu'en lui rendant le bien pour le mal. En remplissant ces lois supremes, tu retrouveras les traces de ta grandeur ancienne et perdue."
A ces mots, il se leva et embrassa Pierre, qui, les yeux pleins de larmes de joie, ne savait que repondre aux felicitations de tous, aussi bien de ceux qu'il n'avait jamais vus jusque-la que de ceux qui renouvelaient connaissance avec lui; mais il ne faisait aucune difference entre ses anciens amis et ses nouveaux freres, et n'avait d'autre desir que de se joindre a eux dans l'accomplissement de leur grande oeuvre.
L e Venerable frappa du maillet, tous s'assirent, et, apres leur avoir adresse une exhortation a l'humilite, il leur proposa d'accomplir la derniere ceremonie. Le haut dignitaire qui portait le titre de frere tresorier fit le tour de l'assemblee. Pierre aurait voulu s'inscrire sur cette liste pour tout ce qu'il possedait, mais la crainte d'etre accuse d'ostentation l'arreta, et il s'inscrivit pour la meme somme que les autres.
L a seance terminee, il rentra chez lui, et il lui sembla qu'il revenait, completement transforme, d'un lointain voyage de plusieurs annees, et qu'il n'avait plus rien de commun avec sa vie et ses habitudes passees.
V
L e lendemain de sa reception, Pierre employa la matinee a lire le livre qu'on lui avait remis et a tacher de se penetrer de la signification du carre, dont un cote representait la divinite, le second le monde moral, le troisieme le monde physique, le quatrieme l'union des deux. De temps en temps il s'arrachait a la lecture et aux carres pour se tracer un nouveau plan d'existence, car on lui avait dit, a cette reunion, que le bruit de son duel etait parvenu aux oreilles de l'Empereur, et qu'il ferait bien de s'eloigner de Petersbourg. Il comptait donc aller vivre dans ses terres du Midi et s'y occuper de ses paysans. Tout a coup, il vit entrer chez lui le prince Basile.
" Mon cher ami, qu'as-tu fait a Moscou? Que veut dire cette brouille avec Helene? Tu es dans l'erreur la plus complete: je sais tout, et je puis t'assurer qu'elle est innocente devant toi, comme le Christ devant les Juifs. Pourquoi donc, ajouta-t-il en empechant Pierre de parler, pourquoi ne pas t'etre adresse directement a moi, comme a un ami? Mon Dieu, je le comprends, tu t'es conduit en homme qui tient a son honneur; tu t'es peut-etre trop hate, mais nous en causerons plus tard. Songe a la position delicate dans laquelle tu nous as places, elle et moi, vis-a-vis de la societe, et vis-a-vis de la cour, ajouta-t-il en baissant la voix. Elle est a Moscou et toi ici; dis-toi bien, mon cher, que ce ne peut etre qu'un malentendu; j'aime a croire que c'est la ton avis. Ecris-lui une lettre, elle te rejoindra, tout s'expliquera; si tu ne le fais pas, mon cher, il est a craindre que tu ne t'en repentes.," et le prince Basile le regarda d'une facon significative: "Je sais de source certaine que l'imperatrice mere prend un vif interet a toute cette histoire; elle a toujours ete tres bienveillante pour Helene."
P ierre, qui avait essaye plus d'une fois d'interrompre ce torrent de paroles, ne savait comment s'y prendre pour repondre a son beau-pere par un refus categorique; il se troublait, rougissait, se levait, se rasseyait, se rappelait les exhortations maconniques a la charite, et se voyait pourtant contraint a etre desagreable et a dire le contraire de ce qu'on attendait de lui. Habitue a se soumettre a ce ton assure de laisser aller, il craignait de ne savoir y resister et sentait que tout son avenir dependait du mot qu'il prononcerait. Suivrait-il l'ancienne voie, ou bien prendrait-il resolument le nouveau chemin, plein d'attraits, qui lui avait ete trace, et sur lequel il etait sur de trouver le renouvellement de tout son etre?
" Eh bien, mon ami, reprit d'un ton leger le prince Basile, reponds-moi: "Oui, je vais lui ecrire," et nous tuerons le veau gras."
M ais il n'avait pas acheve sa phrase, que Pierre, la colere peinte sur son visage, qui dans ce moment rappelait celui de son pere, lui repondit d'une voix etranglee, sans le regarder:
" Prince, je ne vous ai pas appele, eloignez-vous!. et il s'elanca pour lui ouvrir la porte. Eloignez-vous, repeta-t-il a son beau-pere, dont le visage avait pris une expression terrifiee.
- Qu'as-tu? Tu es malade?
- Eloignez-vous! vous dis-je," lui cria-t-il encore une fois d'une voix tremblante, et le prince Basile fut oblige de sortir, sans avoir recu la reponse qu'il demandait.
U ne semaine plus tard, Pierre, apres avoir fait ses adieux a ses nouveaux amis et leur avoir laisse une somme considerable pour etre distribuee en aumones, partit pour ses terres, en emportant avec lui de nombreuses lettres de recommandation pour les membres de l'ordre a Kiew et a Odessa, et la promesse qu'ils lui ecriraient et le guideraient dans sa nouvelle voie.
VI
M algre la severite de l'Empereur pour les duels, l'affaire de Pierre et de Dologhow fut etouffee; ni les deux adversaires, ni leurs temoins, ne furent poursuivis; mais l'histoire elle-meme, confirmee d'ailleurs par la separation des deux epoux, se repeta bientot de bouche en bouche. Pierre, que l'on avait recu avec une bienveillante condescendance lorsqu'il n'etait qu'un batard, qu'on avait comble d'attentions et de flatteries lorsqu'il etait devenu le premier parti de la Russie, avait beaucoup perdu de son prestige aux yeux de la societe apres son mariage; car ce mariage enlevait tout espoir aux meres qui avaient des filles a marier, d'autant plus qu'il n'avait jamais ni cherche ni reussi a s'insinuer dans les bonnes graces de la coterie du high life. Aussi n'accusait-on que lui, et le traitait-on a tout propos d'imbecile, de jaloux et de monomane furieux, en tout semblable a son pere. Apres son depart, Helene, de retour a Petersbourg, fut recue par toutes ses connaissances avec la bienveillance respectueuse qui etait due a son malheur. Si le nom de son mari venait a etre prononce par hasard, elle prenait une expression de dignite, que, grace a son tact inne, elle s'etait appropriee, sans en comprendre la valeur; sa figure disait qu'elle supportait avec resignation son isolement, et que son mari etait la croix que Dieu lui avait envoyee. Quant au prince Basile, il exprimait son opinion plus franchement, et ne manquait jamais, a l'occasion, de dire, en portant le doigt a son front:
" C'est un cerveau fele, je l'avais toujours dit.
- Pardon, repliquait MlleScherer, je l'avais dit avant les autres, dit devant temoins (et elle insistait sur la priorite de son jugement). - Ce malheureux jeune homme, ajoutait-elle, est perverti par les idees corrompues du siecle. Je m'en etais bien apercue a son retour de l'etranger, quand il posait chez moi pour le petit Marat. vous en souvient-il? Eh bien, voila le beau resultat! Je n'ai jamais desire ce mariage, j'ai predit tout ce qui est arrive."
A nna Pavlovna continuait comme par le passe a donner des soirees, qu'elle avait le don d'organiser avec un art tout particulier, et ou se reunissaient, suivant son expression, "la creme de la veritable bonne societe" et "la fine fleur de l'essence intellectuelle de Petersbourg". Ses soirees brillaient encore d'un autre attrait: elle avait le talent d'offrir chaque fois a ce cercle choisi une personnalite nouvelle et interessante. Nulle part ailleurs on ne pouvait etudier avec autant de precision que chez elle le thermometre politique, dont les degres etaient marques par l'atmosphere conservatrice de la societe qui faisait partie de la cour.
T elle etait la soiree qu'elle donnait a la fin de l'annee 1806, apres la reception des tristes nouvelles de la defaite de l'armee prussienne par Napoleon a Iena et a Auerstaedt, apres la reddition de la majeure partie des forteresses de la Prusse, et lorsque nos troupes, franchissant la frontiere, allaient commencer une seconde campagne. "La creme de la veritable bonne societe" se composait de la malheureuse Helene abandonnee, de Mortemart, du seduisant prince Hippolyte, arrive tout dernierement de Vienne, de deux diplomates, de "la Tante", d'un jeune homme, connu dans ce salon sous la denomination "d'un homme de beaucoup de merite", d'une toute recente demoiselle d'honneur avec sa mere, et de quelques autres personnes moins en vue.
L a primeur de cette soiree etait cette fois le prince Boris Droubetzkoi, qui venait d'etre envoye en courrier de l'armee prussienne, et qui etait attache comme aide de camp a un personnage haut place.
L e thermometre politique disait, ce jour-la: "Les souverains de l'Europe et leurs generaux auront beau s'incliner devant Napoleon pour me causer a moi, et a nous en general, tous les ennuis et toutes les humiliations imaginables, notre opinion sur son compte ne changera jamais. Nous ne cesserons d'exprimer nettement notre maniere de voir sur ce sujet, et nous dirons simplement, et une fois pour toutes, au roi de Prusse et aux autres: "Tant pis pour vous. Tu l'as voulu, "Georges Dandin!"
L orsque Boris, le lion de la soiree, entra dans le salon, tous les invites y etaient reunis; la conversation, conduite par Anna Pavlovna, roulait sur nos relations diplomatiques avec l'Autriche et sur l'espoir d'une alliance avec elle.
B oris, dont l'exterieur etait devenu plus male, portait un elegant uniforme d'aide de camp; il entra d'un air degage et, apres avoir salue "la Tante", se rapprocha du cercle principal.
A nna Pavlovna lui donna sa main seche a baiser, le presenta aux personnes qui lui etaient inconnues, en les lui nommant au fur et a mesure:
" Le prince Hippolyte Kouraguine, - charmant jeune homme. - Monsieur Krouq, charge d'affaires de Copenhague, - un esprit profond. - Monsieur Schittrow, - un homme de beaucoup de merite."
B oris etait parvenu, grace aux soins de sa mere, a ses propres gouts et a son empire sur lui-meme, a se creer une situation tres enviable: une mission importante en Prusse lui avait ete confiee, il en revenait en courrier. Il s'etait completement initie a cette discipline non ecrite qui, pour la premiere fois, l'avait frappe a Olmutz, et qui, permettant au lieutenant d'avoir le pas sur le general, n'exigeait, pour reussir, ni efforts, ni travail, ni courage, ni perseverance, et ne demandait seulement que de l'esprit de conduite avec les dispensateurs des recompenses. Il s'etonnait souvent d'avoir avance si vite, et de voir que si peu de gens comprenaient combien ce chemin etait facile a suivre. A la suite de cette decouverte, sa vie, ses rapports avec ses anciennes connaissances, ses plans pour l'avenir, tout avait ete change. Malgre son peu de fortune, il employait ses derniers roubles a etre mieux habille que les autres, et pour ne pas se montrer en uniforme rape, pour ne pas se promener par les rues dans une vilaine voiture, il etait capable de se refuser bien des choses! Il ne recherchait que les personnes placees au-dessus de lui et qui pouvaient lui etre utiles; il aimait Petersbourg et meprisait Moscou. Le souvenir de la famille Rostow, de son amour d'enfant pour Natacha, lui etait desagreable, et, depuis son retour de l'armee, il n'avait pas mis les pieds chez eux. Invite a la soiree d'Anna Pavlovna, ce qu'il considerait comme un pas en avant dans sa carriere, il comprit aussitot son role. Laissant a la maitresse de maison le soin de faire ressortir tout ce qu'il apportait d'interessant, il se bornait a observer les gens et a mediter sur les avantages qu'il y aurait a se rapprocher de chacun et sur les moyens d'y parvenir. Il s'assit a la place indiquee aupres de la belle Helene, et ecouta la conversation generale.
" Vienne trouve les bases du traite propose tellement inadmissibles, qu'on ne saurait y souscrire, meme a la suite des succes les plus brillants, et elle met en doute les moyens qui pourraient nous les procurer. C'est mot a mot la phrase du cabinet de Vienne, disait le charge d'affaires de Danemark.
- Le "doute" est flatteur! ajoutait avec un fin sourire l'homme "a l'esprit profond".
- Il faut distinguer entre le cabinet de Vienne et l'Empereur d'Autriche, dit Mortemart. L'Empereur d'Autriche n'a jamais pu songer a pareille chose, et ce n'est que le cabinet qui le dit.
- Eh! mon cher vicomte, reprit Anna Pavlovna, l'Urope (prononcant on ne sait trop pourquoi "Urope", elle croyait sans doute faire preuve par la d'une finesse de haut gout, en causant avec un Francais), l'Urope ne sera jamais notre alliee sincere." Et elle entama l'eloge du courage heroique et de la fermete du roi de Prusse, pour menager a Boris son entree en scene.
C e dernier attendait patiemment son tour, en ecoutant les reflexions de chacun, et en jetant de temps a autre un regard sur sa belle voisine, qui repondait parfois par un sourire a ce jeune et bel aide de camp.
A nna Pavlovna s'adressa tout naturellement a lui, et le pria de leur decrire sa course a Glogau et la situation de l'armee prussienne. Boris, sans se presser, raconta, en un francais tres pur et tres correct, quelques episodes interessants sur nos troupes et sur la cour, tout en evitant avec soin d'exprimer son opinion personnelle sur les faits dont il parlait. Il accapara pendant quelque temps l'attention generale, et Anna Pavlovna voyait avec fierte que ses invites appreciaient a sa juste valeur le regal qu'elle leur avait offert. Helene se montrait plus interessee que personne par le recit de Boris, et, temoignant une grande sollicitude pour la position de l'armee prussienne, elle lui adressa, quelques questions au sujet de son voyage.
" Il faut absolument que vous veniez me voir, lui dit-elle avec son eternel sourire, et d'un ton qui pouvait laisser supposer que certaines combinaisons, qu'il ignorait, rendaient sa visite indispensable. Mardi, entre huit et neuf heures. Vous me ferez plaisir."
B oris s'empressa de promettre; il allait continuer sa causerie avec elle, lorsque Anna Pavlovna l'appela, sous pretexte que "sa Tante" desirait lui parler.
" Vous connaissez son mari, n'est-ce pas? demanda "la Tante", en fermant les yeux, et en indiquant Helene d'un geste melancolique. Ah! quelle malheureuse et ravissante femme! Ne parlez pas de lui devant elle, je vous en supplie, c'est trop penible pour son coeur!"
VII
P endant leur aparte, le prince Hippolyte s'etait empare du de de la conversation.
E tendu a son aise dans un large fauteuil, il se redressa vivement et lanca ces mots: "Le roi de Prusse!" apres quoi, se mettant a rire, il retomba dans le silence. Tous se tournerent vers lui, et Hippolyte, continuant a rire et se renfoncant dans son fauteuil, repeta:
" Le roi de Prusse!"
A nna Pavlovna, voyant qu'il ne se decidait pas a en dire plus long, attaqua Napoleon avec violence, et raconta, a l'appui de sa sortie, comment ce brigand de Bonaparte avait vole a Potsdam l'epee de Frederic le Grand!
" C'est l'epee de Frederic le Grand, que je." dit-elle; a ce moment, Hippolyte l'interrompit en repetant: "Le roi de Prusse!." et se tut. MlleScherer fit une grimace, et Mortemart, l'ami d'Hippolyte, lui dit brusquement:
" Voyons, a qui en avez-vous avec votre roi de Prusse?
- Oh! ce n'est rien, je voulais simplement dire que nous avons tort de faire la guerre pour le roi de Prusse!" Il mitonnait cette petite plaisanterie, qu'il avait entendue a Vienne, et cherchait a la placer depuis le commencement de la soiree.
B oris sourit prudemment, de facon qu'on put supposer a volonte, ou qu'il raillait, ou qu'il approuvait.
" Il est tres mauvais, votre jeu de mots, tres spirituel, mais tres injuste, dit Anna Pavlovna, en le menacant du doigt. Nous ne faisons pas la guerre pour le roi de Prusse, sachez-le bien, mais pour les bons principes. Ah! le mechant prince Hippolyte!"
L a conversation continua a rouler sur la politique, et s'anima sensiblement, lorsqu'il fut question des recompenses accordees par l'Empereur.
" N. N. n'a-t-il pas recu l'annee derniere une tabatiere avec le portrait, dit l'homme "a l'esprit profond"? Pourquoi S. S. ne pourrait-il pas en recevoir autant?
- Je vous demande pardon, une tabatiere avec le portrait de l'Empereur est une recompense, mais point une distinction; c'est plutot un cadeau, fit observer le diplomate.
- Il y a des precedents, je vous citerai Schwarzenberg.
- C'est impossible, dit un troisieme.
- Je suis pret a parier: le grand-cordon, c'est different."
A u moment ou l'on se quitta, Helene, qui n'avait pas ouvert la bouche de la soiree, reitera a Boris sa priere, ou plutot son ordre significatif et bienveillant, de ne point oublier le prochain mardi.
" Il le faut absolument," dit-elle en souriant, et en regardant Anna Pavlovna, qui, d'un triste sourire, appuya l'invitation.
H elene avait decouvert, dans son interet subit pour l'armee prussienne, une raison peremptoire pour recevoir Boris, et elle semblait laisser entendre qu'elle la lui dirait a sa premiere visite.
B oris se rendit au jour indique dans le brillant salon d'Helene, ou il y avait deja beaucoup de monde, et il allait en sortir sans avoir eu d'explication categorique, lorsque la comtesse, qui jusque-la ne lui avait adresse que quelques mots, au moment ou il lui baisait la main en se retirant, lui dit tout a coup a l'oreille, et cette fois sans sourire:
" Venez diner demain. le soir. Il faut que vous veniez. venez!."
E t voila comment Boris devint l'intime de la comtesse pendant son premier sejour a Petersbourg.
VIII
L a guerre se rallumait et se rapprochait de plus en plus des frontieres russes. On n'entendait de tous cotes que des anathemes contre Bonaparte, l'ennemi du genre humain. Dans les villages, ou arrivaient a tout moment du theatre de la guerre les nouvelles les plus invraisemblables et les plus contradictoires, on rassemblait les recrues et les soldats.
A Lissy-Gory, l'existence de chacun avait grandement change depuis l'annee precedente.
L e vieux prince avait ete nomme l'un des huit chefs de la milice designes pour toute la Russie. Malgre son etat de faiblesse, aggrave par l'incertitude dans laquelle il etait reste pendant plusieurs mois sur le sort de son fils, il crut de son devoir d'accepter ce poste que lui avait confie l'Empereur lui-meme, et cette activite toute nouvelle lui rendait ses anciennes forces. Il passait tout son temps en courses dans les trois gouvernements qui etaient de son ressort. Rigoureux dans l'accomplissement de ses devoirs, il etait d'une severite presque cruelle avec ses subordonnes, et descendait jusqu'aux moindres details. Sa fille ne prenait plus de lecons de mathematiques; mais tous les matins, accompagnee de la nourrice qui portait le petit prince Nicolas (comme l'appelait le grand-pere), elle venait le voir dans son cabinet. L'enfant occupait, avec sa nourrice et la vieille bonne Savichnia, les appartements de sa mere; c'est la que la princesse Marie, lui servant de mere, passait la plus grande partie de sa journee. MlleBourrienne semblait aussi s'etre passionnement attachee au petit garcon, et la princesse Marie s'en reposait parfois sur elle pour soigner et pour amuser leur petit ange.
O n avait fait elever dans l'eglise de Lissy-Gory une chapelle sur la tombe de la princesse, et, sur cette tombe, un ange en marbre blanc deployait ses ailes. On aurait dit vraiment que l'ange, dont la levre superieure etait un peu relevee, se preparait a sourire; aussi le prince Andre et sa soeur furent frappes de sa ressemblance avec la defunte, et, chose etrange que le prince se garda de faire remarquer a sa soeur, l'artiste lui avait involontairement donne cette meme expression de doux reproche qu'il avait lue sur les traits de sa femme, glaces par la mort: "Ah! qu'avez-vous fait de moi?."
B ientot apres son retour, le prince Andre recut de son pere en toute propriete la terre de Bogoutcharovo, situee a quarante verstes de Lissy-Gory; aussi, fuyant les souvenirs penibles et cherchant la solitude, il profita de cette generosite du vieux prince, dont il supportait avec peine le caractere difficile, pour s'y construire un pied-a-terre, afin d'y passer la plus grande partie de son temps.
I l s'etait fermement decide, apres la bataille d'Austerlitz, a abandonner la carriere militaire, ce qui l'obligea, a la reprise de la guerre, pour ne point reprendre du service actif, de s'employer sous les ordres de son pere, en l'aidant a la formation des milices. Le pere et le fils semblaient avoir change de role: le premier, excite par son activite, ne presageait a cette campagne qu'une heureuse issue, tandis que le fils la deplorait au fond de son coeur et voyait tout en noir.
L e 26 fevrier de l'annee 1807, le vieux prince partit pour une inspection et son fils resta a Lissy-Gory, comme il faisait d'habitude durant ses absences. Le cocher qui l'avait mene a la ville voisine en rapporta des lettres et des papiers pour le prince Andre.
L e valet de chambre, ne l'ayant pas trouve chez lui, passa dans l'appartement de la princesse Marie sans l'y rencontrer; l'enfant, malade depuis quatre jours, lui donnait des inquietudes, et il etait aupres de lui.
" Petroucha vous demande, Votre Excellence, il a apporte des papiers, dit une fille de service au prince Andre, qui, assis sur un tabouret tres bas, versait d'une main tremblante et comptait avec un soin extreme les gouttes qu'il laissait tomber dans un verre a pied, a moitie plein d'eau.
- Qu'est-ce?" dit-il brusquement, et ce mouvement involontaire lui fit verser quelques gouttes de trop. Jetant le contenu du verre, il recommenca son operation.
A part le berceau, il n'y avait dans la chambre que deux fauteuils et quelques petits meubles d'enfant; les rideaux etaient tires devant les fenetres; sur la table brulait une bougie, qu'un grand cahier de musique, place en ecran, empechait d'eclairer trop vivement le petit malade.
" Mon ami, dit a son frere la princesse Marie debout a cote du lit, attends un peu, cela vaudra mieux.
- Laisse-moi donc tranquille, tu ne sais ce que tu dis. tu n'as fait qu'attendre, et voila ce qui en est resulte, dit-il tout bas avec aigreur.
- Mon ami, attends, je t'en prie, il s'est endormi."
L e prince Andre se leva et s'arreta indecis, la potion a la main. "Vaudrait-il vraiment mieux attendre? dit-il.
- Fais comme tu voudras, Andre, mais je crois que cela vaudrait mieux," repondit sa soeur, un peu embarrassee de la legere concession que lui faisait son frere.
C 'etait la seconde nuit qu'ils veillaient l'enfant, malade d'une forte fievre. Leur confiance dans le medecin habituel de la maison etant fort limitee, ils en avaient envoye chercher un autre a la ville voisine et essayaient, en l'attendant, differents remedes. Fatigues, enerves et inquiets, leurs preoccupations se trahissaient par une irritation involontaire.
" Petroucha vous attend," reprit la fille de chambre.
I l sortit pour recevoir les instructions verbales que son pere lui faisait transmettre, et rentra avec des lettres et des papiers.
" Eh bien?
- C'est toujours la meme chose, mais prends patience: Carl Ivanitch assure que le sommeil est un signe de guerison."
L e prince Andre s'approcha de l'enfant et constata qu'il avait la peau brulante.
" Vous n'avez pas le sens commun, vous et votre Carl Ivanitch!" Et, prenant la potion preparee, il se pencha au-dessus du berceau, pendant que la princesse Marie le retenait en le suppliant:
" Laisse-moi, dit le prince avec impatience. Eh bien, soit, donne-la-lui, toi!"
L a princesse Marie lui prit le verre des mains et, appelant la vieille bonne a son aide, essaya de faire boire l'enfant, qui se debattit en criant et en s'etranglant. Le prince Andre, se prenant la tete entre les mains, alla s'asseoir sur un canape dans la piece voisine.
I l decacheta machinalement la lettre de son pere, qui, de sa grosse ecriture allongee, lui ecrivait ce qui suit sur une feuille de papier bleu:
" Si l'heureuse nouvelle que je viens de recevoir a l'instant meme, par courrier, n'est pas une blague ehontee, on m'assure que Bennigsen a remporte une victoire sur Bonaparte a Eylau. Petersbourg est dans la joie, et il pleut des recompenses pour l'armee. C'est un Allemand, mais je l'en felicite neanmoins. Je ne comprends pas ce que fait le nomme Hendrikow a Kortchew: ni les vivres, ni les renforts ne sont arrives jusqu'a present. Pars, pars a la minute, et dis-lui que je lui ferai couper la tete si je ne recois pas le tout dans le courant de la semaine. On a recu une lettre de Petia du champ de bataille de Preussisch-Eylau; il a pris part au combat. tout est vrai! Quand ceux que cela ne regarde pas ne s'en melent pas, un Allemand meme peut battre Napoleon. On le dit en fuite et tres entame. Ainsi donc, va de suite a Kortchew et execute mes ordres!"
L a seconde lettre qu'il decacheta etait une interminable epitre de Bilibine: il la mit de cote pour la lire plus tard:
" Aller a Kortchew?. ce n'est pas certes maintenant que j'irai!. Je ne puis abandonner mon enfant malade!."
I l jeta un coup d'oeil dans l'autre chambre, et vit sa soeur encore debout a cote du lit de l'enfant qu'elle bercait.
" Quelle est donc cette autre nouvelle desagreable que Bilibine me donne? Ah! oui, la victoire, . maintenant que j'ai quitte l'armee!. Oui, oui, il se moque toujours de moi. tant mieux, si cela l'amuse." Et, sans en comprendre la moitie, il se mit a lire la lettre de Bilibine, pour cesser de penser a ce qui le tourmentait et le preoccupait si exclusivement.
IX
B ilibine, attache au quartier general en qualite de diplomate, lui ecrivait en francais une longue lettre pleine de saillies a la francaise, mais depeignant la campagne avec une franchise et une hardiesse toutes patriotiques, et ne reculant pas devant un jugement, fut-il meme railleur, sur nos faits et gestes. En la lisant, on s'apercevait bien vite que, ennuye de la discretion de rigueur imposee aux diplomates, il etait heureux de pouvoir epancher toute sa bile dans le sein d'un correspondant aussi sur que le prince Andre. Cette lettre, deja ancienne, etait datee d'avant la bataille de Preussisch-Eylau:
" Depuis nos grands succes d'Austerlitz, vous le savez, mon cher prince, je ne quitte plus les quartiers generaux. Decidement j'ai pris gout a la guerre, et bien m'en a pris. Ce que j'ai vu ces trois mois est incroyable.
" Je commence ab ovo. L'"ennemi du genre humain", comme vous savez, s'attaque aux Prussiens. Les Prussiens sont nos fideles allies, qui ne nous ont trompes que trois fois depuis trois ans. Nous prenons fait et cause pour eux. Mais il se trouve que l'"ennemi du genre humain" ne fait nulle attention a nos beaux discours, et, avec sa maniere impolie et sauvage, se jette sur les Prussiens, sans leur donner le temps de finir la parade commencee, en deux tours de main les rosse a plate couture et va s'installer au palais de Potsdam.
" J'ai le plus vif desir, ecrit le roi de Prusse a Bonaparte, que Votre Majeste soit accueillie et traitee dans mon palais d'une maniere qui lui soit agreable, et c'est avec empressement que j'ai pris a cet effet toutes les mesures que les circonstances me permettaient. Puisse-je avoir reussi!" Les generaux prussiens se piquent de politesse envers les Francais et mettent bas les armes aux premieres sommations.
" Le chef de la garnison de Glogau, avec dix mille hommes, demande au roi de Prusse ce qu'il doit faire s'il est somme de se rendre?. Tout cela est positif!
" Bref, esperant en imposer seulement par notre attitude militaire, il se trouve que nous voila en guerre pour tout de bon, et, qui plus est, en guerre sur nos frontieres avec et pour le roi de Prusse. Tout est au grand complet, il ne nous manque qu'une petite chose: c'est le general en chef. Comme il s'est trouve que les succes d'Austerlitz auraient pu etre plus decisifs si le general en chef eut ete moins jeune, on fait la revue des octogenaires, et, entre Prosorofsky et Kamensky, on donne la preference au dernier. Le general nous arrive en kibik, a la maniere de Souvarow, et est accueilli avec des acclamations de joie et de triomphe.
" Le 4 arrive le premier courrier de Petersbourg, On apporte les malles dans le cabinet du marechal, qui aime a faire tout par lui-meme. On m'appelle pour aider a faire le triage des lettres et prendre celles qui nous sont destinees. Le marechal nous regarde faire et attend les paquets qui lui sont adresses. Nous cherchons. il n'y en a point. Le marechal devient impatient, se met lui-meme a la besogne, et trouve des lettres de l'Empereur pour le comte T., pour le prince V. et autres. Alors le voila qui se met dans une de ses coleres bleues. Il jette feu et flamme contre tout le monde, s'empare des lettres, les decachete et lit celles que l'Empereur adresse a d'autres: "Ah! c'est ainsi qu'on se conduit envers moi! Point de confiance! Ah! on a mission de me surveiller! sortez!" et il ecrit le fameux ordre du jour au general Bennigsen:
" Je suis blesse, je ne puis monter a cheval, et par consequent je ne puis commander l'armee. Vous avez amene votre corps d'armee defait a Poultousk, ou il est expose sans bois et sans fourrage; il faut y remedier, selon votre rapport au comte Bouxhevden: il faut vous replier vers nos frontieres, vous executerez ce mouvement aujourd'hui meme."
" Par suite de toutes mes courses, ecrit-il a l'Empereur, la selle m'a occasionne une ecorchure, qui m'empeche de monter a cheval et de commander une armee aussi importante. J'en ai remis le commandement a l'ancien en grade, au comte Bouxhevden, en lui renvoyant tout le service et tout ce qui s'y rapporte, lui donnant le conseil, s'il manquait de pain, de se retirer dans l'interieur de la Prusse, car il n'en reste plus que pour un jour; quelques regiments n'en ont pas du tout, d'apres la declaration des divisionnaires, Ostermann et Sedmoretzki; les paysans n'en ont point; quant a moi, j'attendrai ma guerison a l'hopital d'Ostrolenko. En portant a l'auguste connaissance de Votre Majeste la date de ce rapport, j'ai l'honneur d'ajouter que, si l'armee bivouaque ici encore quinze jours, il ne restera pas un seul homme valide au printemps."
" Permettez a un vieillard de se retirer a la campagne, chez lui, emportant le douloureux regret de n'avoir pu remplir les grandes et glorieuses fonctions auxquelles il avait ete appele. J'attendrai l'auguste autorisation ici a l'hopital, afin de ne pas jouer le role d'un ecrivain, au lieu de celui de commandant. Ma retraite de l'armee ne causera pas plus de bruit que celle d'un aveugle. Il y en a mille comme moi en Russie."
" Le marechal se fache contre l'Empereur, et nous punit tous; n'est-ce pas que c'est logique?
" Voila le premier acte. Aux suivants, l'interet et le ridicule vont s'accroissant comme de raison. Apres le depart du marechal, il se trouve que nous sommes en vue de l'ennemi, et qu'il faut livrer bataille. Bouxhevden est general en chef par droit d'anciennete, mais le general Bennigsen n'est pas de cet avis; d'autant plus qu'il est, lui, avec son corps en vue de l'ennemi, et qu'il veut profiter de l'occasion d'une bataille, "auf eigene Hand," comme disent les Allemands. Il la donne. C'est la bataille de Poultousk, qui est censee avoir ete une grande victoire, mais qui, a mon avis, n'en est pas une le moins du monde. Nous autres pekins, nous avons, comme vous savez, la tres vilaine habitude de decider du gain ou de la perte d'une bataille. Celui qui s'est retire apres la bataille l'a perdue, voila ce que nous disons, et a ce titre nous avons perdu la bataille de Poultousk. Bref, nous nous retirons apres la bataille, mais nous envoyons un courrier a Petersbourg, qui porte les nouvelles d'une victoire, et le general ne cede pas le commandement en chef a Bouxhevden, esperant recevoir de Petersbourg, en reconnaissance de sa victoire, le titre de general en chef. Pendant cet interregne, nous commencons un plan de manoeuvres excessivement interessant et original. Notre but n'est pas, comme il le devrait etre, d'eviter l'ennemi ou de l'attaquer, mais uniquement d'eviter le general Bouxhevden, qui, par droit d'anciennete, serait notre chef. Nous tendons vers ce but avec tant d'energie, que, meme en passant une riviere qui n'est pas gueable, nous brulons les ponts pour nous separer de notre ennemi, or notre ennemi pour le moment n'est pas Bonaparte, mais Bouxhevden. Le general Bouxhevden a failli etre attaque et pris par des forces ennemies superieures, a cause d'une de nos belles manoeuvres qui nous sauvaient de lui. Bouxhevden nous poursuit. nous filons. A peine passe-t-il de notre cote de la riviere, que nous repassons de l'autre. A la fin, notre ennemi Bouxhevden nous attrape et s'attaque a nous. Les deux generaux se fachent. Il y a meme une provocation en duel de la part de Bouxhevden et une attaque d'epilepsie de la part de Bennigsen. Mais, au moment critique, le courrier, qui porte la nouvelle de notre victoire de Poultousk, nous apporte de Petersbourg notre nomination de general en chef, et le premier ennemi, Bouxhevden, etant enfonce, nous pouvons penser au second, a Bonaparte. Mais voila-t-il pas qu'a ce moment se leve devant nous un troisieme ennemi: c'est l'orthodoxe qui demande a grands cris du pain, de la viande, des "soukharyi", du foin, - que sais-je? Les magasins sont vides, les chemins impraticables.
" L'orthodoxe se met a la maraude, et d'une maniere dont la derniere campagne ne peut vous donner la moindre idee. La moitie des regiments forme des troupes libres, qui parcourent la contree, en mettant tout a feu et a sang. Les habitants sont ruines de fond en comble, les hopitaux regorgent de malades, et la disette est partout. Deux fois le quartier general a ete attaque par des troupes de maraudeurs, et le general en chef a ete oblige lui-meme de demander un bataillon pour les chasser. Dans une de ces attaques, on m'a emporte ma malle vide et ma robe de chambre. L'Empereur veut donner le droit a tous les chefs de division de fusiller les maraudeurs, mais je crains fort que cela n'oblige une moitie de l'armee de fusiller l'autre."
L e prince Andre avait commence cette lecture avec distraction; mais gagne peu a peu par l'interet qu'il y trouvait, tout en n'accordant du reste qu'une valeur relative au recit de Bilibine, arrive a cette derniere phrase, il froissa la lettre et la jeta de cote, depite de sentir que cette vie, si eloignee de lui a present, pouvait encore lui causer de l'emotion. Il ferma les yeux, se passa la main sur le front comme pour en chasser toute trace, et preta l'oreille a ce qui se faisait dans la chambre de l'enfant. Il lui sembla entendre un bruit etrange. Craignant qu'il ne se fut produit une aggravation dans l'etat du petit malade pendant qu'il lisait, il s'approcha de la porte sur la pointe du pied. En entrant, il crut voir, a la figure bouleversee de la bonne, qu'elle cachait quelque chose et que la princesse Marie n'etait plus la!
" Mon ami!" dit sa soeur derriere lui. Comme il arrive souvent a la suite d'une insomnie prolongee ou de violentes inquietudes, une terreur involontaire s'empara de lui: il crut entendre dans ces mots comme un appel desespere, comme l'annonce de la mort de son enfant, que tout, du reste, semblait rendre probable.
" Tout est fini!" pensa-t-il, et une sueur froide inonda son front! S'approchant du berceau avec la conviction qu'il le trouverait vide, que la vieille bonne cachait l'enfant mort, il en tira les rideaux, et ses yeux, effares par la peur, ne purent rien distinguer. Enfin il l'apercut. Le petit garcon, les joues rouges, couche en travers du berceau, la tete plus bas que l'oreiller, tetait en reve; sa respiration etait douce et egale.
T out joyeux et tout rassure, il se pencha, et appliquant ses levres sur la peau de l'enfant, ainsi qu'il l'avait vu faire a sa soeur, pour se rendre compte du degre de chaleur, il sentit la moite humidite de son petit front et de ses petits cheveux tout mouilles, et il reconnut a cette abondante transpiration que non seulement il n'etait pas mort, mais que cette crise salutaire amenerait une prompte guerison. Il aurait voulu saisir, et serrer contre sa poitrine ce petit etre faible; il ne l'osa pas, mais ses yeux attendris suivaient le contour de sa petite tete, de ses petites mains, de ses petits pieds, qui se dessinaient sous la couverture. Un frolement de robe se fit entendre, et une ombre apparut a cote de lui. C'etait la princesse Marie, qui, soulevant le rideau, le laissa retomber derriere elle. Son frere, ecoutant toujours la respiration de l'enfant, ne se retourna pas, mais lui tendit la main, qu'elle serra fortement:
" Il est en transpiration.
- J'allais te le dire," repondit sa soeur.
L 'enfant remua dans son sommeil, sourit, et frotta son petit front contre l'oreiller.
L e prince Andre regarda sa soeur, dont les yeux lumineux brillaient de larmes de joie dans la penombre de la draperie. Elle attira son frere vers elle au-dessus du berceau pour l'embrasser; ayant involontairement accroche un peu le rideau, ils furent pris de la crainte de reveiller le petit malade, et resterent ainsi quelques instants dans cette demi-obscurite, separes tous les trois du monde entier. Le prince Andre fut le premier a se retirer, et retrouvant avec peine son chemin au travers des plis du rideau, il se dit en soupirant: "Oui, c'est tout ce qui me reste!"
X
P ierre emportait avec lui de Petersbourg des instructions completes, ecrites par ses nouveaux freres, pour le guider dans les differentes mesures qu'il meditait de prendre au sujet de ses paysans.
A rrive a Kiew, il y reunit les intendants de toutes les terres qu'il possedait dans ce gouvernement, et leur fit part de ses intentions et de ses desirs. Il leur declara qu'il allait incontinent prendre ses dispositions pour liberer ses paysans du servage. En attendant, il fallait leur venir en aide et ne pas les surcharger de travail; les femmes et les enfants devaient en etre exemptes; les punitions devaient se borner a des reprimandes, et dans chaque bien il fallait organiser des hopitaux, des asiles et des ecoles. Quelques-uns des intendants (et il y en avait qui savaient a peine lire) l'ecouterent avec terreur, en pretant a ses paroles une portee qui leur etait toute personnelle: il etait mecontent de leur gestion et savait qu'ils le volaient. D'autres, apres le premier moment d'effroi, s'amuserent du begaiement embarrasse de leur maitre, et de ses idees, si etranges et si nouvelles pour eux. Le troisieme groupe l'ecouta par devoir et sans deplaisir. Le quatrieme, compose des plus intelligents, l'intendant general en tete, y decouvrirent tout de suite comment il fallait se comporter avec lui, pour en arriver a leurs fins. Aussi les intentions philanthropiques de Pierre rencontrerent-elles chez eux une grande sympathie: "Mais, ajouterent-ils, il est de premiere necessite de s'occuper des biens memes, vu le mauvais etat de vos affaires."
M algre l'immense fortune du comte Besoukhow, son fils se trouvait en effet beaucoup plus riche avant d'en avoir herite, avec les 10000 roubles de pension que lui faisait son pere, qu'avec les 500000 roubles de rente qu'on lui supposait. Son budget etait, en gros, a peu pres le suivant: On avait a payer a la banque fonciere 80000 roubles pour l'engagement des terres; 30000 pour l'entretien de la maison de campagne pres de Moscou, la maison de Moscou et la rente a la princesse Catherine et a ses soeurs; 18000 en pensions et en fondations de charite; 150000 a la comtesse; 70000 en interets de dettes; 10000 environ depenses pendant les deux dernieres annees pour la construction d'une eglise, et les 100000 qui lui restaient s'en allaient, il ne savait comment, si bien que, tous les ans, il etait oblige d'emprunter, sans compter les incendies, la disette, la necessite de rebatir fabriques et maisons; aussi Pierre, des son premier pas, se vit force de s'occuper lui-meme de ses affaires, et il n'avait pour cela ni le gout, ni la capacite voulue.
T ous les jours il y consacrait quelques heures, sans qu'elles avancassent d'une ligne. Il sentait qu'elles continuaient a aller leur train habituel, sans que son travail eut la moindre influence sur leur marche accoutumee. De son cote, l'intendant en chef les lui presentait sous le plus triste aspect, lui demontrant la necessite de payer ses dettes et d'entreprendre de nouveaux travaux avec la corvee, ce a quoi Pierre resistait, exigeant de son cote qu'on prit au plus tot les mesures necessaires pour hater la liberation de ses paysans; et comme il etait impossible d'executer ces mesures avant d'avoir rembourse les dettes, elles etaient forcement renvoyees aux calendes grecques.
L 'intendant ne se risquait pas a le lui dire franchement, et lui proposait, pour en arriver la, de vendre de beaux bois qu'il possedait dans le gouvernement de Kostroma, de belles et bonnes terres fertilisees par une riviere, et une propriete qu'il avait en Crimee. Mais toutes ces operations se compliquaient d'une procedure si embrouillee, telle que levee d'hypotheques, entree en possession, autorisation de vente, etc., que Pierre s'egarait dans ce dedale et se bornait a repeter: "Oui, oui, faites-le."
I l manquait du sens pratique qui lui aurait facilite le travail, aussi ne l'aimait-il pas, et se bornait-il a paraitre s'y interesser devant son intendant, qui feignait d'y trouver un grand avantage pour le proprietaire, tout en se plaignant du temps que cela lui prenait.
P ierre rencontra a Kiew quelques connaissances, et les inconnus affluerent egalement pour faire un accueil hospitalier a ce millionnaire, qui etait le plus grand proprietaire de leur gouvernement. Les tentations qui s'ensuivirent furent si grandes, qu'il ne put y resister. Des jours, des semaines, des mois s'ecoulerent, avec le meme accompagnement de dejeuners, de diners, de bals, que durant son existence petersbourgeoise, et, au lieu de cette nouvelle vie qu'il avait revee, il continua l'ancienne, seulement dans un autre milieu.
I l ne pouvait se dissimuler a lui-meme que, des trois obligations imposees aux francs-macons, il ne remplissait pas celle qui devait l'amener a etre un exemple de purete morale, et que des sept vertus a pratiquer, les bonnes moeurs et l'amour de la mort ne trouvaient en lui aucun echo. Il se consolait en se disant qu'il accomplissait l'autre mission, - la regeneration de l'humanite, - et qu'il possedait d'autres vertus, - l'amour du prochain et la generosite.
A u printemps de l'annee 1807, il se decida a retourner a Petersbourg, et a faire, en y retournant, la visite de ses proprietes, afin de se rendre compte de visu des parties deja realisees de son programme, et de la situation ou vivait le peuple que Dieu lui avait confie, et qu'il avait l'intention de combler de bienfaits.
L 'intendant en chef, aux yeux de qui les entreprises du jeune comte etaient de l'extravagance pure, aussi desavantageuses pour lui que pour le proprietaire et pour les paysans memes, lui fit des concessions. Tout en lui representant que l'emancipation etait chose impossible, il fit toutefois commencer dans tous les biens des batisses enormes, pour asiles, ecoles et hopitaux. Partout il fit preparer des receptions pompeuses et solennelles, assure a part lui qu'elles deplairaient a Pierre; mais il pensait que ces processions, d'un caractere religieux et patriarcal, avec le pain et le sel, et les images en tete, etaient justement ce qui agirait le plus fortement sur l'imagination de son seigneur, et contribueraient a entretenir ses illusions.
L e printemps du Midi, le voyage dans une bonne caleche de Vienne, son tete-a-tete avec lui-meme, lui causerent de veritables jouissances. Ces biens, qu'il visitait pour la premiere fois, etaient plus beaux l'un que l'autre. Le paysan lui parut heureux, prospere, et touche de ses bienfaits. Les receptions qu'on lui faisait partout l'embarrassaient sans doute un peu, mais, au fond du coeur, il en eprouvait une douce emotion. Dans un des villages, une deputation lui offrit, avec le pain et le sel, l'image de saint Pierre et saint Paul, en lui demandant l'autorisation d'ajouter a l'eglise, aux frais de la commune, une chapelle en l'honneur de son patron saint Pierre. Dans un autre endroit, les femmes, avec leurs nourrissons sur les bras, le remercierent de les avoir delivrees des travaux fatigants. Dans un troisieme, le pretre, la croix a la main, lui presenta les enfants auxquels, grace a sa generosite, il donnait les premiers elements de l'instruction. Partout il voyait s'elever et s'achever, sur le plan qu'il en avait donne, les hopitaux, les ecoles et les asiles, a la veille de s'ouvrir. Partout il revisait les comptes des intendants des biens, ou les corvees etaient diminuees de moitie, et recevait, pour cette nouvelle preuve de bonte, les remerciements de ses paysans, vetus de leurs caftans de drap gros bleu.
S eulement, Pierre ignorait que le village qui lui avait offert le pain et le sel, et qui desirait construire une chapelle, etait un bourg tres commercant et que la chapelle etait commencee depuis longtemps par les richards de l'endroit, ceux-la memes qui s'etaient presentes a lui, tandis que les neuf dixiemes des paysans etaient ruines. Il ignorait aussi qu'a la suite de son ordre de ne pas envoyer les nourrices au travail de la corvee, ces memes nourrices etaient assujetties a un travail bien autrement penible dans leurs propres champs. Il ignorait encore que le pretre qui l'avait recu la croix a la main pesait lourdement sur les paysans, prelevant de trop fortes dimes en nature, et que les eleves qui l'entouraient lui etaient confies a contre-coeur, et rachetes le plus souvent par les parents, au prix d'une forte rancon. Il ignorait que ces nouveaux batiments en pierre, eleves d'apres ses plans, etaient construits par ses paysans, dont ils augmentaient par le fait la corvee, diminuee seulement sur le papier. Il ignorait enfin que la ou l'intendant portait dans le livre les redevances comme moindres d'un tiers, ce tiers etait compense par une augmentation de corvees. Aussi Pierre, enchante des resultats de son inspection, se sentait rechauffe d'une nouvelle ardeur philanthropique, et ecrivait des lettres pleines d'exaltation au frere instructeur, ainsi qu'il appelait le Venerable.
" Comme c'est facile d'etre bon! comme ca demande peu d'efforts, pensait Pierre, et combien peu nous y songeons!"
I l etait heureux de la reconnaissance qu'on lui temoignait, mais cette reconnaissance meme le rendit tout honteux a l'idee de tout le bien qu'il aurait encore pu faire.
L 'intendant en chef, bete mais ruse, avait parfaitement compris le jeune comte, intelligent mais naif, et le jouait de toutes les facons. Il profita de l'effet produit par les receptions qu'il avait habilement commandees a l'avance, pour y trouver de nouveaux arguments contre l'emancipation des paysans, et lui assurer que ces derniers etaient parfaitement heureux.
P ierre lui donnait raison dans le fond de son coeur: il ne pouvait se representer des gens plus contents, et compatissait au sort qui les attendait lorsqu'ils seraient libres; malgre tout, par un sentiment de justice, il ne voulait en demordre a aucun prix.
L 'intendant promit de faire tous ses efforts pour executer la volonte du comte, bien convaincu a l'avance que son maitre ne serait jamais en etat de reviser ses actes, de s'assurer s'il avait fait son possible pour vendre assez de forets et de biens, afin de degager le reste, qu'il ne ferait pas de questions et ne saurait jamais que les batisses elevees dans une intention philanthropique restaient sans usage, et que les paysans continuaient a payer en argent et en travail la meme redevance que partout ailleurs, c'est-a-dire tout ce qu'ils pouvaient humainement payer.
XI
A son retour du Midi, Pierre, qui se trouvait dans la plus heureuse disposition d'esprit imaginable, mit a execution son projet d'aller faire une visite a son ami Bolkonsky, qu'il n'avait pas vu depuis deux ans.
B ogoutcharovo etait situe au milieu d'une plaine zebree de champs et de forets, dont quelques parties etaient abattues, et qui n'offrait a l'oeil rien de bien pittoresque. La maison et ses dependances s'elevaient au bout du village, dont les isbas s'alignaient le long de la grand'route, au dela d'un etang creuse et empli d'eau si nouvellement, que l'herbe n'avait pas encore eu le temps de verdir sur ses bords, et au milieu d'un tout jeune bois, que depassaient quelques pins de haute taille.
L es dependances se composaient d'une grange, d'une ecurie et d'un bain; la maison se composait de deux ailes et d'un grand corps de logis en pierre, avec une facade demi-circulaire encore inachevee; elle etait encadree par les contours d'un jardin. Les palissades et les portes cocheres etaient solides et neuves; on voyait sous un hangar deux pompes a incendie et un tonneau peint en vert. Les chemins, traces en ligne droite, etaient coupes par des ponts a balustrades solidement construits. Tout portait l'empreinte de la bonne tenue et de l'ordre. A la question: "Ou est le prince?" les gens de service repondirent en indiquant une maisonnette toute neuve, sur le bord meme de l'etang. Le vieux menin du prince Andre, Antoine, aida Pierre a descendre de caleche, et le fit entrer dans une petite antichambre, fraichement decoree.
I l fut frappe de la simplicite de cette demeure, qui contrastait avec les brillantes conditions d'existence qui entouraient son ami, lors de leur derniere entrevue. Il entra avec precipitation dans la piece suivante, qui exhalait l'odeur du sapin et qui n'etait meme pas encore blanchie. Antoine passa devant lui, et courut, sur la pointe du pied, frapper a la porte d'en face.
" Qu'y a-t-il? demanda une voix dure et desagreable.
- Une visite! repondit Antoine.
- Prie-la d'attendre." Et l'on entendit comme le bruit d'une chaise qu'on reculait. Pierre s'avanca vivement, et se heurta sur le pas de la porte contre le prince Andre. Relevant ses lunettes et l'embrassant, il put l'examiner de pres:
" Voila une surprise!. j'en suis charme," dit le prince; mais Pierre gardait le silence, sans quitter des yeux son ami, dont le changement de physionomie l'avait frappe. Malgre la bienveillance de son accueil, le sourire de ses levres, et ses efforts pour donner a ses yeux un joyeux eclat, ses yeux restaient mornes et eteints. Maigri, pali, vieilli, tout temoignait chez lui, depuis son regard jusqu'aux plis de son front, de la concentration de son esprit sur une seule pensee. Cette expression inaccoutumee du visage du prince troublait et genait Pierre au dela de toute expression.
C omme il arrive toujours apres une longue separation, la conversation, composee de questions et de reponses faites a batons rompus, effleurait a peine les sujets les plus intimes, ceux-la memes qu'ils savaient devoir exiger une longue causerie. Enfin elle devint peu a peu plus reguliere, et les phrases sans suite cederent la place aux histoires sur le passe et aux projets pour l'avenir. Il fut question du voyage de Pierre, de ses occupations, de la guerre, et l'expression preoccupee et abattue du prince Andre s'accentua encore davantage, pendant qu'il ecoutait Pierre, et que celui-ci lui parlait, avec une animation febrile, de son passe et de son avenir. Il semblait que le prince Andre, alors meme qu'il l'aurait voulu, n'aurait pu y prendre interet, et Pierre commencait a sentir qu'il n'etait pas convenable de se laisser aller, en sa presence, a tous les reves de bonheur et de bienfaisance qu'il caressait dans son imagination. Il n'osait, par crainte du ridicule, exposer les nouvelles theories maconniques, que son dernier voyage avait reveillees chez lui dans toute leur force; et pourtant il brulait du desir de prouver a son ami qu'il n'etait plus le meme homme qu'il avait connu a Petersbourg, mais un autre Pierre, meilleur et regenere.
" Je ne puis vous dire par ou j'ai passe dans ces derniers temps; je ne me reconnais plus moi-meme.
- Oui, tu es bien change en beaucoup de choses, dit le prince Andre.
- Et vous? quels sont vos projets?
- Mes projets? dit-il ironiquement, mes projets? repeta-t-il, comme si ce mot l'etonnait; - tu le vois, je batis, et je compte habiter ici tout a fait l'annee prochaine.
- Ce n'est pas ca, je vous demandais. dit Pierre.
- Mais a quoi bon parler de moi? ajouta le prince en l'interrompant. Conte-moi ton voyage. Qu'as-tu vu? qu'as-tu fait dans tes biens?"
P ierre entama son recit, en dissimulant le plus possible la part qu'il avait prise aux ameliorations introduites dans l'administration de ses terres. Tout en l'ecoutant sans grand interet, le prince achevait parfois le tableau trace par Pierre, en le raillant un peu de son enthousiasme a propos des vieilleries usees et ressassees qu'il prenait pour des nouveautes.
S e sentant mal a l'aise dans la societe du prince Andre, Pierre finit par laisser tomber la conversation:
" Ecoute, mon cher, reprit ce dernier, - qui eprouvait, on le voyait bien, la meme contrainte, - je suis ici en camp volant, comme tu le vois, je n'y suis venu que pour jeter un coup d'oeil, et je m'en retourne ce soir a Lissy-Gory, viens avec moi: je te ferai faire connaissance avec ma soeur. Au fait, ne la connais-tu pas? poursuivit-il pour dire quelque chose a cet ami, avec lequel il ne se sentait plus en communion d'idees. Nous partirons apres diner. et maintenant allons voir ma nouvelle installation."
I ls sortirent et ne parlerent plus que de politique et d'objets en l'air, comme des personnes peu intimes. Le prince Andre ne montra quelque interet qu'en faisant a Pierre les honneurs de ses nouvelles constructions, mais la meme, en se promenant avec lui sur les echafaudages, il s'arreta brusquement au milieu de ses explications, et lui dit:
" Allons diner, tout cela n'est guere interessant."
P endant le repas, le hasard amena sur le tapis le mariage de Besoukhow:
" J'en ai ete fort etonne," lui dit son ami.
P ierre se troubla, rougit et ajouta avec precipitation:
" Je vous raconterai un jour comment tout cela est arrive. Mais c'est fini, et pour toujours!
- Pour toujours? Le toujours n'existe jamais.
- Mais vous savez neanmoins comment l'affaire s'est terminee? Vous avez entendu parler du duel?
- Oui, j'ai su que tu avais encore du en passer par la!
- Je remercie Dieu du moins d'une chose, c'est de n'avoir pas tue cet homme, dit Pierre.
- Pourquoi donc? Tuer un chien enrage, c'est meme tres bien.
- Oui, mais tuer un homme, ce n'est pas bien, c'est injuste.
- Pourquoi injuste? Il ne nous est pas donne de savoir ce qui est juste ou injuste! L'humanite s'est toujours trompee et se trompera toujours sur ce sujet.
- L'injuste, c'est le mal qu'on peut faire au prochain, dit Pierre, voyant avec plaisir que son ami reprenait interet a la conversation, et qu'il arriverait a decouvrir ce qui l'avait change a ce point envers lui.
- Qui donc t'a explique ce qui est le mal pour ton prochain?
- Mais, dit Pierre, ne savons-nous pas ce qu'est le mal pour nous-memes?
- Oui, nous le savons; mais ce qui sera le mal pour moi ne le sera peut-etre pas pour un autre, repondit avec vivacite le prince Andre. Je ne connais que deux maux bien reels, le remords et la maladie; il n'y a de bien que l'absence de ces maux: vivre pour soi et les eviter tous deux, voila toute ma science.
- Et l'amour du prochain, et le devouement? s'ecria Pierre. Non, je ne suis point de votre avis! Vivre et eviter le mal pour n'avoir pas a s'en repentir, c'est trop peu; j'ai vecu ainsi, et mon existence a ete perdue sans utilite, et ce n'est que maintenant que je vis., que je tache de vivre pour les autres, que j'en comprends tout le bonheur. Non, mille fois non, je ne suis pas de votre avis, et vous-meme, vous ne pensez pas ce que vous dites.
L e prince Andre, les yeux fixes sur lui, l'ecoutait avec un sourire railleur:
" Tu vas faire la connaissance de ma soeur, la princesse Marie, et vous vous conviendrez parfaitement, j'en suis sur. Apres tout, tu as peut-etre raison pour toi, et chacun vit a sa facon. Tu dis avoir perdu ton existence en vivant ainsi, et n'avoir compris le bonheur qu'en vivant pour les autres; eh bien, moi, c'est le contraire, j'ai vecu pour la gloire, et qu'est-ce que la gloire, si ce n'est aussi l'amour du prochain, le desir de lui etre utile et de meriter ses louanges? J'ai donc vecu pour les autres, et mon existence est perdue, perdue sans retour; depuis que je vis pour moi, je suis plus calme!
- Mais comment est-il possible de vivre pour soi seul? demanda Pierre en s'echauffant. Et votre fils, votre soeur, votre pere?
- Ils font partie de mon moi, ce ne sont pas les autres, et les autres c'est le prochain, comme la princesse Marie et toi vous l'appelez, le prochain, cette grande source d'iniquite et de mal! Le prochain, sais-tu, ce sont tes paysans de Kiew que tu reves de combler de bienfaits.
- Vous voulez sans doute plaisanter? s'ecria Pierre, excite par cette apostrophe. Quelle erreur, quelle injustice peut-il y avoir dans mon desir, si faiblement realise encore, de leur faire du bien? Quel mal y a-t-il a instruire ces pauvres gens, ces paysans, qui sont nos freres apres tout, et qui naissent et meurent en ne connaissant de Dieu et de la verite que des pratiques exterieures et des prieres sans aucun sens pour eux? Quel mal y a-t-il a leur apprendre, a croire a une vie future, ou ils auront la consolation de trouver des compensations et des recompenses? Quel mal et quelle erreur y a-t-il a les empecher de mourir sans secours, sans soins, lorsqu'il est si facile de leur donner ce qui leur est materiellement necessaire, un hopital, un medecin, un asile? N'est-ce pas un bienfait palpable, certain, que les quelques moments de repos que je puis accorder au paysan, a la femme avec enfants, nuit et jour accables de soucis? Je l'ai fait. sur une tres petite echelle, il est vrai, mais enfin je l'ai fait, et vous ne me persuaderez pas que j'aie eu tort et que vous n'etes pas de mon avis. J'ai, du reste, acquis une autre conviction, c'est que la jouissance que procure le bien que l'on fait est le seul bonheur de la vie.
- Oui, sans doute, si tu poses la question de cette facon, c'est tout autre chose, reprit le prince Andre. Je batis une maison, je plante un jardin, et toi, tu construis des hopitaux; l'un et l'autre peuvent etre consideres comme un passe-temps. Mais laissons a Celui qui sait tout le droit de juger le bien et le mal. Je vois que tu veux continuer la discussion? Eh bien, allons."
E t ils sortirent sur le perron, qui faisait office de terrasse.
" Tu parles d'ecoles, d'enseignement, etc., etc., c'est-a-dire, ajouta-t-il en lui indiquant un paysan qui passait en les saluant, que tu veux le tirer de sa bestialite, lui donner des besoins moraux, lorsque, a mon sens, le bonheur animal est le seul bonheur possible pour lui. et tu veux l'en priver! Il me fait envie, et tu veux le rendre moi, sans lui donner les moyens dont je dispose? Tu veux alleger son travail, lorsqu'a mon avis le travail physique lui est aussi indispensable que le travail intellectuel l'est pour nous? Toi, tu ne peux pas t'empecher de reflechir.; moi, je me couche a trois heures du matin et je ne puis dormir: il me vient une foule de pensees, je me tourne, je me retourne, je pense et je repense: c'est une necessite pour moi, comme pour lui de labourer et de faucher; sinon, il ira boire au cabaret et tombera malade. Huit jours de ce travail physique me tueraient!. De meme, il mourrait si, se gorgeant du soir au matin, il menait pendant huit jours ma vie physiquement oisive!. A quoi songes-tu encore? Ah oui, les hopitaux et les medecins! Il a un coup de sang, il meurt: tu le saignes, tu le gueris, et il vit estropie pendant dix ans a la charge des siens. Il eut ete bien plus simple pour lui de le laisser mourir, car il y a toujours assez de ceux qui naissent. C'est tout different, pour sur, si tu le consideres comme un travailleur de moins, et c'est la, te l'avouerai-je, ma maniere d'envisager la question, mais toi, tu le gueris par amour fraternel, et il n'en a nul besoin. Encore une illusion de croire que la medecine a jamais gueri quelqu'un! Quant a tuer, elle y excelle!" ajouta-t-il avec une amertume mal deguisee.
I l etait evident, a la facon nette et precise dont le prince Andre enoncait ses opinions, qu'il y avait pense plus d'une fois; il parlait avec plaisir et avec feu, comme un homme qui aurait ete longtemps sevre de cette satisfaction. Son regard s'animait a mesure que ses jugements devenaient plus desesperes.
" Ah! c'est horrible! horrible! dit Pierre. Je ne comprends pas comment vous pouvez vivre avec des convictions pareilles. J'ai eu, j'en conviens, de ces crises de desespoir, a Moscou, en voyage, mais dans ces cas-la je ne vis pas, je descends si bas, si bas, que tout m'est odieux, a commencer par moi-meme.; je ne mange, ni ne me lave.
- Comment, ne pas se laver? Fi donc, c'est sale; il faut au contraire se rendre la vie aussi agreable que possible. Si je vis, ce n'est pas ma faute, et je tache de vegeter ainsi jusqu'a la mort. sans gener personne.
- Mais pourquoi avez-vous de pareilles pensees? Vous voulez donc rester a ne rien faire, a ne rien entreprendre?.
- On dirait vraiment que la vie vous laisse en paix! J'aurais ete charme de ne rien faire, mais voila que la noblesse de l'endroit me fait l'honneur de m'elire pour son marechal, honneur dont je me suis debarrasse non sans difficulte. Ils ne comprenaient pas que je manquais de cette platitude bonasse et minutieuse qui leur est necessaire et qu'ils auraient desire trouver en moi. Je suis en train de m'arranger ici un coin ou je puisse vivre tranquille. Arrive la milice, dont il faut, bon gre mal gre, que je m'occupe.
- Pourquoi ne servez-vous plus?
- Comment, apres Austerlitz? dit le prince Andre d'un air sombre. Non, je me suis jure de ne plus servir dans l'armee active, et je tiendrai parole, quand meme Bonaparte serait la, dans le gouvernement de Smolensk. Il menacerait Lissy-Gory meme, que je ne rentrerais pas dans les rangs! Quant a la milice, comme mon pere est aujourd'hui commandant en chef du 3eme arrondissement, je n'avais d'autre moyen de me delivrer du service actif que de servir sous ses ordres.
- Vous voyez bien cependant que vous servez?
- Oui, je sers!
- Mais alors pourquoi servez-vous?
- Pourquoi? c'est bien simple: mon pere est l'un des hommes les plus remarquables de son siecle. Il se fait vieux, et, sans etre precisement dur, il a trop d'activite de caractere. L'habitude qu'il a d'un pouvoir illimite le rend terrible, a present surtout qu'il le tient, en qualite de general en chef, de l'empereur lui-meme. Il y a quinze jours, si j'avais tarde de deux heures, il aurait fait pendre un miserable employe a Youknow. Personne, excepte moi, n'ayant d'empire sur lui, je suis oblige de servir, pour l'empecher de commettre des actes qui, plus tard, le condamneraient a des remords eternels.
- Vous voyez bien!
- Oui, mais ce n'est pas comme vous l'entendez. Je ne souhaitais et ne souhaite aucun bien a ce scelerat d'employe, qui a vole des bottes aux miliciens; j'aurais ete meme enchante de le voir pendre, mais c'est mon pere qui me faisait de la peine, et mon pere ou moi, c'est la meme chose!"
L es yeux du prince Andre s'animaient de plus en plus d'un eclat fievreux, a mesure qu'il cherchait a prouver a Pierre qu'il ne se preoccupait jamais du bien a faire a son prochain:
" Tu veux donner la liberte a tes paysans? c'est une bonne chose; mais, crois-moi, elle ne profitera, ni a toi, qui, je suppose, n'as jamais, ni battu, ni exile personne, ni a tes paysans, qui ne s'en trouvent pas plus mal pour etre battus et envoyes en Siberie, car la-bas leurs plaies ont tout le temps de se cicatriser. ils y recommencent la meme vie animale que par le passe, et ils se retrouvent exactement aussi heureux. Mais sais-tu pour qui je la desirerais? Pour ceux dont le moral se degrade par l'abus qu'ils font de leur pouvoir, en infligeant des punitions arbitraires, et qui, voues par la au remords, finissent par l'etouffer en eux-memes et par s'endurcir peu a peu. Tu n'as peut-etre jamais vu, comme moi, de bonnes natures, elevees dans les traditions de ce pouvoir sans frein, devenir, avec les annees, irritables, cruelles, incapables de se dominer et accroissant ainsi chaque jour la somme de leur malheur. Voila ceux que je plains, et pour lesquels la liberte des paysans serait un bienfait! Oui, c'est la dignite de l'homme que je pleure, la paix de la conscience, la purete des sentiments, mais quant aux dos et aux fronts des autres, ils n'en resteront pas moins des dos et des fronts, qu'on les batte ou qu'on les rase!"
A l'emportement que le prince Andre mettait dans cette discussion, Pierre devinait involontairement que ces pensees lui etaient suggerees par le caractere de son pere.
" Non, mille fois non, dit-il, je ne serai jamais de votre avis!"
XII
I ls se mirent en route dans la soiree pour Lissy-Gory; le prince Andre rompait parfois le silence par quelques mots qui temoignaient de la bonne disposition de son humeur; mais il avait beau lui montrer ses champs et lui expliquer les perfectionnements agronomiques qu'il y avait introduits, Pierre, absorbe dans ses reflexions, ne repondait que par monosyllabes. Il se disait que son ami etait malheureux, qu'il etait dans l'erreur, qu'il ne connaissait pas la vraie lumiere, qu'il etait de son devoir a lui de l'aider, de l'eclairer et de le relever. Mais il sentait aussi qu'a sa premiere parole le prince Andre renverserait d'un mot toutes ses theories; il avait peur de commencer, peur surtout d'exposer a sa satire l'arche sainte de ses croyances.
" Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi? dit-il tout a coup, en baissant la tete, comme un taureau qui s'apprete a donner un coup de corne. Vous n'en avez pas le droit!
- De penser quoi? demande le prince Andre etonne.
- De penser ainsi a la vie, a la destinee de l'homme. C'etaient aussi mes idees, et savez-vous ce qui m'a sauve? La franc-maconnerie! Ne souriez pas: elle n'est pas, comme je le pensais et comme je le croyais, une secte religieuse qui se borne a de vaines ceremonies, mais elle est l'unique expression de ce qu'il y a de meilleur, d'eternel dans l'humanite." Et il lui expliqua que la franc-maconnerie, comme il la comprenait, etait la doctrine chretienne, affranchie des entraves sociales et religieuses, et la simple mise en action de l'egalite, de la fraternite, de la charite.
" Notre sainte association est la seule qui comprenne le vrai but de la vie, tout le reste est un mirage; en dehors d'elle, tout est mensonge et iniquite, si bien qu'en dehors d'elle il ne reste plus a un homme bon et intelligent qu'a vegeter, comme vous le faites, en se gardant seulement de faire du tort a son prochain. Mais si une fois vous admettez nos principes fondamentaux, si vous entrez dans notre ordre, si, vous y abandonnant, vous vous laissez diriger par lui, vous sentirez aussitot, comme je l'ai senti moi-meme, que vous etes un anneau de cette chaine invisible et eternelle, dont le premier chainon est cache dans les cieux."
L e prince Andre regardait devant lui et ecoutait sans mot dire, se faisant parfois repeter ce que le bruit des roues l'avait empeche d'entendre. L'eclat de ses yeux, son silence meme faisaient esperer a Pierre que ses paroles n'avaient pas ete vaines, et qu'elles ne seraient pas recues avec ironie.
I ls arriverent ainsi a une riviere debordee qu'il fallait traverser en bac; ils descendirent de la voiture, pendant qu'on la placait sur le bac avec les chevaux.
L e prince Andre, appuye a la balustrade, regardait silencieusement cette masse d'eau qui scintillait au soleil couchant:
" Eh bien, qu'en pensez-vous? pourquoi ne repondez-vous pas?
- Ce que je pense? mais je t'ecoute! Tout cela est fort bien! Tu me dis: entre dans notre ordre et nous t'enseignerons le but de la vie, la destination de l'homme et les lois qui regissent le monde. Mais qui etes-vous donc? des hommes! D'ou vient alors que vous sachiez tout et d'ou vient que je ne voie pas ce que vous voyez? Pour vous, la vertu et la verite doivent regner sur la terre, et moi, je ne m'en apercois pas!
- Croyez-vous a la vie future? lui demanda Pierre, en, l'interrompant.
- A la vie future? murmura le prince Andre. Pierre, trouvant une negation dans cette reponse de son ami, et connaissant de longue date son atheisme, poursuivit:
- Vous me dites que vous ne pouvez voir le regne de la vertu et de la verite sur cette terre? je ne le vois pas non plus et on ne peut pas le voir, si on considere notre vie comme la fin de tout. Sur cette terre, il n'y a ni verite, ni vertu. tout est mensonge; mais dans la creation universelle, c'est la verite qui gouverne. Sans doute, nous sommes les enfants de cette terre, mais dans l'eternite nous sommes les enfants de l'univers. Je sens malgre moi que je suis une parcelle de cet harmonieux et immense ensemble. Je sens que, dans cette innombrable myriade d'etres, qui sont les manifestations de la divinite ou de cette force superieure, si vous l'aimez mieux, je suis un chainon, un degre dans l'echelle ascendante. Si je vois clairement devant mes yeux cette echelle qui monte de la plante jusqu'a l'homme, pourquoi supposerais-je qu'elle s'arrete a moi, sans monter plus haut? De meme que rien ne se perd dans ce monde, de meme je ne puis me perdre dans le neant! Je sais que j'ai ete et que je serai! Je sais qu'a part moi et au-dessus de moi vivent des esprits, et que dans ce monde demeure la verite!
- Oui, c'est la doctrine de Herder, dit le prince Andre, mais ce n'est pas elle qui me convaincra! La vie et la mort, voila ce qui vous persuade!. Lorsqu'on voit un etre qui vous est cher, qui est lie a votre existence, envers lequel on a eu des torts qu'on esperait reparer. (et sa voix trembla). et que tout a coup cet etre souffre, se debat sous l'etreinte de la douleur et cesse d'exister. on se demande pourquoi! Qu'il n'y ait pas de reponse a cela, c'est impossible, et je crois qu'il y en a une! Voila ce qui peut convaincre, voila ce qui m'a convaincu.
- Mais, dit Pierre, n'ai-je pas dit la meme chose?
- Non, je veux dire que ce ne sont pas les raisonnements qui vous menent a admettre la necessite de la vie future, mais lorsqu'on marche a deux dans la vie, et que tout a coup votre compagnon disparait, la-bas, dans le vide, qu'on s'arrete devant cet abime, qu'on y regarde. la conviction s'impose, et j'ai regarde!.
- Eh bien, alors! Vous savez qu'il y a un la-bas, et qu'il y a quelqu'un, c'est-a-dire la vie future et Dieu!"
L e prince Andre ne repondit rien. La caleche et les chevaux avaient depuis longtemps passe sur l'autre rive, le soleil etait descendu a moitie, et la gelee du soir couvrait de son givre brillant les mares autour de la descente qui menait a la riviere, pendant que Pierre et Andre, au grand etonnement des domestiques, des cochers et des passeurs, discutaient encore sur le bac:
" S'il y a un Dieu, il y a une vie future, donc la verite et la vertu existent; le bonheur supreme de l'homme doit consister dans ses efforts pour les atteindre. Il faut vivre, aimer et croire que nous ne vivons pas maintenant seulement sur ce lambeau de terre, mais que nous avons vecu et vivons eternellement dans cet infini."
E t Pierre indiquait le ciel.
L e prince Andre, toujours appuye contre la balustrade, l'ecoutait, pendant que son regard errait sur la surface assombrie de l'eau, a peine eclairee par les derniers rayons empourpres du soleil qui allaient s'eteignant peu a peu. Pierre se tut. Tout etait calme, et l'on n'entendait plus contre la quille du bateau, arrete depuis longtemps, qu'un faible clapotis qui semblait murmurer: "C'est la verite! crois-y!" Bolkonsky soupira, ses yeux se tournerent, doux et tendres, vers la figure emue et exaltee de Pierre, intimide comme toujours par la superiorite qu'il reconnaissait en son ami.
" Oh! si c'etait ainsi! dit ce dernier. Mais partons," ajouta-t-il.
E n quittant le bac, il regarda encore une fois le ciel, que lui avait montre Pierre, et, pour la premiere fois depuis Austerlitz, il retrouva son ciel profond, ideal, celui qui planait au-dessus de sa tete sur le champ de bataille. Un sentiment depuis longtemps endormi, le meilleur de lui-meme, se reveilla au fond de son ame: c'etait le renouveau de la jeunesse et de l'aspiration au bonheur. Rentre dans les conditions de sa vie habituelle, ce sentiment s'effaca et s'affaiblit peu a peu, mais a partir de cet entretien, et sans qu'il y eut rien de change a son existence, il sentit poindre au fond de son coeur le germe d'une vie morale toute differente.
XIII
I l faisait deja sombre lorsqu'ils arriverent a l'entree principale de la maison de Lissy-Gory, et le prince Andre attira en souriant l'attention de Pierre sur l'agitation qui se manifesta, a leur vue, du cote d'une petite entree laterale. Une petite vieille courbee sous le poids d'un sac, et un homme de petite taille, a longs cheveux, et habille de noir, s'enfuirent aussitot; deux femmes coururent les rejoindre, et tous les quatre, se retournant effrayes pour examiner la voiture, disparurent par un escalier de service.
" Ce sont les hommes de Dieu, que Marie recueille, dit le prince Andre, ils m'ont pris pour mon pere, car il les fait chasser, tandis qu'elle les recoit. En cela seul elle ose lui desobeir.
- Mais qu'est-ce que "les hommes de Dieu"? demanda Pierre.
L e prince Andre n'eut pas le temps de lui repondre. Les domestiques etant sortis a leur rencontre, il les questionna sur l'arrivee probable de son pere, qu'on attendait de la ville voisine a tout instant.
L aissant Pierre dans son appartement, qui etait toujours prepare pour le recevoir, le prince Andre passa dans la chambre de l'enfant et revint ensuite pour mener Pierre chez sa soeur:
" Je ne l'ai pas encore vue, elle se cache avec ses "hommes de Dieu", nous allons les surprendre, elle sera sans doute tres confuse, mais tu les verras. C'est curieux, ma parole!
- Qu'est-ce donc? demanda Pierre.
- Attends, tu vas les voir."
L a princesse Marie se troubla et rougit jusqu'au blanc des yeux, quand elle les vit entrer dans sa petite chambre, ou brillaient les images dorees eclairees par les lampes. Il y avait, a cote d'elle, sur le canape, un jeune garcon en habit de frere convers, avec un nez aussi long que les cheveux, et pres d'elle egalement, dans un fauteuil, une petite vieille toute ratatinee, toute ridee, dont la figure avait une expression d'extreme douceur et d'humilite.
" Andre, pourquoi ne pas m'avoir prevenue? dit la princesse Marie d'un ton de reproche, en se mettant devant ses pelerins, comme une poule qui cache ses poussins.
- Je suis charmee de vous voir," ajouta-t-elle en se tournant vers Pierre, qui lui baisait la main. Elle l'avait connu enfant; son affection pour Andre, ses malheurs et surtout sa bonne et honnete figure la disposaient en sa faveur. Elle le regardait de ses yeux profonds et doux, et semblait lui dire: "Je vous aime bien et, je vous en supplie, ne vous moquez pas des "miens". Une fois les premiers compliments echanges, elle les engagea a s'asseoir.
" Ah! voila Ivanouchka, dit le prince Andre, en indiquant d'un sourire le jeune neophyte.
- Andre! murmura la princesse d'un ton suppliant.
- Il faut que vous sachiez que c'est une femme, dit le prince Andre.
- Andre, au nom du ciel!" reprit sa soeur.
O n voyait que les vaines supplications de la princesse Marie et les plaisanteries du prince Andre au sujet des pelerins etaient chose habituelle entre eux.
" Mais, ma bonne amie, vous devriez au contraire m'etre reconnaissante d'expliquer a Pierre votre intimite avec ce jeune homme.
- Vraiment!" dit Pierre avec curiosite, mais cependant d'un ton grave, qui acheva de lui gagner le coeur de la princesse Marie.
L eur bienfaitrice se preoccupait bien a tort pour "les siens", car ceux-ci n'eprouvaient aucune gene. La petite vieille, apres avoir renverse sa tasse sur sa soucoupe a cote du morceau de sucre tout grignote, se tenait immobile et les yeux baisses sur son fauteuil, en jetant a droite et a gauche des regards sournois, et en attendant l'offre d'une nouvelle tasse. Ivanouchka buvait a petites gorgees le the qui remplissait sa soucoupe, et regardait en dessous les deux jeunes gens, de ses yeux qui exprimaient la ruse feminine.
" Ou as-tu ete? a Kiew? demanda le prince Andre.
- J'y ai ete, mon pere, repondit la petite vieille. C'est a Noel que je me suis rendue digne de recevoir, chez les saints, la sainte et celeste communion; maintenant je viens de Koliasine. Une grande grace s'y est revelee!
- Et Ivanouchka est avec toi?
- Non, je suis seule, repondit Ivanouchka, en s'efforcant de prendre une voix de basse. Nous ne nous sommes rencontrees qu'a Youknow avec Pelagueiouchka."
C elle-ci, ne se possedant pas du desir de raconter ce qu'elle avait vu, l'interrompit:
" Oui, mon pere, une grande grace s'est revelee a Koliasine!
- Quoi donc? de nouvelles reliques? demanda le prince Andre.
- Voyons, Andre!. Ne lui raconte rien, Pelagueiouchka.
- Mais pourquoi donc, ma bonne mere, ne pas le lui raconter? Je l'aime, il est bon, c'est un elu de Dieu, c'est mon bienfaiteur. Je n'ai pas oublie, vois-tu, qu'il m'a donne dix roubles. Comme j'etais a Kiew, Kirioucha me dit, Kirioucha, vous savez bien, l'innocent, un veritable homme de Dieu, qui marche nu-pieds ete et hiver, Kirioucha me dit: "Pourquoi erres-tu en pays etranger? Va a Koliasine, une image miraculeuse de notre sainte mere la Vierge s'y est montree." Alors j'ai dit adieu aux saints, et j'y suis allee!. Et arrivee la, poursuivit la vieille d'un ton monotone, ceux que je rencontrais me disaient: "Nous possedons une grande grace: l'huile sainte decoule de la joue de notre sainte mere la Vierge.
- C'est bon, c'est bon, dit la princesse Marie en rougissant, tu raconteras cela une autre fois.
- Permettez-moi, dit Pierre, de lui adresser une question. Tu l'as vu de tes propres yeux?
- Certainement, mon pere, certainement, j'ai ete trouvee digne de cette grace: le visage etait tout resplendissant d'une lumiere celeste, et l'huile degouttait, degouttait, de la joue.
- Mais c'est une supercherie! objecta Pierre, qui l'avait ecoutee avec attention.
- Ah, notre pere, que dis-tu la? s'ecria avec terreur Pelagueiouchka, en se tournant vers la princesse Marie, comme pour l'appeler a son secours.
- C'est ainsi qu'on trompe le peuple, poursuivit-il.
- Seigneur Jesus! s'ecria la pelerine en se signant. Oh! ne repete pas cela, mon pere. Je connais un "General" qui ne croyait pas, et qui disait: "Ce sont les moines qui trompent!" Oui, il l'a dit, et il est devenu aveugle!. Et alors il a reve, et il a vu notre sainte Vierge de Petchersk, qui lui a dit: "Crois en moi et je te guerirai!" . Et alors il a prie, supplie: "Menez-moi, menez-moi a elle!" . Je te raconte la sainte verite, car je l'ai vu, lorsqu'on l'a amene aveugle et lorsqu'il s'est jete devant elle en lui disant: "Gueris-moi et je te donnerai ce que j'ai recu en cadeau du Tsar." Je l'ai vu, et j'ai vu l'etoile qui y est incrustee, car elle lui a rendu la vue!. C'est peche de parler ainsi, et Dieu te punira.
- Quoi, quelle etoile? demanda Pierre.
- C'est sans doute qu'on a promu au grade de general notre sainte mere la Vierge," dit le prince Andre en souriant.
P elagueiouchka palit, en joignant les mains avec desespoir.
" Dieu, Dieu, quel peche, et tu as un fils! dit-elle en devenant toute rouge, de pale qu'elle etait. Qu'as-tu dit? Que Dieu te pardonne!" et elle se signa. "Ah! que Dieu lui pardonne," ajouta-t-elle en s'adressant a la princesse Marie, et en rassemblant ses hardes pour s'en aller.
E lle etait prete a pleurer, elle avait peur, elle avait honte de profiter des bienfaits d'une maison ou on parlait ainsi, et peut-etre en meme temps regrettait-elle d'etre obligee d'y renoncer.
" Quel plaisir avez-vous a les troubler dans leur foi? dit la princesse Marie. Pourquoi etes-vous venus?
- Mais, princesse, c'est une plaisanterie que j'ai faite a Pelagueiouchka! Princesse, ma parole, je n'ai pas voulu l'offenser. Ce n'est pas serieux, je t'assure!"
P elagueiouchka s'arreta d'un air incredule, mais la sincerite du repentir qui se lisait sur les traits de Pierre et le regard affectueux du prince Andre l'apaiserent peu a peu.
XIV
R emise de son emotion et ramenee a son sujet favori, elle leur parla du pere Amphiloche, de sa sainte existence, et comme quoi sa main sentait l'encens; comment aussi a Kiew, a son dernier pelerinage, un moine de sa connaissance lui avait donne les clefs des catacombes, et comment elle y avait passe quarante-huit heures avec les saints, ayant un morceau de pain sec pour toute nourriture:
" Je priais devant l'un, puis je disais mes prieres devant un autre. Je dormais un petit peu, je baisais un troisieme; et quelle paix, ma mere, quelle paix celeste! Je n'avais plus envie de remonter sur la terre du bon Dieu."
P ierre l'ecoutait et l'observait attentivement; le prince Andre quitta la chambre, et sa soeur, abandonnant a elles-memes "les hommes de Dieu", emmena Pierre au salon.
" Vous etes tres bon, lui dit-elle.
- Je n'ai pas voulu l'offenser, croyez-moi; j'apprecie ses sentiments!"
L a princesse Marie lui repondit par un sourire:
" Je vous connais depuis longtemps, je vous aime comme un frere. Comment avez-vous trouve Andre? Il m'inquiete. Sa sante etait meilleure l'hiver dernier, mais au printemps sa blessure s'est rouverte, et le medecin lui conseille de faire une cure a l'etranger. Son moral aussi me tourmente: il ne peut pas, a l'exemple de nous autres femmes, pleurer son chagrin, mais il le porte en dedans de lui-meme; aujourd'hui il est gai, anime, grace a votre arrivee. c'est si rare! Tachez de lui persuader de voyager, il a besoin d'activite, et cette vie monotone le tue. on ne le remarque pas, mais je le vois!"
A dix heures du soir, les domestiques s'elancerent sur le perron, au tintement des clochettes de l'attelage qui ramenait le vieux prince. Pierre et Andre allerent a sa rencontre.
" Qui est-ce? demanda le vieux en descendant de voiture. - Ah oui! tres content! ajouta-t-il en reconnaissant le jeune homme, embrasse-moi. la!"
I l etait de bonne humeur, et le combla de tant de prevenances, que le prince Andre les trouva, une heure plus tard, engages dans une vive discussion. Pierre prouvait qu'un jour viendrait ou il n'y aurait plus de guerre, tandis que le vieux prince, sans se facher, mais en le raillant, soutenait le contraire:
" Pratique une saignee, mets de l'eau a la place du sang, et alors il n'y aura plus de guerre! Chimeres de femme, chimeres de femme!" ajouta-t-il, en tapant affectueusement sur l'epaule de son adversaire, et en s'approchant de la table, ou son fils, qui ne voulait pas prendre part a la conversation, examinait les papiers qu'il avait apportes.
" Le marechal de la noblesse, lui dit-il, le comte Rostow, n'a guere fourni que la moitie de son contingent, et, arrive une fois en ville, il s'est imagine de m'inviter a diner! Je lui en ai donne un. de diner! Regarde ce papier!. Sais-tu qu'il me plait, ton ami, il me reveille! Un autre vous raconte des choses intelligentes, et on n'a pas envie de les ecouter, tandis que celui-ci me bombarde de balivernes, qui amusent ma vieille tete. Allez, allez souper, je vous rejoindrai peut-etre pour me disputer encore. Tu me feras le plaisir d'aimer ma sotte princesse Marie, n'est-ce pas?"
P endant ce sejour a Lissy-Gory, Pierre apprecia tout le charme de l'affection qui l'unissait au prince Andre. Le vieux prince et la princesse Marie, qui le connaissaient a peine quand il y etait arrive, le traitaient deja en ancien ami. Il se sentait aime, non seulement de cette derniere, dont il avait gagne le coeur par sa douceur envers ses proteges, mais meme du petit bonhomme d'un an, le prince Nicolas, comme l'appelait son grand-pere; l'enfant lui souriait et se laissait porter par lui. MlleBourrienne et l'architecte suivaient d'un air radieux ses conversations avec le vieux prince. Celui-ci avait assiste au souper, c'etait une faveur marquee pour Pierre, et son amabilite ne se dementit pas un instant, pendant les deux jours que son hote passa a Lissy-Gory.
L orsque la famille se reunit apres son depart, et que, par une consequence naturelle de sa visite, on se mit a analyser son caractere, tous, chose bien rare, s'unirent pour en faire l'eloge et pour exprimer la sympathie qu'il leur avait inspiree.
XV
R ostow, de retour apres son conge, sentit, pour la premiere fois, la force des liens qui l'attachaient a Denissow et a son regiment.
A la vue du premier hussard a l'uniforme deboutonne, a la vue de Dementiew le roux, a la vue des piquets de chevaux alezans, et enfin a la vue de Lavrouchka criant joyeusement a son maitre: "Le comte est arrive!" a l'embrassade de Denissow, ebouriffe, endormi, sortant en hate de sa hutte, et a l'accolade de ses camarades, Rostow eprouva la meme sensation qu'a son arrivee a la maison paternelle, lorsque son pere, sa mere, ses soeurs l'avaient etouffe de baisers; et des larmes de joie, lui montant au gosier, l'empecherent de parler.
A pres s'etre presente au chef du regiment, en avoir recu les memes fonctions dans le meme escadron, apres s'etre enquis des moindres details, il trouva dans cet adieu a sa liberte et dans le devoir qu'il remplissait en reprenant sa place dans ce cadre etroit, le meme sentiment de quietude et d'appui moral qu'il aurait eu dans sa propre famille; car le regiment, au bout du compte, n'etait-il pas devenu pour lui un home aussi cher que la maison paternelle? Il n'y avait pas la ce tohu-bohu du monde, qui l'entrainait parfois a des erreurs regrettables; il n'y avait pas Sonia, avec laquelle il ne savait jamais s'il fallait ou non s'expliquer; il n'y avait plus la possibilite de courir dans dix endroits a la fois, ni ces vingt-quatre heures qu'on pouvait tuer de facons diverses, ni cette foule composee en majeure partie d'indifferents, ni ces demandes d'argent, penibles et embarrassantes, ni la terrible perte au jeu avec Dologhow: ici, tout etait clair et precis. Le monde entier etait partage, pour lui, en deux parties inegales: l'une etait notre regiment de Pavlograd, l'autre tout le reste, dont il n'avait qu'un mediocre souci. Tout y etait connu: on savait qui etait le lieutenant, qui etait le capitaine, qui etait un vaurien, qui etait un bon garcon, et ce qui primait tout, c'etait "le camarade"! Le cantinier faisait credit, on touchait sa paye tous les trois mois. Par suite, rien a choisir, rien a combiner; tout se bornait a se bien conduire, et a accomplir exactement et scrupuleusement l'ordre recu.
R eplace sous le joug et les habitudes de la vie militaire, il etait aussi heureux que l'est un homme fatigue, de pouvoir se coucher et se reposer. Cette existence lui fut d'autant plus agreable, qu'il s'etait jure, apres sa perte au jeu (action qu'il se reprochait toujours malgre le pardon de ses parents), de ne plus jouer, et, pour reparer sa faute, de servir d'une facon irreprochable, en bon camarade, et en officier sans reproches, c'est-a-dire de devenir un parfait galant homme, ce qui dans le monde etait loin d'etre facile, tandis qu'au regiment rien n'etait plus aise. Enfin il s'etait promis de rembourser ses parents en cinq ans, de ne toucher que deux mille roubles sur les dix qui lui etaient annuellement alloues, et de laisser le reste a leur disposition.
A la suite de plusieurs retraites, de plusieurs marches en avant et de plusieurs combats a Poultousk, a Preussisch-Eylau, notre armee s'etait enfin concentree a Bartenstein. On attendait l'arrivee de l'Empereur pour commencer la campagne.
L e regiment de Pavlograd, qui avait pris part a celle de 1808, et qui venait seulement de rejoindre l'armee active, apres avoir complete ses cadres en Russie, n'avait pas pris part a ces premiers engagements. Des son arrivee, il fut reuni au detachement de Platow, independant du reste de l'armee.
L es hussards avaient eu a plusieurs reprises de legeres escarmouches avec l'ennemi, et avaient meme fait une fois des prisonniers, en s'emparant des equipages du marechal Oudinot. Le mois d'avril se passa a bivouaquer pres d'un village allemand ruine et desert.
L e degel arrivait: il faisait froid et sale, les rivieres charriaient, et les chemins, devenus impraticables, arretaient la distribution de fourrage pour les chevaux et de vivres pour les hommes. Les soldats se repandaient dans les villages abandonnes, a la recherche de quelques maigres pommes de terre.
I l ne restait plus rien, les habitants etaient en fuite, et ceux qui etaient demeures en arriere, arrives au dernier degre de la misere, etaient un objet de pitie pour le soldat, qui, prive de tout, leur donnait encore du sien, plutot que de leur enlever leur derniere bouchee.
L e regiment avait perdu deux hommes dans les derniers engagements, mais la maladie et la famine l'avaient reduit de moitie. La mortalite etait telle dans les hopitaux, que le soldat, extenue par la fievre et par l'enflure, resultats de la mauvaise nourriture, preferait continuer son service et trainer dans les rangs ses pieds endoloris, plutot que d'entrer a l'hopital. Les premiers jours du printemps, les soldats decouvrirent dans la terre une certaine plante semblable a l'asperge, qu'ils appelerent, on ne sait trop pourquoi, "racine douce", bien qu'elle fut au contraire tres amere. On les voyait la chercher de tous les cotes, la deterrer et la manger, malgre la defense qui leur en avait ete faite. Une nouvelle maladie, la tumefaction des pieds, des mains et de la figure, consideree par les medecins comme provenant de l'emploi de cette plante nuisible, fit parmi eux de nombreuses victimes, et cependant l'escadron de Denissow se nourrissait principalement de cette racine. Il y avait quinze jours qu'il ne recevait plus qu'une ration reduite de biscuit, et les pommes de terre qu'on avait envoyees en dernier lieu se trouvaient gelees et germees.
L es chevaux, dont la maigreur etait effrayante, ne se nourrissaient que de la paille des toits, et leur poil d'hiver se herissait en touffes emmelees.
M algre toutes ces miseres, officiers et soldats continuaient leur meme existence. Pales et la figure gonflee, couverts d'uniformes dechires, les hussards s'alignaient comme d'habitude, allaient au fourrage, au pansage, nettoyaient leur fourniment, arrachaient la paille des toits, dinaient autour de leur chaudron et se levaient de la affames, et plaisantant sur leur maigre chere et sur leur faim. A leurs moments de loisir, ils allumaient comme toujours leurs feux, s'y chauffaient tout nus, fumaient, triaient et cuisaient leurs pommes de terre gelees et gatees, en se racontant des histoires sur les guerres de Potemkine et de Souvorow ou des recits merveilleux sur Alecha, le panier perce, ou sur Mikolka, le manoeuvre.
L es officiers demeuraient par deux et par trois dans des cabanes delabrees. Les anciens s'occupaient de la paille, des pommes de terre (l'argent abondait, quoiqu'on n'eut rien a manger), et la plupart passaient leur temps a jouer aux cartes ou a d'autres jeux plus innocents, tels que les osselets et la svaika. On causait peu des affaires en general, surtout parce qu'on devinait qu'il n'y avait rien de bon a apprendre.
R ostow logeait avec Denissow, et le premier comprenait que, tout en ne lui parlant jamais de sa famille, c'etait a son amour malheureux pour Natacha qu'il devait la recrudescence de son affection, et leur amitie reciproque n'en devenait que plus vive. Denissow exposait le plus rarement possible son ami au danger, et l'accueillait avec une joie expansive, lorsqu'il le voyait revenir sain et sauf. Dans une des reconnaissances ou Rostow avait ete envoye pour chercher des vivres, il trouva dans un village voisin un vieux Polonais avec sa fille qui allaitait un enfant. A moitie nus, mourant de faim et de froid, ils n'avaient aucun moyen de s'eloigner. Il les amena au bivouac, les logea chez lui, et les secourut quelque temps jusqu'au retablissement du vieillard. Un camarade, venant a causer de femmes, assura en riant que Rostow etait le plus fin d'eux tous, et qu'il aurait bien du leur faire faire connaissance avec la jeune et jolie Polonaise qu'il avait sauvee. Vivement blesse de ces propos, il repondit a l'officier par une volee d'injures, et Denissow eut toutes les peines du monde a les empecher de se battre. Lorsque l'officier fut parti, Denissow, qui ignorait lui-meme la nature des relations de son ami avec la Polonaise, lui fit des reproches sur son emportement:
" Mais comment veux-tu que j'agisse autrement? Je la regarde comme ma soeur et je ne puis te dire a quel point j'ai ete blesse. car enfin c'est comme si."
D enissow lui frappa sur l'epaule et se mit a marcher en long et en large, signe chez lui d'une forte emotion:
" Ah! quelle diable de race que ces Rostow." murmura-t-il.
E t Nicolas vit briller des larmes dans les yeux de son ami.
XVI
A u mois d'avril, les troupes recurent, avec une joie facile a comprendre, la nouvelle de l'arrivee de l'Empereur. Le regiment de Pavlograd etant place assez loin des avant-postes, en avant de Bartenstein, Rostow fut prive du plaisir de parader a la revue imperiale.
I ls bivouaquaient, Denissow et lui, dans une hutte creusee sous terre et recouverte par les soldats, selon l'usage qui venait d'etre recemment introduit, de gazon et de branchages. On creusait un fosse d'une archine et demie de large, sur deux de profondeur et trois et demie de longueur. A l'un des bouts etaient pratiquees des marches, c'etait l'entree; le fosse lui-meme formait la chambre, ou chez les plus riches, tels que le commandant de l'escadron, une grande planche, occupant tout le fond du cote oppose a la sortie, et posee sur des pieux, representait la table; le long du fosse, la terre formait un rebord d'une archine, c'etaient les deux lits et le canape; le toit permettait de se tenir debout au milieu, et on pouvait meme etre assis sur son lit, en se rapprochant un peu de la table. Denissow, aime de ses soldats, vivait toujours largement: aussi avait-on applique sur le fronton de sa hutte une planche avec un carreau brise et recolle avec du papier. Lorsqu'il faisait tres grand froid, on placait sur les marches, decorees par Denissow du nom de salon, une plaque de metal couverte de charbons allumes, tires du foyer des soldats, et il en resultait une si bonne chaleur, que les officiers, reunis chez lui, y restaient simplement en manches de chemise.
R ostow, rentrant un jour de son service, tout mouille et tout harasse apres une nuit de veille, se fit apporter un tas de ces charbons allumes, changea de vetements, fit sa priere, avala son the, rangea ses paquets dans le coin qui etait a lui, et s'etendit bien rechauffe sur sa couche, les bras passes sous sa tete, pour reflechir tout a son aise a l'avancement qu'il allait recevoir a propos de la derniere reconnaissance qu'il avait faite.
I l entendit tout a coup dehors la voix irritee de son ami; s'etant penche vers la fenetre pour voir a qui il en avait, il reconnut le marechal des logis Toptchenko:
" Je t'avais pourtant defendu de leur laisser manger cette racine, criait Denissow, et cependant j'en ai vu un qui en emportait.
- Je l'ai defendu, Votre Noblesse, mais on ne m'ecoute pas."
R ostow se recoucha en se disant avec satisfaction: "Ma foi, j'ai fini ma besogne, c'est a lui maintenant de s'occuper de la sienne!" Lavrouchka, le domestique madre, se joignit a la conversation du dehors; il pretendait avoir apercu, en allant a la distribution, des convois de boeufs et de biscuit.
" En selle, le second peloton! s'ecria Denissow en s'eloignant.
- Ou vont-ils?" se demanda Rostow.
C inq minutes plus tard, son camarade rentra et se jeta, les pieds tout crottes, sur son lit, fuma une pipe d'un air de mauvaise humeur, fouilla dans ses effets, qu'il bouleversa, prit son fouet, son sabre, et disparut.
" Ou vas-tu?" lui cria Rostow; mais l'autre, grommelant entre ses dents qu'il avait a faire, s'elanca au dehors en s'ecriant:
" Que Dieu et l'Empereur me jugent!"
R ostow entendit le bruit des pieds des chevaux dans la boue, et il s'endormit bien a son aise, sans s'inquieter du depart de Denissow. Reveille vers le soir, il s'etonna d'apprendre que son ami n'etait pas revenu. Le temps etait beau: deux officiers et un junker jouaient a la svaika; il se joignit a eux. Au beau milieu de la partie, ils virent arriver des charrettes escortees d'une quinzaine de hussards sur leurs chevaux efflanques. Arrives au piquet, ils furent entoures par leurs camarades.
" Voila les vivres! dit Rostow. et Denissow qui se lamentait!
- Quelle fete pour les soldats!" ajouterent les officiers.
D enissow parut le dernier, accompagne de deux officiers d'infanterie; ils causaient tous les trois avec vivacite:
" Je vous avertis, capitaine. cria l'un d'eux, maigre, de petite taille, et tres irrite.
- Et moi je vous avertis que je ne rends rien!
- Vous en repondrez, capitaine, c'est du pillage. enlever les convois aux siens! Et nos soldats qui n'ont rien mange depuis deux jours!
- Et les miens depuis deux semaines!
- C'est du brigandage, vous en repondrez! repliqua l'officier d'infanterie en haussant la voix.
- Laissez-moi donc tranquille! s'ecria Denissow en s'echauffant tout a coup. Eh bien, oui, c'est moi qui repondrai, et pas vous! Que me chantez-vous la?. Prenez garde a vous. Marche!
- C'est bien! s'ecria a son tour le petit officier, sans broncher, ni quitter la place.
- Au diable. marche!. et prenez garde a vous!. et Denissow fit tourner la tete au cheval de son antagoniste.
- Bien, bien, dit celui-ci d'un air menacant et il prit un trot qui le secouait sur sa selle.
- Un chien, un chien vivant, un vrai chien sur une palissade!." C'etait la raillerie la plus sanglante qu'un cavalier put adresser a un fantassin a cheval. - Je leur ai enleve de force leur convoi! dit-il en riant et en s'approchant de Rostow. Impossible de laisser nos hommes crever de faim!"
L es charrettes capturees etaient destinees a un regiment d'infanterie, mais, ayant appris par Lavrouchka qu'elles n'etaient pas escortees, Denissow s'en etait empare avec ses hussards. On distribua aussitot des doubles rations de biscuit, et les autres escadrons en eurent leur part.
L e lendemain, le chef du regiment fit venir Denissow et le regardant a travers ses doigts ecartes:
" Voila, dit-il, comment j'envisage la chose: je ne veux rien en savoir et ne fais aucune enquete, mais je vous conseille de vous rendre a l'etat-major, et d'y arranger votre affaire avec la direction des vivres. Faites votre possible pour donner un recu constatant qu'il vous a ete fourni tant; car autrement ce sera inscrit au compte du regiment d'infanterie, et l'enquete, une fois commencee, peut tourner mal."
D enissow se rendit immediatement a l'etat-major, tout dispose a suivre ce conseil, mais a son retour il etait dans un tel etat, que Rostow, qui ne l'avait jamais vu ainsi, en fut terrifie. Il ne pouvait ni parler, ni respirer, et ne repondait aux questions de son ami que par des injures et des menaces lancees d'une voix faible et enrouee.
R ostow l'engagea a se deshabiller, a boire un peu d'eau, et envoya chercher le medecin.
" Comprends-tu cela?. On veut me juger pour pillage!. Donne-moi de l'eau!. eh bien, qu'on me juge; mais je punirai toujours les laches, je le dirai a l'Empereur. Donne-moi de la glace!"
L e medecin le saigna, et un sang noir remplit toute une assiette. Une fois soulage, il fut en etat de raconter a Rostow ce qui lui etait arrive:
" J'arrive. ou est le chef?. on me l'indique. Il faudra que vous attendiez!. Impossible, mon service me reclame, j'ai fait trente verstes, je n'ai pas le temps d'attendre, annoncez-moi!. Il daigne enfin paraitre, ce voleur en chef; il me fait la lecon: "C'est du brigandage!. - Le brigand, dis-je, n'est pas celui qui s'empare des vivres pour nourrir ses soldats, mais celui qui les fourre dans sa poche!" Bon, il m'engage alors a signer un recu chez le commissaire, et m'annonce que l'affaire suivra son cours. J'entre chez le commissaire, il est a table. Qui vois-je? Voyons, devine!. Qui est-ce qui nous affame? s'ecria Denissow, en frappant la table de son bras malade avec une telle violence que la planche vacilla et que les verres s'entrechoquerent. Telianine! "Comment, c'est toi qui arretes nos vivres? Une fois deja on t'a tape sur la figure et tu t'en es tire assez heureusement." et je lui en ai dit, que c'etait un plaisir! poursuivit-il avec une joie feroce, en montrant ses dents blanches sous ses noires moustaches.
- Voyons, ne crie pas, calme-toi, voila le sang qui coule de nouveau; attends que je te bande le bras."
O n le coucha, et il se reveilla dans son etat habituel.
L e lendemain, la journee n'etait pas encore passee, que l'aide de camp du regiment vint le trouver d'un air serieux et chagrin pour lui montrer le papier officiel du chef du regiment, et lui adressa des questions au sujet de l'aventure de la veille. Il lui confia egalement que l'affaire semblait prendre une tournure facheuse, qu'une commission militaire etait nommee, et que, vu la severite deployee habituellement dans les cas de maraude et d'indiscipline, il devrait s'estimer heureux s'il n'etait que degrade.
L 'affaire avait ete exposee ainsi de la part des plaignants: le major Denissow, apres avoir enleve de force un convoi, s'etait presente sans y etre invite, et "pris de vin", devant l'intendant en chef, l'avait appele voleur, l'avait menace de le frapper, et, emmene de la, s'etait elance dans les bureaux, y avait battu deux employes, dont l'un avait eu le bras foule.
D enissow repondit en riant que c'etait une histoire faite a plaisir, que ca n'avait aucun sens, qu'il n'avait peur d'aucun jugement, et que, si ces miserables l'attaquaient, il saurait bien leur fermer la bouche, et qu'ils s'en souviendraient.
N icolas ne fut pas dupe du ton leger avec lequel il parlait de l'affaire, il le connaissait trop bien, pour ne pas deviner ses inquietudes au sujet d'une affaire qui pouvait lui causer de grands desagrements. Tous les jours on venait l'ennuyer de nouvelles questions, de nouvelles explications, et, le premier mai, il recut l'ordre de passer son commandement au plus ancien et de se presenter en personne a l'etat-major de la division, pour y rendre compte du pillage dont l'accusait l'intendance. La veille, Platow fit une reconnaissance avec deux regiments de cosaques et deux escadrons de hussards. Denissow y fit preuve de son courage habituel, en s'avancant jusque sur les lignes des tirailleurs ennemis. Une balle francaise l'atteignit a la jambe. En temps ordinaire, il n'aurait fait aucune attention a cette legere blessure et n'aurait pas quitte le regiment, mais cette fois elle lui servit de pretexte pour se debarrasser de sa visite a l'etat-major, et se faire envoyer a l'hopital.
XVII
A u mois de juin eut lieu la bataille de Friedland, a laquelle les hussards de Pavlograd ne prirent aucune part, et qui fut suivie d'un armistice. Rostow, se sentant tout isole sans son ami, n'en ayant eu aucune nouvelle depuis son depart, et inquiet des suites qu'avait pu avoir sa blessure, profita de la treve pour se rendre a l'hopital, situe dans un petit bourg, deux fois saccage par les troupes russes et francaises. L'aspect en etait d'autant plus sombre, que la saison etait belle et que les champs rejouissaient la vue, pendant qu'on ne voyait dans ces rues ruinees que des habitants deguenilles, et des soldats ivres ou malades.
U ne maison en pierres, dont les vitres etaient a moitie brisees, et entouree des restes d'une palissade, portait le nom d'hopital. Quelques soldats, dont les membres etaient entoures de linge, pales et bouffis, assis ou errants, se chauffaient au soleil.
A peine entre, Rostow fut saisi a la gorge par l'odeur de pharmacie et en meme temps de decomposition qui y regnait. Il rencontra sur l'escalier un medecin militaire russe, un cigare a la bouche, accompagne d'un chirurgien:
" Je ne puis pas me fendre en deux, disait le premier, je t'attendrai ce soir chez Makar Alexeievitch. Fais ce que tu pourras! N'est-ce pas la meme chose?
- Qui demandez-vous, Votre Noblesse? dit le docteur a Rostow, pourquoi venez-vous ici chercher le typhus, quand vous avez echappe aux balles?. C'est ici la maison des pestiferes!
- Comment? demanda Rostow.
- Le typhus est terrible; qui entre ici est mort. Nous y avons resiste, Makeiew et moi, ajouta-t-il en montrant son collegue: cinq de nos confreres y ont succombe. Une semaine apres l'entree d'un nouveau., et c'est fini. On nous a adjoint des Prussiens, mais cela leur deplait, a nos allies!"
R ostow lui expliqua qu'il desirait voir le major Denissow:
" Je ne sais pas, je ne le connais pas, et ce n'est pas etonnant; j'ai trois hopitaux sur les bras, et quatre cents malades et plus! C'est encore heureux que les charitables dames allemandes nous envoient deux livres de cafe et de charpie par mois, sans cela nous n'y resisterions pas. quatre cents, entendez-vous, sans compter les nouveaux a recevoir."
L 'air fatigue et epuise du chirurgien trahissait son impatience de voir le docteur bavard continuer son chemin.
" Le major Denissow, repeta Nicolas, blesse a Molliten?
- Ah oui! je crois qu'il est mort, n'est-ce pas, Makeiew? dit le docteur avec la plus parfaite indifference; mais le chirurgien fut d'un autre avis.
- Est-ce un roux, de haute taille?" demanda le docteur, et au signalement que lui en donna Rostow, il s'ecria avec joie:
" Oui, oui, je me rappelle, il doit etre mort. Du reste, je vais regarder sur mes listes. Sont-elles chez toi, Makeiew?
- Elles sont chez Makar Alexeievitch. Ayez l'obligeance, dit Makeiew, en s'adressant a Rostow, d'entrer vous-meme dans la salle des officiers.
- Je vous engage, mon cher, a ne pas y aller, vous risqueriez d'y laisser votre peau, dit le docteur; mais Rostow prenant conge de lui, pria le chirurgien de l'y conduire.
- Ne vous en prenez qu'a vous-meme s'il vous arrive malheur," lui cria le medecin du bas de l'escalier.
L 'odeur de l'hopital etait si ecoeurante dans le sombre corridor qu'ils traversaient, que Nicolas se boucha les narines, et s'arreta meme tout etourdi. Une porte s'ouvrit a droite, un squelette en sortit pale, maigre, nu-pieds, marchant sur des bequilles, et regardant les nouveaux venus avec envie. Notre hussard jeta un coup d'oeil dans la salle, et vit des malades et des blesses couches par terre sur de la paille, ou sur leurs manteaux.
" Peut-on entrer? demanda-t-il.
- Il n'y a rien a voir," repliqua le chirurgien; mais, cette reponse ne faisant qu'aiguillonner sa curiosite, Rostow entra dans les chambres des soldats. L'odeur y etait encore plus acre et plus violente, car c'etait la le foyer meme de l'infection.
D ans une longue salle, exposee a un soleil ardent, etaient alignes, la tete contre le mur et laissant un passage au milieu, les blesses et les malades, dont la plupart avaient le delire et ne s'inquietaient guere des survenants. Les autres, relevant la tete en les voyant entrer, tournerent vers eux leurs figures de cire, sur lesquelles on lisait l'esperance d'un secours providentiel, et une jalousie involontaire a la vue de la bonne mine de Rostow. Celui-ci s'avanca jusqu'au milieu de la chambre, et portant au loin, par les portes entr'ouvertes, son regard jusque dans les sections voisines, il n'apercut partout que le meme spectacle sinistre, qu'il considera en silence. A ses pieds, presque en travers du passage, gisait un malade, un cosaque sans doute, facile a reconnaitre a la coupe de ses cheveux; les jambes et les bras ecartes, le visage enflamme, les yeux retournes et n'en laissant plus voir que le blanc, les veines des pieds et des mains gonflees et pres d'eclater, il frappait sa tete contre le plancher, et repetait d'une voix rauque toujours le meme mot. Rostow se pencha pour mieux entendre:
" A boire, a boire!" disait ce malheureux.
R egardant autour de lui, il se demanda ou il pourrait transporter le mourant et lui donner de l'eau.
" Qui donc les soigne?" demanda-t-il au chirurgien.
A u meme moment, un soldat du train, sortant de l'autre piece et le prenant pour un des chefs inspecteurs de l'hopital, fit le salut militaire en passant devant lui:
" Transporte-le ailleurs et donne-lui de l'eau.
- Entendu, Votre Noblesse, repondit le soldat sans bouger.
- On n'en fera rien," se dit Rostow, et il allait sortir, lorsqu'il se sentit instinctivement attire vers un coin de la chambre par un regard fixe obstinement sur lui. Un vieux soldat, au teint jauni, a l'expression sombre, a la barbe grise et inculte, semblait vouloir lui demander quelque chose. Il s'approcha de lui et vit qu'une de ses jambes avait ete amputee au-dessus du genou. Son voisin, un tout jeune homme, immobile, etendu la tete renversee en arriere, le visage d'une blancheur mate, les yeux fixes sous ses paupieres a demi closes, attira l'attention de Rostow. Il fremit: "Mais il me semble, dit-il, que celui-ci est.
- Oui, Votre Noblesse, et nous avons deja tant supplie! dit le vieux soldat dont la machoire tremblait. Il est mort a l'aube. Ce sont pourtant des hommes et pas des chiens!
- On va l'emporter a l'instant, s'empressa de dire le chirurgien: venez, Votre Noblesse.
- Allons, allons," dit Rostow avec la meme hate, en baissant les yeux, et, essayant de passer inapercu sous le feu croise de ces regards, braques sur lui avec une expression de reproche et d'envie, il sortit de cet enfer.
XVIII
A pres avoir traverse le corridor, ils entrerent dans la section des officiers, qui etait composee de trois pieces communiquant entre elles: il y avait la des lits, sur lesquels les malades etaient couches ou assis. Quelques-uns d'entre eux se promenaient en robe de chambre. Le premier que remarqua Rostow fut un petit homme maigre avec un bras de moins, en bonnet de coton, une pipe a la bouche, arpentant de long en large la premiere piece. Il essaya de se rappeler ou il l'avait deja vu.
" Voila comme on se retrouve, dit le petit homme. C'est moi, Touschine, celui qui vous a ramene la-bas a Schongraben, et vous voyez, ajouta-t-il en montrant sa manche flottante, on m'a enleve un petit morceau!. Vous cherchez Denissow. c'est mon compagnon!. Venez par ici," et il l'emmena dans la chambre voisine, ou l'on entendait rire aux eclats.
" Comment ont-ils envie de rire ici?" se demanda Rostow qui ne pouvait ni se debarrasser de l'odeur du mort, ni oublier les regards qui l'avaient suivi a sa sortie.
D enissow, la tete enfouie sous sa couverture, dormait encore, quoiqu'il fut deja midi:
" Ah! Rostow! bonjour, bonjour!" s'ecria-t-il de sa voix habituelle; mais Rostow remarqua avec peine qu'a travers sa vivacite et son insouciance ordinaire un sentiment etrange d'aigreur percait sur sa figure et dans ses paroles.
S a blessure, malgre son peu d'importance, n'etait pas encore guerie apres un sejour de six semaines a l'hopital; son visage etait bouffi et pale comme ceux de ses camarades; mais ce n'etait pas la ce qui avait frappe Rostow: c'etait le sourire force de son ami, qui semblait ne pas se rejouir de sa visite, et qui ne le questionnait ni sur le regiment, ni sur ce qui s'y passait; il se bornait a l'ecouter lorsque Nicolas en parlait.
I l ne temoignait aucun interet a rien: on aurait dit qu'il s'efforcait d'oublier le passe, et qu'il n'avait qu'une seule et constante preoccupation, son affaire avec l'intendance. Quand Rostow lui demanda ou elle en etait, il tira de dessous son oreiller plusieurs papiers, entre autres celui qu'il avait recu en dernier lieu de la commission et le brouillon de sa reponse, qui evidemment lui plaisait, car il faisait remarquer a Rostow les reflexions piquantes dont il l'avait emaillee. Ses camarades, qui avaient entoure avec empressement le nouveau venu, porteur de nouvelles du monde exterieur, s'eloignerent peu a peu, aussitot que Denissow commenca a lire. Leur figure disait assez qu'ils avaient par-dessus la tete de toute cette histoire. Seul son voisin de lit, un gros uhlan qui fumait sa pipe d'un air sombre, et le petit Touschine, branlant la tete d'un air desapprobateur, continuerent a l'ecouter:
" A mon avis, dit le uhlan en l'interrompant au beau milieu de sa lecture, il n'y a qu'une chose a faire, s'adresser a la clemence de l'Empereur. Il y aura, dit-on, une pluie de recompenses, et il graciera, c'est sur.
- Moi, demander une grace a l'Empereur! s'ecria Denissow d'une voix irritee, bien qu'il tachat seulement de lui rendre son energie d'autrefois. Pourquoi? Si j'avais ete un brigand, j'aurais pu demander ma grace, et c'est parce que j'attaque des miserables?. Qu'on me juge, je n'ai pas peur: j'ai servi honorablement l'Empereur, la patrie, je n'ai pas vole! Et l'on me degraderait pour. Allons donc!. Ecoute ce que je leur dis plus loin: "Si j'avais vole le gouvernement."
- C'est bien ecrit, assurement cela saute aux yeux, dit Touschine, mais la n'est pas la question, Vassili Dmitritch, il faut se soumettre. et il ne le veut pas, ajouta-t-il en s'adressant a Rostow; l'auditeur lui a bien dit que son affaire etait mauvaise.
- Eh bien, tant pis, repartit Denissow.
- L'auditeur vous a pourtant prepare une supplique, dit Touschine; vous devriez la signer et la remettre a Rostow: il a surement des accointances avec l'etat-major, et vous ne trouverez pas de meilleure occasion.
- J'ai declare que je ne ferais point de bassesse," repondit Denissow, et il reprit sa lecture.
R ostow partageait l'opinion de Touschine et des autres officiers; c'etait, il le sentait d'instinct, la seule et veritable voie a suivre; il aurait ete heureux de rendre ce service a son camarade, mais, connaissant sa volonte inebranlable et le juste motif de son emportement, il n'osait l'y engager.
L orsque cette lecture irritante, qui avait dure plus d'une heure, fut terminee, les groupes se reformerent autour d'eux, et Rostow, profondement attriste, passa le reste de la journee a causer de choses et d'autres, et a ecouter les recits de ces pauvres blesses, tandis que Denissow, sombre et morne, gardait constamment le silence.
S 'etant enfin decide a partir, fort avant dans la soiree, Rostow lui demanda s'il n'avait pas de commissions?
" Si! un moment," repondit-il, et, tirant de dessous son oreiller les memes papiers, il s'approcha de la fenetre, sur l'appui de laquelle il y avait un encrier, et il y trempa une plume:
" Il n'y a pas a dire, un fouet ne peut briser une hache," dit-il en remettant a Rostow une grande enveloppe.
C 'etait sa supplique a l'Empereur, dans laquelle, sans parler de ses griefs contre l'intendance, il demandait sa grace pure et simple:
" Tu la remettras a qui de droit; on voit bien." Il n'acheva pas, un sourire douloureux et force contracta ses levres.
XIX
R evenu au regiment, Rostow, ayant mis le colonel au courant de la situation de Denissow, partit aussitot pour Tilsitt, avec la supplique de Denissow dans sa poche.
L e 13/25 juin, eut lieu l'entrevue des deux Empereurs, Alexandre et Napoleon. Boris Droubetzkoi obtint d'un haut personnage de faire partie ce jour-la de sa suite.
" Je voudrais voir le grand homme," avait-il dit en parlant de Napoleon, qu'il avait jusque-la, comme tous les autres, appele Bonaparte.
" Vous voulez dire Bonaparte?" repondit le general en souriant.
B oris comprit aussitot que c'etait une maniere aimable de le mettre a l'epreuve.
" Mon prince, je parle de l'Empereur Napoleon."
E t le general lui tapa amicalement sur l'epaule.
" Tu iras loin," lui dit-il, et il le prit avec lui.
C e fut ainsi que Boris fit partie des elus qui assisterent a l'entrevue sur les bords du Niemen. Il vit les tentes et les radeaux ornes des chiffres des deux souverains. Napoleon, sur la rive opposee, passant devant le front de sa garde, l'Empereur Alexandre, pensif, attendant dans un cabaret l'arrivee de son futur allie. Il vit les deux souverains monter en bateau et Napoleon, abordant le premier le radeau, s'avancer rapidement vers Alexandre, lui tendre la main, et disparaitre avec lui sous la tente. Depuis son entree dans les hautes spheres, Boris avait pris l'habitude d'observer attentivement tout ce qu'il voyait autour de lui et d'en tenir note; il s'informa donc du nom des personnages de la suite de Napoleon, s'inquieta de leurs uniformes, ecouta les propos des dignitaires importants, regarda a sa montre pour savoir au juste l'heure a laquelle les Empereurs s'etaient retires sous la tente, et ne manqua pas d'en faire autant a leur sortie. L'entretien dura une heure cinquante-trois minutes, et il le nota aussitot parmi les autres faits historiques qui avaient leur importance. La suite de l'Empereur Alexandre n'etant pas tres nombreuse, il devenait des lors tres important de se trouver a Tilsitt a cette occasion, et Boris ne tarda pas a s'en apercevoir. Sa position se raffermit, on s'habitua a lui, il fit dorenavant partie de ce milieu choisi, et il fut charge deux fois d'une mission pour l'Empereur. Ce dernier le connaissait, et l'entourage, ne le considerant plus comme un nouveau venu, aurait ete meme etonne de ne plus le voir.
I l logeait avec un autre aide de camp, le comte Gelinski, un Polonais eleve a Paris, tres riche, partisan enthousiaste des Francais, et dont la tente devint pendant ces quelques jours a Tilsitt le point de reunion, pour les diners et les dejeuners, des officiers francais de la garde et de l'etat-major.
L e 24 juin, le comte Gelinski organisa un souper: un aide de camp de Napoleon y occupait la place d'honneur, et parmi les autres invites on voyait quelques officiers francais de la garde, et un tout jeune homme, d'une grande et ancienne famille, qui etait page de Napoleon. Ce meme jour, Rostow, profitant de l'obscurite pour ne pas etre reconnu en habit civil, se rendit tout droit chez Boris.
L 'armee, qu'il venait de quitter, n'etait point encore au diapason des nouveaux rapports etablis au quartier general avec Napoleon et les Francais, nos anciens ennemis devenus nos amis; rapports qui etaient la consequence naturelle du changement survenu dans la politique des deux pays. Bonaparte y inspirait encore a tous le meme sentiment de haine, de mepris et de terreur. Rostow, discutant peu de jours auparavant avec un officier du detachement de Platow, s'etait acharne a lui prouver qu'on traiterait Napoleon en criminel, et non en souverain, si on avait la bonne fortune de le faire prisonnier. Une autre fois, causant avec un colonel francais blesse, il s'etait echauffe au point de lui dire qu'il ne pouvait etre question de paix entre un Empereur legitime et un brigand! Aussi eprouva-t-il un singulier etonnement a la vue des officiers francais et de ces uniformes qu'il avait l'habitude de ne rencontrer qu'aux avant-postes. A peine les apercut-il, que le sentiment naturel a un militaire, l'animosite qu'il ressentait toujours a leur vue, se reveilla en lui. Il s'arreta sur le seuil du logement de Droubetzkoi, et demanda en russe s'il y etait. Boris, au son d'une voix etrangere, sortit a sa rencontre, et ne put s'empecher de laisser percer un certain deplaisir:
" Ah! c'est toi! je suis tres content de te voir, dit-il neanmoins, mais pas assez a temps pour que Rostow n'eut pas saisi sa premiere impression.
- Je viens mal a propos? dit-il froidement, je viens pour affaire, autrement.
- Mais pas du tout: je suis seulement etonne de te voir ici!. Je suis a vous dans un moment, repondit-il a quelqu'un qui l'appelait de l'autre chambre.
- Ah! je le vois bien. je viens mal a propos, repeta Nicolas; mais Boris avait deja arrete sa ligne de conduite, et il l'entraina avec lui. Son regard calme et tranquille semblait s'etre voile et se derober derriere "les lunettes bleues" du savoir-vivre.
- Tu as tort de le croire. Viens!" Le couvert etait mis, il le presenta a ses invites, et leur expliqua qu'il n'etait pas un civil, mais un militaire et son ancien ami. Rostow regardait les Francais d'un air maussade et les salua avec raideur.
G elinski, nullement satisfait de l'apparition de ce Russe, ne lui fit aucun accueil. De son cote, Boris faisait mine de ne point s'apercevoir de la gene qu'il avait ainsi introduite dans leur cercle, et s'efforcait de ranimer la conversation. Un des hotes s'adressant, avec une politesse toute francaise, a Rostow qui gardait un silence opiniatre, demanda s'il n'etait pas venu avec l'intention de voir l'Empereur Napoleon.
" Non, je suis venu pour affaire," repondit brievement Rostow.
S a mauvaise humeur, accrue par le deplaisir evident qu'il causait a son ami, lui fit supposer que tous le regardaient egalement de travers: Ce n'etait du reste que trop vrai: sa presence les genait, et a cause de lui, la conversation languissait.
" Que font-ils ici?" se demanda-t-il a lui-meme.
" Je sens que je suis de trop, dit-il a Boris, laisse-moi te conter mon affaire, et je m'en vais.
- Mais non, reste! Si tu es fatigue, va te reposer un peu dans ma chambre."
I ls entrerent dans la petite piece ou couchait Boris. Nicolas, sans prendre meme la peine de s'asseoir, lui deroula, d'un ton irrite, toute l'affaire de Denissow, et lui demanda carrement s'il pouvait et voulait remettre sa supplique au general, pour etre transmise a l'Empereur. Pour la premiere fois, le regard de Boris lui produisit un effet desagreable: Boris, en effet, les jambes croisees, regardait de cote et d'autre, et ne pretait qu'une vague attention a son ami; il l'ecoutait comme un general ecoute le rapport de son subordonne:
" Oui, j'ai entendu conter beaucoup de choses de ce genre, l'Empereur est tres severe a ce sujet. Il vaudrait mieux, a mon avis, ne pas la faire parvenir jusqu'a Sa Majeste, et l'adresser tout simplement au chef du corps d'armee; ensuite, je crois que.
- C'est-a-dire que tu ne veux rien faire, dis-le-moi tout net! s'ecria Rostow avec irritation.
- Au contraire, je ferai ce que je pourrai."
G elinski appela Boris a travers la porte.
" Vas-y, vas-y." dit Nicolas, et, refusant de prendre part au souper, il resta dans la petite chambre, qu'il se mit a arpenter dans tous les sens, au bruit anime des voix francaises.
XX
L e jour etait mal choisi pour faire des demarches de ce genre. Il etait impossible de se presenter chez le general de service, en frac et sans conge, et quand meme Boris l'aurait voulu, celui-ci n'aurait pu rien faire le lendemain 27 juin (9 juillet), jour ou furent signes les preliminaires de la paix. Les Empereurs echangerent les grands-cordons de leurs ordres: Alexandre recut la Legion d'honneur, et Napoleon, le Saint-Andre. Un grand banquet, auquel les Empereurs devaient assister, fut offert par le bataillon de la garde francaise au bataillon de Preobrajensky.
P lus Rostow pensait a la facon d'agir de Boris, plus il en etait affecte. Il feignit de dormir quand Boris rentra, et le lendemain matin il s'eclipsa de bonne heure, pour aller courir les rues en habit civil et en chapeau rond, et examiner les Francais, leurs uniformes et les maisons occupees par les deux souverains. Sur la place, on commencait a disposer les tables destinees au repas, et a pavoiser les facades des maisons de drapeaux russes et francais, ornes des chiffres A et N.
" Il est evident que Boris ne veut rien faire, se disait Nicolas, et tout est fini entre nous!. mais je ne m'en irai pas sans avoir tente l'impossible pour Denissow. Il faut que sa lettre parvienne a l'Empereur. et l'Empereur est la!" ajoutait-il mentalement en se rapprochant sans le vouloir de la demeure imperiale.
D eux chevaux tout selles attendaient devant la porte: la suite se rassemblait pour escorter Alexandre.
" Je le verrai, mais comment lui remettrai-je moi-meme la supplique? Comment lui dirai-je tout?. M'arreterait-on par hasard a cause de mon habit civil?. Non! non! Il comprendra que c'est une injustice, car il comprend tout, lui. Et si l'on m'arrete?. Apres tout, le grand mal. Ah! on se rassemble. Eh bien, j'irai et je la remettrai: tant pis pour Droubetzkoi, qui m'y oblige!."
E t avec une decision dont il ne se serait pas cru capable, il se dirigea vers l'entree.
" Cette fois-ci, je ne laisserai pas echapper l'occasion comme a Austerlitz. Je tomberai a ses pieds, je le prierai, je le supplierai!" Son coeur battait avec violence a la pensee de le revoir: "Il m'ecoutera, me relevera, me remerciera! Il me dira: "Je suis heureux de pouvoir faire le bien et reparer les injustices!".
E t il passa, sans faire la moindre attention aux regards curieusement diriges sur lui.
U n large escalier montait du perron au premier etage; a droite etait une porte fermee, et sous la voute de l'escalier une autre porte, qui conduisait au rez-de-chaussee.
" Qui demandez-vous? lui dit-on.
- C'est une supplique a remettre a Sa Majeste, repondit Nicolas d'une voix tremblante.
- Veuillez alors passer de son cote."
A cette invitation faite avec indifference, Rostow s'effraya de son entreprise; la pensee de se trouver inopinement face a face avec l'Empereur etait si seduisante et si terrible a la fois, qu'il etait presque sur le point de s'enfuir, mais le fourrier de la chambre lui ouvrit la porte et le fit entrer chez l'officier de service.
U n homme de taille moyenne, de trente ans environ, en pantalon blanc, en bottes fortes, qui venait de passer une fine chemise de batiste, se faisait boutonner ses bretelles par son valet de chambre.
" Bien faite et la beaute du diable!" disait-il a quelqu'un dans la piece voisine. A la vue du jeune homme, il fronca le sourcil et se tut.
" Que desirez-vous? Une supplique?.
- Qu'est-ce que c'est? demanda une voix dans l'autre chambre.
- Encore un petitionnaire! repondit celui qui s'habillait.
- Dites-lui d'attendre, remettez-le a plus tard. Il va sortir, il faut l'accompagner.
- Demain, demain, il est trop tard a present."
R ostow fit quelques pas vers la porte:
" De qui est la supplique, et qui etes-vous?
- Du major Denissow.
- Mais vous, qui etes-vous? un officier?
- Le comte Rostow, lieutenant.
- Quelle hardiesse! La supplique aurait du etre remise par votre chef. Partez vite, partez vite!."
E t il reprit sa toilette interrompue.
R ostow sortit; le perron etait envahi par une foule de generaux en grande tenue, devant lesquels il se trouvait force de passer.
E t, mourant de peur, rien qu'en songeant qu'il pouvait rencontrer l'Empereur, il craignait de se couvrir de honte, d'etre mis aux arrets devant lui, il comprenait et regrettait toute l'inconvenance de sa conduite, et se glissait les yeux baisses hors de cette brillante reunion, lorsqu'une voix de basse bien connue l'appela par son nom, et une main se posa sur son epaule:
" Que faites-vous donc la, mon cher, et en habit civil encore?"
C 'etait un general de cavalerie, ancien divisionnaire de Rostow, qui avait su pendant cette campagne conquerir les bonnes graces de l'Empereur.
L e jeune homme, effraye, s'empressa de se justifier, mais, la bonhomie railleuse de son chef l'ayant rassure, il le prit a part, lui exposa l'affaire d'une voix emue et implora son appui. Le general branla la tete d'un air soucieux:
" C'est triste pour ce brave, dit-il, donne-moi la supplique."
A peine la lui avait-il remise, qu'un bruit d'eperons resonna sur l'escalier, et le general se rapprocha des autres. C'etait la suite qui descendait et qui se mit immediatement en selle. L'ecuyer Heine, le meme qui etait a Austerlitz, amena le cheval de l'Empereur; un leger craquement de bottes se fit entendre, et Rostow devina aussitot quel etait celui qui descendait les degres. Oubliant sa crainte d'etre reconnu, il s'avanca au milieu de quelques autres curieux, et revit, apres un intervalle de deux ans, ces traits, ce regard, cette demarche, cet ensemble seduisant de douceur et de majeste qui lui etaient si chers. Son enthousiasme et son amour se reveillerent avec une nouvelle force. L'Empereur portait l'uniforme du regiment de Preobrajensky, le pantalon de peau collant, les bottes fortes, et sur la poitrine la plaque d'un ordre etranger (la Legion d'honneur) que Nicolas ne connaissait pas. Tenant son chapeau sous son bras, et mettant ses gants, il s'arreta au haut des marches du perron, et eclaira tout ce qui l'entourait de son lumineux regard. Il jeta quelques mots en passant a certains privilegies, et, reconnaissant le general de cavalerie, il lui sourit et l'appela a lui d'un signe de la main.
T oute la suite recula, et Rostow put s'apercevoir qu'une assez longue conversation s'engageait entre eux deux.
L 'Empereur fit un pas vers son cheval, la suite et la foule de la rue s'elancerent en avant, et Alexandre, saisissant le pommeau de la selle, se retourna encore une fois vers le general, et lui dit d'une voix accentuee, comme s'il tenait a etre entendu de tous:
" Impossible, general, et c'est impossible parce que la loi est au-dessus de moi!" Il posa le pied dans l'etrier, le general s'inclina respectueusement. Pendant que l'Empereur s'eloignait au galop, Nicolas, oubliant tout dans son exaltation, courut a sa suite avec la foule.
XXI
L es bataillons de Preobrajensky et de la garde francaise avec ses hauts bonnets a poils etaient alignes, le premier a droite, le second a gauche.
A u moment ou l'Empereur s'avancait vers eux et ou ils lui presentaient les armes, un autre groupe de cavaliers, en avant desquels s'avancait un personnage que Rostow devina tout de suite etre Napoleon, deboucha de l'autre cote de la place. Il arrivait au galop sur un cheval gris, pur sang arabe, couvert d'une chabraque amarante brodee d'or. Il portait son petit chapeau, le grand cordon de Saint-Andre et un uniforme bleu fonce entr'ouvert sur un gilet blanc. Des qu'il fut pres de l'Empereur Alexandre, il souleva son chapeau, et l'oeil exerce de Rostow remarqua qu'il ne se tenait pas bien en selle. Les bataillons crierent: "Hourra!" et "Vive l'Empereur!" Ayant echange quelques paroles, les illustres allies descendirent de cheval et se donnerent la main. Le sourire de Napoleon etait contraint et desagreable, tandis que celui d'Alexandre se distinguait par une bienveillance toute naturelle.
R ostow ne les quitta pas des yeux, malgre les ruades des chevaux de la gendarmerie francaise, chargee de contenir la foule; il etait stupefait de voir l'Empereur traiter Napoleon d'egal a egal, et ce dernier en faire autant avec une parfaite aisance.
L es deux souverains, accompagnes de leur suite, s'approcherent du bataillon de Preobrajensky; Rostow, qui se trouvait au premier rang d'une foule considerable massee en cet endroit, se trouva si pres de son Empereur bien-aime, qu'il eut peur d'etre reconnu.
" Sire, je vous demande la permission de donner la Legion d'honneur au plus brave de vos soldats," dit une voix nette, en prononcant distinctement chaque syllabe. C'etait le petit Bonaparte qui parlait ainsi, en regardant, de bas en haut, droit dans les yeux du Tsar, qui, l'ecoutant avec attention, lui sourit en lui faisant un signe affirmatif.
" A celui qui s'est le plus vaillamment conduit dans cette guerre! ajouta Napoleon avec un calme irritant pour Rostow, et en regardant avec assurance les soldats russes alignes, qui presentaient les armes et fixaient, immobiles, les yeux sur la figure du Tsar:
- Votre Majeste me permettra-t-elle de demander l'avis du colonel?" dit Alexandre, en faisant quelques pas vers le prince Kozlovsky, commandant du bataillon. Bonaparte ota avec peine de sa petite main blanche son gant, qui se dechira, et le jeta. Un aide de camp s'elanca pour le ramasser.
" A qui la donner? demanda l'Empereur Alexandre, assez bas et en russe.
- A celui que Votre Majeste choisira."
L 'Empereur fronca le sourcil involontairement et ajouta:
" Il faut pourtant lui repondre."
L e regard de Kozlovsky parcourut les rangs et glissa sur Rostow.
" Serait-ce a moi par hasard?" se dit celui-ci.
" Lazarew," dit le colonel d'un air decide, et le premier soldat du rang en sortit aussitot, le visage tressaillant d'emotion, comme il arrive toujours a un appel fait inopinement devant le front.
" Ou vas-tu? ne bouge pas!" murmurerent plusieurs voix, et Lazarew, ne sachant ou aller, s'arreta effraye.
N apoleon tourna imperceptiblement la tete en arriere, et tendit sa petite main potelee comme pour saisir quelque chose. Les personnes de sa suite, devinant a l'instant son desir, s'agiterent, chuchoterent, se passerent de l'une a l'autre un petit objet, et un page, le meme que Nicolas avait vu chez Boris, s'elanca en avant, et, saluant avec respect, deposa dans cette main tendue une croix a ruban rouge. Napoleon la prit sans la regarder et s'approcha de Lazarew, qui, les yeux ecarquilles, continuait obstinement a regarder son Empereur. Jetant un coup d'oeil au Tsar pour bien lui prouver que ce qu'il allait faire etait une gracieusete a son intention, Napoleon posa sa main, qui tenait la croix, sur la poitrine du soldat, comme si son attouchement seul devait suffire a rendre a tout jamais ce brave heureux d'avoir ete decore et distingue entre tous. Sa main daigna donc toucher la poitrine du soldat, et la croix qu'il y appliquait fut aussitot attachee par les officiers empresses des deux suites. Lazarew suivait d'un air sombre les gestes de ce petit homme, et reporta, sans changer de pose, son regard sur son souverain, comme pour lui demander ce qu'il devait faire; n'en recevant aucun ordre, il resta pendant un certain temps dans son immobilite de statue.
L es Empereurs remonterent a cheval et s'eloignerent. Les Preobrajensky rompirent les rangs, se melerent aux grenadiers francais et s'assirent autour des tables.
L azarew occupait la place d'honneur; militaires et civils, officiers russes et francais, tous l'embrassaient, le felicitaient, lui serraient les mains, l'entouraient a l'envi, et le bourdonnement des deux langues, mele aux rires et aux chants, s'entendait de tous cotes sur la place. Deux officiers, aux figures echauffees et joyeuses, passerent devant Rostow:
" Quel regal, mon cher!. et servis avec de l'argenterie!. As-tu vu Lazarew?
- Je l'ai vu.
- On assure que demain les Preobrajensky traiteront les Francais.
- Quel bonheur pour ce Lazarew! 1200 francs de pension a vie!
- En voila un bonnet! criait un Preobrajensky, en mettant sur sa tete le bonnet a poil d'un grenadier.
- C'est charmant!
- Connais-tu le mot d'ordre? disait un officier de la garde a un camarade. Avant-hier c'etait: "Napoleon, France, bravoure"; hier c'etait "Alexandre, Russie, grandeur" Un jour c'est Napoleon qui le donne, le lendemain c'est l'Empereur, et demain il enverra la croix de Saint-Georges au plus brave soldat de la garde francaise. On ne peut faire autrement que de lui rendre la pareille."
B oris, qui, avec son ami Gelinski, etait venu pour admirer le banquet, apercut Rostow appuye au coin d'une maison:
" Nicolas! bonjour; qu'es-tu donc devenu?. nous ne nous sommes pas vus. Qu'as-tu donc? ajouta-t-il, en remarquant son air farouche et defait.
- Rien, rien.
- Tu viendras tantot?
- Oui, j'irai."
R ostow resta longtemps adosse contre la muraille, suivant des yeux les heros de la fete, pendant qu'un douloureux travail interieur s'accomplissait en lui. Des doutes terribles envahissaient son ame, et il ne pouvait leur donner de solution satisfaisante. Il pensait a Denissow, a son indifference chagrine, a sa soumission inattendue; il revoyait l'hopital, sa salete, ses epouvantables maladies, ces bras et ces jambes qui manquaient, et il croyait encore sentir l'odeur du cadavre. Cette impression fut si vive, qu'il chercha instinctivement autour de lui d'ou elle lui montait a la gorge. Il pensait a Bonaparte, a son air satisfait, a Bonaparte empereur, aime et respecte de son souverain bien-aime! Mais alors, pourquoi tous ces membres mutiles? pourquoi tous ces gens tues? D'un cote, Lazarew decore, de l'autre Denissow puni sans espoir de grace!. Et il s'effrayait lui-meme du tour que prenaient ses reflexions.
L a faim et le fumet des plats le tirerent de cette reverie, et comme, apres tout, il fallait manger avant de s'en retourner, il entra dans l'auberge voisine. Un grand nombre d'officiers, arrives comme lui en habit civil, y etaient reunis, et ce fut a grand'peine qu'il parvint a se faire servir a diner. Deux camarades de sa division se joignirent a lui: on causa de la paix, et tous, comme du reste la majeure partie de l'armee, en exprimerent leur mecontentement. Ils assuraient que si on avait tenu bon apres Friedland, Napoleon etait perdu, parce qu'il n'avait plus ni vivres ni munitions. Nicolas mangeait en silence et buvait encore plus qu'il ne mangeait; deux bouteilles de vin y avaient deja passe, et cependant le chaos qui etait dans sa tete l'accablait toujours et ne se debrouillait pas; il avait peur de s'abandonner a ses pensees et ne pouvait parvenir a les ecarter. Tout a coup, a la reflexion d'un officier qui disait que la vue des Francais etait chose humiliante, il s'ecria, avec une violence que rien ne justifiait dans ce moment et qui etonna son voisin, qu'il ne lui convenait pas de juger ce qui aurait le mieux valu. Sa figure s'empourpra:
" Comment pouvez-vous censurer les actions de l'Empereur? poursuivit-il. Quel droit avons-nous de le faire? Nous ne connaissons ni son but, ni son mobile!
- Mais je n'ai pas dit un mot de l'Empereur, reprit l'officier, ne pouvant attribuer qu'a l'ivresse cette etrange sortie.
- Nous ne sommes pas des bureaucrates diplomates, nous sommes des soldats et rien de plus, continua Rostow exaspere. On ordonne de mourir et l'on meurt!. et si l'on est puni, eh bien, tant pis, c'est qu'on l'a merite!. ce n'est pas a nous de juger! S'il plait a notre souverain de reconnaitre Napoleon comme Empereur, et de conclure avec lui une alliance, c'est qu'il faut que ce soit ainsi; et si nous nous mettons a tout juger, a tout critiquer, il ne restera bientot plus rien de sacre pour nous. Nous finirons par dire que Dieu n'existe pas, qu'il n'y a rien!" ajouta-t-il en frappant du poing sur la table, et ses idees, tout incoherentes qu'elles paraissaient evidemment a ses auditeurs, etaient au contraire la consequence logique et sensee de ses reflexions.
" Nous n'avons qu'une chose a faire: remplir notre devoir, nous battre et ne jamais penser, voila tout! s'ecria-t-il en terminant.
- Et boire! ajouta un des officiers, desirant eviter une querelle.
- Oui, et boire! repeta avec empressement Nicolas. Eh! garcon, encore une bouteille!"
DEUXIEME PARTIE: L'INVASION (1807-1812)
CHAPITRE PREMIER
I
E n 1808, l'Empereur Alexandre se rendit a Erfurth pour avoir avec Napoleon une nouvelle entrevue, dont la pompe solennelle defraya longtemps les conversations des cercles aristocratiques de Petersbourg.
E n 1809, l'alliance des "deux arbitres du monde", comme on appelait alors les deux souverains, etait si intime, qu'au moment ou Napoleon declara la guerre a l'Autriche, l'Empereur Alexandre decida qu'un corps d'armee russe passerait la frontiere pour soutenir Bonaparte, son ennemi d'autrefois, contre son ex-allie l'Empereur d'Autriche, et le bruit courut qu'il etait question d'un mariage entre Napoleon et une soeur de l'empereur.
E n dehors des combinaisons et des eventualites de la politique exterieure, la societe russe se preoccupait vivement a cette epoque des reformes decretees dans toutes les parties de l'administration. Cependant, malgre ces graves preoccupations, l'existence de tous les jours, la vraie existence individuelle, avec ses interets materiels de sante, de maladie, de travail, et de repos, ses aspirations intellectuelles vers les sciences, la poesie, la musique, ses passions, ses haines, ses amours, et ses amities, n'en suivait pas moins son cours habituel, sans s'inquieter outre mesure du rapprochement ou de la rupture avec Napoleon, ni des grandes reformes entreprises.
T ous les projets philanthropiques de Pierre, qui, par suite de son manque de perseverance, etaient jusqu'a present restes sans resultat, avaient ete mis a execution par le prince Andre, qui n'avait pas quitte la campagne, et cela, sans qu'il en fit grand etalage ou y trouvat grande difficulte. Doue de ce qui manquait essentiellement a son ami, c'est-a-dire d'une tenacite pratique, il savait donner, sans secousse et sans effort, l'impulsion a l'ensemble d'une entreprise: les trois cents paysans d'une de ses terres furent inscrits comme agriculteurs libres (un des premiers faits de ce genre en Russie); sur ses autres terres, la corvee fut remplacee par la redevance; a Bogoutcharovo, il avait etabli a ses frais une sage-femme, et le pretre recevait un surplus d'emoluments, pour apprendre a lire aux enfants du village et de la domesticite.
I l partageait son temps entre Lissy-Gory, ou son fils etait encore entre les mains des femmes, et son ermitage de Bogoutcharovo, comme l'appelait son pere. Malgre l'indifference qu'il avait temoignee devant Pierre pour les evenements du jour, il en suivait la marche avec un vif interet et recevait beaucoup de livres. Il remarquait avec surprise que des personnes arrivant en droite ligne de Petersbourg pour faire visite a son pere; c'est-a-dire venant du centre meme de l'action, ou elles etaient a portee de tout savoir, aussi bien comme politique interieure que comme politique etrangere, etaient de beaucoup moins bien informees que lui, qui vivait cloitre sur sa terre.
M algre le temps que lui prenaient la regie de ses proprietes et ses lectures variees, le prince Andre trouva encore moyen d'ecrire une analyse critique de nos deux dernieres campagnes, si malheureuses, et d'elaborer un projet de reforme de nos codes et de nos reglements militaires.
A la fin de l'hiver de 1809, il fit une tournee dans les terres de Riazan qui appartenaient a son fils, dont il etait tuteur.
A ssis, par un beau soleil de printemps, dans le fond de sa caleche, la pensee flottant dans l'espace, il regardait vaguement a droite et a gauche, et sentait s'epanouir tout son etre, sous le charme de la premiere verdure des jeunes bourgeons des bouleaux, et des nuees printanieres, qui couraient sur l'azur fonce du ciel. Apres avoir laisse derriere lui le bac, ou il avait passe l'annee precedente avec Pierre, puis un village de pauvre apparence, avec ses granges et ses enclos, une descente vers le pont ou un reste de neige fondait tout doucement, et la montee argileuse qui traversait des champs de ble, il entra dans un petit bois qui bordait la route des deux cotes. Grace a l'absence de vent, il y faisait presque chaud; aucun souffle n'agitait les bouleaux, tout couverts de feuilles naissantes, dont la seve poissait la couleur vert tendre. Par ci par la, la premiere herbe soulevait et percait de ses touffes, emaillees de petites fleurs violettes, le tapis de feuilles mortes qui jonchaient le sol entre les arbres, au milieu desquels quelques sapins rappelaient desagreablement l'hiver par leur teinte sombre et uniforme. Les chevaux s'ebrouerent: l'air etait si doux qu'ils etaient couverts de sueur.
P ierre, le domestique, dit quelques mots au cocher, qui lui repondit affirmativement; mais, l'assentiment de ce dernier ne lui suffisant pas, il se tourna vers son maitre:
" Excellence, comme il fait bon respirer!
- Quoi? Que dis-tu?
- Il fait bon, Excellence!
- Ah oui, se dit le prince Andre a lui-meme. Il parle sans doute du printemps?. C'est vrai. comme tout est deja vert, et si vite?. Voila le bouleau, le merisier, l'aune qui verdissent, et les chenes?. Je n'en vois pas. Ah! en voila un!"
A deux pas de lui, sur le bord de la route, un chene, dix fois plus grand et plus fort que ses freres les bouleaux, un chene geant, etendait au loin ses vieilles branches mutilees, et de profondes cicatrices percaient son ecorce arrachee. Ses grands bras decharnes, crochus, ecartes en tous sens, lui donnaient l'aspect d'un monstre farouche, dedaigneux, plein de mepris, dans sa vieillesse, pour la jeunesse qui l'entourait et qui souriait au printemps et au soleil, dont l'influence le laissait insensible:
" Le printemps, l'amour, le bonheur?. En etes-vous encore a caresser ces illusions decevantes, semblait dire le vieux chene. N'est-ce pas toujours la meme fiction? Il n'y a ni printemps, ni amour, ni bonheur!. Regardez ces pauvres sapins meurtris, toujours les memes. Regardez les bras noueux qui sortent partout de mon corps decharne. me voila tel qu'ils m'ont fait, et je ne crois ni a vos esperances, ni a vos illusions!"
L e prince Andre le regarda plus d'une fois en le depassant, comme s'il en attendait une mysterieuse confidence, mais le chene conserva son immobilite obstinee et maussade, au milieu des fleurs et de l'herbe qui poussaient a ses pieds: "Oui, ce chene a raison, mille fois raison. Il faut laisser a la jeunesse les illusions. Quant a nous, nous savons ce que vaut la vie: elle n'a plus rien a nous offrir!." Et tout un essaim de pensees tristes et douces s'eleva dans son ame. Il repassa son existence, et en arriva a cette conclusion desesperee, mais cependant tranquillisante, qu'il ne lui restait plus desormais qu'a vegeter sans but et sans desirs, a s'abstenir de mal faire et a ne plus se tourmenter!
II
L e prince Andre, oblige, par suite de ses affaires de tutelle, de se rendre chez le marechal de noblesse du district, qui n'etait autre que le comte Elie Andreievitch Rostow, fit cette course dans les premiers jours de mai: la foret etait toute feuillue, et la chaleur et la poussiere si fortes, que le moindre filet d'eau donnait envie de s'y baigner.
P reoccupe des demandes qu'il avait a adresser au comte, il s'etait deja engage, sans s'en apercevoir, dans la principale allee du jardin qui menait a la maison d'Otradnoe, lorsque de joyeuses voix feminines se firent entendre dans un des massifs, et il vit quelques jeunes filles accourir a la rencontre de sa caleche. La premiere, une brune, qui avait la taille tres mince, les yeux noirs, une robe de nankin, avec un mouchoir de poche blanc jete negligemment sur sa tete, d'ou s'echappaient des meches de cheveux ebouriffes, s'avancait vivement en lui criant quelque chose; mais, a la vue d'un etranger, elle se retourna brusquement sans le regarder, et s'enfuit en eclatant de rire!
L e prince Andre eprouva une impression douloureuse. La journee etait si belle, le soleil si etincelant, tout respirait un tel bonheur et une telle gaiete, jusqu'a cette fillette, a la taille flexible, qui tout entiere a sa folle mais heureuse insouciance, semblait songer si peu a lui, qu'il se demanda avec tristesse: "De quoi se rejouit-elle donc? A quoi pense-t-elle? Ce n'est surement ni le code militaire ni l'organisation des redevances qui l'interessent."
L e comte Elie Andreievitch vivait a Otradnoe comme par le passe, recevant chez lui tout le gouvernement, et offrant a ses invites des chasses, des spectacles, et des diners avec accompagnement de musique. Toute visite etait une bonne fortune pour lui: aussi le prince Andre dut-il ceder a ses instances et coucher chez lui.
L a journee lui parut des plus ennuyeuses, car ses hotes et les principaux invites l'accaparerent entierement. Cependant il lui arriva a plusieurs reprises de regarder Natacha qui riait et s'amusait avec la jeunesse, et chaque fois il se demandait encore: "A quoi peut-elle donc penser?"
L e soir, il fut longtemps sans pouvoir s'endormir: il lut, eteignit sa bougie, et la ralluma. Il faisait une chaleur etouffante dans sa chambre, dont les volets etaient fermes, et il en voulait a ce vieil imbecile (comme il appelait Rostow) de l'avoir retenu, en lui assurant que les papiers necessaires manquaient; il s'en voulait encore plus a lui-meme d'avoir accepte son invitation.
I l se leva pour ouvrir la fenetre; a peine eut-il pousse au dehors les volets, que la lune, qui semblait guetter ce moment, inonda la chambre d'un flot de lumiere. La nuit etait fraiche, calme et transparente; en face de la croisee s'elevait une charmille, sombre d'un cote, eclairee et argentee de l'autre; dans le bas, un fouillis de tiges et de feuilles ruisselait de gouttelettes etincelantes; plus loin, au dela de la noire charmille, un toit brillait sous sa couche de rosee; a droite s'etendaient les branches feuillues d'un grand arbre, dont la blanche ecorce miroitait aux rayons de la pleine lune qui voguait sur un ciel de printemps pur et a peine etoile. Le prince Andre s'accouda sur le rebord de la fenetre, et ses yeux se fixerent sur le paysage. Il entendit alors, a l'etage superieur, des voix de femmes. On n'y dormait donc pas!
" Une seule fois encore, je t'en prie! dit une des voix, que le prince Andre reconnut aussitot.
- Mais quand donc dormiras-tu? reprit une autre voix.
- Mais si je ne puis dormir, ce n'est pas de ma faute! Encore une fois." Et ces deux voix murmurerent a l'unisson le refrain d'une romance.
" Dieu, que c'est beau! Eh bien, maintenant allons dormir.
- Va dormir, toi. Quant a moi, ca m'est impossible."
O n distinguait le leger frolement de la robe de celle qui venait de parler, et meme sa respiration, car elle devait s'etre penchee en dehors de la fenetre. Tout etait silencieux, immobile; on aurait dit que les ombres et les rayons projetes par la lune s'etaient petrifies. Le prince Andre avait peur de trahir par un geste sa presence involontaire.
" Sonia! Sonia! reprit la premiere voix, comment est-il possible de dormir? Viens donc voir, comme c'est beau! Dieu, que c'est beau!. eveille-toi!" Et elle ajouta avec emotion: "Il n'y a jamais eu de nuit aussi ravissante, jamais, jamais!.!" La voix de Sonia murmura une reponse. "Mais viens donc, regarde cette lune, mon coeur, ma petite ame, mais viens donc!. Mets-toi sur la pointe des pieds, rapproche tes genoux. on peut s'y tenir deux en se serrant un peu, tu vois, comme cela?
- Prends donc garde, tu vas tomber."
I l y eut comme une lutte, et la voix mecontente de Sonia reprit:
" Sais-tu qu'il va etre deux heures?
- Ah! tu me gates tout mon plaisir! va-t'en, va-t'en!"
L e silence se retablit, mais le prince Andre sentait, a ses legers mouvements et a ses soupirs, qu'elle etait encore la.
" Ah! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle tout a coup. Eh bien, allons dormir, puisqu'il le faut!." Et elle ferma la croisee avec bruit.
" Ah oui! que lui importe mon existence!" se dit le prince Andre, qui avait ecoute ce babillage, et qui, sans savoir pourquoi, avait craint et espere entendre parler de lui. toujours elle, c'est comme un fait expres! Et il s'eleva dans son coeur un melange confus de sensations et d'esperances, si jeunes et si opposees a sa vie habituelle, qu'il renonca a les analyser; et, se jetant sur son lit, il s'endormit aussitot.
III
L e lendemain matin, ayant pris conge du vieux comte, il partit sans voir les dames.
A u mois de juin, le prince Andre, en revenant chez lui, traversa de nouveau la foret de bouleaux. Les clochettes de l'attelage y sonnaient plus sourdement que six semaines auparavant. Tout etait epais, touffu, ombreux: les sapins disperses ca et la ne nuisaient plus a la beaute de l'ensemble, et les aiguilles verdissantes de leurs branches temoignaient d'une maniere eclatante qu'eux aussi subissaient l'influence generale.
L a journee etait chaude, il y avait de l'orage dans l'air: une petite nuee arrosa la poussiere de la route et l'herbe du fosse: le cote gauche du bois restait dans l'ombre; le cote droit, a peine agite par le vent, scintillait tout mouille au soleil: tout fleurissait, et, de pres et de loin, les rossignols se lancaient leurs roulades.
" Il me semble qu'il y avait ici un chene qui me comprenait," se dit le prince Andre, en regardant sur la gauche, et attire a son insu par la beaute de l'arbre qu'il cherchait. Le vieux chene transforme s'etendait en un dome de verdure foncee, luxuriante, epanouie, qui se balancait, sous une legere brise, aux rayons du soleil couchant. On ne voyait plus ni branches fourchues ni meurtrissures: il n'y avait plus dans son aspect ni defiance amere ni chagrin morose; rien que les jeunes feuilles pleines de seve qui avaient perce son ecorce seculaire, et l'on se demandait avec surprise si c'etait bien ce patriarche qui leur avait donne la vie!
" Oui, c'est bien lui!" s'ecria le prince Andre, et il sentit son coeur inonde de la joie intense que lui apportaient le printemps et cette nouvelle vie. Les souvenirs les plus intimes, les plus chers de son existence, defilerent devant lui. Il revit le ciel bleu d'Austerlitz, les reproches peints sur la figure inanimee de sa femme, sa conversation avec Pierre sur le radeau, la petite fille ravie par la beaute de la nuit, et cette nuit, cette lune, tout se representa a son imagination: "Non, ma vie ne peut etre finie a trente et un ans! Ce n'est pas assez que je sente ce qu'il y a en moi, il faut que les autres le sachent! Il faut que Pierre et cette fillette, qui allait s'envoler dans le ciel, apprennent a me connaitre! Il faut que ma vie se reflete sur eux, et que leur vie se confonde avec la mienne!"
R evenu de son excursion, il se decida a aller en automne a Petersbourg, et s'ingenia a trouver des pretextes plausibles a ce voyage. Une serie de raisons, plus peremptoires les unes que les autres, lui en demontra la necessite: il n'etait pas meme eloigne de reprendre du service; il s'etonnait d'avoir pu douter de la part active que lui reservait encore l'avenir. Et pourtant un mois auparavant il regardait comme impossible pour lui de quitter la campagne, et il se disait que son experience se perdrait sans utilite, et serait un veritable non-sens, s'il n'en tirait pas un parti pratique. Il ne comprenait pas comment, sur la foi d'un pauvre raisonnement denue de toute logique, il avait pu croire jadis que ce serait s'abaisser, apres tout ce qu'il avait vu et appris, de croire encore a la possibilite d'etre utile, a la possibilite d'etre heureux et d'aimer. Sa raison lui disait a present le contraire: il s'ennuyait, ses occupations habituelles ne l'interessaient plus, et souvent, seul dans son cabinet, il se levait, s'approchait du miroir, se regardait longuement; reportant ensuite les yeux sur le portrait de Lise, avec ses cheveux releves a la grecque en petites boucles sur le front: il lui semblait que, sortant de son cadre dore, et oubliant ses mysterieuses et supremes paroles, elle le suivait des yeux avec une affectueuse curiosite et un gai sourire. Souvent il marchait dans la chambre, les mains croisees derriere le dos, froncant le sourcil, ou souriant a ses visions confuses et decousues, a Pierre, a la jeune fille de la fenetre, au chene, a la gloire, a la beaute de la femme, a l'amour qui avait manque a sa vie! Lorsqu'on venait a le deranger pendant ses reveries, il repondait d'une facon seche, severe, desagreable, mais avec une logique serree, comme pour s'excuser envers lui-meme du vague de ses pensees intimes, ce qui faisait dire a la princesse Marie que les occupations intellectuelles dessechaient le coeur des hommes.
IV
L e prince Andre arriva a Petersbourg au mois d'aout 1809. La gloire du jeune Speransky, ainsi que son energie dans l'execution des reformes, y etaient a leur apogee. A cette meme epoque, l'Empereur s'etait foule le pied en faisant une chute de voiture, et, oblige par suite de garder pendant trois semaines un repos absolu, il travaillait tous les jours avec lui. C'est alors que s'elaborerent les deux celebres oukases qui devaient revolutionner la societe. L'un supprimait les rangs de cour, et l'autre reglait les examens a subir pour etre nomme assesseur de college et conseiller d'Etat; de plus, il creait toute une constitution gouvernementale, qui devait changer de fond en comble l'ordre etabli jusqu'alors dans les administrations financieres, judiciaires et autres, depuis le conseil de l'empire jusqu'au conseil communal. Les vagues reveries liberales que l'Empereur nourrissait en lui depuis son avenement au trone prenaient corps peu a peu, et se realisaient avec l'aide de ses conseillers, Czartorisky, Novosiltsow, Kotchoubey et Strogonow, qu'il appelait en riant: le comite de Salut public.
E n ce moment, Speransky les remplacait tous pour la partie civile, et Araktcheiew pour la partie militaire. Le prince Andre, en qualite de chambellan, parut a la cour, et l'Empereur, sur le passage duquel il se trouva a deux reprises, ne daigna pas l'honorer d'une parole. Il avait toujours cru remarquer que ni sa personne ni sa figure n'etaient sympathiques a Sa Majeste. Son soupcon fut confirme par le regard froid et sec qui l'enveloppa, et il apprit bientot que l'Empereur avait ete mecontent de lui voir prendre sa retraite en 1805.
" Nos sympathies et nos antipathies ne se commandent pas, se dit le prince Andre; aussi vaudra-t-il mieux ne pas lui presenter mon memoire sur le nouveau code militaire, mais le lui faire passer, et lui laisser faire son chemin tout seul!" Il le soumit pourtant a un vieux marechal ami de son pere, qui le recut tres affectueusement et lui promit d'en parler au souverain.
D ans le courant de la semaine, le prince Andre fut appele chez le ministre de la guerre, le comte Araktcheiew.
A neuf heures du matin, au jour fixe, le prince Andre entra dans le salon de reception du comte; il ne le connaissait pas personnellement, ne l'avait jamais vu, et tout ce qu'il avait appris sur lui ne lui inspirait ni respect ni estime:
" Il est le ministre de la guerre, il a la confiance de l'Empereur. peu importent donc ses qualites personnelles!. Il est charge d'examiner mon memoire et lui seul peut le lancer," se disait le prince Andre.
A l'epoque ou il remplissait ses fonctions d'aide de camp, il avait assiste aux audiences donnees par differents personnages haut places, et il avait remarque que chacune avait son caractere particulier. Ici, elle en avait un completement exceptionnel. Sur toutes les figures de ceux qui attendaient leur tour, on lisait indistinctement un sentiment general d'embarras, auquel se melait un air de soumission de commande. Ceux qui etaient les plus eleves en grade dissimulaient, sous des manieres degagees, et en plaisantant sur eux-memes et sur le ministre, le malaise qu'ils eprouvaient. D'autres restaient soucieux, d'autres riaient en chuchotant, et en repetant tout bas le sobriquet de "Sila Andreievitch", que l'on avait donne au ministre. Un general, visiblement offense d'attendre aussi longtemps, regardait autour de lui, en se croisant negligemment les jambes, et en souriant avec dedain.
M ais des que la porte s'ouvrit, tous les visages prirent la meme expression, celle de la crainte. Le prince Andre avait demande a l'officier de service de l'annoncer: celui-ci lui repondit ironiquement que son tour viendrait. Un militaire dont l'air effare et malheureux avait frappe le prince Andre entra dans le cabinet du ministre, apres que quelques personnes qui y avaient ete introduites en furent sorties reconduites par l'aide de camp. Son audience fut longue: on entendit les eclats violents d'une voix desagreable, et l'officier, pale, les levres tremblantes, en sortit et traversa le salon, la tete dans ses mains.
C e fut le tour du prince Andre.
" A droite vers la fenetre," lui murmura-t-on a l'oreille.
I l entra dans un cabinet proprement tenu, mais sans luxe, et il vit devant lui un homme de quarante ans environ, dont le buste trop long supportait une tete d'une longueur egalement disproportionnee. Ses cheveux etaient coupes court, ses rides fortement accusees, et ses sourcils epais se froncaient au-dessus de deux yeux eteints d'un vert glauque, et d'un nez rouge qui retombait sur sa bouche. Ce personnage tourna la tete de son cote, mais sans le regarder:
" Que demandez-vous?
- Je ne demande rien, Excellence," dit tranquillement le prince Andre.
L es yeux d'Araktcheiew se leverent:
" Asseyez-vous, vous etes le prince Bolkonsky?
- Je ne demande rien, mais Sa Majeste l'Empereur a daigne envoyer mon memoire a Votre Excellence.
- Je vous ferai observer, mon tres cher, que j'ai lu votre memoire, dit Araktcheiew en l'interrompant, et ne prononcant avec politesse que les deux premiers mots, pour reprendre immediatement apres son ton meprisant et grondeur. Vous proposez de nouvelles lois militaires? Il y en a beaucoup d'anciennes, et personne ne les execute. Aujourd'hui on ne fait qu'en ecrire, c'est plus facile.
- C'est d'apres la volonte de Sa Majeste l'Empereur que je suis venu demander a Votre Excellence ce qu'elle compte faire de mon memoire.
- Je l'ai envoye au comite, en y ajoutant mon opinion. je ne l'approuve pas, poursuivit-il en se levant; et, prenant un papier sur la table, il le remit au prince Andre: - Voila!"
E n travers de la feuille etait ecrit au crayon, sans orthographe, et sans ponctuation aucune: "Pas de base logique, copie sur le code militaire francais, differe sans motif du reglement militaire!"
" Dans quel comite va-t-il etre examine?
- Dans le comite charge de la revision du code militaire, et j'ai presente Votre Noblesse pour y etre inscrite comme membre, mais sans appointements."
L e prince Andre sourit:
" Je n'aurais pas accepte autrement.
- Membre sans appointements, vous entendez bien. j'ai l'honneur. Eh! qu'y a-t-il la-bas encore?" cria-t-il en le congediant.
V
E n attendant la nouvelle officielle de sa nomination comme membre du comite, le prince Andre renouvela connaissance avec les personnes au pouvoir qui pouvaient lui etre utiles. Une curiosite inquiete et irresistible, analogue a celle qui s'emparait de lui la veille d'une bataille, l'entrainait vers les spheres elevees, ou se combinaient les mesures qui devaient avoir une si grande influence sur le sort de millions d'etres; il devinait, a l'irritation des vieux, aux efforts de ceux qui brulaient du desir de savoir ce qui se passait, a la reserve des inities, a l'agitation soucieuse de tous, au nombre infini de comites et de commissions, qu'il se preparait a Petersbourg, dans cette annee 1809, une formidable bataille civile, dont le general en chef etait Speransky, lequel avait pour lui tout l'attrait de l'inconnu et du genie.
L a reforme, dont il n'avait qu'une vague idee, et le grand reformateur lui-meme le preoccupaient si vivement, que la destinee de son memoire n'eut plus pour lui qu'un interet secondaire.
S a position personnelle lui ouvrit les cercles les plus differents et les plus eleves de la societe. Le parti des reorganisateurs l'accueillit avec sympathie, d'abord a cause de sa reputation de haute intelligence et de grand savoir, et ensuite du renom de liberal que lui avait valu l'emancipation de ses paysans. Le parti des mecontents, oppose aux reformes, crut trouver en lui un renfort; on supposa qu'il partageait les idees de son pere. Les femmes et le monde virent en lui un parti riche et brillant, une nouvelle figure entouree d'une aureole romanesque, due a sa mort supposee et a la fin tragique de sa femme. Ceux qui l'avaient connu jadis trouverent que le temps avait singulierement ameliore son caractere, qu'il s'etait adouci, qu'il avait perdu une bonne partie de son affectation et de son orgueil, et qu'il avait gagne le calme que les annees seules peuvent donner.
L e lendemain de sa visite a Araktcheiew, il alla a une soiree chez le comte Kotchoubey, lui raconta son entrevue avec "Sila Andreievitch", dont Kotchoubey parlait egalement avec cet air de vague ironie qui l'avait frappe dans le salon d'attente du ministre de la guerre:
" Mon cher, vous ne pourrez, meme une fois la dedans, vous passer de Michel Mikailovitch, c'est le grand faiseur. Je lui en parlerai, il m'a promis de venir ce soir.
- Mais en quoi les codes militaires peuvent-ils regarder Speransky? demanda le prince Andre, dont la reflexion fit sourire le comte Kotchoubey, qui secoua la tete, comme s'il etait etonne de sa naivete."
- Nous avons cause de vous, de vos agriculteurs libres.
- Ah! c'est donc vous, prince, qui avez donne la liberte a vos paysans? s'ecria d'un ton deplaisant un vieux du temps de Catherine.
- C'etait un tout petit bien qui ne donnait aucun revenu, repondit le prince Andre, cherchant a pallier le fait pour ne pas irriter son interlocuteur.
- Vous etiez donc bien presse? continua celui-ci en regardant Kotchoubey. Je me demande seulement qui labourera la terre, si on donne la liberte aux paysans?. Croyez-moi, il est plus facile de faire des lois que de gouverner, et je vous serais aussi bien oblige, comte, de me dire qui l'on nommera maintenant presidents des differents tribunaux, puisque tous doivent passer des examens?
- Mais ceux qui les subiront, je pense, repliqua Kotchoubey.
- Eh bien, voila un exemple: Prianichnikow, n'est-ce pas, est un homme precieux, mais il a soixante ans. faudra-t-il donc qu'il subisse aussi des examens?
- Oui, c'est sans doute une difficulte, d'autant mieux que l'instruction est fort peu repandue, mais." Kotchoubey n'acheva pas, et, prenant le prince Andre par le bras, il s'avanca avec lui a la rencontre d'un homme de haute taille qui venait d'entrer dans le salon. Bien que son front enorme et chauve ne fut couvert que de quelques rares cheveux blonds, il ne paraissait age que de quarante ans. Sa figure allongee, ses mains larges et potelees se faisaient remarquer par cette blancheur mate de la peau, qui rappelle la paleur maladive des soldats apres un long sejour a l'hopital. Il portait un frac bleu.
A ndre le reconnut aussitot et ressentit comme un choc a sa vue. Etait-ce respect, envie, ou curiosite? Il ne pouvait s'en rendre compte. Speransky offrait en effet un type original. Jamais Andre n'avait vu a personne un aussi grand calme et une aussi grande assurance, avec des mouvements aussi gauches et aussi nonchalants, un regard aussi doux et en meme temps aussi energique, que dans ces yeux a demi fermes et legerement voiles, jamais enfin autant de fermete dans un sourire banal! Tel etait Speransky, le secretaire d'Etat, Speransky, le bras droit de l'Empereur, qu'il avait accompagne a Erfurth, ou plus d'une fois il avait eu l'honneur de causer avec Napoleon.
I l promena son regard sur les personnes presentes, sans se hater de parler. Assure d'avance qu'on l'ecouterait, sa voix, dont le timbre calme et mesure avait agreablement frappe le prince Andre, ne s'elevait jamais au-dessus d'un certain diapason, et il ne regardait que celui auquel il s'adressait.
L e prince suivait chacun de ses gestes, chacune de ses paroles. Le connaissant de reputation, il s'attendait, comme il arrive souvent a ceux qui portent d'habitude un jugement premature sur leur prochain, a trouver en lui toutes les perfections humaines.
S peransky s'excusa aupres de Kotchoubey de n'etre pas venu plus tot, mais il avait ete retenu au palais. Il avait evite de dire: "retenu par l'Empereur", et le prince Andre prit note de cette affectation de modestie. Lorsque Kotchoubey le presenta a Speransky, celui-ci tourna lentement les yeux sur lui, et le regarda en silence, sans cesser de sourire:
" Je suis charme de faire votre connaissance, j'ai entendu beaucoup parler de vous."
K otchoubey lui fit en peu de mots le recit de la reception d'Araktcheiew.
L e sourire de Speransky s'accentua davantage:
" M.Magnitsky, le president de la commission pour les reglements militaires, est mon ami, et je puis, si vous le desirez, vous aboucher avec lui."
I l articulait nettement chaque mot, chaque syllabe, et, apres s'etre arrete a la fin de la phrase, il continua:
" J'espere que vous trouverez en lui de la sympathie et le desir de contribuer a tout ce qui est utile."
U n petit cercle se forma autour d'eux.
L e prince Andre fut surpris du calme dedaigneux avec lequel Speransky, obscur seminariste peu de temps auparavant, repondait au vieillard qui deplorait les nouvelles reformes, et semblait condescendre a l'honorer d'une explication; mais, son interlocuteur ayant eleve la voix, il se borna a sourire, et declara qu'il n'etait en aucune facon juge de l'utilite ou de l'inutilite de ce qu'il plaisait a l'Empereur de decider.
A pres quelques instants de conversation generale, il se leva, s'approcha du prince Andre et le prit a part a l'autre bout du salon: il entrait dans son programme de causer avec lui.
" J'etais tellement subjugue par la conversation animee de ce respectable vieillard, que je n'ai pas eu le temps, mon prince, d'echanger deux mots avec vous," dit-il en souriant d'une facon un peu meprisante, comme pour lui faire sentir qu'il voyait bien que lui aussi comprenait toute la futilite des personnes avec lesquelles il venait de causer.
L e prince Andre se sentit flatte.
" Je vous connais depuis longtemps, continua Speransky, d'abord par la liberation de vos paysans, premier exemple qu'il serait desirable de voir imiter, et puis, parce que vous etes le seul des chambellans qui ne soit pas offense du nouvel oukase concernant le rang a la cour, qui a souleve tant de mecontentement et tant de recriminations.
- C'est vrai, mon pere n'a pas desire me voir profiter de ce droit, et j'ai commence mon service en passant par les rangs inferieurs.
- Votre pere, bien qu'il soit un homme du siecle passe, est cependant bien au-dessus de ceux de nos contemporains qui critiquent cette mesure; elle n'a d'autre but, apres tout, que de retablir la justice sur ses veritables bases.
- Je crois pourtant que ces critiques ne sont pas denuees de fondement, repliqua le prince Andre, essayant de se soustraire a l'influence de cet homme, qu'il lui etait desagreable d'approuver sans restriction. Il tenait meme a le contredire, mais, absorbe par son travail d'observation, il ne pouvait s'exprimer avec sa liberte d'esprit habituelle.
- C'est-a-dire qu'elles ont pour fondement l'amour-propre personnel, reprit Speransky avec tranquillite.
- En partie peut-etre, mais aussi, a mon avis, les interets memes du gouvernement.
- Comment l'entendez-vous?
- Je suis un disciple de Montesquieu, dit le prince Andre, et sa maxime: "que l'honneur est le principe des monarchies" me semble incontestable, et certains droits et privileges de la noblesse me paraissent etre des moyens de corroborer ce sentiment."
L e sourire disparut de la figure de Speransky, et sa physionomie ne fit qu'y gagner. La reponse du prince Andre avait excite son interet:
" Ah! si vous envisagez la question sous ce point de vue! dit-il en conservant son calme et en s'exprimant en francais avec une certaine difficulte et plus de lenteur que lorsqu'il parlait le russe: - Montesquieu nous dit que l'honneur ne peut etre soutenu par des privileges nuisibles au service lui-meme; l'honneur est donc, ou l'abstention d'actes blamables, ou le stimulant qui nous pousse a conquerir l'approbation et les recompenses destinees a en etre le temoignage. Il en resulte, ajouta-t-il en serrant de plus pres ses arguments, qu'une institution, qui est pour l'honneur une source d'emulation est une institution pareille en tous points a celle de la Legion d'honneur du grand Empereur Napoleon. On ne saurait dire, je pense, que celle-ci est nuisible, puisqu'elle contribue au bien du service et qu'elle n'est pas un privilege de caste ou de cour.
- Je le reconnais volontiers, mais je crois aussi que les privileges de cour atteignent le meme but, car tous ceux qui en jouissent se tiennent pour obliges de remplir dignement leurs fonctions.
- Et pourtant vous n'avez pas voulu en profiter, prince, dit Speransky en terminant par une phrase aimable une conversation qui aurait certainement fini par embarrasser son jeune interlocuteur. - Si vous me faites l'honneur de venir chez moi mercredi soir, comme j'aurai vu Magnitsky d'ici la, je pourrai vous communiquer quelque chose d'interessant, et j'aurai de plus le plaisir de causer plus longuement avec vous." Et, le saluant de la main, il se glissa, a la francaise, hors du salon, en evitant d'etre remarque.
VI
P endant les premiers temps de son sejour a Petersbourg, le prince Andre ne tarda pas a sentir que l'ordre d'idees developpe en lui par la solitude se trouvait relegue au second plan par les soucis puerils qui ne cessaient de l'occuper.
T ous les soirs, en rentrant chez lui, il inscrivait dans un agenda quatre ou cinq visites indispensables, et autant de rendez-vous pris pour le lendemain. L'emploi de sa journee, combine de facon a lui permettre d'etre exact partout, prenait la plus grosse part des forces vives de sa vie: il ne faisait rien, ne pensait a rien, et les opinions qu'il emettait parfois avec succes n'etaient que le resultat de ses meditations de la campagne.
I l s'en voulait a lui-meme lorsqu'il lui arrivait, dans la meme journee, de repeter les memes choses dans des societes differentes; mais, entraine par ce tourbillon, il n'avait meme plus le temps de s'apercevoir qu'il ne savait plus penser.
S peransky le recut le mercredi suivant; un long et intime entretien produisit sur lui une profonde impression.
D ans son desir de trouver chez un autre cet ideal de perfection vers lequel il tendait lui-meme, il crut aisement voir en Speransky le type de vertu et d'intelligence qu'il avait reve. Si ce dernier avait appartenu au meme milieu que lui, s'ils avaient eu la meme education, les memes habitudes, la meme maniere de juger, il aurait sans doute decouvert bientot ses cotes faibles, humains et prosaiques, mais cet esprit, si bien equilibre et si etonnamment logique, lui inspirait d'autant plus de respect, qu'il ne s'en rendait pas entierement compte. Le grand homme, de son cote, posait un peu devant lui. Etait-ce parce qu'il avait apprecie ses capacites, ou parce qu'il croyait necessaire de se l'attacher? Le fait est qu'il ne negligeait aucune occasion de le flatter adroitement, et de lui faire entendre discretement que son intelligence le rendait digne de s'elever jusqu'a lui, et qu'il etait seul capable de comprendre la profondeur de ses conceptions et l'absurdite d'autrui.
I l lui avait repete plus d'une fois des phrases de ce genre:
" Chez nous tout ce qui sort de la routine, tout ce qui depasse le niveau habituel, etc." ou bien: "nous voulons que les loups soient proteges et nourris a "l'egal des brebis." ou enfin: "ils ne peuvent nous comprendre.", et il les accompagnait d'une expression de physionomie qui voulait dire: "Nous comprenons, vous et moi, ce qu'ils valent, eux, et ce que nous sommes, nous!"
C e nouvel entretien, plus intime, ne fit qu'accroitre l'impression premiere qu'avait produite sur lui Speransky, en qui il voyait un homme d'une intelligence superieure et un penseur profond, arrive au pouvoir par une force indomptable de volonte, et en usant au profit de la Russie. Il etait bien le philosophe qu'il cherchait, le philosophe qu'il aurait voulu etre lui-meme, expliquant les phenomenes de la vie par le raisonnement, n'admettant comme vrai que ce qui etait sense, et soumettant toute chose a l'examen de la raison. Ses pensees se formulaient avec une telle clarte, que le prince Andre se rangeait, malgre lui, en toutes choses a son avis, et n'elevait de faibles objections que pour faire acte d'independance. Tout etait bien en lui, tout etait parfait, sauf son regard froid, brillant, impenetrable, sauf ses mains blanches et delicates. Ces mains fixaient l'attention du prince Andre, il ne pouvait s'empecher de les regarder, comme il nous arrive souvent de regarder les mains des gens au pouvoir, et elles lui causaient une irritation sourde, dont il ne se rendait pas compte. Le mepris ou le dedain qu'il affectait pour les hommes lui etait aussi particulierement desagreable, ainsi que la variete de ses procedes d'argumentation. Toutes les formes du raisonnement lui etaient familieres, la comparaison surtout; mais il lui reprochait de passer sans aucune transition de l'une a l'autre. Se posant en reformateur pratique, il jetait la pierre aux reveurs; tantot il accablait de sa mordante ironie ses adversaires; tantot, employant une logique serree, il s'elevait a la metaphysique la plus abstraite (une de ses armes oratoires favorites). Transporte sur ces hauteurs, il se plaisait alors a definir l'espace, le temps, la pensee, il y puisait de brillantes refutations, ensuite il ramenait le sujet sur le terrain de la discussion.
U n signe caracteristique de ce puissant esprit etait une foi inebranlable dans la force et dans les droits de l'Intelligence. On voyait que le doute, si habituel au prince Andre, lui etait inconnu, et que la crainte de ne pouvoir exprimer toutes ses pensees, ou de douter, meme un moment, de l'infaillibilite de ses croyances, ne l'avait jamais trouble.
A ussi eprouvait-il pour Speransky une exaltation passionnee, la meme qu'il avait ressentie pour Napoleon. Speransky etait fils de pretre; c'etait, pour le vulgaire, une raison de le mepriser; aussi, le prince Andre, sans le savoir, reagissait contre sa propre exaltation, et par cela meme ne faisait qu'en accroitre l'intensite.
A propos de la commission chargee de l'elaboration des lois, Speransky lui raconta, en la raillant, qu'elle existait depuis cent cinquante ans, qu'elle avait coute des millions sans rien produire, que Rosenkampf avait colle des etiquettes sur tous les articles de la legislation comparee, et que c'etait la l'unique resultat des millions depenses:
" Nous voulons donner au senat un nouveau pouvoir judiciaire et nous n'avons pas de lois! Aussi est-ce un crime, mon prince, pour des personnes comme vous, de se retirer dans la vie privee."
L e prince Andre lui fit observer que pour ce genre d'occupations il etait necessaire d'avoir recu une education speciale.
" Montrez-moi ceux qui la possedent? c'est un cercle vicieux, dont on ne peut sortir qu'en le bridant."
U ne semaine plus tard, le prince Andre fut nomme membre du comite charge de l'elaboration du code militaire et, de plus, au moment ou il y songeait le moins, chef d'une des sections de cette commission legislative. Il consentit, a la priere de Speratisky, a s'occuper du code civil, et, s'aidant des codes Napoleon et Justinien, il travailla a la partie qui avait pour titre: "Le droit des gens".
VII
D eux ans auparavant, en 1808, Pierre, revenu de son voyage dans l'interieur, se trouva, sans s'y attendre, a la tete de la franc-maconnerie de Petersbourg. Il organisa "des loges de table", constitua des loges regulieres, en leur procurant leurs chartes et leurs titres de fondation; il fit de la propagande, donna de l'argent pour l'achevement du temple, et completa de ses deniers les aumones produites par les quetes, au sujet desquelles les membres se montraient en general avares et inexacts. Il entretint aussi a ses frais la maison des pauvres fondee par l'ordre, et, se laissant aller aux memes entrainements, il employait sa vie comme par le passe. Il aimait a bien manger, a bien boire, et ne pouvait s'abstenir des plaisirs de la vie de garcon, tout en les jugeant immoraux et degradants.
M algre l'ardeur qu'il avait apportee au debut de ses differentes occupations, il sentit, a la fin de l'annee, que la terre promise de la franc-maconnerie se derobait sous ses pas. Il eprouva la sensation d'un homme qui, mettant avec confiance le pied sur une surface unie, sent qu'il s'enfonce dans un marais; y posant l'autre pied, afin de bien se rendre compte de la solidite du terrain, il s'y embourba jusqu'aux genoux, et maintenant il y marchait malgre lui.
B azdeiew, completement eloigne de la direction des loges de Petersbourg, ne quittait plus Moscou. Les freres etaient des hommes que Pierre coudoyait chaque jour dans la vie ordinaire, et il lui etait a peu pres impossible de ne voir que des freres dans la personne du prince B. ou de monsieur D., qu'il connaissait pour des gens faibles et sans valeur. Sous leurs tabliers de francs-macons, sous leurs insignes, il voyait poindre leurs uniformes et leurs croix, qui etaient le veritable objet de leur existence. Souvent, lorsqu'il ramassait les aumones et qu'il inscrivait vingt ou trente roubles a l'actif, souvent meme au passif d'une dizaine de membres plus riches que lui, Pierre se rappelait leur serment de donner leur avoir au prochain, et il s'elevait dans son ame des doutes qu'il essayait en vain d'ecarter.
S es freres se partageaient pour lui en quatre categories: a la premiere appartenaient ceux qui ne prenaient aucune part active ni aux affaires de la loge, ni aux affaires de l'humanite, exclusivement occupes a approfondir les mysteres de leur ordre, a rechercher le sens de la Trinite, a etudier les trois bases generales, le soufre, le mercure et le sel, ou la signification du carre et des autres symboles du Temple de Salomon. Ceux-la, Pierre les respectait, c'etaient les anciens et Bazdeiew lui-meme; mais il ne comprenait pas quel interet ils pouvaient prendre a leurs recherches, et ne se sentait nullement porte vers le cote mystique de la franc-maconnerie.
L a seconde categorie, dans laquelle il se rangeait, se composait d'adeptes qui, vacillants comme lui, cherchaient la veritable voie, et qui, ne l'ayant pas encore decouverte, ne perdaient pas neanmoins l'espoir de la trouver un jour.
L a troisieme comprenait ceux qui, ne voyant dans cette association que les formes et les ceremonies exterieures, s'en tenaient a la stricte observance, sans se preoccuper du sens cache; tels etaient Villarsky et le Venerable lui-meme.
L a quatrieme enfin etait formee des gens, tres nombreux a cette epoque, qui, ne croyant a rien, ne desirant rien, ne tenaient a l'ordre que pour se rapprocher des riches et des puissants, et mettre a profit leurs relations avec eux.
L 'activite de Pierre ne le satisfaisait pas: il reprochait a leur association, telle qu'il la voyait a Petersbourg, de n'etre qu'un pur formalisme, et il se disait, sans attaquer toutefois les fondements de l'institution, que les macons de Russie faisaient fausse route en s'eloignant ainsi des principes sur lesquels elle etait fondee; aussi se decida-t-il a aller a l'etranger pour se faire initier aux mysteres les plus eleves.
I l en revint dans le cours de l'ete de 1809. Les macons de Russie avaient appris par leurs correspondants que Besoukhow, ayant su gagner la confiance des hauts dignitaires de l'ordre, avait ete, par suite de son initiation a la plupart de leurs mysteres, promu au grade le plus eleve, et qu'il rapportait avec lui beaucoup de projets; ils vinrent le voir des son arrivee, et crurent remarquer qu'il leur menageait une surprise.
O n decida de tenir une assemblee generale jusqu'au grade d'apprenti, afin que Pierre leur remit le message dont il etait charge. La loge etait au grand complet, et, une fois les formalites remplies, Pierre se leva:
" Chers freres, dit-il en begayant et en tenant a la main d'un air embarrasse son discours ecrit, chers freres, il ne suffit pas d'accomplir nos mysteres dans le secret de la loge, il faut agir. agir.! Nous nous sommes engourdis, et il faut se mettre a l'oeuvre, poursuivit-il, en se decidant enfin a lire son manuscrit apres ces quelques mots d'introduction.
- Pour repandre la verite, pour amener le triomphe de la vertu, nous devrons detruire les prejuges, etablir des regles conformes a l'esprit du temps, nous donner pour tache l'education de la jeunesse, nous unir par des liens indissolubles a des esprits eclaires, afin de vaincre ensemble et hardiment la superstition, le manque de foi, la betise humaine, et former, parmi ceux qui sont devoues a la cause, des ouvriers lies entre eux par l'unite du but, ayant en leurs mains force et pouvoir. Pour en arriver la, il faut faire pencher la balance du cote de la vertu, il faut que l'homme de bien recoive meme en ce monde la recompense de ses bonnes actions; mais, dira-t-on, les institutions politiques actuelles s'opposent a l'execution de ces nobles aspirations. Que nous reste-t-il donc a faire? Fomenter des revolutions? Bouleverser tout, et chasser la force par la force? Non, nous sommes loin de precher les reformes violentes et arbitraires! Elles meritent au contraire le blame, car elles ne sauraient deraciner le mal, si les hommes restent les memes. La verite doit s'imposer sans violence!
" Lorsque notre ordre sera parvenu a tirer les gens de bien de l'obscurite ou ils vegetent, alors seulement il aura le droit de faire de l'agitation, et de la diriger insensiblement vers le but qu'il se propose. En un mot, il faut etablir un mode de gouvernement universel, sans chercher pour cela a rompre les liens civils et les conditions administratives, qui nous permettent, a l'heure qu'il est, d'atteindre le resultat que nous avons en vue, c'est-a-dire le triomphe de la vertu sur le vice. Le christianisme le voulait egalement, lorsqu'il enseignait aux hommes a etre bons et sages, et a suivre, pour arriver au bien, l'exemple des ames vertueuses.
" Lorsque le monde etait encore plonge dans les tenebres, la predication etait suffisante: la nouveaute de la verite annoncee lui donnait une force qui s'est affaiblie; maintenant il nous faut recourir a des moyens plus energiques. Il est indispensable que l'homme, guide par ses sensations, trouve dans la vertu un charme saisissant. Les passions ne se deracinent pas: il faut savoir les diriger, les elever, il faut que chacun puisse les satisfaire dans les limites de la vertu, il faut que nous lui en fournissions les moyens.
" Lorsque dans chaque pays il se sera forme un noyau d'hommes remarquables, chacun d'eux en formera d'autres a son tour; lies fortement entre eux, ils ne connaitront plus d'obstacles, et tout deviendra possible a un ordre qui a deja reussi a faire en secret tant de bien a l'humanite!."
C e discours produisit une immense impression et revolutionna la loge. La majorite, y entrevoyant de dangereuses tendances a l'illuminisme, l'accueillit avec une froideur qui etonna Pierre. Le Venerable en personne le prit a partie, et l'amena a developper, avec une chaleur croissante, les opinions qu'il venait d'emettre. La seance fut orageuse, des partis se formerent; les uns accusaient Pierre d'illuminisme, les autres le soutenaient, et pour la premiere fois il fut frappe de cette diversite infinie inherente a l'esprit humain, qui fait qu'aucune verite n'est jamais consideree sous le meme aspect par deux personnes. Meme parmi les membres qui semblaient etre de son avis, chacun apportait aux idees qu'il avait exprimees des changements et des restrictions qu'il se refusait a admettre, convaincu que son opinion devait etre integralement adoptee.
L e Venerable lui fit observer, d'un air ironique, que dans l'entrainement de la discussion il lui paraissait avoir fait preuve de plus d'emportement que d'esprit de charite. Pierre, sans lui repondre, lui demanda brievement si sa proposition serait acceptee; le Venerable dit categoriquement que non. Pierre quitta la loge, sans avoir meme rempli les formalites d'usage, et rentra chez lui.
VIII
P ierre passa les trois journees qui suivirent cet incident, etendu sur un canape, sans sortir, sans voir ame qui vive, et en proie au spleen le plus violent.
I l recut une lettre de sa femme, qui le suppliait de lui accorder une entrevue, lui depeignait le chagrin qu'elle eprouvait de leur separation, lui exprimait le desir de lui consacrer toute sa vie, et lui annoncait qu'elle reviendrait prochainement de l'etranger a Petersbourg.
B ientot apres, un des freres les moins respectes de l'ordre, forca violemment sa porte, et, amenant la conversation sur la vie conjugale, reprocha a Pierre son injuste severite envers sa femme, severite contraire aux lois maconniques qui commandent de pardonner au repentir.
S a belle-mere lui fit aussi demander de venir la voir, ne fut-ce que pour un instant, afin de causer de choses graves. Pierre devinait un complot, mais dans la situation morale ou il se trouvait sous l'influence de son ennui, le rapprochement qu'il pressentait lui devenait assez indifferent, car rien dans la vie ne lui paraissait avoir grande importance, et il sentait qu'il ne tenait plus guere soit a rester libre, soit a infliger a sa femme une plus longue punition.
" Personne n'a raison, personne n'a tort; ainsi donc, elle non plus n'est pas coupable" pensait-il. N'etait-ce pas chose indifferente pour lui, qui avait des interets si differents, de vivre ou de ne pas vivre avec elle? Secouant son apathie, qui seule retenait son consentement, il se decida pourtant, avant de leur repondre, a aller a Moscou consulter Bazdeiew.
F RAGMENTS DU JOURNAL DE PIERRE:
" Moscou, 17 novembre. - Je reviens de chez le Bienfaiteur, et j'ecris a la hate tout ce que j'y ai ressenti. Il vit pauvrement, et voila trois ans qu'il souffre d'une douloureuse maladie de vessie: jamais une plainte, jamais un murmure. Depuis le matin jusque bien avant dans la nuit, a part quelques instants consacres a ses repas, d'une extreme frugalite, il se livre a des travaux scientifiques. Il m'a recu affectueusement, m'a fait asseoir sur le lit ou il etait couche. Je l'abordai avec les signes maconniques du grand Orient et de Jerusalem; il y repondit, et me demanda, avec un doux sourire, ce que j'avais appris dans les loges de Prusse et d'Ecosse. Je lui racontai, tout en lui communiquant les propositions que j'avais faites a celle de Petersbourg, le mauvais accueil que j'y avais trouve, et ma rupture avec les freres. Il garda longtemps le silence et m'exposa ensuite son opinion, qui eclaira aussitot mon passe et mon avenir; je fus frappe de sa question: "Vous souvenez-vous des trois buts de l'ordre: 1d la conservation et l'etude des mysteres; 2d la purification et le perfectionnement de soi-meme, afin de pouvoir y participer; 3d le perfectionnement de l'humanite par le desir de la purification? Quel est le principal but des trois? Sans doute le perfectionnement moral, car nous pouvons y tendre toujours, quelles que soient les circonstances, mais c'est aussi celui qui exige le plus d'efforts, et nous risquons de pecher par orgueil, en nous tournant vers l'etude des mysteres que notre impurete nous rend indignes de comprendre, ou en prenant a tache l'amelioration du genre humain, en restant nous-memes un exemple de perversite et d'indignite. L'illuminisme a perdu de sa purete et s'est entache d'orgueil pour s'etre laisse entrainer par le courant de l'amour du bien public." A ce point de vue, il a blame mon discours et tout ce que j'ai fait. Je lui ai donne raison. A propos de mes affaires de famille, il m'a dit que, le devoir du vrai macon etant le perfectionnement de soi-meme, nous croyons souvent y parvenir plus vite en nous debarrassant de toutes les difficultes a la fois, tandis que c'est le contraire: nous ne pouvons progresser qu'au milieu des luttes de la vie, par la connaissance de nous-meme, ou l'on ne peut parvenir que par la comparaison. Il ne faut point oublier non plus la vertu principale, l'amour de la mort. Les vicissitudes peuvent seules nous en demontrer toute la vanite et contribuer a nourrir en nous cet amour, c'est-a-dire la croyance a une nouvelle vie. Ces paroles me frapperent d'autant plus que, malgre son terrible etat de maladie, Bazdeiew ne se sent point fatigue de vivre. Il aime la mort, pour laquelle, malgre sa purete et son elevation, il ne se reconnait pas encore suffisamment prepare. En m'expliquant le grand carre de la creation, il me dit que les chiffres 3 et 7 etaient la base de tout; il me donna le conseil de ne pas me detacher de mes freres de Petersbourg, de rester au second grade, et d'user de mon influence pour les preserver de l'entrainement de l'orgueil, et les soutenir dans la voie de la verite et du progres. Il me conseilla pour moi-meme une stricte surveillance, et me donna ce cahier pour y tenir registre de toutes mes actions.
" Petersbourg, 23 novembre. - Je vis de nouveau avec ma femme; ma belle-mere arriva chez moi en larmes me dire qu'Helene me suppliait de l'ecouter, qu'elle etait innocente, malheureuse de mon abandon. etc. Je sentais que si je la laissais venir, je n'aurais pas la force de resister a sa priere. Je ne savais que faire, ni a qui demander conseil. Si le Bienfaiteur eut ete ici, il m'aurait secouru. Je relus ses lettres, je me rappelai nos causeries, et j'en conclus que je ne devais point refuser a celui qui demande, mais tendre la main a tous, et a plus forte raison a celle qui est liee a moi, et qu'il me fallait porter ma croix! Mais si mon pardon a pour mobile le bien, que du moins ma reunion avec elle n'ait qu'un but spirituel! J'ai dit a ma femme que je la suppliais d'oublier tout le passe, que je la priais de me pardonner si j'ai eu des torts, mais que, de mon cote, je n'avais aucun pardon a lui accorder. J'etais heureux de le lui dire. Qu'elle ne sache jamais combien il m'a ete penible de la revoir! Je me suis etabli dans l'etage d'en haut de la grande maison, et j'eprouve l'heureux sentiment de la regeneration."
IX
L a haute societe, qui se reunissait soit a la cour, soit dans les grands bals, se divisait alors comme toujours en quelques cercles, dont chacun avait sa nuance particuliere. Le plus nombreux etait le cercle francais, celui de l'alliance franco-russe, celui de Roumiantzow et de Caulaincourt. Aussitot apres sa reconciliation avec son mari, Helene y occupa une des premieres places. L'ambassade francaise et beaucoup de gens connus par leur esprit et leur amabilite frequenterent son salon.
E lle avait ete a Erfurth pendant la memorable entrevue des deux Empereurs, et y avait connu tout ce que l'Europe contenait de remarquable et qui entourait alors Napoleon. Elle y eut un succes eclatant. Napoleon lui-meme, frappe au theatre par sa beaute, voulut savoir qui elle etait. Ses succes comme jeune femme belle et elegante n'etonnerent point son mari, car elle avait encore embelli; mais il fut surpris de la reputation qu'elle s'etait acquise, pendant ces deux dernieres annees, d'une femme charmante, aussi spirituelle que belle. Le celebre prince de Ligne lui ecrivait des lettres de huit pages. Bilibine gardait ses meilleurs mots pour les lancer devant la comtesse Besoukhow; etre recu dans son salon equivalait a un diplome d'esprit. Les jeunes gens lisaient avant de se rendre a ses soirees, pour avoir quelque chose a dire. Les secretaires d'ambassade et les ambassadeurs lui confiaient leurs secrets, si bien qu'Helene etait devenue, dans son genre, une veritable puissance. Pierre, qui la savait tres ignorante, assistait parfois a ces reunions et a ces diners, ou l'on causait politique, poesie et philosophie, avec un sentiment etrange de stupefaction et de crainte. Il eprouvait le sentiment que doit avoir un joueur de gobelets, s'attendant chaque fois a voir ses escamotages decouverts; mais personne n'y voyait rien. Ce genre de salon etait-il un terrain d'election pour la betise humaine, ou bien les dupes trouvaient-elles du plaisir a etre dupees? Le fait est que sa reputation de femme d'esprit fermement etablie permettait a la comtesse Besoukhow de dire les plus grandes sottises: chacune de ses paroles excitait l'admiration, et on se plaisait a y decouvrir un sens profond, qu'elle n'y avait pas soupconne elle-meme.
C et original distrait, ce mari grand seigneur, qui ne genait personne et ne nuisait pas a l'effet general produit par le ton distingue, de rigueur dans ce milieu, Pierre en un mot, etait bien le mari qu'il fallait a cette brillante beaute, toute faite pour le monde, et servait au contraire a mettre en relief l'elegance et la tenue parfaite de sa femme. Les occupations de ces deux dernieres annees, qui, par leur nature abstraite, avaient fini par lui faire prendre en dedain tout ce qui etait en dehors de ce cercle, lui avaient donne une maniere d'etre, teintee d'indifference et de bienveillance banale, qui, par sa sincerite meme, lui attirait une deference involontaire. Il entrait dans le salon de sa femme comme il entrait au theatre. Il connaissait tout le monde, accueillait chacun egalement bien, en restant a egale distance de tous. Si la conversation l'interessait, il y prenait part, exposait ouvertement son avis, qui n'etait peut-etre pas toujours dans le ton voulu du moment, sans se preoccuper en rien de la presence des messieurs de l'ambassade. Mais l'opinion etait si bien fixee sur cet original, mari de la femme la plus distinguee de Petersbourg, qu'on ne songeait guere a prendre ses sorties au serieux.
P armi les jeunes gens qui frequentaient assidument la maison d'Helene, on voyait Boris Droubetzkoi, dont la carriere etait des plus brillantes. Helene l'appelait "mon page", le traitait en enfant, et lui souriait comme a tout le monde, mais cependant ce sourire blessait Pierre. Boris affectait envers lui un respect plein de dignite et de compassion, qui ne faisait que l'irriter davantage. Ayant violemment souffert trois ans auparavant, il essayait de se soustraire a une seconde humiliation du meme genre, d'abord en n'etant pas le mari de sa femme, et ensuite en ne se permettant pas de la soupconner.
" Maintenant qu'elle est devenue bas-bleu, elle aura sans doute renonce a ses entrainements d'autrefois. Il n'y a pas d'exemple qu'un bas-bleu ait jamais eu des entrainements de coeur," se repetait-il a lui-meme, en puisant, on ne sait ou, cet axiome devenu pour lui une verite mathematique. Et pourtant, chose etrange, la presence de Boris agissait sur lui physiquement, lui coupait bras et jambes, et paralysait en lui toute liberte de gestes et de mouvements. "C'est de l'antipathie," se disait-il.
A insi, aux yeux du monde, Pierre passait pour un grand seigneur, mari un peu aveugle et meme comique d'une femme charmante; pour un original intelligent, qui ne faisait rien, ne genait personne; un bon enfant dans toute l'acception du mot; tandis que dans le fond de son ame s'accomplissait le travail ardu, difficile, du developpement interieur, qui lui decouvrait beaucoup et lui procurait de grandes joies, sans lui epargner cependant de terribles doutes?
X
F RAGMENTS DU JOURNAL DE PIERRE:
" 24 novembre. - Leve a huit heures; lu l'Evangile, assiste a la seance (Pierre, selon le conseil de Bazdeiew, avait accepte de faire partie d'un comite); revenu pour diner seul. La comtesse a du monde qui m'est desagreable. Bu et mange avec moderation, copie apres diner des documents necessaires aux freres. Le soir, descendu chez la comtesse; j'y ai raconte une anecdote sur B., et me suis apercu trop tard, aux eclats de rire qui ont accueilli mon recit, qu'il ne fallait pas la conter.
" Je me couche heureux et tranquille. Seigneur tout-puissant, aide-moi a marcher dans ta voie!
" 27 novembre. - Leve tard, reste longtemps et paresseusement etendu sur mon lit. Seigneur, soutiens-moi!. Lu l'Evangile sans le recueillement exige. Le frere Ouroussow est venu causer avec moi des vanites de ce monde et des plans de reforme de l'Empereur. J'allais les critiquer, mais je me suis rappele nos regles et les exhortations du Bienfaiteur: un vrai macon, instrument actif dans le gouvernement, doit, lorsqu'on lui demande son concours, rester spectateur passif de ce qui ne le regarde pas. Ma langue est mon ennemie. Les freres V., G., O., sont venus me parler de la reception d'un nouvel adepte. Puis on a passe a l'explication des sept colonnes et des sept marches du Temple, des sept sciences, des sept vertus, des sept vices et des sept dons du Saint-Esprit. Frere O. tres eloquent. Ce soir a eu lieu la reception. La nouvelle organisation du local a contribue a la beaute du spectacle. Boris Droubetzkoi a ete recu, j'ai ete son parrain. Un etrange sentiment me bouleversait pendant notre tete-a-tete, et les mauvaises pensees m'assaillaient: je l'accusais, en se faisant affilier a notre ordre, de n'avoir d'autre but que d'obtenir la faveur de nos freres puissants dans le monde. Il m'a demande a plusieurs reprises si N. et S. etaient de notre loge (ce a quoi je n'ai pu repondre). Je l'ai observe, je le crois incapable de ressentir du respect pour notre saint ordre. Il est trop occupe, trop satisfait de l'homme exterieur, pour desirer le perfectionnement interieur. Je crois qu'il manque de sincerite et je me suis apercu qu'il souriait avec mepris a mes paroles. Pendant que nous etions seuls, dans l'obscurite du Temple, je l'aurais volontiers perce du glaive nu que je tenais devant sa poitrine. Je n'ai pas ete eloquent et je n'ai pu faire partager mes doutes aux freres et au Venerable. Que le grand Architecte de l'Univers me guide dans les voies de la verite et me fasse sortir du labyrinthe du mensonge!
" 3 decembre. - Reveille tard, lu l'Evangile avec froideur. Sorti de ma chambre, marche dans la salle, impossible de penser. Boris Droubetzkoi est venu, et a raconte un tas d'histoires; sa presence m'a agace, je l'ai contredit. Il m'a repondu, je me suis fache, et je lui ai replique par des choses desagreables et grossieres. Il s'est tu, et je ne me suis rendu compte de ma conduite que trop tard. Je ne sais jamais me contenir avec lui; la faute en est a mon amour-propre, car je me regarde comme au-dessus de lui, ce qui est mal; il est indulgent pour mes faiblesses, tandis que moi, je le meprise. Mon Dieu, fais en sorte qu'en sa presence je voie toute mon iniquite et qu'elle puisse lui profiter egalement!
" 7 decembre. - Le Bienfaiteur m'est apparu en reve; son visage rajeuni brillait d'un eclat surprenant. Recu aujourd'hui meme une lettre de lui sur les devoirs du mariage. Viens, Seigneur, a mon secours; je perirai par ma corruption, si tu m'abandonnes!"
XI
L a fortune des Rostow n'etait pas en equilibre, malgre les deux annees passees a la campagne.
N icolas, fidele a sa promesse, continuait a servir sans bruit dans le meme regiment, ce qui n'etait pas de nature a lui ouvrir une brillante carriere. Il depensait peu, mais le genre de vie qu'on menait a Otradnoe, et surtout la facon dont Mitenka regissait la fortune de la famille, faisaient faire la boule de neige aux dettes. Le vieux comte ne voyait qu'une issue a cette triste situation: obtenir pour lui un emploi du gouvernement; et il se rendit a Petersbourg avec tous les siens, pour queter une place, et, comme il disait, pour amuser une derniere fois les jeunes filles.
P eu apres leur arrivee, Berg fit sa declaration a Vera et fut accepte.
A Moscou, la famille Rostow faisait tout naturellement partie de la plus haute societe, mais ici leur cercle fut assez mele, et ils furent recus en provinciaux par ceux-la memes qui, apres avoir ouvertement profite a Moscou de leur hospitalite, daignaient a peine les reconnaitre a Petersbourg.
I ls tenaient table ouverte, et leurs soupers reunissaient les personnages les plus divers et les plus etranges: quelques pauvres vieux voisins de campagne, leurs filles avec la demoiselle d'honneur Peronnsky a leur cote, Pierre Besoukhow et le fils d'un maitre de poste du district, employe a Petersbourg. Les intimes de la maison etaient Droubetzkoi, Pierre Besoukhow, que le vieux comte avait rencontre dans la rue et qu'il avait amene chez lui, et Berg, qui y passait des journees entieres a temoigner a la comtesse Vera les attentions exigees de la part d'un jeune homme a la veille de faire sa proposition.
I l montrait avec orgueil sa main droite blessee a Austerlitz, et tenait sans necessite aucune son sabre de la main gauche. Sa perseverance a raconter cet incident, et l'importance qu'il y donnait, avaient fini par faire croire a son authenticite, et il avait obtenu deux recompenses.
Q uand vint la guerre de Finlande, il s'y distingua egalement: ramassant un eclat de grenade, qui venait de tuer un aide de camp aux cotes du commandant des troupes, il le remit a son chef. Ce fait, raconte par lui a satiete, fut accepte avec la meme facilite que son premier exploit, et Berg fut de nouveau recompense. En 1809, il etait donc capitaine dans la garde, decore, et il occupait a Petersbourg une place tres avantageuse, pecuniairement parlant.
Q uelques jaloux, il est vrai, denigraient bien un peu ses merites, mais on etait force de convenir que c'etait un brave militaire, exact au service, tres bien note par ses chefs, d'une moralite irreprochable, en train de parcourir une carriere brillante, et jouissant d'une position assuree dans le monde.
Q uatre ans auparavant, un soir qu'il etait au theatre a Moscou, Berg y apercut Vera Rostow, et, la designant a un de ses camarades, Allemand comme lui, il lui dit: "Voila celle qui sera ma femme." Apres avoir murement pese toutes ses chances, et compare sa position a celle des Rostow, il se decida a faire le pas decisif.
S a proposition fut accueillie tout d'abord avec un sentiment de surprise peu flatteur pour lui: "Comment le fils d'un obscur gentillatre de Livonie osait-il aspirer a la main d'une comtesse Rostow?" Mais le trait distinctif de son caractere, son naif egoisme, lui aplanit encore une fois toutes les difficultes; il etait si convaincu de bien faire, que cette conviction se communiqua peu a peu a toute la famille, et l'on finit par trouver la combinaison parfaite. La fortune des Rostow etait tres derangee, le futur ne l'ignorait certes point. Vera comptait vingt-quatre printemps, et, malgre sa beaute et sa sagesse, personne ne s'etait encore presente!. Le consentement fut donc accorde.
" Voyez-vous, disait Berg a son camarade, qu'il appelait son ami, parce qu'il etait de bon ton d'avoir un ami, j'ai tout dispose, tout arrange, et je ne me marierais pas si la moindre chose clochait dans mes plans. Mon papa et ma maman sont a l'abri du besoin, depuis que je leur ai fait obtenir une pension, et moi, je pourrai fort bien vivre a Petersbourg, grace aux revenus de ma place, a mon savoir-faire et a la dot de ma fiancee. Je ne l'epouse pas pour son argent. non, ce serait malhonnete, mais il faut que chacun, la femme comme le mari, apporte son contingent dans le menage. A mon avoir j'inscris mon service, ce qui vaut bien sans doute quelque chose; au sien, ses relations, sa petite fortune, toute mediocre qu'elle peut etre, et avec le tout je pourrai parfaitement marcher. Et puis, elle est belle, d'un caractere solide, elle m'aime, ajouta-t-il en rougissant, je l'aime aussi, car elle a beaucoup de bon sens. c'est tout l'oppose de sa soeur, dont le caractere est desagreable et l'esprit insignifiant., on dirait qu'elle n'est pas de la famille., c'est une perle que ma fiancee., vous la verrez, et j'espere que vous viendrez souvent., il allait dire: "diner," mais apres reflexion il se reprit et dit: ". prendre le the," et d'un coup de langue il lanca vivement un petit anneau de fumee bien reussi, embleme parfait du bonheur qu'il revait.
L e premier moment d'indecision une fois passe, la famille prit l'air de fete qui est de regle en pareille circonstance, mais on y sentait une affectation, melangee d'un certain embarras, qui provenait de la joie que l'on eprouvait de se debarrasser de Vera, et que l'on craignait de ne pas suffisamment deguiser. Le vieux comte, fort gene par-dessus le marche, ne pouvait parvenir, par suite de ses nombreuses dettes, a fixer le chiffre de la dot; huit jours seulement le separaient de la noce, et il n'en avait rien dit a Berg, fiance depuis un mois. 300 ames representaient la fortune de chacune de ses filles a leur naissance, mais depuis lors elles avaient ete engagees et vendues; de capital, il n'y en avait point, et il ne savait comment resoudre la difficulte. Donnerait-il a sa fille la propriete de Riazan? Vendrait-il une foret, ou emprunterait-il de l'argent contre une lettre de change? Il y songeait encore, lorsque Berg, entrant chez lui un matin, lui demanda carrement, un aimable sourire sur les levres, de vouloir bien lui declarer quelle serait la dot de la comtesse Vera. Le comte, trouble par cette question, qu'il ne pressentait et ne redoutait que trop, lui repondit par des lieux communs:
" Tu seras content de moi, mon cher. mais j'aime a voir que tu t'occupes de tes interets, c'est bien, tres bien!." Et, frappant sur l'epaule de son futur gendre, il se leva pour rompre ce penible entretien; mais ce dernier, sans cesser de sourire, lui dit, avec le plus grand calme, que s'il ne savait au juste a quoi s'en tenir sur la fortune de sa fiancee, et que s'il n'en touchait pas une partie au moment meme du mariage, il se verrait contraint de se retirer:
" Vous serez de mon avis, comte; ce serait une vilaine action de me marier sans connaitre les ressources dont je disposerai pour pourvoir a l'entretien de ma femme."
L e comte, emporte par un mouvement genereux, et desireux d'eviter de nouvelles demandes, mit fin a la conversation en lui promettant formellement de lui signer une lettre de change de 80000 roubles. Berg baisa son futur beau-pere a l'epaule pour lui exprimer sa reconnaissance, en ajoutant qu'il lui en faudrait presentement 30000 pour monter son menage, ou tout au moins 20000, et que, dans ce cas, la lettre de change ne serait que de 60000.
" Oui, oui, c'est bien, dit le vieux vivement. Seulement, excuse-moi, mon cher, si je te donne les 20000 en plus des 80. Tu peux y compter, mon cher, ce sera ainsi, n'en parlons plus!"
XII
N atacha venait d'avoir seize ans dans cette meme annee 1809 qu'elle s'etait assignee comme le terme de son attente, apres le baiser donne a Boris quatre ans auparavant; depuis lors elle ne l'avait point revu. Lorsqu'on parlait de lui devant la comtesse, Natacha ne temoignait aucun embarras: pour elle, cet amour avait ete un enfantillage sans portee, et rien de plus; cependant, tout au fond de son coeur, elle se demandait avec inquietude si sa promesse d'enfant ne constituait pas une obligation serieuse, qui la liait a lui.
B oris n'etait plus revenu les voir depuis son premier depart pour l'armee, bien qu'il fut alle plus d'une fois a Moscou et qu'il eut meme passe a une petite distance d'Otradnoe.
N atacha en tirait la conclusion qu'il l'evitait, et les reflexions chagrines de ses parents a son sujet confirmaient ses suppositions:
" De nos jours, disait la comtesse, on oublie les vieux amis!"
A nna Mikhailovna se montrait aussi plus rarement, et avait adopte dans son maintien une certaine affectation de dignite, jointe a un enthousiasme exuberant pour les merites de son fils et pour sa brillante carriere. A l'arrivee des Rostow a Petersbourg, Boris alla leur faire sa visite, sans la moindre emotion. Son roman avec Natacha n'etant plus a ses yeux qu'un poetique souvenir, il desirait leur faire comprendre que ces relations d'enfance n'entrainaient a leur suite aucun engagement, ni pour elle ni pour lui. Il avait su d'ailleurs se conquerir une fort agreable position dans le monde par son intimite avec la comtesse Besoukhow; son rapide avancement, du a la protection et a la confiance que lui temoignait une personne influente, demandait, comme complement a sa fortune, un beau mariage avec une riche heritiere, et ce reve pouvait facilement se realiser! Natacha n'etait pas au salon lorsqu'il y entra; mais, prevenue aussitot, elle accourut toute rougissante, et un sourire plus qu'affectueux rayonna sur son visage.
B oris, qui se rappelait la fillette d'autrefois avec ses jupes courtes, ses yeux noirs et brillants, ses boucles en desordre et ses francs eclats de rire, fut stupefait a la vue de la jeune fille d'aujourd'hui, et ne put dissimuler le sentiment d'admiration qui s'empara spontanement de lui. Elle s'en apercut et lui en sut gre.
" Reconnais-tu ton espiegle petite amie de jadis?" lui demanda la comtesse.
B oris baisa la main de Natacha, en exprimant sa surprise:
" Comme vous avez embelli!
- Je crois bien!" lui repondirent ses yeux mutins.
N atacha ne prit aucune part a la conversation: elle examinait en silence, jusque dans ses moindres details, le fiance de ses jeunes annees. Celui-ci sentait peser sur lui tout le poids de ce regard scrutateur, mais amical, et le lui rendait a la derobee.
E lle remarqua aussitot que l'uniforme, les eperons, la cravate, la coiffure de Boris, tout etait a la derniere mode et du plus pur "comme il faut". Assis de trois quarts dans un fauteuil, de sa main droite il tendait sur la main gauche un gant blanc, a peau fine et souple, qui l'emprisonnait etroitement. Depeignant, d'un air legerement dedaigneux, les plaisirs de la haute societe de Petersbourg, il passait en revue, non sans y mettre une pointe d'ironie, le Moscou du temps passe et leurs connaissances communes. Natacha ne fut pas dupe du ton degage dont il parla, en passant, du bal chez un des ambassadeurs et de ses invitations a deux autres soirees. Son regard et son silence prolonge finirent par le troubler; il se tournait souvent de son cote et s'interrompait au milieu de ses recits. Au bout de dix minutes, il se leva et prit conge, tandis que les yeux gais et moqueurs de Natacha suivaient chacun de ses mouvements. Boris dut s'avouer qu'elle etait tout aussi seduisante, peut-etre meme plus, qu'auparavant, mais qu'il ne devait point songer a l'epouser, car la mediocrite de sa fortune deviendrait un obstacle a sa carriere a lui; se laisser aller au charme qu'il lui reconnaissait et renouer avec elle ses relations d'autrefois, c'etait aussi impossible qu'indelicat; il resolut donc d'eviter de la rencontrer a l'avenir, et peu de jours cependant apres cette sage resolution il reparut chez les Rostow et y passa la plus grande partie de son temps. Il se disait parfois qu'une explication etait necessaire, afin qu'elle comprit bien que le passe devait etre oublie de part et d'autre, et que malgre tout. elle ne pouvait devenir sa femme; mais il ne reussissait jamais a aborder ce sujet embarrassant, et il se laissait entrainer sans reflechir. Natacha, de son cote, semblait, au dire de Sonia et de sa mere, se preoccuper de nouveau vivement de lui. Elle lui chantait ses romances favorites, lui montrait ses albums, le forcait a y ecrire des vers, ne lui permettait pas de rappeler le passe, mais lui donnait a entendre combien le present etait beau et radieux; aussi la quittait-il chaque soir en laissant tout dans le vague, sans lui avoir dit un mot de ce qu'il voulait lui dire, et ne sachant lui-meme comment cela finirait. Il negligeait meme la belle Helene et en recevait journellement des billets pleins d'amers reproches, qui ne l'empechaient pas de retourner le lendemain aupres de Natacha.
XIII
U n soir que la vieille comtesse, debarrassee de ses fausses boucles, en camisole et coiffee d'un bonnet de nuit qui ne recouvrait qu'a moitie une touffe de cheveux blancs, geignait et gemissait, en faisant force signes de croix et de mea culpa devant ses images, le front contre terre: la porte de la chambre s'ouvrit brusquement, et Natacha, nu-pieds, egalement en camisole et en papillotes, entra comme un ouragan. Sa mere, qui marmottait sa derniere priere: "Si cette couche devait etre mon tombeau," etc., etc., fronca le sourcil en se retournant et sortit de son recueillement. Natacha, rouge, animee, la voyant en prieres, arreta brusquement, tira la langue, comme une vraie gamine deconcertee, et attendit. Voyant que le silence de sa mere se prolongeait, elle courut vers le lit et, laissant glisser ses pantoufles, se blottit sous les draps de cette couche, qui inspirait, parait-il, des craintes si lugubres a la comtesse. C'etait un lit eleve, avec un edredon et cinq etages d'oreillers de differentes grandeurs. Natacha y disparut tout entiere; attirant a elle la couverture, elle se fourra dessous, s'y enroula, s'y recoquilla et passa la tete sous le drap, qu'elle soulevait de temps a autre pour voir ce que faisait sa mere. La comtesse, ayant termine ses genuflexions, s'approcha de sa fille avec un air severe, qui fit aussitot place a un tendre sourire:
" Eh bien, eh bien, dit-elle, tu te caches?
- Maman, peut-on causer, peut-on? demanda Natacha. Encore un petit baiser, maman, la, la, sous le menton." Et elle enlaca sa mere de ses deux bras avec sa brusquerie habituelle; mais elle y mettait une telle adresse et elle savait si bien s'y prendre, que jamais elle ne lui faisait le moindre mal.
" Qu'as-tu a me dire ce soir?" lui demanda sa mere en s'enfoncant a son tour bien a son aise dans ses oreillers, pendant que Natacha, roulant sur elle-meme comme une balle, se rapprochait et s'etendait a ses cotes de l'air le plus serieux du monde.
C es visites nocturnes de sa fille, visites qui avaient toujours lieu avant que le comte fut revenu du Club, etaient pour la mere une douce jouissance.
" Voyons, raconte, moi aussi j'ai a te parler."
N atacha posa sa main sur la bouche de sa mere.
" De Boris? dit-elle. Je sais; c'est pour cela que je suis venue. Dites, maman, dites, il est tres bien, n'est-ce pas?
- Natacha, tu as seize ans; et a ton age j'etais mariee! Tu demandes s'il est bien? Certainement, il est bien, et je l'aime comme un fils; mais que desires-tu? A quoi penses-tu? Je ne vois qu'une chose: c'est que tu lui as tourne la tete, et apres?." La comtesse jeta un coup d'oeil a sa fille: immobile, elle fixait ses regards sur un des sphinx en acajou qui ornaient les quatre coins du grand lit; l'expression grave et reflechie de sa physionomie frappa sa mere, elle ecoutait et pensait. "Et apres, repeta la comtesse. pourquoi lui as-tu tourne la tete? Que veux-tu de lui? Tu ne peux pas l'epouser, tu le sais bien.
- Mais pourquoi donc? reprit Natacha sans bouger.
- Parce qu'il est jeune, parce qu'il est pauvre, parce qu'il est ton proche parent, et parce que tu ne l'aimes pas.
- Qui vous l'a dit?
- Je le sais, et cela n'est pas bien; ma cherie.
- Et si je le voulais?
- Ecoute-moi; je te parle serieusement."
S ans lui donner le temps d'achever, Natacha saisit la large main de sa mere, en baisa d'abord le dessus, puis le dessous, puis la paume, puis les doigts, qu'elle pliait l'un apres l'autre en murmurant:
" Janvier, fevrier, mars, avril, mai. Eh bien, maman, parlez!"
S a mere s'etait tue et, la regardant, s'abandonnait au plaisir de contempler son enfant bien-aimee.
" Oui, tu as tort; personne ne se souvient aujourd'hui de vos relations d'enfance, et son intimite avec toi peut te compromettre aux yeux des autres jeunes gens. et puis il est inutile de le tourmenter!. Il aurait trouve un parti riche, c'est ce qu'il lui faut, tandis qu'a present il a perdu la tete!
- L'a-t-il perdue? demanda Natacha.
- Je vais te citer un exemple, et un exemple qui me concerne: j'avais un cousin.
- Oui, je sais, Cyrille Matveevitch, n'est-ce pas? mais c'est un vieux!
- Oh! il ne l'a pas toujours ete!. Je parlerai a Boris; il faut qu'il cesse de venir aussi souvent!
- Pourquoi, si cela l'amuse?
- Parce que cela ne menera a rien.
- Comment pouvez-vous en etre sure? Ne lui dites rien, maman, je vous en prie, s'ecria Natacha du ton offense de quelqu'un a qui l'on veut enlever son bien. Soit, je ne l'epouserai pas, mais pourquoi l'empecher de venir, puisque cela lui plait et a moi aussi? Pourquoi ne pas continuer ainsi?
- Comment "ainsi", ma cherie!
- Mais oui, "ainsi"; la belle affaire que je ne l'epouse pas!. Eh bien, cela restera "ainsi".
- Oh, oh! reprit sa mere, prise d'un fou rire, "Ainsi," "ainsi," repetait-elle.
- Voyons, ne riez donc pas tant, maman; le lit en tremble! Comme vous me ressemblez, vous etes aussi rieuse que moi!. attendez!." Et, saisissant de nouveau la main de sa mere, elle reprit ses baisers et ses calculs interrompus: "Juin, juillet, aout!. Maman, il est tres amoureux! Qu'en pensez-vous? L'a-t-on ete autant de vous? Il est bien, tres bien! Seulement pas tout a fait a mon gout: il est etroit, comme la caisse de la pendule de la salle a manger. Vous ne me comprenez pas?. il est etroit, il est gris clair.
- Quelles absurdites!
- Comment ne me comprenez-vous pas? Nicolas m'aurait donne raison. Besoukhow, lui, est bleu, gros bleu et rouge; il me fait l'effet d'un carre.
- Je crois que tu fais aussi la coquette avec celui-la!."
E t la comtesse ne put s'empecher de rire.
" Pas du tout; l'autre est un franc-macon, je l'ai decouvert: il est bon, parfaitement bon, mais je le vois toujours gros bleu et rouge; comment vous faire comprendre cela?.
- Petite comtesse, tu ne dors pas?" cria au meme moment le comte de l'autre cote de la porte.
N atacha bondit hors du lit, saisit ses pantoufles et s'elanca dans sa chambre par la sortie opposee.
E lle fut longtemps a s'endormir: elle pensait a mille choses a la fois, et elle en arrivait toujours a conclure que personne ne pouvait deviner, ni tout ce qu'elle comprenait, ni tout ce qu'elle valait. "Et Sonia me comprend-elle?" Elle regarda sa cousine, qui dormait, gracieusement pelotonnee, ses belles et epaisses nattes enroulees autour de la tete. "Oh! pas du tout! Elle est si vertueuse; elle aime Nicolas, tout le reste lui est indifferent. Maman non plus! C'est vraiment etonnant! Je suis tres intelligente, et comme. elle est jolie!" ajoutait-elle en mettant cette reflexion a son adresse dans la bouche d'un tiers cree par son imagination et qui devait etre le phenix des hommes, un esprit superieur! "Elle a tout, tout pour elle, disait cet aimable inconnu, jolie, charmante, adroite comme une fee; elle nage, elle monte a cheval dans la perfection, et quelle voix, une voix surprenante!." Et Natacha fredonna aussitot quelques mesures de son passage favori de la messe de Cherubini, puis, se jetant joyeuse et souriante sur son lit, elle appela Douniacha et lui commanda d'eteindre la bougie. Douniacha n'avait pas encore quitte la chambre, que Natacha s'etait envolee dans le monde heureux des songes, ou tout etait aussi beau, aussi facile que dans la vie reelle, mais bien plus attrayant, car ce n'etait pas la meme chose.
L e lendemain, la comtesse eut un long entretien avec Boris qui, des lors, cessa ses visites.
XIV
L e 31 decembre 1809, il y avait un grand bal chez un personnage considerable du temps de Catherine. Le corps diplomatique y etait invite, et l'Empereur meme avait promis d'y venir.
U ne brillante illumination eclairait de mille feux la facade de l'hotel, qui etait situe sur le quai Anglais. L'entree etait tendue de drap rouge, et depuis les gendarmes jusqu'aux officiers et au grand-maitre de police, tous attendaient sur le trottoir. Les voitures arrivaient et repartaient, et la file des laquais en livree, de gala et des chasseurs aux plumets multicolores se succedait sans interruption. Les portieres s'ouvraient, les lourds marchepieds s'abaissaient avec bruit; militaires et civils en grand uniforme, chamarres de cordons et de decorations, en descendaient, et les dames, en robe de satin, enveloppees dans leurs manteaux d'hermine, franchissaient a la hate et sans bruit le passage recouvert de drap rouge.
D es qu'un nouvel equipage s'arretait, un murmure courait par la foule, qui se decouvrait: "Est-ce l'Empereur?. Non, c'est un ministre. un prince etranger. un ambassadeur, tu vois bien le plumet," se disait-on. Et un individu, mieux habille que ceux qui l'entouraient, leur nommait a haute voix les arrivants et semblait les connaitre tous.
L e tiers des invites etait deja reuni, que chez les Rostow on en etait encore a se presser et a donner aux toilettes le dernier coup de main. Que de preparatifs n'avait-on pas faits, que de craintes n'avait-on pas eues, a cause de ce bal! Recevrait-on une invitation? Les robes seraient-elles pretes a temps? Tout s'arrangerait-il a leur gre?
L a vieille demoiselle d'honneur, Marie Ignatievna Peronnsky, jaune et maigre, parente et amie de la comtesse, et de plus, le chaperon attitre de nos provinciaux dans le grand monde, devait les accompagner, et il etait convenu qu'on irait la chercher a dix heures chez elle, au palais de la Tauride; mais dix heures venaient de sonner, et les demoiselles n'etaient pas encore pretes.
C 'etait le premier grand bal de Natacha; aussi ce jour-la, levee des huit heures, avait-elle passe la journee, dans une activite fievreuse; tous ses efforts n'avaient qu'un but: c'etait qu'elles fussent habillees toutes les trois dans la perfection, labeur difficile, dont on lui avait laisse toute la responsabilite. La comtesse avait une robe de velours massaca, tandis que de legeres toilettes de tulle, garnies de roses mousseuses, et doublees de taffetas rose, etaient destinees aux jeunes filles, uniformement coiffees a la grecque.
L e plus important etait fait: elles s'etaient parfume et poudre le visage, le cou, les mains, sans oublier les oreilles; les bas de soie a jour etaient soigneusement tendus sur leurs petits pieds, chausses de souliers de satin blanc, et l'on mettait la derniere main a leur coiffure. Sonia avait meme deja passe sa robe et se tenait debout au milieu de leur chambre, attachant un dernier ruban a son corsage et pressant de son doigt, jusqu'a se faire mal, l'epingle recalcitrante qui grincait en percant le ruban. Natacha, l'oeil a tout, assise devant la psyche, un leger peignoir jete sur ses epaules maigres, etait en retard:
" Pas ainsi, pas ainsi. Sonia! dit-elle en lui faisant brusquement tourner la tete et en saisissant ses cheveux, que la femme de chambre n'avait pas eu le temps de lacher. Viens ici!" Sonia s'agenouilla, pendant que Natacha lui posait le noeud a sa facon.
" Mais, mademoiselle, il m'est impossible. dit la femme de chambre.
- C'est bien, c'est bien!. Voila, Sonia., comme cela!.
- Serez-vous bientot pretes? leur cria la comtesse du fond de sa chambre. Il va etre bientot dix heures!
- Tout de suite, tout de suite, maman! Et vous?
- Je n'ai que ma toque a mettre.
- Pas sans moi, vous ne saurez pas la mettre!
- Mais il est dix heures!"
D ix heures et demie etait l'heure fixee pour leur entree au bal, et cependant Natacha n'etait pas habillee, et il fallait encore aller au palais de la Tauride chercher la vieille demoiselle d'honneur.
U ne fois coiffee, Natacha, dont la jupe courte laissait voir les petits pieds chausses de leurs souliers de bal, s'elanca vers Sonia, l'examina, et, se precipitant dans la piece voisine, y saisit la toque de sa mere, la lui posa sur la tete, l'ajusta, et, appliquant un rapide baiser sur ses cheveux gris, courut presser les deux femmes de chambre, qui, tranchant le fil de leurs dents, s'occupaient a raccourcir le dessous trop long de sa robe, tandis qu'une troisieme, la bouche pleine d'epingles, allait et venait de la comtesse a Sonia, et qu'une quatrieme tenait a bras tendus la vaporeuse toilette de tulle.
" Mavroucha, plus vite, ma bonne!
- Passez-moi le de, mademoiselle.
- Aurez-vous bientot fini? demanda le comte sur le seuil de la porte. Voici des parfums, la vieille Peronnsky est sur le gril!
- C'est fait, mademoiselle, dit la femme de chambre en relevant bien haut la robe, qu'elle secoua en soufflant dessus, comme pour en constater la legerete et la blancheur immaculee.
- Papa, n'entre pas, n'entre pas! s'ecria Natacha en passant sa tete dans ce nuage de tulle. Sonia, ferme la porte!" Une seconde apres, le vieux comte fut admis; lui aussi s'etait fait beau; parfume et pommade comme un jeune homme, il portait l'habit gros bleu, la culotte courte et des souliers a boucles: "Papa, comme tu es bien! tu es charmant! lui dit Natacha pendant qu'elle l'examinait dans tous les sens.
- Un moment, mademoiselle, permettez, disait la femme de chambre agenouillee, tout occupee a egaliser les jupons et a manoeuvrer adroitement avec sa langue un paquet d'epingles qu'elle faisait passer d'un coin de sa bouche a l'autre.
- C'est desesperant, s'ecria Sonia, qui suivait de l'oeil tous ses mouvements; le jupon est trop long, trop long!"
N atacha, s'eloignant de la psyche pour se voir plus a l'aise, en convint aussi.
" Je vous assure, mademoiselle, que la robe n'est pas trop longue, dit piteusement Mavroucha, qui se trainait a quatre pattes a sa suite.
- Positivement, elle est trop longue, mais nous allons faufiler un ourlet," assura Douniacha avec autorite.
E t, tirant aussitot l'aiguille qu'elle avait piquee dans le fichu croise sur sa poitrine, elle recommenca a coudre.
A ce moment, la comtesse, en robe de velours, sa toque sur la tete, entra timidement dans la chambre.
" Oh! qu'elle est belle!. Elle vous enfonce toutes!" s'ecria le vieux comte en s'avancant pour l'embrasser; mais, de crainte de voir sa toilette froissee, elle l'ecarta doucement en rougissant comme une jeune fille.
" Maman, la toque plus de cote, je vais vous l'epingler."
E t d'un bond Natacha se jeta sur sa mere, en dechirant par ce brusque mouvement, a la grande consternation des ouvrieres qui n'avaient pu la suivre, le tissu aerien qui l'enveloppait.
" Ah, mon Dieu! vrai, ce n'est pas ma faute!
- Ce n'est rien, reprit Douniacha resolument; on n'y verra rien!
- Oh! mes beautes, mes reines! s'ecria la vieille bonne, qui etait entree a pas de loup pour les admirer. et Sonia aussi. quelles beautes!"
E nfin, a dix heures un quart, on monta en voiture, et on se dirigea vers la Tauride.
M algre son age et sa laideur, MllePeronnsky avait passe par les memes procedes de toilette, avec moins de hate, il est vrai, vu sa grande habitude; sa vieille personne, bichonnee, parfumee et vetue d'une robe de satin jaune ornee du chiffre de demoiselle d'honneur, excitait egalement l'enthousiasme de sa femme de chambre. Elle etait prete et accorda de grands eloges aux toilettes de la mere et des filles. Enfin, apres force compliments, ces dames, tout en prenant bien soin de leurs robes et de leurs coiffures, s'installerent dans leurs equipages respectifs.
XV
N atacha n'avait pas eu de la journee un seul moment de liberte, pas une seconde pour reflechir a ce qu'elle allait voir; mais elle en eut tout le loisir pendant le long trajet qu'elles eurent a faire par un temps froid et humide, et dans la demi obscurite de la lourde voiture ou elle etait emboitee, serree et balancee a plaisir. Son imagination lui representa vivement le bal, les salles inondees de lumiere, l'orchestre, les fleurs, les danses, l'Empereur, toute la brillante jeunesse de Petersbourg. Cette attrayante vision s'accordait si peu avec l'impression que lui faisaient eprouver le froid et les tenebres, qu'elle ne pouvait en croire la realisation prochaine; aussi ne s'en rendit-elle bien compte que lorsque, apres avoir frole de ses petits pieds le tapis rouge place a l'entree et ote sa pelisse dans le vestibule, elle se fut engagee avec Sonia, en avant de sa mere, sur le grand escalier brillamment eclaire. Alors seulement elle pensa a la facon dont elle devait se conduire, et s'efforca de se composer ce maintien reserve et modeste qu'elle tenait pour indispensable a toute jeune fille dans un bal; mais elle sentit aussitot, heureusement pour elle, que ses yeux ne lui obeissaient point, qu'ils couraient dans tous les sens, que l'emotion lui faisait battre le coeur a cent pulsations par minute et l'empechait de voir clair autour d'elle! Il lui fut donc impossible de se donner le maintien desire, qui l'aurait d'ailleurs rendue gauche et ridicule, et elle dut se borner a contenir et a cacher son trouble: c'etait, a vrai dire, la tenue qui lui seyait le mieux. Les Rostow montaient l'escalier au milieu d'une foule d'invites en grande toilette, qui echangeaient aussi quelques mots entre eux. Les grandes glaces appliquees sur les murs refletaient l'image des dames en robes blanches, roses, bleues, avec des epaules et des bras ruisselants de diamants et de perles.
N atacha jeta sur les glaces un regard curieux, mais ne put parvenir a s'y voir, tellement tout se confondait et se melait dans ce chatoyant defile! A son entree dans le premier salon, elle fut tout assourdie et ahurie par le bourdonnement des voix, le bruit de la foule, l'echange des compliments et des saluts, et aveuglee par l'eclat des lumieres. Le maitre et la maitresse de la maison se tenaient a la porte et accueillaient depuis une heure leurs invites avec l'eternelle phrase: "Charme de vous voir," que les Rostow durent, comme tous les autres, entendre a leur tour.
L es deux jeunes filles, habillees de la meme facon, avec des roses dans leurs cheveux noirs, firent ensemble la meme reverence, mais le regard de la maitresse de la maison s'arreta involontairement sur la taille deliee de Natacha, et elle lui adressa un sourire tout special, different du sourire stereotype et obligatoire avec lequel elle accueillait le reste de ses invites. Peut-etre le lointain souvenir de son temps de jeune fille, de son premier bal, lui revint-il tout a coup a la memoire, et, suivant des yeux Natacha, elle demanda au vieux comte laquelle des deux etait sa fille. - "Charmante!" ajouta-t-elle, en baisant le bout de ses doigts.
O n se pressait autour de la porte du salon, car on attendait l'Empereur, et la comtesse Rostow s'arreta au milieu d'un des groupes le plus en vue. Natacha sentait et entendait qu'elle excitait la curiosite; elle devina qu'elle avait plu tout d'abord a ceux qui s'inquietaient de savoir qui elle etait, et sa premiere emotion en fut un peu calmee. "Il y en a qui nous ressemblent, il y en a qui sont moins bien," pensa-t-elle.
L a vieille Peronnsky leur nomma les personnes les plus marquantes.
" Voyez-vous la-bas cette tete grise avec des cheveux boucles? c'est le ministre de Hollande," dit-elle en indiquant un homme age et entoure de dames, qu'il faisait pouffer de rire.
" Ah! voila la reine de Petersbourg, la comtesse Besoukhow, ajouta-t-elle en designant Helene, qui faisait son entree. Comme elle est belle! Elle ne le cede en rien a Marie Antonovna! Regardez comme jeunes et vieux s'empressent a lui faire leur cour. Elle est belle et intelligente! On dit que le prince en est amoureux fou. et celles-la, voyez, elles sont laides, mais encore plus recherchees, si c'est possible, que la belle Helene; ce sont la femme et la fille d'un archimillionnaire! - La-bas plus loin, c'est Anatole Kouraguine," continua-t-elle, en leur designant un grand chevalier-garde, tres beau garcon, portant haut la tete, qui venait de passer a cote d'elles sans les voir. "Comme il est beau, n'est-ce pas? On le marie avec l'heritiere aux millions. Votre cousin Droubetzkoi la courtise aussi. - Mais certainement, c'est l'ambassadeur de France en personne, c'est Caulaincourt, repondit-elle a une question de la comtesse. Ne dirait-on pas un roi? Ils sont du reste fort agreables tous ces Francais; personne n'est plus charmant qu'eux dans le monde. Ah! la voila enfin, la belle des belles, notre delicieuse Marie Antonovna; quelle simplicite dans sa toilette!. ravissante!. - Et ce gros en lunettes, ce franc-macon universel, Besoukhow, quel pantin a cote de sa femme!"
P ierre se frayait un passage dans la foule en balancant son gros corps, en saluant de la tete, de droite et de gauche, avec sa bonhomie familiere, et aussi a son aise que s'il traversait un marche; il semblait chercher quelqu'un.
N atacha apercut avec joie cette figure connue, "ce pantin," comme disait MllePeronnsky, qui lui avait promis de venir a ce bal et de lui amener des danseurs.
I l etait deja tout pres d'elle, lorsqu'il s'arreta pour causer avec un militaire en uniforme blanc, de taille moyenne et d'une figure agreable, qui s'entretenait avec un homme de haute taille, chamarre de decorations: c'etait Bolkonsky, que Natacha reconnut aussitot. Elle le trouva plus anime, rajeuni, embelli:
" Maman, encore une connaissance! dit-elle; il a passe la nuit chez nous a Otradnoe; le vois-tu?
- Comment, vous le connaissez? demanda la vieille Peronnsky, je ne puis le souffrir! Il fait a present la pluie et le beau temps; c'est un orgueilleux, comme son pere. Il s'est lie avec Speransky et compose toutes sortes de projets de loi. Regardez un peu sa maniere d'etre avec les dames; en voici une qui lui parle, et il se detourne! Je lui aurais nettement dit ma facon de penser, s'il m'avait traitee ainsi!"
XVI
S oudain un fremissement parcourut tous les groupes, on se porta en avant, on recula, on se separa, l'orchestre eclata en une bruyante fanfare, et l'Empereur, suivi du maitre et de la maitresse de la maison, fit son apparition. Il s'avanca rapidement entre les deux haies vivantes qui s'etaient formees sur son passage, saluant de tous les cotes, et visiblement presse de s'affranchir au plus vite de ces demonstrations inevitables. L'Empereur entra dans le salon voisin, la foule se precipita sur ses pas, puis, refoulee en arriere, elle demasqua la porte, aupres de laquelle Sa Majeste causait avec la maitresse de la maison, aux sons de la polonaise du jour commencant par ces paroles: "Alexandre, Elisabeth excitent notre enthousiasme." Un jeune homme tout effare supplia les dames de se reculer; mais plusieurs d'entre elles, oubliant toute convenance, oubliant meme leur toilette, jouerent des coudes, afin de gagner le premier rang, car les couples commencaient a se former pour la danse.
O n fit place. L'Empereur souriant, donnant la main a la maitresse de la maison et marchant a contre-mesure, ouvrit le cortege. Le maitre de la maison le suivit avec la belle Marie Antonovna Naryschkine; puis venaient des ambassadeurs, des ministres, des generaux. La majorite des dames avait ete engagee et s'etait jointe a la polonaise, pendant que Natacha, sa mere et Sonia faisaient tapisserie avec la minorite. Ses bras pendants le long de sa mignonne personne, et sa gorge, a peine naissante, se soulevant doucement, elle regardait devant elle, de ses yeux brillants et inquiets, et l'expression de sa petite figure variait, indecise, entre une grande joie et une grande deception. Ni l'Empereur ni les gros bonnets ne l'interessaient; une seule pensee la tourmentait. "Personne ne s'approchera-t-il donc de moi pour m'inviter? se disait-elle. Ne danserai-je donc pas de la soiree? Tous ces hommes semblent ne pas me voir, ou, s'ils me voient, ils s'imaginent sans doute que ce serait temps perdu de s'occuper de moi. Ils ne savent certainement pas que je brule du desir de danser, que je danse dans la perfection et qu'ils s'amuseraient beaucoup avec moi." La musique, qui ne cessait pas, la rendait encore plus triste et lui donnait envie de pleurer.
M llePeronnsky les avait abandonnees, et son pere etait a l'autre bout de la salle; isolees, perdues toutes trois dans cette cohue etrangere, elles n'inspiraient d'interet a personne, et personne ne s'inquietait d'elles. Bolkonsky, conduisant une dame, les effleura sans les reconnaitre. Le bel Anatole, souriant et causant avec sa danseuse, laissa en passant glisser son regard sur Natacha avec autant d'indifference que si elle avait fait partie integrante du mur. Boris defila deux fois devant elles, et deux fois detourna la tete. Berg et sa femme, qui ne dansaient pas, se reunirent aux pauvres delaissees.
N atacha fut profondement humiliee de la formation en plein bal de ce groupe de famille. N'avait-on pas son chez-soi pour causer de ses affaires? Aussi ne fit-elle pas la moindre attention aux paroles de Vera, ni a sa toilette d'un vert eclatant.
E nfin l'Empereur acheva son troisieme tour. Il avait change trois fois de dame, et la musique se tut. Un aide de camp empresse se precipita vers les dames Rostow, les engageant a reculer encore, quoiqu'elles fussent deja acculees a la muraille, et les premiers accords d'une valse au rythme doux et entrainant se firent entendre. L'Empereur, un sourire sur les levres, passait en revue la societe; personne ne s'etait encore lance dans le cercle. L'aide de camp ordonnateur s'approcha alors de la comtesse Besoukhow et l'engagea; elle lui repondit en posant doucement le bras sur son epaule; le danseur, passant aussitot le sien autour de sa taille, l'entraina dans l'espace laisse libre; ils glisserent ainsi jusqu'au bout oppose de la salle: la, s'emparant de la main gauche de sa dame, l'adroit cavalier la fit tourner sur elle-meme, et ils s'elancerent de nouveau avec une vitesse croissante, aux sons de la musique qui precipitait la mesure, au bruit des eperons qui s'entrechoquaient, pendant que la robe de velours de sa belle danseuse se gonflait comme une voile en suivant en cadence la mesure a trois temps. Natacha ne les quittait pas de ses yeux envieux et aurait volontiers pleure de ne pas avoir ete choisie pour ce premier tour.
L e prince Andre, vetu de son uniforme blanc de cavalerie, avec epaulettes de colonel, en bas de soie et en souliers a boucles, gai et en train, causait, a quelques pas des Rostow, avec le baron Firhow, de la premiere seance du conseil de l'empire, qui venait d'etre fixee au lendemain. Le baron, qui connaissait son intimite avec Speransky et ses travaux legislatifs, recueillait aupres de lui des renseignements precis sur un sujet qui donnait lieu a une foule de commentaires. Mais le prince ne pretait qu'une oreille distraite a ses paroles, et il portait ses regards tantot sur l'Empereur, tantot sur le groupe des cavaliers qui se preparaient a la danse, sans pouvoir se decider a suivre leur exemple.
I l examinait avec curiosite ces hommes intimides par la presence du souverain, et ces femmes qui se pamaient du desir d'etre invitees.
P ierre s'approcha de lui en ce moment:
" Vous qui dansez toujours, allez donc engager ma protegee, la jeune comtesse Rostow.
- Ou est-elle?. Mille excuses, baron, nous reprendrons et acheverons une autre fois cette conversation, mais ici il faut danser," ajouta-t-il, et il suivit Besoukhow. La petite figure desolee de Natacha le frappa; il la reconnut, devina ses impressions de debutante, et, se souvenant de sa causerie au clair de la lune, il s'approcha gaiement de la comtesse.
" Permettez-moi de vous presenter ma fille, lui dit-elle en rougissant.
- J'ai l'honneur de la connaitre, mais je ne sais si elle se souvient de moi, repondit le prince Andre, en la saluant avec une politesse respectueuse qui dementait la severe critique de la vieille Peronnsky. Lui proposant un tour de valse, il passa son bras autour de la taille de Natacha, dont la figure s'eclaira subitement; un sourire radieux, reconnaissant, debordant de joie, illumina sa bouche, ses yeux, et en chassa les larmes pretes a jaillir. "Je t'attends depuis une eternite," semblait-elle lui dire; heureuse et emue, elle se pencha doucement sur l'epaule de son cavalier, qui passait a bon droit pour un des premiers danseurs du moment; elle aussi dansait a ravir, et, de ses pieds mignons, elle effleurait le parquet sans la moindre hesitation. Sans doute ses epaules et ses bras greles et anguleux, sa gorge a peine formee, ne pouvaient etre compares avec les epaules et les bras d'Helene, sur lesquels s'etendait pour ainsi dire le lustre qu'y avaient laisse les milliers de regards fascines par sa beaute. Quant a Natacha, ce n'etait qu'une petite fille, decolletee pour la premiere fois et qui certainement en aurait eu honte, si on ne lui avait assure qu'il devait en etre ainsi.
L e prince Andre aimait la danse; cette fois cependant, presse de mettre fin a d'ennuyeuses conversations politiques, et de se derober a la contrainte causee par une auguste presence, il n'avait choisi Natacha que pour obliger son ami et parce qu'elle etait la premiere jolie figure qui avait attire ses yeux. Mais a peine eut-il entoure de son bras cette taille si flexible, si fine, a peine l'eut-il sentie se pencher et se balancer contre sa poitrine, a peine eut-il repondu a ce sourire, si voisin de ses levres, que les charmes de sa fraiche beaute lui monterent a la tete et le griserent comme un vin genereux. Son tour de valse acheve, essouffle, hors d'haleine, il lui rendit la liberte, et s'accorda quelques instants de repos, en regardant danser les autres, heureux de sentir poindre en lui ce regain de jeunesse et de vie.
XVII
B oris, l'aide de camp qui avait ouvert le bal, et plusieurs autres cavaliers vinrent ensuite engager Natacha, qui, ne pouvant repondre a ces nombreuses invitations, les passa a Sonia; elle dansa toute la soiree, le teint anime, tout entiere a son bonheur, ne remarquant rien de ce qui se passait autour d'elle, ni le long entretien de l'Empereur avec l'ambassadeur de France, ni son amabilite avec MmeC., ni la presence d'un prince de sang etranger, ni l'enorme succes d'Helene, ni enfin le depart de Sa Majeste. Elle le devina seulement a l'entrain croissant des danseurs. Le prince Andre fut de nouveau son cavalier pendant le cotillon qui preceda le souper: il lui rappela leur premiere entrevue dans l'allee d'Otradnoe, son insomnie au clair de la lune, et comment il avait entendu toutes ses exclamations. Natacha rougit a ces souvenirs et essaya de se justifier, comme si elle eprouvait une certaine honte a s'etre ainsi laisse surprendre.
L e prince Andre, a l'exemple de tous ceux qui ont beaucoup vecu dans la societe, trouvait du plaisir a rencontrer sur sa route un etre qui se detachait de la foule et ne portait pas l'empreinte de l'uniformite mondaine. Telle etait Natacha, avec ses etonnements naifs, sa joie sans bornes, sa timidite et jusqu'a ses fautes de francais. Assis a ses cotes, causant de choses et d'autres, les plus simples et les plus indifferentes, il s'adressait a elle avec une douce et affectueuse delicatesse, charme par l'eclat de ses yeux et de son sourire, qui ne se rapportait point a ce qu'elle disait, mais au bonheur dont elle debordait. Il admirait sa grace ingenue, pendant qu'elle executait, toute souriante, la figure pour laquelle le cavalier venait la choisir; a peine revenait-elle, haletante, a sa place, qu'un autre danseur se proposait de nouveau; fatiguee, essoufflee, sur le point de refuser, elle repartait pourtant, ayant sur les levres un sourire a l'adresse du prince Andre:
" J'aurais prefere me reposer, rester avec vous, car je n'en peux plus, mais ce n'est pas ma faute, on m'enleve, et j'en suis si heureuse, si heureuse. j'aime tout le monde ce soir, et vous me comprenez, n'est-ce-pas, et."
Q ue de choses encore ne lui disait-elle pas dans ce sourire? Natacha traversa la salle, pour engager a son tour deux dames a faire la figure avec elle.
" Si elle s'approche de sa cousine en premier, se dit le prince Andre presque malgre lui, elle sera ma femme." Elle s'arreta devant Sonia! "Quelles folies me traversent parfois la cervelle! ajouta-t-il; ce qui est certain, c'est qu'elle est si gentille, si originale, que d'ici a un mois elle sera mariee, elle n'a pas ici sa pareille!." et il regarda Natacha, qui en s'asseyant redressait la rose un peu froissee de son corsage.
A la fin du cotillon, le vieux comte s'approcha d'eux, invita le prince Andre a venir les voir, et demanda a sa fille si elle s'amusait. Elle lui repondit par un sourire rayonnant. Une pareille question etait-elle possible?
" Je m'amuse tant! Comme jamais!" dit-elle, et le prince Andre surprit le mouvement involontaire de ses deux petits bras fluets qu'elle levait pour embrasser son pere, mais qu'elle abaissa aussitot. C'est qu'en verite son bonheur etait complet; il etait parvenu a ce degre qui nous rend bons et parfaits, car, lorsqu'on est heureux, on ne croit plus ni au mal, ni au chagrin, ni au malheur!
P ierre eprouva pour la premiere fois ce soir-la un sentiment d'humiliation: la position de sa femme dans ces hautes spheres le blessa au vif. Sombre et distrait, une ride profonde plissait son front; debout a une fenetre, ses yeux fixes regardaient sans voir.
N atacha, en allant souper, passa a cote de lui; l'expression morne et desolee de sa figure la frappa; elle eut envie de le consoler, de lui donner un peu de son superflu:
" Comme tout cela est amusant, comte, n'est-ce pas?"
P ierre sourit machinalement et repondit au hasard:
" Oui, j'en suis bien aise."
P eut-on etre triste ce soir, se dit Natacha, et surtout un brave garcon comme Besoukhow? Car, aux yeux de la jeune fille, tous ceux qui etaient la etaient bons, s'aimaient comme des freres, et tous par consequent devaient etre heureux.
XVIII
L e lendemain matin, le bal revint pour une seconde a la memoire du prince Andre. "C'etait beau et brillant, se disait-il. et la petite Rostow, quelle charmante creature! Il y a en elle quelque chose de si frais, elle est si differente des jeunes filles de Petersbourg." Et ce fut tout; sa tasse de the une fois bue, il reprit son travail.
P ourtant, etait-ce fatigue ou suite de son insomnie? Il ne pouvait rien faire de bon, trouvait a redire a sa besogne, sans parvenir a l'avancer; aussi fut-il enchante d'etre interrompu par la visite d'un certain Bitsky. Employe dans plusieurs commissions, recu dans toutes les coteries de Petersbourg, admirateur fervent de Speransky, de ses reformes, et colporteur jure des bruits et des commerages du jour, ce Bitsky etait de ceux qui suivent la mode, dans leurs opinions comme dans leurs habits, et passent, grace a cette facon de faire, pour de chaleureux partisans des nouvelles tendances. otant son chapeau a la hate, il se precipita vers le prince Andre et lui conta les details de la seance du conseil de l'empire, qui avait eu lieu le matin meme et qu'il venait d'apprendre. Il parlait avec enthousiasme du discours prononce a cette occasion par l'Empereur, discours digne en tous points d'un monarque constitutionnel: "Sa Majeste a dit ouvertement que le conseil et le senat constituaient les corps de l'Etat; que le gouvernement devait avoir pour base des principes solides et non l'arbitraire; que les finances allaient etre reorganisees et les budgets rendus publics. "Oui, ajouta-t-il, en accentuant certains mots et en roulant les yeux, cet evenement marque une ere nouvelle, une ere grandiose dans notre histoire."
L e prince Andre, qui avait attendu l'ouverture du conseil de l'empire avec une impatience febrile et qui y avait vu un acte d'une importance capitale, s'etonna de se sentir tout a coup froid et indifferent devant le fait accompli! Il repondit par un sourire railleur a l'exaltation de Bitsky, et il se demandait que pouvait lui faire, a Bitsky ou a lui, que l'Empereur se fut ou non exprime ainsi au conseil, et en quoi cela le rendrait plus heureux ou meilleur.
C ette reflexion effaca subitement de son esprit l'interet qu'il avait porte jusqu'alors aux nouvelles reformes. Speransky l'attendait ce jour-la a diner "en petit comite", selon ses propres paroles; cette reunion intime, composee des quelques amis de celui pour qui il eprouvait la plus vive admiration, aurait du cependant offrir un grand attrait a sa curiosite, d'autant plus qu'il ne l'avait jamais encore vu chez lui, au milieu des siens; mais a present il ne se rendit qu'avec ennui, a l'heure indiquee, au petit hotel de Speransky, situe pres du jardin de la Tauride. Le prince Andre, un peu en retard, arriva a cinq heures et trouva tous les invites deja reunis dans la salle a manger de la maison, dont il remarqua l'exquise proprete et l'aspect un peu monastique. La fille de Speransky, une enfant, et sa gouvernante y demeuraient avec lui. Les invites se composaient de Gervais, de Magnitsky et de Stolipine, dont les voix bruyantes et les eclats de rire s'entendaient de l'antichambre. Une seule voix, celle sans doute du grand reformateur, articulait avec nettete le "ha, ha, ha," d'un rire clair et aigu qui frappait pour la premiere fois les oreilles du prince Andre.
G roupes pres des fenetres, ces messieurs entouraient une table chargee de zakouska. Speransky portait un habit gris, orne d'une plaque, un gilet blanc et une cravate montante: c'etait dans ce costume qu'il avait siege a la fameuse seance du conseil de l'empire; il paraissait tres gai et ecoutait, en riant d'avance, une anecdote de Magnitsky, dont les paroles, a l'entree du dernier arrivant, furent couvertes par une explosion d'hilarite generale. Stolipine riait franchement de sa grosse voix de basse en machonnant un morceau de fromage, et Gervais a tout petit bruit, comme le vin qui petille, tandis que le maitre de la maison lancait a leurs cotes les notes percantes de sa voix claire et grele.
" Enchante de vous voir, cher prince, dit-il, en tendant au prince Andre sa main blanche et delicate. Un instant." et s'adressant a Magnitsky: "Rappelez-vous nos conventions: le diner est un delassement, pas un mot d'affaires!." et il se reprit a rire.
L e prince Andre, decu dans son attente, en fut agace, il lui sembla que ce n'etait plus la le vrai Speransky; que le charme mysterieux qui l'avait attire vers lui se dissipait; qu'il le voyait maintenant tel qu'il etait, et ne se laissait plus seduire.
L a conversation marcha sans interruption, et ce ne fut qu'un chapelet d'anecdotes. A peine Magnitsky en finissait-il une, qu'un autre convive disait la sienne; le plus souvent, elles mettaient en scene les fonctionnaires de tout rang, et leur nullite etait, dans ce cercle, tellement hors de doute, que les revelations comiques sur ces personnages leur semblaient a tous etre le seul parti a en tirer. Speransky lui-meme conta comment, a la seance du matin, un des membres du conseil, afflige de surdite, ayant ete invite a faire connaitre son opinion, repondit a celui qui l'interrogeait qu'il etait de son avis. Gervais se complut dans le long recit d'une inspection remarquable par la stupidite qui y avait ete deployee. Stolipine, tout en begayant, tomba a bras raccourcis sur les abus de l'administration precedente. Redoutant, a cette sortie, que la conversation ne devint par trop serieuse, Magnitsky s'empressa de le railler sur sa vivacite, et, Gervais ayant lance une plaisanterie, la gaiete reparut de plus belle, sans nouvel incident.
I l etait facile de voir que Speransky aimait a se reposer apres le travail au milieu de ses amis, qui, se pretant a son desir, s'amusaient eux-memes, tout en l'amusant a l'envi. Ce ton de gaiete deplut au prince Andre, il lui parut lourd et factice. Le timbre aigu de la voix de Speransky lui fut desagreable: ce rire perpetuel sonnait faux a son oreille et lui blessait le tympan. Ne se sentant pas dispose a s'y joindre franchement, il craignit de laisser paraitre ses impressions et essaya a differentes reprises de se meler a la causerie, mais ce fut peine perdue, et il ne tarda pas a sentir que, malgre tous ses efforts, il ne pouvait se mettre a l'unisson; chacune de ses paroles semblait rebondir hors du cercle, comme le bouchon de liege hors de l'eau. Cependant il ne se disait rien de reprehensible, rien de deplace, mais les saillies spirituelles et plaisantes manquaient de ce tour delicat qu'ils semblaient ne pas meme soupconner et qui est le vrai sel de la gaiete.
L e diner termine, la fille de Speransky et sa gouvernante se leverent de table; le pere, attirant a lui son enfant, la couvrit de caresses: ces caresses parurent affectees aux yeux prevenus du prince Andre.
O n resta attable a l'anglaise autour du vin de Porto, et on causa de la guerre d'Espagne, chacun approuvant la conduite de Napoleon dans cette circonstance. Le prince Andre ne put resister au desir d'emettre un avis diametralement oppose. Speransky sourit et raconta aussitot une anecdote qui n'avait aucun rapport avec le sujet, et dans l'intention evidente de faire une diversion; tous se turent pendant quelques secondes.
L e maitre de la maison profita de ce moment de silence pour reboucher une bouteille de vin, la tendit au domestique, et se leva en disant: "Le bon vin ne court pas les rues.," et tous les invites, reprenant gaiement leurs propos interrompus, le suivirent au salon, ou deux grandes lettres, apportees par un courrier du ministere, lui furent remises. Il passa dans son cabinet. A peine avait-il disparu, que l'entrain de ses invites tomba subitement, et ils se mirent a causer serieusement et sans bruit: "Declamez-nous quelque chose, dit Speransky en revenant et en s'adressant a Magnitsky. C'est un vrai talent," ajouta-t-il en se tournant vers le prince Andre. Magnitsky, cedant a la volonte qui venait de lui etre exprimee, prit la pose obligee et recita une parodie en vers francais composee par lui, ou figuraient quelques personnalites connues a Petersbourg; de vifs applaudissements l'interrompirent a differents endroits. Des qu'il eut fini, le prince Andre s'approcha de son hote pour prendre conge.
" Deja! Ou allez-vous donc de si bonne heure? lui dit ce dernier.
- J'ai promis ma soiree."
I ls se turent tous deux, et le prince Andre put examiner a son aise ces yeux de verre, ces yeux impenetrables. "Comment avait-il pu attendre tant de choses de cet homme, de son activite, et y attacher une si grande valeur? C'etait tout simplement ridicule!" Voila ce qu'il pensait, et le rire affecte de Speransky continua a resonner ce soir-la dans ses oreilles.
R entre chez lui, il se prit a reflechir, et, jetant un coup d'oeil en arriere, il s'etonna de voir ses quatre mois de sejour a Petersbourg lui apparaitre sous un nouvel aspect. Il se rappela ses soucis, ses efforts, toute la longue filiere par laquelle avait du passer son projet de code militaire, recu au comite pour y etre discute, et mis ensuite de cote, parce qu'un autre travail, fort au-dessous du sien, avait ete deja presente a l'Empereur! Il se rappela les seances de ce comite dont Berg etait membre, et les discussions qui n'attaquaient que la forme, sans tenir le moindre compte du fond; il se souvint aussi de son memoire sur les lois, de ses laborieuses traductions du code, et il en eut honte. Se transportant en pensee a Bogoutcharovo, a ses occupations de la-bas, a sa course a Riazan, a ses paysans, et leur appliquant en pensee "le droit des gens", qu'il avait si savamment divise en paragraphes, il fut confondu d'avoir consacre tant de mois a un travail aussi sterile!
XIX
D ans la journee du lendemain, le prince Andre alla faire quelques visites, une entre autres aux Rostow, avec lesquels, a l'occasion du dernier bal, il avait renouvele connaissance; sous cet acte de pure politesse se cachait le desir de voir dans son interieur la vive et charmante jeune fille qui avait produit sur lui une si agreable impression.
E lle fut la premiere a le recevoir, et il lui sembla que sa robe gros-bleu faisait encore mieux ressortir sa beaute que sa toilette de bal. Il fut traite par elle et les siens en vieil ami; l'accueil fut simple et cordial, et cette famille, qu'il avait severement jugee autrefois, lui parut aujourd'hui composee uniquement de braves et excellents coeurs, pleins d'amenite et de bonte. L'hospitalite et la parfaite bienveillance du comte, plus frappantes encore a Petersbourg qu'a Moscou, ne lui laisserent aucun moyen de refuser son invitation a diner. "Oui, ce sont de bien braves gens, se disait-il; mais, on le voit, ils ne peuvent apprecier le tresor qu'ils ont en Natacha, cette jeune fille en qui la vie deborde et dont la silhouette lumineuse se detache si poetiquement sur le fond terne de sa famille."
I l se sentait pret a trouver des joies inconnues dans ce monde etranger pour lui jusqu'alors, dans ce monde pressenti par lui dans l'allee d'Otradnoe, et plus tard, la nuit, a la fenetre ouverte devant la douce clarte de la lune, et il s'irritait alors d'en etre reste aussi longtemps eloigne; maintenant qu'il s'en etait rapproche, qu'il y etait entre, il le connaissait et y trouvait des jouissances toutes nouvelles.
A pres le diner, Natacha se mit, a sa priere, au piano, et chanta; assis pres d'une fenetre, il l'ecoutait en causant avec des dames. Soudain il s'arreta, la phrase qu'il avait commencee resta inachevee sur ses levres, quelque chose le serra a la gorge, il sentit monter des larmes a ses yeux, de vraies et douces larmes, alors qu'il ne se croyait plus capable d'en verser. Il regarda Natacha, et il y eut dans son ame une explosion de joie, de bonheur! Heureux et triste, il se demandait ce qui pouvait ainsi le faire pleurer, ou de son passe, avec la mort de sa femme, ses illusions perdues, ses esperances d'avenir., ou de la revelation subite de ce sentiment, qui contrastait si etrangement avec le besoin de l'infini dont son coeur debordait, et ce cadre etroit et materiel, ou leurs deux etres se confondaient en une meme et vague pensee. Ce contraste accablant le tourmentait et le rejouissait a la fois.
A peine Natacha eut-elle fini de chanter, qu'elle vint lui demander si elle lui avait fait plaisir et se troubla aussitot, dans la crainte de lui avoir adresse une question deplacee. Il sourit et lui repondit que son chant lui avait plu comme tout ce qu'elle faisait.
L e prince Andre les quitta fort avant dans la soiree. Il se coucha par pure habitude; mais, le sommeil ne venant pas, il se leva, alluma sa bougie, marcha dans sa chambre, et se recoucha sans que cette insomnie le fatiguat. A le voir, on aurait dit qu'il venait de quitter une atmosphere chargee de lourdes vapeurs et qu'il se retrouvait, heureux et leger, sur la terre libre du bon Dieu, respirant a pleins poumons! Il ne pensait guere a Natacha, ne se figurait nullement en etre amoureux, mais il la voyait constamment devant lui, et cette image donnait a sa vie une energie toute nouvelle. "Que fais-je ici? A quoi bon mes demarches? Pourquoi se meurtrir dans ce cadre resserre, lorsque l'existence entiere est la devant moi avec toutes ses joies?" se disait-il. Pour la premiere fois depuis longtemps, il fit des projets et en vint a conclure qu'il lui fallait s'occuper de l'education de son fils, lui trouver un instituteur, quitter le service et voyager en Angleterre, en Suisse, en Italie. "Il faut profiter de ma liberte, et de ma jeunesse! Pierre avait raison: pour etre heureux, me disait-il, il faut croire au bonheur, et j'y crois a present! Laissons les morts enterrer les morts; tant que l'on vit, il faut vivre et etre heureux!"
XX
L e colonel Adolphe de Berg, que Pierre connaissait comme il connaissait toute la ville a Moscou et a Petersbourg, tire a quatre epingles dans un uniforme irreprochable, portant des favoris courts, a l'exemple de l'Empereur Alexandre, lui fit un matin sa visite:
" Je viens de chez la comtesse votre epouse, qui n'a pas daigne acceder a ma requete; j'espere avoir meilleure chance aupres de vous, comte, ajouta-t-il en souriant.
- Que desirez-vous, colonel? Je suis a vos ordres.
- Je suis completement installe dans mon nouveau logement, reprit Berg, comme s'il etait convaincu du plaisir que cette interessante communication devait procurer a chacun. Je desirerais y donner une petite soiree et y inviter nos amis communs, les miens et ceux de ma femme. Je suis venu prier la comtesse, ainsi que vous, de nous faire l'honneur d'accepter une tasse de the et. a souper."
U n sourire epanoui couronna la fin de ce petit discours.
L a comtesse Helene, trouvant les "de Berg" au-dessous d'elle, avait, malheureusement pour eux, repondu par un refus a ce seduisant programme. Berg detailla si clairement a Pierre pourquoi il desirait voir se reunir chez lui une societe choisie, pourquoi cela lui serait agreable, et pourquoi lui, qui ne jouait jamais et ne gaspillait jamais son argent, etait tout pret a faire de fortes depenses lorsqu'il s'agissait de recevoir le grand monde, que force fut a ce dernier d'accepter l'invitation.
" Pas trop tard, comte, n'est-ce pas"?. a huit heures moins dix minutes, si j'ose vous en prier. Notre general y sera. il est tres bon pour moi; il y aura une table de jeu, comte, et nous souperons; ainsi je compte sur vous."
P ierre, qui arrivait toujours en retard, fut ce soir-la de cinq minutes en avance sur l'heure indiquee.
B erg et sa femme, apres avoir fini avec tous leurs preparatifs, attendaient leurs invites dans leur salon, eclaire a giorno et decore de statuettes et de tableaux. Assis a cote de Vera, vetu d'un uniforme non moins neuf que son salon et boutonne avec soin, il lui expliquait comme quoi il etait indispensable d'avoir des relations sociales avec des personnes plus haut placees que soi et comment alors seulement on retirait quelque profit de ses connaissances: "On trouve toujours quelque chose a imiter et a demander; c'est ainsi que j'ai vecu depuis que j'ai obtenu mon premier grade (Berg ne comptait jamais par annees, mais par promotions). Voyez mes camarades, ils sont encore des zeros, et moi, me voila a la veille de commander un regiment, et j'ai le bonheur d'etre votre mari!" Se levant pour baiser la main de Vera, il arrangea le tapis, dont un coin s'etait releve: "Et comment y suis-je parvenu? Surtout par mon tact dans le choix de mes connaissances. Il faut aussi, bien entendu, se conduire convenablement et etre exact a remplir ses devoirs."
B erg sourit, avec la conscience de sa superiorite sur une faible femme, car la sienne, toute charmante qu'elle put etre, etait, apres tout, aussi faible que ses pareilles et aussi incapable de comprendre la valeur de l'homme, le veritable sens de "ein Mann zu sein" (etre un homme). Elle souriait aussi, de son cote, et exactement pour les memes motifs, car elle se reconnaissait une superiorite incontestable sur ce bon et excellent mari, qui, comme la plupart des hommes, jugeait la vie tout de travers et s'attribuait imperturbablement une intelligence hors ligne, tandis qu'ils n'etaient tous que des sots et d'orgueilleux egoistes.
B erg, entourant de ses bras sa femme avec precaution, pour ne pas dechirer un certain fichu de dentelle qu'il avait paye fort cher, lui appliqua un baiser bien au milieu des levres.
" Il ne faudrait pas non plus que nous eussions des enfants de sitot? dit-il, en donnant, a sa maniere, une conclusion a ses idees.
- Oh! je ne le desire pas non plus, repondit Vera. Il faut avant tout vivre pour la societe!
- La princesse Youssoupow en avait une toute pareille."
E t Berg toucha la pelerine de sa femme d'un air satisfait.
O n annonca le comte Besoukhow; mari et femme echangerent un coup d'oeil enchante, chacun s'attribuant de son cote l'honneur de sa visite.
" Je t'en prie, dit Vera, ne viens pas m'interrompre a tout propos lorsque je cause; je sais fort bien ce qui peut interesser, et ce qu'il faut dire, selon les personnes avec lesquelles je me trouve.
- Mais, repliqua Berg, les hommes aiment parfois a causer entre eux de choses serieuses, et."
P ierre venait d'entrer dans le petit salon, et il paraissait impossible de s'y asseoir sans en deranger la savante symetrie. Cependant Berg fut oblige, bon gre mal gre, de la rompre; mais, apres avoir magnanimement avance un fauteuil et recule un canape en l'honneur de leur hote, il en eprouva un tel regret, que, lui laissant le choix entre les deux meubles, il finit par s'asseoir tout simplement sur une chaise. Berg et sa femme, enchantes dans leur for interieur de l'heureux debut de leur soiree, s'employerent a l'envi, et en s'interrompant mutuellement, a entretenir de leur mieux leur invite.
V era ayant decide, dans sa haute sagesse, qu'il fallait avant tout parler de l'ambassade francaise, aborda ce theme de prime abord, tandis que Berg, convaincu de la necessite de traiter un plus grave sujet, lui coupa la parole pour mettre sur le tapis la guerre avec l'Autriche, et passa, tout doucement, de la guerre, envisagee a un point de vue general, a ses combinaisons personnelles, a la proposition qu'on lui avait faite de prendre une part active a cette campagne, et aux motifs qui la lui avaient fait refuser. Malgre le decousu de leur causerie et le depit que Vera ressentait contre son mari pour s'etre permis de l'interrompre, le menage rayonnait de joie, en voyant que leur soiree, bien lancee, ressemblait comme deux gouttes d'eau, avec son brillant eclairage, sa table a the et ses conversations a batons rompus, a toutes les reunions du meme genre.
B oris arriva sur ces entrefaites: une nuance de superiorite et de protection percait dans sa facon d'etre avec eux. Peu apres, un colonel et sa femme, un general et les Rostow firent leur apparition; la soiree s'elevait donc au rang d'une vraie soiree! Les allees et venues causees par ces nouveaux invites, par l'echange des saluts, des phrases sans suite, et le froufrou des robes, remplirent de bonheur le menage Berg. Tout se passait chez eux comme partout: le general, qui ressemblait, a s'y meprendre, a tous les generaux, accorda de grands eloges a l'appartement, tapa amicalement sur l'epaule de Berg, et, s'occupant aussitot, avec une tyrannie toute paternelle, d'organiser la partie de boston, s'assit a cote du comte Rostow, le plus marquant des invites. Les vieux se reunirent aux vieilles; les jeunes filles et les jeunes gens se grouperent ensemble. Vera s'installa a la table de the, tout couverte de corbeilles d'argent pleines de patisseries identiquement semblables a celles qu'on avait mangees l'autre soir chez les Panine; en un mot, la soiree des Berg etait, a leur satisfaction manifeste, semblable en tous points a toutes les autres soirees.
XXI
P ierre eut l'avantage d'etre designe pour la partie de boston avec le vieux comte, le general et le colonel. Il se trouva, par hasard, place en face de Natacha et fut frappe du changement survenu en elle depuis le bal; elle ne disait mot et aurait ete presque laide, sans l'expression de douceur et d'indifference repandue sur ses traits. "Qu'a-t-elle?" se demanda-t-il. Assise a cote de sa soeur, elle repondait a Boris du bout des levres, sans le regarder. Pierre venait de jouer toute sa couleur et de compter cinq levees, lorsqu'il entendit, en relevant ses cartes, un bruit de pas suivi d'un echange de compliments, et son regard, se portant involontairement sur Natacha, il resta stupefait: "Qu'est-ce que cela veut dire?" se demanda-t-il.
L a tete relevee, rougissante, et retenant avec peine sa respiration, elle parlait au prince Andre, qui, debout devant elle, la regardait d'un air doux et tendre. La flamme du feu qu couvait dans son coeur l'avait de nouveau transfiguree, et elle avait retrouve toute la beaute qu'elle semblait, un moment auparavant, avoir perdue. C'etait bien la Natacha du bal!
L e prince Andre s'approcha de Pierre, qui, decouvrant en lui une expression toute nouvelle de bonheur et un air de jeunesse qu'il ne lui connaissait pas, employa le temps que dura la partie a les examiner l'un et l'autre. "Il se passe quelque chose de grave entre eux," se dit-il, et un melange de regret et de joie l'emut au point de lui faire oublier son propre malheur.
L es six robs termines, il reprit toute sa liberte d'action, le general lui ayant declare qu'il n'etait pas permis de jouer aussi mal que lui. Natacha causait avec Sonia et Boris, Vera avec le prince Andre. Elle avait remarque ses assiduites aupres de Natacha et jugea necessaire de profiter de la premiere occasion favorable pour lui lancer des allusions transparentes sur l'amour en general et sur sa soeur en particulier. Le sachant tres intelligent, elle tenait a experimenter sur lui sa fine diplomatie; aussi etait-elle enchantee d'elle-meme et tout entiere aux plus eloquents developpements, lorsque Pierre vint leur demander la permission de se meler a leur conversation, a moins qu'il ne s'agit entre eux d'un grave mystere, et remarqua avec surprise l'embarras de son ami.
" Que pensez-vous, prince, vous dont la clairvoyance penetre et apprecie du premier coup la difference des caracteres, que pensez-vous de Natacha? Croyez-vous qu'elle puisse, comme d'autres femmes (et elle pensait a elle-meme), rester a tout jamais fidele a celui qu'elle aurait aime? Car c'est la le veritable amour. Qu'en dites-vous, prince?
- Je la connais trop peu, repondit le prince Andre, cachant son embarras sous un sourire railleur, pour resoudre une question aussi delicate, et puis, vous l'avouerai-je, j'ai toujours remarque que moins une femme plait, plus elle est fidele.
- Vous dites vrai. mais c'etait bon, prince, de notre temps," reprit Vera, qui aimait a parler de "son temps" comme tous les esprits bornes qui sont persuades que la nature des personnes se transforme avec les annees, et qui s'imaginent savoir a quoi s'en tenir mieux que personne sur les singularites de leur epoque. "Aujourd'hui, la jeune fille a tant de liberte, que le plaisir d'etre courtisee etouffe souvent chez elle le sentiment vrai! Et, dois-je le dire, Nathalie y est tres sensible." Ce retour a Natacha fut desagreable au prince Andre, qui tenta de se lever; mais Vera le retint, en lui souriant avec plus de grace encore: "Elle a ete courtisee plus que personne; mais jusqu'a ces derniers temps, personne n'etait parvenu a lui plaire. Vous le savez bien, comte, continua-t-elle en s'adressant a Pierre; et meme Boris, soit dit entre nous, Boris, le charmant cousin, etait aussi parti pour le pays du Tendre. Vous etes bien avec lui, n'est-ce pas, prince?
- Oui, je le connais.
- Il vous aura sans doute confesse son amour d'enfant pour Natacha?
- Ah oui! un amour d'enfant!. dit le prince Andre en devenant ecarlate.
- Mais, vous savez, entre cousin et cousine, cette intimite mene quelquefois a l'amour; "cousinage, dangereux voisinage," n'est-ce pas?
- Oh! sans contredit," repondit le prince Andre.
E t il se mit a plaisanter Pierre, avec un feint enjouement, sur la prudence qu'il devait apporter, a Moscou, dans ses rapports avec ses cousines de cinquante ans, puis il se leva et l'emmena a l'ecart.
" Que veux-tu? lui dit Pierre, surpris de son emotion et du regard qu'il avait jete sur Natacha.
- Il faut que je te parle, tu sais, nos gants de femme. (il parlait de la paire de gants que tout franc-macon devait offrir a celle qu'il jugerait digne de son amour). Je. eh bien, non, plus tard!" et, les yeux brillant d'un eclat etrange, laissant percer dans ses mouvements une secrete agitation, il alla s'asseoir pres de Natacha.
B erg, heureux au possible, ne cessait de sourire; sa soiree, reproduction fidele de toutes les autres soirees, etait un vrai succes: les conversations avec les dames tournaient sur la pointe d'une aiguille; le general elevait la voix pendant le jeu, et le samovar et les patisseries s'y retrouvaient comme ailleurs. Il manquait a ce parfait ensemble un detail qui l'avait frappe dans les autres reunions: une discussion animee entre hommes, sur un sujet grave et interessant. Pour son bonheur, le general ne tarda pas a en mettre un sur le tapis, et il appela Pierre a la rescousse dans un debat qui venait de s'engager, entre son chef et le colonel, sur les affaires d'Espagne!
XXII
L e lendemain, sur l'invitation du comte, le prince Andre se rendit chez les Rostow; il y dina et y passa la soiree.
C hacun avait d'autant plus facilement devine pourquoi et pour qui il restait, qu'il ne s'en cachait en aucune facon. Natacha, transportee d'un bonheur exalte, se sentait a la veille d'un evenement solennel; et toute la maison partageait cette impression. La comtesse etudiait Bolkonsky d'un regard melancolique et serieux, pendant qu'il causait avec sa fille, et se mettait bien vite a parler de choses et d'autres lorsque leurs yeux se rencontraient. Sonia craignait de laisser Natacha seule ou de la gener en restant, et Natacha palissait d'angoisse lorsqu'il lui arrivait pendant une seconde de se trouver en tete-a-tete avec lui. Sa timidite l'etonnait: elle devinait qu'il avait une confidence a lui faire et qu'il ne pouvait s'y decider.
L orsque le prince Andre les eut quittes, sa mere s'approcha d'elle:
" Eh bien? lui dit-elle tout bas.
- Maman, au nom du ciel, ne me demandez rien a present, je ne puis rien dire!." Et cependant ce meme soir, emue et terrifiee, les yeux fixes, couchee aupres de sa mere, elle lui conta tout au long, et ce qu'il lui avait dit de flatteur et d'aimable, et ses projets de voyages, et ses questions sur Boris et sur l'endroit ou elle et les siens avaient l'intention de passer l'ete: "Jamais, jamais, je n'ai eprouve rien de pareil a ce que je sens maintenant. seulement, devant lui, j'ai peur! Qu'est-ce que cela veut dire? sans doute que cette fois c'est. c'est cela, c'est le vrai! Maman, vous dormez?
- Non, mon ange, j'ai peur aussi. Mais va dormir.
- Comment, dormir?. quelle absurdite! Maman, maman, cela ne m'est jamais arrive, poursuivit-elle, surprise et effrayee de ce sentiment qu'elle eprouvait pour la premiere fois. Aurions-nous jamais pu prevoir cela?"
N atacha, bien qu'elle fut fermement convaincue qu'elle s'etait subitement eprise du prince Andre, lors de sa visite a Otradnoe, ne pouvait cependant surmonter une certaine apprehension que lui causait ce bonheur etrange et en realite si inattendu:
" Et il a fallu qu'il vint ici, et nous aussi. il a fallu que nous nous rencontrassions a ce bal, ou je lui ai plu!. Ah oui! c'est bien le sort qui l'a voulu. c'est clair, cela devait etre ainsi. Alors meme que je venais a peine de l'entrevoir, j'ai ressenti la quelque chose de tout particulier.
- Que t'a-t-il dit? Quels sont ces vers? repete-les, dit la mere, qui restait pensive et se rappelait un quatrain ecrit par le prince Andre sur l'album de sa fille.
- Maman, n'est-ce pas honteux d'epouser un veuf?
- Quelle folie! Natacha, prie le bon Dieu: les mariages sont ecrits dans le ciel.
- Ah! maman, chere petite maman, comme je vous aime! comme je suis heureuse!" s'ecria Natacha, en l'embrassant et en pleurant de joie et d'emotion.
C e meme soir, le prince Andre faisait a Pierre la confidence de son amour et de sa resolution d'epouser Natacha.
I l y avait un grand raout chez la comtesse Helene: l'ambassadeur de France, le prince etranger, devenu depuis peu l'hote assidu de la maitresse de la maison, y brillaient en compagnie d'un grand nombre de femmes et de personnages de distinction. Pierre fit le tour des salons, et chacun remarqua son air sombre et distrait. Depuis le bal, et surtout depuis que, grace sans doute aux longues visites du prince etranger chez la comtesse, il avait ete nomme chambellan, il etait sujet a de continuels acces d'hypocondrie. Depuis ce moment, un sentiment inexprimable d'embarras et de honte ne le quitta plus, et ses tristes pensees d'autrefois sur le neant des choses humaines lui revenaient plus sombres que jamais, ravivees par la vue des progres de l'amour entre Natacha, sa protegee, et le prince Andre, son ami, et par le contraste entre leur situation et la sienne. Il s'efforcait de ne penser ni a eux ni a sa femme, et revenait toujours, malgre lui, aux questions qui l'avaient deja si fort tourmente; de nouveau, tout lui paraissait pueril, compare a l'eternite, et de nouveau il se demandait: "A quoi tout cela mene-t-il?" Nuit et jour il s'acharnait a ses travaux de franc-macon, afin de chasser le mauvais esprit qui l'obsedait. Un soir, apres avoir quitte entre onze heures et minuit l'appartement de sa femme, il venait de remonter dans son cabinet impregne de l'odeur du tabac; enveloppe d'une robe de chambre usee et sale, il copiait les constitutions des loges ecossaises, lorsque le prince Andre entra inopinement chez lui.
" Ah! c'est vous! dit Pierre d'un air distrait; je travaille, vous voyez," ajouta-t-il du ton des malheureux qui s'efforcent de trouver dans une occupation quelconque un remede aux infortunes de la vie.
L e prince Andre, la figure rayonnante et transfiguree par la joie, ne remarqua point la tristesse de son ami, et s'arreta en souriant devant lui:
" Ecoute, mon cher; hier j'etais sur le point de te raconter tout, et aujourd'hui j'y suis decide; c'est pour cela que me voici. Je n'ai jamais eprouve rien de pareil. Je suis amoureux, mon ami!"
P ierre poussa un soupir et se laissa tomber, de tout le poids de sa lourde personne, sur le canape a cote du prince Andre:
- De Natacha Rostow? Est-ce cela?
- Sans doute, de qui donc serait-ce? Je ne l'aurais jamais cru, mais cet amour est plus fort que moi. Hier je souffrais, je me torturais, et pourtant ces souffrances m'etaient cheres! Jusqu'ici je ne vivais pas: aujourd'hui je vis; mais il me la faut, elle, et pourra-t-elle m'aimer?. Je suis trop age!. Voyons, parle, tu ne dis rien!
- Moi, moi, que voulez-vous que je vous dise? repondit Pierre, en se levant et en marchant dans la chambre. Cette jeune fille est un vrai tresor, un tresor qui. c'est une perle! Mon cher ami, je vous en prie, ne raisonnez pas, ne doutez pas, et mariez-vous au plus vite, et il n'y aura pas d'homme plus heureux que vous, j'en suis convaincu!
- Mais elle?
- Elle vous aime.
- Pas de folies! repliqua le prince Andre en souriant et en le regardant dans les yeux.
- Elle vous aime, je le sais, s'ecria Pierre avec depit.
- Ecoute, il faut que tu m'ecoutes! lui dit le prince Andre en le prenant par le bras. Tu ne peux pas te figurer ce qui se passe en moi, et il faut que j'epanche le trop-plein de mon coeur.
- Parlez, parlez, j'en suis fort aise, je vous assure."
E t l'expression du visage de Pierre changea du tout au tout; son air maussade fit place a une satisfaction reelle, tandis qu'en ecoutant le prince Andre il le voyait devenu un autre homme. Ou etaient son marasme, son mepris de la vie, ses illusions perdues? Pierre etait le seul avec qui il put parler a coeur ouvert: aussi son effusion fut-elle complete; il lui confia tout, ses plans pour l'avenir, qu'il envisageait desormais sans aucune crainte, l'impossibilite de sacrifier le bonheur de son existence aux caprices de son pere, son espoir de l'amener a approuver son mariage et a aimer Natacha, et, en cas de refus, sa resolution bien arretee de se passer de son consentement. Il ne tarissait pas sur ce sentiment si violent, si etrangement nouveau, qui l'avait envahi tout entier et dont il n'etait plus le maitre:
" Je me serais moque de celui qui m'eut assure, il y a quelques jours encore, que j'aimerais comme j'aime; ce n'est pas ce que j'ai ressenti avant: l'univers se partage aujourd'hui en deux moities pour moi: l'une qu'elle remplit toute seule, et la est le bonheur, la lumiere, l'esperance; l'autre ou elle n'est pas, et la regnent la desolation et les tenebres.
- Tenebres et nuit profonde, oui, je comprends cela! dit Pierre.
- Je ne puis m'empecher d'aimer la lumiere, c'est plus fort que moi; et je suis si heureux! Me comprends-tu? Oui, je sais que tu t'en rejouis!
- Oui, oh oui!"
E t Pierre le regarda de ses bons yeux attendris et tristes. A mesure que s'eclairait l'avenir de son ami, le sien se dressait devant lui de plus en plus sombre et desole.
XXIII
L e mariage du prince Andre ne pouvant se faire sans la permission de son pere, il partit le lendemain meme pour la campagne.
L e vieux prince recut la communication de son fils avec une apparente tranquillite, qui ne faisait que cacher une irritation interieure des plus violentes. Il ne pouvait admettre que son fils desirat changer d'existence, y introduire un element nouveau, lorsque sa vie, a lui, s'approchait de sa fin: "On aurait pu me laisser la terminer a ma guise. Apres moi, qu'on fasse ce qu'on voudra," se disait-il. Il employa pourtant envers le prince Andre sa tactique habituelle dans les cas particulierement graves; il examina la question avec calme et essaya de lui prouver: premierement, que son choix n'offrait rien de brillant, quant a la famille et a la fortune; secondement, que, n'etant plus de la premiere jeunesse, et sa sante exigeant des soins (le vieux appuya sur ce dernier mot), cette fillette etait trop jeune pour lui; troisiemement, il avait un fils, et que deviendrait-il entre les mains de sa nouvelle femme? quatriemement enfin: "Je te supplie, ajouta-t-il en le regardant d'un air railleur, de remettre le tout a un an! Va a l'etranger, retablis ta sante, cherches-y un gouverneur allemand pour le prince Nicolas, et, une fois l'annee ecoulee, si ton amour, ta passion, ton entetement persistent encore, eh bien alors, marie-toi! C'est mon dernier mot, mon dernier!" dit-il d'un ton peremptoire, qui temoignait de son inebranlable determination. Il esperait que l'epreuve exigee serait trop forte, et que ni l'amour de son fils, ni celui de la jeune fille ne resisteraient a une annee d'attente. Le prince Andre devina sa pensee et se decida a se soumettre a sa volonte.
T rois semaines environ s'etaient ecoulees depuis sa soiree chez les Rostow, lorsqu'il retourna a Petersbourg avec l'intention bien arretee de se declarer.
N atacha avait, le lendemain des confidences faites a sa mere, passe sa journee a attendre le prince Andre; il ne vint pas, et les jours se succederent sans qu'il donnat signe de vie. Ne sachant rien de son depart, elle ne pouvait comprendre ce que cela voulait dire. Pierre aussi avait disparu.
A mesure que les journees s'ecoulaient ainsi, elle refusait de sortir, errait de chambre en chambre, comme une ombre oisive et desolee. Plus de confidences a sa mere et a Sonia; rougissant et s'irritant au moindre mot, il lui semblait que chacun connaissait ses deceptions et qu'elle etait devenue pour tous un objet de risee ou de pitie. Une douleur sincere ne tarda pas a se joindre a celle de l'amour-propre froisse et augmenta l'intensite de sa deception.
U n jour, au moment de parler, elle fondit en larmes et pleura comme un enfant qui ne sait pas pourquoi on le punit. La comtesse essaya de la calmer. Natacha l'interrompit avec colere: "Plus un mot, maman, je n'y pense plus et ne veux plus y penser! Il est venu parce que cela l'amusait, et maintenant qu'il en a assez, il ne vient plus. voila tout!. Je ne veux plus me marier, reprit-elle, en cherchant a maitriser le trouble de sa voix. J'en avais peur; a present, je suis redevenue tranquille. je suis calme!"
L e lendemain, Natacha reparut avec une vieille robe qu'elle aimait plus que toutes les autres et qui, d'apres elle, lui portait bonheur chaque fois qu'elle la mettait; des le matin elle reprit ses occupations habituelles, apres les avoir completement negligees depuis le bal. Ayant pris sa tasse de the, elle alla dans la grande salle, qui etait d'une excellente sonorite, et se remit a ses etudes de solfege. Au bout d'un moment, elle se placa juste au milieu de la piece, et repeta un de ses passages favoris, en s'ecoutant elle-meme et en jouissant du charme imprevu qu'elle trouvait a ses notes sonores et perlees, qui s'elancaient une a une dans l'espace, l'emplissaient d'harmonie et revenaient mourir tout doucement sur ses levres. "Pourquoi tant penser au reste? se dit-elle gaiement. Il fait si bon vivre quand meme!." et elle se mit a marcher de long en large sur le parquet du salon, en posant le talon d'abord et en faisant ensuite retomber les pointes de ses petits souliers. Le bruit de ses talons et le craquement de ses souliers paraissaient lui causer autant de satisfaction que son chant. En passant devant une glace, elle s'y regarda. "Voila comme je suis, semblait-elle se dire, c'est bien comme cela, je n'ai besoin de personne," Elle renvoya un domestique qui venait arranger l'appartement, et elle reprit sa promenade, en s'abandonnant a un retour d'admiration pour sa petite personne, ce qui lui etait du reste fort habituel et tres agreable. "Natacha est une creature ravissante, se disait-elle, en pretant ses paroles a un etre masculin de pure fiction, sa voix est superbe, elle est jolie, jeune, et ne fait de mal a personne, laissez-la donc en paix!." Mais elle s'avouait tout bas qu'on aurait beau la laisser en paix, elle ne retrouverait plus cette paix demandee, et elle en fit aussitot l'experience.
L a porte du vestibule s'ouvrit, et une voix demanda: "Y sont-ils?" Cette voix l'arracha a la contemplation de sa charmante personne; l'oreille tendue, attiree par le bruit, elle ne se voyait plus dans la glace qu'elle regardait encore. C'etait lui! Elle en etait sure, quoique les portes fussent fermees et que l'on percut le bruit des pas qui se rapprochaient.
P ale, hors d'elle-meme, elle se precipita dans le salon: "Maman, Bolkonsky est arrive; maman, c'est affreux, c'est insupportable! je ne veux pas. souffrir! Que dois-je faire?" La comtesse n'avait pas encore eu le temps de repondre, que le prince Andre entra, serieux et emu. La vue de Natacha le transfigura; baisant la main a la mere et a la fille, il s'assit. "Il y a longtemps que nous n'avons eu le plaisir de vous voir," dit la comtesse; mais elle fut interrompue aussitot par le prince Andre, qui avait hate de presenter ses excuses et ses explications.
" Je suis alle voir mon pere; j'avais besoin de lui parler d'une affaire tres grave, et je ne suis revenu que cette nuit. Je desirerais, ajouta-t-il apres une seconde de silence et en regardant Natacha, causer avec vous, comtesse?"
C elle-ci baissa les yeux et soupira. "Je suis a vos ordres," dit-elle.
N atacha comprenait qu'elle devait se retirer, mais elle n'en avait pas la force; quelque chose lui serrait le gosier, et ses grands yeux restaient obstinement fixes sur le prince Andre: "Quoi, maintenant, tout de suite, non, c'est impossible," se disait-elle." Il la regarda de nouveau, elle comprit qu'elle avait devine juste et que son sort allait se decider!
" Va, Natacha, je t'appellerai," lui dit tout bas sa mere.
N atacha lui adressa ainsi qu'a Bolkonsky un dernier regard suppliant et effare., et elle sortit.
" Je suis venu, comtesse, vous demander la main de votre fille."
L a comtesse rougit et resta un moment sans repondre.
" Votre proposition, commenca-t-elle d'un ton grave et avec embarras. votre proposition. nous est agreable, et je l'accepte: j'en suis charmee, et mon mari aussi, je l'espere; mais c'est elle, elle seule qui doit decider.
- Je lui parlerai lorsque vous l'aurez acceptee. puis-je compter.?
- Oui!" et la comtesse lui tendit la main.
P endant qu'il s'inclinait pour la baiser, elle appliqua ses levres sur son front avec un melange d'affection et d'apprehension; bien qu'elle fut prete a l'aimer comme un fils, cet etranger lui inspirait pourtant une certaine crainte.
" Mon mari fera comme moi, mais votre pere? dit-elle.
- Mon pere, auquel j'ai fait part de mon projet, a exige pour condition a son consentement que le mariage n'eut lieu que dans un an. C'est ce que je tenais a vous dire.
- Il est vrai que Natacha est bien jeune; mais un an d'attente, c'est un peu long!
- Impossible autrement, reprit le prince Andre avec un soupir.
- Je vais vous l'envoyer," et la comtesse quitta le salon. "Seigneur, Seigneur, ayez pitie de nous," repetait-elle en cherchant sa fille. Sonia lui dit qu'elle s'etait retiree dans sa chambre. Natacha, assise sur son lit, pale, les yeux secs et fixes sur les images, se signait rapidement et murmurait une priere. A la vue de sa mere, elle s'elanca a son cou:
" Eh bien, maman, qu'y a-t-il?
- Va, il t'attend, il demande ta main, lui repondit la comtesse d'un ton qui lui parut severe. Va!"
E t ses yeux, pleins de tristes et muets reproches, suivirent sa fille, qui s'enfuyait, elle, avec joie!
N atacha ne put jamais se rappeler plus tard comment elle etait entree dans le salon; elle s'y arreta immobile a la vue du prince Andre. "Est-ce possible que cet etranger, soit devenu tout pour moi?" se demanda-t-elle, et elle se repondit instantanement a elle-meme: "Oui, tout! il m'est plus cher, a lui seul, que tout en ce monde!" Le prince Andre s'avanca vers elle, les yeux baisses:
" Je vous ai aimee du premier jour ou je vous ai vue. Puis-je esperer?."
I l la regarda et fut frappe de l'expression serieuse et passionnee de son visage, qui semblait lui dire: "Pourquoi douter de ce que l'on ne peut ignorer? Pourquoi parler, lorsque les paroles sont insuffisantes a exprimer ce que l'on sent?"
E lle se rapprocha et s'arreta. Il lui prit la main et la baisa.
" M'aimez-vous? lui demanda-t-il.
- Oui, oui," murmura-t-elle presque avec depit, et, aspirant l'air avec effort comme si elle allait etouffer, elle eclata en sanglots.
" Qu'avez-vous? Pourquoi pleurez-vous?
- Ah! c'est de bonheur," dit-elle en souriant a travers ses larmes.
S e penchant vers lui, elle s'arreta indecise une seconde, en se demandant si elle pouvait l'embrasser, et. elle l'embrassa.
L e prince Andre tenait ses deux mains dans les siennes, la penetrait de son regard, et cependant son amour pour elle n'etait plus le meme: le poetique et mysterieux attrait du desir avait fait place dans son coeur a une tendre pitie pour sa faiblesse d'enfant et de femme, a la crainte de ne pouvoir repondre a ce confiant abandon et au sentiment a la fois joyeux et inquiet sur les obligations qui le liaient a elle et que lui imposait ce nouvel amour, moins lumineux peut-etre et moins exalte que le premier, mais plus fort et plus profond: "Votre mere vous a-t-elle dit que cela ne pourrait avoir lieu avant un an?" lui demanda-t-il, en continuant a plonger ses regards dans les siens.
" Est-ce bien moi qu'on traitait tout a l'heure encore de petite fille, pensait Natacha, qui suis devenue tout a coup l'egale et la femme de cet etranger si intelligent et si bon, de cet homme que mon pere meme respecte? Est-ce donc vrai? Est-ce vrai aussi qu'a dater d'aujourd'hui il me faut prendre la vie au serieux, que je suis une grande personne, que desormais je dois repondre de chaque parole, de chaque action?. Mais que m'a-t-il demande?"
" Non, dit-elle tout haut, sans trop bien comprendre sa question.
- Vous etes si jeune, reprit le prince Andre, tandis que moi j'ai passe par tant d'epreuves dans la vie! J'ai peur pour vous: vous ne vous connaissez pas vous-meme."
N atacha l'ecoutait avec attention, mais sans pouvoir saisir le sens de ses paroles.
" Cette annee sera lourde a supporter, car elle retarde mon bonheur, continua-t-il; mais elle vous donnera le temps de vous interroger; dans un an, je viendrai vous demander de me rendre heureux; soyez libre jusque-la, nos arrangements resteront secrets; peut-etre en arriverez-vous a voir que vous ne m'aimez pas. et vous en aimerez un autre!" Et il s'efforca de sourire.
N atacha l'interrompit:
" Pourquoi me dire tout cela? Vous savez bien que je vous ai aime du premier jour ou je vous ai vu a Otradnoe. Je vous aime! repeta-t-elle avec la conviction de la verite.
- Le delai d'une annee. poursuivit-il.
- Une annee, toute une annee! s'ecria Natacha, qui venait seulement de se rendre compte du retard apporte a son mariage. Mais pourquoi cela?" Le prince Andre lui en expliqua les motifs. Elle l'ecoutait a peine: "Et l'on ne peut rien y changer?" Il ne lui repondit pas, mais on ne lisait que trop sur son visage l'impossibilite de satisfaire a son desir.
" C'est affreux, c'est affreux! s'ecria Natacha, en fondant en larmes. J'en mourrai! Attendre un an! c'est impossible, c'est affreux!" Elle leva les yeux sur son visage, qui exprimait un melange de sympathie et de surprise: "Non, non, je consens a tout! dit-elle, en cessant de pleurer; je suis si heureuse!" Son pere et sa mere entrerent a ce moment et benirent les deux fiances.
XXIV
I l n'y eut point de ceremonie de fiancailles, et nul n'eut connaissance de leur engagement; tel etait le desir du prince Andre, qui allait tous les jours chez les Rostow. Puisqu'il etait seul la cause du retard, il devait, disait-il, en porter seul tout le poids, et repetait a tout propos que Natacha etait libre, mais que lui se considerait comme irrevocablement engage par sa parole, et que si, dans six mois elle changeait d'intention, elle en avait absolument le droit. Il revenait constamment la-dessus; mais ni Natacha ni ses parents n'admettaient que cela fut possible. Le prince Andre ne se conduisait pas, non plus en fiance, il continuait a dire vous a sa fiancee et se bornait a lui baiser la main. A voir leurs rapports simples, naturels et confiants, on aurait dit que leur connaissance ne datait que du jour de la demande en mariage, et ils aimaient tous deux a se rappeler comment ils se jugeaient mutuellement lorsqu'ils n'etaient encore que des etrangers l'un pour l'autre! "Alors, se disaient-ils, ils posaient bien un peu, maintenant ils etaient sinceres et vrais." La presence du futur causa tout d'abord une grande gene dans la famille, qui le considerait comme un homme appartenant a un milieu different du leur, et Natacha eut fort a faire pour familiariser les siens a le voir. Elle leur assurait avec fierte qu'elle n'en avait aucune peur, et qu'eux non plus ne devaient point le craindre, qu'il etait comme tout le monde, et que son exterieur seul avait quelque chose de particulier. Enfin on s'habitua a lui: au bout de quelques jours, leur vie reprit sa tranquille allure, et il y prit tout naturellement part, en causant agronomie avec le vieux comte, chiffons avec la comtesse et Natacha, tapisserie et albums avec Sonia. Souvent, entre eux ou devant lui, on s'etendait avec etonnement sur les incidents qui avaient amene leur rapprochement et sur les nombreux presages qui l'avaient annonce: l'arrivee du prince, Andre a Otradnoe, celle des Rostow a Petersbourg, la ressemblance entre Natacha et son fiance (remarquee par la vieille bonne lors de sa premiere visite), l'altercation de Nicolas Rostow et du prince Andre en 1805, et plusieurs autres phenomenes de meme importance.
I l regnait dans cet interieur l'ennui poetique et silencieux qui entoure generalement les fiances: de longues heures s'ecoulaient parfois sans qu'une parole fut echangee entre eux, meme en tete-a-tete. Ils causaient peu de leur avenir; le prince Andre redoutait ce sujet et se faisait scrupule d'en parler; Natacha partageait ce sentiment, car elle devinait d'instinct tout ce qui se passait dans son coeur. Un jour, elle le questionna sur son fils: il rougit, ce qui lui arrivait souvent et ce qui ravissait Natacha, et lui repondit que son fils ne demeurerait pas avec eux.
" Pourquoi? lui dit-elle effrayee.
- Je ne saurais l'enlever a son grand-pere, et puis.
- Je l'aurais tant aime, reprit-elle; mais je comprends, ajouta-t-elle, vous tenez a nous epargner tout motif de blame."
L e vieux comte s'approchait frequemment de son futur gendre, l'embrassait, et lui demandait conseil a propos de Petia ou du service de Nicolas. La comtesse soupirait en regardant les deux amoureux. Sonia craignait toujours de les gener et s'etudiait a trouver des raisons plausibles pour les laisser seuls, sans qu'eux-memes en temoignassent un violent desir. Lorsque le prince Andre contait quelque chose, et il parlait bien, Natacha l'ecoutait avec fierte et remarquait a son tour, avec un melange de joie et d'anxiete, de quelle attention soutenue, de quel oeil scrutateur il suivait tout ce qu'elle disait; "Que cherche-t-il en moi? se demandait-elle avec inquietude. Que veut-il y decouvrir? Que sera-ce s'il ne trouve pas ce qu'il cherche?" Parfois, dans un de ses acces de folle et joyeuse humeur, elle aimait a l'entendre rire, parce qu'il se laissait aller d'autant plus franchement, que c'etait pour lui chose rare et que ces explosions de gaiete enfantine le ramenaient a son niveau. Son bonheur eut ete complet si l'approche de leur separation ne l'eut remplie d'effroi.
L a veille de son depart, le prince Andre leur amena Pierre, qui depuis quelque temps n'avait plus reparu chez les Rostow. Il avait l'air confus et egare. Pendant que la comtesse causait avec lui, Natacha et Sonia se mirent a jouer aux echecs.
" Connaissez-vous Besoukhow depuis longtemps? demanda le prince Andre subitement. Avez-vous de l'amitie pour lui?
- Oui, c'est un brave garcon, mais il est si comique, repondit Natacha, qui s'empressa d'appuyer cette appreciation par une kyrielle d'anecdotes sur sa distraction proverbiale.
- Je lui ai confie notre secret, car je le connais depuis l'enfance. C'est un coeur d'or! Je vous en supplie, Natacha, - et le prince Andre prit un ton grave, - promettez-moi!. je vais partir, Dieu seul sait ce qui peut arriver! Vous cesserez peut-etre de m'aimer. oui, je sais bien, j'ai tort de le dire, mais enfin promettez-moi, quoi qu'il vous arrive pendant mon absence.
- Que peut-il arriver?
- En cas de malheur, adressez-vous a lui, a lui seul, je vous en prie, pour demander aide et conseil. Il est distrait, etrange, mais c'est un coeur d'or!"
P ersonne dans la famille, pas meme le prince Andre, n'aurait pu prevoir l'effet que cette separation produisit sur Natacha. Agitee, les joues en feu, les yeux secs et brillants, elle erra ce jour-la dans l'appartement, en s'occupant de choses insignifiantes et en ayant l'air de ne point comprendre ce qui allait se passer. Lorsqu'il lui baisa la main pour la derniere fois, elle ne versa pas une larme. "Ne partez pas," murmura-t-elle seulement avec une telle angoisse qu'il hesita une seconde, et longtemps, longtemps apres, il se rappelait le son de sa voix en ce moment. Lui parti, elle ne pleura pas, mais elle passa plusieurs jours dans sa chambre, sans prendre interet a rien et repetant par intervalles: "Pourquoi m'a-t-il quittee?"
A u bout de quinze jours, a la grande surprise des siens, elle sortit aussi brusquement de cette torpeur qu'elle y etait tombee; et reprit sa vie et sa gaiete habituelles, mais comme les enfants dont une longue maladie change les traits: cette violente secousse lui avait donne une nouvelle physionomie morale.
XXV
L a sante et le caractere du vieux prince Bolkonsky ne firent qu'empirer pendant l'absence de son fils. De plus en plus irritable, ses explosions de colere, sans rime ni raison, retombaient le plus souvent sur sa pauvre fille. On aurait dit qu'il se faisait un vrai plaisir de chercher et de decouvrir dans son coeur les endroits sensibles et douloureux, pour la torturer bien a son aise. Deux passions, par consequent deux joies, remplissaient la vie de la princesse Marie: son petit neveu et la religion. Aussi etaient-ce la les deux themes favoris des plaisanteries de son pere, qui ramenait toujours la conversation sur les vieilles filles et leurs superstitions, ou sur sa trop grande indulgence pour les enfants: "Si ca continue, tu feras de lui (du petit Nicolas) une vieille fille comme toi. un joli resultat, ma foi! Le prince Andre a besoin d'un fils, et non pas d'une fille!" Et, s'adressant parfois a MlleBourrienne, il lui demandait ce qu'elle pensait de nos pretres, de nos images, etc., et ses railleries continuaient de plus belle.
I l blessait cruellement et a tout propos la pauvre princesse Marie, qui ne songeait meme pas a lui en vouloir. Comment aurait-il pu avoir des torts envers elle? Comment aurait-il ete injuste, lui qui, malgre tout, avait certainement de l'affection pour elle?. Et puis qu'etait-ce d'ailleurs que l'injustice? Jamais la princesse n'avait eu le moindre sentiment d'orgueil. Tout le code des lois humaines se resumait pour elle en une seule loi simple et precise: celle de la charite et du devouement, telle que nous l'a enseignee Celui qui, etant Dieu, a souffert par amour pour les hommes. Que lui importait apres cela la justice ou l'injustice d'autrui, lorsqu'elle ne connaissait d'autre devoir que d'aimer et de souffrir?. et ce devoir, elle le remplissait sans se plaindre!
L e prince Andre passa pendant l'hiver quelques jours a Lissy-Gory; sa gaiete et sa tendresse affectueuse, si rares dans le passe, firent pressentir a sa soeur une cause a cette transformation; mais, sauf un long entretien qu'elle avait surpris entre le pere et le fils au moment du depart de ce dernier, et qui lui avait paru les laisser tous deux mecontents, elle n'en sut pas davantage.
P eu de temps apres, elle envoya a son amie Julie Karaguine, qui etait en deuil de son frere, tue en Turquie, une longue lettre. Comme toutes les jeunes filles, elle avait toujours caresse un reve, celui de voir Julie devenir sa belle-soeur. Cette lettre etait ainsi concue:
" Chere et tendre amie, les chagrins sont, je le vois, la part de chacun en ce monde. Votre perte est si cruelle que je ne puis la comprendre autrement que comme une grace particuliere du Seigneur, qui, dans son amour pour vous et votre excellente mere, tient a vous eprouver! Ah! chere amie, la religion, la religion seule, peut, je ne dis point nous consoler, mais nous sauver du desespoir; elle peut seule nous expliquer ce qui sans son aide reste impenetrable a l'homme; pourquoi Dieu appelle-t-il justement a lui des etres bons, nobles, heureux, et qui font le bonheur des autres, tandis que les etres mechants, nuisibles, continuent a vivre et a etre un fardeau pour tous? La premiere mort que j'ai vue a ete celle de ma chere belle-soeur. elle produisit sur moi une impression profonde, et je ne l'oublierai jamais! Comme vous, qui demandez aujourd'hui au sort pourquoi votre charmant frere vous a ete enleve, je me demandais aussi alors pourquoi Lise, ce pauvre ange, dont toutes les pensees etaient la purete meme, nous avait quittes. Et que vous dirai-je, mon amie? Cinq ans se sont ecoules depuis lors, et ma faible intelligence commence seulement a penetrer le mystere de sa mort; j'y vois un temoignage manifeste de la misericorde infinie de Dieu, dont tous les actes, trop souvent incompris, sont les preuves constantes de l'amour sans bornes qu'il porte a sa creature. Il me semble que dans son angelique purete elle aurait manque de la force necessaire pour remplir dignement ses devoirs de mere, tandis, que comme epouse elle a ete irreprochable. Elle aura sans doute obtenu la-haut une place que je n'ose esperer pour moi et, nous a laisse, a mon frere surtout, le plus tendre regret et le plus doux souvenir. Sans parler de ce qu'elle y aura gagne, cette mort si precoce, si effrayante, a eu, malgre son amertume, la plus bienfaisante influence sur le prince Andre et sur moi! Ces pensees, que j'aurais chassees avec terreur a cette epoque fatale, ne se sont developpees en moi que plus tard, et a present leur clarte a dissipe le doute dans mon coeur. Je vous ecris tout cela, chere amie, pour qu'a votre tour vous ouvriez vos yeux et votre ame a la verite evangelique, qu'est devenue la regle de ma vie. Il ne tombe pas un cheveu de notre tete sans la volonte de Dieu, et sa volonte est guidee par un amour sans limites, qui ne veut que notre bien dans toutes les circonstances de notre vie.
" Vous voulez savoir si nous passons l'hiver prochain a Moscou? Je ne le pense pas, et, malgre toute la joie que j'aurais a vous voir, je ne le desire point: Buonaparte en est la cause! Vous voila bien etonnee, mais voici l'explication: la sante de mon pere faiblit visiblement; il ne peut supporter la moindre contradiction, et son irascibilite naturelle est surtout excitee par la politique. Il ne peut admettre que Buonaparte soit devenu l'egal de tous les souverains de l'Europe et du petit-fils de la grande Catherine en particulier. Je suis, comme toujours, fort indifferente a ce qui se passe dans le monde, mais les conversations de mon pere avec Michel Ivanovitch m'ont mise au courant de la politique et des honneurs rendus a Buonaparte, auquel Lissy-Gory seul me parait persister a refuser le titre de grand homme et d'Empereur des Francais. Aussi, grace aux opinions de mon pere, grace a son franc parler qui ne s'embarrasse de personne, grace aux violentes discussions qui en seraient l'inevitable consequence, prevoit-il qu'il aurait a Moscou des desagrements qui lui en rendraient le sejour difficile. Le bon resultat du traitement qu'il a entrepris se trouverait detruit, je le crains, par sa haine contre Buonaparte. Du reste, tout se decidera sous peu. Rien n'est change dans notre interieur, sauf que l'absence de mon frere s'y fait vivement sentir. Je vous ai deja ecrit qu'il etait devenu tout autre. Repris son malheur, il n'est pour ainsi dire revenu a la vie que maintenant; bon, tendre, affectueux, c'est un coeur d'or, et je ne lui connais point d'egal. Il a compris que sa vie ne pouvait etre finie, mais, d'un autre cote, sa sante s'est affaiblie au profit du moral, qui s'est releve. Il est maigri, nerveux. et je m'en inquiete! Aussi ai-je fort approuve son voyage, et j'espere qu'il se retablira. Vous me dites qu'il a fait sensation a Petersbourg, qu'il y est cite comme un des jeunes gens les plus distingues, les plus intelligents et les plus travailleurs. Je n'en ai jamais doute, et vous excuserez cet orgueil de soeur, justifie par le bien qu'il a su repandre autour de lui, tant parmi ses paysans que parmi la noblesse de notre district: ces eloges lui revenaient donc de droit. Je suis fort etonnee des inventions qui ont cours chez vous et qui parviennent de la a Moscou, sur son mariage, par exemple, avec la petite Rostow. Je ne crois pas qu'Andre se decide jamais a se marier; en tout cas, ce n'est pas la petite Rostow qu'il choisirait. Je sais, quoi qu'il n'en parle point, que le souvenir de sa femme est profondement enracine dans son coeur, et il ne voudra jamais remplacer sa chere defunte, ni donner une belle-mere a notre petit ange; la jeune fille en question n'est pas de celles qui pourraient lui plaire et lui convenir comme femme; a vous dire vrai, je ne le desire pas. Mais j'ai honte de mon bavardage; me voila a la fin de la seconde feuille. Adieu, chere amie; que Dieu vous ait en sa sainte et puissante garde! Mon aimable compagne MlleBourrienne vous embrasse.
" Marie."
XXVI
L a princesse Marie recut dans le courant de l'ete une lettre de son frere, datee de Suisse; Andre lui faisait part de la nouvelle imprevue et surprenante de son engagement avec la jeune comtesse Rostow. Cette lettre respirait l'amour le plus exalte et temoignait la confiance la plus affectueuse et la plus tendre envers Natacha. Il lui avouait n'avoir jamais aime comme il aimait a present, n'avoir jamais compris la vie jusque-la, et terminait en lui demandant pardon de lui avoir fait un mystere de ses intentions, lors de son sejour a Lissy-Gory, bien qu'il en eut parle a son pere; mais il avait craint, disait-il, de la voir user trop tot de son influence sur ce dernier, pour en obtenir son consentement, car dans ce cas l'irritation causee pas ses tentatives infructueuses serait inevitablement retombee de tout son poids sur elle seule.
" La chose a cette epoque, ecrivait-il, n'etait pas encore aussi murement decidee que maintenant, car mon pere m'avait fixe le terme d'un an; six mois se sont ecoules, et ma decision reste inebranlable. Si les medecins et leurs traitements ne me retenaient aux eaux, je serais revenu aupres de vous, mais mon retour est remis a trois mois. Tu connais les rapports qui existent entre mon pere et moi. Je ne lui demande rien, j'ai ete et serai toujours independant, mais agir contrairement a sa volonte, meriter par la sa colere lorsqu'il lui reste peut-etre si peu de temps a vivre, m'enleverait la moitie de mon bonheur. Je lui ecris de nouveau; choisis donc, je t'en supplie, l'instant favorable, remets-lui ma lettre, et informe-moi comment il l'aura acceptee, ce qu'il en pense, et s'il y a quelque espoir de lui voir avancer le terme de trois mois."
A pres bien des hesitations et bien des prieres au bon Dieu, la princesse Marie fit ce qu'il lui demandait.
" Ecris a ton frere, lui repondit son pere apres avoir pris connaissance de la lettre et sans se facher, qu'il patiente jusqu'a ma mort. ce ne sera pas long, et cela lui deliera les mains!"
L a princesse Marie essaya une timide objection; mais il l'interrompit en haussant la voix:
" Marie-toi, marie-toi, mon cher. belle parente, ma foi! Sont-ils des gens d'esprit? hein!. riches? hein!. Une jolie belle-mere a donner a Nicolouchka! Ecris-lui de l'epouser demain s'il en a tellement envie, et moi j'epouserai la Bourrienne!. ha, ha! Alors lui en aura une aussi. de belle-mere! Seulement, comme j'ai assez de femmes dans la maison, il me fera le plaisir d'aller vivre ailleurs, tu demenageras chez lui. a la grace de Dieu, par la gelee, par la gelee!."
I l ne fut plus jamais question de ce sujet apres cette violente sortie, mais le depit cause par la faiblesse de son fils se trahissait a tout moment dans les relations du pere avec sa fille; un nouveau theme d'inepuisables plaisanteries s'etait ajoute aux anciens: le theme de la belle-mere et de son penchant personnel pour la jeune Francaise.
" Pourquoi ne l'epouserais-je pas? disait-il souvent. Elle fera une charmante princesse!."
E t Marie s'apercut enfin avec stupeur que les attentions de son pere envers MlleBourrienne avaient pris un nouveau caractere, et qu'il trouvait du plaisir a passer de longues heures aupres d'elle. Elle rendit compte a son frere du triste resultat de sa demarche, en lui faisant toutefois esperer qu'elle reussirait a obtenir le consentement du vieux prince.
L e petit Nicolas, Andre et la religion etaient les seules joies, les seules consolations de la princesse Marie; mais, ayant, comme chacun ici-bas, besoin d'aspirations toutes personnelles, elle caressait dans le fin fond de son coeur un reve, une esperance mysterieuse qui la soutenait dans la vie et que les pelerins qu'elle recevait a l'insu de son pere avaient contribue a developper en elle. Plus elle vivait, plus elle etudiait la vie, et plus elle s'etonnait de l'aveuglement de ceux qui cherchent sur la terre la satisfaction de leurs desirs, de ceux qui souffrent, qui travaillent, qui luttent, qui se font mutuellement du mal a la poursuite de ce mirage insaisissable, imaginaire et plein de tentations coupables, qu'on appelle le bonheur! Ne voyait-elle pas son frere, qui avait aime sa femme, essayer de l'atteindre en aimant une autre femme, et son pere s'opposer avec colere a ce choix qui lui paraissait trop modeste?. Tous souffraient les uns par les autres, et ils perdaient leur ame immortelle pour obtenir des jouissances qui passent comme un eclair. Non seulement nous ne le savons que trop par nous-memes, mais Jesus-Christ, le Fils de Dieu descendu sur la terre, nous a demontre que la vie n'est qu'un passage, une epreuve, et cependant nous nous y acharnons apres le bonheur! Personne n'a donc compris cette verite, se disait la princesse Marie, personne, excepte ces pauvres creatures du bon Dieu qui, la besace sur le dos, viennent a moi par l'escalier derobe pour eviter mon pere, non par crainte des mauvais traitements, mais afin de ne pas l'induire en tentation! Abandonner famille et patrie, renoncer aux biens de ce monde, ne s'attacher a rien ni a personne, errer de lieu en lieu sous un nom d'emprunt, vetu de la bure du pelerin, ne point faire de mal, mais prier, prier toujours pour ceux qui persecutent comme pour ceux qui protegent: voila le vrai, voila la vie dans sa plus haute acception!
P armi les femmes vouees a cette existence errante, il y en avait une qui inspirait a la princesse Marie un interet tout particulier. C'etait une certaine Fedociouchka, petite, grelee, agee de cinquante ans environ, et qui depuis trente ans marchait toujours pieds nus et portait un cilice. Un soir que, a la faible lueur de la lampe des images, elle ecoutait le recit des peregrinations de sa protegee, la pensee que celle-ci avait seule trouve la veritable voie s'empara si violemment de la princesse Marie, qu'elle resolut au fond de son coeur de suivre son exemple. Longtemps apres le depart de Fedociouchka, elle resta plongee dans ses reflexions et decida, malgre l'etrangete de cette resolution, qu'elle devait, elle aussi, vivre de cette vie. Gonflant ce desir a son confesseur, le moine Hyacinthe, elle obtint son approbation, et, pretextant un cadeau a faire l'une de ces voyageuses, elle s'offrit a elle-meme le costume complet, la chemise de bure, les chaussures nattees, le caftan et le grand mouchoir de laine noire. Arretee devant la bienheureuse armoire qui contenait ces effets, elle se demandait souvent, avec hesitation, si le moment n'etait pas deja venu mettre son projet a execution.
Q ue de fois elle avait ete tentee de tout abandonner et de s'enfuir avec ces femmes, dont les recits naifs, repetes machinalement et a satiete, avaient le don d'exciter son enthousiasme, en lui laissant entrevoir un sens profond et mysterieux! Elle se voyait deja cheminant avec Fedociouchka sur une route poudreuse, le baton a la main, vetues toutes deux de grossiers haillons, portant un petit sac sur les epaules, et trainant leur vie errante, de pelerinage en pelerinage, detachees de tout, ne ressentant ni envie, ni amour humain, ni desirs!
" Je m'arreterai, pensait-elle, je prierai, et puis, sans me permettre de m'attacher a un endroit, d'y aimer. j'irai plus loin, j'irai ainsi jusqu'a ce que mes pieds se refusent a me porter; alors je me coucherai pour mourir n'importe ou, et je trouverai enfin ce refuge de paix ou il n'y a ni douleur ni regrets, ou regnent la joie et la beatitude eternelles!"
M ais, a la vue de son pere et de l'enfant, ses resolutions faiblissaient, et, versant en secret des larmes ameres, elle s'accusait d'etre une grande pecheresse et de les aimer tous deux plus que Dieu.
CHAPITRE II
I
L a Bible nous apprend que le bonheur de l'homme avant sa chute consistait dans l'absence de travail. Cette meme predisposition se retrouve dans l'homme dechu, mais il ne saurait etre inactif, non seulement a cause de l'anatheme qui pese sur lui et qui l'oblige a gagner son pain a la sueur de son front, mais encore par suite de l'essence meme de sa nature morale. Une voix secrete l'avertit qu'il devient coupable en s'abandonnant a la paresse, et cependant s'il pouvait, en restant oisif, etre utile et remplir son devoir, il jouirait certainement de l'une des conditions du bonheur primitif. C'est cependant ainsi que toute une classe de la societe, celle des militaires, vit dans une oisivete relative, qui leur est d'autant plus permise qu'elle leur est imposee, et qui a toujours ete pour eux le grand attrait du service.
D epuis l'annee 1807, Nicolas Rostow en savourait toutes les jouissances dans le meme regiment, et commandait l'escadron que Denissow lui avait passe.
I l etait devenu un bon garcon, avec les formes un peu rudes, que ses connaissances de Moscou auraient peut-etre trouvees "mauvais genre"; mais, estime et aime comme il l'etait de ses camarades, de ses inferieurs et de ses chefs, son sort le satisfaisait pleinement. Seules les frequentes lettres qu'il avait recues en dernier lieu de sa mere, des lettres pleines de doleances sur l'etat precaire des finances de la famille, ou elle l'engageait a revenir faire la joie de ses vieux parents, troublaient sa quietude habituelle.
I l pressentait avec terreur qu'on voulait l'arracher a ce milieu ou, a l'abri de tous les soucis de l'existence, il vivait si doucement et si tranquillement; il pressentait que, tot ou tard, il serait force de rentrer dans ce dedale d'affaires embrouillees, de comptes a reviser, de querelles, d'intrigues, de rapports avec le monde exterieur, auquel se joignaient encore l'amour de Sonia et la promesse qu'il lui avait faite. Tout cela l'effrayait; c'etait confus, enchevetre, difficile, et rendait ses reponses, qui commencaient par: "Ma chere maman," et se terminaient par les mots consacres: "Votre obeissant fils," froides et muettes sur ses intentions. En 1810, on lui apprit que Natacha etait fiancee a Bolkonsky, et que le mariage, n'ayant pas encore obtenu l'approbation du vieux prince, etait remis a un an. Cette nouvelle chagrina Rostow; il voyait avec peine Natacha quitter le nid paternel, car elle etait sa preferee, et il regrettait vivement, a son point de vue de hussard, de n'avoir pas ete la pour donner a entendre a Bolkonsky que cette alliance n'etait pas deja un si grand honneur, et que, si son amour etait sincere, il devait pouvoir se passer du consentement de son maniaque de pere. Demanderait-il un conge pour revoir Natacha? Il hesita, car c'etait l'epoque des manoeuvres, et la perspective peu rassurante des complications qui l'attendaient le decida a rester; mais, dans le courant du printemps, il recut une nouvelle lettre de sa mere, une lettre ecrite a l'insu de son mari, dans laquelle elle le suppliait de les rejoindre: leur etat de fortune exigeait qu'il s'en occupat, autrement tout serait vendu a l'encan, et on se trouverait sur la paille! Le comte, par bonte et par faiblesse, avait une confiance absolue en Mitenka, qui le trompait comme les autres, si bien que tout s'en allait a la derive: "Au nom du ciel, viens a notre secours sans plus tarder, si tu tiens a mettre un terme a notre malheureuse situation."
C ette lettre eut le resultat desire: Nicolas comprit, avec le bon sens des intelligences moyennes, qu'il n'y avait plus a balancer et qu'il fallait partir!
A pres sa sieste habituelle de l'apres-midi, il fit seller son vieux Mars, un etalon vicieux qu'il n'avait pas monte depuis quelque temps, l'enfourcha, et, le ramenant tout en sueur quelques heures plus tard, il annonca a Lavrouchka, devenu son serviteur, et a ses camarades rassembles chez lui, qu'il allait demander un conge pour revoir ses parents. S'eloigner avant de savoir s'il serait promu au grade de capitaine ou decore de Sainte-Anne pour les dernieres manoeuvres, cela lui semblait aussi etrange que de se dire qu'il partirait sans avoir vendu au comte Goloukhovsky la troika de chevaux rouans que le comte lui marchandait depuis des semaines et que lui, Rostow, avait parie vendre deux mille roubles. Ainsi donc il n'assisterait pas au bal donne par les hussards a Pani Pchasdetzka, pour faire la nique aux uhlans qui venaient de feter Pani Borjozovska. Quelle tristesse enfin de quitter ce milieu si tranquille pour se retrouver en plein desordre et en plein desarroi! Le conge lui fut accorde. Ses camarades de regiment et de brigade lui offrirent un diner, a quinze roubles par tete, avec musique et choeurs; Rostow et le major Bassow danserent le "trepak"; les officiers, plus gris les uns que les autres, le bernerent, l'embrasserent et le laisserent choir; les soldats du 3eme escadron en firent autant en criant hourra! puis ils le coucherent dans son traineau, et on lui fit escorte jusqu'au premier relais.
P endant la premiere moitie de son voyage, de Krementchoug a Kiew, Rostow fut tout entier a son escadron, mais plus il avancait, plus la troika de ses chevaux rouans et la figure du marechal des logis s'effacaient insensiblement de son esprit, pour ceder la place a une curiosite inquiete. Que trouverait-il a Otradnoe, qu'il entrevoyait de plus en plus nettement a mesure qu'il s'en rapprochait? On aurait dit que cette sensation toute morale etait soumise chez lui a la loi qui regit la chute des corps; parvenu au dernier relais, il donna trois roubles de pourboire au postillon, et, une fois arrive devant le perron, il sauta d'un bond hors de son traineau, avec une emotion indicible.
L orsque la premiere ivresse du retour se fut calmee, il ressentit ce malaise indefinissable que laisse apres elle la froide realite, toujours au-dessous de ce qu'on peut en attendre, et il se prit meme a regretter la hate fievreuse qu'il avait mise a son voyage, puisqu'il ne trouvait aupres des siens aucune nouvelle jouissance. Peu a peu, cependant, Nicolas se rehabitua a cet interieur de famille ou presque rien n'etait change. Pere et mere avaient vieilli; une vague inquietude, une certaine mesintelligence, inconnues jusque-la et causees par leurs embarras d'argent, se trahissaient dans leurs rapports entre eux. Sonia avait vingt ans; sa beaute etait en pleine fleur, elle ne pouvait plus embellir, et, telle qu'elle etait, elle charmait tous les regards. Depuis le retour de Nicolas, tout parlait en elle de bonheur et d'amour, et cet amour si fidele, si devoue, comblait de joie le hussard. Petia et Natacha le surprirent par le changement qui s'etait opere en eux; le petit garcon, qui venait d'avoir treize ans, etait joli de figure, grandi, intelligent, espiegle, et sa voix commencait a muer. La transformation de Natacha le frappa davantage, et, tout en la suivant des yeux, il lui disait en riant:
" Sais-tu bien que tu n'es plus toi?
- Suis-je donc enlaidie?
- Au contraire, et quelle dignite, madame la princesse! ajouta-t-il tout bas.
- Oui, oui," dit-elle joyeusement; et elle lui raconta aussitot tout son roman avec le prince Andre, depuis l'apparition du prince a Otradnoe. En lui montrant sa derniere lettre, elle lui dit:
" Es-tu content? Quant a moi, je suis si heureuse et me sens si calme!
- C'est parfait, reprit Nicolas, c'est un charmant homme; en es-tu au moins bien eprise?
- Que te dirai-je? Je l'ai ete de Boris, de mon professeur de chant, de Denissow, mais ceci ne ressemble en rien a tout Je reste. Je suis tranquille, je me sens sur la terre ferme. Je vois qu'on ne saurait etre meilleur que lui, et je suis contente. ce n'est plus la meme chose qu'autrefois!"
N icolas lui exprima son deplaisir sur le retard apporte au mariage, et Natacha lui repondit que c'etait indispensable, qu'elle-meme avait insiste pour que cela fut ainsi, desirant avant tout ne pas entrer dans la famille de son fiance contre la volonte de son pere. "Tu n'y comprends rien," ajouta-t-elle. Nicolas lui donna raison et se tut.
E n l'etudiant a son insu, il ne parvenait pas a decouvrir chez elle la moindre trace de la douleur d'une amoureuse fiancee qui pleure l'absence de son futur. D'humeur egale et gaie, son caractere etait le meme que par le passe, et il en arrivait a douter que son mariage fut aussi definitivement arrete qu'elle voulait bien le dire, d'autant plus qu'il ne les avait jamais vus ensemble, elle et le prince Andre, et il commencait a croire que quelque chose, sans qu'il put dire quoi, clochait dans ce projet d'union. Pourquoi ce retard, pourquoi n'avait-on point fait de fiancailles? Comme il en causait un jour a coeur ouvert avec sa mere, il fut tout surpris et presque satisfait de voir qu'au fond de son coeur elle partageait sa facon de penser, et que cet avenir ne lui inspirait pas de securite.
" Figure-toi, lui dit-elle en lui montrant la lettre du prince Andre, avec ce ton fache que presque toutes les meres prennent involontairement lorsqu'elles parlent du bonheur futur de leur fille, figure-toi qu'il ecrit qu'il ne peut revenir avant decembre. Qu'est-ce qui peut le retenir aussi longtemps? Il est malade, bien sur, car sa sante est loin d'etre bonne. N'en dis rien au moins a Natacha: tant mieux qu'elle soit gaie, ce sont derniers beaux jours de jeune fille, et, lorsqu'elle recoit de ses lettres, je vois bien ce qui se passe en elle! Du reste, qui sait? c'est un parfait galant homme, et, Dieu aidant, elle sera heureuse!." Ainsi se terminaient chaque fois les doleances de la comtesse.
II
A la suite de cette conversation, Nicolas resta triste et preoccupe pendant quelques jours. L'inevitable necessite qui s'imposait a lui, pour complaire a sa mere, d'entrer dans les ennuyeux details de l'administration des biens, le tourmentait au dela de toute expression; aussi resolut-il, le surlendemain de son arrivee, d'en finir sans plus tarder et d'avaler au plus tot cette amere pilule. Les sourcils fronces et la mine renfrognee, il se dirigea, sans repondre aux questions qu'on lui adressait, vers l'aile du chateau habitee par Mitenka et lui demanda a voir les "comptes de toute la fortune". Ce qu'etaient ces "comptes de toute la fortune", Nicolas lui-meme l'ignorait, et Mitenka, terrifie et stupefait, ne le savait pas davantage; aussi ses explications furent-elles des plus embrouillees. Le starosta, l'adjoint du maire du village et le starosta provincial, qui attendaient dans l'antichambre, entendirent tout a coup, avec effroi, mais non sans une certaine satisfaction, les eclats de voix du jeune comte, qui devenaient de plus en plus violents et qui etaient accompagnes d'une volee d'injures tombant dru comme grele:
" Brigand, creature ingrate, chien que tu es, je t'assommerai!" etc.
P uis, a la satisfaction et a l'effroi toujours croissants des auditeurs, ils virent Nicolas, la figure rouge de colere, les yeux injectes de sang, trainer Mitenka par le collet et le pousser au dehors a grands coups de pied et de genou, tout en lui criant a tue-tete:
" Va-t'en, miserable, va-t'en, debarrasse-moi de ta presence!
M itenka, lance en avant, degringola les six marches du perron pour aller tomber dans un massif (ce massif etait le refuge habituel et inviolable des gens d'Otradnoe, quand ils se trouvaient en faute; le regisseur lui-meme, quand il revenait gris de la ville, profitait parfois de cet asile protecteur, et bien d'autres comme lui en avaient eprouve la vertu).
L a femme et la belle-soeur de Mitenka, avec des figures bouleversees, entr'ouvrirent la porte de leur chambre, d'ou s'echappait la vapeur d'un samovar et ou se dressait un grand lit, sur lequel s'etalait une couverture piquee composee de chiffons d'etoffes de toutes couleurs. Rostow passa, haletant, devant elles, et s'achemina resolument vers la maison.
L a comtesse ne tarda pas a apprendre, par les femmes de chambre, ce qui venait de se passer, et en tira la conclusion rassurante que leurs affaires s'arrangeraient sans peine; mais, s'inquietant de l'impression que cette scene avait pu produire sur son fils, elle alla a plusieurs reprises coller l'oreille a porte de sa chambre, ou elle l'entrevit fumant silencieusement une pipe.
" Sais-tu, mon ami, dit en souriant le lendemain matin le vieux comte a son fils; tu t'es emporte a tort, Mitenka m'a tout conte.
- Je savais bien, pensa Nicolas, que je ne tirerais rien au clair, dans ce monde de fous.
- Tu lui en as voulu de ne pas avoir inscrit les sept cents roubles, mais ils le sont dans le total. tu n'as pas regarde la page suivante.
- Ecoutez, mon pere, c'est un voleur, un miserable, je le sais, et ce que j'ai fait est bien fait. mais, si vous le desirez, je ne lui en reparlerai plus.
- Non, mon ame, non, je t'en supplie, occupe-toi des affaires, je suis vieux, et." Le comte s'arreta embarrasse; il savait mieux que personne qu'il etait un mauvais administrateur, et responsable par consequent, devant ses enfants, des fautes qu'il commettait, mais incapable de les reparer.
" Je suis plus ignorant que vous dans tout cela; ainsi donc, mon pere, pardonnez-moi si ma conduite vous a fache. Que le diable emporte tous les paysans et l'argent et les totaux inscrits sur "les pages suivantes"! Je savais bien ce qu'autrefois signifiait "paroli a six levees"; mais, quant aux reports d'une page a une autre, je n'y comprends goutte!" Et il se jura a lui-meme de ne plus se meler de rien. Un jour cependant, sa mere lui demanda conseil; elle avait une lettre de change de deux mille roubles qu'elle avait pretes dans le temps a Anna Mikhailovna. Comment agirait-il en cette circonstance?
" C'est tout simple, lui dit Nicolas, puisque vous me permettez de vous donner mon avis. Je n'aime ni Anna Mikhailovna, ni Boris, mais ils ont ete traites par nous en amis, et ils sont pauvres. Voila donc ce qu'il nous reste a faire!" Et il dechira la lettre de change devant sa vieille mere, qui en sanglota de joie. A dater de ce jour, Nicolas, pour occuper ses loisirs, se passionna pour la chasse a courre, etablie chez eux sur un tres grand pied.
III
L es premieres gelees blanches emprisonnaient sous leurs minces couches la terre trempee par les pluies d'automne; l'herbe foulee, tassee, tranchait en touffes d'un vert vif sur les champs ravages par le betail, ou les chaumes brunis des grands bles d'ete se mariaient avec les teintes pales des bles du printemps, entrecoupes par les bandes rougeatres du sarrasin. Les forets, formant encore a la fin d'aout des ilots d'une epaisse verdure, entoures de champs moissonnes et de terres noires ensemencees, s'etaient dorees et rougies, et se detachaient, en nuances vives et brillantes, sur le fond vert tendre du jeune ble qui commencait a pousser. Le lievre changeait de pelage, les jeunes renards se dispersaient de cote et d'autre, et les louveteaux avaient depasse la taille d'un grand chien. C'etait le plus beau moment de la chasse. La meute du jeune et ardent Nemrod Rostow, quoiqu'elle fut bien entrainee, avait deja ete mise sur les dents, au point qu'il fut decide en grand conseil qu'on lui accorderait trois jours de repos et que, le 16 septembre, on partirait en chasse en commencant par Doubrava, ou l'on etait sur de trouver une portee entiere de louveteaux.
D ans la journee du 14 septembre, le froid devint vif et piquant, mais vers le soir l'air s'adoucit et il degela; aussi lorsque, le 18 de grand matin, Nicolas, en robe de chambre, jeta un coup d'oeil au dehors, il fut ravi du temps, un vrai temps de chasse; la voute grise du ciel semblait se dissoudre, se fondre et s'abaisser graduellement; aucun souffle n'agitait l'air, seules les gouttelettes a peine visibles du brouillard tombaient sans bruit sur les branches depouillees, y scintillaient un moment et glissaient plus bas, jusque sur les feuilles qui s'en detachaient une a une. La terre du jardin, noire comme du jais, reluisait toute mouillee et se confondait a quelques pas avec le linceul terne et humide de la brume. Nicolas sortit sur le perron ruisselant d'eau et couvert de boue: l'air lui apporta l'odeur des chiens, et cette senteur particuliere aux forets en automne, lorsque tout se fletrit et se fane. Milka, la chienne noire aux taches de feu, au large arriere-train, aux grands yeux a fleur de tete, apercevant son maitre, se leva, s'etira, se coucha comme un lievre, et, se relevant tout a coup, sauta sur lui d'un bond et lui passa la langue sur la figure, pendant qu'un levrier, la queue relevee, accourant du parterre a fond de train, venait se frotter contre ses jambes.
" Oh hoi!" fit en ce moment quelqu'un, avec cet inimitable cri d'encouragement du chasseur ou se melent les notes basses et aigues, et l'on vit surgir, de derriere l'angle de la maison, Danilo le veneur, le visage ride, et les cheveux gris coupes a la mode des Petits-Russiens. Il tenait a la main un long fouet; ses traits exprimaient la plus parfaite independance et ce profond dedain pour toutes choses, qu'on ne rencontre en general que chez les chasseurs. Il ota son bonnet tcherkesse devant son maitre, en conservant la meme expression dedaigneuse, qui du reste n'avait rien de blessant. Nicolas savait bien que ce grand gaillard, avec son exterieur hautain, etait son homme, son chasseur a lui.
" Eh! Danilo!" s'ecria-t-il, domine par la passion irresistible de la chasse, par cette journee faite a plaisir, par la vue de ses chiens et de son chasseur, et sans plus songer a ses resolutions precedentes, comme l'amoureux a genoux devant l'objet aime.
" Qu'ordonnez-vous, Excellence?" repondit une voix de basse, une vraie voix de diacre, enrouee a force d'exciter les chiens, et deux yeux noirs et brillants se fixerent sur le maitre, redevenu silencieux: "Y resistera-t-il?" semblait dire ce regard.
" Bonne journee, hein! pour chasser a courre, dit Nicolas en caressant les oreilles de Milka.
- Ouvarka est alle ecouter a la pointe du jour, reprit la voix de basse apres une pause; il dit qu'elle a passe dans le bois reserve d'Otradnoe, ils y ont hurle."
C ela voulait dire qu'une louve, dont il avait suivi les voies, y etait rentree avec ses louveteaux; ce bois, detache du reste du domaine, etait situe a deux verstes.
" Il faut y aller! qu'en dis-tu? Amene-moi Ouvarka!
- Comme il vous plaira.
- Attends un peu, ne leur donne pas a manger.
- Entendu!"
C inq minutes plus tard, Danilo et Ouvarka entraient dans le cabinet de Nicolas. Danilo etait de taille moyenne, et pourtant, chose etrange, il produisait dans une chambre le meme effet qu'aurait produit un cheval ou un ours au milieu des objets et des conditions de la vie domestique; il le sentait d'instinct, et, se serrant contre la porte, il s'efforcait de parler bas, de rester immobile, dans la crainte de briser quelque chose, et se hatait de vider son sac, pour retourner au grand air et echanger le plafond qui l'oppressait contre la voute du ciel.
A pres avoir termine son interrogatoire et s'etre bien fait repeter que la meute ne s'en trouverait que mieux (Danilo lui-meme se mourait d'envie de chasser), Nicolas donna l'ordre de seller les chevaux. Au moment ou le veneur quittait son cabinet, Natacha y entra vivement: elle n'etait ni coiffee ni habillee, mais enveloppee seulement du grand chale de la vieille bonne.
" Tu pars? Je le disais bien! Sonia assurait le contraire. Je m'en doutais, car il faut profiter d'une journee pareille!
- Oui, repondit a contre-coeur Nicolas, qui avait en vue une chasse serieuse et n'aurait voulu par suite emmener ni Petia ni Natacha. Nous quetons le loup, ca t'ennuiera.
- Au contraire, et tu le sais bien: c'est tres mal a toi, tu fais seller les chevaux, et tu ne nous dis rien!
- Les Russes ne connaissent pas d'obstacles. en avant! hurla Petia, qui avait suivi sa soeur.
- Mais tu sais bien aussi que maman ne te le permet pas!
- J'irai, j'irai quand meme, reprit Natacha d'un ton decide.
- Danilo, fais seller mon cheval, et dis a Mikailo d'amener ma laisse de levriers."
D anilo, deja mal a l'aise et gene de se trouver dans une maison, fut encore plus decontenance de recevoir des ordres de la demoiselle, et il essaya, en baissant les yeux, de se retirer comme s'il n'avait rien entendu, tout en prenant grand soin de ne pas coudoyer en passant sa jeune maitresse et de ne pas lui faire de mal par quelque brusque mouvement.
IV
L e vieux comte, dont la chasse avait toujours ete tenue sur un grand pied, ne s'en occupait plus depuis qu'il l'avait remise entre les mains de son fils; mais ce jour-la, 18 septembre, se sentant de bonne humeur, il se decida a y prendre part.
L 'equipage de chasse et les chasseurs se trouverent bientot reunis devant le perron. Nicolas, l'air soucieux et preoccupe, passa devant Petia et Natacha, sans faire attention a ce qu'ils lui disaient. Pouvait-on, en cet instant solennel, penser a des futilites? Il examina tout en detail, envoya en avant les chasseurs et la meute, enfourcha son alezan Donetz, et, sifflant a lui sa laisse de chiens, il franchit l'enclos, pour se diriger a travers champs vers le bois d'Otradnoe. Un domestique d'ecurie menait par la bride une jument bai brun, a criniere blanche, appelee Viflianka: c'etait la monture du vieux comte, qui devait se rendre en droschki au rendez-vous indique.
C inquante-quatre chiens courants, quarante levriers et plusieurs chiens en laisse, accompagnes de six veneurs et d'un grand nombre de valets de chiens, formaient un total de cent trente chiens et de vingt chasseurs a cheval. Chaque chien connaissait son maitre et repondait a son nom; chaque chasseur savait d'avance ce qu'il avait a faire et l'endroit ou il devait se poster.
D es que les cavaliers eurent depasse l'enceinte, ils deboucherent en silence sur la grande route et s'engagerent sur les prairies, dont leurs chevaux foulaient sans bruit le tapis moelleux et faisaient jaillir sous leurs sabots l'eau des flaques des sentiers de traverse. Le ciel brumeux s'abaissait toujours imperceptiblement; dans l'air calme et pur retentissaient parfois le sifflet d'un chasseur, le hennissement d'un cheval, le claquement d'un long fouet et le cri plaintif d'un chien flaneur qu'un valet rappelait a son devoir.
A une verste de distance, cinq autres chasseurs, a cheval, emergerent tout a coup du brouillard avec leurs chiens et se joignirent aux premiers: ils avaient a leur tete un beau vieillard, de belle prestance, portant une longue et epaisse moustache grise.
" Bonjour, petit oncle, lui dit Nicolas.
- Affaire sure!. en avant, marche! Je le savais bien, repondit le nouveau venu, petit proprietaire voisin des Rostow et quelque peu leur parent; je disais bien que tu n'y tiendrais pas, et tu as eu raison, morbleu! Affaire sure!. en avant, marche! dit-il en repetant son expression favorite. Empare-toi du bois sans retard, car mon Guirtchik m'a annonce que les Ilaguine sont en chasse du cote de Korniki, et alors il se pourrait bien faire qu'ils t'enlevassent toute la portee sous le nez. Affaire sure! en avant, marche!
- J'y vais tout droit; faut-il assembler les meutes?" lui demanda Nicolas.
L 'ordre en fut donne, et les deux cavaliers s'avancerent cote a cote. Natacha, enveloppee dans son chale, qui laissait a peine entrevoir ses yeux brillants et sa figure animee, les rejoignit bientot, suivie de Petia, de Mikailo, le chasseur, et d'un valet d'ecurie qui remplissait aupres d'elle les fonctions de garde du corps. Petia riait sans rime ni raison et agacait sa monture par de legers coups de cravache. Natacha, gracieuse et ferme en selle, moderait d'une main assuree l'ardeur de son arabe, a la robe noire et lustree.
L e "petit oncle" lanca de cote un regard mecontent sur la jeunesse, car la chasse au loup etait une entreprise serieuse, qui ne comportait aucune espieglerie.
" Bonjour, petit oncle! nous sommes des votres, s'ecria Petia.
- Bonjour, bonjour, n'ecrasez pas les chiens, repliqua severement le vieux.
- Nicolas, quel tresor de bete que Trounila! Il m'a reconnue, dit a son tour Natacha, qui faisait des signes a son chien favori.
- D'abord Trounila n'est pas une bete, mais un chien de chasse," repliqua Nicolas, en jetant a sa soeur un regard destine a lui faire comprendre sa superiorite et la distance qu'il y avait entre eux deux. Elle comprit.
" Nous ne vous generons pas, petit oncle, reprit-elle, nous ne generons personne, nous resterons a nos places, sans bouger!
- Et ce sera parfait, petite comtesse; seulement attention, n'allez pas tomber de cheval, car alors, affaire sure!. en avant, marche!. pas moyen de se rattraper!"
O n n'etait plus qu'a cent sagenes du petit bois; Rostow et le "petit oncle" ayant decide de quel cote on devait lancer la meute, le premier indiqua a Natacha sa place, ou, par parenthese, il etait a presumer qu'elle ne verrait rien passer, et poussa plus loin, au dela du ravin.
" Attention, petit neveu, c'est une louve mere! Ne va pas la laisser echapper!
- On verra! repondit Rostow. He, Karae!" dit-il en s'adressant a un vieux chien, a poil roux, que l'age avait rendu fort laid, mais qui etait connu pour se jeter a lui tout seul sur une louve.
L e vieux comte connaissait par experience l'ardeur que son fils apportait a la chasse; aussi se depechait-il d'arriver, et l'on avait a peine eu le temps de placer chacun a son poste, que le droschki, attele de deux chevaux noirs et roulant sans secousse a travers la plaine, deposa le comte Ilia Andreievitch a l'endroit qu'il s'etait assigne a l'avance. Son teint etait vermeil, son humeur joyeuse; ramenant sur lui son manteau fourre, et prenant son fusil et ses munitions des mains de son chasseur, il se hissa lourdement en selle sur sa bonne et vieille Viflianka, en donnant l'ordre au droschki de retourner au chateau. Sans etre un chasseur enrage, il observait cependant toutes les lois de la chasse, et, se placant sur la lisiere meme du bois, il rassembla les renes dans sa main gauche, se mit bien d'aplomb, et, ses preparatifs une fois acheves, regarda autour de lui en souriant. il etait pret!
I l avait a ses cotes son valet de chambre, Semione Tchekmar, bon cavalier, mais alourdi par l'age, qui tenait en laisse trois grands levriers gris a long poil (d'une race particuliere a la Russie et specialement destines a chasser le loup), intelligents mais vieux, qui se reposaient a ses pieds. A cent pas plus loin se tenait l'ecuyer du comte, Mitka, hardi cavalier et chasseur endiable. Le comte, fidele a ses habitudes, avala une "tcharka" d'excellente et veritable eau-de-vie de chasseur, et mangea un petit morceau de viande, qu'il arrosa encore d'une demi-bouteille de son bordeaux favori. Le vin et la course lui donnerent des couleurs, ses yeux s'animerent, et, emmaillote dans sa bonne et chaude fourrure, il ressemblait a un enfant que l'on mene promener.
T chekmar, maigre, les joues creuses, ayant aussi termine sa besogne, examina son maitre, avec lequel il ne faisait qu'une ame depuis trente ans, et, le voyant d'humeur si agreable, se prepara a entamer avec lui une conversation aussi agreable que son humeur. Un troisieme personnage a cheval, un vieillard a barbe blanche, en cafetan de femme, portant une coiffure tres elevee, s'approcha d'eux sans bruit et s'arreta un peu en arriere du comte, c'etait le bouffon Nastacia Ivanovna.
" Eh bien, Nastacia Ivanovna, lui dit tout bas le comte en clignant de l'oeil, prends garde; si tu as le malheur d'effrayer la bete, tu auras affaire a Danilo.
- J'ai, moi aussi, bec et ongles, repliqua Nastacia Ivanovna.
- Chut, chut!" fit le comte.
E t, se tournant vers Semione, il ajouta:
" As-tu vu Nathalie Ilinischna?. ou est-elle?
- Elle est avec son frere pres des halliers de Yarow, voila un plaisir pour elle, et c'est une demoiselle pourtant!
- N'est-ce pas etonnant de la voir a cheval, Semione, hein? Comme elle monte, on dirait un homme!
- Comment ne pas s'en etonner?. Peur de rien, et si ferme en selle!
- Et Nicolas, ou est-il?
- Au-dessus de Liadow. Pas de danger, il connait les bons endroits, et quel cavalier! Nous nous en emerveillons parfois avec Danilo, poursuivit Semione, qui aimait a faire la cour a son maitre.
- Oui, oui, comme il est bien en selle, hein?
- Il est a peindre! l'autre jour, par exemple, dans la plaine de Zavarzine, lorsqu'il forcait a fond de train le renard, sur un cheval de mille roubles! Quant au cavalier, il n'y a pas de prix pour lui! Un beau garcon comme celui-la, on chercherait longtemps sans en denicher un autre!
- Oui, oui, repeta le comte, oui, oui!."
E t, relevant les pans de sa fourrure, il fouilla dans sa poche pour en retirer sa tabatiere.
" Et l'autre jour, reprit Semione, en voyant tout le plaisir qu'il faisait a son maitre, a la sortie de l'eglise, lorsque Mikhael Sidorovitch l'a rencontre en grande tenue."
M ais Semione s'arreta court, le bruit de la meute en chasse et le jappement de deux ou trois chiens avaient frappe ses oreilles, a travers le calme de l'atmosphere. Il baissa la tete, ecouta et fit signe au comte de ne pas parler:
" Ils sont sur la piste, murmura-t-il, ils vont sur Liadow."
L e comte, souriant encore des derniers mots de Semione, regardait au loin devant lui et tenait sa tabatiere entr'ouverte sans songer a priser. Le cor de Danilo resonna et annonca que la bete etait en vue: les meutes rallierent les trois limiers, et tous ensemble donnerent de la voix de cette facon qui est particuliere a la chasse au loup. Les valets de chiens ne les excitaient plus qu'en criant: "Velaut!" Au-dessus de tout ce bruit de voix, a timbres differents, on entendait celle de Danilo passant de la basse la plus profonde aux notes les plus aigues, et emplissant, a elle toute seule, de ses bruyants eclats la foret et les champs d'alentour.
Q uelques secondes d'attention suffirent au comte et a son ecuyer pour comprendre que la meute s'etait divisee: une moitie, celle qui jappait avec fureur, s'eloigna graduellement, tandis que l'autre, poussee par Danilo, passa sous bois a quelques pas d'eux, et les aboiements des deux meutes, en se confondant ensemble, leur indiquerent bientot que la chasse avait pris une autre direction. Semione poussa un soupir et degagea un des chiens pris dans la laisse; le comte soupira de son cote, et, faisant seulement alors attention a sa tabatiere, il l'ouvrit et y prit une pincee de tabac. "Derriere!" s'ecria Semione a un de ses chiens qui s'etait avance au dela de la lisiere. Le comte tressaillit et laissa tomber sa tabatiere. Nastacia Ivanovna descendit de cheval et la ramassa.
T out a coup, comme il arrive souvent, la chasse se rapprocha, et l'on aurait dit que toutes ces gueules qui glapissaient et aboyaient a l'envi etaient la, devant eux!
L e comte se retourna vers la droite et apercut Mitka, les yeux sortant de leurs orbites, qui, lui faisant signe de son bonnet, lui montrait quelque chose du cote oppose.
" A vous!" lui cria-t-il d'une voix dont l'eclat prouvait qu'elle demandait depuis longtemps a faire explosion.
E t il se dirigea vers lui au galop, en lachant ses chiens.
L e comte et Semione se precipiterent hors du bois et virent a leur gauche le loup qui venait a eux, en se balancant sur ses hanches et en bondissant sans se presser. Les chiens excites donnerent, et, s'arrachant a leurs laisses, s'elancerent a sa poursuite.
L e loup s'arreta, tourna gauchement de leur cote sa grosse et large tete, comme aurait fait quelqu'un qui souffrirait d'une angine, et, relevant la queue, reprit tranquillement sa course, pour disparaitre bientot en deux bonds dans le fourre. Au meme moment, de la lisiere opposee du bois sortit un chien, puis un second; puis la meute entiere, affolee, eperdue, traversa la clairiere, pour s'elancer a son tour a la suite du loup, et entre les branches ecartees des noisetiers apparut, couvert d'ecume, le cheval alezan de Danilo. Penche en avant, ramasse sur lui-meme, son cavalier, tete nue, ses cheveux gris au vent, la figure rouge et ruisselante de sueur, s'egosillait a crier de toutes ses forces: "Velaut! velaut!" A la vue du comte, ses yeux s'allumerent de colere: "Sacre nom! hurla-t-il en le menacant de son fouet. Au diable les chasseurs!. Avoir laisse echapper la bete!" Jugeant que son maitre, encore tout ahuri, etait indigne d'une plus longue conversation, il appliqua avec fureur le coup de fouet qu'il lui destinait sur les flancs haletants et mouilles de son innocente monture, et s'elanca dans la foret sur les traces de la meute! Le comte, interdit de cette verte algarade, essaya de sourire en se tournant vers Semione, qu'il esperait attendrir, mais Semione n'etait plus la: contournant les broussailles, il essayait de rejeter la bete hors du bois; les levriers le poursuivaient de droite et de gauche; mais, se glissant dans le fourre, le loup ne tarda pas a se derober aux regards des chasseurs.
V
D ans l'attente du loup, Nicolas n'avait pas quitte son poste, et en entendant la meute se rapprocher et s'eloigner tour a tour, les chiens aboyer de differentes facons suivant leurs impressions du moment, les cris et les voix montes a un diapason extraordinaire, il pressentait ce qui se passait. Il savait que dans la reserve se trouvaient deux vieux loups et leurs louveteaux. Il savait que la meute s'etait divisee, apres etre tombee sur leurs pistes; il comprit d'instinct que quelque mauvaise chance etait venue se mettre en travers. Il faisait mille et une suppositions, et se demandait de quel cote il verrait paraitre l'animal et comment il l'attaquerait; mais rien ne venait. Passant de l'esperance au desespoir, il allait meme jusqu'a implorer la Providence; il priait, comme ceux qui prient sous l'influence d'une emotion violente, tout en s'avouant a eux-memes la futilite de l'objet de leur priere:
" Pourquoi ne pas me l'accorder? murmurait-il. Tu es grand, je le sais, et c'est peut-etre un peche de te le demander; mais je t'en supplie, o mon Dieu, fais en sorte qu'un des vieux loups vienne sur moi, afin que Karae puisse, aux yeux du "petit oncle", qui voit tout de sa place, sauter a la gorge de la bete et la terrasser d'un bond!" Son regard inquiet, scrutateur, fouilla, etudia mille fois pendant cette demi-heure les moindres replis du terrain qui s'etendait devant lui, la lisiere du bois ou deux chenes decharnes projetaient leurs branches au-dessus d'un massif de jeunes trembles, et le ravin aux bords creuses par l'eau, et le bonnet de l'oncle depassant a sa droite la cime des halliers.
" Non, je n'aurai pas ce bonheur, c'est toujours ainsi, se disait-il; a la guerre, au jeu, partout le malheur me poursuivit, a la journee d'Austerlitz comme a la soiree chez Dologhow!"
L 'oreille tendue, l'oeil aux aguets, il epiait de tous cotes et s'efforcait de surprendre les plus legeres inflexions dans les aboiements de la meute. Ramenant de nouveau son regard sur sa droite, il vit tout a coup quelque chose bondir a travers le champ desert et se diriger vers lui. "Serait-ce possible?" se dit-il, en respirant a peine, sous le coup de l'emotion qu'il eprouvait en voyant son desir se realiser; et cependant cette bonne fortune inesperee, si impatiemment attendue, arrivait droit a lui sans bruit, sans eclat, sans aucun signe avant-coureur! Il n'en croyait pas ses yeux, mais bientot il ne put plus en douter. C'etait bien le loup, un vieux loup au dos grisatre, au ventre roux, qui courait tout a son aise, comme s'il etait sur de ne pas etre traque, et qui franchissait lourdement un fosse. Rostow, n'osant meme respirer, regarda ses chiens: les uns etaient couches, les autres debout, aucun n'avait apercu la bete, pas meme le vieux Karae, qui, la tete renversee, le museau entr'ouvert, montrait ses dents jaunies et les faisait claquer, en cherchant ses puces sur une de ses cuisses: "Velaut! velaut!" murmura Rostow a mi-voix. Les chiens dresserent les oreilles, et Karae, cessant de se gratter, se leva comme s'il etait mu par un ressort, et secoua vivement sa queue, d'ou se detacherent quelques touffes de poil.
" Faut-il lacher les laisses? se demanda Nicolas. Le loup, s'ecartant de la foret, s'avancait en droite ligne sur lui, sans se douter de rien. Tout a coup il tressaillit: il venait probablement de decouvrir les yeux d'un homme, chose inconnue pour lui jusqu'a cette heure; il s'arreta indecis et eut l'air de reflechir: rebrousserait-il, ou continuerait-il son chemin? "En avant!" sembla-t-il se dire, et, prenant une allure degagee, mais moderee et resolue, il s'eloigna par bonds espaces et sans plus se retourner.
" Harloup, harloup!" s'ecria Nicolas, et son intelligente monture partit comme une fleche, en franchissant les ornieres pour arriver au plus tot a la plaine, a la suite du loup. Les levriers, plus prompts que l'eclair, la distancerent aussitot. Nicolas ne se rendait compte de rien, ni du cri qu'il venait de lancer, ni du galop furieux qui l'emportait, ni du terrain qu'il traversait; il ne voyait que le loup, qui, accelerant sa course sans changer de direction, se rapprochait du ravin. Milka, la grande chienne tachetee, au large arriere-train, fut la premiere a gagner de l'avance: plus pres, toujours plus pres, elle allait l'atteindre, lorsqu'il lui lanca un regard de cote, et Milka, au lieu de se jeter sur lui comme d'habitude, releva la queue et tomba en arret.
" Harloup!" criait Nicolas. Liubime, un grand chien au poil roux, qui suivait immediatement Milka, s'elanca sur la bete, la saisit a la cuisse, mais recula aussitot avec terreur. Le loup s'affaissa un moment, grinca des dents, se releva et reprit son galop, poursuivi, a une archine de distance, par les chiens qui n'osaient l'attaquer.
" Il nous echappera, c'est sur!" se disait Nicolas, en les excitant d'une voix enrouee, et, cherchant des yeux son vieux chien, son seul espoir, il l'appela d'un vigoureux: "Karae, harloup!"
K arae, le corps aussi tendu que le lui permettaient ses forces affaiblies par l'age, courait tout a cote de la terrible bete, avec l'intention evidente de la depasser et de l'attaquer de front, mais il etait facile de prevoir, aux elans rapides et legers du fauve, et aux bonds plus lourds du vieux chien, que ce calcul serait dejoue. Nicolas voyait avec effroi diminuer peu a peu la distance qui les separait encore du fourre destine a devenir le salut du loup. Mais l'espoir lui revint bientot, car au meme moment parurent en avant du loup et se dirigeant sur lui un chasseur et plusieurs chiens; l'un d'eux, d'un brun fonce, qui etait inconnu a Nicolas et faisait partie sans doute d'une meute etrangere, fondit impetueusement sur la bete et la renversa a demi. Celle-ci, retrouvant son equilibre, se jeta a son tour sur le chien avec une agilite surprenante, l'empoigna avec les dents, et le malheureux assaillant, le flanc dechire, ensanglante, donna de la tete contre terre en hurlant de douleur.
" Karae! Oh! mon Dieu!" dit Nicolas avec desespoir.
L e loup, flairant un nouveau danger a la vue du vieux Karae, qui, grace a cet arret force, allait lui barrer le chemin, serra la queue entre les jambes et repartit a fond de train; mais, o prodige incroyable! Nicolas vit tout a coup Karae sauter sur le loup, le saisir a la gorge et rouler avec lui dans la fondriere qui etait a leurs pieds.
L a meute s'y precipita. Le spectacle du loup se debattant au milieu de ce fouillis de tetes qui laissaient entrevoir par instants, ou son pelage fauve, ou sa jambe de derriere arc-boutee, ou son museau haletant et ses oreilles couchees de terreur, - car Karae le tenait encore a la gorge, - fut pour Rostow un des plus heureux moments de sa vie. Empoignant le pommeau de sa selle, il se disposait a descendre de cheval et a achever le loup, lorsque le carnassier, elevant sa large tete au-dessus des chiens, et se debarrassant de son agresseur, se dressa sur ses pieds de devant: ramenant sa queue et montrant les dents, il fit un bond et distanca les chiens. Karae, le poil herisse, contusionne ou blesse, se hissa peniblement hors du trou ou il avait roule avec la bete.
" Mon Dieu, quel malheur!" s'ecria Nicolas desespere.
H eureusement le chasseur du "petit oncle", suivi de tous ses chiens, s'elanca au triple galop du cote du fuyard et l'arreta au passage. La il fut de nouveau entoure par Nicolas, son ecuyer, le "petit oncle" et son chasseur; tous tournaient autour de lui en criant a tue-tete: "Harloup!", et ils s'appretaient, chaque fois qu'il s'affaissait, a sauter a terre, et lancaient de nouveau leurs chevaux en avant lorsque, se relevant il faisait quelques pas pour se rapprocher du taillis, sa seule et derniere chance de salut.
D anilo, qui, au commencement de la traque, s'etait elance hors de la lisiere du bois, avait assiste a la lutte et regardait la victoire comme assuree; mais, a la vue du loup qui continuait a fuir, il courut en ligne droite vers la foret pour lui couper la voie. Grace a cette manoeuvre, il arriva sur lui au moment ou les chiens du "petit oncle" le forcaient pour la seconde fois.
D anilo galopait sans rien dire, tenant de la main gauche son couteau hors de la gaine, et battant de son long fouet, comme avec un fleau, les flancs tendus de son bai brun couvert d'ecume. Il avait a peine depasse Nicolas, que celui-ci entendit comme le bruit de la chute d'un corps: c'etait Danilo qui venait de s'abattre sur l'arriere-train du loup et le tenait par les oreilles. Tous, chasseurs, chiens, jusqu'au loup lui-meme, se disaient que cette fois c'etait bien fini! Le loup tenta cependant un dernier effort pour se degager, mais les chiens se ruerent sur lui; Danilo se releva, et se laissa de nouveau tomber de tout son poids sur la bete sans lui lacher les oreilles. Nicolas allait frapper le loup qui ralait.
" C'est inutile, lui dit Danilo, nous lui enfoncerons le baton dans la gueule," et, appuyant son pied sur la gorge de l'animal, il passa un pieu, gros et court, entre ses machoires serrees; on lui lia les pattes et Danilo le chargea sur ses larges epaules. Fatigues mais heureux, tous l'aiderent a attacher le loup sur le dos de son cheval qui fremissait d'inquietude, et, au bruit des hurlements de la meute, on l'emporta au rendez-vous de chasse; chacun vint examiner le loup, dont la large tete carree pendait entrainee par le poids du pieu fiche dans sa gueule, et dont les grands yeux vitreux regardaient encore cette foule de chiens et de chasseurs. Au moindre attouchement, ses jambes tremblaient, et ses yeux continuaient a regarder avec une etrange fixite ceux qui l'entouraient. Le comte Elie Andreievitch fit comme les autres:
" Oh, le vieux loup! C'est un vieux, n'est-ce pas? demanda-t-il a Danilo.
- Certainement. un vieux! repondit Danilo en se decouvrant avec respect.
- Dis donc, sais-tu que tantot tu t'es joliment emporte?" Danilo ne repondit rien, et un sourire humble et confus d'enfant gate passa sur ses levres.
VI
L e vieux comte retourna chez lui; Petia et Natacha lui promirent de le suivre de pres. La matinee etant encore peu avancee, on en profita pour aller plus loin. On lacha deux chiens dans un epais taillis au fond d'un ravin, et Nicolas de sa place eut l'oeil sur tous les chasseurs.
E n face de lui, son homme, enfonce dans un fosse, se derobait derriere un buisson de noisetiers. A peine lances, les chiens donnerent de la voix a intervalles rapproches, et peu d'instants apres, la trompe annonca la vue; la meute se precipita dans la direction des prairies, et Nicolas, attendant que le renard parut dans la plaine, vit les piqueurs aux bonnets rouges se lancer au galop en avant.
S on ecuyer venait de decoupler ses chiens, lorsqu'il apercut au meme moment un renard roux, bas sur jambes, d'une physionomie particuliere, qui fuyait a travers champs: la meute ne tarda pas a l'entourer. Balayant la terre de sa queue, le renard se mit a courir en decrivant des ronds qui se retrecissaient de plus en plus, lorsqu'un chien blanc, puis un chien noir se jeterent sur lui; tout se confondit dans la melee, et les tetes des chiens, tournees vers leur proie, formerent a leur tour un cercle confus dont les ondulations etaient a peine sensibles. Deux chasseurs, l'un avec un bonnet rouge, l'autre avec un caftan vert, s'en approcherent.
" Que veut dire cela? D'ou est venu ce chasseur inconnu? ce n'est pas celui du petit oncle?" pensait Nicolas.
L es chasseurs donnerent au renard le coup de grace, et il lui sembla de loin qu'ils restaient groupes, a deux pas de leurs chevaux, sans songer a le lier; quelques chiens s'etaient couches pendant que les hommes gesticulaient avec chaleur, en se montrant la bete; le cor fit entendre le signal convenu pour indiquer qu'il y avait querelle.
" C'est un des chasseurs d'Ilaguine, qui se querelle avec notre Ivan," dit l'ecuyer de Nicolas. Ce dernier l'envoya a la recherche de sa soeur et de Petia, et se dirigea au pas vers l'endroit ou les valets de chiens reunissaient la meute; il descendit de cheval et attendit le resultat de l'altercation. Le chasseur qui avait ete pris a partie par l'autre s'avanca vers son jeune maitre, le renard attache a la selle de son cheval. otant de loin son bonnet rouge, il essayait visiblement de rester respectueux, tout en etouffant de colere; il avait l'oeil poche, mais il semblait ne pas s'en douter.
" Que s'est-il passe entre vous? demanda Nicolas.
- Est-ce qu'on va les laisser chasser avec nos chiens?. et c'est encore ma chienne souris qui l'a pris!. Il n'entendait pas raison et empoignait deja le renard. alors je les ai roules tous deux! Voici la bete proprement ficelee!. Et de cela, en veux-tu?" ajouta-t-il d'un air farouche, en tirant son couteau; il s'imaginait sans doute avoir encore affaire a son adversaire.
N icolas, se tournant vers Natacha et Petia, qui venaient de le rejoindre, les pria de l'attendre pendant qu'il irait tirer l'affaire au clair.
L e chasseur triomphant racontait a ses camarades, pleins d'une curiosite sympathique, tous les details de son exploit.
I laguine, qui etait en froid et meme en proces avec les Rostow, chassait precisement ce jour-la sur les terres reservees par un long usage a ces derniers, et, comme par un fait expres, il s'etait dirige vers le bois du rendez-vous, en permettant meme a son chasseur de suivre les voies de la bete que les Rostow avaient levee.
T oujours extreme dans ses jugements et dans ses sentiments, Nicolas, qui ne l'avait jamais vu, mais qui tenait pour certains les actes de violence et d'arbitraire attribues a Ilaguine le detestait cordialement, le regardant comme son plus mortel ennemi, il se dirigeait vers lui, serrant avec colere son fouet dans sa main, pret a en venir sans reflexion aux dernieres extremites.
A peine avait-il tourne le bois, qu'il vit venir a sa rencontre un gros cavalier coiffe d'un bonnet garni de castor, monte sur un beau cheval noir et suivi de deux ecuyers: c'etait Ilaguine en personne.
A u lieu de l'ennemi qu'il s'attendait a affronter, Nicolas trouva un voisin fort aimable, fort bien eleve et tres desireux de faire sa connaissance, soulevant a demi son bonnet, Ilaguine lui exprima tous ses regrets de la querelle survenue entre leurs hommes, lui jura que son chasseur serait severement puni pour avoir chasse avec une meute qui ne lui appartenait pas, et finit par lui proposer de chasser sur ses propres terres.
N atacha, fort inquiete, et daignant que cet entretien ne prit une mauvaise tournure avait suivi son frere de loin, elle se rapprocha en voyant les saints qu'on echangeait de part et d'autre, Ilaguine, se decouvrant tout a fait devant elle, se recria sur sa grace, et assura qu'elle etait la vivante image de Diane, tant par son amour de la chasse, que par sa beaute.
P our se faire pardonner l'infraction commise par son piqueur, il supplia instamment Rostow de venir lancer le lievre chez lui, dans un endroit situe a une verste de la, qui, disait-il, fourmillait de lievres. Nicolas y consentit volontiers, et l'equipage de chasse, ainsi augmente de moitie, se mit en route.
I l fallut couper a travers champs; les maitres se reunirent, et chacun d'eux, etudiant a la derobee les chiens de ses compagnons, tremblait rien qu'a l'idee d'en decouvrir parmi eux de superieurs aux siens, comme forme et comme flair.
R ostow fut surtout frappe de la beaute d'une chienne de race pure, au corps allonge, aux muscles d'acier, au museau fin et pointu, aux yeux noirs a fleur de tete, tachetee de roux, et appartenant a Ilaguine. Il avait entendu vanter la vitesse des chiens de sa meute, et devinait dans cette belle petite chienne une rivale a sa Milka. Au milieu d'une conversation insignifiante sur les recoltes, il dit a Ilaguine, en se tournant vers lui:
" Il me semble que vous avez la une bonne chienne?. Pleine de feu?
- Celle-la? Oui, elle est bonne, elle chasse bien," repondit Ilaguine du ton le plus indifferent. Et cependant, pour Erza, il avait cede a son voisin trois familles de "dvorovy".
" Ainsi donc, comte, dit-il en reprenant le premier sujet de leur conversation, chez vous aussi le rendement a ete assez maigre cette annee?." Puis, croyant de son devoir de lui rendre sa politesse en examinant a son tour la meute de Rostow, il apercut Milka:
" Mais c'est vous, comte, qui possedez une chienne superbe, celle qui a des taches noires!
- Oui, elle n'est pas mal, elle a du train. Tu verrais bien, se dit Nicolas a part lui, tu verrais bien quelle chienne est Milka, si nous tombons sur un vieux lievre!". Et, se tournant vers son ecuyer, il annonca qu'il donnerait un rouble de gratification a celui qui decouvrirait un lievre au gite.
" Je ne puis comprendre, reprit Ilaguine, la jalousie des chasseurs entre eux a propos de leurs meutes et du gibier? Quant a moi, je jouis de tout, de la promenade, d'une agreable societe, comme aujourd'hui par exemple, - et il souleva de nouveau son bonnet a l'intention de Natacha, - mais compter avec envie les peaux ou les pieces tuees, ce n'est pas mon faible, vous l'avouerai-je, et je vous dirai meme que cela me touche fort peu.
- C'est parfaitement juste!
- Qu'est-ce que cela peut me faire si mon chien n'a pas de chance. je n'en suis pas moins la chasse avec interet. Et puis."
L e cri prolonge de l'un des valets de chiens l'interrompit; debout sur une legere eminence, le fouet leve, le valet repeta son cri avec une nouvelle force: c'etait le signal convenu pour dire qu'il avait devant lui le lievre couche a quelques pas.
" Ah! je crois qu'il l'a leve, dit Ilaguine avec une feinte indifference. Eh bien, allons, donnons-lui la chasse!
- Allons-y, allons-y ensemble," repondit Nicolas en jetant un regard de defiance sur Erza et sur Rougai, les deux rivaux de sa Milka, qui ne s'etait jamais mesuree avec eux: "Et si elle allait se couvrir de honte? pensait-il en avancant.
- Est-ce un vieux? demanda Ilaguine, en sifflant a lui Erza, non sans emotion, et vous, Mikhail Niknorovitch? ajouta-t-il en s'adressant au "petit oncle", qui avait l'air fort maussade.
- Je n'irai pas me fourrer la dedans! Vos chiens., affaire sure, . en avant, marche!. ont ete payes un village par tete et valent des milliers de roubles!. Je regarderai, pendant que les votres se le disputeront.
- Rougai! Rougaiouchka!" ajouta-t-il en mettant dans cet appel toute la tendresse et tout l'espoir que lui inspirait son favori.
N atacha devinait et partageait l'agitation de son frere et celle que les deux vieux s'efforcaient en vain de dissimuler.
L a meute et le reste de la societe avancaient sans se presser; le chasseur poste sur l'eminence n'avait pas bouge, attendant ses maitres.
" Ou est sa tete?" lui demanda Nicolas; mais le lievre, pressentant la gelee du lendemain, ne donna pas au chasseur le temps de repondre: il fit un bond et deboula; les chiens decouples et les levriers descendirent en hurlant le versant de la colline, et les piqueurs a cheval partirent a fond de train, les uns pour les aider a se rabattre, les autres pour les pousser dans la direction voulue. Ilaguine, Natacha et le petit "oncle" galopaient, sans meme savoir ou ils allaient, tantot a la suite des chiens, tantot a la suite du gibier, mourant de peur de manquer la chasse. Le lievre etait vieux et agile: couchant d'abord ses oreilles pour ecouter ces cris et ce pietinement de chevaux et de chiens qui l'avaient subitement entoure de partout, il fit ensuite une dizaine de sauts, laissa approcher les chiens, puis, comprenant enfin le danger, et choisissant sa voie, il dressa une oreille puis l'autre, detala a toute vitesse et se blottit dans les chaumes. A quelques pas de lui s'etendait une prairie marecageuse. Les deux chiens du chasseur qui l'avait leve avaient ete les premiers a prendre sa piste, mais ils en etaient encore assez loin, lorsque Erza, la chienne rousse d'Ilaguine, les depassa; arrivee a quelques pas du lievre, elle sauta a son tour pour essayer de l'attraper par la queue, mais, manquant son elan, elle tomba et roula sur elle-meme, pendant que le lievre accelerait sa course, et que Milka filait sur lui comme un trait et gagnait de l'avance.
" Miloucha, ma petite Miloucha!" et la voix triomphante de Nicolas retentit dans l'air; Milka semblait etre au moment de le saisir, mais sa vitesse lui fit depasser le but, le lievre s'etant arrete court! Erza la belle chienne, renouvela aussitot son attaque; elle fit un saut en avant; et l'on aurait dit que, suspendue en l'air, elle mesurait de l'oeil, avec prudence cette fois, la distance a franchir, afin de retomber juste sur le dos de sa proie:
" Erza, ma bonne petite Erza!" s'ecria Ilaguine en adressant a sa chienne une touchante invocation qu'Erza ne daigna pas ecouter, car, a l'instant ou elle allait happer le lievre, il repartit de plus belle et se mit a courir sur la lisiere meme du champ et de la prairie. Erza et Milka, galopant de front comme deux timoniers, s'en rapprocherent encore, mais le terrain marecageux arretait leur course.
" Rougai, Rougaiouchka!. affaire sure. marche!." s'ecria une troisieme voix, et Rougai, le chien bossu du "petit oncle", s'etirant et courbant son dos comme un ressort, atteignit les deux autres, les depassa, et, faisant un effort surnaturel, tomba sur le lievre, qu'il lanca d'un coup de gueule sur la prairie, le rattrapa par un nouveau bond, le renversa et se roula avec lui sur la terre fangeuse qui s'attachait a son corps par larges plaques. Les chiens et les chasseurs formerent cercle autour d'eux. Seul "le petit oncle", tout jubilant, descendit de cheval, s'approcha du lievre, et secoua en l'air sa patte droite pour en faire ecouler le sang; l'emotion qu'il eprouvait donnait a ses yeux, qui allaient en tous sens, une expression effaree, ses mouvements etaient saccades, ses paroles entrecoupees et sans suite: "Affaire sure. marche!. Voila un chien! Il les vaut tous, et les plus chers et les moins chers aussi. Affaire sure. marche!" disait-il en suffoquant, et l'on aurait dit, aux regards furibonds qu'il lancait autour de lui, qu'il se croyait entoure d'ennemis, et que, offense et malmene par tous, il venait maintenant de se rehabiliter d'une facon eclatante: "Voila les chiens de mille roubles! Rougai, voici pour toi, mon vieux, tu l'as merite! ajouta-t-il en lui jetant la patte crottee qu'il venait de couper.
- Elle s'est ereintee, elle lui a trois fois donne la chasse toute seule, criait Nicolas, sans s'adresser a personne et sans rien entendre de ce qui se disait autour de lui.
- Le prendre en travers, la belle affaire! dit l'ecuyer d'Ilaguine.
- Du moment qu'Erza l'avait force, tout chien, fut-ce meme un chien de basse-cour, pouvait l'attraper," ajouta a son tour Ilaguine, la figure empourpree et hors d'haleine, par suite de sa course folle.
N atacha, egalement excitee, poussait de son cote des cris de triomphe si aigus, et si sauvages, que peut-etre ailleurs en aurait-elle eu honte, mais ils ne faisaient qu'exprimer ses impressions et celles des autres chasseurs. Le "petit oncle" lia son lievre, le jeta adroitement sur la croupe de son cheval, et, sans se departir de son air rogue et maussade, s'eloigna sans proferer une parole. Nicolas et Ilaguine avaient ete trop froisses dans leur amour-propre de chasseurs pour reprendre tout de suite leur air affecte d'indifference, et ils suivirent longtemps des yeux Rougai, le vieux chien bossu qui, l'echine crottee, marchait derriere le "petit oncle", avec le calme d'un triomphateur: "Vous voyez, je suis comme tout le monde, semblait-il leur dire, mais a la chasse c'est autre chose, attention!"
L orsque, apres cet incident le "petit oncle" s'approcha de Nicolas et s'adressa a lui, Nicolas se sentit honore de cette marque de condescendance, malgre tout ce qui venait de se passer.
VII
Q uand Ilaguine prit, vers le soir, conge de Nicolas, celui-ci se rendit compte seulement alors de l'enorme distance qui les separait d'Otradnoe; aussi accepta-t-il avec empressement l'invitation du "petit oncle" de laisser son equipage de chasse passer la nuit chez lui, a Mikariovka:
" Et si vous veniez vous-meme chez moi? qu'en pensez-vous?. Affaire sure, marche!. Le temps est humide, vous vous reposeriez, et on ramenerait la jeune comtesse plus tard." Sa proposition fut acceptee avec joie, et l'un des gardes fut depeche a Otradnoe pour y chercher un droschki, pendant que la societe, conduite par le "petit oncle", entrait dans ses domaines et etait recue, a l'entree principale de sa maison, par les quatre ou cinq serviteurs males de toute taille qui composaient son service particulier. Une dizaine de femmes, vieilles et jeunes, se montrerent aussitot a une porte de derriere, attirees par la curiosite qu'excitait la vue des cavaliers. L'apparition de Natacha, d'une dame a cheval, y mit le comble; aussi, n'y resistant plus, elles s'avancerent toutes pour l'examiner de pres, et les plus hardies allerent jusqu'a la regarder dans le blanc des yeux, en faisant tout haut leurs remarques, comme si elles avaient devant elles un etre surnaturel, qui ne pouvait ni les entendre ni les comprendre.
" Vois donc, Arina, elle est assise de cote, tandis que sa robe flotte. Et la corne donc, la corne!
- Seigneur Dieu!. et ce couteau encore!
- Comment ne tombes-tu pas?" dit l'une d'elles, plus hardie que ses compagnes, en s'adressant directement a Natacha.
L e "petit oncle" descendit de cheval devant le perron en bois de sa rustique habitation, qui etait enfouie au milieu d'un jardin inculte, et, jetant un regard a ses gens, leur commanda de s'eloigner; chacun d'eux ayant recu les ordres necessaires pour que rien ne manquat a ses hotes et a leur equipage de chasse, ils se disperserent aussitot.
S e tournant vers Natacha, il l'enleva de dessus sa selle et lui offrit la main pour l'aider a monter les quelques marches vermoulues de l'escalier. Dans l'interieur de la maison, dont l'aspect general etait loin de briller d'une proprete irreprochable, les grosses poutres des murs n'etaient pas meme dissimulees comme d'habitude par une couche de chaux, et l'on devinait aisement qu'un des moindres soucis des habitants de cette demeure etait d'en faire disparaitre les taches et les souillures qu'on y voyait de tous cotes. Une odeur fade de pommes fraichement cueillies remplissait un etroit vestibule, ou quelques peaux de loup et de renard etaient suspendues.
O n traversait ensuite une petite salle a manger meublee d'une table a pliants en bois rouge et de quelques chaises, pour gagner le salon, dont le principal ornement consistait en une autre table ronde, en bois de bouleau, placee devant un canape; on arrivait enfin au cabinet de travail du proprietaire, qui sentait a plein nez le tabac et le chien. L'etoffe du mobilier, le tapis de la chambre etaient dechires, sordides, et sur les murs, couverts comme tout le reste de taches sans nombre, etaient accroches les portraits de Souvorow, du pere et de la mere du "petit oncle", et celui du "petit oncle" en uniforme de l'armee. Apres avoir engage ses hotes a s'asseoir, il les quitta un moment, pendant que Rougai, bien lave et bien nettoye, faisait son entree dans le salon, s'y emparait de sa place habituelle sur le divan, et y achevait sa toilette, en se bichonnant de la langue et des dents. Le cote oppose du cabinet donnait sur un petit corridor divise en deux par un paravent dont l'etoffe flottait en lambeaux, et derriere lequel on entendait des eclats de rire et des voix de femmes. Natacha, Nicolas et Petia se debarrasserent de leurs vetements fourres et s'etendirent tout a leur aise sur le large canape; Petia, la tete appuyee sur ses coudes, ne tarda pas a s'endormir. Bien qu'ils eussent la figure halee et brulee par le vent, Natacha et Nicolas n'en etaient pas moins tres gais, et de plus tres affames. N'ayant plus a faire montre de sa superiorite comme homme et comme chasseur, Nicolas repondit au regard espiegle de sa soeur par un franc eclat de rire, auquel elle se joignit, sans meme s'inquieter du motif.
L e "petit oncle" reparut bientot en veston, en pantalon gros bleu et en bottines; ce costume, qui avait jadis excite a Otradnoe l'etonnement et les railleries de Natacha, ne lui parut pas cette fois plus ridicule que l'habit et la redingote de tout le monde. Le "petit oncle", de joyeuse humeur, fit chorus avec eux:
" Voila qui va bien, comtesse! Ah! la jeunesse, affaire sure, marche!. pas vu sa pareille jusqu'a present!" s'ecrie-t-il, et, offrant a Nicolas une longue pipe turque, il en prit une plus courte, qu'il se mit a manoeuvrer avec amour entre trois doigts.
" Toute la journee en selle comme un homme, et comme si de rien n'etait!"
S ur ces entrefaites, une fillette qui marchait sans doute pieds nus, a en juger par le son etouffe de ses pas, ouvrit une des portes, pour laisser entrer une femme de quarante ans environ, un peu forte, avec un teint frais, un double menton, des levres rouges; elle portait un enorme plateau. Son exterieur plein de prevenance, son cordial sourire, accompagne d'un respectueux salut adresse aux hotes de son maitre, etaient les symboles d'une franche hospitalite. Bien que la rotondite toute particuliere de sa personne, fortement accentuee en avant, l'obligeat a tenir la tete penchee en arriere, elle n'en mettait pas moins a tous ses mouvements une agilite extreme. Apres qu'elle eut mis le plateau sur la table, ses mains blanches et potelees y eurent bientot dispose les bouteilles, les carafes, les assiettes garnies de "zakouska", dont il etait charge. Reculant ensuite jusqu'au seuil de la porte, elle s'y arreta un instant, sans cesser de sourire: "Regardez-moi! Comprenez-vous a present le "petit oncle?" sembla-t-elle leur dire, avant de disparaitre. Comment ne pas le comprendre? C'etait si clair, si evident, que non seulement Nicolas, mais Natacha elle-meme, devinerent ce que signifiaient les sourcils fronces et l'expression satisfaite et fiere d'Anicia Fedorovna, chaque fois qu'elle rentrait dans le salon!
Q ue de choses n'avait-elle pas entassees sur son plateau? Une bouteille de liqueur d'herbes sauvages, une autre de fruits, des champignons au vinaigre, des galettes de farine de sarrasin, et du beurre, du miel frais, du miel cuit, de l'hydromel, des pommes, des noix fraiches, des noix sechees au four, des noix au miel, des confitures au sucre et a la melasse; et, de plus, un gros jambon et une belle poularde doree!
L e tout soigne; prepare par Anicia Fedorovna, avec l'odeur allechante qui s'en exhalait, avec quelque chose du caractere appetissant de sa personne et de son exquise proprete:
" Goutez un peu de cela, mademoiselle la comtesse," disait-elle a Natacha. et de ceci, ajoutait-elle en lui offrant tantot une chose, tantot une autre, et Natacha devorait a belles dents: il lui semblait n'avoir jamais ni vu, ni mange des galettes aussi exquises, des confitures aussi parfumees, d'aussi bonnes noisettes au miel, ni meme une volaille d'aussi belle apparence. Nicolas et le "petit oncle", tout en arrosant leur souper de liqueurs aux fruits, devisaient sur la chasse passee et sur la chasse a venir; sur les merites de Rougai et sur la meute d'Ilaguine. Cranement campee sur le divan, Natacha suivait de ses yeux brillants leur conversation, tout en essayant parfois de reveiller Petia pour lui donner sa part de toutes les friandises, mais ses reponses incoherentes prouvaient qu'il etait profondement endormi. Elle ne se possedait pas de joie dans cet interieur si nouveau pour elle, et la seule chose qu'elle craignit, c'etait de voir arriver le droschki qui, a son grand regret devait l'emmener chez son pere. Au bout d'un moment de silence, comme il en survient souvent entre un maitre de maison et des hotes qu'il recoit pour la premiere fois, le "petit oncle", repondant a une de ses pensees intimes, s'ecria:
" Oui, c'est ainsi que je finis de vivre. une fois mort, affaire sure, marche!. il ne restera rien apres moi!"
S a physionomie devint presque belle pendant qu'il parlait ainsi, et Nicolas se rappela tout le bien que son pere lui avait toujours dit de lui. Il passait egalement dans tout le district pour le plus desinteresse et le plus noble des originaux, aussi le choisissait-on a chaque instant ou pour arbitre dans les discussions de famille, ou pour executeur testamentaire, ou enfin meme pour confident. Presque toujours elu juge a l'unanimite, il avait egalement rempli d'autres fonctions electives, mais rien ne pouvait vaincre son refus d'accepter du service actif. Son temps se partageait ainsi: en automne et au printemps, il courait les champs sur son vieil etalon, ne quittait pas son petit reduit en hiver, et passait l'ete etendu a l'ombre du sauvage fouillis qu'il appelait son jardin.
" Pourquoi ne vous decidez-vous pas a reprendre du service, petit oncle.
- J'ai servi, et c'est assez. bon a rien. affaire sure, marche! C'est votre affaire, a vous autres: quant a moi, je n'y comprends rien. Mais a la chasse, c'est autre chose. Affaire sure, marche! He la-bas, ouvrez donc la porte! Qu'est-ce qui l'a fermee?" La porte au fond du corridor (que l'oncle prononcait "colidor") communiquait avec une chambre ou les piqueurs et les valets de chiens prenaient ordinairement leurs repas. Les petits pieds nus de la fillette se rapprocherent de nouveau, une main invisible ouvrit la porte, et les sons d'une "balalaika" dont les cordes vibraient sous les doigts d'un veritable artiste parvinrent jusqu'a eux:
" C'est mon cocher Mitka qui joue: aussi lui en ai-je achete une excellente, cette musique me plait!" Il etait d'habitude qu'au retour de la chasse, Mitka se livrat a ses fantaisies musicales, pendant que le "petit oncle" l'ecoutait avec bonheur.
- C'est vraiment tres joli, dit Nicolas avec une feinte indifference, comme s'il etait honteux d'avouer qu'il trouvait du charme a cette musique.
- Comment, tres joli? s'ecria Natacha d'un ton de reproche, mais c'est charmant, mais c'est ravissant!" Et en effet la chanson qu'elle ecoutait lui semblait la plus ideale des melodies, tout comme les champignons, le miel et les confitures d'Anicia lui avaient paru etre les meilleurs qu'elle eut jamais manges!
" Encore, encore, je t'en prie," dit Natacha, lorsque la "balalaika" se tut. Mitka l'accorda et reprit de nouveau la Barina, avec variations et changements de ton. L'oncle, la tete legerement inclinee, un vague sourire sur les levres, ecoutait religieusement. Le motif revint une centaine de fois sous les doigts exerces du musicien, et les cordes repeterent a satiete les memes notes, sans fatiguer les oreilles de l'auditoire, qui ne cessait de les redemander. Anicia Fedorovna ecoutait aussi, appuyee contre le linteau de la porte:
" Faites attention, mademoiselle, dit-elle avec un sourire qui rappelait celui de son maitre. Il joue tres bien!
- Voila une mesure manquee, s'ecria tout a coup le "petit oncle" en faisant un geste energique. Ces notes-la doivent etre plus vivement. enlevees, affaire sure, marche!
- Sauriez-vous jouer de la balalaika? demanda Natacha surprise.
- Aniciouchka!. - et le "petit oncle" sourit malicieusement" - Vois un peu si les cordes de la guitare y sont toutes, il y a si longtemps que je ne l'ai eue entre les mains."
A nicia executa cet ordre avec une visible satisfaction, et lui apporta la guitare.
L a prenant avec soin, il souffla dessus pour en enlever quelques grains de poussiere, et en tendit les cordes de ses doigts osseux; puis, s'asseyant bien a son aise, et arrondissant d'une facon un peu theatrale son coude gauche, il saisit le manche de l'instrument, cligna de l'oeil a Anicia Fedorovna, et, pincant un accord plein et sonore, commenca, sans la moindre hesitation, a improviser sur le theme d'une chanson tres populaire. Le rythme en etait lent, mais le refrain exprimait une gaiete si douce, si discrete, la gaiete d'Anicia, qu'il penetra jusqu'au coeur de Nicolas et de Natacha. et leur coeur chanta a l'unisson! Anicia, dont la figure rayonnait, rougit, se cacha la figure dans son mouchoir et quitta le cabinet en souriant toujours; le "petit oncle" continuait avec precision et avec aplomb a moduler ses cadences et ses variations, et son regard vaguement inspire se portait vers la place qu'elle avait occupee. Un leger sourire flottait sous sa moustache grise, et s'accentuait vivement, lorsqu'il accelerait la mesure, que la chanson redoublait d'entrain, et qu'une corde criait aux passages difficiles.
" Ravissant, ravissant!." Et Natacha, sautant de sa place, entoura le "petit oncle" de ses bras et l'embrassa: "Nicolas, Nicolas!" ajouta-t-elle en se retournant vers son frere, comme pour lui faire partager sa surprise.
M ais le "petit oncle" avait recommence a jouer. Anicia Fedorovna et plusieurs autres gens de la maison montrerent leurs figures dans l'entrebaillement de la porte, pendant qu'il attaquait le: "La-bas, la-bas, derriere la source fraiche, la jeune fille m'a dit: attends!", et, brisant un accord, il remua legerement les epaules.
" Eh bien, eh bien apres!" dit Natacha d'un ton si suppliant, que sa vie semblait dependre de ce qui allait suivre. Le "petit oncle" se leva; on aurait dit qu'il y avait en lui deux hommes differents, dont l'un repondait par un grave sourire a la naive et pressante invitation a la danse executee par l'autre, par le musicien:
" En avant, ma niece! s'ecria-t-il tout a coup, et Natacha, se debarrassant vivement de son chale, s'elanca au milieu de la chambre, posa ses mains sur ses hanches et attendit, en imprimant a ses epaules un balancement imperceptible.
C omment, par quel procede inconnu cette petite comtesse, elevee par une emigree francaise, avait-elle pu et su s'assimiler, sous la seule impression de son air natal, ces mouvements, inimitables et indescriptibles de l'enfant du peuple, si vrais, si typiques, si russes en un mot, et que le fameux pas du chale de Ioghel aurait du depuis longtemps lui avoir fait oublier? Lorsqu'on la vit se preparer a repondre au signal, avec ses yeux petillants de malice et son air souriant et assure, la defiance involontaire de Nicolas et du reste de l'auditoire s'envola comme par enchantement; il n'y avait plus a en douter, elle justifierait leur attente, et ils pouvaient hardiment l'admirer!
E lle mit une telle perfection a tout ce qu'elle avait a faire, qu'Anicia Fedorovna, apres lui avoir aussitot donne le petit mouchoir, completement indispensable a ses attitudes, se mit a rire de bon coeur et a s'attendrir en meme temps, pendant qu'elle suivait des yeux les pas et les gestes de cette fine et gracieuse creature. C'est que Natacha, si superieure a cette jeune comtesse elevee dans le velours et la soie, savait si bien comprendre et exprimer non seulement ce qu'elle, Anicia, comprenait et sentait, mais encore tout ce qui faisait aussi battre le coeur de son pere, de sa mere, de tous les siens, en un mot et pour mieux dire, tout coeur veritablement russe!
" Bravo, petite comtesse, affaire sure, marche! s'ecria le "petit oncle" a la fin de la danse. Il ne te manque plus qu'un beau garcon pour mari!
- Mais pas du tout, il est tout choisi, dit Nicolas.
- Ah bah!" reprit le vieux, stupefait. Natacha repondit d'un signe de tete avec un joyeux sourire: "Et comme il est bien," ajouta-t-elle. Mais a peine eut-elle prononce ces mots, qu'un nouvel ordre d'idees et de sensations s'empara d'elle instantanement: "Nicolas a l'air de croire, pensa-t-elle, que mon Andre n'aurait ni approuve ni partage notre gaiete de ce soir, et moi je suis sure du contraire. Ou est-il a present?". Et son joli visage s'assombrit l'espace d'une seconde; "Inutile de penser a cela!". Et, reprenant tout son entrain, elle s'assit a cote du "petit oncle", et le pria avec instance de leur chanter encore un air: il y consentit avec plaisir.
I l chantait comme chante le paysan, pour qui toute l'importance de la chanson est dans les paroles, pour qui le motif est un accessoire qui vient de lui-meme sans effort et qui sert uniquement a marquer la cadence. Aussi ce chant presque inconscient, comme celui de l'oiseau, avait-il chez le "petit oncle" un charme et un attrait tout particuliers. Natacha declara dans son enthousiasme qu'elle jetterait la la harpe et qu'elle etudierait desormais la guitare; et elle parvint a pincer quelques accords sur celle du "petit oncle".
V ers les dix heures on annonca l'arrivee d'une "lineika", d'un droschki et de trois hommes a cheval, envoyes a la recherche des jeunes gens. Le comte et la comtesse s'etaient fort inquietes, ne sachant ce qu'ils etaient devenus, disait un des valets.
P etia fut transporte tout endormi et depose comme un mort dans la "lineika"; Nicolas et Natacha monterent en droschki; le "petit oncle" prit grand soin de l'envelopper chaudement avec une tendresse toute paternelle; il les reconduisit a pied jusqu'au pont, qu'il fallait laisser de cote pour traverser la riviere a gue et ou ses chasseurs avaient recu l'ordre de se tenir avec des lanternes.
" Adieu, ma chere niece," lui cria encore une fois du milieu de l'obscurite la voix dont le chant resonnait encore aux oreilles de Natacha.
Q uelques feux rougeatres brillaient a l'interieur des "isbas" du village qu'ils traverserent, et le vent en rabattait gaiement la fumee.
" Quelle perle que cet oncle! dit Natacha, des qu'ils eurent atteint la grande route.
- Oui, repondit Nicolas. Ne sens-tu pas le froid?
- Non, je suis si bien, si bien, si bien!" repondit-elle, etonnee elle-meme de la joie qu'elle eprouvait. Ils garderent longtemps le silence.
U ne nuit noire et un brouillard assez epais permettaient a peine de distinguer les chevaux, dont on entendait le pietinement dans la boue.
Q ue se passait-il dans cette ame d'enfant, si impressionnable, toujours prete a saisir au vol les sensations les plus diverses de la vie? Comment parvenait-elle a les eprouver toutes a la fois et a les accorder ensemble? Elle se sentait heureuse, comme elle le disait, et a quelques pas de la maison elle lanca tout a coup en l'air, d'une voix joyeuse, le refrain de la chanson, qu'elle avait vainement cherche jusque-la, et qu'elle venait de retrouver.
" C'est bien ca! lui dit son frere.
- Nicolas, a quoi pensais-tu tout a l'heure? lui dit-elle en lui faisant une question qu'ils s'adressaient souvent entre eux.
- Moi, j'ai d'abord pense a Rougai, chez qui j'ai decouvert une certaine ressemblance avec "l'oncle"; je crois que, s'il avait ete homme, il aurait toujours garde l'"oncle" aupres de le lui, aussi bien pour la chasse que pour la musique. N'est-ce pas vrai? Et toi?.
- Moi? attends un peu. Moi, je pensais a notre course: il me semblait qu'au lieu de nous retrouver bientot a Otradnoe, nous passerions peut-etre cette nuit noire dans un chateau feerique, et puis. Non, c'est tout.
- Je devine, tu as surement pense a "lui"?
- Non, repartit Natacha." Et pourtant elle avait pense a "lui", et a l'impression que le "petit oncle" lui aurait produite: Sais-tu, dit-elle, que je crois que jamais je ne serai aussi heureuse et aussi tranquille que je le suis dans ce moment!
- Bah! quelle folie!. c'est de l'exageration pure," lui repondit Nicolas pendant que tout bas il se disait: "Quel tresor que cette Natacha, c'est mon meilleur ami. Quel besoin a-t-elle de se marier, lorsque nous aurions pu passer notre vie ensemble a courir ainsi de droite et de gauche!"
" Quel coeur que ce Nicolas, se disait Natacha de son cote. Ah! regarde donc, il y a encore de la lumiere au salon, ajouta-t-elle en lui montrant les fenetres, qui se detachaient brillantes sur le fond brumeux et veloute de la nuit.
VIII
L e vieux comte Rostow avait renonce a ses fonctions de marechal de la noblesse du district, parce qu'elles l'entrainaient a de trop fortes depenses, et cependant l'etat de ses finances ne s'ameliorait guere. Nicolas et Natacha surprenaient souvent leurs parents causant a voix basse, et d'un air agite, de la vente de leur hotel a Moscou, ou du bien qu'ils avaient dans les environs. Rentre dans la vie privee, le comte ne donnait plus ni fetes ni banquets; aussi la vie a Otradnoe etait-elle devenue plus calme que les annees precedentes; pourtant ni la maison ni ses dependances ne desemplissaient, et il y avait chaque jour une vingtaine de personnes a table. C'etaient des habitues, des amis, des familiers, qui faisaient presque partie de la famille, ou qui du moins semblaient ne pouvoir plus s'en detacher; entre autres un musicien nomme Dimmler avec sa femme, le maitre de danse Ioghel avec sa famille, la vieille demoiselle Below, l'instituteur de Petia, l'ancienne gouvernante des demoiselles, et d'autres encore qui trouvaient tout simple de vivre chez le comte plutot que chez eux. Aussi, bien qu'il n'y eut plus de grandes reunions, la vie allait son train comme par le passe, et ni le maitre ni la maitresse de la maison n'auraient pu se la representer autrement. Le train de chasse avait ete augmente par Nicolas; on nourrissait toujours cinquante chevaux a l'ecurie, on tenait toujours quinze cochers, on se faisait toujours des cadeaux de grand prix aux jours de fete, et ces jours-la se terminaient, selon l'antique usage, par un diner monstre, auquel on invitait tout le voisinage; le comte jouait comme d'habitude au boston et au whist, en laissant invariablement voir toutes ses cartes a ses amis, qui s'arrogeaient le droit de faire sa partie, et de l'alleger, sans scrupule aucun, de quelques centaines de roubles, qui constituaient le plus clair de leurs revenus.
L e comte marchait a l'aveuglette au milieu du reseau embrouille de ses embarras pecuniaires, s'efforcant de se les dissimuler, ne parvenant qu'a les accroitre, et ne se sentant ni la patience ni le courage necessaires pour en delier un a un tous les noeuds. Le coeur aimant de la comtesse pressentait la ruine de ses enfants, sans en accuser son mari, trop age malheureusement pour se reformer, et cherchait les moyens de remedier a leur desastreuse situation. Il n'en existait, a son point de vue feminin, qu'un seul, le mariage de Nicolas avec une riche heritiere; elle se cramponnait a cette derniere planche de salut; mais, si son fils refusait le parti qu'elle avait a lui proposer, tout espoir de relever leur fortune serait definitivement perdu. La personne qu'elle avait en vue etait la fille de gens parfaitement honorables, que les Rostow connaissaient depuis son enfance, la jeune Julie Karaguine, qui, par suite de la mort de son second frere, etait devenue subitement une tres riche heritiere.
L a comtesse ecrivit directement a MmeKaraguine, pour lui demander si cette union lui convenait, et en recut une reponse des plus favorables: MmeKaraguine invitait meme Nicolas a venir les voir a Moscou, afin que Julie put se decider en toute liberte.
N icolas avait plus d'une fois entendu sa mere exprimer devant lui, avec des larmes dans les yeux, son vif desir de le voir marier; le sort de ses deux filles etant desormais assure, l'accomplissement de ce dernier desir adoucirait les quelques jours qui lui restaient a vivre, disait-elle, en faisant de constantes allusions a une charmante jeune fille qu'elle lui destinait.
U n jour enfin elle lui parla sans detour des vertus de Julie et lui conseilla, aux approches de Noel, d'aller passer quelque temps a Moscou. Nicolas, qui avait devine sans peine pourquoi elle le lui conseillait, amena un jour sa mere a s'en expliquer franchement avec lui; elle ne lui cacha pas qu'elle esperait voir leur fortune relevee et redoree par son mariage avec sa chere Julie.
" Ainsi donc, maman, si j'aimais une jeune fille sans dot, vous auriez exige le sacrifice de mon amour et de mon honneur, pour me faire faire un mariage d'argent?
- Oh non, tu ne m'as pas compris, lui repondit-elle, ne sachant comment justifier son desir. Je ne cherche que ton bonheur!" Et, sentant que ce n'etait pas la son seul et veritable motif et qu'elle faisait fausse route, elle fondit en larmes.
" Ne pleurez pas, maman, dites-moi simplement que vous le desirez, et vous savez bien que je donnerais ma vie pour que vous ayez la paix, et que je sacrifierais tout, jusqu'a mon sentiment."
M ais la comtesse ne l'entendait point ainsi; elle ne demandait pas de sacrifice, elle se serait plutot sacrifiee elle-meme, si la chose avait ete possible:
" N'en parlons plus, tu ne m'as pas comprise! dit-elle en essuyant ses larmes.
- Comment a-t-elle pu me proposer ce mariage? pensait Nicolas. Elle croit donc que je n'aime pas Sonia, parce que Sonia est pauvre, et cependant je serais mille fois plus heureux avec elle qu'avec une poupee comme Julie!"
I l resta a la campagne; sa mere ne revint plus sur ce sujet mais, voyant, non sans douleur et sans irritation, l'intimite croissante qui s'etablissait entre son fils et Sonia, elle ne pouvait s'empecher de tourmenter Sonia a tout propos, et de lui dire "vous" et "ma chere". Parfois elle se reprochait ces continuels coups d'epingle, elle en voulait a sa pauvre petite niece de les recevoir avec une douceur et une humilite sans egales, de lui temoigner en toute occasion un devouement plein de reconnaissance, et d'aimer Nicolas d'un amour si fidele et si desinteresse, qu'on ne pouvait s'empecher de l'admirer.
O n recut a cette epoque une lettre du prince Andre, datee de Rome; c'etait la quatrieme depuis son depart; il aurait ete depuis longtemps en route pour la Russie, disait-il, si les chaleurs, qui avaient rouvert sa blessure, ne l'obligeaient a remettre son retour aux premiers jours de janvier. Natacha, bien qu'elle fut eprise de son fiance, et que cet amour meme eut calme ses reveries, ne s'en laissait pas moins aller a toutes les impressions joyeuses de la vie; mais, vers la fin du quatrieme mois apres leur separation, elle tomba dans une profonde melancolie, et s'y abandonna tout entiere. Elle pleurait sur son malheureux sort, elle pleurait sur le temps qui s'ecoulait ainsi sans profit pour elle, tandis qu'elle sentait dans son coeur un invincible besoin d'aimer et de se faire aimer.
L e conge de Nicolas allait expirer, et l'approche de son depart ajoutait encore a la tristesse de ce morne interieur.
IX
N oel etait venu, et, sauf la messe en grande pompe et les ceremonies religieuses, avec les ennuyeux corteges de felicitations des voisins et de la domesticite, sauf les robes neuves qui faisaient leur apparition a cette occasion, rien n'etait survenu ce jour-la de plus particulier, de plus extraordinaire, qu'un froid de vingt degres, par un temps calme, un soleil eblouissant, et une nuit etoilee et scintillante.
A pres le diner du troisieme jour des fetes, lorsque chacun fut rentre dans son coin, l'ennui s'installa en maitre dans toute la maison. Nicolas, revenu d'une tournee de visites dans le voisinage, dormait d'un profond sommeil dans le grand salon. Le vieux comte suivait son exemple dans son cabinet. Sonia, assise a une table ronde du petit salon, copiait un dessin. La comtesse faisait une patience, et Nastacia Ivanovna, le vieux bouffon a figure chagrine, assis a une fenetre entre deux vieilles femmes, ne soufflait mot. Natacha, qui venait d'entrer, se pencha un moment au-dessus du travail de Sonia, et, s'approchant de sa mere, s'arreta devant elle en silence:
" Pourquoi erres-tu comme une ame en peine? Que veux-tu?
- Je le veux lui, lui, . ici, . tout de suite!" repliqua Natacha, les yeux brillants, et d'une voix saccadee.
L e regard de sa mere plongea dans le sien.
" Ne me regardez pas ainsi, je vous en supplie, je vais pleurer!
- Assieds-toi la.
- Maman, il me le faut, lui! Pourquoi dois-je ainsi perir d'ennui." Sa voix se brisa, les larmes jaillirent de ses yeux, et, quittant brusquement le salon, elle se dirigea vers la chambre des filles de service, ou une vieille femme de chambre en sermonnait une jeune, qui arrivait toute haletante du dehors.
" Il y a temps pour tout, grommelait la vieille, tu t'es amusee assez longtemps!
- Laisse-la tranquille, Kondratievna, dit Natacha. Va, Mavroucha, va!"
P oursuivant sa tournee, Natacha arriva dans le vestibule. Un vieux domestique et deux jeunes laquais y jouaient aux cartes; son entree interrompit leur jeu et ils se leverent: "Et ceux-ci, que vais-je en faire?" se dit-elle.
" Nikita, va, je t'en prie. ou pourrais-je bien l'envoyer?. Ah! va me chercher un coq quelque part, et toi, Micha, apporte-moi de l'avoine.
- Un peu d'avoine? demanda gaiement Micha.
- Va, va donc vite! dit le vieux.
- Et toi, Fedor, donne-moi un morceau de craie!"
A rrivee ensuite a l'office, elle fit preparer le samovar, bien que ce ne fut pas encore l'heure du the; elle avait envie d'exercer son pouvoir sur le sommelier Foka, l'homme le plus morose, le plus grincheux de tous leurs serviteurs. Il n'en crut pas ses oreilles et s'empressa de lui demander si c'etait bien serieux:
" Ah not' demoiselle!" murmura Foka en faisant semblant de se facher.
P ersonne ne donnait autant de commissions aux domestiques, personne ne les envoyait de tous cotes, comme Natacha. Des qu'elle en apercevait un, elle s'ingeniait a lui trouver de la besogne: c'etait plus fort qu'elle. On aurait dit qu'elle essayait sur eux sa puissance, qu'elle tenait a voir si l'un d'eux ne s'aviserait pas un beau jour de se revolter contre sa tyrannie, et pourtant c'etaient ses ordres qu'ils executaient toujours avec le plus d'empressement: "Et maintenant que ferai-je? Ou aller?" se dit-elle en enfilant le long corridor, ou le bouffon venait a sa rencontre: "Nastacia Ivanovna qu'est-ce que je mettrai au monde?
- Toi? des puces, des cigales et des grillons, c'est sur!
- Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, se dit Natacha, toujours la meme chose, toujours le meme ennui, ou me fourrer?" Sautant lestement de marche en marche, elle monta au second et entra chez Ioghel. Deux gouvernantes y etaient en train de causer avec M.et MmeIoghel; le dessert, compose d'un plat de quatre mendiants, etait pose sur la table, et l'on discutait vivement sur la cherte de l'existence a Moscou et a Odessa. Natacha s'assit un instant, ecouta d'un air pensif et se leva: "L'ile de Madagascar!. Ma-da-gas-car!" murmura-t-elle en scandant chaque syllabe, et elle sortit sans repondre MmeSchoss, qui etait fort intriguee de sa mysterieuse exclamation. Rencontrant Petia et son menin, fort occupes tous deux du feu d'artifice qu'on devait tirer a la tombee de la nuit:
" Petia! lui cria-t-elle, porte-moi jusqu'au bas!." Et elle sauta sur le dos de Petia, en lui enlacant le cou de ses deux mains, et ils arriverent ainsi, l'un portant l'autre, en gambadant et en galopant jusqu'a l'escalier.
" Assez, merci. Madagascar!" repeta-t-elle, et, sautant brusquement a terre, elle descendit les degres en courant.
A pres avoir explore son royaume, fait acte de pouvoir, apres s'etre convaincue que ses sujets etaient obeissants et qu'il n'y avait que de l'ennui a en tirer, Natacha rentra dans la grande salle, prit une guitare et alla s'asseoir dans le coin le plus sombre, en effleurant de ses doigts les basses cordes, et en cherchant l'accompagnement d'un air d'opera que le prince Andre et elle avaient entendu ensemble un soir a Petersbourg. Les quelques accords, incertains et confus, qu'elle ebauchait timidement du bout de ses doigts auraient sans doute frappe l'oreille la moins exercee par leur manque d'harmonie et de sens musical, tandis que, grace a la vivacite de son imagination, ils reveillerent en elle une longue serie de souvenirs. Adossee au mur et a moitie cachee par une petite armoire, les yeux fixes sur un filet de lumiere qui venait de l'office, en glissant sous la porte, elle ecoutait avec delices, et evoquait le passe.
S onia traversa la salle, un verre a la main. Natacha lui jeta un coup d'oeil et le reporta aussitot sur la fente de la porte; il lui sembla qu'elle s'etait deja trouvee dans cette meme situation, entouree de ces memes details, et regardant Sonia passer un verre a la main: "Oui, oui, c'etait bien ainsi!" pensa-t-elle.
" Sonia, qu'est-ce que cela? ajouta-t-elle en faisant quelques notes.
- Comment, tu es la! dit Sonia en tressaillant et en s'approchant pour ecouter. Je ne sais pas, est-ce la Tempete? demanda-t-elle en hesitant, avec la certitude de se tromper.
- Oui, c'est bien ainsi, pensa Natacha, elle a tressailli alors et elle s'est approchee doucement en souriant et alors aussi j'ai pense, comme je le pense a present. qu'il y a en elle ce quelque chose qui me manque. Non, reprit-elle tout haut, tu n'y es pas, c'est le choeur dans le Porteur d'eau; ecoute!. et elle en fredonna le motif. Ou allais-tu?
- Changer l'eau du verre, je vais achever le dessin.
- Tu es toujours occupee, toi, et moi, jamais! Ou est Nicolas?
- Il dort, je crois.
- Va le reveiller, Sonia. Dis-lui qu'il vienne chanter!"
S onia la quitta, et Natacha se prit de nouveau a songer, et a se demander comment tout cela avait pu se passer. N'ayant pu resoudre ce grave probleme, elle retomba dans ses souvenirs: elle le revit, "lui", et sentit ses regards passionnes fixes sur elle: "Qu'il revienne au plus tot! J'ai si grand'peur qu'il ne tarde encore!. Et puis, il n'y a pas a dire, je vieillis, et je ne serai plus ce que je suis a present. Qui sait? Peut-etre arrivera-t-il aujourd'hui? Peut-etre est-il deja arrive? Peut-etre est-il la, au salon?. Ne serait-il pas par hasard ici depuis hier, et ne l'aurais-je pas oublie?." Elle se leva, deposa sa guitare, et passa dans la piece voisine. Tout le monde etait reuni autour de la table de the, les professeurs, les gouvernantes, les invites; les domestiques servaient les uns et les autres. mais le prince Andre n'y etait point!
" Ah! la voila, dit le vieux comte, viens t'asseoir ici!" Mais Natacha s'arreta pres de sa mere, sans repondre a l'invitation de son pere; ses yeux cherchaient quelqu'un.
" Maman. donnez-le-moi, donnez-le-moi plus vite, plus vite," murmura-t-elle en retenant avec peine un sanglot. Elle s'assit et ecouta la conversation: "Mon Dieu, se dit-elle, toujours les memes personnes, et toujours la meme chose. Papa aussi tient sa tasse comme d'habitude, et souffle dessus comme hier, comme il soufflera demain." Elle eprouva une sourde irritation contre eux tous, et elle leur en voulait de ce qu'il n'y avait rien de change.
A pres le the, Nicolas, Sonia et Natacha se blottirent dans leur coin favori de la grande salle: c'etait la qu'ils causaient entre eux a coeur ouvert.
X
" T'arrive-t-il quelquefois, dit Natacha a son frere, de sentir qu'on n'a plus rien devant soi, qu'on a deja recu toute sa part de bonheur, et d'etre, non pas ennuye, mais profondement triste?
- Certainement! Il m'est arrive bien souvent de voir des amis et des camarades gais et en train, de l'etre moi-meme comme tous les autres, et de me trouver tout a coup envahi par une tristesse et un degout invincibles de la vie, au point de me demander si ce ne serait pas pour chacun de nous l'heure de mourir. Je me souviens, par exemple, qu'un jour, au regiment, la musique jouait, et j'etais plonge dans une telle melancolie, que je n'ai pas meme songe a aller parader a la promenade!
- Comme je te comprends! Et moi, je me souviens, reprit Natacha, qu'une fois, etant toute petite, on m'avait punie pour avoir mange des prunes, je crois. j'etais innocente, et vous autres vous dansiez. on m'avait laissee seule dans la chambre d'etude. je pleurais, je pleurais de chagrin et sur moi, et sur vous tous qui me faisiez tant de peine!
- Oui, je me rappelle meme que je suis alle te consoler, et que je ne savais comment m'y prendre. nous etions tres ridicules alors!. Je possedais un petit bonhomme a grelots, dont je t'ai fait cadeau a cette occasion.
- Te rappelles-tu aussi, poursuivit Natacha, bien avant cela, lorsque nous etions hauts comme la main, notre oncle nous a appeles dans son cabinet, il y faisait sombre, et tout a coup nous y avons vu.
- Un negre! acheva Nicolas avec un joyeux sourire. Certainement, je le vois comme s'il etait la, et j'en suis encore a me demander si c'etait un songe, une realite ou un conte bleu invente a plaisir.
- Il avait des dents blanches et nous regardait de ses yeux noirs.
- Vous le rappelez-vous, Sonia?
- Oui, oui, mais bien vaguement.
- Papa et maman m'ont pourtant toujours assure qu'il n'y a jamais eu de negre chez nous. Et les oeufs, te rappelles-tu les oeufs que nous roulions a Paques, et le jour ou deux petites vieilles grimacantes sont sorties du parquet, et se sont mises a tourner autour de la table?
- Oui, oui, et papa qui, avec sa fourrure sur le dos, tirait des coups de fusil sur le perron. tu ne l'as pas oublie non plus?." Et ainsi defilaient l'un apres l'autre devant eux, non pas les melancoliques souvenirs de la vieillesse, mais ces doux et innocents tableaux de la premiere enfance, qui se perdent dans un vague lointain plein de poesie et flottent entre la realite et le songe.
S onia rappela aussi comme elle avait eu peur de Nicolas, a cause des brandebourgs de sa jaquette, et que sa bonne lui avait assure que sa robe en serait un jour garnie de haut en bas:
" C'est alors qu'on m'a raconte que tu etais venue au monde sous un chou, dit Natacha. Je n'osais pas dire que c'etait faux, mais cela me preoccupait beaucoup!"
U ne porte s'ouvrit a ce moment, et une femme, s'ecria, en passant sa tete par l'entrebaillement:
" Mademoiselle, mademoiselle, on a apporte le coq!
- Inutile, Polia, renvoie-le," dit Natacha.
D immler, qui etait entre sur ces entrefaites, s'approcha de la harpe releguee dans un coin, et, en l'otant du fourreau, lui fit rendre un son discordant.
" Edouard Karlovitch, jouez-nous mon Nocturne favori, celui de M.Field," lui cria la comtesse, de l'autre piece.
D immler prit un accord, et se tournant de leur cote:
" Comme vous voila tranquilles, jeunesse!
- Oui, nous philosophons," repondit Natacha, et ils continuerent a causer de leurs reves.
D immler avait a peine commence le Nocturne, que Natacha se leva, traversa la chambre a pas de loup, prit la bougie qui brulait sur la table, l'emporta dans le salon voisin, et revint occuper sa place sur le canape. Il faisait nuit noire dans la salle, dans leur coin surtout, mais les rayons argentes de la lune, penetrant par les grandes fenetres, se jouaient sur le parquet.
" Sais-tu, dit Natacha tout bas, pendant que Dimmler, apres avoir execute le morceau demande, laissait errer ses doigts au hasard sur les cordes, ne sachant a laquelle de ses reminiscences musicales s'arreter; sais-tu, Nicolas, que lorsqu'on remonte de souvenir en souvenir, on va si loin, si loin, qu'on en arrive a se rappeler ce qui a precede notre propre venue en ce monde, et.
- Mais c'est de la metempsycose, dit Sonia, qui n'avait pas oublie ses lecons d'autrefois. Les Egyptiens croyaient que nos ames avaient habite des corps d'animaux, et qu'elles y retournaient apres notre mort.
- Je n'en crois rien, reprit Natacha tout bas, bien que la musique eut cesse depuis un moment; mais je sais pour sur que nous avons ete des anges la-bas, quelque part, et meme peut-etre ici, et que c'est pour cela que nous avons garde le souvenir d'une vie anterieure.
- Peut-on se joindre a vous? demanda Dimmler, en s'approchant de leur groupe.
- Si nous avons ete des anges, comment sommes-nous tombes plus bas?
- Comment, plus bas? Mais qui te dit que c'est plus bas?. qui peut savoir ce que j'ai ete? reprit Natacha avec conviction. L'ame etant immortelle, si ma destinee est de vivre eternellement dans l'avenir, je dois avoir vecu dans le passe, et j'ai donc aussi une eternite derriere moi.
- Oui, mais il est difficile de se la representer, cette eternite, objecta Dimmler, dont le sourire moqueur avait completement disparu.
- Pourquoi difficile? demanda Natacha. Apres le jour d'aujourd'hui vient le jour de demain, et puis le surlendemain, et toujours ainsi: hier a ete, demain sera, et.
- Natacha, c'est a ton tour maintenant, chante-moi quelque chose, lui dit sa mere. Que faites-vous la dans un coin, comme des conspirateurs?
- J'en ai si peu envie, maman!" Cependant elle se leva, et Nicolas se mit au piano. Se placant selon son habitude au milieu de la salle, a l'endroit le plus favorable pour la resonance, Natacha chanta la romance favorite de sa mere.
Q uoiqu'elle eut declare ne pas se sentir bien disposee, de longtemps elle n'avait chante, et de longtemps encore elle ne chanta comme ce soir-la. Le vieux comte, qui causait dans son cabinet avec Mitenka, se hata de lui donner ses dernieres instructions des qu'il entendit la premiere note, comme un ecolier presse de finir sa tache pour retourner a ses jeux; mais comme il n'y parvenait pas, il se tut et ecouta, pendant que Mitenka, debout devant lui, ecoutait en silence et d'un air satisfait. Nicolas ne quittait pas sa soeur des yeux, et respirait avec elle aux memes pauses. Sonia, subissant le charme de cette voix ideale, songeait a l'immense difference qu'il y avait entre elle et son amie, et se disait que jamais elle n'exercerait une pareille fascination. La vieille comtesse avait interrompu sa patience, un doux et triste sourire voltigeait sur ses levres, ses yeux etaient humides de larmes, et elle branlait la tete au souvenir de sa propre jeunesse, a la pensee de l'avenir de sa fille, et a cette union d'un caractere si etrange et si inquietant.
D immler, assis a cote d'elle, les yeux a moitie fermes, pretait l'oreille avec ravissement:
" C'est veritablement un talent europeen, lui disait-il; elle n'a rien a apprendre. tant de force, de douceur, de moelleux!.
- Ah! combien j'ai peur pour elle!" repondit la comtesse, car son coeur de mere lui faisait deviner en Natacha une surabondance de seve qui nuirait a son bonheur. Elle chantait encore, que Petia se precipita tout triomphant dans la salle, pour annoncer l'arrivee d'une troupe de masques.
" Imbecile!" s'ecria Natacha, en s'arretant court; et, se jetant sur une chaise, elle se mit a sangloter si fort, qu'il lui fallut quelques minutes pour se remettre: "Ce n'est rien, maman, rien, je vous assure, ajouta-t-elle, en essayant de sourire; - Petia m'a effrayee, voila tout!." Et ses larmes coulaient de plus belle.
T oute la domesticite s'etait costumee: les uns en ours, en Turcs, en cabaretiers, en dames; les autres en monstres fantastiques. Apportant avec eux le froid du dehors, ils n'oserent d'abord franchir le seuil du vestibule, mais, prenant peu a peu courage, se poussant mutuellement, et se cachant les uns derriere les autres, ils penetrerent tous bientot dans la grande salle. La leur timidite degela enfin, ils se laisserent aller a la plus franche gaiete, et les chants, les danses, les jeux de toutes sortes s'organiserent a l'envi. La comtesse, apres avoir examine et reconnu tous les masques, rentra au salon, en leur laissant son mari, dont la figure rejouie les encourageait a s'amuser. La jeunesse s'etait eclipsee.
M ais au bout d'une demi-heure on vit paraitre une vieille marquise, avec des mouches, qui n'etait autre que Nicolas; une Turque, Petia; un paillasse, Dimmler; un hussard Natacha; et un Tcherkesse, Sonia, toutes deux avec des sourcils et des moustaches charbonnes au bouchon.
A pres avoir ete recus avec une surprise bien jouee, et reconnus plus ou moins vite, les jeunes gens, fiers de leurs deguisements, deciderent a l'unanimite qu'il fallait aller les montrer a des etrangers.
N icolas, qui brulait du desir de faire faire aux siens une longue promenade en troika, leur proposa, vu l'excellent etat du chemin, d'aller chez le "petit oncle", avec une dizaine de masques.
" Vous derangerez le vieux, et voila tout! leur dit la comtesse, car il n'aura meme pas la place pour vous recevoir. Si vous voulez faire une course, allez plutot chez les Melukow."
M meMelukow etait une veuve du voisinage, dont la maison, pleine d'enfants de tout age, de gouverneurs et de gouvernantes, etait situee a quatre verses d'Otradnoe.
" C'est fort bien imagine, ma chere, dit le comte enchante; je vais aussi me costumer et me joindre a eux; je saurai bien reveiller Pachette."
M ais la comtesse n'entendait pas de cette oreille-la: c'etait de la folie! Cela n'avait pas le sens commun d'exposer son pied malade au froid; le comte ceda, et MmeSchoss s'offrit pour accompagner les jeunes filles. Le costume de Sonia etait le mieux reussi, ses sourcils et sa moustache lui seyaient a merveille, sa jolie figure ressortait a plaisir, et ses habits d'homme lui donnaient un aplomb et un entrain inusites. Une voix secrete lui disait que cette soiree deciderait de son sort. Quelques instants apres, quatre traineaux atteles en troika, avec grelots et clochettes, et dont les patins grincaient et criaient sur la neige durcie, defilerent un a un devant le perron.
N atacha fut la premiere a se mettre au diapason de cette folie de carnaval, qui, apres avoir peu a peu gagne chacun de proche en proche, arriva enfin a sa plus bruyante expression, lorsque tous les masques descendirent le perron, et finirent par se grouper dans les differents traineaux, en riant aux eclats et en s'interpellant les uns les autres.
D eux des troikas etaient attelees de chevaux de fatigue, la troisieme de ceux du comte, dont le cheval de brancard passait pour etre un trotteur du haras d'Orlow; la quatrieme, avec son petit timonier noir et ebouriffe, appartenait en toute propriete a Nicolas. Debout dans son costume de vieille marquise, sur lequel il avait jete son manteau de hussard, serre a la taille par une ceinture, il rassemblait les renes.
C omme la lune brillait d'un vif eclat, les rayons se refletaient dans les plaques de cuivre de l'attelage, et scintillaient dans la prunelle des chevaux, dont les yeux se portaient avec inquietude sur le groupe bruyant qui s'agitait sous le sombre auvent de l'entree.
N atacha, Sonia, MmeSchoss et deux filles de chambre s'assirent dans le traineau de Nicolas; Dimmler, sa femme et Petia dans celui du comte, le reste des masques dans les deux autres:
" Zakhare! va en avant!" cria Nicolas au cocher de la troika de son pere, il voulait se donner le plaisir de le depasser plus tard. Le traineau du vieux comte s'ebranla; ses patins, que la gelee semblait avoir soudes au sol, crierent, la cloche tinta avec force, les chevaux se serrerent contre le brancard, et partirent sur la neige brillante et ferme, en la rejetant a droite et a gauche, comme du sucre cristallise.
N icolas venait en second: les autres s'elancerent apres lui sur l'etroit chemin, en faisant entendre le meme bruit et le meme grincement. Pendant qu'ils longeaient le mur exterieur du parc, l'ombre des grands arbres denudes se couchait en travers de la route, et interceptait par endroits la vive clarte de la lune; mais a peine l'eurent-ils depasse, que de tous cote s'etendit a leurs regards la vaste plaine de neige immobile qu'une lumiere scintillante diaprait au loin des mille feux et des paillettes sans nombre de ses chatoyants reflets. Tout a coup une orniere imprima une violente secousse au premier traineau, et fit bondir les suivants, qui s'espacerent a la file en troublant de leur bruit insolent le calme immuable et souverain qui regnait autour d'eux:
" Des traces de lievre!" s'ecria Natacha, dont la voix perca comme une fleche l'air immobile et glace.
" Comme il fait clair, Nicolas!" dit Sonia, Nicolas se retourna pour examiner cette jolie figure a moustaches et a sourcils noirs, qui, aux rayons de la lune et sous son bonnet de zibeline, lui semblait eloignee et rapprochee a la fois:
" Ce n'est plus Sonia, se dit-il en souriant.
- Qu'avez-vous, Nicolas?
- Rien!" lui repondit-il, et il reprit sa premiere position.
A rrives sur la grand'route battue et labouree par les fers a crampons des chevaux, et sillonnee de longues traces d'apparence huileuse qui marquaient le passage des traineaux, l'attelage tira sur les renes et accelera sa course. Le cheval de gauche, la tete penchee en dehors, avancait par bonds, tandis que le timonier, remuant les oreilles, paraissait hesiter et se demander si le moment etait venu de s'elancer a son tour. Perdu dans le lointain, le traineau de Zakhare faisait l'effet d'une tache noire qui se detachait sur la blancheur de la neige a mesure qu'il s'eloignait, le tintement de ses clochettes devenait de plus en plus indistinct, et les chants et les cris des masques retentissaient dans la nuit claire et pure.
" Eh la! mes amis cheris!" s'ecria Nicolas, en ramenant les renes d'une main et en levant de l'autre son fouet. Le traineau partit comme un trait: la force du courant d'air qui frappait les visages, et les bonds toujours plus rapides des deux chevaux de volee, donnaient seuls l'idee de la vitesse de la course. Nicolas regarda en arriere les deux autres cochers, qui, criant et encourageant leurs chevaux du fouet et de la voix, faisaient galoper les timoniers, pour n'etre pas distances; celui de Nicolas, se balancant sous la "douga" du brancard, conservait l'egalite de son allure, tout pret a doubler le mouvement au moindre signal.
I ls atteignirent bientot la premiere troika, et, apres avoir descendu une pente, ils arriverent sur une large route de traverse qui longeait une prairie.
" Ou sommes-nous? se demanda Nicolas; n'est-ce pas la prairie et la colline du bord de la riviere? Mais non, vraiment, je ne m'y reconnais plus! C'est du nouveau, de l'inconnu!. Dieu sait ou nous sommes!. Enfin n'importe!." Et, appuyant ses chevaux d'un vigoureux coup de fouet, il continua sa course droit devant lui.
Z akhare retint une seconde son attelage, et tourna son visage couvert de givre vers Nicolas, qui lanca sa troika a fond de train.
" Attention, maitre!" lui cria Zakhare, qui, penche en avant, les bras tendus et faisant claquer sa langue, partit a son tour comme une fleche.
P endant un moment les deux troikas volerent de front, mais bientot, malgre tous les efforts de Zakhare, Nicolas gagna de l'avance, et le depassa enfin, rapide comme l'eclair; un tourbillon de neige fine, souleve par les pieds de ses chevaux, s'abattit sur la troika rivale, les patins grincerent, les femmes pousserent des cris aigus, et les deux attelages, confondant et enchevetrant leurs ombres fugitives, lutterent entre eux de vitesse.
N icolas, moderant l'ardeur des chevaux, regarda autour de lui; devant, derriere, partout s'etendait a perte de vue la plaine feerique, parsemee d'etoiles d'argent et toute baignee de lumiere: "Zakhare me crie de prendre a gauche. Pourquoi a gauche? pensa-t-il. On dirait que nous allons chez les Melukow?. Pas du tout, nous allons a l'aventure, et a la grace de Dieu!. Comme tout cela est etrange et charmant a la fois!." Et il se retourna vers ceux qu'il menait.
" Vois donc sa barbe et ses cils, qui sont tout blancs," dit tout a coup l'un des deux jolis et fantastiques jeunes gens, aux sourcils arques et a la fine moustache.
" Celui qui vient de parler, c'est Natacha, je crois, se dit Nicolas, et ce Tcherkesse la-bas, qui est-ce donc?. je ne le connais pas, mais je l'aime!"
" N'etes-vous pas transies?" Elles lui repondirent par un eclat de rire. Dimmler s'egosillait de son cote; ce qu'il disait devait etre drole, car on riait aux eclats dans son traineau.
" De mieux en mieux, se disait a lui-meme Nicolas, nous voila maintenant dans une foret enchantee. de grandes ombres noires se confondent dans un scintillement de pierreries et glissent sur un pave de diamants. N'est-ce pas un palais magique que je vois la-bas avec ses larges dalles de marbre blanc et ses toits etincelants?. Ne viens-je pas d'entendre comme des cris de betes fauves se repondant dans le lointain?. Mais, si c'etait tout simplement Melukovka que j'apercois? Ma foi, ce serait tout aussi miraculeux, de les avoir conduits au hasard et d'etre arrive a bon port!"
C 'etait bien Melukovka en effet, car il vit les gens de la maison sortir sur le perron avec des lumieres, et s'avancer vers eux, tout joyeux de cette distraction imprevue.
" Qui est la? cria une voix dans le vestibule.
- Des masques de chez le comte!. Ce sont ses attelages, repondirent les domestiques.
XI
P elagueia Danilovna Melukow, une forte et maitresse femme en lunettes et en robe de chambre flottante, etait assise dans son salon, au milieu de ses filles, qu'elle tachait de divertir de son mieux, en fondant avec elles des figures de cire dont elles suivaient ensuite sur le mur les silhouettes indecises, lorsque des pas et des voix se firent entendre dans l'antichambre.
D es hussards, des sorcieres, des paillasses, des ours, etaient en train de frotter leurs figures brulees par le froid et couvertes de givre, et secouaient la neige attachee a leurs vetements. Des qu'ils se furent debarrasses de leurs fourrures, ils firent irruption dans la grande salle, ou l'on allumait a la hate des bougies. Dimmler le paillasse, et Nicolas en vieille marquise, executerent un pas, tandis que les autres, entoures des enfants, qui criaient et sautaient de plaisir, deguisaient leurs voix, en saluant la maitresse de la maison, et se rangeaient ensuite le long du mur.
" Impossible de reconnaitre personne. mais vraiment est-ce Natacha? Regardez-la donc, ne vous rappelle-t-elle pas quelqu'un?. Edouard Karlovitch, comme vous voila beau, et comme vous dansez bien! Et ce Tcherkesse-la, il est charmant. Tiens, c'est Sonia! Voila une bonne et agreable surprise!. Et nous qui etions la a nous morfondre!. Ha, ha, ha! Quel hussard, un vrai hussard et un vrai gamin, qui plus est!. Je ne puis pas la regarder sans rire." Et tout le monde criait, riait et parlait a la fois.
N atacha, la favorite des demoiselles Melukow, disparut aussitot avec elles, et se fit apporter dans leur appartement particulier des bouchons, des robes de chambre et toutes sortes de vetements d'homme, que le laquais passait par l'entrebaillement de la porte aux jeunes filles deshabillees; elles les saisissaient vivement de leurs bras nus. Dix minutes plus tard, toute la jeunesse de la maison, egalement meconnaissable, se joignit aux masques.
P elagueia Danilovna, allant et venant a droite et a gauche, les lunettes sur le nez et un sourire discret sur les levres, fit ranger les chaises et preparer le souper et les rafraichissements pour les maitres et leur nombreuse suite. Elle regardait chacun a tour de role dans le blanc des yeux et ne reconnaissait personne dans cette foule bigarree, ni les Rostow, ni Dimmler, ni ses filles elles-memes, ni aucune partie de leurs costumes.
" Et celle-la, qui est-ce? demanda-t-elle a sa gouvernante, en arretant au passage un Tartare de Kazan, qui n'etait autre que sa propre fille! C'est une des Rostow, n'est-ce pas?. Et vous, monsieur le hussard, de quel regiment etes-vous? dit-elle en s'adressant a Natacha. De la "pastila" a cette Turque! criait-elle au sommelier. Leur religion ne la leur defend pas, n'est-ce pas?"
A la vue des pas plus ou moins extravagants auxquels se livraient les danseurs sous l'impunite du masque, Pelagueia Danilovna ne put s'empecher plus d'une fois de se cacher le visage dans son mouchoir, et sa puissante personne se laissait violemment secouer par un rire irresistible, un rire de bonne et vieille matrone, plein de bienveillance et de franche gaiete.
L orsqu'on en eut fini avec les danses russes et les "horovody", elle rassembla tout son monde, maitres et domestiques, en un grand rond, leur remit une corde, un anneau et un rouble, et les jeux innocents commencerent a leur tour.
U ne heure plus tard, quand les costumes furent bien fripes et bien chiffonnes, et que le charbon decoula sur les figures en transpiration, Pelagueia Danilovna put enfin reconnaitre chacun, complimenter les demoiselles sur leurs deguisements, et remercier toute la bande joyeuse pour l'amusement qu'elle lui avait procure! Le souper des maitres fut servi dans le salon, et celui des gens dans la grande salle:
" Oh! se faire dire la bonne aventure dans le bain, la-bas, c'est ca qui est effrayant! dit une vieille fille qui etait a demeure chez les Melukow.
- Pourquoi donc? demanda l'ainee des demoiselles.
- Vous ne vous y risquerez pas, c'est sur, il faut du courage!
- Eh bien, j'irai, dit Sonia.
- Contez-nous ce qui est arrive a la demoiselle, vous savez? s'ecria la cadette des Melukow:
- Une demoiselle alla une fois au bain, reprit la vieille fille, en emportant avec elle un coq et deux couverts, comme cela se fait toujours, et elle attendit;. tout a coup elle entendit un bruit de grelots. quelqu'un arrive, et ce quelqu'un s'arrete, monte, et elle voit entrer un veritable officier, un officier en chair et en os, - on l'aurait cru du moins, - qui s'assied en face d'elle devant le second couvert!
- Ah! ah! quelle terreur! s'ecria Natacha, en ouvrant de grands yeux.
- Et il a parle, il a vraiment parle?
- Oui, tout comme s'il etait un homme. il se mit a la prier, a la supplier de ceder a ses instances. Quant a elle, elle devait resister et faire durer l'entretien jusqu'au premier chant du coq. mais la peur la prit, elle se couvrit la figure de ses mains! Alors. il se precipita pour la saisir; heureusement que quelques fillettes, qui etaient aux aguets, accoururent a ses cris.
- Pourquoi les effrayez-vous ainsi? dit Pelagueia Danilovna.
- Maman, mais vous aussi, vous avez voulu vous faire dire la bonne aventure.
- Et dans la grange, comment cela se passe-t-il? demanda Sonia.
- C'est tout simple: il faut y aller, maintenant par exemple, et ecouter. Si vous entendez battre le ble, c'est mal; si vous entendez tomber le grain, c'est bien.
- Maman, dites-nous ce qui vous est arrive dans la grange?
- Il y a de cela si longtemps, dit Pelagueia Danilovna en souriant, que je l'ai tout a fait oublie, et puis d'ailleurs aucune de vous n'aura le courage d'y aller.
- Eh bien, moi, j'irai, dit Sonia; laissez-moi y aller.
- Va, si tu n'as pas peur.
- Vous permettez, madame Schoss?" dit Sonia a la gouvernante. Que l'on jouat aux petits jeux, ou que l'on causat tranquillement, Nicolas n'avait pas quitte Sonia d'une seconde pendant toute la soiree; il lui semblait la voir pour la premiere fois, et l'apprecier a toute sa valeur. Gaie, jolie comme un coeur sous son etrange costume, excitee, ce soir-la, comme elle l'etait rarement, elle le fascina tout a fait.
- Quel imbecile j'ai ete! pensait-il, en repondant mentalement a ces yeux brillants, et a ce sourire triomphant, qui creusait sous la moustache du joli masque une petite fossette, entrevue par lui pour la premiere fois.
- Je n'ai peur de rien!" reprit-elle. Elle se leva, se fit donner des explications et sur la situation de la grange, et sur ce qu'elle devait y attendre dans le plus profond silence, jeta une fourrure sur ses epaules, s'en enveloppa tout entiere et lanca un coup d'oeil a Nicolas.
E lle sortit par le corridor et l'escalier derobe, pendant que ce dernier, sous pretexte qu'il etait fatigue par la chaleur de l'appartement, disparut de son cote par la grande entree.
L e froid etait toujours le meme, et la lune semblait briller d'un eclat encore plus vif. Des myriades d'etoiles scintillaient sur la neige a ses pieds, tandis que leurs soeurs brillaient au loin sur la voute triste et sombre du firmament, et les yeux s'en detournaient bien vite, pour se reporter sur la terre resplendissante de clarte et revetue de son manteau d'hermine.
N icolas descendit en courant le peristyle, tourna l'angle de la maison et passa devant l'entree laterale, par laquelle devait sortir Sonia. A moitie chemin, des piles de bois, eclairees en plein par la lune, projetaient leur ombre sur le chemin, sur lequel de vieux tilleuls etendaient les lignes noires de leurs branches denudees, qui se croisaient et s'enchevetraient sur le blanc sentier de la grange. Les grosses poutres de la maison et son toit couvert de neige paraissaient avoir ete tailles dans un bloc de pierre precieuse, dont les facettes s'irisaient a la lumiere argentee de la lune. Un tronc d'arbre se fendit tout a coup avec bruit dans le jardin, puis tout retomba dans le silence. La poitrine de Sonia se soulevait d'aise: on aurait dit qu'elle buvait a longs traits, non pas l'air de tous les jours, mais une essence vivifiante de jeunesse et de bonheur eternels.
" Tout droit, mademoiselle, tout droit et ne regardez pas en arriere.
- Je n'ai pas peur," repondit Sonia, dont les petits souliers resonnerent sur la pierre de l'escalier, et avancerent en craquant sur le tapis de neige, dans la direction de Nicolas, qu'elle venait d'apercevoir a deux pas devant elle. Elle courut a lui, mais ce n'etait pas non plus son Nicolas de tous les jours! Qu'est-ce qui pouvait l'avoir transforme a ce point? Etait-ce son costume de femme avec ses cheveux ebouriffes, ou ce sourire heureux, qui lui etait si peu habituel, et qui dans ce moment rayonnait sur ses traits?
M ais Sonia est tout autre, toute differente de ce qu'elle est d'ordinaire, et cependant c'est bien la meme! se disait de son cote Nicolas, en regardant sa jolie petite figure eclairee par un rayon de lune. Ses deux bras se glisserent sous la pelisse qui l'enveloppait, enlacerent sa taille, l'attirerent a lui, et il baisa ses levres, sur lesquelles il sentit encore l'odeur de bouchon brule de sa moustache d'emprunt.
" Sonia! Nicolas!" murmurerent-ils tous deux, et les petites mains de Sonia etreignirent a leur tour le visage de Nicolas; puis, en entrelacant leurs doigts, ils coururent jusqu'a la grange, et revinrent sur leurs pas, pour rentrer chacun par la porte qui les avait vus sortir.
XII
N atacha, qui avait tout observe, arrangea les choses de telle facon qu'au retour, elle, MmeSchoss et Dimmler se mirent dans le meme traineau, pendant que Nicolas, Sonia et les filles de service montaient dans un autre.
N icolas ne songeait plus a faire courir ses chevaux: ses yeux se fixaient involontairement sur Sonia, et cherchaient a decouvrir, sous cette moustache noire et ces sourcils arques, sa Sonia d'autrefois, sa Sonia dont rien ne pourrait plus desormais le separer! La lumiere feerique et changeante de la lune, le souvenir du baiser sur ces levres adorees, l'aspect de la terre brillante qui fuyait sous les pas de leurs chevaux, ce ciel noir seme de clous de diamant, qui s'etendait au-dessus de leurs tetes, cet air de glace qui remplissait ses poumons d'une force inconnue, tout lui faisait croire qu'ils etaient rentres dans le monde de la magie. "Sonia, n'as-tu pas froid?
- Non, et toi?" repondit-elle.
N icolas arreta sa troika a moitie route, et, confiant les renes a son cocher, courut vers le traineau de Natacha:
" Ecoute, lui dit-il tout bas et en francais, je me suis decide a tout dire a Sonia!
- Tu lui as tout dit? s'ecria Natacha rayonnante de joie.
- Ah! Natacha, quelle etrange figure te fait cette moustache. Es-tu contente?
- Comment, contente?. mais j'en suis ravie. Je n'en disais rien, sais-tu? mais je t'en voulais beaucoup!. c'est un coeur d'or que le sien. Moi, je suis souvent mauvaise, aussi me faisais-je scrupule a present d'etre heureuse toute seule. Va, va la rejoindre.
- Non, attends un moment? Dieu, que tu es drole ainsi!" repeta-t-il en l'examinant curieusement et en decouvrant aussi dans ses traits une expression inusitee, une tendresse emue qui le frappa:
" Natacha, n'y a-t-il pas de la magie la dedans, hein?
- Oui, tu as tres bien fait, va."
" Si j'avais vu Natacha telle que je la vois dans ce moment, se disait-il, je lui aurais demande conseil, et je lui aurais obei, quoi qu'elle m'eut ordonne. et tout aurait bien marche!."
" Ainsi donc tu es contente?. Ai-je bien agi?
- Oui, mille fois oui! Je me suis fachee avec maman l'autre jour a cause de toi. Maman soutenait que Sonia te courait apres. et je ne permettrai a personne, non seulement de dire, mais de penser du mal d'elle, car c'est la bonte et la droiture memes!
- Eh bien, tant mieux!." Et Nicolas, sautant a terre, regagna en quelques enjambees son traineau, ou le meme petit Tcherkesse de tout a l'heure le recut en souriant de dessous son capuchon de zibeline. et ce Tcherkesse etait Sonia, et Sonia, sans aucun doute, allait devenir sa femme cherie!
L es jeunes filles passerent, en rentrant, chez la comtesse pour lui rendre compte de leur excursion, et se retirerent ensuite dans leur chambre. Tout en conservant leurs moustaches, elles se deshabillerent et bavarderent longtemps: elles ne tarissaient pas sur leur mutuel bonheur, sur leur avenir, sur l'amitie qui lierait leurs maris:
" Mais quand cela arrivera-t-il? J'ai si grand'peur qu'il n'en soit rien, dit Natacha, en s'approchant de sa table ou etaient poses deux miroirs.
- Eh bien, assieds-toi, Natacha, et regarde dans la glace, tu le verras peut-etre." Natacha s'assit apres avoir allume deux bougies qu'elle placa de chaque cote. "Je vois bien une paire de moustaches, dit-elle en riant.
- Il ne faut pas rire, mademoiselle," repliqua Douniacha. Natacha se remit enfin a fixer, sans broncher, ses yeux sur la glace; elle prit un air recueilli, se tut et resta longtemps a attendre et a se demander ce qu'elle allait voir. Serait-ce un cercueil ou serait-ce le prince Andre, qui lui apparaitrait tout a coup sur cette plaque miroitante et confuse; car ses yeux fatigues ne distinguaient plus qu'avec peine la lumiere vacillante des bougies? Mais, malgre toute sa bonne volonte, elle ne voyait rien: aucune tache ne dessinait soit l'image d'un cercueil, soit celle d'une forme humaine. Elle se leva.
" Pourquoi les autres voient-ils, et moi rien, jamais rien! Mets-toi a ma place, Sonia; il le faut pour toi et pour moi aussi. car j'ai si grand'peur, si tu savais!"
S onia s'assit et fixa a son tour ses yeux sur la glace.
" Sofia Alexandrovna verra bien certainement, dit Douniacha tout bas, mais vous, vous riez toujours!"
S onia entendit cette reflexion et la reponse murmuree par Natacha:
" Oui, elle verra, c'est sur! L'annee derniere, elle a vu." Trois minutes s'ecoulerent au milieu du plus profond silence.
" Elle verra, c'est sur," repeta Natacha en tremblant.
S onia fit un mouvement en arriere, se couvrit la figure d'une main, et s'ecria:
" Natacha!
- Tu as vu? qu'as-tu vu?" Et Natacha se precipita pour soutenir la glace.
S onia n'avait rien vu, ses yeux commencaient a se troubler et elle allait se lever, lorsque le "c'est sur" de Natacha l'arreta; elle ne voulait point tromper leur attente, mais rien n'est fatigant comme de rester ainsi immobile. Aussi ne put-elle jamais s'expliquer pourquoi elle avait crie, et pourquoi elle s'etait cache la figure dans les mains. "Tu l'as vu, lui? demanda Natacha.
- Oui, mais attends: je l'ai vu, lui!" repondit Sonia, ne sachant trop a qui ce lui devait se rapporter, si c'etait a Nicolas ou au prince Andre: "Pourquoi ne pas leur raconter que j'ai vu, cela arrive bien a d'autres, et personne ne pourra me dementir." - Oui, je l'ai vu, poursuivit-elle.
- Comment l'as-tu vu, couche ou debout?
- Je l'ai vu, il n'y avait rien d'abord, et tout a coup je l'ai vu couche.
- Andre couche? il est donc malade?. et Natacha arreta sur Sonia un regard effare.
- Mais non, pas du tout, il semblait au contraire fort gai, repondit-elle en finissant par croire a ses propres inventions.
- Et apres, Sonia, apres?
- J'ai vu ensuite quelque chose de vague, de rouge, de bleu.
- Quand reviendra-t-il, Sonia? Quand le reverrai-je? Mon Dieu, que j'ai peur pour lui! Pour moi, j'ai peur de tout!." Et, sans repondre aux consolations que lui prodiguait Sonia, Natacha se glissa dans son lit, et, longtemps apres qu'elle eut eteint la lumiere, elle resta immobile et reveuse, les yeux fixes sur les rayons de la lune qui penetraient a travers les vitres gelees des fenetres.
XIII
Q uelque temps apres les fetes, Nicolas avoua a sa mere son amour pour Sonia et sa ferme resolution de l'epouser. La comtesse, qui avait l'oeil sur eux depuis longtemps, s'attendait a cette confidence; elle l'ecouta en silence jusqu'au bout et lui annonca a son tour qu'il etait libre de se marier comme bon lui semblerait, mais que ni elle, ni son pere, ne donneraient leur consentement a ce mariage. Nicolas, atterre, sentit pour la premiere fois que sa mere, malgre l'affection qu'elle lui avait toujours temoignee, etait serieusement fachee contre lui, et ne reviendrait pas sur sa decision. Elle fit venir son mari, et essaya de lui communiquer avec calme la confidence de son fils, mais la colere prit bientot le dessus et elle sortit en sanglotant de depit. Le vieux comte engagea Nicolas avec une certaine hesitation a renoncer a son projet, mais celui-ci lui repondit que sa parole etait engagee; son pere, fort trouble par cette declaration formelle, poussa un long soupir, changea de conversation, et le quitta bientot apres, pour aller retrouver sa femme. Comme il se sentait responsable envers lui du mauvais etat de sa fortune, il ne pouvait, au fond, lui en vouloir de refuser un riche parti, et de preferer Sonia sans dot, Sonia qui aurait ete la perle des femmes, si, par la faute de Mitenka et de leurs ruineuses habitudes, ils n'avaient dilapide cette belle fortune.
U n calme de quelques jours suivit cette scene, mais un matin la comtesse appela chez elle Sonia, l'accusa d'ingratitude, et lui reprocha, avec une durete qu'elle ne lui avait jamais temoignee, de faire des avances a son fils. Sonia, les yeux baisses, ecoutait sans mot dire ces injustes paroles, et ne pouvait comprendre ce qu'on exigeait d'elle; elle qui se sentait prete a tous les sacrifices pour ceux qu'elle regardait comme ses bienfaiteurs: rien ne lui paraissait plus simple que de se devouer pour eux, mais dans le cas present elle ne voyait plus comment elle devait agir. Ne pouvant s'empecher de les aimer tous, d'aimer Nicolas, qui avait besoin d'elle pour etre heureux, que lui restait-il donc a faire? Apres cette douloureuse sortie, Rostow essaya d'effrayer sa mere en la menacant d'epouser Sonia en secret, et finit par la supplier encore une fois de consentir a son bonheur.
E lle lui repondit avec une indifference glaciale, bien extraordinaire, bien inusitee chez elle, qu'il etait majeur, et que, le prince Andre se mariant aussi sans le consentement de son pere, il pouvait suivre cet exemple, mais qu'elle ne recevrait jamais comme sa belle-fille cette petite intrigante.
I ndigne de l'expression que venait d'employer sa mere, Nicolas changea de ton, et lui reprocha de vouloir le forcer a vendre son coeur; il lui declara que, si elle ne revenait point sur sa resolution, c'etait la derniere fois qu'ils se. mais il n'avait pas encore prononce le mot fatal que sa mere ne pressentait que trop et qui aurait peut-etre laisse entre eux un souvenir ineffacable, quand la porte s'ouvrit et Natacha entra, pale et serieuse. elle avait tout entendu.
" Nicolas, tu ne sais ce que tu dis, tais-toi, tais-toi! s'ecria-t-elle avec violence, comme pour l'empecher de continuer. Et vous, maman, pauvre chere maman, ce n'est pas cela. vous l'avez mal compris!"
L a comtesse, au moment d'une rupture definitive avec son fils cheri, le regardait avec terreur; mais elle ne pouvait et ne voulait pas ceder, entrainee, excitee par l'obstination qu'il mettait a lui resister.
" Nicolas, je t'expliquerai tout plus tard. Et vous, ecoutez-moi, petite mere."
S es paroles n'avaient evidemment aucun sens, mais elles atteignirent leur but.
L a comtesse fondit en larmes, et cacha sa figure sur l'epaule de sa fille, pendant que Nicolas sortait en se prenant avec desespoir la tete entre les mains.
N atacha poursuivit son oeuvre de reconciliation, et obtint de sa mere la promesse qu'elle ne tourmenterait plus Sonia. Nicolas, de son cote, donna sa parole qu'il n'agirait point a l'insu de ses parents; quelques jours plus tard, triste et fache de se sentir en opposition avec eux, il partit pour rejoindre son regiment, bien resolu a quitter le service et a epouser a son prochain retour Sonia, dont il se croyait passionnement amoureux.
L 'interieur des Rostow redevint sombre, la comtesse tomba malade.
S onia, affligee de l'absence de son ami, supportait avec peine l'inimitie de sa bienfaitrice, qui se trahissait involontairement a chaque parole. Le comte, plus preoccupe que jamais du piteux etat de ses affaires, se vit force d'avoir recours aux moyens extremes, et de vendre une de ses terres et son hotel de Moscou; il aurait fallu pour cela qu'il allat lui-meme sur les lieux, mais le mauvais etat de sante de sa femme retardait leur depart de jour en jour.
N atacha, qui avait supporte patiemment et presque gaiement pendant les premiers mois d'etre separee de son fiance, devenait d'heure en heure plus triste et plus nerveuse, en pensant que ces longues semaines, qu'elle aurait si bien su employer a aimer, se perdaient ainsi sans profit pour son coeur. Elle en voulait au prince Andre de vivre d'une vie prosaique, de visiter de nouveaux pays, de faire de nouvelles connaissances, tandis qu'elle ne pouvait que penser a lui et rever! Plus ses lettres lui temoignaient d'interet, plus elles l'irritaient, car elle ne trouvait aucune consolation a lui ecrire. Les siennes, dont sa mere corrigeait habituellement les fautes d'orthographe, n'etaient que des compositions seches et banales. Elle se sentait dans l'impuissance d'enoncer sur la feuille de papier blanc, posee la devant elle, ce qu'elle aurait si bien dit d'un mot, d'un regard ou d'un sourire. Aussi elle ne faisait en ecrivant que remplir un ennuyeux devoir, et n'y attachait plus la moindre importance! Cependant un voyage a Moscou devenait indispensable; sans parler des ventes a regulariser, il fallait y commander le trousseau, et s'y rencontrer avec le prince Andre, que l'on attendait de jour en jour. Le vieux prince devait y passer l'hiver, et Natacha assurait a qui voulait l'entendre que son fiance etait bien certainement deja revenu de l'etranger.
E n attendant, la comtesse ne se remettait pas, et il fut decide que le comte partirait seul avec les jeunes filles, a la fin de janvier.
CHAPITRE III
I
Q uoique Pierre eut une foi absolue dans les verites que lui avait revelees le Bienfaiteur, et malgre la joie profonde qu'il avait ressentie pendant les premiers mois de son apprentissage, lorsqu'il se livrait avec un reel enthousiasme au travail de sa regeneration interieure, enfin malgre tous ses efforts pour y perseverer, cette nouvelle existence perdit subitement pour lui tout son charme, apres les fiancailles du prince Andre, et la mort de Bazdeiew, arrivee a la meme epoque. Il ne lui en resta plus que le squelette, c'est-a-dire sa maison, sa femme, plus que jamais en faveur aupres d'un grand personnage, ses nombreuses et peu interessantes connaissances, et le service avec son cortege d'ennuyeuses formalites! Aussi fut-il saisi d'un profond degout en pensant a sa vie: il interrompit son journal, evita la societe de ses freres, reparut au club, recommenca a boire et a mener la vie de garcon, et fit tant parler de lui, que la comtesse Helene se vit obligee de lui adresser de severes reproches. Pierre lui donna raison en tous points, et se refugia a Moscou pour ne pas la compromettre par sa conduite.
L orsqu'il se retrouva dans son immense hotel, avec ses cousines les princesses, qui sechaient sur pied et tournaient a la momie, avec sa nombreuse domesticite qui y grouillait dans tous les coins; lorsqu'il apercut la chapelle de la Vierge d'Iverskaia rayonnante de la lumiere des mille cierges qui brulaient devotement devant les saintes images enchassees d'or et d'argent; lorsqu'il eut traverse la grande place du Kremlin couverte d'un tapis de neige immaculee; qu'il eut revu les izvostchiki et les boutiques du Kitaigorod, les vieux et les vieilles de Moscou vivotant doucement dans leur coin, sans rien desirer, et qu'il eut pris part de nouveau aux bals et aux diners du club Anglais. alors il se sentit enfin arrive au port. Moscou, en lui rendant son chez lui et sa maison, lui fit eprouver cette sensation de bien-etre qu'on ressent lorsque, apres une journee de fatigue, on passe avec bonheur une bonne vieille robe de chambre bien chaude, bien commode, voire meme un peu graisseuse.
T oute la societe, les vieux et les jeunes, le recurent a bras ouverts; sa place restee vacante l'attendait, il n'avait qu'a la reprendre, car, aux yeux de tous ces braves gens, Pierre etait le meilleur enfant du monde, l'original le plus gai et le plus intelligent, le vrai type du grand seigneur du Moscou d'autrefois, distrait, bienveillant, et la bourse toujours a sec, parce que chacun y puisait sans scrupule.
L es representations donnees au benefice d'artistes sans talent, les croutes et les statues des rapins du dernier ordre, les oeuvres de bienfaisance, les choeurs de Bohemiens, les souscriptions pour des diners, les reunions de francs-macons, les quetes pour les eglises, la publication d'ouvrages de prix, tout cela trouvait accueil aupres de lui: il ne savait jamais refuser, et se serait completement devalise de ses propres mains, si, pour son bonheur, deux de ses amis, auxquels il avait prete une tres forte somme, ne l'eussent pris en tutelle. Au club, pas de diner, pas de soiree, sans lui. A peine venait-il d'etendre son gros corps sur un des larges divans, apres avoir vide deux bouteilles de Chateau-Margaux, qu'il se voyait entoure d'un cercle nombreux qui le choyait, riait et causait autour de lui. Si la conversation degenerait en dispute, son bon sourire et une bienveillante plaisanterie, dite a propos, ramenaient la paix; s'il n'etait pas la, toute reunion maconnique, meme etait triste et morose. Au bal, lorsque les cavaliers faisaient defaut, on venait le choisir, et il dansait. Jeunes femmes et jeunes filles l'aimaient, parce que, sans temoigner une attention particuliere, a aucune d'elles, il etait aimable avec toutes: "Il est charmant, disait-on de lui, il n'a pas de sexe!"
C omme il aurait pleure sur lui-meme si, sept ans auparavant, a son arrivee de l'etranger, on lui eut dit qu'il n'avait besoin ni de rien chercher, ni de rien inventer, que sa route etait toute tracee, sa destinee toute marquee, et qu'en depit de tous ses efforts il ne deviendrait pas meilleur que la plupart de ceux qui se seraient trouves dans sa position!. Certes, il ne l'aurait pas cru!
N 'etait-ce donc pas lui qui avait desire avec ardeur voir la Russie en republique, qui avait souhaite devenir philosophe tacticien. qui avait regrette de ne pas etre Napoleon ou l'homme qui le vaincrait? N'etait-ce donc pas lui qui avait cru possible la regeneration de l'humanite, et travaille a atteindre le degre le plus eleve du perfectionnement moral? N'etait-ce donc pas lui qui avait cree des ecoles, ouvert des hopitaux, et donne la liberte a ses paysans?
E t de fait qu'etait-il devenu? Le possesseur d'une grande fortune, le mari d'une femme infidele, un chambellan en retraite, un membre du club Anglais et l'enfant gate de la societe de Moscou; un homme qui aimait surtout a bien manger et a bien boire, et qui se donnait parfois le plaisir de critiquer le gouvernement, bien a son aise, apres diner. Il fut longtemps avant de se faire a la pensee qu'il etait, ni plus, ni moins, le type accompli du chambellan en retraite, vivant sans but et sans soucis, ce type qu'il avait en si grand mepris sept ans auparavant, et dont Moscou offrait de nombreux specimens.
I l cherchait parfois a se consoler, en se disant que ce genre de vie ne durerait pas, mais l'instant d'apres il passait en revue avec terreur tous les gens de sa connaissance qui, entres comme lui dans cette existence de club avec toutes leurs dents et tous leurs cheveux, en etaient sortis sans cheveux et sans dents.
P arfois aussi il tachait de se persuader par orgueil qu'il ne ressemblait en rien a ces chambellans qu'il meprisait, a ces personnages betes, incolores et satisfaits d'eux-memes: "La preuve, se disait-il, c'est que, moi, je suis mecontent, toujours mecontent, toujours tourmente du desir de faire quelque chose pour le bien de l'humanite!. Qui sait? ajoutait-il ensuite avec humilite, n'ont-ils pas, eux aussi, cherche, tout comme moi, a se frayer une nouvelle route dans la vie, et la force des choses, du milieu qui les entourait, des elements contre lesquels l'homme est impuissant a lutter, ne les a-t-elle pas amenes la ou elle m'a amene moi-meme? A force de raisonnements de ce genre, il avait fini, apres quelques mois de sejour a Moscou, par ne plus mepriser, mais au contraire par aimer, respecter et plaindre, tout comme il se plaignait lui-meme, le sort de ses compagnons d'infortune.
P ierre n'avait plus d'acces de desespoir ni de degout de la vie, mais le mal dont il souffrait, et qu'il refoulait vainement a l'interieur, le travaillait toujours: "Quel est le but de l'existence? Pourquoi vit-on? Que fait-on en ce monde?" se demandait-il avec stupeur mille fois par jour. Mais, sachant par experience que ses questions resteraient sans reponse, il s'en detournait au plus vite en prenant un livre, ou il courait au club, ou chez un de ses amis, pour y recolter les petites nouvelles du jour.
" Ma femme, se disait-il, qui n'a jamais aime autre chose que son beau corps, et qui est une des plus sottes creatures que je connaisse, passe pour avoir de l'esprit comme personne, et tous se prosternent devant elle. Bonaparte, bafoue alors qu'il etait un grand homme, est presse par l'empereur Francois, maintenant qu'il n'est plus qu'un miserable comedien, de vouloir bien accepter la main de sa fille. Les Espagnols remercient la Providence, par l'entremise du clerge catholique, de la victoire remportee le 14 juin sur les Francais; les Francais, de leur cote, la remercient, toujours par l'entremise de ce meme clerge, de la victoire remportee par eux, a la meme date, sur les Espagnols. Mes freres les francs-macons pretent serment de tout sacrifier pour le prochain et refusent un rouble a la quete. "Astree" intrigue contre "les chercheurs de la manne celeste", et l'on se met en quatre pour obtenir la charte de la loge d'Ecosse, dont personne n'a besoin et dont personne ne comprend le sens, pas meme celui qui l'a ecrite. Nous nous disons tous disciples de l'Evangile, nous proclamons l'oubli des injures, l'amour du prochain, et, comme preuve a l'appui, nous elevons quarante fois quarante eglises a Moscou, tandis qu'hier on a fouette un deserteur, et le representant de la loi divine d'amour et de pardon donne a baiser la croix au condamne avant le supplice!" Ainsi songeait Pierre, et cette hypocrisie perpetuelle, cette hypocrisie professee et acceptee par tous, l'indignait chaque fois comme un fait nouveau: "Je la sens, je la vois, se disait-il encore, mais comment leur en expliquer la puissance? Je l'ai essaye en vain: je me suis convaincu qu'ils s'en rendaient compte comme moi, mais qu'ils s'aveuglent volontairement. Donc cela doit etre ainsi! Mais, moi, que dois-je faire? Que vais-je devenir?" Comme beaucoup de gens, comme beaucoup de ses compatriotes surtout, il avait le triste privilege de croire au bien, et en meme temps de voir si distinctement le mal, qu'il ne lui restait plus la force necessaire pour prendre une part active dans la lutte. Ce mensonge continuel, qu'il retrouvait dans tout travail a entreprendre, paralysait son activite, et cependant il fallait vivre et s'occuper quand meme. Se sentir obsede par ces questions vitales, sans parvenir a les resoudre, cela lui etait si penible, qu'il se plongeait, pour les oublier, dans toutes les distractions imaginables.
I l devorait des livres par douzaines, et lisait tout, ce qui lui tombait sous la main, meme lorsque son valet de chambre l'aidait le soir a se deshabiller; il allait ainsi de la veille au sommeil, pour se livrer de nouveau le lendemain aux oiseux bavardages des salons et des clubs, et passer son temps entre les femmes et le vin. La boisson devenait de plus en plus pour lui un besoin physique aussi bien que moral, et il s'y adonnait avec passion, en depit des avertissements des medecins, qui, vu sa corpulence, y trouvaient un danger serieux pour sa sante. Il ne se sentait heureux et veritablement a son aise que lorsqu'il avait avale plusieurs verres de spiritueux: la douce chaleur, la tendre bienveillance pour son prochain, qu'il eprouvait alors, le rendait capable de s'assimiler toute pensee sans toutefois l'approfondir. Alors seulement le noeud gordien si complique de la vie perdait a ses yeux de son effrayant mystere, et lui paraissait meme facile a denouer; alors seulement il se disait: "Je le deferai, je l'expliquerai. tout a l'heure j'y penserai!" Mais ce "tout a l'heure" ne venait jamais, et il n'y repensait que pour voir de nouveau ces enigmes se dresser devant lui, plus terribles et plus insolubles que jamais, et il se hatait de reprendre ses lectures pour chasser les pensees penibles.
P ierre se souvenait parfois d'avoir entendu raconter que les soldats exposes au feu de l'ennemi dans les retranchements s'ingeniaient a se creer une occupation quelconque afin d'oublier le danger. Il se disait que chacun faisait de meme, que chacun, ayant peur de la vie, tachait, comme ces soldats, de l'oublier, les uns avec l'ambition, la politique, le service de l'Etat, les autres avec les femmes, le jeu, le vin, les chevaux et la chasse: "Donc, concluait-il, rien n'est pueril, et rien n'est important!. tout revient au meme, tachons seulement de nous soustraire a l'implacable realite, et de ne jamais nous rencontrer face a face avec elle!"
II
L e prince Nicolas Andreievitch Bolkonsky etait venu s'installer a Moscou au commencement de l'hiver; son passe, son esprit et son originalite peu commune, ses opinions antifrancaises et archipatriotiques, a l'unisson d'ailleurs avec celles de Moscou, peut-etre aussi un refroidissement sensible de l'enthousiasme qu'avaient fait naitre les debuts de l'Empereur Alexandre, contribuerent a le rendre l'objet d'un respect tout particulier, et le centre de l'opposition moscovite.
L e prince avait beaucoup vieilli: son grand age s'accusait souvent par des assoupissements soudains, par l'oubli des evenements recents, la vivacite des souvenirs d'un temps deja bien eloigne, et par la vanite toute juvenile qui lui faisait accepter le role de chef de parti. Cependant, lorsqu'il se montrait le soir, a l'heure du the, en redingote doublee de fourrure, les cheveux poudres, et qu'il se laissait aller a conter, par saccades comme toujours, des anecdotes de sa jeunesse, ou a juger d'une facon incisive et mordante les evenements et les gens du moment, il inspirait a tous ceux qui l'ecoutaient un egal sentiment de respect. Son vaste hotel, encombre d'un mobilier qui datait de la moitie du XVIIIeme siecle, les laquais toujours en grande tenue, lui-meme le representant brusque, hautain, mais intelligent, d'une epoque disparue, sa fille douce et timide et la jolie Francaise, toutes deux le craignant et le venerant a la fois: tout cet ensemble formait un tableau imposant, d'un coloris etrange et saisissant pour les visiteurs. Ils oubliaient alors que la journee ne se composait pas seulement des deux heures interessantes qu'ils passaient dans la societe du maitre de la maison, mais de bien d'autres encore, pendant lesquelles la vie intime des habitants de cette demeure continuait a marcher lourdement et retombait de tout son poids sur la pauvre princesse Marie. Privee de ses plaisirs les plus chers, de la causerie avec "les ames du bon Dieu" et de la solitude, le grand calmant a toutes ses peines, ne frayant avec personne, elle ne retirait aucun avantage de cette nouvelle residence. On avait meme cesse de l'inviter, sachant que son pere ne permettait pas qu'elle sortit sans lui, et que, pour cause de sante, il se refusait constamment a l'accompagner. Tout espoir de mariage s'etait evanoui, car le mauvais vouloir et l'irritation avec lesquels il conduisait tous ceux qui pouvaient devenir des partis pour sa fille, n'etaient que trop visibles. D'amies, elle n'en avait point: depuis son arrivee a Moscou, elle etait meme bien revenue sur le compte de deux personnes qui avaient eu toute son affection: l'une, MlleBourrienne, que, pour certaines raisons, elle croyait maintenant devoir tenir a l'ecart; l'autre, Julie Karaguine, avec laquelle elle avait correspondu pendant cinq longues annees, pour en arriver a decouvrir, des leur premiere entrevue, qu'il n'y avait rien de commun entre elles. Cette derniere, devenue, par la mort de ses deux freres, une tres riche heritiere, se donnait a coeur joie de tous les plaisirs, et cherchait un mari; un peu de temps encore, et elle allait compter parmi les demoiselles tres mures; le moment etait donc venu pour elle de jouer sa derniere carte, et elle pressentait que son sort se deciderait incessamment. La princesse Marie souriait avec tristesse au retour de chaque jeudi, en pensant que, non seulement elle n'avait plus a qui ecrire, mais encore que les visites hebdomadaires de sa chere correspondante d'autrefois lui etaient devenues completement indifferentes. Elle se comparait involontairement a ce vieil emigre qui refusait de se marier avec l'objet de sa tendresse, en disant: "Si je l'epousais, ou donc passerais-je mes soirees?" Tout comme lui, elle regrettait que la presence de Julie eut mis fin a leurs epanchements, et elle n'avait plus personne a qui confier les chagrins qui l'accablaient davantage tous les jours. Le prince Andre allait revenir; l'epoque fixee pour son mariage approchait, mais son pere n'y etait guere mieux dispose; tout au contraire, ce sujet l'irritait au point que le nom seul des Rostow le mettait hors des gonds, et que son humeur, deja si difficile, devenait presque insupportable. Les lecons que la princesse Marie donnait a son neveu de six ans n'etaient qu'un souci de plus, car, a sa grande consternation, elle avait decouvert en elle-meme une irritabilite analogue a celle de son pere. Que de fois ne s'etait-elle pas reproche ses emportements? Et pourtant, chaque fois, son ardent desir de faciliter a l'enfant ses premiers pas dans l'etude de l'A B C francais, de l'initier a tout ce qu'elle savait elle-meme, se trouvait paralyse par la certitude que l'enfant, effraye de sa colere, repondrait tout de travers. Alors, s'embrouillant dans ses explications, elle s'impatientait, elevait la voix, s'emportait, et, le tirant par la main, elle le mettait dans "le coin". La punition infligee, elle fondait en larmes, s'accusait de mechancete, et le petit garcon, pleurant a son tour, quittait "le coin" sans sa permission, et, prenant ses mains couvertes de larmes, il la consolait et l'embrassait. Le plus difficile a supporter etait le caractere de son pere, qui devenait chaque jour de plus en plus dur envers elle. S'il l'avait obligee a passer ses nuits en priere, s'il l'avait battue, s'il l'avait forcee a porter le bois et l'eau, elle se serait soumise a ses ordres sans murmurer; mais ce terrible tyran, qui l'aimait, n'en etait que plus cruel, a cause meme de son affection. Non seulement il excellait a la blesser et a l'humilier a tout propos, mais encore a lui demontrer avec bonheur qu'elle avait tort en tout et toujours. Les attentions dont il entourait MlleBourrienne etaient devenues plus marquees depuis quelques mois, et l'idee baroque qu'il avait eue, pour irriter sa fille, de parler de son mariage avec cette etrangere, lorsque son fils lui avait demande son consentement, commencait a avoir pour lui un certain attrait; mais la princesse Marie persistait a n'y voir qu'une nouvelle invention de sa part pour la chagriner.
U n jour, en sa presence, le vieux prince baisa la main de MlleBourrienne, et, l'attirant a lui, l'embrassa. La princesse rougit, et quitta la chambre, persuadee que son pere avait fait cela expres devant elle pour lui etre encore plus desagreable. Quelques instants plus tard, lorsque MlleBourrienne la rejoignit, toute souriante, elle essuya vivement ses larmes, se leva, s'approcha d'elle, et, ne pouvant plus se contenir, elle l'accabla des plus violents reproches:
" C'est laid, c'est vil, c'est inhumain, de profiter ainsi de la faiblesse!. Allez, sortez d'ici!" s'ecria-t-elle d'une voix etranglee par la colere et par les sanglots.
L e lendemain, son pere ne lui dit pas un mot, mais elle remarqua, a diner, que MlleBourrienne etait servie la premiere; lorsque le vieux sommelier, oubliant pour son malheur ce nouveau caprice de son maitre, presenta le cafe a la princesse Marie avant de l'offrir a MlleBourrienne, le prince eut un acces de rage. Jetant sa canne a la figure du coupable, il declara a Philippe qu'il allait etre fait soldat sur l'heure:
" Tu l'as oublie, oublie, quand je te l'avais dit! Elle est la premiere dans ma maison, entends-tu bien. elle est ma meilleure amie, criait-il avec fureur. Et si tu te permets, ajouta-t-il en se tournant vers sa fille, toi aussi, de l'oublier devant elle, comme tu l'as fait hier soir, je te ferai voir qui est le maitre ici. Va-t'en, que je ne te voie plus, ou demande-lui pardon!" Et la princesse Marie fit des excuses a MlleAmelie et n'obtint qu'a grand'peine la grace du malheureux sommelier. A la suite de ces scenes deplorables, il s'elevait dans le coeur de la pauvre fille une lutte terrible entre l'orgueil froisse de victime et le remords intime de la chretienne. Ce pere qu'elle osait accuser, n'etait-il pas faible et debile? Cherchant a tatons ses lunettes, perdant la memoire, marchant d'un pas mal assure, inquiet de laisser surprendre sa faiblesse, ne le voyait-elle pas s'assoupir a table, sa vieille tete branlant au-dessus de son assiette, lorsqu'il n'y avait personne pour le tenir en haleine?. "Ce n'est donc pas a moi de le juger!" se disait-elle alors, en se reprochant, dans son humilite, son premier mouvement de revolte.
III
I l y avait a Moscou, a cette epoque, un medecin francais, tres bel homme, de haute taille, aimable comme ses compatriotes savent l'etre au besoin, et qui s'etait fait en peu de temps une grande reputation dans les cercles les plus aristocratiques de la ville, ou on le traitait meme en egal et en ami.
L e vieux prince, tres sceptique en fait de medecine, l'avait toutefois consulte, d'apres le conseil que lui en avait donne MlleBourrienne, et il s'habitua si bien a Metivier, qu'il finit par le recevoir regulierement deux fois par semaine.
L e jour de la Saint-Nicolas, tout Moscou se porta a son hotel pour lui presenter ses felicitations, mais personne ne fut recu, a l'exception de quelques intimes, invites a diner et inscrits sur une liste qu'il avait remise a la princesse Marie.
M etivier crut bien faire, en sa qualite de docteur, de forcer la consigne et d'entrer chez son malade, dont l'humeur ce matin-la etait veritablement massacrante. Se trainant de chambre en chambre, s'accrochant au moindre mot, il faisait semblant de ne rien comprendre de ce qu'on lui disait, comme pour se menager une occasion de se facher. La princesse Marie ne connaissait que trop par experience cette irritation sourde, toujours prete a faire explosion dans un acces de fureur, et aussi inevitable que le coup de feu d'une arme chargee; toute la matinee se passa dans l'angoisse de ces pressentiments, mais il n'y eut point d'eclat jusqu'a la visite du medecin. Apres l'avoir laisse penetrer chez son pere, elle s'assit, un livre a la main, dans le salon, d'ou elle pouvait aisement ecouter, ou tout au moins deviner, ce qui se passait dans le cabinet.
L a voix de Metivier se fit d'abord entendre, puis celle du vieux prince, puis les deux voix s'eleverent a la fois, et la porte, ouverte avec violence, laissa voir sur le seuil le docteur terrifie, et le vieillard, en robe de chambre, le visage bouleverse par la colere:
" Tu ne le comprends pas, criait-il, et, moi, je le comprends, espion francais, esclave de Bonaparte!. hors d'ici! hors de ma maison!." Et il referma la porte avec fureur.
M etivier haussa les epaules, s'approcha de MlleBourrienne, qui, a ce bruit, etait accourue de l'autre piece, et lui dit: "Le prince n'est pas tout a fait dans son assiette, la bile le travaille, tranquillisez-vous, je repasserai demain." Puis il sortit du salon, en enjoignant le plus grand silence, pendant qu'a travers la porte on entendait le bruit des pantoufles qui trainaient sur le parquet, et les exclamations reiterees de: "Traitres! Espions! Traitres partout! pas un instant de repos!"
Q uelques minutes plus tard, la princesse fut appelee chez son pere pour y recevoir l'explosion a bout portant. N'etait-ce pas sa faute, a elle, lui dit-il, et a elle seule, si l'on avait laisse entrer cet espion?. Et la liste qu'il lui avait remise, qu'en avait-elle fait?. Par sa faute, a elle, il ne pouvait ni vivre ni mourir tranquille!. "Il faut donc nous separer, nous separer, sachez-le, sachez-le! Je n'en puis plus!" Il sortit un moment de sa chambre, mais, craignant sans doute qu'elle ne prit point cette resolution au serieux, il revint sur ses pas, en s'efforcant de paraitre calme: "Ne pensez pas, ajouta-t-il, que je sois en colere: j'ai bien pese mes paroles: nous nous separerons. Cherchez-vous un gite ailleurs, n'importe ou!" Et, mettant de cote la tranquillite qu'il avait affectee un moment, pour se laisser aller de nouveau a un emportement terrible, il la menaca du poing et s'ecria: "Dire qu'il ne se trouve pas un imbecile pour l'epouser!" Rentrant precipitamment chez lui, il ferma de nouveau la porte avec fracas, fit appeler MlleBourrienne, et le silence se retablit aussitot dans son appartement.
L es six personnes invitees a diner arriverent a la fois vers les deux heures. C'etaient: le comte Rostoptchine, le prince Lapoukhine et son neveu, le general Tchatrow, vieux militaire et camarade d'armes du prince Bolkonsky, Pierre, et Boris Droubetzkoi. Tous l'attendaient au salon.
B oris, qui etait venu a Moscou en conge, avait demande a lui etre presente, et avait si bien su conquerir ses bonnes graces, que le vieux prince fit une exception en sa faveur et le recut chez lui, malgre sa qualite de jeune homme a marier.
L a maison Bolkonsky n'etait pas classee dans ce que l'on etait convenu a Moscou d'appeler "le monde", mais le seul fait d'etre admis dans ce cercle exclusif et intime etait considere comme une distinction des plus flatteuses; Boris avait saisi cette nuance, lorsque quelques jours auparavant le comte Rostoptchine, invite a diner, devant lui, par le general gouverneur, pour le jour de la Saint-Nicolas, lui avait repondu par un refus, en ajoutant: "Il me faudra, vous savez, aller saluer les reliques du prince Nicolas Andreievitch.
- Ah oui, c'est vrai!. Et comment se porte-t-il?" avait replique le general gouverneur.
L e petit groupe reuni en attendant l'heure du diner, dans l'antique et vaste salon demode, faisait l'effet d'un conseil de juges deliberant sur une grave question, car tantot ils se taisaient, et tantot ils se parlaient a voix basse. Le prince Bolkonsky parut enfin, taciturne et sombre; sa fille, plus intimidee et plus embarrassee que jamais, repondait du bout des levres aux hotes de son pere, et ils pouvaient voir facilement qu'elle ne pretait aucune attention a ce qui se disait autour d'elle. Le comte Rostoptchine seul tenait le de la conversation et racontait tour a tour les nouvelles de la ville et les nouvelles politiques. Lapoukhine et le vieux Tchatrow parlaient peu. Le prince Nicolas Andreievitch ecoutait en juge supreme, et de temps en temps, par son silence, par une inclination de tete, ou par un mot, donnait a entendre qu'il prenait acte de ce qu'on soumettait a son appreciation. Il s'agissait de politique, et au ton general de la conversation il etait aise de s'apercevoir qu'on blamait unanimement notre conduite de ce cote-la et qu'on n'hesitait pas a trouver que tout marchait de travers, et de mal en pis. La seule limite devant laquelle le causeur s'arretait ou etait arrete dans ses jugements, c'etait lorsque, pour les motiver, il aurait du s'en prendre directement a la personne de l'Empereur.
O n parla de l'occupation par Napoleon du grand-duche d'Oldenbourg, de la derniere note russe, fort hostile au conquerant, envoyee a toutes les puissances de l'Europe:
" Bonaparte se comporte avec l'Europe comme un corsaire avec un vaisseau capture, dit le comte Rostoptchine, en citant une phrase qu'il repetait volontiers depuis quelques jours. La longanimite ou l'aveuglement des Souverains est incomprehensible! C'est le tour du Pape, a present; Bonaparte travaille sans se gener a renverser la religion catholique, et pas une voix ne s'eleve! Notre Empereur est le seul qui ait proteste contre l'occupation du grand-duche d'Oldenbourg, et encore." Le comte s'arreta court; il etait arrive a la limite extreme au dela de laquelle personne n'osait s'engager.
" Il lui a propose un autre territoire en echange du grand-duche, ajouta le vieux prince Bolkonsky. Deposseder des grands-ducs, c'est pour lui chose aussi simple que pour moi de transporter des paysans de Lissy-Gory a Bogoutcharovo!
- Le duc d'Oldenbourg supporte son malheur avec une force de caractere et une resignation admirable, dit Boris en prenant part a la conversation d'un air respectueux. Il avait ete presente au grand-duc a Petersbourg, et il lui plaisait de laisser entendre qu'il le connaissait. Le prince lui jeta un coup d'oeil, et fut sur le point de lui lancer une epigramme, mais il n'en fit rien. Le trouvant sans doute trop jeune, il ne daigna pas s'occuper de lui.
- J'ai lu notre protestation a ce sujet et je suis etonne que la redaction en soit si mauvaise," dit le comte Rostoptchine, avec la nonchalance assuree d'un homme parfaitement au courant de la question.
P ierre le regarda avec une stupefaction naive:
" Qu'importe le style, comte, si les paroles sont energiques!
- Mon cher, avec nos cinq cent mille hommes de troupes il serait facile d'avoir un beau style, lui repondit Rostoptchine, et Pierre comprit le sens et la portee de sa critique.
- Chacun aujourd'hui noircit du papier, dit le maitre de la maison, ils ne font que cela a Petersbourg. Mon "Andrioucha" a compose tout un volume pour le bien de la Russie. Ils ne savent que griffonner."
L a conversation languissait, mais le vieux general Tchatrow, apres avoir fait force "hem! hem!", lui donna une nouvelle impulsion:
" Connaissez-vous l'incident qui s'est passe a la revue l'autre jour a Petersbourg, et la conduite du nouvel ambassadeur de France?
- Il me semble avoir entendu blamer sa reponse a Sa Majeste.
- Jugez-en plutot. L'Empereur daigna attirer son attention sur la division des grenadiers et sur la beaute du defile; l'ambassadeur y resta completement indifferent, et l'on dit meme qu'il se permit de faire observer que chez eux, en France, on ne s'occupait point de ces vetilles. Sa Majeste ne lui repondit rien, mais, a la revue suivante, elle feignit d'ignorer sa presence."
T ous se turent: ce fait touchait l'Empereur: aucune critique n'etait donc possible!
" Insolents! dit le vieux prince. Vous connaissez Metivier? Eh bien, je l'ai chasse de chez moi ce matin. On l'avait laisse penetrer, malgre ma defense, car je ne voulais voir personne." Et, jetant un regard de colere a sa fille, il leur conta son entretien avec le docteur, qui, d'apres lui, n'etait qu'un espion, et detailla les raisons qu'il avait de le croire, raisons tres peu convaincantes, a vrai dire, mais que personne ne se risqua a refuter.
Q uand on servit le champagne en meme temps que le roti, les convives se leverent pour feliciter l'amphitryon, et sa fille s'approcha egalement de lui.
I l la toisa d'un air dur, mechant, en lui tendant sa joue ridee, rasee de frais; on voyait, a son air, qu'il n'avait point oublie la scene du matin, que sa decision restait inebranlable, et que seule la presence des invites l'empechait de la lui signifier une seconde fois! Se deridant enfin un peu, lorsque le cafe fut servi au salon, il exposa, avec une vivacite toute juvenile, son opinion sur la guerre qui allait s'engager:
" Nos guerres avec Napoleon, dit-il, seront toujours malheureuses tant que nous rechercherons l'alliance de l'Allemagne, et que, par une consequence deplorable du traite de paix de Tilsitt, nous nous melerons des affaires de l'Europe. Il ne fallait prendre parti ni pour ni contre l'Autriche, et c'est vers l'Orient que nous devons exclusivement nous porter. Quant a Bonaparte, une conduite ferme et des frontieres bien gardees seront suffisantes pour l'empecher de mettre le pied en Russie, comme il l'a fait en 1807.
- Mais comment nous decider a faire la guerre a la France, prince? demanda Rostoptchine. Comment nous leverions-nous contre nos maitres, contre nos dieux? Voyez notre jeunesse, voyez nos dames! Les Francais sont leurs idoles, Paris est leur paradis!" Il eleva la voix, pour etre bien entendu de tous: "Tout est francais, les modes, les pensees, les sentiments! Vous venez de chasser Metivier, tandis que nos dames se trainent a ses genoux. Hier, a une soiree, j'en ai compte cinq de catholiques qui font de la tapisserie le dimanche en vertu d'une dispense du saint-pere, ce qui ne les empeche pas d'etre a peine vetues, et dignes de servir d'enseignes a un etablissement de bains. Avec quel plaisir, prince, n'aurais-je pas retire du Musee la grosse canne de Pierre-le-Grand, pour en rompre, a la vieille maniere russe, les cotes a toute notre jeunesse!. Je vous jure que leur sot engouement serait bien vite alle a tous les diables!"
I l se fit un silence: le vieux prince approuvait de la tete et souriait a la boutade de son convive:
" Et maintenant, adieu, Excellence. et soignez-vous! ajouta Rostoptchine, en se levant avec sa brusquerie habituelle, et en lui tendant la main.
- Adieu, mon ami, tes paroles sont une vraie musique; je m'oublie toujours a t'ecouter," et, le retenant doucement, il lui offrit a baiser sa joue parcheminee. Les autres, imitant l'exemple de Rostoptchine, se leverent egalement.
IV
L a princesse Marie n'avait pas saisi un mot de la conversation: une seule chose la tourmentait, elle craignait qu'on ne s'apercut de la contrainte qui regnait entre son pere et elle, et n'avait meme pas prete la moindre attention aux amabilites de Droubetzkoi, qui en etait a sa troisieme visite.
L e prince et ses invites quitterent le salon, Pierre s'approcha d'elle le chapeau a la main:
" Peut-on rester encore quelques instants? lui demanda-t-il.
- Oui certainement." Et son regard inquiet semblait lui demander s'il n'avait rien remarque.
P ierre, dont l'humeur etait toujours charmante apres le diner, souriait doucement en regardant dans le vague:
" Connaissez-vous ce jeune homme depuis longtemps, princesse?
- Quel jeune homme?
- Droubetzkoi.
- Non, depuis peu.
- Vous plait-il?
- Oui, il me parait agreable. mais pourquoi cette question? repondit-elle, pensant toujours, malgre elle, a la scene du matin.
- Parce que j'ai observe qu'il ne venait jamais a Moscou que pour tacher d'y trouver une riche fiancee.
- Vous l'avez remarque?
- Oui, et l'on peut etre sur de le rencontrer partout ou il y en a une! Je le dechiffre a livre ouvert. Pour le moment, il est indecis: il ne sait trop a qui donner la preference, ou a vous, ou a MlleKaraguine. Il est tres assidu aupres d'elle.
- Il y va donc beaucoup?
- Oh! beaucoup!. Il a meme invente une nouvelle maniere de faire la cour, poursuivit Pierre avec cette malice, pleine de bonhomie, qu'il se reprochait parfois dans son journal. "Il faut etre melancolique pour plaire aux demoiselles de Moscou., et il est tres melancolique aupres de MlleKaraguine.
- Vraiment! reprit la princesse Marie, qui, les yeux sur sa bonne figure, se disait: "Mon chagrin serait assurement moins lourd si je pouvais le confier a quelqu'un, a Pierre par exemple; c'est un noble coeur, et il m'aurait donne, j'en suis sure, un bon conseil!
- L'epouseriez-vous? continua ce dernier.
- Ah! mon Dieu, il y a des moments ou j'aurais ete prete a epouser n'importe qui, le premier venu, repondit, presque malgre elle, la pauvre fille, qui avait des larmes dans la voix. - Il est si dur, si dur d'aimer et de se sentir a charge a ceux qu'on aime, de leur causer de la peine, et de ne pouvoir y remedier; il ne reste plus alors qu'une chose a faire, les quitter. Mais ou puis-je aller?
- Mais, princesse, au nom du ciel, que dites-vous?
- Je ne sais ce que j'ai aujourd'hui, ajouta-t-elle en fondant en larmes. N'y faites pas attention, je vous prie."
L a gaiete de Pierre s'evanouit: il la questionna affectueusement, en la suppliant de lui confier son secret, mais elle se borna a lui repeter que ce n'etait rien, qu'elle avait oublie de quoi il s'agissait, et que son seul ennui etait le prochain mariage de son frere, qui menacait de brouiller le pere et le fils.
" Que savez-vous des Rostow? continua-t-elle en changeant de sujet: on m'a assure qu'ils allaient arriver. Andre aussi est attendu de jour en jour. J'aurais voulu qu'ils se vissent ici.
- Comment envisage-t-il a present la chose?" demanda Pierre, en faisant allusion au vieux prince.
L a princesse Marie secoua tristement la tete: "Toujours de meme, et il ne reste plus que quelques mois pour finir l'annee d'epreuve; j'aurais desire la voir de plus pres. Vous les connaissez de longue date? Eh bien! dites-moi franchement, la main sur le coeur, comment elle est et ce que vous en pensez. mais bien franchement, n'est-ce pas? Andre risque tant en agissant contre la volonte de son pere, que j'aurais voulu savoir."
P ierre crut entrevoir, dans cette insistance de la princesse a lui demander la verite, rien que la verite, une disposition malveillante a l'egard de la fiancee de son ami; il etait evident que la princesse Marie attendait de lui un mot de blame.
" Je ne sais comment repondre a votre question, dit-il en rougissant sans cause, et en lui faisant part sincerement de ses impressions. Je n'ai pas analyse son caractere, et je ne sais pas ce qu'il vaut, mais je sais qu'elle est la seduction meme: ne me demandez pas pourquoi, je ne saurais vous le dire."
L a princesse Marie soupira; ses craintes se confirmaient de plus en plus:
" Est-elle intelligente?"
P ierre reflechit:
" Peut-etre non, peut-etre oui, mais elle ne tient pas a en faire preuve, car elle est la seduction meme, et rien de plus.
- Je desire l'aimer de tout coeur! dites-le lui si vous la voyez avant moi, reprit la princesse Marie avec tristesse.
- Ils seront ici dans peu de jours," ajouta Pierre.
E lle lui dit alors que son projet bien arrete etait de la voir des son arrivee, et de faire tout ce qui lui serait possible aupres de son pere pour lui faire accepter de bon gre sa future belle-fille.
V
B oris, qui n'avait pas reussi a trouver une riche heritiere a Petersbourg, poursuivait a Moscou les memes recherches, et il hesitait entre les deux partis les plus brillants de la ville, Julie Karaguine et la princesse Marie; cette derniere lui inspirait, malgre sa laideur, plus de sympathie que l'autre; mais, depuis le diner du jour de la Saint-Nicolas, il essaya en vain d'aborder le sujet delicat qu'il avait en vue; ses assiduites furent egalement en pure perte, car la princesse Marie ne lui pretait qu'une oreille distraite, ou lui repondait au hasard.
J ulie, au contraire, acceptait ses hommages avec plaisir, bien qu'elle y mit une maniere d'etre toute particuliere.
E lle avait vingt-sept ans; la mort de ses freres l'avait rendue tres riche, mais sa beaute n'etait plus la meme, bien qu'elle fut persuadee, malgre tout, que jamais elle n'avait ete plus belle et plus seduisante: sa nouvelle fortune contribuait a entretenir ses illusions. Son age la rendant moins dangereuse pour les hommes, ils profitaient de ses diners, de ses soupers, de l'agreable societe qu'elle reunissait autour d'elle, sans craindre de se compromettre, ou de s'engager par trop avec elle. Celui qui l'aurait evitee avec soin dix ans plus tot, y allait hardiment aujourd'hui, et la traitait, non plus comme une demoiselle a marier, mais comme une bonne connaissance, dont le sexe lui etait indifferent.
L e salon Karaguine etait cette annee le plus brillant et le plus hospitalier de la saison. En dehors des diners et des soirees a invitations speciales, on y trouvait tous les jours une nombreuse reunion, composee d'hommes surtout, avec un excellent souper a minuit, et l'on ne se separait guere avant les trois heures du matin. Julie ne laissait passer ni un bal, ni une representation, ni un pique-nique, sans y prendre part, et ses toilettes sortaient de chez la meilleure faiseuse; elle se donnait cependant le genre d'etre blasee, de ne plus croire ni a l'amitie, ni a l'amour, ni a aucune joie en ce monde, et de n'aspirer qu'au repos "la-bas, la-bas". On aurait dit qu'elle avait eu une violente et cruelle deception en amour, ou qu'elle avait perdu un etre adore; rien de pareil ne s'etait pourtant produit dans son existence. Mais, ayant fini par se persuader a elle-meme que sa vie avait ete eprouvee par de grandes douleurs, elle en avait peu a peu convaincu les autres. Tout en s'amusant et en amusant la jeunesse qui l'entourait, elle s'adonnait a une constante et douce melancolie; aussi, apres avoir tout d'abord fait chorus avec elle, chacun se livrait-il avec entrain a la causerie, a la danse, aux jeux d'esprit, aux bouts-rimes, qui etaient surtout fort en vogue chez les Karaguine.
S euls quelques jeunes gens, Boris entre autres, prenaient une part plus intime a la tristesse de Julie, et devisaient longuement avec elle de la vanite de ce monde, en regardant ses albums pleins d'images, de pensees et de poesies sur des sujets graves et solennels.
E lle temoignait une faveur marquee a Boris, compatissait a son desillusionnement precoce, et lui offrait les consolations de sa precieuse amitie, car elle aussi avait tant souffert dans sa vie! Son album n'avait pas de mysteres pour lui, et Boris y dessina, sur un feuillet, deux arbres avec l'inscription suivante: "Arbres rustiques, vos sombres rameaux secouent sur moi les tenebres et la melancolie;" sur un autre, un cercueil, au-dessous duquel il ecrivit ces vers:
" La mort est secourable et la mort est tranquille.
" Ah! contre les douleurs il n'est pas d'autre asile."
J ulie, enchantee, trouva les vers delicieux, et lui repondit par une phrase de roman qu'elle se rappela pour la circonstance:
" Il y a quelque chose de si ravissant dans le sourire de la melancolie! C'est un rayon de lumiere dans l'ombre, une nuance entre la douleur et le desespoir, qui laisse entrevoir l'aurore de la consolation."
B oris, reconnaissant de ce touchant a-propos, lui repliqua aussitot par cette stance:
"Aliment prefere d'une ame trop sensible,
Toi, sans qui le bonheur me serait impossible,
Tendre melancolie, ah! viens me consoler,
Viens calmer les tourments de ma sombre retraite,
Et mele une douceur secrete
A ces pleurs que je sens couler."
J ulie jouait souvent de la harpe, et choisissait tout expres, pour son ami, les nocturnes les plus plaintifs; celui-ci, a son tour, lui lisait l'histoire de la "pauvre Lise", et l'emotion le forcait souvent a s'arreter au milieu de sa lecture. Lorsqu'ils se rencontraient dans le monde, leurs regards se disaient qu'ils etaient les seuls a se comprendre, et a s'apprecier a leur juste valeur.
A nna Mikhailovna multipliait ses visites; se constituant la partenaire assidue de MmeKaraguine, elle trouvait de premiere main aupres d'elle tous les renseignements desirables sur la dot de Julie. Elle sut bientot que cette dot se composait de deux biens dans le gouvernement de Penza, et de superbes forets dans celui de Nijni-Novgorod. Toujours humble et resiliee aux decrets de la Providence, elle decouvrait meme, dans la douleur etheree qui unissait l'ame de son fils a l'ame de la riche heritiere, le temoignage certain de la volonte du Tres-Haut.
" Boris m'assure que son coeur ne trouve de repos qu'ici, chez vous. Il a perdu tant d'illusions dans sa vie, et il est si sensible! disait-elle a la mere. - Toujours charmante et melancolique, cette chere Julie, disait-elle a la fille. - Ah, mon ami, comme je me suis attachee a Julie, disait-elle a son fils; je ne puis t'exprimer a quel point je l'aime, et comment ne pas l'adorer, c'est un etre celeste! Sa mere aussi me fait tant de peine: je l'ai trouvee l'autre jour toute preoccupee des comptes-rendus de ses terres et des lettres recues de Penza; elles ont une tres belle fortune, mais comme elle la regit toute seule, on la pille, on la vole. a ne pas s'en faire une idee!"
B oris souriait imperceptiblement en ecoutant ces doleances cousues de fil blanc, mais ne s'en interessait pas moins aux details de la gestion de MmeKaraguine.
J ulie attendait de pied ferme la demande de son tenebreux adorateur, bien decidee a l'accueillir favorablement; mais son manque complet de naturel, son envie par trop visible de se marier, et l'obligation inevitable de renoncer a un sentiment peut-etre plus sincere, causaient a Boris une repulsion secrete qui l'empechait de faire un pas de plus en avant. Cependant son conge tirait a sa fin. Chaque soir, en revenant de chez les Karaguine, il remettait sa declaration au lendemain; mais le lendemain, apres avoir contemple la figure couperosee de Julie, la rougeur de son menton, dissimulee sous une couche de poudre, ses yeux langoureux, sa physionomie affectee, prete a echanger son masque de melancolie contre l'expression exaltee de bonheur que sa proposition lui aurait inevitablement donnee, il sentait son ardeur se glacer; c'etait au point que l'attrait des belles proprietes et de leurs revenus, dont il se considerait deja comme l'heureux proprietaire, ne parvenait pas a la raviver. Julie remarquait son indecision, et parfois elle craignait de lui avoir inspire une antipathie insurmontable, mais son amour-propre feminin chassait bientot cette pensee de sa cervelle, et elle attribuait sa timidite a l'amour qu'elle lui inspirait. Sa melancolie tournait cependant a l'irritation, et elle se decida a prendre des mesures energiques, dont l'arrivee inopinee d'Anatole Kouraguine lui facilita bientot l'execution. Sa langueur disparut comme par enchantement, elle devint d'une gaiete charmante, et temoigna a ce dernier une bienveillance des plus marquees.
" Mon cher, dit Anna Mikhailovna a son fils, je sais de bonne source que le prince Basile envoie son fils a Moscou pour lui faire epouser Julie. Tu ne saurais croire combien ce projet me fait de peine, je l'aime tant!. qu'en penses-tu?"
L 'idee d'en etre pour ses frais, de perdre le fruit de tout un mois de penible vasselage, et de voir passer dans les mains d'un imbecile comme Anatole les revenus qu'il aurait su si bien employer, exasperait Boris. Aussi resolut-il fermement d'aller sans plus tarder demander la main de Julie! Elle le recut d'un air degage et souriant, lui raconta combien elle s'etait amusee la veille, et le questionna sur son prochain depart. Malgre son intention de lui declarer ses sentiments et d'etre du dernier tendre, Boris ne put s'empecher de se recrier, et d'accuser les femmes d'inconstance, de frivolite, et de changement d'humeur, suivant les personnes dont il leur plaisait d'agreer les hommages. Julie, offensee, lui repliqua qu'il avait parfaitement raison, et que rien n'etait plus ennuyeux que la monotonie. Boris allait lui repondre par un mot piquant, lorsque l'humiliante perspective de quitter Moscou sans avoir atteint son but, ce qui ne lui etait jusqu'a present jamais arrive, arreta ce mot sur ses levres. Il baissa les yeux pour mieux en cacher l'expression irritee et indecise, et lui dit a demi-voix: "Je ne suis point venu pour me facher avec vous. au contraire, je.," et, en la regardant pour voir s'il devait oser poursuivre, il rencontra ses yeux inquiets, suppliants, fixes sur lui dans une attente fievreuse., toute trace de depit en avait disparu: "Il me sera facile, se dit-il a part lui, de m'arranger de facon a la voir rarement. C'est commence, il faut aller jusqu'au bout!". Et, rougissant de plus en plus, il continua "Vous avez devine mes sentiments pour vous." Ces paroles auraient assurement pu suffire, car Julie rayonnait d'un orgueil triomphant, mais elle ne lui fit pas grace d'une seule syllabe et il fut oblige de debiter tout ce qui se dit en pareil cas, qu'il l'aimait, et qu'il n'avait jamais aime aucune femme avec cette violence. etc. . etc. . Sachant fort bien ce qu'elle pouvait exiger en echange des forets de Nijni et des terres de Penza, elle en recut le prix qu'elle souhaitait en avoir. "Les arbres dont les rameaux secouaient les tenebres et la melancolie" furent bien vite oublies, et les heureux fiances, tout entiers a leurs projets d'avenir et a l'arrangement en esperance de leur luxueuse demeure, firent ensemble leurs nombreuses visites, et s'appreterent a celebrer au plus tot leur brillant mariage.
VI
L e comte Rostow, ayant laisse sa femme souffrante a la campagne, arriva a Moscou vers la fin de janvier, avec Natacha et Sonia. On attendait le prince Andre: il fallait donc s'occuper du trousseau, vendre des biens et profiter de la presence du vieux prince pour lui presenter sa future belle-fille. L'hotel des Rostow n'etant ni prepare, ni chauffe pour les recevoir convenablement, le comte accepta l'offre cordiale de Marie Dmitrievna Afrossimow, et descendit d'autant plus volontiers chez elle, qu'il ne comptait pas faire un long sejour.
U n soir, a une heure assez avancee, les quatre voitures qui menaient la famille Rostow firent leur entree dans la cour d'une liaison de la rue des Vieilles-Ecuries. Cette maison appartenait a Marie Dmitrievna, qui l'occupait toute seule, depuis que sa fille etait mariee, et que ses quatre fils servaient a l'armee.
L 'age n'avait pas courbe sa taille: sa parole haute, ferme et breve, disait franchement son opinion a chacun, et toute sa personne semblait etre une protestation vivante contre les faiblesses, les passions et les entrainements de l'humanite, que pour sa part elle se refusait a admettre. Levee chaque matin de bonne heure, elle passait un casaquin, et vaquait aux soins de son menage; ensuite, quand c'etait jour de fete, elle sortait en voiture, pour aller a la messe, et visiter les prisons, ce dont elle ne soufflait jamais mot. Les autres jours, apres avoir acheve sa toilette, elle recevait, sans distinction de rang, tous ceux qui venaient s'adresser a sa charite. Ses audiences terminees, elle dinait. Trois ou quatre bonnes connaissances partageaient avec elle un repas copieux et bien prepare invariablement suivi d'une partie de boston. Vers la soiree, elle tricotait, pendant qu'on lui lisait les journaux ou les livres nouvellement parus. Elle n'acceptait aucune invitation, et ne faisait que fort rarement une exception a sa regle de conduite, en faveur des gros bonnets de la ville.
E lle n'etait pas encore couchee, lorsque les Rostow arriverent en faisant crier sur ses gonds la massive porte d'entree et remplirent le vestibule de froid et de neige. Debout, sur le seuil de la grande salle, ses lunettes abaissees sur le nez, la tete rejetee en arriere, Marie Dmitrievna examinait les voyageurs avec son air habituel de severite. On aurait pu la croire profondement irritee contre eux, mais les ordres qu'elle donnait successivement a ses gens, a propos des bagages et des nouveaux venus, contredisait bien vite cette supposition:
" Est-ce au comte, cela?. Alors, ici, ici!" criait-elle sans meme leur souhaiter la bienvenue, tant elle etait occupee a faire mettre ou il fallait les malles qu'on apportait. "Quant a celles des demoiselles, . a gauche! Voyons, que faites-vous la bouche beante! ajoutait-elle en s'adressant aux femmes de chambre, allez, chauffez le samovar!. Eh! mais, te voila engraissee et embellie, dit-elle en attirant a elle Natacha, qui etait toute rouge de froid sous son capuchon.
" Dieu, quel glacon! Deshabille-toi donc plus vite." et, se tournant vers le comte, qui lui baisait la main: "Toi aussi, tu es gele, ma parole! Vite du rhum avec le the!. Soniouchka, "bonjour". et elle souligna par cette locution francaise la facon legerement cavaliere, quoique affectueuse, dont elle traitait Sonia d'habitude.
L orsque tous les arrivants se furent debarrasses de leurs vetements fourres, on se reunit autour de la table a the, et Marie Dmitrievna embrassa chacun a tour de role:
" Je me rejouis de vous voir chez moi, . il en est temps ce me semble, car, ajouta-t-elle en regardant Natacha, le vieux est ici et l'on attend le fils. Il faut faire sa connaissance, il le faut; mais nous en causerons plus tard." Et elle s'arreta en jetant un coup d'oeil a Sonia, comme pour indiquer son intention de ne pas aborder ce sujet devant elle. "A propos. qui enverras-tu chercher demain? continua-t-elle en s'adressant au comte et en comptant sur ses doigts; Schinchine d'abord n'est-ce pas? ensuite Anna Mikhailovna. cette pleurnicheuse, son fils est ici, il se marie. Qui donc encore? Besoukhow, qui est egalement ici avec sa femme. il l'a fuie, mais elle l'a relance!. Il a dine chez moi mercredi. Quant a celles-la, dit-elle en designant les jeunes filles, je les menerai demain saluer la "Iverskaia" et de la chez la Aubert Chalme, car elles n'ont rien a mettre, j'en suis sure, et ce n'est pas moi qui pourrais leur servir de modele!. La mode change tous les jours, c'est a faire fremir! L'autre jour j'ai pu m'en convaincre en voyant une demoiselle avec des manches de robe grosses comme des tonneaux. Et toi, quelles affaires as-tu? ajouta-t-elle en reprenant son air severe.
- Un peu de tout, des chiffons a commander, la maison et le bien a vendre, celui qui est dans les environs, vous savez: aussi, vous demanderai-je la permission d'aller faire une petite pointe de ce cote. Je vous confierai ces fillettes, et j'irai y passer un jour.
- Bien, bien, elles seront en surete chez moi, j'en reponds, aussi en surete que si on les confiait au conseil de tutelle; je les chaperonnerai, je les gronderai, je les gaterai," dit Marie Dmitrievna, en effleurant de sa grande main la joue de Natacha, sa favorite et sa filleule.
L e lendemain, le programme de la veille fut execute de point en point: on fit d'abord une visite a la Sainte-Vierge, puis une autre a MmeAubert Chalme, la fameuse couturiere, a laquelle Marie Dmitrievna inspirait une telle terreur, que, pour s'en debarrasser plus vite, elle lui cedait a perte ses plus jolis objets; cette fois cependant une bonne partie du trousseau lui fut commandee. Quand elles furent rentrees, Marie Dmitrievna renvoya Sonia, et prit Natacha a part:
" A present, causons. Je te felicite, tu as accroche un charmant fiance, j'en suis ravie pour toi; quant a lui, je le connais depuis son enfance." Natacha rougit de plaisir. "Je l'aime, lui et toute la famille. Ecoute-moi bien! Le vieux prince, qui est d'un caractere fantasque, desapprouve ce mariage; mais le prince Andre n'est pas un enfant, et peut fort bien se passer de son consentement. Seulement, c'est toujours une chose facheuse que d'entrer dans une famille qui vous recoit a contre-coeur. La conciliation est preferable: mets-y du bon vouloir de ton cote, et comme tu n'es pas une sotte, tu sauras, j'en suis sure, avec du tact et de la douceur, les bien disposer en ta faveur. et tout ira bien!"
N atacha se taisait, non par timidite, comme le supposait peut-etre Marie Dmitrievna, mais parce qu'il lui etait toujours penible qu'un tiers se melat de ses affaires de coeur. Son amour pour le prince Andre etait chose si a part, si en dehors de ce monde, que personne, d'apres elle, ne pouvait le comprendre. Elle l'aimait et ne connaissait que lui, lui l'aimait aussi et il allait arriver. Que lui importaient alors les autres?
" Marie, ta future belle-soeur est bonne, en depit du dicton: "belles-soeurs ont laides querelles", car celle-la ne ferait pas de mal a une mouche. Elle m'a demande a te voir, tu pourras donc y aller demain avec ton pere. tache de lui plaire: tu es la plus jeune, tu sais, la connaissance sera au moins faite pour son arrivee, a lui; son pere et sa soeur auront le temps de s'attacher a toi. N'est-ce pas vrai? Ne sera-ce pas mieux ainsi?
- Oui, sans doute," repondit Natacha a contre-coeur.
VII
L e conseil fut suivi, la visite au vieux prince decidee, mais le comte Rostow n'y allait pas de bon gre: il avait peur de l'entrevue. Il ne se rappelait que trop bien la mercuriale qu'il avait recue du vieux prince lors de l'organisation de la milice, pour n'avoir pas fourni le nombre reglementaire d'hommes, et cela en reponse a une invitation a diner qu'il lui avait adressee. Natacha, au contraire, vetue de sa plus belle robe, etait d'une humeur charmante: "Impossible qu'ils se refusent a m'aimer, cela ne m'est jamais arrive; et puis, je suis prete a faire tout ce qui leur plaira, a aimer le vieux parce qu'il est son pere, a l'aimer, elle, parce qu'elle est sa soeur, a les aimer tous enfin!"
A peine furent-ils entres dans le vestibule du vieil et sombre hotel Bolkonsky, que le comte ne put s'empecher de pousser un soupir et de murmurer; "Que Dieu nous protege!" Son agitation etait visible, et ce fut d'un ton bas et humble qu'il demanda a voir le prince et la princesse Marie. Un laquais courut les annoncer, mais il se produisit aussitot une etrange confusion: celui qui s'etait charge du message fut arrete par un autre domestique a l'entree de la grande salle; ils chuchoterent tous deux; la femme de chambre de la princesse survint au meme instant, leur dit quelques mots d'un air ahuri, et enfin le vieux majordome au visage renfrogne et maussade revint dire au comte que le prince ne pouvait avoir l'honneur de les recevoir, mais que la princesse les priait de passer chez elle. MlleBourrienne, venue au-devant d'eux, les conduisit, avec une amabilite empressee, a l'appartement de la princesse Marie. Cette derniere, intimidee et toute rouge d'emotion, s'avanca lourdement a leur rencontre, en faisant de vains efforts pour garder son sang-froid. Natacha lui deplut du premier coup d'oeil: sa mise lui sembla trop elegante, elle-meme trop frivole, trop vaine; une jalousie inconsciente de sa beaute, de sa jeunesse, de l'amour que lui portait son frere, l'avait, de tout temps, mal disposee a son egard, et ce sentiment s'etait accru encore ce jour-la grace a la tempete soulevee par l'annonce de la visite des Rostow. Le vieux prince avait declare a sa fille, avec force jurons, qu'il ne se souciait pas de les voir, qu'il ne les recevrait pas; libre a elle d'ailleurs d'agir a sa guise. Tremblante d'emotion, et craignant meme que son pere ne fit un coup de tete, elle se decida pourtant a les faire entrer chez elle.
" Je vous ai amene, chere princesse, ma petite chanteuse, dit le comte en la saluant et en jetant autour de lui un regard inquiet, ou l'on devinait trop combien il redoutait l'apparition du vieux prince, et je suis on ne peut plus heureux que vous vouliez bien faire sa connaissance. Le prince est donc toujours souffrant, c'est bien triste, bien triste. Me permettez-vous, dit-il en se levant, et apres avoir debite quelques autres lieux communs, de vous laisser ma fille pour un petit quart d'heure. j'ai une course a faire a deux pas d'ici, je reviendrai la chercher."
L e comte venait d'inventer cette ruse diplomatique afin de procurer, comme il l'avoua plus tard, l'occasion aux futures belles-soeurs de causer a coeur ouvert, et pour s'epargner a lui-meme la rencontre si redoutee du maitre de la maison. Sa fille le devina, en fut humiliee et changea de couleur; depitee d'avoir ainsi rougi, elle se tourna vers la princesse Marie d'un air provocant. Celle-ci acceda volontiers au desir du comte, dans l'espoir de rester seule avec Natacha; mais MlleBourrienne ne voulut rien entendre au coup d'oeil qu'elle lui adressa, et continua a discuter avec sa volubilite habituelle sur les plaisirs de la saison. Natacha, deja mal disposee par l'incident du vestibule, blessee surtout par la peur qu'avait temoignee son pere, sentit tout son etre moral se crisper et se contracter, et prit involontairement un ton d'indifference et de laisser-aller qui froissa la princesse Marie; la princesse, de son cote, lui parut seche et raide. Cette conversation laborieuse durait depuis cinq minutes, lorsque l'on entendit des pas precipites avec un bruit de pantoufles qui trainaient sur le parquet; le visage de la princesse Marie blemit de terreur: la porte s'ouvrit, et le vieux prince entra, vetu d'une robe de chambre blanche, avec un bonnet de coton sur la tete.
" Ah! mademoiselle, comtesse, comtesse Rostow, si je ne me trompe, veuillez m'excuser. j'ignorais, mademoiselle. Dieu m'en est temoin, que vous nous aviez honores de votre visite!. Je venais chez ma fille. c'est pourquoi ce costume. Veuillez m'excuser, comtesse. Dieu m'en est temoin. j'ignorais que vous fussiez la," repetait-il en appuyant sur ces mots d'un ton force et desagreable. La princesse Marie, debout, les yeux baisses, n'osait regarder ni son pere, ni Natacha, qui s'etait levee pour le saluer, en rougissant jusqu'au blanc des yeux. Seule MlleBourrienne continuait a sourire: "Veuillez excuser, veuillez excuser. Dieu m'en est temoin, je l'ignorais." grommela encore le vieillard, et, toisant Natacha de la tete aux pieds, il se retira. MlleBourrienne fut la premiere a se remettre, et parla de la mauvaise sante du prince. La princesse Marie et Natacha se regarderent, interdites, sans proferer une parole, et s'abstinrent de toute explication, tandis que ce silence prolonge ne faisait qu'aigrir de plus en plus leurs dispositions a une mutuelle antipathie.
L e comte etant rentre sur ces entrefaites, Natacha se hata de faire ses adieux, avec un empressement voisin de l'impolitesse. Elle avait pris en grippe cette vieille fille, comme elle l'appelait en elle-meme; elle lui en voulait mortellement de l'avoir placee dans une aussi fausse situation, et de ne lui avoir rien dit de son fiance: "Ce n'etait pas a moi a en parler la premiere, et devant cette Francaise encore," se disait Natacha, pendant que la meme pensee tourmentait la princesse Marie. Celle-ci sentait assurement qu'elle devait dire quelque chose a propos du mariage, mais si, d'un cote, la presence de MlleBourrienne la genait, de l'autre le sujet par lui-meme etait si penible, qu'elle ne savait comment l'aborder. Enfin, au moment ou le comte sortait du salon, elle s'approcha resolument de Natacha, lui saisit les mains, et murmura:
" Un instant, chere Natacha, il faut que. il faut que je vous dise combien je suis heureuse que mon frere. ait trouve son bonheur." Elle s'arreta, comme si elle s'accusait interieurement de faussete, et Natacha, qui la regardait d'un air railleur, devina aussitot le motif de son hesitation.
" Il me semble, princesse, que le moment d'en parler est mal choisi," dit-elle en s'eloignant avec dignite, tandis que des larmes lui montaient aux yeux: "Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?" pensa-t-elle.
C e jour-la on l'attendit longtemps a l'heure du diner; assise dans sa chambre, elle sanglotait comme une enfant; Sonia, debout a cote d'elle, lui baisait les cheveux.
" Natacha, pourquoi pleurer? Qu'est-ce que cela peut te faire? ca passera!
- Mais si tu savais, quelle humiliation!
- N'en parlons plus, ma petite colombe, tu n'y es pour rien; ainsi. embrasse-moi!"
N atacha releva la tete, leurs levres se rencontrerent, et elle appuya son petit visage mouille de pleurs contre celui de son amie.
" Je n'en sais rien, ce n'est la faute de personne, c'est peut-etre la mienne, mais c'etait terrible!. Ah! pourquoi n'est-il pas ici?." Elle descendit enfin, mais sans pouvoir cacher qu'elle avait les yeux rouges de larmes. Marie Dmitrievna, sachant a quoi s'en tenir sur la reception faite au pere et a la fille, fit semblant de ne point remarquer sa figure bouleversee et continua a plaisanter et a causer avec ses convives, a haute voix, comme d'habitude.
VIII
C e meme soir, les Rostow allerent a l'Opera, ou Marie Dmitrievna leur avait procure une loge.
N atacha n'y tenait guere, mais, comme cette attention etait a son adresse, il ne lui etait pas possible de refuser. Elle s'habilla, et, en allant a la grande salle pour y attendre son pere, elle passa devant une psyche, qui refleta son image: elle ne put s'empecher de se regarder dans la glace et de se trouver jolie, si jolie meme qu'en se voyant elle se sentit penetree d'une amoureuse langueur.
" Mon Dieu, si au moins il etait ici!. Je ne me serais pas contentee de l'embrasser, comme je faisais alors avec la timidite que me causait une sensation si nouvelle pour moi. Non, non, je l'aurais entoure de mes bras, je me serais serree contre son coeur, je l'aurais force a plonger dans mes yeux ses regards penetrants, ses regards que je vois la vivants devant moi," se disait-elle. "Et que m'importent sa soeur et son pere! C'est lui, lui seul que j'aime, sa figure, son regard, son sourire d'homme et d'enfant tout a la fois!. Il vaut mieux ne pas y penser, il vaut mieux l'oublier pour un certain temps., car autrement je ne supporterais jamais cette attente." Et elle se detourna de la glace, retenant avec peine ses sanglots: "Comment Sonia peut-elle aimer Nicolas avec cette placide tranquillite? Comment peut-elle attendre avec cette constance inebranlable? Je ne lui ressemble pas, je suis toute differente!." Et elle regarda fixement son amie, qui venait a elle, en jouant avec un eventail.
D ans ce moment d'emotion et de tendresse contenues, il ne lui suffisait plus d'aimer et de se savoir aimee: elle sentait le besoin irresistible de se suspendre au cou de celui qu'elle aimait, et d'entendre tomber de ses levres les paroles d'amour dont son coeur debordait. Pendant leur trajet, assise a cote de son pere, elle suivait des yeux les reverberes qui scintillaient a travers les vitres gelees, oubliant ce qui l'entourait et s'abandonnant de plus en plus a une melancolie pleine de reves et d'amour. Leur voiture entra dans la file, et arriva tout doucement, au bruit des roues qui grincaient sur la neige, devant le peristyle du theatre; relevant leurs robes de la main droite, Natacha et Sonia sauterent legerement a terre, pendant que le comte descendait de la caleche, en se faisant soutenir par ses gens. Tous trois traverserent tant bien que mal le flot du public qui arrivait du dehors, sans prendre garde aux offres des crieurs d'affiches, et sans se preoccuper des preludes de l'orchestre qu'on entendait vaguement a travers les portes closes.
" Nathalie, tes cheveux! murmura Sonia, pendant que le "capeldiener" leur ouvrait avec empressement leur baignoire. La musique eclata a leurs oreilles; et les loges remplies de femmes decolletees, et le parterre tout chamarre de brillants uniformes papilloterent devant leurs yeux eblouis. Une voisine se retourna, et jeta sur Natacha un coup d'oeil empreint d'une envie toute feminine. La toile n'etait pas encore levee, on jouait l'ouverture. Natacha et Sonia s'assirent sur le devant, arrangerent leurs robes froissees par le trajet, et porterent leurs regards sur les loges d'en face. Tous ces regards fixes sur elles, sur leurs bras, sur leurs epaules, firent eprouver a Natacha une sensation a la fois agreable et penible, qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps, et qui reveilla en elle tout un monde d'emotions, de desirs, et de souvenirs en harmonie avec cette impression.
C es deux jeunes filles, toutes deux remarquablement jolies, accompagnees du vieux comte Rostow, qu'on n'avait pas vu a Moscou depuis longtemps, attirerent aussitot l'attention generale. On savait confusement que sa fille etait fiancee au prince Andre, et que depuis les fiancailles les Rostow n'avaient pas quitte la campagne: aussi examinait-on avec une vive curiosite celle qui allait epouser un des plus beaux partis de Russie!
N atacha, deja fort embellie a cette epoque, etait particulierement en beaute ce soir-la, grace a l'emotion interieure qu'elle eprouvait, et qui se traduisait chez elle par le contraste frappant d'une exuberance de vie et de jeunesse, avec une complete indifference pour tout ce qui l'entourait. Ses yeux noirs erraient sur la foule sans chercher personne, tandis que sa main fine et mignonne, posee sur le rebord de velours de la baignoire, se fermait et s'ouvrait tour a tour, en chiffonnant machinalement l'affiche.
" Regarde, il me semble voir la-bas MmeAlenine avec sa fille! lui dit Sonia.
- Dieu du ciel! Michel Kirilovitch a encore engraisse! s'ecria le comte.
- Voyez donc notre Anna Mikhailovna, quel beret elle a sur la tete!
- Elle est avec les Karaguine et Boris. des fiances, cela se voit tout de suite.
- Comment donc? Droubetzkoi a ete accepte aujourd'hui meme!" dit Schinschine, qui venait d'entrer dans la loge des Rostow.
N atacha, suivant la direction du regard de son pere, apercut en effet le visage souriant et heureux de Julie, assise a cote de sa mere: sur son cou rouge et couvert de poudre se prelassait un collier de perles; derriere elle on entrevoyait la jolie tete et les cheveux lisses de Boris, qui, souriant comme elle, se penchait vers les levres de sa Julie, et il lui murmurait quelques mots a l'oreille, en lui indiquant les Rostow.
" Ils parlent de nous, de moi, se dit Natacha, il rassure sa jalousie a mon egard. peine bien inutile, vraiment! S'ils savaient comme ils me sont tous indifferents!"
S ur le second plan se detachait la toque de velours vert qui encadrait la physionomie d'Anna Mikhailovna, triomphante sans doute, mais comme toujours resignee a la volonte du ciel. Natacha connaissait par experience cette atmosphere de joie et d'amour qui entoure toujours les fiances, aussi sentit-elle sa tristesse s'accroitre a leur vue, et le souvenir de l'humiliation qu'elle avait subie le matin meme lui revint plus poignant. Elle se detourna brusquement.
" De quel droit ce vieux refuse-t-il de m'accepter?. Mais pourquoi y penser?. Chassons toutes ces idees noires jusqu'a son arrivee!." Et elle se mit a passer gaiement en revue les figures connues et inconnues que le parterre offrait a son inspection. Au beau milieu du premier rang, appuye contre la rampe et tournant le dos a la scene, se tenait Dologhow en costume persan: ses cheveux boucles et releves en l'air lui faisaient une coiffure enorme et etrange. Tres en vue, sachant a merveille qu'il attirait sur lui l'attention de toute la salle, entoure de la jeunesse doree de Moscou, envers laquelle il prenait des airs protecteurs, il semblait aussi a son aise que s'il eut ete seul dans sa chambre.
L e comte Rostow poussa du coude Sonia, pour lui montrer son ex-adorateur.
" L'aurais-tu reconnu?. Et d'ou sort-il? demanda-t-il a Schinschine, il avait completement disparu!
- Completement, repliqua ce dernier. Il a ete au Caucase, il en a decampe, puis on assure qu'il a ete ministre, en Perse, de je ne sais quel prince souverain, qu'il y a tue le frere du Schah, et a present toutes nos dames perdent la tete pour le beau Dologhow le Persan!. Il n'y en a que pour lui, on ne jure que par lui, et l'on est invite pour le voir, tout comme s'il s'agissait de savourer un sterlet! Dologhow et Anatole Kouraguine les ont toutes affolees!"
A u meme moment, une grande et belle personne entra dans la loge voisine; une magnifique natte de cheveux blonds etait posee en diademe sur sa tete; elle avait autour du cou un collier de grosses perles a double rang, et ses epaules, tres decolletees, etaient remarquables par leur blancheur et leur forme irreprochable. Elle mit beaucoup de temps a s'asseoir, et etala avec fracas la riche etoffe de sa robe.
N atacha admirait les details et l'ensemble de cette splendide creature, lorsque, le regard de la splendide creature ayant rencontre celui du comte Rostow, elle le salua d'un sourire et d'un mouvement de tete amical. C'est la femme de Pierre, la comtesse Besoukhow. Le comte, qui connaissait toute la ville, se pencha vers elle.
" Y a-t-il longtemps que vous etes arrivee, comtesse, lui dit-il. Permettez-moi d'aller vous baiser la main dans un moment. Quant a moi, je suis venu ici pour affaires, et j'ai amene mes fillettes. On dit la Semenova parfaite. Et le comte, est-il ici?
- Oui, il avait l'intention de venir," repondit Helene, en examinant Natacha avec attention.
L e comte Ilia Andreievitch se rassit.
" Elle est belle, n'est-ce pas? dit-il tout bas a Natacha.
- Merveilleusement belle, repliqua Natacha. Je comprends qu'on se prenne de passion pour elle."
L 'ouverture finie, le chef d'orchestre frappa les trois coups de rigueur. Chacun gagna sa place dans le parterre, le rideau se leva, et il se fit un grand silence. Les jeunes, les vieux, les militaires, les civils, les femmes aux epaules et aux bras nus, couverts de bijoux, tous fixerent les yeux du cote de la scene, et Natacha suivit leur exemple.
IX
D es decors figurant des arbres s'elevaient de chaque cote du plancher de la scene; des jeunes filles en jupon court et en corsage rouge se tenaient groupees au milieu; l'une d'elles, tres forte, et habillee de blanc, assise a l'ecart de ses compagnes sur un escabeau, etait adossee a un morceau de carton peint en vert. Toutes chantaient en choeur. Lorsqu'elles eurent fini, la grosse fille en blanc s'avanca vers le trou du souffleur; un homme avec un maillot de soie qui dessinait des jambes enormes, plume au bonnet et poignard a la ceinture, s'approcha d'elle, et se mit a chanter un solo avec force gestes. Puis, ce fut le tour de la grosse fille en blanc, puis ils se turent tous deux, et enfin, sur une reprise de l'air par l'orchestre, l'homme au plumet s'empara de la main de la demoiselle, comme s'il voulait s'amuser a en compter les doigts, et attendit avec resignation la mesure qui devait leur permettre cette fois de s'egosiller ensemble! Le public, ravi, applaudit, trepigna des pieds, et les deux chanteurs, qui representaient, a ce qu'il parait, un couple d'amoureux, repondirent a ces trepignements par des sourires et des saluts a droite et a gauche, en maniere de remerciements.
P our Natacha, qui arrivait tout droit de la campagne, et que sa disposition d'esprit rendait ce soir-la particulierement pensive, tout ce spectacle etait surprenant et bizarre: elle ne pouvait ni suivre les peripeties du sujet, ni saisir les nuances de la musique; elle voyait des toiles grossierement peintes, des hommes et des femmes etrangement accoutres, se mouvant, parlant, et chantant dans une zone d'eclatante lumiere; elle comprenait sans doute l'intention de tout cela, mais le ridicule et l'absence de naturel de l'ensemble lui donnaient une telle impression qu'elle en etait honteuse et embarrassee pour les acteurs! Elle chercha a decouvrir sur les physionomies de ses voisins l'expression de sentiments analogues aux siens, mais tous les regards, diriges vers la scene, suivaient avec un interet croissant ce qui s'y passait, et exprimaient un enthousiasme tellement exagere, qu'il lui sembla, a vrai dire, etre un enthousiasme de convention. "Il faut probablement que cela soit ainsi," pensa-t-elle, en continuant a examiner les tetes frisees et pommadees du parterre, les femmes decolletees des loges, et surtout sa belle voisine Helene, qu'on aurait pu croire presque deshabillee, et qui, les yeux fixes sur la scene, souriait avec une placidite olympienne, jouissant de la lumiere qui l'eclairait en plein, et aspirant avec satisfaction l'air chaud qui se degageait de la foule. Natacha se sentit peu a peu envahir par une sorte d'ivresse qu'elle n'avait pas eprouvee depuis longtemps; oubliant le lieu ou elle se trouvait, et le spectacle qu'elle avait devant les yeux, elle regardait sans voir, pendant que les pensees les plus incoherentes, les plus fantasques, lui traversaient le cerveau: "Ne pourrait-elle pas, par exemple, sauter de sa loge sur la scene et repeter l'air que venait de finir la cantatrice, ou bien donner un coup d'eventail a ce petit vieillard qu'elle voyait au premier rang, ou bien encore se pencher sur Helene et la chatouiller dans le dos?"
P endant une des pauses qui precedaient toujours un nouveau morceau, la porte du parterre, du cote de la loge des Rostow, s'ouvrit avec un leger bruit, pour laisser entrer un retardataire, dont les pas se firent entendre dans l'etroit passage: "Voila Kouraguine!" murmura Schinschine. La comtesse Besoukhow se retourna, et Natacha la vit sourire a un superbe militaire, en uniforme d'aide de camp, qui s'avancait dans la direction de sa loge, d'un air a la fois assure et bien eleve; elle se rappela l'avoir vu au bal a Petersbourg. Il y avait du conquerant dans sa demarche, ce qui aurait pu etre ridicule s'il n'avait ete aussi beau, et si ses traits reguliers n'avaient pas eu une expression avenante et empreinte d'une cordiale bonne humeur.
B ien que la toile fut deja levee, il avancait tranquillement le long du tapis, en choquant legerement son sabre contre ses eperons et en portant haut et avec grace sa tete, a la chevelure parfumee. Jetant un coup d'oeil a Natacha, il s'approcha de sa soeur, posa sa main bien gantee sur le rebord de sa baignoire, la salua de la tete, se pencha en avant, et lui adressa tout bas une question, en lui designant sa jolie voisine:
" Charmante!" repondit-il en parlant d'elle evidemment, et elle le devina sans l'entendre. Il gagna ensuite sa place au premier rang, et, en s'y asseyant, toucha amicalement du coude ce meme Dologhow que les autres traitaient avec une envieuse deference.
" Comme le frere et la soeur se ressemblent, dit le vieux comte; ils sont beaux tous deux!"
S chinschine lui conta a demi-voix l'histoire qui circulait en ce moment a propos d'une intrigue de Kouraguine, et Natacha n'en perdit pas un mot, justement parce qu'il l'avait trouvee charmante.
L e premier acte termine, le public se leva et ne fit que sortir et rentrer tour a tour.
B oris vint prier les Rostow, dont il accepta les felicitations de la facon la plus naturelle du monde, de vouloir bien accepter l'invitation de sa fiancee d'assister a leur mariage. Natacha causa gaiement avec lui: c'etait pourtant ce charmant Boris dont elle avait ete eprise autrefois; mais, dans son etat de surexcitation anormale, tout lui paraissait simple et naturel.
L a belle Helene souriait a chacun de son eternel sourire, et Natacha se mit a sourire comme elle, en parlant a Boris.
L a loge de la comtesse Besoukhow remplit bientot d'hommes intelligents et distingues; ces gens tenaient evidemment a faire voir au public qu'ils avaient l'insigne bonheur d'etre connus de celle qui l'occupait.
K ouraguine, appuye contre la rampe de l'orchestre a cote de Dologhow, fixa ses regards pendant tout l'entr'acte sur la loge des Rostow. Natacha devina qu'ils parlaient d'elle, et elle en fut flattee: elle se placa meme de facon a leur montrer son profil, ce qui, dans son sentiment intime, devait mieux faire valoir sa jolie figure. Un peu avant le second acte, on vit paraitre Pierre, que les Rostow n'avaient pas encore apercu. Il semblait triste et il avait encore engraisse. A la vue de Natacha, il pressa le pas, s'approcha d'elle, et ils echangerent quelques mots. Se retournant par hasard, elle rencontra au meme moment le regard du beau Kouraguine. Ses yeux ne la quittaient pas et exprimaient une admiration si enthousiaste, et en meme temps si affectueuse, qu'elle fut tout interdite de le voir de si pres, de sentir qu'elle lui plaisait, et de ne point le connaitre.
A u second acte, le decor representait un cimetiere couvert de monuments funebres, et au milieu de la toile de fond on voyait un trou qui figurait la lune. La nuit se fit sur la scene, au moyen d'abat-jour abaisses sur les quinquets; les cors et les contrebasses jouerent en sourdine, et une foule de gens, drapes de longs manteaux noirs, sortirent des coulisses. Ils se mirent a agiter les bras comme des fous, et ils etaient en train de brandir un objet pointu qui ressemblait de loin a un poignard, lorsque d'autres hommes accoururent, en trainant de force la demoiselle en blanc, qui maintenant etait en bleu; mais, heureusement pour elle, ils se mirent a chanter tous ensemble avant de l'emmener plus loin. A peine avaient-ils fini que trois coups de tam-tam retentirent dans la coulisse, et aussitot les hommes noirs s'agenouillerent et entonnerent un cantique, aux applaudissements reiteres des spectateurs, qui interrompirent meme a plusieurs reprises ces episodes touchants et varies.
C haque fois que Natacha regardait le parterre, elle y voyait involontairement le bel Anatole, le bras appuye sur le dossier du fauteuil de Dologhow, les yeux diriges vers elle, et, sans y attacher la moindre importance, elle eprouvait un veritable plaisir a l'avoir subjugue a ce point.
L a comtesse Besoukhow profita de l'entr'acte pour se lever, et, tournant vers le comte ses belles epaules, elle lui fit un signe du petit doigt et causa avec lui, sans preter la moindre attention a ceux qui venaient lui presenter leurs hommages:
" Faites-moi donc faire la connaissance de vos charmantes filles; toute la ville en parle, et je ne les connais pas encore."
N atacha se leva et fit une reverence a la superbe comtesse, dont la louange lui fut si douce, qu'elle ne put s'empecher d'en rougir.
" Je tiens aussi a devenir une Moscovite, continua la belle Helene; quelle honte d'avoir enfoui ces deux perles a la campagne!" La comtesse passait avec raison pour etre une femme seduisante: elle avait le don de dire toujours le contraire de ce qu'elle pensait, et surtout de manier la flatterie avec le naturel le plus parfait. "Il faut que vous me permettiez, cher comte, de m'occuper de ces demoiselles; mon sejour ici ne sera, comme le votre, que de courte duree, il est vrai. aussi faut-il bien vite les amuser!. J'ai beaucoup entendu parler de vous, dit-elle en s'adressant a Natacha, avec son charmant sourire stereotype: a Petersbourg par Droubetzkoi, mon page, et par l'ami de mon mari, le prince Bolkonsky." Et elle appuya sur ce nom pour bien lui faire comprendre qu'elle etait au courant de leurs relations. Puis, afin de faire plus ample connaissance, elle engagea Natacha a passer dans sa loge.
A u troisieme acte, la scene representait un palais eclaire a giorno, dont les grandes salles etaient ornees de portraits en pied de chevaliers barbus. Au milieu se tenaient deux personnages, qui, selon toute probabilite, etaient un roi et une reine. Le roi fit quelques gestes, et entonna avec hesitation un grand air, dont, a vrai dire, il se tira fort mal; a la suite de quoi il s'assit sur un trone amarante. La jeune fille vetue de blanc d'abord, de bleu ensuite, n'avait plus qu'une chemise: ses cheveux etaient denoues, et elle exprimait son desespoir en adressant ses chants a la reine; mais, le roi ayant leve la main d'un air severe, une foule d'hommes et de femmes, les jambes nues, sortirent de tous les coins et se mirent a danser. Les violons raclerent un air gai et leger: une des jeunes filles, qui avait de gros pieds et des bras maigres, se detacha du groupe de ses compagnes, se deroba dans les coulisses pour y arranger son corsage, revint se placer au milieu de la scene, et commenca a sauter en l'air et a frapper ses pieds l'un contre l'autre. Les spectateurs l'applaudirent de toutes leurs forces. Un homme, toujours les jambes nues, se placa alors dans le coin de droite; les chapeaux chinois et les trompettes redoublerent d'entrain, et il s'elanca a son tour en gigotant dans les airs: c'etait Duport, qui touchait 60000 francs par an pour executer ces entrechats. A ce moment, l'enthousiasme du parterre, du paradis, des loges, ne connut plus de bornes: on battit des mains, on cria, on trepigna, et le danseur s'arreta pour sourire et saluer dans toutes les directions. Les danses recommencerent jusqu'au moment ou le roi prononca quelques paroles en cadence, et tous chanterent en choeur. Mais voila que tout a coup une tempete eclate, avec accompagnement de gammes et d'accords en mineur a l'orchestre: la foule se disperse en courant, entraine avec elle la jeune fille en chemise, et la toile tombe! Le public se reprit a crier de plus belle et a rappeler Duport avec un enthousiasme indescriptible. Non seulement Natacha ne trouvait plus a cela rien de bizarre, mais elle souriait, au contraire, a tout ce qu'elle voyait.
" N'est-ce pas qu'il est admirable, ce Duport? lui demanda Helene.
- Oh oui!" repondit Natacha.
X
L a porte de la loge de la belle comtesse s'ouvrit pendant l'entr'acte; un courant d'air froid y penetra en meme temps qu'Anatole, qui, le corps incline, s'avancait avec precaution pour ne rien deranger:
" Laissez-moi vous presenter mon frere," dit Helene, dont les yeux se porterent avec une vague preoccupation de Natacha sur Anatole. Natacha tourna sa jolie tete vers ce beau garcon, qui lui parut aussi beau de pres que de loin, et lui sourit par dessus son epaule. Il s'assit derriere elle, et l'assura qu'il desirait depuis longtemps lui etre presente, depuis qu'il avait eu le plaisir de la voir au bal des Naryschkine. Kouraguine causait tout autrement avec les femmes qu'avec les hommes; naturel et, bon enfant avec les premieres, il surprit agreablement Natacha par sa simplicite et la naive bienveillance de son abord, et, malgre tout ce qui se debitait sur son compte, il ne lui inspira aucune crainte.
A natole lui demanda quelle impression lui avait produite l'opera, et lui raconta comment la Semenovna etait tombee a la derniere representation.
" Savez-vous, comtesse, lui dit-il tout a coup du ton d'une ancienne connaissance, qu'il s'organise un carrousel en costumes; il faut que vous y preniez part, ce sera tres amusant. On se reunira chez les Karaguine; venez, je vous en prie. Vous viendrez, n'est-ce pas?" murmura-t-il, pendant que ses regards repondaient aux yeux de Natacha qui lui souriaient, et se reportaient avec complaisance sur ses epaules et sur ses bras. Elle les sentait peser sur elle, meme en regardant ailleurs, et elle en eprouvait un double sentiment de vanite satisfaite et d'embarras naturel. Se retournant bien vite, elle cherchait a mettre un terme a leur indiscrete curiosite, en les forcant a se fixer de preference sur ses yeux, et elle se demandait alors avec anxiete ce qu'etait devenue cette pudeur instinctive qui s'elevait comme une barriere entre elle et tous les hommes, et qui n'existait pas entre elle et lui! Comment avait-il suffi de quelques instants pour la rapprocher a ce point d'un etranger? Comment en etait-elle venue, en causant de choses indifferentes, a redouter de se trouver si pres de lui, a craindre de lui voir saisir sa main a la derobee, ou meme de le voir se pencher sur son epaule et y deposer un baiser? Jamais aucun homme ne lui avait fait eprouver ce sentiment d'intimite spontanee: ses regards interrogateurs semblaient en demander l'explication a son pere et a la belle Helene; mais cette derniere ne songeait qu'a son cavalier, et le visage epanoui de son pere, avec son air de contentement habituel, semblait lui dire: "Tu t'amuses, n'est-ce pas? Eh bien, j'en suis fort aise!"
P endant un de ces moments de silence, qu'Anatole mettait a profit pour fixer sur elle ses beaux grands yeux, Natacha, ne sachant comment se tirer de la, lui demanda si Moscou lui plaisait, et rougit aussitot, car il lui sembla qu'elle avait eu tort de renouer l'entretien.
" La ville ne m'a pas trop plu a mon arrivee, lui repondit-il en souriant. Ce qui rend une ville agreable, ce sont les jolies femmes, n'est-il pas vrai? et il n'y en avait pas. A present, c'est autre chose: je m'y trouve a merveille. Venez au carrousel, comtesse, vous serez la plus jolie, et, comme gage, donnez-moi cette fleur."
N atacha, sans comprendre l'intention cachee sous ces paroles, en sentit cependant toute l'inconvenance. Ne sachant que repondre, elle se detourna et feignit de ne point les avoir entendues. Mais la pensee qu'il etait la tout pres, derriere elle, tourmenta de nouveau: "Que fait-il? se disait-elle. Est-il confus? fache contre moi? ou bien est-ce a moi de reparer un tort. que je n'ai pas eu?" Elle finit par se retourner, le regarda en face, et se sentit vaincue par son affectueux sourire, sa parfaite assurance et sa cordialite sympathique. Cette irresistible attraction la remplit de terreur, en lui revelant, une fois de plus, l'absence de toute barriere morale entre elle et lui.
L e rideau se leva, Anatole sortit de la loge, heureux et calme, et Natacha rentra dans celle de son pere, emportant l'impression d'un monde nouveau qu'elle venait d'entrevoir. Le souvenir de son fiance, sa visite du matin, sa vie a la campagne, tout fut oublie!
A u quatrieme acte, un grand diable chanta et gesticula jusqu'a ce qu'il en vint a s'abimer dans une trappe. Ce fut le seul incident qu'elle remarqua. Elle se sentait emue et bouleversee, et, il faut bien le dire, Kouraguine, qu'elle suivait involontairement des yeux, etait la cause de son agitation! Il reparut a leur sortie, fit avancer leur voiture, les aida a y monter, et profita de cet instant pour presser le bras de Natacha au-dessus du coude. Rougissante et confuse, elle leva les yeux, et rencontra son regard passionne et tendre qui brillait dans l'ombre et lui souriait.
A la rentree du theatre, on se reunit autour du samovar, et Natacha, sortant de sa stupeur, commenca seulement alors a comprendre ce qui s'etait passe en elle. Le souvenir du prince Andre la frappa comme un coup de foudre, le sang afflua a sa figure, et, poussant un cri, elle s'enfuit dans sa chambre: "Mon Dieu, je suis perdue! Comment ai-je pu lui permettre cela.?" pensait-elle avec effroi. Cachant ses joues en feu dans ses mains, elle chercha pendant longtemps, sans y parvenir, a voir clair dans le chaos de ses impressions. La-bas, dans cette grande salle eclairee, ou Duport, en veston cousu de paillettes, sautait au son de la musique sur le plancher humide, pendant que vieillards et jeunes gens, jusqu'a la placide Helene, avec son corsage outrageusement decollete et son sourira dominateur, criaient bravo avec un bruyant enthousiasme. La-bas sous l'influence de ce milieu enivrant, tout lui avait semble naturel et simple; mais ici, seule avec elle-meme, tout etait, au contraire, redevenu confus et sombre: "Qu'ai-je donc? se demandait-elle. D'ou venait l'inquietude qu'il m'inspirait tout a l'heure, et que veulent dire les remords que je ressens?"
S a mere, la seule personne a qui elle aurait pu confier et avouer ses pensees, n'etait pas la; Sonia n'y aurait rien compris, et son jugement severe et entier s'en serait effraye. Natacha se trouvait donc reduite a chercher dans son propre coeur la cause de ses angoisses.
" Suis-je devenue indigne de l'amour du prince Andre?" se demandait-elle, et elle reprenait aussitot, en se raillant d'elle-meme: "Allons donc, je suis vraiment sotte de m'adresser pareille question!. Il ne m'est rien arrive du tout. ce n'est pas de ma faute, je n'ai rien fait qui ait pu lui donner cette idee!. Personne ne le saura et je ne le verrai plus jamais! Il est clair que je n'ai rien a me reprocher, et que le prince Andre peut m'aimer toujours telle que je suis. Telle que je suis?. Mais comment suis-je? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi n'est-il pas ici?" Elle essayait de se rassurer, mais un secret instinct lui rendait ses doutes: elle sentait, en depit de toutes les raisons qu'elle se donnait, que la purete de son amour pour son fiance s'etait evanouie a jamais, et son imagination lui repetait de nouveau chaque detail de son entretien avec Kouraguine, chaque trait de sa figure, chacun de ses gestes, et le sourire plein de seduction de cet homme beau et audacieux, lorsqu'il lui avait serre le bras.
XI
A natole Kouraguine avait ete renvoye de Petersbourg par son pere, parce qu'il depensait une vingtaine de mille roubles par an, sans compter une somme egale de dettes, dont le payement lui etait incessamment reclame par ses creanciers.
L e pere annonca a son fils qu'il les payerait pour la derniere fois a condition qu'il irait vivre a Moscou, ou il lui avait obtenu une place d'aide de camp aupres du general gouverneur, et qu'il se deciderait enfin a epouser une riche heritiere, la princesse Marie par exemple, ou Julie Karaguine.
A natole accepta, se rendit a Moscou et s'arreta chez Pierre: celui-ci le recut d'abord a contre-coeur, mais il s'habitua bientot a lui, partagea parfois ses orgies, et lui donna meme de l'argent sans en exiger le moindre recu.
S chinschine avait dit vrai: Anatole tournait la tete a toutes les demoiselles, grace a l'indifference qu'il leur temoignait, et a la preference qu'il affichait pour les bohemiennes et pour les actrices, pour MlleGeorges surtout, avec laquelle on le disait en relations tres intimes. Il ne manquait aucun souper, pas plus ceux de Danilow que ceux des autres viveurs de Moscou, buvait sec, mettait ses compagnons sous la table, et se montrait a toutes les soirees, a tous les bals, ou il faisait ostensiblement la cour a plusieurs dames du grand monde, avec lesquelles il etait, plus ou moins, en commerce de galanterie. Quant a faire un choix, il n'y songeait nullement, par l'excellente raison, ignoree de tous, sauf de quelques intimes, qu'il etait deja marie. Un proprietaire polonais, chez qui il avait ete en garnison deux ans auparavant, l'avait force a epouser fille.
I l abandonna sa femme peu de temps apres, et acheta a son beau-pere, moyennant une certaine somme qu'il s'engagea lui envoyer, le droit de continuer sa vie de garcon et de passer pour celibataire.
T oujours satisfait de sa situation, de lui-meme et des autres, il n'admettait pas qu'il eut pu mener une autre existence, et il n'avait, pensait-il, que des peccadilles a se reprocher. Selon lui, la Providence, qui avait donne au canard la faculte de nager, lui avait donne, a lui Anatole Kouraguine, celle de posseder 30000 roubles de revenu, et d'occuper partout et toujours le premier rang. Cette conviction etait si fermement enracinee dans son esprit, qu'elle s'imposait par cela meme a son entourage: on lui cedait le pas en tout et pour tout, et on lui pretait de l'argent, qu'il trouvait tout simple de recevoir et de ne jamais rembourser.
J oueur, il ne l'etait pas, le gain le tentait peu: depourvu de tout amour-propre, il etait completement indifferent a l'opinion qu'on pouvait avoir de lui; sans l'ombre d'ambition, il faisait le desespoir de son pere par ses incartades continuelles, qui compromettaient son avenir, et par ses railleries incessantes a l'endroit des dignites et des honneurs. Il n'etait non plus avare, car il ne refusait jamais de rendre un service. Ce qu'il aimait par-dessus tout, c'etait le plaisir et les femmes: ne voyant dans ce gout rien de reprehensible ou de vil, incapable, aussi bien pour lui-meme que pour autrui, de calculer les consequences de ses actes et de ses passions, il se considerait, en somme, comme un homme irreprochable, meprisait franchement les coquins, et portait haut la tete avec une conscience tranquille.
L a plupart des viveurs, Madeleines-hommes et Madeleines-femmes, ont une assurance secrete et naive de leur innocence, fondee sur l'espoir du pardon: "Il lui sera beaucoup pardonne parce qu'elle a beaucoup aime!" - "Il lui sera beaucoup pardonne parce qu'il s'est beaucoup amuse!"
D ologhow, revenu depuis peu a Moscou d'ou il avait ete exile, menait, apres ses aventures en Perse, un train de vie des plus fastueux, jouait gros jeu et se livrait a tous les plaisirs. Il ne lui en fallut pas davantage pour se rapprocher de son ancien compagnon de folies, et pour profiter de ce rapprochement dans des vues toutes personnelles.
A natole appreciait son intelligence et sa bravoure, et l'aimait sincerement, tandis que Dologhow avait besoin de lui et de ses relations pour attirer dans ses filets des jeunes gens riches, ce qu'il se gardait bien, du reste, de lui laisser soupconner. A part ces motifs d'un ordre tout special, il trouvait une jouissance, une habitude, presque une necessite, a diriger ainsi a sa fantaisie une volonte etrangere.
N atacha produisit sur Anatole une impression violente. En soupant apres le spectacle, il detailla une a une, en connaisseur emerite, toutes les beautes de ses bras, de ses epaules, de ses pieds, de sa chevelure, et annonca son intention arretee de lui faire une cour assidue, sans se donner la peine de penser a ce qui pourrait en resulter pour eux deux: ces vulgaires considerations n'entraient pas dans ses habitudes.
" Elle est tres jolie, mon ami, mais elle n'est pas pour nous, lui dit Dologhow.
- Je vais dire a ma soeur qu'elle l'invite a diner, repliqua Anatole. Qu'en penses-tu?
- Attends plutot qu'elle soit mariee."
- Tu sais bien que j'adore les petites filles, elles perdent la tete tout de suite.
- Prends garde, tu as deja ete attrape par une petite fille, repondit Dologhow en faisant allusion a son mariage.
- C'est pour cela que pareille chose ne m'arrivera pas une seconde fois," repartit Anatole en riant de bon coeur.
XII
L es Rostow ne sortirent pas le lendemain, et personne ne vint les voir. Marie Dmitrievna s'entretint longuement et en secret avec le comte: ils se concerterent sur une demarche a tenter aupres du vieux prince; Natacha devina leur projet et en fut blessee et inquiete. Elle attendait d'heure en heure le retour du prince Andre, et envoya deux fois dans la journee un de leurs gens pour s'en informer. Vain espoir! L'attente ne faisait qu'accroitre son accablement, et le penible souvenir de son entrevue avec la princesse Marie et son pere ajoutait a sa fievreuse impatience le sentiment d'une terreur indefinissable. Il lui semblait parfois que le prince Andre ne reviendrait jamais, ou bien qu'il lui arriverait, a elle, quelque chose de fatal! Il ne lui etait plus possible de rever a lui comme par le passe, car ses recentes impressions venaient aussitot se meler a ses pensees; elle se redemandait pour la centieme fois si elle n'avait pas ete coupable, si sa fidelite etait toujours la meme, et elle se retracait, en depit d'elle-meme, les moindres details de la soiree du theatre, les moindres nuances de la physionomie de cet homme, qui avait su lui inspirer un sentiment aussi redoutable qu'incomprehensible! A en juger par son exterieur, elle semblait etre devenue plus vive et plus gaie que jamais, tandis qu'au fond elle avait perdu son bonheur et son repos d'autrefois!
M arie Dmitrievna proposa, le dimanche matin, a tout son jeune monde d'aller a l'eglise de sa paroisse: "Car je n'aime pas, disait-elle, les eglises a la mode, Dieu est le meme partout! Le pretre y est excellent et officie d'une maniere parfaite, le diacre aussi, et je ne vois pas que les choeurs et les morceaux d'ensemble qui se chantent ailleurs fassent ressortir davantage la saintete du lieu!. Je n'aime pas cela. c'est se donner trop d'aises!"
M arie Dmitrievna aimait et fetait religieusement le dimanche; chaque samedi, sa maison etait lavee du haut en bas; ni elle ni ses domestiques ne travaillaient le jour du Seigneur, et chacun allait entendre la messe. Elle faisait ajouter un plat de plus a son diner, et donner de l'eau-de-vie aux gens de l'office, en y joignant pour roti une oie, ou un petit cochon de lait.
N ulle part la solennite de ce jour ne se traduisait aussi visiblement que sur la figure large et pleine, et habituellement serieuse, de la maitresse de la maison.
L orsqu'apres la messe on eut servi le cafe dans le salon, dont les meubles etaient debarrasses de leurs housses, on vint lui annoncer que sa voiture etait avancee; drapee dans son chale des grands jours de fete, elle se leva et annonca qu'elle allait faire une visite au vieux prince Bolkonsky, afin de s'expliquer avec lui a propos de Natacha.
B ientot apres, MmeAubert Chalme, la fameuse couturiere, vint essayer des robes a cette derniere, qui, acceptant avec joie cette diversion, se retira avec elle dans sa chambre. Au moment ou, la tete penchee en arriere, elle examinait dans la psyche le dos du corsage, qui etait seulement faufile et sans manches, elle entendit la voix de son pere et celle d'une dame, qu'elle reconnut, non sans une vive emotion: c'etait la voix d'Helene. Elle n'avait pas eu encore le temps de passer sa robe, que la porte s'ouvrit, et que la comtesse Besoukhow entra, plus souriante que jamais, vetue d'une robe de velours violet a larges revers:
" Ah! ma charmante, ma toute belle! s'ecria-t-elle, je suis venue pour dire a votre pere que c'est vraiment incroyable d'etre ici, et de ne voir ame qui vive. Aussi j'insiste pour que vous veniez chez moi ce soir. J'aurai quelques personnes, MlleGeorges declamera., et si vous ne m'amenez pas vos jolies filles, ajouta-t-elle en s'adressant au comte, qui venait d'entrer sur ses talons, je me brouillerai tout a fait avec vous. Mon mari est parti pour Tver; sans cela, je l'aurais envoye vous chercher. Sans faute, n'est-ce pas?. sans faute, vers les neuf heures?" Puis, saluant d'un signe de tete la couturiere, qu'elle connaissait de longue date, et qui lui repondit par une profonde reverence, elle s'assit dans un fauteuil pres de la glace, et, tout en donnant aux plis de sa belle robe un tour plein de grace, elle continua a bavarder avec la plus affectueuse cordialite, a s'extasier sur la beaute de Natacha, a admirer ses nouvelles toilettes, a faire ressortir la sienne, et finit par lui conseiller d'en commander une pareille a celle qu'elle venait de recevoir de Paris: "Figurez-vous, ma charmante, qu'elle est en gaze a reflets metalliques. Mais peu importe!. vous embellissez tout ce que vous portez!"
L a figure de Natacha rayonnait de plaisir: elle se sentait renaitre et recevait avec bonheur les eloges de cette aimable comtesse, qui lui avait paru, au premier abord, si imposante, si inabordable, et qui maintenant lui temoignait une bonne grace si parfaite. Elle en avait la tete tournee; Helene, de son cote, etait sincere, mais cette sincerite n'excluait point son arriere-pensee de l'attirer chez elle: en effet son frere l'en avait priee, et, tout en se faisant une joie de servir ses interets, elle y mettait toute la bonne foi imaginable. Elle avait ete jalouse autrefois de Natacha a propos de Boris, mais aujourd'hui elle n'y pensait plus, et elle lui souhaitait serieusement tout ce qu'elle desirait pour elle-meme. Elle la prit a part au moment de la quitter.
" Mon frere a dine chez nous hier, et il nous a fait mourir de rire. Il ne mange rien, ne fait que soupirer. Il est fou, amoureux fou de vous, ma belle!"
N atacha devint pourpre a ces mots.
" Oh! comme elle rougit, la chere enfant. vous viendrez, bien sur?. Si vous aimez quelqu'un, ce n'est pas une raison pour vous cloitrer, et, a supposer que vous soyez fiancee, je suis sure que votre futur serait charme de savoir que vous allez dans le monde en son absence plutot que de perir d'ennui."
" Elle sait que je suis fiancee, se disait Natacha, et cependant elle a plaisante de tout cela avec Pierre, avec Pierre qui est la droiture meme!. Donc, il n'y a rien de mal la dedans." Grace a l'influence qu'Helene exercait sur elle, ce qui lui avait paru effrayant jusque-la redevint tout a coup simple et naturel: "C'est une vraie grande dame, elle est charmante, et l'on voit qu'elle m'aime de tout son coeur. Pourquoi donc ne pas m'amuser un peu?" se demandait Natacha en la regardant de ses yeux grands ouverts, qui exprimaient une vague surprise.
M arie Dmitrievna revint pour diner: il etait facile de voir, a son silence et a son air absorbe, qu'elle avait subi une defaite. Trop emue pour parler avec calme des incidents de son entrevue avec le vieux prince, elle repondit au comte que tout marchait bien, et qu'il en saurait davantage le lendemain. Seulement, quand elle apprit la visite et l'invitation de la comtesse Besoukhow, elle dit carrement qu'elle n'aimait pas a la voir chez elle, et deconseilla toute intimite de ce cote.
" Mais, ajouta-t-elle en se tournant vers Natacha, puisque tu as promis, vas-y, cela te distraira!"
XIII
L e comte se rendit donc avec les deux jeunes filles a la soiree des Besoukhow. Bien que la societe y fut tres nombreuse, la majeure partie en etait inconnue aux Rostow, et le comte remarqua meme avec deplaisir qu'elle etait presque exclusivement composee d'hommes et de femmes dont les allures se faisaient remarquer par un extreme laisser-aller. La jeunesse, parmi laquelle on voyait plusieurs Francais, et entre autres Metivier, qui etait devenu l'intime de la maison depuis l'arrivee d'Helene a Moscou, faisait cercle autour de MlleGeorges. Aussi le comte prit-il, a part lui, la resolution de ne pas jouer, de ne pas quitter ses filles, et de les emmener aussitot que la grande artiste aurait fini de declamer.
A natole, qui s'etait place pres de la porte pour ne pas manquer leur entree, s'approcha d'eux, les salua, et suivit Natacha, deja en proie a la meme etrange emotion de vanite satisfaite et d'effroi indicible qu'elle avait eprouvee au theatre.
H elene la recut avec force demonstrations de joie, et la complimenta tres haut sur sa beaute et sa jolie toilette. Pendant que MlleGeorges etait allee se costumer dans une piece voisine, on aligna les chaises, on s'assit, et Anatole se disposait a occuper une place a cote de Natacha, lorsque le comte, qui ne quittait pas sa fille des yeux, s'en empara, et l'obligea ainsi a se mettre derriere eux.
M lleGeorges ne tarda pas a reparaitre, drapee d'un chale rouge, releve sur l'epaule, de maniere a laisser voir, dans toute leur beaute, ses gros bras a fossettes; elle s'arreta au milieu de l'espace qui lui avait ete menage devant l'auditoire, prit une attitude affectee, qui souleva neanmoins un murmure enthousiaste, et, jetant autour d'elle un regard profond et sombre, elle se mit a declamer en francais une longue tirade de vers, dans laquelle elle exprimait l'amour coupable qu'elle nourrissait pour son fils: enflant et baissant la voix tour a tour, tantot elle redressait la tete d'un air superbe; tantot, roulant des yeux hagards, elle laissait echapper des sons rauques de sa puissante poitrine, et semblait prete a etouffer!
" Adorable! divin! delicieux!" criait-on de tous cotes. Natacha, le regard fixe sur la forte tragedienne, ne voyait ni ne comprenait rien; elle sentait seulement qu'elle etait plongee de nouveau dans ce monde etrange, insense, a mille lieues du reel, ou le bien et le mal, l'extravagant et le raisonnable, se melaient et se confondaient. Effrayee et emue, elle attendait quelque chose.
L e monologue termine, on se leva et l'on acclama MlleGeorges a tout rompre.
" Comme elle est belle! dit Natacha a son pere, qui essayait aussi de se frayer un chemin dans la foule jusqu'a l'eminente artiste.
- Je ne suis pas de votre avis, lorsque je vous vois., murmura Anatole a l'oreille de Natacha, de facon a etre entendu d'elle seule. - Vous etes ravissante, et, depuis l'instant ou vous m'etes apparue, je n'ai plus.
- Allons, viens donc, Natacha," s'ecria le comte en se retournant.
E lle se rapprocha de son pere et fixa sur lui un regard eperdu.
M lleGeorges recita plusieurs autres scenes, et prit ensuite conge de la societe, qui fut aussitot engagee a passer dans la grande salle.
L e comte se disposait a partir, mais Helene vint le supplier avec tant d'insistance de ne point lui gater le plaisir de ce petit bal improvise, en emmenant ses filles, qu'il ceda a ses prieres et resta. Anatole s'empressa d'engager Natacha pour un tour de valse, et ne cessa de lui repeter, tout en lui pressant la taille et la main, qu'elle etait ravissante et qu'il l'aimait. Pendant "l'ecossaise" qu'ils danserent ensemble, il garda le silence, et sa danseuse se demanda avec stupeur si elle n'avait pas reve la declaration qu'elle en avait recue pendant la valse; mais, a la fin de la premiere figure, elle sentit qu'il lui serrait de nouveau la main, et elle allait lui adresser un reproche, lorsque l'expression tendre et assuree de son regard l'arreta tout court sur ses levres:
" Ne me parlez pas ainsi, je suis fiancee, j'en aime un autre, dit-elle vivement en baissant les yeux.
- Pourquoi me le dire? repartit Anatole que cet aveu ne parut troubler en rien: - Que m'importe? Je sais que je vous aime, et que je vous aime follement. Est-ce ma faute si vous etes si seduisante!. A nous a faire la figure!"
N atacha regardait autour d'elle d'un air effare, et paraissait plus agitee que de coutume. Apres "l'ecossaise" vint le tour du "Grossvater"; son pere voulut l'emmener, elle le pria de la laisser danser encore, et cependant, de quelque cote qu'elle se tournat, elle se sentait sous le feu des yeux d'Anatole. Au moment ou elle entrait dans la chambre de toilette des dames pour arranger un volant de sa robe qui venait de se decoudre, elle fut rejointe par Helene, qui lui reparla, en riant, de l'amour de son frere. Elles passerent ensemble dans le boudoir a cote, Anatole s'y trouvait: sa soeur disparut, et elle se trouva seule avec lui.
" Il m'est impossible, lui dit-il d'une voix attendrie, de vous voir chez vous: me condamnerez-vous alors a ne vous voir jamais? Je vous aime a la folie. Je ne pourrais donc jamais." et, l'empechant d'avancer, il pencha sa figure au-dessus de la sienne. Ses yeux brillants et passionnes plongeaient dans ceux de Natacha, qui ne pouvaient s'en detacher: "Nathalie! murmura-t-il en pressant fortement ses mains dans les siennes. Nathalie!
- Je ne comprends rien, je ne puis rien vous dire," sembla lui repondre le regard eperdu de Natacha. Des levres brulantes effleurerent les siennes., mais au meme instant il s'arreta et Natacha se sentit delivree. Le frou-frou d'une robe et un bruit de pas venaient de se faire entendre a l'entree du boudoir. c'etait Helene! Natacha la vit s'approcher: interdite et fremissante, elle se retourna vers lui comme pour lui demander une explication, et alla a la rencontre de la comtesse.
- Un mot, un seul mot!" poursuivit Anatole.
E lle ralentit le pas, car elle avait hate de lui entendre prononcer ce mot, qui eclaircirait leur situation, et qui lui permettrait enfin de repondre.
" Nathalie, un mot, un seul!" repetait-il, ne sachant en realite ce qu'il voulait dire. Sa soeur parut, et ils rentrerent tous trois au salon. Les Rostow declinerent l'invitation au souper, et firent leurs adieux.
N atacha passa une nuit blanche, tourmentee par le probleme qu'elle ne parvenait pas a resoudre: lequel des deux aimait-elle? Assurement, elle aimait le prince Andre et n'avait point oublie sa vive affection pour lui., mais elle aimait aussi Anatole, c'etait indiscutable: "Autrement cela aurait-il pu avoir lieu? aurais-je repondu l'autre soir par un sourire a son sourire? Si je l'ai fait, c'est que je l'ai aime tout de suite, a premiere vue. Cela veut donc dire qu'il est bon, genereux et beau, et que par consequent je ne pouvais m'empecher de l'aimer! Qu'y faire? J'aime l'un, et j'aime l'autre," et elle se repetait cela mille fois, sans trouver une reponse plausible aux questions qui l'epouvantaient!
XIV
L e jour ramena les soucis et le remue-menage habituels: on se leva, on s'habilla, on bavarda, les couturieres et les modistes parurent a tour de role, Marie Dmitrievna sortit de son appartement et l'on se reunit enfin pour le dejeuner du matin. Natacha, les yeux agrandis par l'insomnie, cherchait a arreter au vol tout regard indiscret, et faisait son possible pour paraitre telle que d'habitude.
A pres le the, Marie Dmitrievna s'installa dans son fauteuil, et appela a elle Natacha et le vieux comte:
" Eh bien, mes amis, tout bien pese, voici mon conseil: hier j'ai vu, comme vous le savez, le vieux prince Bolkonsky, je lui ai parle, et croiriez-vous qu'il a eleve la voix. mais il n'est pas facile de me fermer la bouche, je lui ai defile tout mon chapelet.
- Qu'a-t-il dit? demanda le comte.
- Lui, c'est un fou, il ne veut rien entendre, mais a quoi bon en parler? Cette fillette en est deja bien assez tourmentee. Mon conseil est donc de terminer au plus vite vos affaires, de retourner a Otradnoe, et d'y attendre.
- Non, non! s'ecria Natacha.
- Si, si! repliqua Marie Dmitrievna. Il faut partir et attendre! Si ton fiance etait ici, une brouille serait inevitable, tandis que, seul avec le vieux, il parviendra a le retourner comme un gant, et il ira te chercher."
L e comte comprit la sagesse de ce plan, et l'approuva. Si le vieillard devenait plus maniable, on pourrait toujours revenir a Moscou, ou aller a Lissy-Gory; dans le cas contraire, s'il persistait a refuser son consentement, le mariage ne pouvait avoir lieu qu'a Otradnoe.
" C'est parfaitement juste, et je regrette maintenant, continua-t-il, d'avoir mene Natacha chez eux.
- Il n'y a pas a le regretter, il aurait ete difficile de ne pas lui donner ce temoignage de respect. Il ne veut pas, c'est son affaire! Le trousseau est pret, pourquoi attendre davantage? Je me charge de vous envoyer les objets en retard, je regrette de vous voir partir, mais cela vaut mieux: partez, et que Dieu vous garde!" Puis, tirant de son "ridicule" une lettre ecrite par la princesse Marie, elle la remit a Natacha:
" C'est pour toi! La pauvrette s'inquiete. Elle craint que tu ne doutes de son affection.
- C'est vrai, elle ne m'aime pas, dit Natacha.
- Quelle folie! mais tais-toi donc! s'ecria Marie Dmitrievna avec emportement.
- Je ne m'en rapporte a personne. Je le sais, elle ne m'aime pas, repartit Natacha en prenant la lettre d'un air irrite et decide, qui frappa Marie Dmitrievna: elle l'examina et fronca les sourcils.
- Tu me feras le plaisir, ma tres chere, de ne point me contredire: ce que j'ai dit est vrai. va lui repondre." Natacha quitta le salon sans repliquer.
L a princesse Marie lui depeignait en quelques lignes tout son chagrin du malentendu survenu entre elles, et la suppliait, quels que fussent les sentiments de son pere, de croire a l'affection qu'elle portait a celle qu'avait choisie son frere, pour qui elle etait prete a tout sacrifier: "Ne croyez pas, ecrivait-elle, que mon pere soit mal dispose envers vous; il est vieux et malade, il faut l'excuser; mais il est foncierement bon, et il finira par aimer celle qui doit rendre son fils heureux." Elle terminait sa lettre en la priant de lui indiquer l'heure ou elles pourraient se voir.
N atacha s'assit et traca machinalement ces deux mots:
" Chere princesse." Alors elle deposa la plume. Comment continuer? Qu'avait-elle a lui dire apres la soiree de la veille?. "Oui, c'est fini, tout est change maintenant; il faut lui envoyer un refus. mais dois-je le faire?. C'est horrible!." Et, pour ne pas s'abandonner plus longtemps a ces effrayantes pensees, elle rejoignit Sonia, qui etait occupee a choisir des dessins de tapisserie. Apres diner, elle reprit la lecture de la lettre de la princesse Marie: "Est-ce vraiment fini? se disait-elle, bien fini?. Ce passe est-il donc veritablement efface de mon coeur?" Elle ne meconnaissait pas la violence du sentiment qu'elle avait eprouve pour le prince Andre, mais aujourd'hui elle aimait Kouraguine, et son imagination lui representait tour a tour, et le bonheur mille fois caresse dans ses reves qui devait etre son partage, quand elle serait mariee a Bolkonsky, et les moindres incidents de la veille, dont le seul souvenir suffisait pour enflammer tout son etre: "Pourquoi ne puis-je aimer les deux a la fois? se disait-elle avec egarement: alors seulement j'aurais pu etre heureuse; tandis qu'il m'est impossible de choisir entre eux? Comment le dirai-je, ou plutot comment le cacher au prince Andre? Dois-je dire adieu a jamais a son amour qui a si longtemps fait tout mon bonheur?"
" Mademoiselle! murmura la femme de chambre d'un air mysterieux. Un petit homme m'a remis cela pour vous. - et elle lui tendit une lettre: - Seulement, au nom du ciel." Natacha prit machinalement la lettre, la decacheta, la lut, et ne comprit qu'une chose, c'est que la lettre etait de "lui", de celui qu'elle aimait: "Oui, je l'aime, se dit-elle. S'il en etait autrement, garderais-je entre les mains cette lettre brulante de passion?"
T remblante d'emotion, elle la devorait des yeux, et decouvrait dans chaque ligne un echo de ses propres sensations. Cette lettre, faut-il l'avouer, avait ete composee par Dologhow: elle commencait ainsi:
" Mon sort s'est decide hier soir: etre aime de vous, ou mourir!. Je n'ai pas d'autre issue!." Anatole lui disait ensuite que ses parents, a elle, ne consentiraient pas a lui donner sa main, a cause de certaines raisons secretes, qu'il ne pouvait devoiler qu'a elle seule, mais que, si elle l'aimait, il lui suffirait de dire oui, et qu'aucune force humaine ne pourrait mettre alors obstacle a leur bonheur. L'amour triomphe de tout!. Il l'enleverait et l'emmenerait au bout du monde!
- Oui, je l'aime!" se repeta Natacha en relisant pour la vingtieme fois ces phrases brulantes, et en se penetrant de plus en plus de l'ardeur dont elles etaient empreintes.
M arie Dmitrievna, qui avait ete invitee chez les Arharow, proposa aux jeunes filles de l'accompagner; mais Natacha pretexta une migraine, et se retira chez elle.
XV
S onia revint fort tard de chez les Arharow: en entrant chez Natacha, elle fut toute surprise de la voir endormie sur le canape, toute habillee. Une lettre decachetee etait sur la table a cote d'elle et frappa sa vue: elle la prit et la parcourut, en jetant par intervalles un regard stupefait sur la dormeuse, et en cherchant en vain une explication sur ses traits. Son visage etait calme et heureux, tandis que Sonia, pale, tremblante de terreur, et pressant son coeur de ses deux mains pour ne pas suffoquer, tombait dans un fauteuil et fondait en larmes.
" Comment n'ai-je rien vu? se disait-elle; comment cela a-t-il pu aller jusque-la? N'aime-t-elle donc plus son fiance?. Et ce Kouraguine? Mais c'est un miserable, il la trompe, c'est evident. Que dira Nicolas, ce bon et noble Nicolas, lorsqu'il saura tout? C'est donc la ce que cachait le trouble de sa figure avant-hier, hier et aujourd'hui?. Mais elle ne peut l'aimer, c'est impossible. Elle aura decachete la lettre sans se douter de qui elle lui venait, elle en aura ete offensee, bien sur." Sonia essuya ses larmes, s'approcha de Natacha, l'examina encore une fois, et l'appela doucement.
N atacha se reveilla en sursaut.
" Ah! te voila de retour!" dit-elle, et elle l'embrassa avec effusion; mais, remarquant aussitot le trouble de son amie, sa figure trahit l'embarras et la defiance: "Sonia, tu as lu la lettre?
- Oui, murmura Sonia.
- Sonia, dit-elle avec un sourire plein de bonheur et de joie, je ne puis te le cacher plus longtemps! Sonia, Sonia, ma petite ame, nous nous aimons; tu vois, il me l'ecrit."
S onia n'en pouvait croire ses oreilles.
" Bolkonsky? dit-elle.
- Sonia, Sonia, si tu pouvais comprendre combien je suis heureuse. Mais tu ne sais pas ce que c'est que l'amour.
- Oh! Natacha!. et l'autre, est-il donc deja oublie?" Natacha l'ecoutait sans avoir l'air de la comprendre: "Quoi! tu romps avec le prince Andre?
- Ah oui! je disais bien que tu n'y comprenais rien!. ecoute-moi, repliqua Natacha avec emportement.
- Non, je ne le croirai jamais, repeta Sonia, et j'avoue que je n'y comprends rien. Comment! pendant toute une annee tu aimes un galant homme, et puis tout a coup. Mais lui, tu ne l'as vu que trois fois. C'est impossible, je ne te crois pas, tu veux te moquer de moi! Comment! en trois jours oublier tout?.
- Trois jours? Mais il me semble qu'il y a cent ans que je l'aime., que je n'ai jamais aime que lui. Mets-toi la, et ecoute." Alors elle l'attira a elle, en l'embrassant de force: "J'avais souvent entendu dire, et toi aussi sans doute, qu'un pareil amour existait, mais je ne l'avais pas encore eprouve. il est tout different de l'autre! A peine l'ai-je entrevu, que j'ai devine en lui mon maitre, je me suis sentie son esclave! il m'a fallu l'aimer! Oui, son esclave! Quoi qu'il m'ordonne, je le ferai. Tu ne comprends pas cela? Ce n'est pas ma faute!
- Mais penses-y donc!. Je ne peux laisser les choses se passer ainsi. et cette lettre recue en cachette? Comment as-tu pu l'accepter? poursuivit Sonia, qui ne pouvait parvenir a dissimuler ni sa frayeur ni sa repugnance.
- Je n'ai plus de volonte, je te l'ai dit, je l'aime, c'est tout? s'ecria Natacha avec une exaltation croissante, ou se melait cependant une certaine crainte.
- S'il en est ainsi, j'empecherai cela, je te le jure, je dirai tout." Et des larmes jaillirent des yeux de Sonia.
- Au nom du ciel, ne le fais pas. Si tu en parles, je ne te connais plus. Tu veux donc mon malheur, tu veux que l'on nous separe!."
S onia eut honte et pitie de sa terreur: "Qu'y a-t-il eu entre vous? Que t'a-t-il dit? Pourquoi ne vient-il pas ici, chez nous?
- Sonia, je t'en supplie, dit Natacha sans repondre a sa question, ne me tourmente pas; au nom du ciel, rappelle-toi que personne ne doit se meler de cela, car je me suis confiee a toi.
- Mais pourquoi tous ces mysteres? Pourquoi ne demande-t-il pas tout simplement ta main? Le prince Andre t'a laissee entierement libre d'en disposer. As-tu pense, as-tu cherche a decouvrir quelles sont "les raisons secretes" de sa conduite?"
N atacha, stupefaite, fixa ses regards sur Sonia; cette question se presentait a elle pour la premiere fois, elle ne savait qu'y repondre:
" Ses raisons secretes? repeta-t-elle. il y en a, voila tout!"
S onia soupira et secoua la tete:
" Si ses raisons etaient bonnes." dit-elle. Natacha, devinant ce qu'elle allait dire, l'interrompit vivement.
" Sonia, on ne doit pas douter de lui, on ne le doit pas!
- Est-ce qu'il t'aime?
- S'il m'aime? repliqua Natacha en souriant avec mepris a l'aveuglement de son amie. Tu as lu sa lettre, tu l'as lue et tu le demandes?.
- Mais si c'est un homme sans honneur?.
- Lui, sans honneur?. tu ne le connais pas!
- Si c'est un galant homme, reprit Sonia avec energie, il doit declarer ses intentions, ou cesser de te voir; et, si tu ne le lui dis pas, c'est moi qui m'en charge: je lui ecrirai et je raconterai tout a papa!
- Mais je ne puis pas vivre sans lui! s'ecria Natacha.
- Je ne comprends ni ta conduite ni tes paroles. Pense a ton pere, a Nicolas!
- Je n'ai besoin de personne, je n'aime personne que lui! Comment oses-tu le traiter d'homme sans honneur? Ne sais-tu donc pas que je l'aime? Va-t'en, je ne veux pas me brouiller avec toi. Va-t'en, va-t'en, je t'en supplie; tu vois dans quel etat tu me mets!." Sonia sortit precipitamment de la chambre; les sanglots l'etouffaient.
N atacha s'approcha de la table, et ecrivit sans hesitation a la princesse Marie la reponse que, le matin encore, il lui avait ete impossible de composer. Elle lui exposait en deux mots que, le prince Andre lui ayant laisse toute liberte d'action, elle profitait de sa generosite; qu'apres y avoir murement reflechi, elle la priait d'oublier le passe, de lui pardonner ses torts, si elle en avait eu envers elle, et lui declarait qu'elle ne serait jamais la femme de son frere. Tout, dans cet instant, lui paraissait simple, clair, et d'une execution facile.
L e vendredi suivant fut fixe pour le depart des Rostow, qui retournaient a la campagne, et le mercredi, le comte, accompagne d'un acheteur, se rendit dans son bien pres de Moscou.
C e meme jour Sonia et Natacha, invitees a un grand diner chez les Karaguine, y furent chaperonnees par Marie Dmitrievna. Anatole s'y trouvait, et Sonia remarqua que Natacha lui parla d'une facon mysterieuse, et que son agitation s'accrut pendant le diner. Natacha, a leur retour, alla au-devant de l'explication attendue par Sonia:
" Eh bien, Sonia," commenca-t-elle d'une voix insinuante, comme font les enfants quand ils veulent qu'on leur fasse un compliment. Apprends donc que nous nous sommes expliques tout a l'heure. toi qui disais sur son compte tant d'absurdites.
- Et apres, qu'en est-il resulte? Je suis bien aise, Natacha, de voir que tu n'es pas fachee contre moi! Dis-moi la verite!"
N atacha se prit a reflechir:
" Ah! Sonia, si tu pouvais le connaitre comme je le connais, moi! Il m'a dit. il m'a demande de quel genre etait mon engagement avec Bolkonsky, et il a ete si heureux d'apprendre qu'il dependait de moi de le rompre!"
S onia soupira:
" Mais, tu n'as pas encore rompu.
- Et si je l'avais fait, si tout etait fini entre Bolkonsky et moi? Pourquoi donc as-tu si mauvaise opinion de moi?
- Je n'ai pas mauvaise opinion de toi; seulement je n'y comprends rien.
- Attends, tu vas tout comprendre, et tu verras quel homme c'est, tu verras!"
M ais Sonia ne se laissait point influencer par la feinte douceur de Natacha; elle devenait au contraire plus severe et plus serieuse a mesure que son amie y mettait plus de calinerie.
" Natacha, dit-elle, tu m'avais priee de ne plus t'en parler, c'est toi qui es revenue sur ce sujet, j'ai donc le droit de te dire que je ne crois pas en lui! Pourquoi encore tous ces mysteres?
- Encore le meme soupcon! reprit Natacha.
- J'ai peur pour toi.
- De quoi as-tu peur?
- J'ai peur que tu ne te perdes, poursuivit Sonia avec fermete, quoique effrayee elle-meme de ses paroles. La figure de Natacha prit une expression mechante.
- Eh bien, oui, je me perdrai, je me perdrai le plus tot possible: cela ne vous regarde pas, c'est moi qui en patirai, et pas vous, n'est-ce pas.? Laisse-moi, laisse-moi, je te deteste, tu es mon ennemie pour toujours!" Et a ces mots elle quitta la chambre, et evita, le lendemain, avec soin de voir Sonia et de lui parler. Marchant a grands pas dans son appartement, elle essayait en vain de fixer son attention sur un travail quelconque: l'emotion qui la travaillait interieurement se lisait sur ses traits fatigues, et il s'y melait un sentiment inavoue de culpabilite.
M algre tout ce que cette tache avait de penible pour elle, Sonia ne la quitta pas des yeux tout le temps qu'elle resta aupres d'une des fenetres du salon; elle semblait attendre quelqu'un ou quelque chose, car elle la vit faire un signe a un militaire qui passait en traineau, et que Sonia supposa devoir etre Anatole.
E lle redoubla de surveillance, et remarqua l'excitation inaccoutumee de Natacha pendant le diner et la soiree; visiblement preoccupee, elle repondait de travers a tout ce qu'on lui disait, n'achevait pas les phrases qu'elle avait commencees, et riait sans raison et a tout propos.
S onia apercut apres le the du soir une femme de chambre qui entrait chez Natacha d'un air mysterieux; revenant sur ses pas, elle appliqua son oreille au trou de la serrure, et devina qu'une nouvelle lettre venait de lui etre remise; comprenant soudain que Natacha cachait un projet inavouable, decidee a l'executer peut-etre dans quelques heures, elle frappa violemment a la porte, mais n'obtint aucune reponse: "Elle va fuir avec lui, elle en est capable, se disait-elle avec desespoir. Elle etait triste aujourd'hui, mais resolue, et l'autre jour elle a pleure en prenant conge de son pere. C'est bien cela: elle fuira avec lui, mais que dois-je faire?. Le comte est absent!. Ecrire a Kouraguine, lui demander une explication, mais pourquoi me repondrait-il? Ecrire a Pierre, comme l'avait demande le prince Andre en cas de malheur, mais n'a-t-elle pas deja rompu avec Bolkonsky, car hier soir elle a envoye sa reponse a la princesse Marie! Mon Dieu, que faire? Parler a Marie Dmitrievna, dont la confiance en Natacha est si entiere, ce serait une delation!. Quoi qu'il en soit, c'est a moi d'agir, se disait-elle en poursuivant ces reflexions dans le sombre couloir, c'est a moi de prouver ma reconnaissance pour les bienfaits dont ils m'ont comblee, et mon affection pour Nicolas. Dusse-je ne pas bouger de trois nuits, je ne dormirai pas, je l'empecherai de force de sortir, je ne laisserai pas le deshonneur et la honte entrer dans la famille!"
XVI
A natole demeurait chez Dologhow depuis quelque temps. Le plan de l'enlevement de Natacha avait ete combine par ce dernier, et devait s'executer le jour meme ou Sonia faisait serment de ne pas la perdre de vue. Natacha, de son cote, avait promis de se trouver a dix heures du soir a la porte de l'escalier derobe, afin de rejoindre Kouraguine, qui l'y attendrait, pour l'emmener dans une troika, a soixante verstes de Moscou, au village de Kamenka. La un pretre interdit devait les marier; apres cette ceremonie derisoire, un second relais de chevaux les conduirait plus loin sur la route de Varsovie, ou ils esperaient prendre la poste a la premiere station, et passer ensuite la frontiere.
A natole s'etait muni d'un passeport, d'un permis pour la poste et de vingt mille roubles, que lui avaient procures Dologhow et sa soeur.
L es deux temoins, Gvostikow, ex-clerc de chancellerie, et Makarine, hussard en retraite, sans volonte aucune, mais completement devoues a Kouraguine, prenaient le the dans la premiere piece, pendant que dans le grand cabinet voisin, dont les murs etaient recouverts de haut en bas de tapis persans, de peaux d'ours et d'armes de toutes sortes, le maitre du logis, vetu d'un "bechmel" de voyage, les pieds chausses de bottes montantes, assis devant un bureau ouvert, revoyait les factures, comptait les assignats alignes en paquets, et inscrivait des chiffres sur une feuille volante:
" Il faudra bien donner deux mille roubles a Gvostikow?
- Donne-les, dit Anatole en rentrant de la piece du fond, ou un valet de chambre francais emballait leurs effets.
- Quant a Makarka (c'etait le petit nom donne a Makarine), il est desinteresse, et se jettera au besoin pour toi dans le feu. C'est fini, les comptes sont regles. est-ce bien cela? ajouta Dologhow en lui tendant la feuille.
- Mais sans doute, c'est bien cela," repliqua Anatole, qui ne l'avait pas ecoute, et dont les yeux souriants regardaient devant lui sans rien voir.
D ologhow referma le bureau:
" Sais-tu. lui dit-il d'un air moqueur, renonce a tout cela; il en est temps encore.
- Imbecile! repartit Anatole, ne dis donc pas de betises; si tu savais., mais le diable seul sait ce qui en est.
- Vrai, n'y pense plus, je te parle serieusement. ce n'est pas une plaisanterie que tu entames la!
- Ne vas-tu pas encore me taquiner? Va-t'en au diable!. - et Anatole fronca le sourcil: - Je n'ai plus le temps d'ecouter tes sornettes."
D ologhow le regarda d'un air hautain:
" Voyons, je ne plaisante pas. ecoute!"
A natole revint sur ses pas en faisant un visible effort pour lui preter attention, et par egard pour son ami, dont il subissait malgre lui l'influence.
" Ecoute-moi, je t'en prie, pour la derniere fois. Pourquoi plaisanterais-je? T'ai-je mis des batons dans les roues? N'est-ce pas moi, au contraire, qui t'ai arrange tout cela, qui t'ai deniche le pretre interdit, qui ai obtenu le passeport, qui ai trouve de l'argent?
- Eh bien, je t'en remercie; crois-tu donc que je ne t'en sois pas reconnaissant?" Et il embrassa Dologhow.
- Je t'ai aide, mais je te dois la verite: l'entreprise est dangereuse, et, en y reflechissant bien, elle est absurde! Tu l'enleveras? a merveille. Apres? Le secret transpirera, on apprendra que tu es marie, et tu seras poursuivi au criminel!
- Folies, folies que tout cela, je te l'avais pourtant bien explique," reprit Anatole, et avec cette complaisance que les intelligences bornees mettent a revenir sur leurs arguments, il lui repeta pour la centieme fois toutes les raisons qu'il lui avait deja debitees: "Ne t'ai-je pas dit: premierement, que si le mariage est illegal, ce n'est pas moi qui en repondrai; et secondement, que s'il est legal, c'est bien indifferent, puisque personne a l'etranger n'en saura rien. N'est-ce pas cela? Et maintenant, plus un mot la-dessus!
- Crois-moi, renonces-y! Tu t'engageras et.
- Au diable! s'ecria Anatole en se prenant la tete a deux mains. Vois un peu comme il bat!" Et, saisissant la main de son ami, il l'appliqua sur son coeur: "Ah! quel pied, mon cher, quel regard!. Une vraie deesse!"
L es yeux effrontes et brillants de Dologhow le regardaient avec ironie:
" Et lorsque l'argent sera epuise, alors.
- Alors, repeta Anatole legerement interdit par cette perspective inattendue. Eh bien! alors, je n'en sais rien. Mais assez cause! Il est l'heure!" ajouta-t-il en tirant sa montre, et il passa dans la piece voisine. "En aurez-vous bientot fini?" dit-il en s'adressant avec colere aux domestiques.
D ologhow serra l'argent, appela un valet de chambre, lui ordonna de servir n'importe quoi avant le depart, et alla ensuite rejoindre Makarine et Gvostikow, en laissant la Anatole, qui, etendu sur le divan de son cabinet, souriait amoureusement dans le vague et murmurait des paroles sans suite.
" Viens donc prendre quelque chose! lui cria-t-il de loin.
- Je n'ai besoin de rien, repondit Anatole.
- Viens, Balaga est arrive!"
A natole se leva et entra dans la salle a manger. Balaga etait un cocher de troika, tres repute dans son metier, et qui leur avait constamment fourni des chevaux. Depuis six ans qu'il connaissait les deux amis, que de fois ne l'avait-il pas mene au petit jour de Tver a Moscou et ramene de Moscou a Tver la nuit suivante, lorsque Anatole y etait en garnison! Que de fois ne les avait-il pas conduits en nombreuse compagnie de bohemiennes et de petites dames! Combien n'avait-il pas creve a leur service de chevaux de prix, et ecrase de passants et d'izvotchiks? Ses maitres, comme il les appelait, le delivraient toujours des griffes de la police; parfois, il est vrai, ils le rossaient, et ils l'oubliaient des nuits entieres a la porte pendant leurs orgies; mais, en revanche, parfois aussi ils lui versaient a flots du champagne et du madere, son vin favori. Il etait dans leurs secrets et connaissait sur leur compte bien des histoires qui eussent valu la Siberie a tout autre qu'eux. Aussi, que de milliers de roubles lui avaient passe par les mains? Il les aimait a sa facon; il aimait surtout avec frenesie cette course vertigineuse de dix-huit verstes a l'heure. Il aimait a culbuter les izvotchiks, a acculer les pietons dans le fosse, a lancer un coup de fouet en passant a un paysan qui se rejetait de cote plus mort que vif, a parcourir avec une vitesse extravagante les rues enchevetrees de Moscou, et enfin a s'entendre talonner par les cris sauvages de leurs voix enrouees et avinees: "Oui, se disait-il avec orgueil, ce sont la de veritables seigneurs!"
A natole et Dologhow, de leur cote, faisaient grand cas de son talent de cocher, et ils l'aimaient par conformite de gouts. Balaga marchandait toujours avec tout le monde, prenait vingt-cinq roubles pour une promenade de deux heures, ne daignait que rarement conduire lui-meme, et se faisait le plus souvent remplacer par ses aides. Mais avec ses "maitres" il y allait de sa personne, et sans fixer de prix. Seulement, lorsqu'il apprenait par le valet de chambre que l'argent affluait a la maison, il venait chez eux plusieurs fois par mois le matin, et, apres les avoir salues jusqu'a terre, les suppliait de le tirer d'embarras en lui avancant un ou deux milliers de roubles, jusqu'a ce qu'un beau jour on eut fait droit a sa requete.
I l avait vingt-sept ans: de petite taille, les cheveux roux, la figure rouge, le cou gros, le nez camus, des yeux brillants, une barbiche au menton, il portait un caftan en drap gros-bleu tres fin, double de soie, et par-dessus, un vetement fourre.
I l se signa en entrant, le visage tourne vers l'angle de droite, il tendit ensuite a Dologhow sa main halee:
" Salut a Fedor Ivanovitch, lui dit-il.
- Bonjour, mon ami.
- Salut a Votre Excellence, ajouta-t-il en s'adressant a Anatole et en lui tendant aussi la main.
- Ecoute, Balaga, m'aimes-tu?. Je te le demande? - dit ce dernier en lui tapant sur l'epaule. - Eh bien, prouve-le-moi aujourd'hui!. Avec quels chevaux es-tu venu, dis?.
- J'ai fait ce que vous m'avez ordonne: j'ai attele les votres, les furieux!
- C'est bon, et tu n'hesiterais pas a les crever, pourvu qu'ils franchissent la distance en trois heures?
- Mais si je les creve, comment marcherons-nous? repondit Balaga en souriant de son mot.
- Je te casserai la machoire, tu entends. pas de plaisanteries! s'ecria Anatole en roulant de gros yeux.
- Pourquoi ne pas plaisanter? On dirait vraiment que je suis homme a me menager pour "mes maitres". On les lancera a fond de train, voila tout!
- Vrai? dit Anatole, alors assieds-toi!
- Assieds-toi donc, repeta Dologhow.
- Je resterai debout, Fedor Ivanovitch.
- Assieds-toi, et pas de betises," reprit Anatole en lui versant un grand verre de madere. Les yeux de Balaga brillerent a la vue de son vin bien-aime. Apres l'avoir d'abord refuse par politesse, il finit par l'avaler d'un seul coup et s'essuya la bouche avec le mouchoir de soie rouge chiffonne qu'il portait toujours dans le fond de son bonnet fourre.
" Quand partons-nous, Excellence?
- Mais., - Anatole regarda a sa montre - tout a l'heure! Fais attention, Balaga, au moins pas de retard!
- Tout dependra du depart, petit pere; s'il se fait heureusement, alors. Ne vous ai-je pas mene une fois, en sept heures, de Tver ici? Tu ne l'as pas oublie, Excellence?
- Figure-toi, dit Anatole en se souvenant avec bonheur de cette course, et en se tournant vers Makarine, qui le regardait avec une tendre veneration. Figure-toi qu'il m'a mene, un jour de Noel, de Tver ici avec une telle vitesse, que la respiration nous manquait. nous ne courions pas, je te le jure, nous volions. et ne voila-t-il pas que nous tombons sur une file de chariots et que nous sautons par-dessus les deux derniers!
- Mais aussi quels chevaux! J'avais attele ensemble deux jeunes timoniers avec l'alezan clair, et, ma parole, Fedor Ivanovitch, poursuivit Balaga, ces fous furieux ont vole pendant soixante verstes a travers les airs. Pas moyen de les retenir, mes doigts se raidissaient de froid. Je jette les renes. Tiens-toi bien, Excellence, que je crie, et je culbute dans le traineau!. Il n'y avait plus qu'a les laisser faire et a nous cramponner de notre mieux., et nous volames ainsi trois heures durant. Le cheval de volee de gauche seul en est creve!"
XVII
A natole sortit un moment, et revint bientot, vetu d'une petite pelisse retenue a la taille par une ceinture en cuir avec des ornements en argent, et coiffe d'un bonnet garni de zibeline, pose de cote d'un air crane, qui seyait a merveille a sa belle figure. Il se regarda dans la glace, se retourna et saisit un verre rempli de vin:
" Eh bien, mon cher Dologhow! adieu, et merci pour tout ce que tu as fait; adieu, vous aussi, mes chers compagnons de jeunesse, adieu!"
A natole savait fort bien qu'ils se disposaient tous a l'accompagner, mais il tenait a rendre cette scene attendrissante et solennelle. Il parlait haut, lentement, la poitrine tendue avant, et se balancait sur une jambe:
" Prenez des verres, toi aussi, Balaga. Oui, compagnons de ma jeunesse, nous avons vecu, nous nous sommes amuses, nous avons fait des folies ensemble; et maintenant, quand nous reverrons-nous? Je vais a l'etranger. Adieu, mes enfants. A votre sante, hourra!." Et, avalant d'un trait le contenu de son verre, il le jeta a terre, ou il se brisa en mille morceaux.
" A votre sante!" dit Balaga en vidant le sien a son tour et en essuyant sa barbiche avec son mouchoir.
M akarine, les larmes aux yeux, embrassait Anatole:
" Ah! prince, quel chagrin de nous separer, murmurait-il, quel chagrin!
- En route, en route! s'ecria Anatole. Un moment! ajouta-t-il en voyant Balaga se diriger vers la sortie: fermez bien les portes, et asseyons-nous." On les ferma et l'on s'assit. "Voila qui est fait, et maintenant, mes enfants, en route!" repeta-t-il en se levant.
J oseph, le domestique, lui presenta sa sacoche et son sabre, et tous passerent dans le vestibule.
" Ou est la pelisse? demanda Dologhow. He, Ignatka! va demander a Matrena Matfeievna la pelisse de zibeline; entre nous, je crains qu'elle ne l'emporte, ajouta-t-il plus bas. Tu verras, elle va accourir plus morte que vive sans rien mettre sur ses epaules, et, si tu t'attardes, il y aura des pleurs, papa et maman feront leur apparition.: aussi, prends bien vite la fourrure et fais-la mettre dans le traineau."
L e domestique revint avec une pelisse doublee de renard ordinaire.
" Imbecile! je t'ai dit celle de zibeline! He, Matrechka," s'ecria-t-il avec tant de force, que sa voix retentit jusqu'au fond de l'appartement.
U ne jolie bohemienne, maigre et pale, avec des yeux d'un noir de jais, des cheveux boucles a reflets aile de corbeau, enveloppee d'un chale rouge, se precipita dans l'antichambre en apportant la fourrure de zibeline.
" Eh bien, quoi! la voici, prenez-la, je ne la regrette pas," dit-elle d'un ton plaintif, en contradiction avec ses paroles; elle etait intimidee a la vue de son maitre.
D ologhow lui jeta sur les epaules la pelisse de renard et l'en enveloppa:
" Comme cela d'abord, dit-il en relevant le collet, et comme cela ensuite, ajouta-t-il en le faisant retomber sur sa tete, de facon a ne laisser qu'un peu de sa figure a decouvert. et enfin comme cela!." Et il poussa vers elle Anatole, qui lui appliqua un baiser sur les levres.
" Adieu, Matrechka, c'est fini de mes folies ici! ma petite colombe, adieu, et souhaite-moi bonne chance!
- Que le bon Dieu vous donne du bonheur, beaucoup de bonheur," repondit-elle avec son accent bohemien.
D eux troikas, tenues par deux jeunes cochers, stationnaient devant la maison: Balaga monta dans le premier traineau, leva haut les bras, et se mit, sans se hater, a rassembler les renes. Anatole et Dologhow s'assirent derriere lui. Makarine, Gvostikow et le domestique prirent place dans le second.
" Est-ce pret? demanda Balaga. Laissez aller!" cria-t-il en enroulant les renes autour de sa main, et les troikas partirent, en les emportant a fond de train le long du boulevard Nikitski.
" He, gare, gare!" criaient les cochers a pleins poumons. Sur la place Arbatskaia, une des troikas accrocha une voiture: il y eut un craquement suivi d'un cri, mais elle continua sa course effrenee, jusqu'au moment ou Balaga, d'un vigoureux coup de poignet, arreta tout court les chevaux, au carrefour des Vieilles-Ecuries.
A natole et Dologhow mirent pied a terre sur le trottoir et s'approcherent d'une grande porte cochere. Ce dernier siffla, on lui repondit, et une fille de service accourut a sa rencontre.
" Entrez par ici, dans la cour, autrement on vous verra; elle va venir!" lui dit-elle. Dologhow s'arreta devant la porte cochere, pendant qu'Anatole, suivant la fille, tournait l'angle de la maison; il venait de franchir les quelques marches du perron, lorsque le grand laquais de Marie Dmitrievna se dressa tout a coup devant lui.
" Ma maitresse vous attend, lui dit-il de sa voix de basse.
- Qui? ta maitresse?. Que me veux-tu? murmura Anatole haletant.
- Venez, elle m'a donne l'ordre de vous amener pres d'elle.
- Kouraguine, filons!. nous sommes trahis!" lui cria Dologhow, qui luttait corps a corps avec le dvornik, pendant que celui-ci s'efforcait de fermer la petite porte. Se degageant enfin de son etreinte, et saisissant le bras d'Anatole, qui revenait a lui en courant, il l'entraina au dehors, et s'elanca avec lui dans la direction de leurs traineaux.
XVIII
M arie Dmitrievna avait surpris dans le corridor la pauvre Sonia tout en larmes, l'avait confessee, et etait allee aussitot trouver Natacha en tenant a la main la reponse qu'elle avait adressee a Anatole, et qu'elle venait d'intercepter:
" Vilaine creature!. creature sans vergogne! pas un mot, je ne veux rien entendre!." Et, repoussant Natacha, qui suivait d'un oeil sec tous ses mouvements, elle prit la clef et l'enferma a double tour. Appelant ensuite le dvornik, elle lui ordonna de laisser entrer dans la cour les personnes qui se presenteraient dans la soiree, de fermer derriere elles les issues, et de les lui amener au salon.
L orsque Gavrilo vint lui annoncer qu'ils s'etaient enfuis, elle se leva, les sourcils fronces, et se mit a arpenter la chambre, les mains croisees derriere le dos, et reflechissant a ce qui lui restait a faire. Vers minuit, tirant la clef de sa poche, elle retourna aupres de Natacha; Sonia sanglotait a la meme place:
" Marie Dmitrievna, de grace, laissez-moi entrer chez elle!"
M ais Marie Dmitrievna ouvrit la porte sans lui repondre et entra d'un pas resolu.
S onia la suivit.
" C'est laid, c'est mal, se conduire ainsi sous mon toit, mais j'aurai pitie de son pere, et je ne dirai rien," se disait-elle en s'approchant de Natacha, qui etait couchee sur le canape, comme elle l'avait laissee. Natacha ne se retourna pas: ses sanglots etouffes trahissaient seuls l'emotion qui secouait tout son etre.
" C'est bien, c'est joli! dit Marie Dmitrievna, donner des rendez-vous a son amant dans ma maison!. Tu t'es couverte de honte comme la derniere des filles, et si je m'ecoutais., mais je veux menager ton pere, je ne lui en dirai pas un mot! Heureusement pour lui qu'il s'est enfui, mais je saurai le decouvrir! ajouta-t-elle d'une voix dure. tu m'entends?." Et, s'asseyant a cote de Natacha, elle passa sa large main sous la tete de la jeune fille, et la forca a se retourner de son cote. Sonia et Marie Dmitrievna furent saisies a la vue de son visage: ses yeux etaient secs et brillants, ses levres serrees, ses joues creuses.
" Laissez-moi, tout m'est egal, je mourrai!." Et, se degageant avec une violence sauvage, elle reprit sa premiere position.
" Nathalie, poursuivit Marie Dmitrievna, je te veux du bien; reste couchee, reste ainsi, si cela te plait: je ne te toucherai pas, mais ecoute.: je ne te redirai pas a quel point je te trouve coupable, tu le sais, mais que dirai-je a ton pere, qui sera ici demain?"
N atacha ne repondit que par un sanglot.
" Il l'apprendra, bien sur, ainsi que ton frere et ton fiance!
- Je n'ai plus de fiance, je l'ai refuse! s'ecria Natacha avec colere.
- Peu importe! reprit Marie Dmitrievna. Que diront-ils, eux? Je connais ton pere. il est capable de le provoquer! Et alors qu'arrivera-t-il?
- Laissez-moi, laissez-moi! Pourquoi avez-vous tout derange, pourquoi? Qui vous en avait priee?" Et Natacha, elevant la voix, se souleva en jetant un regard farouche a Marie Dmitrievna.
" Mais ou donc en voulais-tu venir? repliqua celle-ci, qui ne se contenait plus. T'enfermait-on a triple tour? Qui l'empechait, lui, de te voir chez moi? Pourquoi t'enlever comme une bohemienne? Tu crois donc qu'on ne t'aurait pas rattrapee?. Quant a lui, c'est un vaurien, un scelerat!
- Il vaut mieux que vous tous! Si vous ne m'aviez pas empechee. Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi tout cela? Allez-vous-en, allez-vous-en!" Et elle pleurait avec ce desespoir sans bornes auquel s'abandonnent ceux qui sentent qu'ils sont eux-memes la cause de leur malheur.
M arie Dmitrievna essaya de la calmer, mais Natacha, se redressant tout a coup et retombant sur le canape, s'ecria: "Sortez, sortez, vous me meprisez, vous me detestez!"
M arie Dmitrievna tint bon, et continua a la sermonner et a lui repeter combien il etait urgent de cacher ce deplorable scandale a son pere, et que personne n'en saurait rien si elle consentait a ne pas se trahir. Natacha ne disait mot, ses larmes cesserent, et le frisson et le tremblement de la fievre s'emparerent d'elle. Marie Dmitrievna lui glissa un oreiller sous la tete, la couvrit de deux couvertures bien chaudes, et la quitta, persuadee qu'elle finirait par s'endormir. Mais le sommeil ne lui vint pas: ses yeux resterent grands ouverts et fixes, son visage conserva une paleur mate, elle ne versa plus une larme, et Sonia, qui s'approcha d'elle a plusieurs reprises pendant cette longue nuit, ne put en tirer un seul mot.
L e comte revint le lendemain pour l'heure du dejeuner. Il etait de tres belle humeur: sa vente ayant ete heureusement terminee, rien ne le retenait plus a Moscou, et il avait hate d'aller retrouver la comtesse, qui lui manquait. Marie Dmitrievna lui annonca que, sa fille s'etant trouvee serieusement malade la veille, elle avait fait venir un medecin, et que d'ailleurs elle allait maintenant beaucoup mieux. Natacha gardait la chambre: assise a la croisee, les levres serrees, les yeux secs et fievreux, elle suivait des yeux, avec une curiosite inquiete, les voitures et les pietons, et se retournait vivement chaque fois quelqu'un entrait chez elle. Elle attendait evidemment des nouvelles d'Anatole, elle esperait le voir arriver ou en recevoir un mot!
L e bruit des pas de son pere la fit tressaillir, mais, a sa vue, l'expression de sa figure, un moment emue, redevint froide et irritee: elle ne se leva meme pas.
" Qu'as-tu, mon ange, tu es malade? lui dit-il.
- Oui," repondit-elle apres quelques instants de silence. Ses questions furent pleines de sollicitude, et il lui demanda si son abattement n'avait pas pour cause quelque penible differend survenu entre elle et son fiance: elle le rassura, et le pria de ne pas s'en preoccuper. Marie Dmitrievna lui confirma ces assurances. Cependant le comte ne fut dupe, ni de la pretendue maladie de sa fille, ni du changement qui s'etait opere en elle, ni du trouble des visages de Marie Dmitrievna et de Sonia: il devina qu'un grave evenement avait du se passer en son absence, mais la crainte d'apprendre qu'il n'etait pas a l'honneur de sa fille, et de compromettre son insouciante gaiete, l'empecha de questionner; il se rassura, se persuada qu'il n'y avait la rien d'important, et se borna a regretter qu'une raison de sante retardat de quelques jours leur depart pour la campagne.
XIX
P ierre, depuis l'arrivee de sa femme a Moscou, projetait de s'en absenter afin de ne pas rester plus longtemps sous le meme toit qu'elle; la vive impression que Natacha avait produite sur lui, dans ces derniers temps, contribua egalement a precipiter l'execution de son projet. Il alla a Tver rendre visite a la veuve de Bazdeiew, qui lui avait promis de lui donner certains memoires du defunt.
O n lui remit a son retour une lettre de Marie Dmitrievna, qui l'invitait a passer chez elle au plus tot pour se concerter sur un sujet des plus graves qui concernait Bolkonsky et Natacha. Pierre avait evite depuis quelque temps de se trouver avec Natacha, vers laquelle il se sentait entraine par un sentiment plus violent que ne le comportait sa double qualite d'homme marie et d'ami de son fiance; mais, en depit de ses resolutions, il plaisait, a ce qu'il parait, au hasard de les reunir: "Que s'est-il donc passe? Qu'ai-je a y voir? pensait-il en s'habillant. Pourvu qu'Andre arrive et que le mariage se fasse!"
A u moment ou il traversait un des boulevards, quelqu'un l'interpella:
" Pierre! Depuis quand es-tu donc de retour?"
P ierre se retourna. Une paire de magnifiques trotteurs gris, atteles a un traineau de maitre, emportaient dans une direction contraire, au milieu d'un nuage de neige, Anatole et son eternel compagnon Makarine. Le premier, dont le visage frais et colore etait a moitie cache par son collet de castor, se tenait droit et cambre dans la pose classique des elegants, et son tricorne a panache blanc, mis de cote sur sa tete legerement inclinee en avant, laissait a decouvert ses cheveux frises et pommades, que la fine poussiere de la neige couvrait d'un reflet d'argent.
" Dieu me pardonne, voila le vrai sage, se dit Pierre: il ne voit rien au dela du plaisir present; rien ne l'inquiete, aussi est-il toujours gai et dispos! Que ne donnerais-je pour etre comme lui?"
L e laquais de Marie Dmitrievna lui annonca, en l'aidant a se debarrasser de sa pelisse, que sa maitresse l'attendait dans sa chambre a coucher.
E n arrivant dans la salle, il apercut Natacha assise pres de la fenetre. Une expression de durete inusitee etait repandue sur ses traits pales et defaits. Quand elle le vit entrer, elle se leva en froncant les sourcils, et sortit sans se departir de sa reserve.
" Qu'y a-t-il demanda Pierre en entrant chez Marie Dmitrievna.
- Ah! il se passe de jolies choses! lui repondit-elle. Voila cinquante-huit ans que je suis de ce monde et je n'avais pas encore vu pareille honte!" Apres avoir fait promettre a Pierre de garder le secret, elle lui raconta que Natacha avait rendu sa parole a son fiance sans en prevenir ses parents, qu'une folle passion pour Kouraguine en etait la cause, que sa femme y avait donne les mains et s'etait plue a faciliter leurs entrevues, et qu'enfin, perdant la tete, Natacha, pendant l'absence du vieux comte, avait consenti a fuir avec Anatole, afin de se marier clandestinement avec lui."
P ierre ecoutait bouche beante, et n'en croyait pas ses oreilles! Comment etait-il possible que Natacha, cette charmante enfant si passionnement aimee de Bolkonsky, se fut eprise d'un imbecile comme cet Anatole, que lui, Pierre, savait etre marie, et cela au point de rompre avec son fiance et de se laisser enlever! Il ne pouvait ni le comprendre ni l'admettre.
L a sympathique figure de Natacha ne s'alliait pas dans son esprit avec autant d'abjection, de cruaute et de sottise: "Elles sont toutes les memes, se dit-il en pensant a sa femme; je ne suis donc pas le seul qui se soit attache a une vilaine creature!." Et son coeur saignait pour son ami: "Quel coup, grand Dieu, porte a son orgueil!" Plus il le plaignait, plus il sentait grandir en lui son mepris et son aversion pour Natacha, qui tout a l'heure avait passe devant lui en se drapant dans une dignite glaciale. Il ne se doutait pas, helas! que, sous ce masque de froideur hautaine, l'ame de la malheureuse enfant debordait de desespoir, de honte et d'humiliation!
" L'epouser?. mais c'est impossible, il est marie!
- Marie! s'ecria Marie Dmitrievna. De mieux en mieux!. Miserable! scelerat! Elle qui l'attend, qui l'espere!. Cette fois du moins elle ne l'attendra plus, je me charge de tout lui dire!"
P ierre la mit au courant de tous les details de cette mysterieuse histoire, et Marie Dmitrievna, apres avoir exhale sa colere dans une bordee d'injures, le pria d'obtenir de son beau-frere qu'il s'eloignat de Moscou; elle craignait de voir le comte ou le prince Andre, qui etait sur le point d'arriver, le provoquer en duel, en apprenant sa conduite, et, avant tout, elle tenait absolument a la leur cacher a tous deux. Pierre, qui ne s'etait pas encore rendu completement compte des consequences possibles de ce scandale, lui promit d'agir dans ce sens.
" Pas un mot au comte, tu entends, sois sur tes gardes si tu le vois, et moi je vais lui parler, a elle. Veux-tu rester a diner?"
L e comte entra peu apres au salon avec un air chagrin et trouble: sa fille venait en effet de lui avouer sa rupture avec Bolkonsky:
" Un vrai malheur, mon cher, lorsque ces fillettes sont abandonnees a elles-memes, et que leur mere n'est pas la! Je regrette beaucoup, je vous l'avoue, d'etre venu ici. Savez-vous ce qu'elle a fait? Je vais etre franc avec vous: elle a rompu avec Andre, sans prendre conseil de personne. Ce mariage ne m'a jamais fort convenu, il est vrai, quoique le prince soit assurement tres bien; mais l'epouser en depit de son pere, cela me semblait de mauvais augure pour eux, et Natacha trouvera des partis a revendre. Ce qui me contrarie surtout dans tout cela, c'est que leur engagement durait deja depuis plusieurs mois, et qu'on ne fait pas une demarche aussi decisive sans en prevenir son pere et sa mere. Aussi, la voila malade! Dieu sait ce qu'elle a! Oui, cher comte, tout va de travers quand la mere n'est pas la." Pierre, le voyant si accable, essaya de changer le sujet de la conversation, mais l'autre y revenait obstinement.
" Natacha est un peu souffrante," dit Sonia, qui entrait a ce moment; alors, s'adressant a Pierre avec une emotion contenue, elle ajouta: "elle desire vous voir: elle est dans sa chambre, Marie Dmitrievna y est aussi, et elle vous prie d'y passer.
- C'est ca, elle sait que vous etes lie avec Bolkonsky, et elle tient surement a vous charger d'un message, dit le comte: - Mon Dieu, mon Dieu, tout allait si bien; faut-il que." Et il sortit en pressant de ses mains les rares meches de cheveux gris qui flottaient sur son front.
M arie Dmitrievna avait appris a Natacha que Kouraguine etait marie. Natacha avait refuse de la croire et insistait pour entendre la verite de la bouche meme de Pierre. Elle etait pale et comme petrifiee; son regard interrogateur se fixa sur lui a son entree, avec un eclat fievreux. Sans meme le saluer d'un signe de tete, elle ne le quittait pas des yeux, comme si elle cherchait a deviner en lui un ami ou un ennemi de plus pour Anatole, car la personnalite de Pierre n'existait pas evidemment pour elle en ce moment.
" Il sait tout! dit Marie Dmitrievna; qu'il parle donc et tu verras si j'ai dit vrai."
N atacha, semblable au gibier traque qui voit venir sur lui les chasseurs et les chiens, portait de l'un a l'autre ses regards egares.
" Natalia Ilinischna, dit Pierre en baissant les yeux, car il se sentait pris d'une profonde pitie pour elle et d'un invincible degout pour la mission qui lui etait devolue, - vrai ou faux, peu importe, car.
- C'est donc faux, il n'est pas marie!
- Non, c'est vrai, il est marie!
- Et marie depuis longtemps? Donnez-m'en votre parole d'honneur."
P ierre la lui donna.
" Est-il encore ici? demanda-t-elle d'une voix saccadee.
- Oui, je viens de l'apercevoir."
E lle ne put en dire davantage: d'un geste de la main elle les supplia de la laisser seule, ses forces l'abandonnaient.
XX
P ierre ne resta pas a diner, et s'en alla, des qu'il eut quitte Natacha, a la recherche de Kouraguine, dont le nom seul faisait affluer tout son sang a son coeur avec une telle violence qu'il en perdait la respiration. Il le chercha partout, aux montagnes de glace et chez les bohemiens, et se rendit enfin au club, ou tout marchait comme d'habitude: les membres se reunissaient pour diner et causaient entre eux des nouvelles du jour; le domestique de service, qui etait au courant de ses habitudes, lui annonca que son couvert etait mis dans la petite salle a manger, que le prince Michel Zakharovitch lisait dans la bibliotheque, mais que Paul Timofeitch n'etait pas encore la; une de ses connaissances, qui parlait de la pluie et du beau temps, s'interrompit pour lui demander s'il etait vrai, comme on le racontait en ville, que Kouraguine eut enleve MlleRostow. Pierre repondit en riant que c'etait une pure invention, car il sortait a l'instant de chez les Rostow. Il s'enquit, a son tour, d'Anatole. On lui repondit qu'on ne l'avait pas encore vu, mais qu'on l'attendait. Il regardait curieusement cette foule indifferente et tranquille, qui se doutait si peu de ce qui se passait dans son ame, et il se mit a se promener dans les salons, jusqu'au moment ou le diner fut servi. Ne voyant pas venir Anatole, il retourna chez lui.
A natole etait reste a diner chez Dologhow, avec lequel il avait a causer sur le moyen de reprendre l'entreprise manquee et de revoir Natacha. De la il se rendit chez sa soeur pour lui demander de lui menager encore un rendez-vous. Lorsque Pierre revint enfin a la maison apres ses infructueuses recherches, son valet de chambre lui apprit que le prince Anatole etait chez la comtesse, ou il y avait beaucoup de monde.
S ans s'approcher de sa femme, qu'il n'avait pas encore vue depuis son retour et qui dans ce moment lui inspirait la repulsion la plus profonde, il marcha droit sur Anatole.
" Ah! Pierre, lui dit la comtesse, sais-tu la situation de notre pauvre Anatole?." Elle s'arreta court, car le visage de son mari, ses yeux brillants et sa demarche decidee laissaient entrevoir la meme colere et la meme violence qu'elle avait eprouvees a ses depens a la suite de son duel avec Dologhow.
" Le mal et la depravation sont toujours a vos cotes, lui dit-il en passant. - Venez, Anatole, j'ai a vous parler."
L e frere jeta un regard a sa soeur, et se leva sans mot dire; son beau-frere le prit par le bras, et l'entraina hors du salon.
" Si vous vous permettez chez moi." lui murmura Helene a l'oreille, mais Pierre ne daigna pas lui repondre. Bien qu'Anatole le suivit avec sa desinvolture habituelle, sa figure trahissait neanmoins une certaine inquietude.
E ntre dans son cabinet, Pierre en referma la porte, et, se retournant vers lui, le regarda en face:
" Vous vous etes engage a epouser la comtesse Rostow?. Vous vouliez donc l'enlever?
- Mon tres cher, reprit Anatole en francais, il ne me plait pas de repondre a des questions posees sur ce ton."
L a figure deja bleme de Pierre se decomposa de fureur: empoignant son beau-frere de sa puissante main par le collet de son uniforme, il le secoua dans tous les sens, jusqu'a ce qu'une terreur indicible se peignit sur les traits de ce dernier:
" Quand je vous dis qu'il faut que je vous parle? poursuivit Pierre.
- Mais voyons, est-ce bete tout cela! dit Anatole une fois delivre de son etreinte, et tatant son collet, qui avait perdu un bouton dans la lutte.
- Vous etes un miserable, un scelerat!. et je ne sais ce qui m'empeche de vous aplatir le crane avec cela!" s'ecria Pierre avec une violence qu'accentuaient encore les mots francais qu'il employait, et en le menacant d'un lourd presse-papiers, qu'il remit aussitot sur son bureau. "Avez-vous promis mariage?. Parlez!
- Je. je. ne crois pas. Du reste, je n'aurais pu le promettre.
- Avez-vous de ses lettres, en avez-vous?" s'ecria Pierre en l'interrompant et en se rapprochant de lui.
A natole le regarda, plongea vivement sa main dans sa poche et en retira un portefeuille.
P ierre saisit la lettre qu'il lui tendit, et, le poussant avec force de cote, se laissa tomber sur le divan:
" Je ne vous toucherai pas, ne craignez rien," ajouta-t-il en repondant a un geste terrifie d'Anatole. "Les lettres d'abord! continua Pierre avec une nouvelle insistance. Ensuite vous quitterez Moscou demain meme!
- Mais comment pourrais-je.?
- Troisiemement, vous ne direz jamais un mot, une syllabe de ce qui s'est passe entre vous et la comtesse: je n'ai pas sans doute le moyen de vous y contraindre, mais si vous avez conserve un reste d'honnetete, vous."
I l se leva et fit quelques pas en silence. Anatole, assis a une table, se mordait les levres et froncait les sourcils.
" Vous devez pourtant comprendre qu'en dehors de vos plaisirs il y a le bonheur et le repos d'autrui, et que, pour vous amuser, vous ruinez toute une existence. Amusez-vous avec des femmes comme la mienne, si cela vous plait: celles-la, du moins, savent ce qu'on attend d'elles, et avec elles vous etes dans votre droit: elles ont, pour se defendre, les memes armes que vous, l'experience que donne la corruption! Mais promettre le mariage a une jeune fille, la tromper, lui voler son honneur.! Comment ne voyez-vous pas que c'est aussi lache que de frapper un vieillard ou un enfant!." Pierre se tut et regarda sans colere Anatole d'un air interrogateur.
" Ma foi, je n'en sais rien, repliqua Anatole qui retrouvait son aplomb a mesure que Pierre se calmait. Je n'en sais rien et n'en veux rien savoir, mais vous m'avez dit des choses que, comme homme d'honneur, je ne saurais ni entendre ni ne laisser dire."
P ierre le regarda stupefait, et se demanda ou il voulait en venir.
" Bien que vous me les ayez dites en tete-a-tete, je ne puis pas les.
- Vous me demandez satisfaction? dit Pierre avec ironie.
- Vous pouvez au moins retracter vos paroles. si vous tenez a ce que j'agisse comme vous le desirez. Hein?
- Je les retracte, je le les retracte, et vous prie de m'excuser, murmura Pierre en regardant involontairement le trou qu'avait lisse apres lui le bouton qu'il avait arrache. Et je puis meme vus offrir de l'argent pour faire la route, s'il vous en faut?"
A natole sourit; ce sourire banal et servile, si habituel a Helene, l'exaspera:
" Oh! race infame et sans coeur!" s'ecria-t-il en quittant la chambre.
L e lendemain matin, Anatole etait parti pour Petersbourg.
XXI
P ierre se rendit chez Marie Dmitrievna et lui annonca qu'il s'etait conforme en tous points a sa volonte, et que Kouraguine n'etait plus a Moscou. Il trouva toute la maison bouleversee et consternee. Natacha etait tres gravement malade, et Marie Dmitrievna lui confia, sous le sceau du plus grand secret, que dans la nuit qui avait suivi la revelation du mariage d'Anatole, elle s'etait empoisonnee avec de l'arsenic qu'elle s'etait procure en cachette. Apres en avoir avale une petite dose, la terreur s'etait emparee d'elle, et, reveillant Sonia, elle lui avait avoue ce qu'elle venait de faire. Comme on avait employe a temps les moyens les plus energiques, tout danger etait maintenant conjure; mais, comme son etat de faiblesse s'opposait a un prochain depart, on avait prevenu la comtesse, et on l'attendait bientot. Pierre rencontra le comte, effare, abattu, et Sonia qui pleurait a chaudes larmes. Natacha etait invisible.
I l dina ce jour-la au club: chacun y parlait de l'enlevement manque, mais il persista a le nier avec opiniatrete; il se disait qu'il etait de son devoir d'etouffer cette triste affaire, et de sauver la reputation de Natacha, et il assurait a qui voulait l'entendre qu'elle avait tout simplement refuse la main de son beau-frere.
L e retour du prince Andre lui inspirait une vive crainte.
L es bruits de la ville etant parvenus aux oreilles du vieux prince, grace a MlleBourrienne, il avait exige qu'on lui montrat la lettre de refus envoyee par Natacha a la princesse Marie. Cette lecture l'avait mis de belle humeur, et il attendait son fils avec une joyeuse impatience.
P eu de jours apres le depart d'Anatole, Pierre recut enfin un mot du prince Andre, qui le priait de passer chez lui.
I l etait arrive la veille au soir, et son pere, lui remettant aussitot le billet de Natacha, que MlleBourrienne avait traitreusement enleve a la princesse Marie, s'etait plu a lui conter l'enlevement de sa fiancee, en y ajoutant force details de son invention.
P ierre, qui s'attendait a le trouver dans un etat semblable a celui de Natacha, fut frappe de surprise, en entrant dans le salon, de l'entendre parler tres haut et avec vivacite, dans la piece voisine, d'une recente intrigue dont Speransky avait ete la victime. La princesse Marie vint a sa rencontre en soupirant; indiquant du regard le cabinet de son frere, elle essayait de temoigner de la sympathie a sa douleur, mais Pierre lut sans peine sur sa figure la satisfaction que lui causait cette rupture, et l'effet qu'avait produit sur elle la trahison de Natacha.
" Il assure qu'il s'y attendait, dit-elle. Sans doute sa fierte l'empeche de dire tout ce qu'il pense, mais, quoi qu'il en soit, il se soumet avec beaucoup plus de philosophie que je ne m'y attendais.
- Est-ce que vraiment la rupture est complete?" demanda Pierre.
L a princesse Marie le regarda, etonnee: elle ne comprenait pas qu'on put encore en douter. Pierre passa dans le cabinet; son ami, en habit civil, debout en face de son pere et du prince Mestchersky, discutait et gesticulait avec chaleur. Sa sante, on le voyait, s'etait tout a fait retablie, mais une nouvelle ride se creusait entre ses sourcils. Il parlait de Speransky, de son exil imprevu, de sa pretendue trahison, dont le bruit venait seulement de parvenir a Moscou.
" Tous ceux qui, il y a un mois, le portaient aux nues, disait le prince Andre, ceux-la meme qui etaient incapables d'apprecier ses desseins, l'accusent et le condamnent aujourd'hui! Rien n'est facile comme de juger un homme en disgrace et de le rendre responsable des fautes qu'un autre a commises; quant a moi, je soutiens que, s'il a ete fait quelque bien sous ce regne, c'est a lui seul qu'on le doit." Il s'interrompit a la vue de Pierre: un tressaillement nerveux passa sur son visage, et une violente irritation se peignit sur ses traits: "La posterite lui rendra justice!" ajouta-t-il.
" Ah! te voila! continua-t-il en se tournant vers Pierre, tu vas bien?. Il me semble que tu as encore engraisse!" Et il reprit avec vivacite la discussion entamee, pendant que la ride de son front s'accentuait de plus en plus.
" Oui, je vais bien," repondit-il a une question de Pierre, d'un air qui semblait dire: "Je me porte bien, mais qu'importe ma sante, qui interesse-t-elle?" Apres avoir echange quelques mots avec lui sur le mauvais etat des routes depuis la frontiere de Pologne, sur les personnes qu'il avait vues et qui connaissaient Pierre, sur le gouverneur suisse, M.Dessalles, qu'il avait ramene pour son fils, il se mela de nouveau, avec une vivacite toujours croissante, a la conversation qui se continuait entre les deux vieillards.
" S'il y avait eu trahison, on aurait des preuves de ses relations secretes avec Napoleon, et ces preuves seraient livrees a la publicite! Personnellement, poursuivit-il, je n'ai jamais aime Speransky, mais j'aime la justice!" Pierre devina que son ami eprouvait imperieusement le besoin, comme il l'avait si souvent eprouve lui-meme, de s'echauffer, et de disputer sur un sujet quelconque, afin d'oublier, si c'etait possible, et de chasser loin de lui des pensees par trop accablantes.
L e prince Mestchersky ne tarda pas a les quitter, et le prince Andre, prenant le bras de Pierre, l'emmena dans sa chambre. Un lit de camp venait d'y etre deballe, et des caisses, des malles ouvertes gisaient tout autour. S'approchant de l'une d'elles, il en retira une cassette, et y prit un paquet soigneusement enveloppe. Il garda le silence, et ses mouvements etaient brusques et saccades; se relevant avec vivacite, il hesita une seconde, et, tournant vers Pierre un visage sombre:
" Pardon de te deranger." dit-il a travers ses levres serrees. Pierre, pressentant qu'il allait lui parler de Natacha, ne put dissimuler, sur sa bonne et large figure, un sentiment de sympathie et de compassion qui ne fit qu'augmenter la sourde irritation de son ami; Andre s'efforcait de prendre un ton ferme, mais sa voix sonnait faux: "J'ai essuye un refus de la part de la comtesse Rostow. J'ai vaguement entendu parler d'une proposition, ou de quelque chose de semblable, qui lui aurait ete faite par ton beau-frere. Est-ce vrai?
- C'est vrai, et ce n'est pas vrai, repondit Pierre.
- Voici ses lettres et son portrait, poursuivit le prince Andre en l'interrompant. Rends-les a la comtesse., si tu la vois.
- Elle est tres malade.
- Elle est donc ici?. Et le prince Kouraguine? demanda-t-il vivement.
- Il est parti il y a longtemps: elle a ete a toute extremite!.
- Sa maladie me fait beaucoup de peine." Et le sourire mechant de son pere passa sur ses levres serrees: "Monsieur Kouraguine ne l'a donc point honoree de sa main?
- Il ne pouvait l'epouser, etant marie.
- Et puis-je savoir ou se trouve a present Monsieur votre beau-frere?
- Il est alle a Peters. je n'en sais rien au juste.
- Du reste, cela m'est indifferent. Tu diras a la comtesse Rostow qu'elle a toujours ete et est encore parfaitement libre, et que je lui souhaite tout le bien possible."
P ierre prit le paquet de lettres. Le prince Andre, qui semblait chercher s'il n'avait rien oublie de tout ce qu'il avait a dire, et attendre que Pierre lui fit quelque autre confidence, l'interrogea du regard:
" Ecoutez-moi, rappelez-vous notre discussion a Petersbourg.
- Je me la rappelle; je soutenais qu'il fallait pardonner a la femme tombee, mais je ne suis pas alle jusqu'a dire que je le ferais, le cas echeant. Je ne le puis pas!
- Le cas n'est pas le meme," repliqua Pierre.
L e prince Andre, sans le laisser achever, s'ecria:
" Oui, aller redemander sa main, etre genereux, et ainsi de suite. C'est tres noble certainement, mais je me sens incapable de marcher sur les brisees de "Monsieur" Kouraguine. Si tu tiens a rester mon ami, ne me parle plus jamais d'elle, ni de tout cela!. Et maintenant adieu. Tu lui remettras ces lettres, n'est-ce pas?"
P ierre le quitta et alla trouver la princesse Marie; elle etait en ce moment aupres de son vieux pere, qui lui parut plus gai que de coutume. Rien qu'a les voir, il comprit tout de suite de quel mepris et de quelle inimitie ils etaient animes contre les Rostow, et qu'il etait impossible de prononcer devant eux le nom de celle qui aurait pu, a tout prendre, trouver facilement un autre parti que le prince Andre.
I l fut question a table de la guerre qui allait eclater. Le prince Andre parlait sans discontinuer, se querellant tantot avec son pere, tantot avec Dessalles, pousse par une excitation febrile, dont Pierre ne devinait que trop bien la cause.
XXII
P ierre retourna chez les Rostow dans la soiree pour remplir sa mission. Natacha etait au lit, le comte au club; il remit les lettres a Sonia, et passa chez Marie Dmitrievna, qui etait tres desireuse de savoir comment le prince Andre avait supporte sa deception. Sonia entra un instant apres:
" Natacha tient a voir le comte, dit-elle.
- Mais comment le mener chez elle, ou tout est en desordre? demanda Marie Dmitrievna.
- Elle s'est levee, et attend le comte au salon," repliqua Sonia.
M arie Dmitrievna haussa les epaules:
" Quand sa mere arrivera-t-elle? Je suis a bout de forces. Quant a toi, menage-la, ne lui dis pas tout; elle fait tellement pitie, qu'on n'a pas le coeur de l'accabler."
N atacha, amaigrie, pale, mais n'ayant nullement l'air humilie, comme Pierre s'y attendait, le recut debout au milieu du salon. Elle hesita en le voyant entrer, ne sachant si elle devait avancer ou rester en place.
I l pressa le pas, pensant que, comme toujours, elle allait lui tendre la main, mais elle s'arreta tout a coup en suffoquant, et laissa retomber ses bras le long de son corps: c'etait, sans qu'elle y songeat, sa pose habituelle, lorsque autrefois elle se preparait a chanter au milieu de la salle; mais aujourd'hui, comme l'expression de sa figure etait changee!
" Pierre Kirilovitch, lui dit-elle precipitamment, le prince Bolkonsky etait votre ami. est votre ami, ajouta-t-elle en se reprenant, car il lui semblait, au milieu de ce chaos, que rien de ce qui avait ete n'existait plus. Il m'a dit de m'adresser a vous si."
P ierre la regardait en silence; jusqu'a ce moment il l'avait, a part lui, accablee de reproches sanglants, il avait meme essaye de la mepriser dans le fond de son coeur; mais a present, a mesure qu'il sentait grandir la compassion qu'elle lui inspirait, ses reproches s'envolaient un a un.
" Il est ici, dites-lui que je le prie de. me pardonner!" Sa voix se brisa, elle etait vaincue par l'emotion, mais elle ne pleurait pas.
" Oui, je le lui dirai," murmura Pierre, ne sachant que lui repondre.
N atacha, effrayee de l'intention qu'il pouvait preter a ses paroles, reprit vivement:
" Oh! je sais que tout est fini, et que cela ne peut plus se renouer, mais je suis tourmentee du mal que je lui ai fait. Dites-lui qu'il me pardonne, qu'il me pardonne!. ajouta-t-elle en tremblant convulsivement, et en se laissant tomber sur un fauteuil.
- Oui, je lui dirai tout, repondit Pierre avec une profonde emotion, mais j'aurais desire savoir une chose.
- Laquelle?
- J'aurais voulu savoir si vous avez aime ce. (il rougit, ne sachant comment qualifier Anatole.) si vous avez aime ce vilain homme?
- Oh! ne l'appelez pas ainsi! Je ne sais pas. je ne sais plus rien!"
U ne pitie, telle qu'il n'en avait jamais ressenti une pareille, un sentiment de profonde et ineffable tendresse, envahit si violemment l'ame de Pierre, que les larmes jaillirent de ses yeux: il les sentait couler sous les verres de ses lunettes, et esperait qu'elle ne les remarquerait pas:
" N'en parlons plus, mon enfant," lui dit-il en se remettant peu a peu. Natacha fut frappee de la douceur et de la sincerite de sa voix. "N'en parlons plus, mon enfant, repeta-t-il; je lui dirai tout, mais au moins accordez-moi une chose: considerez-moi comme votre ami; si jamais il vous faut un conseil, un appui, ou simplement si vous avez besoin d'epancher votre coeur dans un autre. pas a present, mais lorsque vous verrez clair au dedans de vous-meme, souvenez-vous de moi!." Et, lui prenant la main, il la baisa. "Je serais heureux de pouvoir vous etre utile.
- Ne me parlez pas ainsi, je ne le merite pas!" s'ecria Natacha, en se levant pour s'en aller; mais Pierre la retint: il avait encore quelque chose a lui dire, et lorsqu'il le lui eut dit, il s'etonna de sa hardiesse:
- C'est a vous que je redirai de ne pas parler ainsi, poursuivit-il, car vous avez encore toute une vie devant vous!
- Non, je n'ai plus rien, tout est perdu pour moi! s'ecria-t-elle.
- Non, tout n'est pas perdu, continua Pierre en s'animant: si j'etais un autre que moi, si j'etais le plus beau, le plus intelligent, le meilleur des hommes, si j'etais libre, je vous aurais demande, a genoux, a l'instant meme, votre main et votre amour!"
N atacha, qui n'avait pas encore pu pleurer, fondit en larmes a ces paroles, et quitta l'appartement en le remerciant d'un regard reconnaissant et attendri.
R etenant ses pleurs avec peine, il sortit egalement en toute hate et, apres avoir passe sa pelisse tant bien que mal, il se jeta dans son traineau.
" Ou faut-il vous mener? demanda le cocher.
- Ou? se dit Pierre a lui-meme, mais ou peut-on aller a present? Certainement pas au club, pour y voir cette foule d'indifferents? ." Tout lui semblait maintenant si miserable, compare au sentiment d'affection et d'amour qui l'avait envahi, a ce long et doux regard qu'elle avait attache sur lui a travers ses larmes!
" A la maison!" cria Pierre, en rejetant derriere lui, malgre les dix degres de froid, sa grosse fourrure d'ours, et en decouvrant sa large poitrine qui se soulevait de bonheur.
L e temps etait admirablement clair: au-dessus des rues sales et obscures, au-dessus des toits qui s'enchevetraient les uns dans les autres, s'etendait la voute foncee du ciel toute constellee d'etoiles. En contemplant ces hautes et mysterieuses spheres, si bien en harmonie avec l'etat de son ame, il oubliait l'outrageante abjection de la terre. Au moment ou il debouchait sur l'Arbatskaia, un large espace du sombre horizon s'ouvrit devant ses yeux. Tout au milieu rayonnait une pure lumiere, dont la brillante chevelure, entouree d'astres scintillants, se deployait majestueusement sur l'extreme limite de notre globe: c'etait la fameuse comete de 1811, celle-la meme qui, au dire de chacun, annoncait des calamites sans nombre et la fin du monde. Mais elle n'eveilla aucune terreur superstitieuse dans le coeur de Pierre, et ses yeux humides de pleurs l'admiraient au contraire avec extase. Ne semblait-elle pas etre venue s'enfoncer dans ce coin de la terre comme une fleche dont la parabole aurait franchi avec une rapidite vertigineuse l'incommensurable espace, et qui maintenant, relevant au-dessus d'elle son long et lumineux panache, se jouait au loin dans l'infini! Il lui sembla que sa celeste lueur dissipait les tenebres de son ame, et lui laissait entrevoir les clartes divines d'une nouvelle existence!
CHAPITRE IV
I
A la fin de l'annee 1811, les souverains de l'Europe occidentale renforcerent leurs armements, et concentrerent leurs troupes. En 1812, ces forces reunies, qui se composaient de millions d'hommes, y compris, et ceux qui les commandaient, et ceux qui devaient les approvisionner, se mettaient en marche vers les frontieres de la Russie, qui, de son cote, dirigeait ses soldats vers le meme but. Le 12 juin, les armees de l'Occident entrerent en Russie, et la guerre eclata!. C'est-a-dire qu'a ce moment eut lieu un evenement en complet desaccord avec la raison et avec toutes les lois divines et humaines!
C es millions d'etres se livraient mutuellement aux crimes les plus odieux: meurtres, pillages, fraudes, trahisons, vols, incendies, fabrication de faux assignats. tous les forfaits etaient a l'ordre du jour, et en si grand nombre, que les annales judiciaires du monde entier n'auraient pu en fournir autant d'exemples pendant une longue suite de siecles!. Et cependant ceux qui les commettaient ne se regardaient pas comme criminels!
O u trouver les causes de ce fait aussi etrange que monstrueux? Les historiens assurent naivement qu'ils les ont decouvertes dans l'insulte faite au duc d'Oldenbourg, dans la non observation du blocus continental, dans l'ambition effrenee de Napoleon, dans la resistance de l'Empereur Alexandre, dans les fautes de la diplomatie, etc., etc.
I l aurait donc suffi, s'il fallait les en croire, que Metternich, Roumiantzow ou Talleyrand eussent redige, entre une reception de cour et un raout, une note bien tournee, ou que Napoleon eut adresse a Alexandre un: "Monsieur mon frere, je consens a restituer le duche d'Oldenbourg.", pour que la guerre n'eut pas lieu!
O n concoit aisement que tel devait etre le point de vue des contemporains. Ainsi qu'il l'a dit plus tard a Sainte-Helene, Napoleon attribuait exclusivement la guerre aux intrigues de l'Angleterre, tandis que de leur cote les membres du Parlement anglais donnaient pour pretexte son ambition insatiable; le duc d'Oldenbourg, l'insulte dont il avait ete l'objet; les marchands, le blocus continental qui ruinait l'Europe; les vieux soldats et les generaux, l'absolue necessite de les employer activement; les legitimistes, le devoir sacre de soutenir les bons principes; les diplomates, l'alliance austro-russe de 1809, que l'on n'avait pas su dissimuler au cabinet des Tuileries, et la difficulte que presenterait la redaction d'un memorandum, portant, par exemple, le nd178. Ces raisons, jointes a une foule d'autres, d'une nature plus infime et provenant de la diversite des points de vue personnels, ont pu sans doute satisfaire les contemporains, mais pour nous, pour nous qui sommes la posterite, et qui envisageons dans son ensemble la grandeur de l'evenement et qui en approfondissons la vraie raison d'etre dans sa terrible realite, elles ne sauraient nous paraitre suffisantes. Nous ne saurions comprendre que des millions de chretiens se soient entretues parce que Napoleon etait un ambitieux, parce qu'Alexandre avait montre de la fermete, l'Angleterre de la ruse, ou parce que le duc d'Oldenbourg avait ete insulte! Ou est donc le lien entre ces circonstances et le fait meme du meurtre et de la violence? Pourquoi les habitants des gouvernements de Smolensk et de Moscou ont-ils ete, en consequence de semblables motifs, egorges et ruines par des milliers d'hommes venus du bout oppose de l'Europe?
N ous ne sommes pas des historiens, et nous ne nous laissons pas entrainer a la recherche, plus ou moins subtile, des causes premieres: aussi, nous contentons-nous de juger les evenements avec notre simple bon sens, et plus nous les etudions de pres, plus, nous leur trouvons de motifs veritables. De quelque facon qu'on les envisage, ils nous paraissent egalement justes ou egalement faux, si l'on en compare l'infime valeur intrinseque avec l'importance des faits qui en ont ete la consequence, et nous restons convaincus que leur ensemble seul peut en donner une explication plausible. Pris isolement, le refus de Napoleon, qui ne veut pas rappeler ses troupes en deca de la Vistule, ou rendre le grand-duche au grand-duc d'Oldenbourg, nous parait aussi valable, comme argument, que si l'on disait: S'il avait plu a un caporal francais de quitter le service, et si son exemple avait ete suivi par un grand nombre de ses camarades, le nombre des soldats aurait ete trop reduit, la guerre serait, en consequence, devenue impossible.
S ans doute, si Napoleon ne s'etait point offense de ce qu'on exigeait de lui, si l'Angleterre et le duc depossede n'avaient pas intrigue, si l'Empereur Alexandre n'avait pas ete profondement froisse, si la Russie n'avait pas ete gouvernee par un pouvoir autocratique, si les raisons qui ont amene la revolution francaise, la dictature et l'Empire n'avaient point existe, il n'y aurait pas eu de guerre; mais, de meme aussi, qu'une de ces causes vint a manquer, et rien de ce qui est arrive n'aurait eu lieu!
C 'est donc de leur ensemble, et non de l'une d'elles en particulier, que les evenements ont ete la consequence fatale: ILS SE SONT ACCOMPLIS PARCE QU'ILS DEVAIENT S'ACCOMPLIR, et il arriva ainsi que des millions d'hommes, repudiant tout bon sens et tout sentiment humain, se mirent en marche de l'Ouest vers l'Est pour aller massacrer leurs semblables, comme, quelques siecles auparavant, des hordes innombrables s'etaient precipitees de l'Est vers l'Ouest, en tuant tout sur leur passage!
C onsideres par rapport a leur libre arbitre, les actes de Napoleon et d'Alexandre etaient aussi etrangers a l'accomplissement de tel ou tel evenement que ceux du simple soldat que le recrutement ou le tirage au sort obligeait a faire la campagne. Comment d'ailleurs aurait-il pu en etre autrement? Pour que leur volonte, maitresse en apparence de tout diriger a leur gre, se fut executee, il aurait fallu le concours d'une infinite de circonstances; il aurait fallu que ces milliers d'individus entre les mains desquels se trouvait la force agissante, que tous ces soldats qui se battaient, ou qui transportaient les canons et les vivres, consentissent a faire ce que leur ordonnaient ces deux faibles unites, et que leur soumission unanime fut motivee par des raisons aussi compliquees que diverses.
L e fatalisme est inevitable dans l'histoire si l'on veut en comprendre les manifestations illogiques, ou, du moins celles dont nous n'entrevoyons pas le sens et dont l'illogisme grandit a nos yeux, a mesure que nous nous efforcons de nous en rendre compte.
T out homme vit pour soi, et jouit du libre arbitre necessaire pour atteindre le but qu'il se propose. Il a, et il sent en lui la faculte de faire ou de ne pas faire telle ou telle chose, mais, du moment qu'elle est faite, elle ne lui appartient plus, et elle devient la propriete de l'histoire, ou elle trouve, en dehors du hasard, la place qui lui est assignee a l'avance.
L a vie de l'homme est double: l'une, c'est la vie intime, individuelle, d'autant plus independante que les interets en seront plus eleves et plus abstraits; l'autre, c'est la vie generale, la vie dans la fourmiliere humaine, qui l'entoure de ses lois et l'oblige a s'y soumettre.
L 'homme a beau avoir conscience de son existence personnelle, il est, quoi qu'il fasse, l'instrument inconscient du travail de l'histoire et de l'humanite. Plus il est place haut sur l'echelle sociale, plus le nombre de ceux avec qui il est en rapport est considerable, plus il a de pouvoir, plus sont evidentes la predestination et la necessite ineluctable de chacun de ces actes:
L E CoeUR DES ROIS EST DANS LA MAIN DE DIEU!
L ES ROIS SONT LES ESCLAVES DE L'HISTOIRE!
L 'histoire, c'est-a-dire la vie collective de toutes les individualites, met a profit chaque minute de la vie des rois, et les fait concourir a son but particulier.
B ien que Napoleon fut plus que jamais convaincu, en l'an de grace 1812, qu'il dependait de lui seul de verser ou de ne pas verser le sang de ses peuples, plus que jamais au contraire il etait assujetti a ces ordres mysterieux de l'histoire qui le poussaient fatalement en avant, tout en lui laissant l'illusion de croire a son libre arbitre.
A insi donc, tout en obeissant, a leur insu, a la loi de la coincidence des causes, ces hommes qui marchaient en foule vers l'Orient, pour tuer et massacrer leurs semblables, y etaient en meme temps conduits par ces nombreuses et pueriles raisons qui, aux yeux du vulgaire, motivaient cette terrible perturbation. Ces raisons, on les connait, c'etaient: la violation du blocus continental, le demele avec le duc d'Oldenbourg, l'entree des troupes en Russie pour en obtenir, comme le croyait Napoleon, une neutralite armee, son gout effrenee pour la guerre, l'habitude qu'il en avait prise, jointe au caractere des Francais, a l'entrainement general cause par le grandiose des preparatifs, aux depenses qu'ils occasionnaient et a la necessite par suite d'y trouver des compensations, aux honneurs enivrants qu'il avait recus a Dresde, aux negociations diplomatiques qui, quoique animees, au dire des contemporains, d'un sincere desir de paix, n'avaient cependant abouti qu'a froisser les amours-propres de part et d'autre. et mille autres pretextes, plus ou moins bons, qui, tous reunis, n'avaient, en definitive, d'autre resultat que le fait qui devait fatalement s'accomplir.
P ourquoi une pomme tombe-t-elle quand elle est mure? Est-ce son poids qui l'entraine? Est-ce la queue du fruit qui meurt? Est-ce le soleil qui la desseche? Est-ce le vent qui la detache, ou bien est-ce tout simplement que le gamin qui est au pied de l'arbre a une envie demesuree de la manger?
P rise a part, aucune de ces raisons n'est la bonne. La chute de cette pomme est la resultante obligee de toutes les causes qui produisent l'acte le plus minime de la vie organique. Par consequent le botaniste qui attribuera la chute de ce fruit a la decomposition du tissu cellulaire aura tout aussi raison que l'enfant qui l'attribuera a son desir de la croquer a belles dents et a la realisation de son desir.
D e meme aura tort et raison a la fois celui qui dira que Napoleon a ete a Moscou parce qu'il l'avait resolu, et qu'il y a trouve sa perte parce que telle etait la volonte d'Alexandre; de meme aura tort et raison celui qui assurera qu'une montagne pesant plusieurs millions de pouds et sapee a sa base ne s'est ecroulee qu'a la suite du dernier coup de pioche donne par le dernier terrassier!
L es pretendus grands hommes ne sont que les etiquettes de l'Histoire: ils donnent leurs noms aux evenements, sans meme avoir, comme les etiquettes, le moindre lien avec le fait lui-meme.
A ucun des actes de leur soi-disant libre arbitre n'est un acte volontaire: il est lie a priori a la marche generale de l'histoire et de l'humanite, et sa place y est fixee a l'avance de toute eternite.
II
N apoleon quitta Dresde le 4 juin; il y avait sejourne trois semaines, au milieu d'une cour composee de princes, de grands-ducs, de rois et meme d'un empereur. Aimable avec les princes et les rois qui meritaient bien de lui, il avait fait la lecon a ceux dont il croyait avoir sujet d'etre mecontent, offert en cadeau a l'imperatrice d'Autriche des perles et des diamants enleves a des souverains, et embrasse avec tendresse Marie-Louise, qui se considerait comme sa femme legitime, bien que la premiere fut a Paris, incapable, a ce qu'il semble, de se consoler du chagrin que lui causait leur separation. Malgre la foi des diplomates dans la possibilite du maintien de la paix, et leurs efforts en ce sens, malgre la lettre autographe de Napoleon a l'Empereur Alexandre commencant par ces mots: "Monsieur mon frere", contenant "l'assurance sincere qu'il ne voulait pas de guerre", et se terminant par des protestations d'affection et d'estime eternelles, il allait rejoindre l'armee, et donnait, a chaque nouveau relais, des ordres incessants a l'effet d'accelerer la marche des troupes dirigees de l'Occident vers l'Orient. Il voyageait dans une voiture fermee, attelee de six chevaux, accompagne de pages, d'aides de camp et d'une nombreuse escorte; sa route etait tracee par Posen, Thorn, Danzig, Koenigsberg, et dans chacune de ces villes des milliers d'individus se portaient a sa rencontre avec un enthousiasme mele de terreur.
S uivant la meme direction que ses troupes, il coucha, le 10 juin, a Wilkovisky, dans la maison d'un comte polonais, qui avait ete preparee pour le recevoir, rejoignit et depassa l'armee, arriva le lendemain sur les bords du Niemen, et, mettant un uniforme polonais, descendit de sa caleche pour examiner le lieu designe pour le passage des troupes.
A la vue des cosaques postes sur la rive opposee, et des steppes qui s'etendaient a perte de vue jusqu'a Moscou, la ville sainte, cette capitale d'un Empire qui lui rappelait celui d'Alexandre le Grand, il ordonna pour le lendemain la marche en avant, contrairement a toutes les previsions de la diplomatie et a toutes les dispositions de la strategie. et ses troupes traverserent le Niemen au jour fixe!
L e 24, de grand matin, il sortit de sa tente, placee sur la rive gauche du fleuve, pour suivre avec une lunette d'approche, du haut de l'escarpement, les mouvements de ses armees, dont les flots vivants s'ecoulaient hors du bois et se repandaient par les trois ponts etablis sur le Niemen. Ces armees savaient que l'Empereur etait la, elles le cherchaient meme du regard, et lorsqu'elles l'avaient apercu sur la hauteur, avec sa redingote et son petit chapeau, se detachant de la suite qui l'entourait, elles jetaient en l'air leurs bonnets aux cris de: "Vive l'Empereur!" et, continuant sans cesse a deboucher de l'immense foret ou elles etaient campees, elles franchissaient les ponts en masses compactes.
" On fera du chemin cette fois-ci. Oh! quand il s'en mele lui-meme, ca chauffe, nom de.!. Le voila! Vive l'Empereur!. - C'est donc la ces fameuses steppes de l'Asie! Vilain! tout de meme!. - Au revoir, Beauchet, je te reserve le plus beau palais de Moscou! Au revoir, bonne chance!. L'as-tu vu, l'Empereur?. prr!. - Si on me fait gouverneur aux Indes, Gerard, je te fais ministre du Cachemire, c'est arrete!. Vive l'Empereur! Vive l'Empereur!.- Oh! les gredins de cosaques! comme ils filent!. Vive l'Empereur! Le vois-tu?. Je l'ai vu deux fois comme je te vois, le petit caporal!. Je l'ai vu donner la croix a un ancien. Vive l'Empereur!." Et mille autres propos semblables s'echangeaient dans tous les rangs entre les vieux et les jeunes soldats. et sur toutes ces figures basanees rayonnait un sentiment unanime de joie, cause par l'ouverture de la campagne si impatiemment attendue, et de devouement exalte pour cet homme en redingote grise, place la-haut sur la colline.
L e 25 juin, monte sur un petit cheval arabe pur sang, Napoleon arriva au galop jusqu'a un des trois ponts, au bruit des clameurs assourdissantes qui le saluaient au passage, et qu'il ne tolerait que parce qu'il lui etait impossible d'interdire ces bruyants temoignages d'affection. On voyait cependant qu'ils le fatiguaient et detournaient son attention des preoccupations militaires qui l'absorbaient en ce moment. Traversant un ponton qui flechit sous le galop de son cheval, il prit la direction de Kovno, precede des chasseurs de la garde, qui lui frayaient, a grands cris, un passage a travers les troupes. Arrive sur le bord du large Niemen, il s'arreta devant un regiment de uhlans polonais:
" Vive l'Empereur!" s'ecrierent les uhlans avec autant d'enthousiasme que les Francais, et en rompant les rangs pour le mieux voir.
N apoleon examina le fleuve, descendit de cheval, s'assit sur une poutre qui gisait a terre, et, sur un signe de sa main, un page, rayonnant d'orgueil, lui remit une longue-vue, qu'il appuya sur l'epaule du jeune garcon, pour inspecter a son aise la rive opposee. Puis, etudiant la carte du pays qui etait deployee devant lui entre des morceaux de bois, il murmura quelques mots sans lever la tete, et deux aides de camp s'elancerent vers les uhlans:
" Qu'y a-t-il? Qu'a-t-il dit?" se demanda-t-on a l'instant dans les rangs du regiment dont le chef venait de recevoir l'ordre de decouvrir un gue et de le passer.
L e colonel, un homme age et d'un exterieur agreable, demanda a l'aide de camp, en rougissant et en balbutiant d'emotion, l'autorisation de ne pas chercher de gue et de passer le fleuve a la nage avec tout son regiment. Il etait facile de voir qu'un refus l'aurait desole, aussi l'aide de camp s'empressa-t-il de l'assurer que l'Empereur ne saurait etre mecontent de ce surcroit de zele. A ces mots, le vieil officier, les yeux brillants de joie, brandit son sabre en criant vivat! commanda a ses hommes de le suivre, et s'elanca en avant en eperonnant sa monture; celle-ci se raidissant, il la frappa avec colere, et tous deux sauterent et plongerent au fond de l'eau, emportes dans la direction du courant. Tous les uhlans suivirent son exemple: les soldats s'accrochaient, desarconnes, les uns aux autres, quelques chevaux se noyerent, quelques hommes aussi, et le reste des cavaliers continua a nager, cramponnes a leur selle ou a la criniere de leurs betes. Ils allaient, autant que possible, en ligne droite, tandis qu'a une demi-verste de la il y avait un gue; mais ils etaient fiers de nager ainsi et de mourir, au besoin, sous les yeux de l'homme qui etait assis la-haut sur une poutre, et qui ne daignait meme pas les regarder!
L orsque l'aide de camp revint aupres de l'Empereur, et qu'il se fut permis d'attirer son attention sur le devouement des Polonais a sa personne, le petit homme en redingote grise se leva, appela Berthier, et marcha avec lui le long du fleuve en lui donnant ses ordres, et en jetant de temps a autre un coup d'oeil mecontent sur les soldats qui, en se noyant, lui causaient des distractions. Ce n'etait pas chose nouvelle pour lui d'etre sur que, depuis les deserts de l'Afrique jusqu'aux steppes de la Moscovie, sa presence suffisait pour exalter les hommes au point de lui faire, sans hesiter, le sacrifice meme de leur vie. Il remonta a cheval, et retourna a son campement.
Q uarante uhlans disparurent, malgre les bateaux envoyes a leur secours. Le gros du regiment fut refoule vers le bord qu'il venait de quitter: seuls le colonel et quelques soldats passerent heureusement, et grimperent tout ruisselants d'eau sur la rive opposee. A peine l'eurent-ils atteinte, qu'ils crierent de nouveau vivat! et qu'ils chercherent des yeux la place occupee par Napoleon. Bien qu'il n'y fut plus, ils se sentaient en ce moment completement heureux!
L e soir meme, Napoleon, apres avoir lance l'ordre d'accelerer l'envoi des faux assignats destines a la Russie, et apres avoir fait fusiller un Saxon sur lequel on avait saisi des renseignements sur la situation de l'armee francaise, decora de l'ordre de la Legion d'honneur, dont il etait le chef supreme, le colonel des uhlans qui, sans necessite, s'etait precipite dans l'endroit le plus profond du fleuve!. Quos vult perdere, Jupiter dementat!
III
L 'Empereur Alexandre, etabli a Vilna depuis plus d'un mois, y employait tout son temps a des revues et des manoeuvres. Rien n'etait pret pour la guerre, bien qu'elle fut prevue depuis longtemps, et c'etait pour s'y preparer que l'Empereur avait quitte Petersbourg. Il n'existait aucun plan general, et l'indecision quant au choix a faire entre tous ceux que l'on proposait ne fit qu'augmenter, a la suite des quatre semaines le sejour de Sa Majeste au quartier general. Chacune des trois armees avait son commandant en chef, mais il n'y avait pas de generalissime, et l'Empereur ne voulait pas en assumer les fonctions. Plus il restait a Vilna, plus les preparatifs trainaient en longueur, et il semblait que les efforts de l'entourage imperial n'eussent d'autre but que de faire oublier a Sa Majeste la guerre prochaine, et de rendre son sejour aussi agreable que possible.
A pres une kyrielle de bals et de fetes donnes par les magnats polonais, par les hauts personnages qui avaient des charges de cour, et par l'Empereur lui-meme, il vint a la pensee d'un des aides de camp generaux polonais d'offrir a Sa Majeste un banquet et un bal au nom de tous ses collegues. Cette proposition, accueillie avec joie, obtint le consentement imperial; l'argent fut reuni par souscriptions, et la dame qui inspirait le plus de sympathie a l'Empereur consentit a remplir les devoirs de maitresse de maison. Le 25 juin fut fixe pour le bal, le diner, les courses sur l'eau et le feu d'artifice organises a Zakrety, propriete du comte Bennigsen, qui etait situee aux environs de Vilna, et qu'il avait mise a la disposition des ordonnateurs de la fete.
L e jour meme ou Napoleon donna l'ordre de traverser le Niemen et ou son avant-garde, repoussant les cosaques, passa la frontiere russe, l'Empereur Alexandre se trouvait au bal donne en son honneur par ses aides de camp generaux!
C ette brillante fete avait reuni sur le meme point, au dire des experts, plus de belles personnes qu'on n'en avait jamais vues. La comtesse Besoukhow, venue tout expres de Petersbourg avec quelques autres dames, eclipsait, par sa luxuriante beaute russe, la beaute plus fine et plus distinguee des dames polonaises. L'Empereur la remarqua, et lui fit l'honneur de danser une fois avec elle.
B oris Droubetzkoi avait laisse sa femme a Moscou, et se trouvait a Vilna "en garcon", comme il disait; quoiqu'il ne fut pas aide de camp general, il assistait a la fete, grace a la somme assez ronde qu'il avait inscrite sur la liste de souscription; devenu tres riche et fort avance en dignites de toutes sortes, il ne cherchait plus de protections, et se tenait sur un pied de parfaite egalite avec ses contemporains plus eleves que lui en grade.
O n dansait encore a minuit; Helene, ne trouvant pas de cavalier digne d'elle, demanda a Boris de danser avec elle la mazourka, et ils formerent le troisieme couple. Boris regardait avec une calme indifference les eblouissantes epaules d'Helene, sortant d'un corsage de gaze d'une couleur sombre, lame d'or, et causait de leurs anciennes connaissances, sans toutefois quitter des yeux une seconde l'Empereur, qui, debout pres d'une porte, arretait au passage les uns et les autres, en leur adressant ces bienveillantes paroles que lui seul savait dire.
I l remarqua bientot que Balachow, un des intimes du Tsar, s'arreta familierement a deux pas de lui pendant qu'il causait avec une dame polonaise; l'Empereur lui jeta un coup d'oeil interrogateur, et, comprenant qu'un grave motif devait seul l'avoir force a agir aussi librement, il salua la dame, se tourna vers Balachow, et sa figure exprima aussitot une profonde surprise pendant qu'il l'ecoutait! Le prenant par le bras, il l'entraina vivement dans le jardin, sans faire attention a la curiosite de la foule, qui aussitot recula respectueusement devant lui. Boris, portant ses yeux sur Araktcheiew, avait remarque son trouble a l'apparition de Balachow; il le vit se placer en avant, comme s'il s'attendait a etre interpelle par l'Empereur. A ce mouvement du ministre de la guerre, Boris comprit qu'il etait jaloux de Balachow, et lui en voulait d'avoir la chance de transmettre a Sa Majeste une nouvelle de haute importance. Se voyant oublie, il les suivit, a vingt pas de distance, dans le jardin illumine, en jetant autour de lui des regards furibonds.
B oris, tourmente du desir d'apprendre un des premiers quelle etait cette grave nouvelle, murmura tout a coup a l'oreille d'Helene qu'il allait prier la comtesse Potocka de leur faire vis-a-vis; la comtesse etait en ce moment sur le perron: au moment ou il arrivait pres d'elle, il s'arreta court a la vue de l'Empereur, qui rentrait avec Balachow. Faisant semblant de ne pas avoir le temps de s'ecarter, il se serra contre la porte, inclina la tete avec respect, et entendit Alexandre dire, avec l'emotion d'un homme qui aurait recu une offense personnelle:
" Entrer en Russie, sans avoir declare la guerre! Je ne ferai la paix que lorsqu'il ne restera plus un seul ennemi sur le sol de mon Empire!" Boris crut s'apercevoir que l'Empereur eprouvait une certaine satisfaction a s'exprimer ainsi, et a donner cette forme a sa pensee, mais qu'en meme temps il etait mecontent d'avoir ete entendu par lui.
" Que personne n'en sache rien!" ajouta-t-il en froncant les sourcils. Boris, devinant que cette parole lui etait adressee, baissa les yeux, et inclina de nouveau la tete. L'Empereur rentra dans la salle de bal et y resta encore une demi-heure environ.
D roubetzkoi, ayant ainsi ete, grace au hasard, le premier a connaitre le passage du Niemen par les troupes francaises, profita de cette bonne fortune pour faire croire a quelques personnages importants qu'il en savait souvent plus long qu'eux, ce qui le grandit singulierement dans leur opinion.
C ette nouvelle fut un coup de foudre! Recue pendant un bal et apres un mois d'attente, elle semblait encore plus incroyable! L'Empereur, sous la premiere impression d'indignation et de colere, avait trouve la phrase, devenue plus tard celebre, qu'il se plaisait a repeter et qui exprimait parfaitement ses sentiments. Rentre a deux heures de la nuit, il envoya chercher son secretaire Schischkow, et lui dicta un ordre du jour aux troupes et un rescrit au marechal prince Soltykow, dans lequel il declarait sa ferme intention, dans les memes termes qu'il avait employes en parlant a Balachow, de ne pas faire la paix tant qu'il resterait un seul Francais arme sur le sol de la Russie.
I l ecrivit ensuite de sa propre main a Napoleon la lettre suivante:
" Monsieur mon Frere, j'ai appris hier que, malgre la loyaute avec laquelle j'ai maintenu mes engagements envers Votre Majeste, ses troupes ont franchi les frontieres de la Russie, et je recois a l'instant de Petersbourg une note par laquelle le comte Lauriston, pour motiver cette agression, annonce que Votre Majeste s'est consideree comme en etat de guerre avec moi des le moment ou le prince Kourakine demande ses passeports. Les motifs sur lesquels le duc de Bassano fondait son refus de les lui delivrer n'auraient jamais pu me faire supposer que cette demarche servirait de pretexte a l'agression. En effet, cet ambassadeur n'y a jamais ete autorise, comme il l'a declare lui-meme, et aussitot que j'en ai ete informe, je lui ai fait connaitre combien je le desapprouvais, en lui donnant l'ordre de rester a son poste. Si Votre Majeste n'est pas intentionnee de verser le sang de nos peuples pour un mesentendu (sic) de ce genre et qu'elle consente a retirer ses troupes du territoire russe, je regarderai ce qui s'est passe comme non avenu, et un accommodement entre nous sera possible. Dans le cas contraire, Votre Majeste, je me verrai force de repousser une attaque que rien n'a provoquee de ma part. Il depend encore de Votre Majeste d'eviter a l'humanite les calamites d'une nouvelle guerre.
" Je suis, etc. . etc.
" Alexandre."
IV
L 'Empereur envoya ensuite chercher Balachow, lui lut sa lettre, le chargea d'aller la remettre en personne a l'Empereur des Francais, et, lui repetant de nouveau les paroles qu'il lui avait dites au bal, lui ordonna de les rapporter telles quelles a Napoleon. Il ne les avait pas mises dans sa lettre, comprenant, avec son tact habituel, qu'il n'etait pas convenable de les prononcer au moment ou il faisait une derniere tentative pour le maintien de la paix; mais il reitera l'ordre a Balachow de les redire textuellement a Napoleon lui-meme. Partant aussitot avec un trompette et deux cosaques, Balachow arriva, au point du jour, au village de Rykonty, occupe par des avant-postes de cavalerie francaise, en deca du Niemen.
U n sous-officier de hussards, en uniforme amarante et coiffe d'un colback, lui cria de s'arreter; Balachow se borna a ralentir le pas; le sous-officier s'avanca vers lui en marmottant un juron d'un air irrite, et, tirant son sabre, lui demanda grossierement s'il etait sourd! Balachow se nomma: le Francais, envoyant alors un de ses hommes chercher l'officier qui commandait le poste, reprit sa causerie avec ses camarades, sans plus faire attention a l'envoye russe, qui eprouva un sentiment etrange en subissant, personnellement et dans son pays, cette manifestation irrespectueuse de la force brutale, si nouvelle pour lui, habitue aux honneurs et en rapports constants avec le pouvoir supreme, pour lui qui venait de causer pendant rois longues heures avec l'Empereur!
L e soleil percait les nuages, l'air etait frais et impregne de rosee. Le troupeau du village s'en allait aux champs, ou les alouettes s'elevaient dans l'espace, en gazouillant, l'une apres autre comme des bulles d'air qui montent a la surface de l'eau. Balachow, en attendant l'officier, suivait leur vol d'un egard distrait, pendant que les cosaques et les hussards changeaient en silence des clins d'oeil furtifs.
L e colonel francais, qui venait evidemment de se lever, parut enfin, suivi de deux de ses hussards, et monte sur un beau cheval gris bien soigne et bien nourri: les cavaliers et leurs chevaux avaient une tournure elegante et respiraient le bien-etre.
C e n'etait encore que la premiere periode de la guerre, la periode de la tenue d'ordonnance, la periode de l'ordre comme en temps de paix, a laquelle se melaient pourtant une allure plus guerriere que de coutume, et cet entrain et cette gaiete qui sont l'accompagnement habituel des debuts d'une campagne!
L e colonel etouffait avec peine des baillements, mais il fut poli envers Balachow, car il se rendait compte de son importance. Il lui fit franchir les avant-postes, et l'assura que, vu la proximite du quartier general de l'Empereur, son desir de lui etre immediatement presente ne souffrirait aucune difficulte.
T raversant ensuite le village, au milieu de piquets de hussards, de soldats et d'officiers qui leur faisaient le salut militaire et regardaient avec curiosite l'uniforme russe, ils sortirent par l'extremite opposee; a deux verstes de la campait le general de division qui devait se charger de conduire l'envoye d'Alexandre jusqu'a sa destination.
L e soleil etait leve et eclairait gaiement les champs et les prairies.
A peine eurent-ils depasse le cabaret situe sur la hauteur, qu'ils virent venir a eux plusieurs militaires, en avant desquels s'avancait, monte sur un cheval noir, dont le harnachement etincelait au soleil, un homme de haute taille; un manteau rouge jete sur les epaules, les jambes tendues en avant a la maniere francaise, il etait coiffe d'un enorme chapeau par dessous les bords duquel s'echappaient des boucles de cheveux noirs: l'air faisait onduler le plumet multicolore de sa coiffure, et les galons d'or de son uniforme scintillaient aux rayons ardents du soleil de juin.
B alachow ne se trouvait plus qu'a quelques pas de distance de ce cavalier a l'aspect theatral, tout chamarre d'or et couvert de bracelets et de bijoux de toutes sortes, lorsque le colonel Julner lui murmura a l'oreille: "Le roi de Naples!"
C 'etait en effet Murat, qu'on appelait ainsi, bien qu'il fut impossible de comprendre pourquoi dans ce moment il etait "le roi de Naples". Lui-meme du reste se prenait tellement au serieux, que lorsque, la veille de son depart de Naples, en se promenant dans les rues avec sa femme, il entendit quelques Italiens crier: "Viva il Re!" il dit avec tristesse: "Les malheureux! ils ne savent pas que je les quitte demain!"
M algre son intime conviction qu'il etait bien toujours le roi de Naples, et que ses sujets pleuraient son absence, il reprit gaiement, au premier signal de son auguste beau-frere, la besogne qui lui avait ete familiere:
" Je vous ai fait roi pour regner a ma maniere et non pas a la votre," lui avait dit ce dernier a Danzig, et, pareil a un bel etalon qui folatre meme sous le harnais, il galopait sur les routes de la Pologne, pare des couleurs les plus voyantes et des plus riches bijoux, sans s'inquieter, dans sa bruyante bonne humeur, de savoir ou il allait.
E n apercevant le general russe, il rejeta majestueusement sa tete bouclee en arriere d'une facon toute royale, et regarda le colonel francais en le questionnant du regard. Celui-ci expliqua respectueusement a Sa Majeste ce que voulait Balachow, dont il ne parvenait pas a prononcer correctement le nom.
" De Balmacheve?" dit le roi en surmontant, avec sa resolution habituelle, la difficulte qu'avait eprouvee le colonel de hussards. "Charme de faire votre connaissance, general," ajouta-t-il d'un geste plein de grace; mais, des que la voix de Sa Majeste devint plus haute et plus vive, elle perdit subitement toute sa dignite royale, et passa sans transition au ton qui lui etait naturel, celui d'une bienveillante bonhomie. Posant la main sur le garrot du cheval de Balachow:
" Eh bien, general, tout est a la guerre, a ce qu'il parait!" comme s'il regrettait la necessite de ce fait, qu'il ne se permettait pas de juger.
" Sire, l'Empereur mon maitre ne desire pas la guerre, et comme Votre Majeste le voit." poursuivit Balachow en lui donnant expres a chaque mot, avec une affectation marquee, une qualification royale qu'il sentait lui etre particulierement agreable dans sa nouveaute, a en juger par la joie comique qui se peignait sur son visage. "Royaute oblige," aussi Murat crut-il de son devoir de deviser avec Monsieur de Balachow, ambassadeur de l'Empereur Alexandre sur les affaires de l'Etat. Descendant de cheval et lui prenant le bras, il se mit a causer et a marcher avec lui de long en large, en s'efforcant de donner de l'importance a ses paroles. Il lui dit entre autres choses que l'Empereur Napoleon, offense par la demande qu'on lui avait adressee de retirer ses troupes de la Prusse, l'etait surtout de la publicite donnee a cette exigence, qui froissait la dignite de la France. Balachow lui repondit que cette exigence n'avait rien de blessant parce que., mais Murat ne lui donna pas le temps d'achever:
" L'instigateur n'est donc point, selon vous, l'Empereur Alexandre?" demanda-t-il subitement et avec un sourire gauche.
B alachow lui expliqua les raisons qui le forcaient a considerer Napoleon comme le fauteur de la guerre.
" Eh! mon cher general, je souhaite de tout mon coeur que les Empereurs s'arrangent entre eux, et que cette guerre, commencee malgre moi, se termine le plus tot possible," poursuivit Murat, a la facon des serviteurs qui desirent rester amis malgre la querelle de leurs maitres.
I l s'informa ensuite de la sante du grand-duc, parla du temps qu'ils avaient si joyeusement passe ensemble a Naples, puis, se ressouvenant de sa haute dignite, il se redressa avec solennite, se posa comme il l'avait fait le jour de son couronnement, et faisant un geste de la main:
" Je ne vous retiens plus, general, je vous souhaite tout le succes possible!" dit-il en rejoignant sa suite, qui l'attendait respectueusement a quelques pas en arriere. et le manteau rouge brode d'or, les plumes flottant au vent, et les pierres fines jetant mille feux au soleil, disparurent dans le lointain!
B alachow, croyant trouver Napoleon a peu de distance de la, continua son chemin, mais, arrive au premier village, il fut arrete cette fois par les sentinelles du corps d'infanterie de Davout, et l'aide de camp du chef de corps le conduisit jusqu'a l'habitation du marechal.
V
D avout, l'Araktcheiew de l'Empereur Napoleon, en avait, avec la poltronnerie en moins, toute la severite, et toute l'exactitude dans le service, et, comme lui, ne savait temoigner son devouement a son maitre que par des actes de cruaute.
L es hommes de cette trempe sont aussi necessaires dans les rouages de l'administration que les loups dans l'economie de la nature: ils existent, se manifestent et se maintiennent toujours, par le fait, quelque pueril qu'il puisse paraitre, de leurs rapports constants avec le chef de l'Etat. Comment expliquer autrement que par son absolue necessite, la presence et l'influence d'un etre cruel, grossier, mal eleve, tel qu'Araktcheiew, qui tirait la moustache aux grenadiers dans les rangs, et qui s'eclipsait au moindre danger, aupres d'Alexandre, dont l'ame etait tendre et le caractere d'une noblesse chevaleresque?
B alachow trouva le marechal Davout, avec son aide de camp a ses cotes, dans une grange de paysan, assis sur un tonneau, occupe a examiner et a regler des comptes. Il aurait pu sans doute se procurer une installation plus commode, mais il appartenait a la categorie des gens qui aiment a se rendre les conditions de la vie difficiles, pour avoir le droit d'etre sombres et taciturnes, et a feindre, a tout propos, une grande hate, et un travail accablant:
" Y a-t-il moyen, je vous le demande, de voir la vie par ses cotes aimables, lorsqu'on est comme moi harasse de soucis et assis sur un tonneau dans une mauvaise grange?" semblait dire la figure du marechal.
L e plus grand plaisir de cette sorte de personnages, lorsqu'ils en rencontrent un autre sur leur chemin dans des conditions differentes de mouvement et de vie, consiste a faire parade de leur activite incessante et morose: c'est ce qui arriva a Davout a la vue de Balachow, et de sa physionomie animee par la course, la belle matinee et sa conversation avec Murat. Lui jetant un coup d'oeil par-dessus ses lunettes, il sourit dedaigneusement, et, sans meme le saluer, se replongea dans ses calculs, en froncant mechamment les sourcils.
L 'impression desagreable produite sur le nouveau venu par cette singuliere facon de le recevoir n'echappa point au marechal, qui releva la tete et lui demanda froidement ce qu'il voulait.
N e pouvant attribuer cette reception qu'a l'ignorance de Davout sur sa double qualite d'aide de camp general et de representant de l'Empereur Alexandre, Balachow s'empressa de lui faire part de l'objet de sa mission, mais, a sa grande surprise, Davout n'en devint que plus raide et plus grossier.
" Ou est votre paquet? Donnez-le-moi, je l'enverrai a l'Empereur."
B alachow lui repondit qu'il avait l'ordre de ne le remettre qu'en mains propres.
" Les ordres de votre Empereur s'executent dans votre armee, mais ici, vous devez vous soumettre a nos reglements!." Et, afin de faire mieux comprendre au general russe dans quelle dependance de force brutale il se trouvait, il envoya chercher l'officier de service.
B alachow deposa le paquet contenant la lettre de l'Empereur sur la table, qui n'etait autre qu'un battant de porte, auquel pendaient encore les gonds, place en travers sur un tonneau. Davout prit connaissance de l'adresse ecrite sur la depeche.
" Vous avez pleinement le droit de me traiter avec ou sans politesse, dit Balachow, mais permettez-moi de vous faire observer que j'ai l'honneur de compter parmi les aides de camp generaux de Sa Majeste."
D avout le regarda sans dire un mot: l'irritation empreinte sur les traits de l'envoye lui causait evidemment un vif contentement:
" On vous rendra les honneurs qui vous sont dus," reprit-il, et, mettant l'enveloppe dans sa poche, il le laissa seul dans la grange.
U n moment apres, M.deCastries, son aide de camp, vint chercher Balachow, pour le conduire au logement qui lui etait destine; le general russe dina ensuite dans la grange avec le marechal Davout; Davout lui annonca qu'il partait le lendemain et l'engagea a rester avec le train des bagages: il devait le suivre, s'il recevait l'ordre d'avancer, et ne communiquer avec personne, sauf avec M.deCastries.
A u bout de quatre jours de solitude et d'ennui, pendant lesquels il s'etait forcement rendu compte de sa nullite et de son impuissance a agir, d'autant plus sensible pour lui, qu'hier encore il etait dans une sphere toute puissante; apres quelques etapes faites a la suite des bagages personnels du marechal Davout et au milieu des troupes francaises, qui occupaient toute la localite, Balachow fut ramene a Vilna, et y rentra par la meme barriere qu'il avait franchie quatre jours auparavant.
L e lendemain matin, un chambellan de l'Empereur, M.deTurenne, vint lui annoncer de la part de son maitre qu'il lui accordait une audience.
P eu de jours auparavant, des sentinelles du regiment de Preobrajensky avaient monte la garde a l'entree de la maison ou l'on conduisit Balachow: il y avait maintenant deux grenadiers francais, aux uniformes gros-bleu a revers et en bonnets a poils, une escorte de hussards, de lanciers, et une brillante suite d'aides de camp attendant la sortie de Napoleon. Ils etaient groupes au bas du perron pres de son cheval de selle, dont le mamelouk Roustan tenait les brides. Ainsi, Napoleon le recevait dans la meme maison ou Alexandre lui avait confie son message.
VI
L e luxe et la magnificence deployes autour de l'Empereur des Francais surprirent Balachow, bien qu'il fut habitue a la pompe des cours.
L e comte de Turenne l'amena dans une grande salle de reception ou etaient reunis une foule de generaux, de chambellans, de magnats polonais, dont il avait vu deja la plupart faire leur cour a l'Empereur de Russie! Duroc vint lui dire qu'il serait recu avant la promenade de Sa Majeste.
Q uelques instants plus tard, le chambellan de service, le saluant avec courtoisie, l'engagea a le suivre dans un petit salon contigu au cabinet ou il avait recu les derniers ordres de l'Empereur Alexandre; il y attendit quelques secondes: des pas vifs et fermes se rapprocherent de la porte, dont les deux battants s'ouvrirent a la fois. Napoleon etait devant lui! Pret a monter a cheval, en uniforme gros-bleu, ouvert sur un long gilet blanc qui dessinait la rotondite de son ventre, en bottes a l'ecuyere et en culotte de peau de daim tendue sur les gros mollets de ses jambes courtes, il avait les cheveux ras, et une longue et unique meche s'en detachait pour aller retomber jusqu'au milieu de son large front. Son cou blanc et gros tranchait nettement sur le collet noir de son uniforme, d'ou s'echappait une forte odeur d'eau de Cologne. Sur sa figure, encore jeune et pleine, se lisait l'expression digne et bienveillante d'un accueil imperial.
L a tete rejetee en arriere, il marchait d'un pas rapide, marque chaque fois par un soubresaut nerveux. Toute sa personne forte et ecourtee, aux epaules larges et carrees, au ventre proeminent, a la poitrine bombee, au menton fortement accuse, avait cet air de maturite et de dignite affaissees, qui envahit les hommes de quarante ans dont la vie s'est ecoulee au milieu de leurs aises; son humeur semblait etre excellente.
I l inclina vivement la tete en reponse au salut profond et respectueux de Balachow, avec lequel il se mit tout de suite a parler, en homme qui connait le prix du temps, et qui ne daigne pas preparer ses discours, convaincu d'avance que ce qu'il dira sera toujours juste et bien dit:
" Bonjour, general, j'ai recu la lettre dont vous avait charge l'Empereur Alexandre, et je suis charme de vous voir!"
S es grands yeux le devisagerent un instant, et se porterent aussitot d'un autre cote, car Balachow par lui-meme ne l'interessait guere; tout son interet etait concentre, comme toujours, sur les pensees qui s'agitaient dans son esprit, et il n'accordait generalement au monde exterieur, dependant, comme il le croyait, de sa seule volonte, qu'une tres mince importance:
" Je n'ai pas desire et je ne desire pas la guerre, dit-il, mais on m'y a force. Je suis pret, meme a present (et il appuya sur ce mot), a accepter toutes les explications que vous me donnerez." Et il lui exposa, en quelques paroles breves et nettes, le mecontentement que lui causait la conduite du gouvernement russe.
S on ton modere et amical persuada Balachow de la sincerite de son desir de maintenir la paix et d'entrer en negociations:
" Sire, l'Empereur mon maitre." commenca-t-il avec une certaine hesitation et en se troublant sous le regard interrogateur que Napoleon fixait sur lui. - "Vous etes embarrasse, general, remettez-vous!" semblaient lui dire ces yeux qui examinaient, avec un imperceptible sourire, son uniforme et son epee. Il poursuivit neanmoins, et lui expliqua que l'Empereur Alexandre ne voyait point de casus belli dans la demande de passeports faite par Kourakine, que ce dernier avait agi ainsi de son propre chef, que l'Empereur ne voulait pas la guerre, et qu'il n'avait aucune entente avec l'Angleterre.
" Il n'en a pas encore." dit Napoleon, et, dans la crainte de se trahir, il engagea, d'un mouvement de tete, l'envoye russe a reprendre la parole.
B alachow, lui ayant dit tout ce qu'il avait eu ordre de lui transmettre, lui repeta que l'Empereur ne consentirait a des negociations qu'a de certaines conditions. Soudain il s'arreta interdit, car il venait de se souvenir des paroles ecrites dans le rescrit a Soltykow, et qu'il devait rapporter textuellement a l'Empereur des Francais; il les avait presentes a la memoire, mais un sentiment, difficile a analyser, les retint sur ses levres, et il reprit avec embarras:
" A condition que les troupes de Votre Majeste repassent le Niemen."
N apoleon remarqua son trouble, les muscles de son visage tressaillirent, et son mollet gauche se mit a trembler! Sans changer de place, il parla plus haut et plus vite. Le regard de Balachow fut involontairement attire par le tremblement du mollet, et il remarqua avec surprise qu'il s'accentuait de plus en plus, a mesure que l'Empereur elevait la voix:
" Je desire la paix autant que l'Empereur Alexandre. N'ai-je pas fait tout mon possible pour l'obtenir, il y a dix-huit mois! Et voila dix-huit mois que j'attends des explications! Qu'exige-t-on de moi pour entrer en negociations?" ajouta-t-il en accompagnant ces paroles d'un geste energique de sa petite main blanche et potelee.
" La retraite des troupes au dela du Niemen, Sire, repliqua Balachow.
- Au dela du Niemen, rien que cela?" dit Napoleon en le regardant en face.
B alachow inclina respectueusement la tete.
" Vous dites, repeta Napoleon en arpentant le salon, que, pour commencer les negociations, on ne me demande que de repasser le Niemen? Il y a deux mois, ne m'a-t-on pas demande de la meme facon de repasser l'Oder et la Vistule, et vous parlez encore de paix!"
A pres avoir fait quelques pas en silence, il s'arreta devant Balachow: son visage semblait s'etre petrifie, tant l'expression en etait devenue dure, et sa jambe gauche tremblait convulsivement: "La vibration de mon mollet gauche est tres significative chez moi," disait-il plus tard.
" Des propositions comme celles d'abandonner l'Oder et la Vistule peuvent etre faites au prince de Bade, mais pas a moi! s'ecria-t-il tout a coup. Si meme vous me donniez Petersbourg et Moscou, je n'accepterais pas vos conditions! Vous m'accusez d'avoir commence la guerre, et qui donc a rejoint le premier son armee? L'Empereur Alexandre! Et vous venez me parler de negociations lorsque j'ai depense des millions, que vous etes allie avec l'Angleterre, et que votre position devient de plus en plus difficile! Quel est le but de votre alliance anglaise? Quel avantage en avez-vous retire?" continua-t-il, avec l'intention evidente d'en arriver a demontrer son droit et sa force et les fautes de l'Empereur Alexandre, au lieu de discuter la possibilite et les conditions de la paix.
D ans le premier moment il avait fait ressortir les avantages de sa situation, en donnant a entendre que, malgre ces avantages, il daignerait encore consentir a renouer ses relations avec la Russie, mais plus il s'echauffait, moins il restait maitre de sa parole; a la fin, on sentait qu'il n'avait plus qu'un but, celui de se grandir outre mesure et d'humilier Alexandre, tandis qu'au commencement de l'entretien il semblait vouloir tout le contraire:
" Vous avez, dit-on, conclu la paix avec les Turcs!"
B alachow fit un signe de tete affirmatif:
" Oui, la paix est." Mais Napoleon lui coupa la parole: il fallait qu'il parlat et qu'il parlat seul!
- Oui, je le sais, reprit-il avec cette intemperance de langage et ce ton d'irritation qu'on rencontre souvent chez les enfants gates de la fortune. Oui, je le sais: vous avez fait la paix avec les Turcs, sans avoir obtenu la Moldavie et la Valachie. Et moi, j'aurais donne ces provinces a votre Empereur, tout comme je lui ai donne la Finlande! Oui, je les lui aurais livrees, car je les lui avais promises, et maintenant il ne les aura pas! Il aurait pourtant ete heureux de les joindre a son Empire et d'etendre la Russie du golfe de Bothnie aux bouches du Danube. La grande Catherine n'aurait pu faire plus! - poursuivit-il avec une animation toujours croissante, et en repetant a Balachow, a peu de chose pres, les memes phrases qu'il avait deja dites lors de l'entrevue de Tilsitt: - Tout cela, il l'aurait du a mon amitie. Ah! quel beau regne, quel beau regne!. - et, tirant de sa poche une petite tabatiere en or, il l'ouvrit, et en aspira vivement le contenu. - Quel beau regne aurait pu etre celui de l'Empereur Alexandre! - Il regarda Balachow avec un air de compassion, et se remit a parler aussitot que celui-ci tenta de dire quelques mots: - Que pouvait-il desirer et chercher de mieux que mon amitie? - poursuivit-il en haussant les epaules. - Non, il a trouve preferable de s'entourer de mes ennemis, tels que les Stein, les Armfeldt, les Bennigsen, les Wintzingerode! Stein, un traitre chasse de sa patrie; Armfeldt, un intrigant corrompu; Wintzingerode, un deserteur francais; Bennigsen, plus militaire que les autres, mais tout aussi insuffisant, Bennigsen, qui n'a rien su faire en 1807, et dont la presence seule aurait du lui rappeler d'horribles souvenirs!. Supposons qu'ils soient capables, - continua Napoleon, entraine par les arguments qui se succedaient en foule dans son esprit a l'appui de sa force et de son droit, ce qui revenait au meme a ses yeux. - Mais non, ils ne sont bons a rien, ni en temps de guerre, ni en temps de paix. Barclay est le meilleur d'entre eux, dit-on, mais je ne saurais etre de cet avis, a en juger par ses premieres marches. Et que font-ils tous ces courtisans? Pfuhl propose, Armfeldt discute, Bennigsen examine et Barclay, appele pour agir, ne sait quel parti prendre! Bagration est le seul homme de guerre: il est bete, mais il a de l'experience, du coup d'oeil et de la decision!. Et quel est, je vous prie, le role que joue votre jeune Empereur au milieu de toutes ces nullites, qui le compromettent et finissent par le rendre responsable des faits accomplis? Un souverain ne doit etre a l'armee que quand il est general! - Et il lanca ces paroles comme un defi a l'Empereur, sachant parfaitement a quel point celui-ci tenait a passer pour un bon capitaine. - Il y a huit jours que la campagne est commencee, et vous n'avez pas su defendre Vilna!. Vous etes coupes en deux, chasses des provinces polonaises, et votre armee murmure!
- Pardon, Sire, - dit enfin Balachow, qui suivait avec peine ce feu roulant de paroles, - les troupes brulent au contraire du desir.
- Je sais tout, dit Napoleon en l'interrompant de nouveau, tout, entendez-vous. Je connais aussi bien le chiffre de vos bataillons que celui des miens. Vous n'avez pas 200000 hommes sous les armes, et, moi, j'en ai trois fois autant! Je vous donne ma parole d'honneur, ajouta-t-il en oubliant que sa parole ne pouvait guere inspirer de confiance, que j'ai 530000 hommes de ce cote de la Vistule. Les Turcs ne vous seront d'aucun secours, ils ne valent rien, et ils ne vous l'ont que trop prouve, en faisant la paix avec vous! Quant aux Suedois, ils sont predestines a etre gouvernes par des fous; des que leur roi a eu perdu la raison, ils en ont choisi un autre, tout aussi fou que lui. Bernadotte! car, quand on est Suedois, il faut etre fou pour s'allier avec la Russie!." Et Napoleon, souriant mechamment, porta de nouveau sa tabatiere a son nez.
B alachow, dont les reponses etaient toutes pretes, laissait involontairement echapper des gestes d'impatience, sans parvenir a arreter ce deluge de paroles. A propos de la pretendue folie des Suedois, il aurait pu objecter qu'avec l'alliance de la Russie, la Suede devenait une ile, mais Napoleon se trouvait dans cet etat d'irritation sourde ou l'on a besoin de parler et de crier, pour se prouver a soi-meme qu'on a raison. La situation devenait penible pour Balachow: il craignait d'etre atteint dans sa dignite d'ambassadeur, s'il ne repliquait rien, mais, comme homme, il se repliait en lui-meme devant l'aberration de cette colere sans cause; il comprenait que tout ce qu'il venait d'entendre n'avait aucune valeur, et que Napoleon en aurait honte tout le premier lorsqu'il se serait calme; aussi tenait-il ses yeux baisses, afin d'eviter le regard du petit homme, dont il ne voyait que les grosses jambes qui se mouvaient et s'agitaient en tous sens.
" Et que me font, apres tout, vos allies? J'en ai, moi aussi. j'ai les Polonais, avec leurs 80000 hommes, qui se battent comme des lions. et ils en auront bientot 200000 sur pied!"
E xcite de plus en plus par la conscience meme de son mensonge et par le silence de Balachow, qui continuait a garder un calme imperturbable, il se rapprocha brusquement, se planta droit devant lui, et, gesticulant de ses mains blanches, il s'ecria, d'une voix saccadee, et bleme de fureur:
" Sachez que si vous soulevez la Prusse contre moi, je l'effacerai de la carte de l'Europe!. et vous, je vous rejetterai au dela de la Dvina, et du Dnieper. et j'eleverai contre vous la barriere que l'aveugle et coupable Europe a laisse abattre!. Oui, voila ce qui vous attend, et ce que vous aurez gagne en vous eloignant de moi!"
P uis, recommencant a se promener de long en large, il prit de nouveau la tabatiere qu'il venait de remettre dans sa poche, la porta plusieurs fois a son nez, et s'arreta enfin devant le general russe, qu'il regarda d'un air ironique:
" Et pourtant, murmura-t-il, quel beau regne aurait pu avoir votre maitre!"
B alachow lui repondit que la Russie n'envisageait point les choses sous un aspect aussi sombre, et qu'elle comptait sur un succes certain. Napoleon daigna faire une inclination de tete qui voulait dire: "Je comprends, votre devoir est de parler ainsi, mais vous n'en croyez pas un mot, je vous ai convaincu du contraire!"
L e laissant achever sa reponse, Napoleon huma une nouvelle prise de tabac, et frappa du pied le plancher. C'etait un signal, car, a l'instant, les portes s'ouvrirent, et un chambellan offrit a l'Empereur son chapeau et ses gants, en s'inclinant avec respect devant lui, tandis qu'un autre lui tendait son mouchoir de poche. Il n'eut pas l'air de les voir.
" Assurez en mon nom votre Empereur, continua-t-il, que je lui suis devoue comme par le passe; je le connais, et j'apprecie hautement ses grandes qualites. Je ne vous retiens plus, general; vous recevrez ma reponse a l'Empereur." Et, saisissant son chapeau, il marcha rapidement vers la sortie; sa suite se precipita aussitot sur l'escalier pour le preceder et l'attendre au bas du perron.
VII
A pres cette explosion de colere et ces dernieres paroles si seches, Balachow resta convaincu que Napoleon ne le ferait plus demander, et eviterait meme de le voir, lui, l'ambassadeur humilie, temoin de son emportement deplace. Mais, a sa grande surprise, il fut invite par Duroc a la table de l'Empereur pour ce meme jour. Bessieres, Caulaincourt et Berthier y dinaient egalement.
N apoleon recut Balachow avec affabilite et sans laisser percer dans son accueil plein de bonne humeur la moindre trace d'embarras: c'etait lui, au contraire, qui tachait de mettre son hote a l'aise. Il etait si convaincu d'etre infaillible, que tous ses actes, qu'ils s'accordassent ou non avec la loi du bien et du mal, devaient forcement etre justes, du moment qu'ils etaient siens.
S a promenade a cheval par les rues de Vilna, ou le peuple se portait en masse a sa rencontre en l'acclamant avec enthousiasme, ou sur son passage toutes les fenetres etaient pavoisees de tapis et de drapeaux, et ou les dames polonaises agitaient leurs mouchoirs en le saluant, l'avait fort bien dispose.
I l s'entretint avec Balachow aussi cordialement que s'il faisait partie de son entourage, de ceux qui approuvaient ses plans, et qui se rejouissaient de ses succes. La conversation tombant entre autres sur Moscou, il le questionna sur la grande ville, comme aurait pu le faire un voyageur desireux de se faire renseigner sur un nouveau pays qu'il compte visiter, avec la persuasion que son interlocuteur devait, en sa qualite de Russe, se trouver flatte de l'interet qu'il temoignait:
" Combien Moscou possede-t-il d'habitants, de maisons, d'eglises? L'appelle-t-on vraiment la ville sainte?" demanda-t-il, et a la reponse, que lui fit Balachow qu'il y avait plus de deux cents eglises:
" A quoi bon cette quantite? repliqua-t-il.
- Les Russes sont tres pieux, dit le general.
- Il est du reste a observer qu'un grand nombre d'eglises denote toujours chez un peuple une civilisation arrieree," repartit Napoleon en se retournant vers Caulaincourt.
B alachow exprima respectueusement un avis contraire:
" Chaque pays a ses usages, dit-il.
- Peut-etre, mais rien de pareil ne se rencontre plus en Europe, objecta Napoleon.
- Que Votre Majeste veuille bien m'excuser, mais, en dehors de la Russie, il y a l'Espagne, ou le chiffre des eglises et des couvents est incalculable."
C ette reponse, qui produisit grand effet a la cour de l'Empereur Alexandre, comme Balachow le sut plus tard, car elle rappelait la recente defaite des Francais en Espagne, n'en fit aucun a la table de Napoleon, ou elle passa inapercue.
L es visages indifferents de messieurs les marechaux disaient qu'ils n'en avaient compris ni le sel ni l'intention calculee: "Si cela avait ete spirituel, nous l'aurions devine, semblaient-ils dire, donc il n'en est rien". Napoleon en saisit si peu la portee, qu'il s'adressa aussitot a Balachow en le priant naivement de lui indiquer les villes situees sur le parcours le plus direct entre Vilna et Moscou. L'ambassadeur, qui pesait chacune de ses paroles, repondit que, de meme que tout chemin menait a Rome, tout chemin menait aussi a Moscou; qu'il y en avait plusieurs, entre autres celui qui passait par Poltava, et que Charles XII avec choisi! Il avait eu a peine le temps de s'applaudir, a part lui, de cet heureux a propos, que Caulaincourt changea de sujet de conversation en enumerant les difficultes de la route entre Petersbourg et Moscou.
O n prit ensuite le cafe dans le cabinet de Napoleon, qui, s'asseyant et portant a ses levres une tasse en porcelaine de Sevres, indiqua un siege a Balachow.
I l existe dans l'homme une involontaire disposition d'esprit qui s'empare de lui generalement apres le diner; elle a le privilege de le rendre satisfait et content de lui-meme, et de lui faire trouver partout des amis! Napoleon subissait cette influence: comme le commun des mortels, il lui semblait n'etre entoure dans ce moment que d'adorateurs au meme degre, sans en excepter Balachow.
" Ce cabinet, dit-il en s'adressant a lui avec un sourire aimable quoique railleur, est, a ce qu'il parait, celui qu'occupait l'Empereur Alexandre. Avouez, general, que la coincidence est au moins etrange." Il semblait persuade que cette reflexion, preuve evidente de sa superiorite sur l'Empereur de Russie, ne pouvait qu'etre agreable a son interlocuteur.
B alachow se borna a lui faire une inclination de tete affirmative.
" Oui, dans cette piece, il y a quatre jours, Stein et Wintzingerode se concertaient, poursuivit Napoleon d'un ton toujours railleur. Je ne puis vraiment comprendre que l'Empereur Alexandre se soit rapproche de mes ennemis personnels. je ne le comprends pas!. Il n'a donc pas reflechi que je pouvais en faire autant?" Ces derniers mots reveillerent en lui l'irritation a peine calmee du matin.
" Qu'il sache que je le ferai, dit-il en se levant et en repoussant sa tasse. Je chasserai de l'Allemagne toute sa parente, du Wurtemberg, de Bade, de Weimar. Oui, je les chasserai! Qu'il leur prepare donc un refuge en Russie!"
B alachow fit un mouvement qui exprimait a la fois son desir de se retirer et ce qu'il y avait de penible dans l'obligation ou il se trouvait d'ecouter sans rien repondre, mais Napoleon ne le remarqua pas, et il continua a le traiter, non comme l'ambassadeur de son ennemi, mais comme un homme dont le devouement lui etait forcement acquis, et qui devait se rejouir, a coup sur, de l'humiliation infligee a celui qui avait ete son maitre.
" Pourquoi l'Empereur Alexandre a-t-il pris le commandement de ses armees? Pourquoi?. La guerre est mon metier, le sien est de regner! Pourquoi a-t-il assume une telle responsabilite?" Napoleon ouvrit sa tabatiere, fit quelques pas dans la chambre, puis, tout a coup, marcha brusquement vers Balachow.
" Eh bien, vous ne dites rien, admirateur et courtisan du Tsar?" lui demanda-t-il d'un ton moqueur, destine a montrer clairement qu'il n'admettait pas qu'on put, en sa presence, avoir la moindre admiration pour un autre que pour lui. Les chevaux pour le general sont-ils prets? ajouta-t-il en repondant par un signe de tete au salut de Balachow. Donnez-lui les miens, il a loin a aller!"
B alachow, charge par Napoleon d'une lettre pour l'Empereur Alexandre, la derniere qu'il lui ecrivit, rendit compte au Tsar de l'accueil qui lui avait ete fait. et la guerre eclata!
VIII
L e prince Andre quitta Moscou peu de temps apres son entrevue avec Pierre, et se rendit a Petersbourg; il disait que c'etait pour ses affaires, mais en realite c'etait pour y decouvrir Kouraguine, avec qui il tenait a avoir une rencontre. Kouraguine, averti par son beau-frere, s'empressa de s'eloigner, et obtint du ministre de la guerre un emploi dans notre armee de Moldavie. Koutouzow, en revoyant le prince Andre, qu'il avait toujours beaucoup aime, lui offrit de l'attacher a son etat-major; il venait d'etre nomme general en chef de cette armee, et allait se rendre sur les lieux; le prince Andre accepta, et ils partirent ensemble.
S on intention etait de se battre en duel avec Kouraguine, mais pour cela il fallait trouver un pretexte plausible, autrement il compromettrait la reputation de la comtesse Rostow; il cherchait donc a le rencontrer, mais il n'eut pas cette chance: Kouraguine etait retourne en Russie des qu'il avait eu vent de l'arrivee en Turquie du prince Andre. La vie lui sembla plus facile dans un nouveau pays et dans des conditions d'existence differentes du passe. La trahison de sa fiancee l'avait frappe d'un coup d'autant plus penible, qu'il faisait tout son possible pour en cacher la violence, et le milieu qui avait ete le temoin de son bonheur lui etait devenu insupportable. Plus penibles encore etaient pour lui cette liberte et cette independance qui jusque la lui avaient ete si cheres: il ne meditait plus sur les pensees que le ciel d'Austerlitz avait eveillees dans son ame, sur les pensees dont il aimait autrefois a s'entretenir avec Pierre, et qui avaient rempli sa solitude a Bogoutcharovo, en Suisse et a Rome; il craignait au contraire de se reporter aux horizons lointains qu'il avait alors entrevus et qui lui etaient apparus si lumineux dans leur infini. Les interets materiels de tous les jours l'absorberent maintenant d'autant plus, qu'ils n'avaient aucun rapport avec ceux de son passe. On aurait dit que ce ciel sans fin, qui s'etendait jadis au-dessus de sa tete, s'etait transforme en une voute sombre, pesante, limitee, exactement definie dans ses contours, qui n'avait plus rien, pour lui, ni de mysterieux ni d'eternel!
D e toutes les occupations actives qu'il avait en vue, il n'y en avait pas de plus simple et de plus familiere pour lui que le service militaire. Nomme general de service a l'etat-major de Koutouzow, il etonna ce dernier par l'exactitude et l'ardeur qu'il apporta a remplir ses fonctions. N'ayant pu rejoindre Anatole en Turquie, il ne jugea pas necessaire de le poursuivre en Russie: il sentait que ni le temps, ni le sentiment de mepris que lui inspirait Kouraguine, ni les raisons qui lui demontraient combien il lui etait impossible de s'abaisser jusqu'a une rencontre avec lui, ne l'empecheraient de provoquer cet homme la premiere fois qu'il le verrait; rien n'empeche, en effet, un homme affame de se jeter sur la nourriture. Le sentiment de l'injure qu'il n'avait pas vengee, de la colere qu'il n'avait pas epanchee, et qui restait amassee dans le fond de son coeur, empoisonnait le calme factice avec lequel il remplissait les obligations multiples de son service.
L orsque en 1812 arriverent a Bucharest (ou depuis deux mois Koutouzow passait ses jours et ses nuits chez sa Valaque bien-aimee) les nouvelles de la guerre avec Napoleon, le prince Andre sollicita l'autorisation de passer a l'armee de l'Ouest. Koutouzow, qui lui en voulait de son zele, et y voyait un reproche vivant a sa paresse, donna volontiers son consentement, et chargea Bolkonsky d'une mission pour Barclay de Tolly.
A vant de rejoindre l'armee, qui au mois de mai etait campee a Drissa, il s'arreta a Lissy-Gory, qui se trouvait sur son chemin. Durant les trois dernieres annees il avait tant pense et tant reflechi, passe par tant d'epreuves, et vu tant de choses dans ses voyages, qu'il ressentit une impression etrange en retrouvant a Lissy-Gory le meme genre d'existence, immuable dans ses moindres details. A peine eut-il franchi la massive porte en maconnerie et l'allee qui menait au chateau, qu'il crut entrer dans une habitation enchantee ou regnait le sommeil; dans l'interieur, c'etait le meme calme, la meme exquise proprete, le meme mobilier, les memes murs, les memes parfums et les memes visages, quoiqu'un peu vieillis. La princesse Marie, toujours opprimee, toujours timide et laide, voyait s'envoler une a une ses plus belles annees, sans qu'un rayon de joie ou d'affection se melat a ses craintes et a ses inquietudes. MlleBourrienne, au contraire, jouissant de chaque minute de son existence, se forgeait comme d'habitude les plus charmantes esperances. C'etait toujours la meme coquette personne, satisfaite d'elle-meme, avec une dose d'assurance en plus! L'instituteur amene de Suisse, nomme Dessalles, portait une redingote de drap russe, parlait russe tant bien que mal aux gens de la maison, mais, tout comme a son arrivee, c'etait le meme excellent homme, un peu pedant et quelque peu borne. Le vieux prince avait perdu une dent, une seule dent, mais le vide qu'elle avait laisse dans sa bouche n'y etait que trop visible; son moral n'avait point change, son irritation et son scepticisme a l'endroit de toutes choses n'avaient fait plutot que s'accroitre avec l'age. Seul Nicolouchka, avec ses joues roses et ses cheveux chatains tombant en boucles sur son cou, avait grandi et s'amusait a coeur joie; lorsqu'il riait, la levre superieure de sa jolie bouche se relevait exactement comme celle de sa mere: seul il se revoltait contre le joug de l'immuable dans ce chateau ensorcele. Cependant, bien que les apparences fussent restees les memes, les rapports intimes entre les habitants de Lissy-Gory s'etaient sensiblement modifies: il existait deux camps dans cet interieur, deux camps ennemis, qui ne s'entendaient jamais, mais qui, pour le prince Andre, renoncerent momentanement a leurs habitudes. L'un se composait du vieux prince, de MlleBourrienne et de l'architecte; l'autre, de la princesse Marie, du petit Nicolas, de son gouverneur, de la vieille bonne et de toutes les femmes de la maison.
P endant son sejour on dina ensemble, mais, en voyant l'embarras general, il s'apercut bientot qu'on le traitait comme un etranger en l'honneur de qui on faisait une exception. Il le sentit si bien, qu'il en fut gene a son tour, et se refugia dans un silence absolu. Cette situation tendue, trop visible pour passer inapercue, rendit son pere morose et taciturne, et aussitot apres diner il se retira chez lui. Lorsque le prince Andre alla le trouver dans le courant de la soiree, et essaya de l'interesser au recit de la campagne du jeune comte Kamensky, le vieux prince, au lieu de l'ecouter, se repandit en invectives sur la conduite de la princesse Marie, sur ses superstitions et sur son inimitie envers MlleBourrienne, le seul etre, assurait-il, qui lui fut sincerement attache.
" Sa fille lui rendait la vie dure, c'est pour cela qu'il etait toujours malade. et elle gatait l'enfant par son exces d'indulgence et ses sottes idees!"
A u fond de son coeur il sentait bien qu'elle ne meritait pas cette penible existence, et qu'il etait son bourreau, mais il savait aussi qu'il ne pourrait jamais cesser de l'etre et de la tourmenter.
" Pourquoi Andre, qui a tout remarque, ne me parle-t-il pas de sa soeur? s'etait-il dit. Il croit donc que je suis un monstre, un imbecile qui, pour me menager les bonnes graces de la francaise, me suis eloigne sans raison de ma fille?. Il ne comprend rien, il faut tout lui expliquer, il faut qu'il me comprenne!
- Je ne vous en aurais pas parle si vous ne me l'eussiez pas demande, repondit le prince Andre a cette confidence inattendue, sans lever les yeux sur son pere, qu'il condamnait pour la premiere fois de sa vie. Mais, puisque vous le desirez, je vous en parlerai franchement: s'il est survenu un malentendu entre vous et Marie, ce n'est pas elle que j'en accuse, car je sais combien elle vous respecte et vous aime. S'il y en a un, - poursuivit-il en s'echauffant peu a peu, ce qui du reste lui etait devenu habituel depuis quelque temps, - je ne saurais en attribuer la cause qu'a la presence d'une femme indigne d'etre la compagne de ma soeur!" Le vieux prince, les yeux fixes sur lui, l'avait d'abord ecoute sans mot dire: un sourire force laissait apercevoir la breche causee par la dent absente, et a laquelle son fils ne parvenait pas a s'habituer.
" Quelle compagne, mon ami? Ah! on t'a deja parle? Ah!.
- Mon pere, je n'ai nulle envie de vous juger, repliqua le prince Andre d'un ton sec. C'est vous qui m'y avez force, j'ai dit et je dirai toujours que Marie n'est pas coupable: la faute en est a ceux qui., a cette Francaise enfin!
- Ah! tu me juges, tu me juges!" dit le vieux d'une voix calme, dans le ton de laquelle son fils crut meme deviner un certain embarras; mais tout a coup, bondissant sur ses pieds, il s'ecria avec fureur: "Hors d'ici, va-t'en! Que je ne te voie plus! Va-t'en!"
L e prince Andre resolut de quitter Lissy-Gory sans retard, mais sa soeur le supplia de lui accorder encore un jour; le vieux prince ne se montra plus, n'admit chez lui que MlleBourrienne et Tikhone, et demanda, a plusieurs reprises, si son fils etait parti. Avant de se mettre en route, le prince Andre alla voir son enfant, qui lui sauta sur les genoux, lui demanda l'histoire de Barbe-Bleue, et l'ecouta avec une attention soutenue; mais son pere s'arreta soudain sans achever l'histoire, et tomba dans une profonde reverie, dans laquelle Nicolouchka n'entrait pour rien: il pensait a lui-meme, et sentait avec effroi que la querelle avec son pere ne lui avait laisse aucun remords, et qu'ils se separaient brouilles pour la premiere fois. Ce qui l'etonnait aussi et l'affligeait, c'est que la vue de son enfant n'eveillait plus en lui la tendresse accoutumee.
" Et apres? raconte-moi donc la fin," lui disait le petit garcon; mais son pere, sans lui repondre, l'enleva de dessus ses, genoux, le posa a terre et sortit de la chambre.
L orsque le prince Andre se retrouvait dans le milieu ou il avait ete heureux autrefois, il eprouvait un tel degout de la vie, qu'il avait hate de s'eloigner de ces souvenirs et de se creer une occupation nouvelle: c'etait la le secret de son apparente indifference.
" Andre, tu nous quittes decidement? lui dit sa soeur.
- Dieu soit loue! Je suis libre de m'en aller; je regrette que tu ne puisses pas en faire autant!
- Pourquoi parler ainsi, a present que tu vas a la guerre, a cette terrible guerre? reprit la princesse Marie. Il est si age! MlleBourrienne m'a dit qu'il avait demande apres toi." Et ses levres tremblerent, et de grosses larmes roulerent sur ses joues. Le prince Andre se detourna sans proferer une parole:
" Mon Dieu! s'ecria-t-il tout a coup, en marchant dans la chambre. Se dire que des choses ou des etres aussi miserables peuvent causer le malheur d'autrui!" La violence de son accent effraya sa soeur, qui comprit que sa reflexion s'appliquait non seulement a MlleBourrienne, mais aussi a l'homme qui avait tue son bonheur!
" Andre, je t'en supplie, - dit-elle, en lui touchant legerement le bras, les yeux rayonnants au travers de ses larmes; - ne crois pas que la douleur provienne des hommes. ils ne sont que les instruments de Dieu!" Son regard, passant pardessus la tete de son frere, se fixa dans l'espace, comme s'il etait habitue a y trouver une image chere et familiere: "La douleur nous est envoyee par Lui: les hommes n'en sont pas responsables. Si quelqu'un te semble avoir eu des torts envers toi, oublie-les et pardonne. Nous n'avons pas le droit de punir: tu comprendras, toi aussi, un jour, le bonheur de pardonner.
- Si j'avais ete femme, Marie, je l'aurais fait sans aucun doute: pardonner, c'est la vertu de la femme; mais pour l'homme, c'est bien different: il ne peut et ne doit ni oublier ni pardonner!." Si ma soeur m'adresse cette priere, pensa-t-il, cela veut dire que j'aurais du m'etre venge depuis longtemps!. Et sans plus ecouter le sermon qu'elle continuait a lui faire, il se representa avec une haineuse satisfaction l'heureux moment ou il rencontrerait Kouraguine, qu'il savait etre a l'armee.
L a princesse Marie engagea son frere a rester encore vingt-quatre heures: elle etait sure, disait-elle, que son pere serait malheureux de le voir partir sans s'etre reconcilie avec lui. Mais il fut d'un avis contraire, et l'assura que leur brouille s'envenimerait s'il retardait son depart, que son absence serait courte, et qu'il ecrirait a son pere.
" Adieu, Andre, rappelez-vous que les malheurs viennent de Dieu, et que les hommes ne sont jamais coupables!" Telles furent les dernieres paroles de la princesse Marie.
" Cela doit sans doute etre ainsi! se dit le prince Andre en quittant la grande avenue de Lissy-Gory. Innocente victime, elle est destinee a etre martyrisee par un vieillard a demi fou, qui sent ses torts, mais qui ne peut plus refaire son caractere. Mon fils grandit, sourit a la vie, et, tout comme un autre, il dupera et sera dupe!. Et moi je me rends a l'armee. pourquoi faire? Je n'en sais rien, a moins que ce ne soit pour me battre avec l'homme que je meprise, et lui donner ainsi l'occasion de me tuer et de se moquer ensuite de moi!"
B ien que les elements qui composaient son existence fussent les memes qu'autrefois, ils ne lui apportaient plus aujourd'hui que des impressions sans lien entre elles, et isolees.
IX
L e prince Andre arriva a la fin de juin au quartier general. La premiere armee, celle que l'Empereur commandait, occupait sur la Drissa un camp retranche. La seconde, qui en etait separee, disait-on, par des forces ennemies considerables, se repliait pour la rejoindre. Il regnait des deux cotes un grand mecontentement, cause par la marche generale des operations militaires, mais il ne venait a l'idee de personne de craindre une invasion etrangere dans les gouvernements russes, et de croire que la guerre put etre portee au dela des provinces polonaises de l'Ouest.
L e prince Andre trouva Barclay de Tolly etabli sur les bords memes de la Drissa, a quatre verstes de l'endroit ou etait l'Empereur. Comme il n'y avait ni village ni bourg aux environs du camp, les nombreux generaux et les nombreux dignitaires de la cour s'etaient empares des meilleures habitations sur les deux rives de la riviere, sur une longueur de plus de dix verstes. L'accueil de Barclay de Tolly fut sec et raide: il annonca a Bolkonsky qu'il en refererait a Sa Majeste pour lui procurer un emploi, et le pria, en attendant, de faire partie de son etat-major. Kouraguine n'etait plus a l'armee, mais a Petersbourg, et cette nouvelle rejouit le prince Andre. Il fut heureux d'etre delivre pour un temps des pensees que ce nom evoquait dans son ame, et de pouvoir s'abandonner en entier a l'interet qu'eveillait en lui la grande guerre qui commencait. Sans emploi aupres de personne, il consacra les quatre premiers jours a l'inspection du camp, dont il parvint a se former une idee exacte en s'aidant de ses propres lumieres, et en questionnant ceux qui etaient capables de le renseigner. Les avantages de ce camp resterent pour lui a l'etat de probleme: son experience lui avait deja plus d'une fois demontre que les plans les plus savamment combines et les mieux etudies n'ont souvent dans l'art militaire qu'une mince valeur. Il l'avait bien vu a Austerlitz, et il comprenait mieux que jamais, depuis ce jour-la, que la victoire depend surtout de l'habilete a prevoir et a parer les mouvements inattendus de l'ennemi, et du coup d'oeil et de l'intelligence des personnes chargees de la direction des operations militaires. Afin de mieux eclairer cette derniere question, il ne negligea rien pour s'initier aux details de l'administration et pour lire dans le jeu des generaux qui avaient voix au chapitre.
P endant le sejour de l'Empereur a Vilna, l'armee avait ete divisee en trois corps: le premier fut place sous le commandement de Barclay de Tolly, le second sous celui de Bagration, le troisieme sous celui de Tormassow. L'Empereur se trouvait avec le premier, sans y remplir toutefois les fonctions de commandant en chef, et l'ordre du jour annoncait sa presence, sans ajouter le moindre commentaire. Il n'avait avec lui aucun etat-major special, mais seulement l'etat-major du quartier general imperial, dont le chef etait le general quartier-maitre prince Volkonsky, et qui etait compose d'une foule de generaux, d'aides de camp, de fonctionnaires civils pour la partie diplomatique et d'un grand nombre d'etrangers: par le fait, il n'existait donc pas d'etat-major de l'armee. On voyait, aupres de la personne de l'Empereur, Araktcheiew, l'ex-ministre de la guerre, le Comte Bennigsen le doyen des generaux, le cesarevitch grand-duc Constantin, le chancelier Comte Roumiantzow, Stein, l'ancien ministre de Prusse, Armfeld general suedois, Pfuhl, le principal organisateur du plan de campagne, Paulucci, general aide de camp, un refugie sarde, Woltzogen, et plusieurs autres. Quoiqu'ils fussent tous attaches a Sa Majeste sans mission particuliere, ils avaient cependant une telle influence, que le commandant en chef lui-meme ne savait souvent de qui emanait le conseil recu, ou l'ordre donne sous forme d'insinuation, par Bennigsen, par le grand-duc ou par tout autre; s'ils parlaient de leur propre chef, ou s'ils ne faisaient que transmettre la volonte imperiale, et en definitive s'il fallait, oui ou non, les ecouter? Ils faisaient partie de la mise en scene generale: leur presence et celle de l'Empereur, parfaitement definies a leur point de vue, comme courtisans (et tous le deviennent dans l'intimite du Souverain), signifiaient clairement que, malgre le refus de ce dernier de prendre le titre de general en chef, le commandement des trois corps d'armee n'en etait pas moins entre ses mains et son entourage representait, par suite, son conseil immediat et intime. Araktcheiew, le garde du corps de Sa Majeste, etait egalement l'executeur, de ses volontes; Bennigsen, qui etait grand proprietaire dans le gouvernement de Vilna, et qui semblait n'avoir eu d'autre souci que d'en faire les honneurs a son Souverain, jouissait d'une excellente reputation militaire, et on le gardait sous la main pour remplacer a l'occasion Barclay de Tolly. Le grand-duc y etait pour son plaisir personnel; l'ex-ministre Stein, comme conseiller, vu la haute estime que lui valaient ses qualites; grace a son assurance, et a la conviction qu'il avait de ses propres merites, Armfeld, le haineux ennemi de Napoleon, etait tres ecoute par Alexandre; Paulucci faisait partie de la phalange, parce qu'il etait hardi et decide; les aides de camp generaux, parce qu'ils suivaient l'Empereur partout, et enfin Pfuhl, parce qu'apres avoir imagine et fait le plan de campagne, il etait parvenu a le faire accepter comme parfait dans son ensemble. C'etait ce dernier en realite qui menait la guerre. Woltzogen attache a sa personne, plein d'amour-propre, de confiance en lui-meme, et d'un mepris absolu pour toutes choses, n'etait qu'un theoricien de cabinet, charge de revetir les idees de Pfuhl d'une forme plus elegante.
E n dehors de tous ces hauts personnages, il y avait encore une quantite d'individus en sous-ordre, russes et etrangers, dependant de leurs chefs respectifs: les etrangers se faisaient remarquer surtout par la temerite et la variete de leurs combinaisons militaires, consequence toute naturelle du fait de servir dans un pays qui n'etait pas le leur.
A u milieu du courant d'opinions si diverses qui agitait ce monde brillant et orgueilleux, le prince Andre ne tarda pas a constater l'existence de plusieurs partis qui se detachaient visiblement de la masse.
L e premier se composait de Pfuhl et de ses adherents, les theoriciens de l'art de la guerre, ceux qui croyaient a l'existence de ses lois immuables, aux lois des mouvements obliques et des mouvements de flanc; ceux-la voulaient que, conformement a cette pretendue theorie, on se repliat dans l'interieur du pays, et consideraient la moindre infraction a ces regles fictives, comme une preuve de barbarie, d'ignorance et meme de malveillance. Ce parti comprenait les princes allemands, les Allemands en general, Woltzogen, Wintzingerode, et plusieurs autres encore.
L e second parti, le parti adverse, tombait, comme il arrive souvent, dans l'extreme oppose, en demandant a marcher sur la Pologne, et a ne pas suivre un plan determine a l'avance: audacieux et entreprenant, il representait la nationalite du pays, et n'en etait par suite que plus exclusif dans la discussion. Parmi les Russes qui commencaient a s'elever, il y avait Bagration et Ermolow: il avait, dit-on, demande un jour a l'Empereur la faveur d'etre promu au grade d'"Allemand"! Ce parti ne cessait de repeter, en se souvenant des paroles de Souvorow, qu'il etait inutile de raisonner et de piquer des epingles sur les cartes, qu'il fallait se battre, mettre l'ennemi en deroute, ne pas le laisser penetrer en Russie, et ne pas donner a l'armee le temps de se demoraliser.
L e troisieme parti, celui qui inspirait le plus de confiance a l'Empereur, etait compose de courtisans, mediateurs entre les deux premiers, peu militaires pour la plupart, qui pensaient et disaient ce que pensent et disent d'habitude ceux qui, n'ayant point de conviction arretee, tiennent cependant a ne pas le laisser paraitre. Ils pretendaient donc que la guerre contre un genie comme Bonaparte (il etait redevenu Bonaparte pour eux) exigeait sans aucun doute de savantes combinaisons, de profondes connaissances dans l'art de la guerre; que Pfuhl y etait certainement passe maitre, mais que l'etroitesse de son jugement, ce defaut habituel des theoriciens, s'opposait a ce qu'on eut en lui une confiance absolue: qu'il fallait par consequent tenir compte aussi de l'opinion de ses adversaires, des gens du metier, des gens d'action, dont l'experience etait certaine, afin de reunir les avis les plus sages, pour s'en tenir a un juste milieu. Ils insistaient sur la necessite de conserver le camp de Drissa, d'apres le plan de Pfuhl, en changeant toutefois les dispositions relatives aux deux autres armees. De cette facon, il est vrai, on n'atteignait aucun des deux buts proposes, mais les personnes de ce parti, auquel appartenait egalement Araktcheiew, pensaient que c'etait la encore la meilleure des combinaisons.
L e quatrieme courant d'opinion avait a sa tete le grand-duc cesarevitch, qui ne pouvait oublier son desappointement a Austerlitz, lorsque, se preparant, en tenue de parade, a s'elancer sur les Francais a la tete de la garde, et a les ecraser, il s'etait trouve par surprise en premiere ligne devant le feu ennemi, et n'avait pu se retirer de la melee qu'au prix des plus grands efforts. La franchise de ses appreciations et de celles de son entourage etait a la fois un defaut et une qualite: redoutant Napoleon et sa force, ils ne voyaient chez eux et autour d'eux qu'impuissance et faiblesse, et le repetaient hautement: "Il ne resultera de tout cela, disaient-ils, que le malheur, la honte et la defaite! Nous avons abandonne Vilna, puis Vitebsk, voici maintenant que nous allons abandonner aussi la Drissa, . Il ne nous reste qu'une chose raisonnable a faire: conclure la paix le plus tot possible, avant d'etre chasses de Petersbourg!"
C ette opinion trouvait de l'echo dans les hautes spheres de l'armee, dans la capitale, et chez le chancelier comte Roumiantzow, partisan declare de la paix, pour d'autres raisons d'Etat.
L e cinquieme parti soutenait Barclay de Tolly, tout simplement parce qu'il etait ministre de la guerre et general en chef: "On a beau dire, assurait-on de ce cote, c'est, malgre tout, un homme honnete et capable. de meilleur, il n'y en a pas. La guerre n'etant possible qu'avec une unite de pouvoir, donnez-lui un pouvoir veritable, et vous verrez qu'il fera ses preuves, comme il les a faites en Finlande. Si nous avons encore une armee bien organisee, une armee qui s'est repliee jusqu'a la Drissa sans subir de defaite, c'est a lui que nous en sommes redevables; tout serait perdu si l'on nommait Bennigsen a sa place, car il a demontre en 1807 son incapacite."
L e sixieme groupe, au contraire, portait haut Bennigsen; personne, a son avis, n'etait plus actif, plus entendu que Bennigsen, et l'on serait bien oblige de l'employer: "La preuve, ajoutait-on, c'est que notre retraite de la Drissa n'etait qu'une serie ininterrompue de fautes et d'insucces. et plus il y en aura, mieux cela vaudra: on comprendra alors qu'il est impossible de continuer. Ce n'est pas un Barclay qu'il nous faut, c'est un Bennigsen, un Bennigsen qui s'est distingue en 1807, a qui Napoleon lui-meme a rendu justice, et aux ordres duquel on se soumettrait volontiers."
L a septieme categorie comprenait un assez grand nombre de personnes, comme il s'en rencontre toujours aupres d'un jeune empereur, des generaux et des aides de camp, passionnement attaches a l'homme plutot qu'au Souverain, l'adorant avec sincerite et desinteressement, comme l'avait adore Rostow en 1808, et ne voyant en lui que qualites et vertus. Ceux-ci exaltaient sa modestie qui se refusait a prendre en mains le commandement de l'armee, tout en le blamant de cette defiance exageree: "Il devait, disaient-ils, se mettre franchement a la tete des troupes, former aupres de sa personne l'etat-major du commandant en chef, prendre conseil des theoriciens aussi bien que des praticiens experimentes, et conduire lui-meme au combat ses soldats, que sa seule presence exalterait jusqu'au delire!"
L e huitieme parti, le plus nombreux, dans la proportion de 99 a 1 par rapport aux precedents, se composait de ceux qui ne desiraient particulierement ni la paix ni la guerre: faire un mouvement offensif, rester dans un camp retranche sur la Drissa ou ailleurs, leur etait aussi indifferent que de se voir commandes par l'Empereur en personne, par Barclay de Tolly, par Pfuhl ou par Bennigsen; leur but unique et essentiel etait d'attraper au vol le plus, d'avantages et d'amusements possible. Se mettre, en avant, se faire valoir dans ce bas-fond d'intrigues tenebreuses et enchevetrees qui s'agitaient au quartier imperial, leur etait plus facile qu'ailleurs en temps de paix. L'un, pour ne pas perdre sa position, soutenait Pfuhl aujourd'hui, devenait son adversaire le lendemain, et, le jour suivant, assurait, pour se degager de toute responsabilite et pour plaire a l'Empereur, qu'il n'avait aucune conviction, arretee a l'endroit de tel ou tel projet. Un autre, desireux de se bien poser, s'emparait d'une observation faite en passant par l'Empereur, pour la developper au conseil suivant, criait a tue-tete, gesticulait, se disputait, provoquait au besoin ceux qui etaient d'un avis contraire, afin d'attirer l'attention du Souverain et de temoigner de son devouement au bien general. Un troisieme profitait sans bruit d'une occasion favorable et de l'absence de ses ennemis pour demander, dans l'intervalle de deux conseils, et pour obtenir un secours d'argent en recompense de ses loyaux services, sachant a merveille qu'on aurait plus vite fait dans les circonstances presentes de lui accorder sa requete que de la lui refuser. Le quatrieme se trouvait constamment, et par un pur effet du hasard, sur le chemin de l'Empereur, qui le voyait toujours accable de travail. Le cinquieme, afin de se faire inviter a la table imperiale, defendait ou attaquait avec violence une opinion nouvellement adoptee, en se servant d'arguments plus ou moins justes.
C e parti n'avait en vue que d'avoir a tout prix des croix, des rangs, de l'argent, et ne s'occupait que de suivre les fluctuations de la faveur imperiale: a peine avait-elle pris une direction, que cette population de faineants se portait tout entiere de ce cote, si bien qu'il devenait parfois difficile a l'Empereur d'agir dans un autre sens; a cause de la gravite du danger qui menacait l'avenir et qui donnait a la situation un caractere d'agitation vague et fievreuse, a cause de ce tourbillon de brigues, d'amours-propres, de collisions constantes d'opinions, de sentiments divers, ce dernier groupe, le plus considerable de tous, n'ayant que ses interets en vue, contribua singulierement a rendre la marche de l'ensemble plus tortueuse et plus compliquee. Cet essaim de bourdons, se precipitant en avant des qu'il s'agissait de debattre une nouvelle question, sans avoir meme resolu la precedente, assourdissait leur monde au point d'etouffer la voix de ceux qui discutaient serieusement et franchement.
A u moment de l'arrivee du prince Andre a l'armee, un neuvieme parti venait de se constituer, et commencait a se faire entendre: c'etait celui des hommes d'Etat ages, sages, experimentes, qui, ne partageant aucun des avis mentionnes ci-dessus, savaient juger sainement ce qui se passait sous leurs yeux dans l'etat-major du quartier imperial, et cherchaient un moyen de sortir de l'indecision et de la confusion generales.
I ls pensaient et disaient que le mal provenait principalement de la presence de l'Empereur et de sa cour militaire, qui avait amene avec elle cette versatilite de rapports conventionnels et incertains, commode peut-etre a la cour, mais fatale assurement a l'armee. L'Empereur devait gouverner, et ne pas commander les troupes; son depart et celui de sa suite etaient la seule issue possible a cette situation, car sa presence seule entravait l'action de 80000 hommes destines a sa surete personnelle; et, a leur sens, le plus mauvais general en chef, du moment qu'il serait independant, vaudrait le meilleur generalissime paralyse dans sa liberte d'action par la presence et la volonte du Souverain.
S chichkow, le secretaire d'Etat, l'un des membres les plus influents de ce parti, adressa, de concert avec Balachow et Araktcheiew, une lettre a l'Empereur, dans laquelle, usant de la permission qui leur avait ete accordee de discuter l'ensemble des operations, ils l'engageaient respectueusement a retourner dans sa capitale, afin d'exciter l'ardeur guerriere de son peuple, de l'enflammer par ses paroles, de le soulever pour la defense de la patrie, et de provoquer en lui cet elan enthousiaste qui devint plus tard une des causes du triomphe de la Russie, et auquel contribua jusqu'a un certain point la presence de Sa Majeste a Moscou. Le conseil, presente sous cette forme, fut approuve et le depart de l'Empereur decide.
X
C ette lettre n'avait pas encore ete portee a la connaissance de l'Empereur, lorsque Barclay annonca un jour au prince Andre, pendant le diner, qu'il devait se rendre le meme soir, a six heures, chez Bennigsen, Sa Majeste ayant temoigne le desir de le questionner en personne au sujet de la Turquie.
D ans le courant de la matinee, on avait recu l'information completement erronee, comme on le sut plus tard, d'un mouvement offensif de Napoleon; ce meme jour, le colonel Michaud, en examinant avec l'Empereur les fortifications du camp de la Drissa, lui prouva que ce camp, eleve sur l'avis de Pfuhl, et regarde comme un chef-d'oeuvre, etait un non-sens et pouvait causer la perte de l'armee russe.
L e prince Andre se presenta a l'heure indiquee chez Bennigsen, qui etait loge dans une petite propriete particuliere sur les bords de la Drissa; il n'y trouva que Czernichew, aide de camp de l'Empereur, qui lui raconta que celui-ci etait alle une seconde fois, en compagnie du general Bennigsen et du marquis Paulucci, visiter les retranchements, sur l'utilite desquels on commencait a avoir des doutes tres serieux.
C zernichew lisait un roman pres d'une des fenetres de la premiere piece, qui avait du servir autrefois de salle de bal; on y voyait encore un orgue sur lequel on avait entasse des rouleaux de tapis: dans un des coins de l'appartement l'aide de camp de Bennigsen, harasse par le travail ou par le souper qu'il venait de faire, sommeillait sur un lit. Cette salle avait deux issues: l'une donnait dans un cabinet, l'autre s'ouvrait sur un salon, ou l'on entendait plusieurs voix qui causaient en allemand et parfois en francais. La, sur l'ordre de l'Empereur, on avait convoque non pas un conseil de guerre (car l'Empereur n'aimait pas ces sortes de designations precises), mais une simple reunion des quelques personnes qu'il desirait consulter dans ce moment critique, afin d'eclaircir certaines questions. C'etaient Armfeld le Suedois, le general aide de camp Woltzogen, Wintzingerode, que Napoleon appelait le transfuge francais, Michaud, Toll, le baron Stein, qui n'etait pas un homme de guerre, et enfin Pfuhl, la grande cheville ouvriere, que le prince Andre eut tout le loisir d'etudier a son aise, car, arrive avant lui, il le vit entrer et s'arreter quelques secondes a causer avec Czernichew.
B ien qu'il ne l'eut jamais rencontre, il lui sembla au premier coup d'oeil qu'il le connaissait deja depuis longtemps: il portait, aussi mal que possible, l'uniforme de general russe, et sa personne offrait une vague ressemblance avec les Weirother, les Mack, les Schmidt et une foule d'autres generaux theoriciens, qu'il avait vus agir en 1805. Celui-ci toutefois avait le don particulier de reunir en lui seul tout ce qui caracterisait les autres, et d'offrir a l'analyse du prince Andre le specimen le plus complet d'un Allemand pur sang. De petite taille, maigre, mais carre d'epaules, d'une constitution solide, avec des omoplates larges et osseuses, il avait la figure sillonnee de rides et les yeux enfonces dans leurs orbites. Ses cheveux, lisses avec soin sur les tempes, pendaient sur la nuque en petites houppes isolees. Il avait l'air inquiet et fache, comme s'il eut redoute tout ce qui se trouvait sur son chemin. Retenant gauchement son epee, il demanda en allemand a Czernichew ou etait l'Empereur. On voyait qu'il avait hate d'en finir au plus tot avec les saluts d'usage, et de s'asseoir devant les cartes etalees sur la table, car la il se sentait dans son element. Il ecouta, en souriant ironiquement, le recit de la visite de l'Empereur aux retranchements, qui etaient sa creation, et ne put s'empecher de grommeler entre ses dents d'une voix de basse: "Imbecile! tout sera perdu. ce sera du propre alors!" Czernichew lui presenta le prince Andre, en ajoutant que ce dernier arrivait de Turquie, ou la guerre s'etait si heureusement terminee. Pfuhl daigna a peine l'honorer d'un regard: "Cette guerre-la vous aura sans doute offert un joli exemple de tactique!" se borna-t-il a dire avec un mepris ecrasant, et il se dirigea vers le salon voisin.
P fuhl, toujours irritable, l'etait encore plus ce jour-la, par suite de l'examen et de la critique dont ses fortifications etaient l'objet. Cette courte entrevue suffit au prince Andre, en y ajoutant ses souvenirs d'Austerlitz, pour se faire une idee assez juste de son caractere. Pfuhl devait necessairement etre une de ces natures entieres, qui poussent jusqu'au martyre l'assurance que leur donne la foi dans l'infaillibilite d'un principe. Ces natures-la on ne les rencontre que chez les Allemands, seuls capables d'une confiance aussi absolue dans une idee abstraite, telle que la science, c'est-a-dire la connaissance presumee d'une verite certaine.
P fuhl etait en effet un adepte de la theorie du mouvement oblique, deduite par lui des guerres de Frederic le Grand, et tout ce qui ne s'accordait pas avec cette theorie dans les campagnes modernes constituait, a ses yeux, des fautes si grossieres, et des non-sens si monstrueux, que cet ensemble de combinaisons barbares ne pouvait, a son avis, meriter le nom de guerre et etre un sujet d'etude.
I l avait ete en 1806 le principal organisateur du plan de campagne qui avait abouti a Iena et a Auerstaedt, sans que l'insucces lui eut demontre la faussete de son systeme. Il assurait au contraire que la violation de certaines lois en avait ete seule cause, et se plaisait a repeter, avec une ironie satisfaite: "Je disais bien que cela irait a la diable!" Pfuhl poussait si loin l'amour de la theorie, qu'il arrivait a en perdre de vue le but pratique: l'application lui inspirait une profonde aversion, et il refusait de s'en occuper!
L es quelques mots qu'il echangea avec le prince Andre et Czernichew a propos de la guerre actuelle furent dits par lui du ton d'un homme qui prevoit un triste resultat et ne peut que le deplorer. Les houppettes de cheveux ebouriffes qui pendaient sur sa nuque, et les meches bien lissees ramenees sur ses tempes etaient en harmonie avec l'expression de ses paroles, il passa ensuite dans le salon contigu, d'ou l'on entendit aussitot s'elever sa voix forte et grondeuse.
XI
L e prince Andre avait eu a peine le temps de tourner les yeux d'un autre cote, que le comte Bennigsen entra precipitamment, et, le saluant d'un signe de tete, passa dans la cabine en donnant des ordres a son aide de camp. Il avait precede l'Empereur pour prendre quelques dispositions et le recevoir chez lui. Czernichew et Bolkonsky sortirent sur le perron: le Souverain descendait de cheval. Il avait l'air fatigue, et la tete inclinee en avant; on voyait qu'il ecoutait avec ennui les observations que lui adressait Paulucci avec une vehemence toute particuliere: il fit un pas en avant pour y couper court, mais l'Italien, rouge d'excitation et oubliant toute convenance, le suivit sans s'interrompre:
" Quant a celui qui a conseille d'etablir ce camp, le camp de Drissa, - disait-il, pendant que l'Empereur montait les marches de l'entree, les yeux fixes sur le prince Andre, qu'il ne parvenait pas a reconnaitre. - Quant a celui-la, Sire, repeta Paulucci d'un ton desespere, sans pouvoir s'empecher de continuer, je ne vois pas d'autre alternative pour lui que la maison jaune ou le gibet!"
S ans preter la moindre attention a ces paroles, l'Empereur, qui avait enfin reconnu le nouveau venu, le salua gracieusement.
" Je suis charme de te voir, lui dit-il. Va la-bas ou ils sont tous reunis, et attends mes ordres."
L e baron Stein et le prince Pierre Mikailovitch Volkhonsky le suivirent, et les portes du cabinet se refermerent sur eux. Le prince Andre, profitant de l'autorisation imperiale, se rendit avec Paulucci, qu'il avait deja vu en Turquie, dans la salle des deliberations.
L e prince Pierre Volkhonsky, charge alors des fonctions de chef d'etat-major aupres de Sa Majeste, apporta des cartes et des plans, et, apres les avoir etales sur la table, formula successivement les questions sur lesquelles l'Empereur desirait avoir l'avis du conseil; on venait de recevoir la nouvelle (reconnue inexacte plus tard) que les Francais s'appretaient a tourner le camp de Drissa.
L e premier qui eleva la voix fut le comte Armfeld: il proposa, afin de parer aux difficultes de la situation, de reunir l'armee sur un point indetermine entre les grandes routes de Petersbourg et de Moscou, et d'y attendre l'ennemi. Cette proposition, qui ne repondait guere a la question posee au conseil, n'avait evidemment d'autre but que de prouver que lui aussi avait son plan combine a l'avance, et il saisissait la premiere occasion pour le faire connaitre. Soutenu par les uns, attaque par les autres, ce projet etait du nombre de ceux que l'on forme, sans tenir compte de l'influence des evenements sur la tournure de la guerre. Le jeune colonel Toll le critiqua avec chaleur, et, tirant de sa poche un manuscrit, il demanda la permission d'en faire la lecture. Dans cet expose, tres detaille, il proposait une combinaison toute contraire au plan de campagne du general suedois et de Pfuhl. Paulucci l'attaqua, et conseilla un mouvement offensif qui mettrait fin a l'incertitude, et nous tirerait de ce "traquenard", ainsi qu'il appelait le camp de Drissa. Pfuhl et son interprete Woltzogen avaient garde le silence pendant ces discussions orageuses; le premier se bornait a laisser echapper des interjections inintelligibles et se detournait meme parfois, d'un air de dedain, comme s'il voulait faire bien constater qu'il ne s'abaisserait jamais a refuter de pareilles sornettes. Le prince Volkhonsky, president des debats, l'interpella a son tour et le pria d'exprimer son avis; il se contenta de lui repondre qu'il etait inutile de le lui demander, car on savait surement mieux que lui ce qui restait a faire.
" Vous avez, dit-il, le choix entre la position si admirablement choisie par le general Armfeld, avec l'ennemi sur les derrieres de l'armee, et l'attaque conseillee par le seigneur italien., ou bien, ce qui serait encore mieux, une belle et bonne retraite!" Volkhonsky, froncant les sourcils a cette boutade, lui rappela qu'il lui parlait au nom de l'Empereur. Pfuhl se leva aussitot, et reprit avec une excitation croissante:
" On a tout gate, tout embrouille; on a voulu faire mieux que moi, et maintenant c'est derechef a moi que l'on s'adresse!. Quel est le remede, dites-vous? Je n'en sais rien!. Je vous repete qu'il faut tout executer a la lettre, sur les bases que je vous ai precisees, s'ecria-t-il en frappant la table de ses doigts osseux. - Ou est la difficulte? Elle n'existe pas!. Sornettes! jeux d'enfants!." Et, se rapprochant de la carte, il indiqua rapidement differents points, en demontrant au fur et a mesure qu'aucun hasard ne saurait ni dejouer son plan, ni annuler l'utilite du camp de Drissa, que tout etait prevu, calcule a l'avance, et que si l'ennemi le tournait, il courrait necessairement a sa perte.
P aulucci, qui ne parlait pas l'allemand, lui adressa quelques questions en francais. Comme Pfuhl s'exprimait fort mal dans cette langue, Woltzogen vint a son secours, et traduisit, avec une extreme volubilite, les explications de Pfuhl, destinees uniquement a prouver que toutes les difficultes contre lesquelles on se heurtait dans ce moment, provenaient uniquement de l'inexactitude apportee a l'execution de son plan. Enfin, semblable au mathematicien qui dedaigne de faire a nouveau la preuve d'un probleme qu'il a resolu, et dont la solution lui parait incontestable, il cessa de parler et laissa le champ libre a Woltzogen, qui continua a exposer, en francais, les idees de son chef en lui adressant de temps a autre un: "N'est-ce pas ainsi, Excellence?"
P fuhl, echauffe par la lutte, lui repondait invariablement, avec une irritation toujours croissante: "Mais cela s'entend, il n'y a pas la matiere a discussion!"
D e leur cote, Paulucci et Michaud attaquaient Woltzogen en francais, Armfeld en allemand, et Toll expliquait le tout en russe au prince Volkhonsky. Le prince Andre observait et se taisait.
D e tous ces hauts personnages, Pfuhl etait celui qui eveillait en lui le plus de sympathie. Cet homme qui poussait jusqu'a l'absurde la confiance en lui-meme, irascible mais resolu, etait le seul, entre eux tous, qui ne desirait rien pour lui-meme, qui ne detestait personne, et qui cherchait simplement a faire executer un plan fonde sur une theorie qui etait le resultat de longues annees de travail. Sans doute il etait ridicule, et son persiflage desagreable au dernier point, mais il inspirait, malgre tout, un respect involontaire par son devouement absolu a une idee. On ne sentait pas non plus dans ses discours cette espece de panique que ses adversaires laissaient entrevoir, en depit de leurs efforts pour la dissimuler. Cette disposition generale des esprits, dont le conseil de 1805 avait ete completement exempt, leur etait inspiree aujourd'hui par le genie reconnu de Napoleon, et se trahissait dans leurs moindres arguments. On croyait que tout lui etait possible; il etait capable meme, disaient-ils, de les attaquer de tous les cotes a la fois, et son nom suffisait a battre en breche les raisonnements les plus sages. Pfuhl seul le traitait de barbare, a l'egal de tous ceux qui faisaient de l'opposition a sa theorie favorite. Au respect qu'il inspirait au prince Andre se joignait un vague sentiment de pitie, car, a en juger d'apres le ton des courtisans, d'apres les paroles de Paulucci a l'Empereur et surtout d'apres une certaine amertume d'expressions dans la bouche du savant theoricien, il etait evident que chacun prevoyait, et qu'il pressentait lui-meme sa disgrace prochaine. Il cachait, on le voyait, sous une ironie dedaigneuse et acerbe, son desespoir de voir lui echapper l'occasion unique d'appliquer et de verifier sur une grande echelle l'excellence de son systeme et d'en prouver la justesse au monde entier.
L a discussion dura longtemps; elle devint de plus en plus bruyante; elle finit par degenerer en attaques personnelles, et il n'en resulta aucune conclusion pratique. Le prince Andre, en presence de cette confusion des langues, de cette foule de projets, de propositions, de contre-propositions et de refutations, ne put s'empecher de s'etonner de tout ce qu'il entendait dire. Pendant son service actif, il avait souvent medite sur ce qu'on etait convenu d'appeler la science militaire, qui, selon lui, n'existait pas et ne pouvait exister, et il en avait conclu que le genie militaire n'etait qu'un mot de convention. Ces pensees, encore indecises dans son esprit, venaient de recevoir, pendant ces debats, une confirmation eclatante, et elles etaient devenues pour lui une verite sans replique: "Comment existerait-il une theorie et une science la ou les conditions et les circonstances restent inconnues et ou les forces agissantes ne sauraient etre determinees avec precision? Quelqu'un peut-il deviner quelle sera la position de notre armee et celle de l'ennemi dans vingt-quatre heures d'ici? N'est-il pas arrive maintes fois, grace a un cerveau brule bien resolu, a 5000 hommes de resister a 30!000 combattants, comme dans le temps a Schongraben, et a une armee de 80000 hommes de se debander et de prendre la fuite devant 8000, comme a Austerlitz; et cela parce qu'il avait plu a un seul poltron de crier: "Nous sommes coupes!" Ou peut donc etre la science la ou tout est vague, ou tout depend de circonstances innombrables, dont la valeur ne saurait etre calculee en vue d'une certaine minute, puisque l'instant precis de cette minute est inconnu? Armfeld soutient que nos communications sont coupees, Paulucci assure que nous avons place l'ennemi entre deux feux, Michaud demontre que le defaut du camp de Drissa est d'avoir la riviere derriere nous, tandis que Pfuhl prouve que c'est la ce qui fait sa force! Toll propose son plan, Armfeld le sien; l'un et l'autre sont egalement bons et egalement mauvais, car leurs avantages respectifs ne pourront etre apprecies qu'au moment meme ou les evenements s'accompliront! Tous parlent des genies militaires. En est-ce donc un celui qui sait approvisionner a temps son armee de biscuits, et qui envoie les uns a gauche, les autres a droite? Non. On ne les qualifie ainsi de "genies" que parce qu'ils ont l'eclat et le pouvoir, et qu'une foule de pieds-plats a genoux comme toujours devant la puissance leur pretent les qualites qui ne sont pas celles du genie veritable. Mais c'est tout l'oppose! Les bons generaux que j'ai connus etaient betes et distraits, Bagration par exemple, et Napoleon cependant l'a proclame le meilleur de tous!. Et Bonaparte lui-meme? N'ai-je pas observe a Austerlitz l'expression suffisante et vaniteuse de sa physionomie? Un bon capitaine n'a besoin ni d'etre un genie, ni de posseder des qualites extraordinaires: tout au contraire, les cotes les plus eleves et les plus nobles de l'homme, tels que l'amour, la poesie, la tendresse, le doute investigateur et philosophique, doivent le laisser completement indifferent. Il doit etre borne, convaincu de l'importance de sa besogne, ce qui est indispensable, car autrement il manquerait de patience, se tenir en dehors de toute affection, n'avoir aucune pitie, ne jamais reflechir, ni se demander jamais ou est le juste et l'injuste., alors seulement il sera parfait. Le succes ne depend pas de lui, mais du soldat qui crie: "Nous sommes perdus!" ou de celui qui crie: "Hourra!." Et c'est la dans les rangs, la seulement, que l'on peut servir avec la conviction d'etre utile!"
L e prince Andre se laissait aller a ces reflexions, lorsqu'il en fut brusquement tire par la voix de Paulucci: le conseil se separait.
L e lendemain, a la revue, l'Empereur lui demanda ou il desirait servir, et le prince Andre se perdit a tout jamais dans l'opinion du monde de la cour en se bornant tout simplement a designer l'armee active, au lieu de solliciter un emploi aupres de Sa Majeste.
XII
N icolas Rostow recut, un peu avant l'ouverture de la campagne, une lettre de ses parents; ils l'informaient, en quelques mots, de la maladie de Natacha et de la rupture de son mariage, "qu'elle-meme avait rompu," disaient-ils; ils l'engageaient de nouveau a quitter le service et a revenir aupres d'eux. Il leur exprima dans sa reponse tous les regrets que lui causaient la maladie et le mariage manque de sa soeur, les assura qu'il ferait son possible pour realiser leur souhait, mais se garda bien de demander un conge.
" Amie adoree de mon ame, ecrivit-il en particulier a Sonia, l'honneur seul m'empeche de retourner aupres des miens, car aujourd'hui, a la veille de la guerre, je me croirais deshonore non seulement aux yeux de mes camarades, mais aux miens propres, si je preferais mon bonheur a mon devoir et a mon devouement pour la patrie. Ce sera, crois-le bien, notre derniere separation! La campagne a peine finie, si je suis en vie et toujours aime, je quitterai tout, et je volerai vers toi, pour te serrer a tout jamais sur mon coeur ardent et passionne!"
I l disait vrai. La guerre seule empechait son retour et son mariage. L'automne d'Otradnoe avec ses chasses, l'hiver avec ses plaisirs de carnaval, et son amour pour Sonia lui avaient fait entrevoir une serie de joies paisibles et de jours tranquilles qu'il avait ignores jusque-la, et dont la douce perspective l'attirait plus que jamais: "Une femme parfaite, des enfants, une excellente meute de chiens courants, dix a douze laisses de levriers rapides, le bien a administrer, les voisins a recevoir, et une part active dans les fonctions devolues a la noblesse: voila une bonne existence, se disait-il!" Mais il n'y avait pas a y songer: la guerre lui commandait de rester au regiment, et son caractere etait ainsi fait, qu'il se soumit a cette necessite sans en eprouver le moindre ennui, et pleinement satisfait de la vie qu'il menait et qu'il avait su se rendre agreable.
R ecu avec joie par ses camarades a l'expiration de son conge, on l'envoya acheter des chevaux pour la remonte, et en amena d'excellents de la Petite-Russie; on en fut enchante, et ils lui valurent force compliments de la part de ses chefs. Nomme capitaine pendant cette courte absence, il fut appele, lorsque le regiment se prepara a entrer en campagne, a commander son ancien escadron.
L a campagne s'ouvrit, les appointements furent doubles; le regiment, envoye en Pologne, vit arriver de nouveaux officiers, de nouveaux soldats, de nouveaux chevaux, et il y regna cette joyeuse animation qui se manifeste toujours au debut de toute guerre. Rostow, qui savait apprecier les avantages de sa position, s'adonna tout entier aux plaisirs et aux devoirs de son service, bien qu'il sut parfaitement qu'un jour viendrait ou il le quitterait.
L es troupes quitterent Vilna, par suite d'une foule de raisons politiques, de raisons d'Etat, et d'autres motifs, et chaque pas qu'elles faisaient en arriere donnait lieu, au sein de l'etat-major, a de nouvelles complications d'interets, de combinaisons et de passions de toute sorte.
Q uant aux hussards de Pavlograd, ils firent cette retraite par la plus belle des saisons, avec des vivres en abondance, et toute la facilite et l'agrement d'une partie de plaisir. Se desesperer, se decourager, et surtout intriguer, etait le fait du quartier general, mais a l'armee on ne s'inquietait pas de savoir ou on allait et pourquoi on marchait. Les regrets causes par la retraite ne s'adressaient qu'au logement ou l'on avait gaiement vecu, et a la jolie Polonaise qu'on abandonnait. S'il arrivait par hasard a un officier de penser que l'avenir ne promettait rien de bon, il s'empressait aussitot, comme il convient a un vrai militaire, d'ecarter cette crainte, de reprendre sa gaiete, et de reporter toute son attention sur ses occupations immediates, afin d'oublier la situation generale. On campa d'abord aux environs de Vilna: on s'y amusa en compagnie des proprietaires polonais avec qui on avait noue connaissance, et en se preparant constamment a des revues passees par l'Empereur ou par d'autres chefs militaires. On recut l'ordre de se replier jusqu'a Sventziany, et de detruire les vivres qu'on ne pouvait emporter. Les hussards n'avaient point oublie cet endroit, qui, pendant leur dernier sejour, avait ete baptise par l'armee du nom de "Camp des ivrognes". La conduite des troupes, qui, en requisitionnant l'approvisionnement necessaire, prenaient ou elles pouvaient des chevaux, des voitures, des tapis, et tout ce qui leur tombait sous la main, y avait souleve de nombreuses plaintes. Rostow se souvenait fort bien de Sventziany pour y avoir mis a pied le marechal des logis le jour meme de leur arrivee, et n'avoir pu venir a bout des hommes de son escadron, souls comme des grives parce qu'ils avaient, a son insu, emporte avec eux cinq tonnes de vieille biere! De Sventziany, la retraite se continua jusqu'a la Drissa, et de la Drissa encore plus loin, en se rapprochant des frontieres russes.
L e 13/25 juillet, le regiment de Pavlograd eut une serieuse rencontre avec l'ennemi. La veille au soir, il avait ete assailli par une epouvantable bourrasque accompagnee de grele et de pluie, prelude des tempetes et des bourrasques qui se renouvelerent si souvent en l'annee 1812.
D eux escadrons bivouaquaient dans un camp de seigle, dont les epis, foules et pietines par le betail et les chevaux, ne contenaient plus un atome de grain. La pluie tombait a verse; Rostow et Iline, un jeune officier qu'il avait pris sous sa protection, s'abritaient dans une hutte de branchages elevee a la hate. Un autre officier, dont les joues disparaissaient litteralement sous une enorme paire de moustaches, entra chez eux, surpris par l'orage.
" Je viens de l'etat-major! dit-il. Connaissez-vous, comte, l'exploit de Raievsky?." Et il lui conta les details du combat de Saltanovka.
L 'officier aux grosses moustaches, nomme Zdrginsky, leur en fit un recit emphatique. A l'entendre, la digue de Saltanovka ne rappelait rien moins que le defile des Thermopyles, et la conduite du general Raievsky, s'avancant avec ses deux fils sur la digue, sous un feu terrible, pour commander l'attaque, etait comparable a celle des heros de l'antiquite. Rostow l'ecouta sans lui preter grande attention; il fumait sa pipe, faisait des contorsions chaque fois que l'eau lui glissait le long de la nuque, et regardait Iline du coin de l'oeil; entre lui et cet officier de seize ans, il y avait aujourd'hui les memes rapports que ceux qui avaient existe sept ans auparavant entre lui et Denissow. Iline avait pour Rostow une adoration toute feminine: c'etait son Dieu et son modele! Zdrginsky ne parvint pas a communiquer son enthousiasme a Nicolas, qui garda un morne silence, et l'on pouvait deviner a l'expression de son visage que ce recit lui etait souverainement desagreable. Ne savait-il pas, par sa propre experience, apres Austerlitz et la guerre de 1807, qu'on mentait toujours en citant des faits militaires, et que lui-meme mentait aussi en racontant ses prouesses? Ne savait-il pas egalement qu'a la guerre rien ne se passe comme on se le figure, et comme on le raconte apres coup? Le recit ne lui plaisait donc en aucune facon, le narrateur encore moins; car en parlant il avait la facheuse habitude de se pencher sur la figure de son voisin, jusqu'a la toucher presque de ses levres, et d'occuper en outre beaucoup trop de place dans l'etroite hutte! "D'abord, se disait Rostow, les yeux fixes sur lui, la confusion et la presse devaient etre telles sur cette digue, que si vraiment Raievsky s'y est elance avec ses deux fils, il n'a pu produire d'effet que sur les dix ou douze hommes tout au plus qui le serraient de pres. Quant aux autres, ils n'auront certainement pas remarque avec qui il etait, et s'ils s'en sont apercus, ils s'en seront d'autant moins emus, qu'ils avaient dans ce moment a songer a leur propre peau, et que, par suite, le sacrifice de sa tendresse paternelle leur importait fort peu. et d'ailleurs, le sort de la patrie ne dependait pas de cette digue.! La prendre ou la laisser a l'ennemi revenait au meme, et, quoi qu'en puisse dire Zdrginsky, ce n'etaient pas les Thermopyles! Pourquoi alors ce sacrifice? Pourquoi mettre en avant ses propres enfants? Je n'aurais certainement pas expose ainsi Petia, ni meme Iline, qui est un etranger pour moi, mais un brave garcon. J'aurais au contraire tache de les placer loin du danger." Il se garda bien cependant de faire part a ses deux camarades de ses reflexions: l'experience lui avait appris que c'etait inutile, car, comme toute cette histoire devait contribuer a glorifier nos armees, il fallait feindre d'y ajouter une foi entiere, et c'est ce qu'il fit sans hesiter.
" On ne peut plus y tenir, s'ecria Iline, qui devinait la mauvaise humeur de Rostow: je suis mouille jusqu'aux os. Voila la pluie qui diminue, je vais m'abriter ailleurs." Iline et Zdrginsky sortirent.
C inq minutes ne s'etaient pas ecoulees, que le premier revint en pataugeant dans la boue:
" Hourra! Rostow, allons vite, j'ai trouve! Il y a un cabaret a deux cents pas d'ici, et les notres y sont deja etablis. Nous nous secherons, et Marie Henrikovna y est aussi."
M arie Henrikovna etait une jeune et jolie Allemande que le docteur du regiment avait epousee en Pologne et qu'il menait partout avec lui. Etait-ce parce qu'il n'avait pas les moyens de l'installer ailleurs, ou parce qu'il ne voulait pas s'en separer pendant les premiers mois de leur mariage? On l'ignorait. Le fait est que la jalousie du docteur etait devenue, parmi les officiers de hussards, un theme de plaisanteries inepuisable. Rostow s'enveloppa de son manteau, appela Lavrouchka, lui donna de transporter ses effets, et suivit Iline; ils glissaient, a qui mieux mieux, dans la boue, et s'eclaboussaient dans les flaques d'eau; la pluie diminuait, l'orage s'eloignait, et la lueur blafarde des eclairs a l'horizon ne percait plus les tenebres qu'a de longs intervalles.
" Rostow, ou es-tu? criait Iline.
- Par ici, repondait Rostow. Vois donc, quels eclairs!"
XIII
L a kibitka du docteur stationnait devant le cabaret, ou cinq officiers s'etaient refugies. Marie Henrikovna, une jolie blonde, un peu forte, en bonnet de nuit et en camisole, assise sur le banc, a la place d'honneur, cachait en partie son mari etendu derriere elle et dormant profondement. On riait, et l'on causait au moment de l'apparition des deux nouveaux venus.
" On s'amuse donc ici? demanda Nicolas.
- Ah! vous etes dans un bel etat, vous autres, lui repondit-on. de vraies gouttieres!. N'allez pas inonder notre salon. N'abimez pas la robe de Marie Henrikovna!" Rostow et son compagnon se mirent en quete d'un coin ou, sans blesser la pudeur de cette derniere, il leur fut possible de mettre du linge sec. Ils en trouverent un, separe du reste par une cloison, mais il etait deja occupe par trois officiers qui en remplissaient, a eux seuls, l'etroit espace: ils y jouaient aux cartes, a la lueur d'une chandelle fichee dans une bouteille vide, et se refuserent a leur ceder la place. Marie Henrikovna, touchee de compassion, leur preta son jupon, qui fit l'office de rideau, et, se dissimulant derriere ses plis et avec l'aide de Lavrouchka, ils se debarrasserent enfin de leurs habits mouilles.
O n fit du feu tant bien que mal dans un poele a moitie demoli, on denicha une planche, qui fut posee sur deux selles recouvertes d'une schabraque, on fit apporter un samovar, on ouvrit une cantine contenant une demi-bouteille de rhum, et Marie Henrikovna fut priee de remplir les devoirs de maitresse de maison. Tous se grouperent autour d'elle: l'un lui offrit un mouchoir de poche blanc pour essuyer ses jolies mains; l'autre etendit son uniforme a ses pieds pour les preserver de l'humidite; le troisieme drapa son manteau sur la fenetre pour intercepter le froid; le quatrieme enfin se mit a chasser les mouches qui auraient pu reveiller son mari.
" Laissez-le, dit Marie Henrikovna en souriant timidement. Laissez-le, il a toujours le sommeil dur apres une nuit blanche.
- Impossible! repliqua l'officier; il faut avoir soin du docteur: on ne sait pas ce qui peut arriver, et il me rendra la pareille lorsqu'il me coupera un bras ou une jambe."
I l n'y avait en tout que trois verres, et l'eau etait si sale, si jaune, qu'on ne pouvait guere juger si le the etait trop fort ou trop faible. Le samovar n'en contenait que six portions, mais on ne s'en plaignait pas: on trouvait meme fort agreable d'attendre son tour d'apres l'anciennete, et de recevoir le breuvage brulant des mains grassouillettes de Marie Henrikovna, dont les ongles, il est vrai, laissaient legerement a desirer sous le rapport de la proprete. Tous paraissaient et etaient reellement amoureux d'elle ce soir-la; les joueurs memes sortirent de leur coin, et, laissant la le jeu, lui temoignerent egalement les plus aimables attentions. Se voyant ainsi entouree d'une brillante jeunesse, Marie Henrikovna rayonnait d'aise, malgre toutes les frayeurs qu'elle eprouvait au moindre mouvement de son epoux endormi.
I l n'y avait qu'une seule cuiller; en revanche, le sucre abondait; mais, comme il ne parvenait pas a fondre, il fut decide que Marie Henrikovna le remuerait, a tour de role, dans chaque verre. Rostow, ayant recu le sien, y versa du rhum et le lui tendit:
" Mais vous ne l'avez pas sucre!" dit-elle en riant.
O n aurait vraiment pu croire, a voir la bonne humeur de chacun, que tout ce qui se disait ce soir-la etait du dernier comique et avait un double sens.
" Je n'ai pas besoin de sucre: je veux seulement que, de votre jolie main, vous trempiez votre cuiller dans mon the!"
M arie Henrikovna y consentit volontiers, et chercha sa cuiller, dont un autre officier s'etait deja empare.
" Eh bien, alors, trempez-y votre petit doigt, cela me sera encore plus agreable, dit Rostow.
- Mais, il est brulant?" repliqua Marie Henrikovna en rougissant de plaisir.
I line saisit un baquet plein d'eau, y jeta deux gouttes de rhum, et le lui apporta:
" Voila ma tasse, s'ecria-t-il, plongez-y seulement votre doigt, et je la boirai en entier."
L orsque le samovar fut a sec, Rostow sortit de sa poche un paquet de cartes, et proposa de jouer a l'ecarte avec Marie Henrikovna. On tira au sort pour savoir a qui reviendrait ce bonheur, et il fut convenu que le gagnant ou celui qui aurait le roi, baiserait la main de Marie Henrikovna, et que le perdant s'occuperait de faire chauffer le samovar pour le the du docteur.
" Mais si c'est Marie Henrikovna qui gagne et qui a le roi? demanda Iline.
- Comme elle est toujours notre reine, ses ordres feront loi!"
L e jeu venait a peine de commencer, que la tete ebouriffee du docteur s'eleva au-dessus des epaules de sa femme; reveille depuis un moment, il avait entendu tous les gais propos qui s'echangeaient autour de lui, et l'on voyait, a sa figure maussade et triste, qu'il n'y trouvait rien d'amusant ni de drole. Sans echanger de salut avec les officiers, il se gratta la tete melancoliquement, et demanda a sortir de sa retraite; on le laissa passer et il quitta la chambre, au milieu d'un rire homerique. Marie Henrikovna ne put s'empecher d'en rougir jusqu'aux larmes, et n'en fut que plus seduisante aux yeux de ses admirateurs. A sa rentree, le docteur declara a sa femme (qui n'avait plus envie de sourire et qui attendait avec anxiete son arret) que, la pluie ayant cesse, il fallait retourner dans leur kibitka, pour empecher que tous leurs effets ne fussent voles.
" Quelle idee, docteur! dit Rostow, je vais y faire mettre un planton, deux si vous voulez?
- Je monterai moi-meme la garde! s'ecria Iline.
- Grand merci, messieurs. vous avez tous bien dormi, tandis que j'ai passe deux nuits sans sommeil.!" Et il s'assit d'un air boudeur a cote de sa femme pour attendre la fin de la partie.
L 'expression de la physionomie du docteur, qui suivait d'un oeil farouche chacun de ses gestes, augmenta la gaiete des officiers, qui, ne pouvant retenir leurs rires, s'ingeniaient a leur trouver des pretextes plus ou moins plausibles. Lorsqu'il eut enfin emmene sa jolie moitie, les officiers s'etendirent a leur tour, en se couvrant de leurs manteaux encore humides; mais ils ne dormirent pas, et continuerent longtemps a plaisanter sur la frayeur du docteur et sur la gaiete de sa femme; quelques-uns meme allerent de nouveau sur le perron, pour tacher de deviner ce qui se passait dans la kibitka. Rostow essaya bien, il est vrai, de s'endormir a differentes reprises, mais chaque fois une nouvelle plaisanterie l'arrachait au sommeil qui le gagnait, et la conversation recommencait de plus belle, au milieu de joyeux eclats de rire, sans rime ni raison, de vrais rires d'enfants!
XIV
P ersonne ne dormait encore a trois heures de la nuit, lorsque le marechal des logis apporta l'ordre de se mettre en marche vers le bourg d'Ostrovna.
L es officiers firent leurs preparatifs a la hate, sans interrompre leur causerie; tandis qu'on faisait chauffer le meme samovar avec la meme eau jaunatre, Rostow alla rejoindre son escadron, sans attendre que le the fut pret. Il ne pleuvait plus, l'aube blanchissait, les nuages se dispersaient peu a peu, il faisait humide et froid, et on le sentait d'autant plus vivement, que les uniformes n'avaient pas eu le temps de secher. Iline et Rostow jeterent en passant un regard sur la kibitka, dont le tablier, tout mouille, laissait depasser les jambes du docteur et apercevoir dans un coin, sur un oreiller, le petit bonnet de sa femme, dont ils entendirent la respiration ensommeillee.
" Elle est vraiment fort gentille, dit Rostow a son camarade.
- Ravissante!" lui repondit Iline avec la conviction d'un enfant de seize ans.
U ne demi-heure plus tard, l'escadron se tenait aligne sur le chemin.
" A cheval!" commanda-t-on.
L es soldats se signerent, et enfourcherent leurs montures. Rostow, se placant en avant, s'ecria:
" Marche!." Et les hussards se mirent en mouvement, quatre par quatre, au bruit des fers de leurs chevaux pietinant dans la boue et du cliquetis de leurs sabres, en suivant l'infanterie et l'artillerie, qui etaient echelonnees sur la grand'route bordee de bouleaux.
D es nuages d'un gris violet, pourpres a l'Orient, couraient rapidement dans l'espace, le jour grandissait, on distinguait deja l'herbe du fosse, encore toute mouillee de l'orage de la nuit, et les branches pendantes des bouleaux egrenaient une a une leurs brillantes gouttelettes. Les visages des soldats se dessinaient de plus en plus! Rostow et Iline avancaient entre deux rangs d'arbres d'un cote du chemin; le premier se donnait volontiers, en campagne, le plaisir de changer de monture, et passait volontiers du cheval de regiment a un cheval cosaque. Connaisseur et amateur, il avait achete dernierement un vigoureux alezan, a criniere blanche, des steppes du Don, qui ne se laissait jamais depasser, et qu'il montait avec une veritable jouissance: il allait ainsi, revant a son cheval, a la matinee qui s'eveillait, a la femme du docteur, sans songer un seul instant au peril qui pouvait fondre sur eux d'un moment a l'autre.
J adis il aurait eu peur en marchant au feu, maintenant il ne ressentait plus aucune crainte: l'habitude l'avait-elle aguerri? Non, mais il avait appris a se gouverner, et a penser a toute autre chose qu'a ce qui semblait devoir l'interesser le plus a cette heure, c'est-a-dire au danger qui s'approchait. Malgre tous ses efforts, malgre les reproches de lachete qu'il s'etait bien souvent adresses, il n'avait jamais pu, durant les premieres annees de son service, vaincre la peur qui s'emparait instinctivement de lui, mais le temps l'y avait insensiblement amene. Il suivait donc avec tranquillite et insouciance son chemin sous les arbres, arrachait en passant quelques feuilles, effleurait parfois du bout de son pied le ventre de son cheval, et tendait, sans se retourner, la pipe qu'il venait de fumer au hussard qui cheminait derriere lui: on aurait dit a le voir qu'il s'agissait d'une simple promenade. La figure emue et inquiete d'Iline, qui exprimait au contraire tant de sentiments divers, lui inspirait une serieuse compassion; il connaissait par experience cet etat de fievreuse angoisse, cette attente de la peur et de la mort, et il savait aussi que le temps seul pouvait y porter remede.
A peine le soleil apparut-il au-dessus d'une bande de nuages, que le vent s'apaisa; il semblait vouloir respecter ce radieux lendemain d'une nuit d'orage. Quelques gouttes tomberent encore, puis le calme se retablit. Continuant son ascension, le disque de feu se deroba un moment derriere un etroit nuage, dont il dechira bientot le bord superieur pour reparaitre dans tout son eclat; le paysage s'eclaira de nouveau, la verdure scintilla plus riante, et, comme une reponse ironique a ce flot d'eclatante lumiere, les premiers grondements du canon se firent entendre a une certaine distance.
R ostow n'avait pas eu encore le temps de se rendre compte de la distance, lorsqu'un aide de camp du comte Ostermann-Tolstoy, arrivant de Vitebsk au galop, lui transmit l'ordre de prendre le trot accelere.
S on escadron depassa l'infanterie et l'artillerie, qui doublaient egalement leur allure, descendit une colline, et, traversant un village abandonne, remonta le versant oppose. Les chevaux et les hommes etaient couverts de sueur.
" Halte! alignement! commanda le divisionnaire. - Par file a gauche, marche!" Les hussards longerent la ligne des troupes et atteignirent le flanc gauche de la position, derriere les uhlans places sur la ligne d'attaque. A droite, en colonnes serrees, se tenait massee la reserve de notre infanterie; au-dessus d'elle, sur la hauteur, reluisaient nos canons, qui se detachaient sur le fond de l'horizon, eclaires par la lumiere oblique du matin. Dans le vallon, les colonnes ennemies et leur artillerie echangeaient deja gaiement les premiers coups de feu avec notre ligne d'avant-postes.
L e crepitement de la fusillade, que Rostow n'avait pas entendu depuis longtemps, produisit sur lui l'effet d'une joyeuse musique: il preta de bonne humeur l'oreille a ce trap, ta, ta tap incessant qui eclatait en masse ou isole, et qui, apres un intervalle de silence, reprenait avec une nouvelle vigueur: on aurait dit qu'un enfant s'amusait a poser le pied sur des petards.
L es hussards resterent une heure environ sans bouger. La canonnade commenca. Apres avoir echange quelques mots avec le commandant du regiment, le comte Ostermann passa avec sa suite derriere l'escadron, et s'eloigna dans la direction de la batterie placee a quelques pas de la.
U n peu apres, on entendit le commandement donne aux uhlans de se former en colonne d'attaque, et l'infanterie qui les masquait fractionna ses bataillons pour leur livrer passage. Ils descendirent la hauteur, et s'elancerent au trot, leurs flammes flottant au bout de leurs piques, vers la cavalerie francaise, qui venait de deboucher a gauche de la colline.
D es qu'ils eurent quitte leur poste, les hussards s'avancerent pour l'occuper, afin de couvrir la batterie. Quelques balles perdues passerent au-dessus d'eux, en sifflant et en geignant dans l'air.
C e bruit, en se rapprochant, excita encore plus l'ardeur et la gaiete de Rostow. Cranement campe sur sa selle, il voyait se derouler a ses pieds tout le terrain du combat, et prenait part de tout son coeur a l'attaque des uhlans. Lorsque ceux-ci fondirent sur la cavalerie francaise, il y eut quelques instants de confusion generale dans un tourbillon de fumee; puis il les vit revenir en arriere sur la gauche, et il apercut soudain, au milieu d'eux et de leurs chevaux alezans, des groupes compacts de dragons bleus francais, montes sur des chevaux gris pommele, qui les repoussaient avec vigueur.
XV
L 'oeil exerce de Rostow avait ete le premier a se rendre compte de ce qui se passait: les uhlans, poursuivis par l'ennemi, fuyaient a la debandade et se rapprochaient de plus en plus. Deja on pouvait distinguer les gestes de ces hommes, si petits a distance; on pouvait les voir se choquer, s'attaquer, se saisir mutuellement, en brandissant leurs sabres.
R ostow assistait a ce spectacle comme a une chasse a courre; son instinct lui disait que, si les hussards attaquaient a l'instant les dragons, ces derniers n'y resisteraient pas, mais il fallait se decider sans hesitation: une seconde de plus, et il serait trop tard. Il se retourna: le capitaine, qui etait a ses cotes, avait, comme lui, les yeux fixes sur la lutte:
" Andre Sevastianovitch, fit Rostow, nous pourrions les culbuter, qu'en dites-vous?
- A coup sur, car en effet." Mais Rostow, sans attendre la fin de sa reponse, piqua son cheval de l'eperon, et se placa a la tete de ses hommes, qui, mus par le meme sentiment, s'elancerent en avant sans attendre son commandement. Nicolas ne comprenait pas pourquoi et comment il agissait ainsi: il faisait cela sans premeditation, sans reflexion, comme il l'aurait fait a la chasse. Il voyait les dragons qui galopaient en desordre a une faible distance; il savait qu'ils flechiraient et qu'il fallait profiter a tout prix de cet instant favorable, car, une fois passe, on ne le retrouverait plus. Le sifflement des balles etait si excitant, la fougue de son cheval si difficile a maitriser, qu'il ceda a l'entrainement general, et entendit aussitot le pietinement de tout son escadron, qui le suivait au grand trot sur la descente. A peine eurent-ils atteint la plaine, que le trot se transforma en un galop de plus en plus rapide, au fur et a mesure qu'ils se rapprochaient des uhlans et des dragons francais, qui les poursuivaient le sabre aux reins. A la vue des hussards, les premiers rangs ennemis se retournerent indecis, et barrerent la route a ceux qui les suivaient. Rostow, donnant pleine carriere a son cheval cosaque, se laissait emporter a l'encontre des Francais, avec le sentiment du chasseur a la poursuite du loup. Un uhlan s'arreta, un fantassin se jeta a terre pour eviter d'etre ecrase, un cheval sans cavalier vint donner dans les hussards, et le gros des dragons francais tourna bride au triple galop. Au moment ou Rostow s'elancait a leur poursuite, il rencontra un buisson sur son chemin, mais son excellente bete s'enleva, et le franchit d'un bond. Nicolas s'etait a peine remis en selle qu'il se trouva tout pres de l'ennemi. Un officier francais, a en juger par son uniforme, galopait a quelques pas de lui, penche en avant sur son cheval gris, qu'il frappait du plat de son sabre. Il ne s'etait pas passe une seconde, que le poitrail du cheval de Rostow se heurtait de toute la force de son elan contre la croupe de celui de l'officier, et le culbutait a moitie; au meme instant, Rostow leva machinalement son sabre, et le laissa retomber sur le Francais. L'ardeur qui l'emportait disparut aussitot comme par enchantement. L'officier avait ete renverse, grace plutot au choc des deux chevaux et a sa propre frayeur, qu'au coup de sabre de son assaillant, qui ne lui avait fait qu'une legere entaille au-dessus du coude. Rostow, retenant son cheval, chercha a voir celui qu'il venait de frapper: le malheureux dragon sautait a cloche-pied, sans pouvoir parvenir a retirer sa jambe, prise dans l'etrier. Il clignait des yeux, froncait les sourcils comme quelqu'un qui s'attend a une nouvelle attaque, tout en jetant de bas en haut un regard terrifie sur le hussard russe. Son visage jeune, pale, eclabousse, avec ses yeux bleus et clairs, ses cheveux blonds, et une petite fossette au menton, etait bien loin d'offrir dans son ensemble le type qu'on aurait pense rencontrer sur le champ de bataille: ce n'etait pas le visage d'un ennemi, mais bien la figure la plus naive, la plus douce, la mieux faite pour un paisible interieur de famille. Rostow en etait encore a se demander s'il allait l'achever, lorsqu'il s'ecria: "Je me rends!" Sautant toujours sans arriver a se debarrasser de l'etrier, il se laissa degager par quelques hussards, qui le remirent en selle. Plusieurs de ses camarades etaient prisonniers comme lui: l'un d'eux, couvert de sang, bataillait encore pour conserver sa monture; un autre, soutenu par un Russe, se hissait sur le cheval de ce dernier et s'assoyait en croupe derriere lui; l'infanterie francaise continuait a tirer en fuyant. Les hussards regagnerent promptement leur poste, mais, tout en faisant comme eux, Rostow fut pris d'une sensation penible qui lui serrait le coeur: quelque chose d'indefini, de confus, qu'il ne pouvait analyser, et qu'il avait eprouve en faisant l'officier prisonnier et surtout en le frappant!
L e comte Ostermann-Tolstoy vint a la rencontre des vainqueurs, fit appeler Rostow, le remercia, lui annonca qu'il ferait part de son heroique exploit a Sa Majeste, et qu'il le presenterait pour la croix de Saint-Georges. Rostow, qui s'attendait au contraire a un blame et a une punition, puisqu'il avait attaque l'ennemi sans en avoir recu l'ordre, fut tout surpris de ces flatteuses paroles, mais le vague, sentiment de tristesse qui ne cessait de lui causer une veritable souffrance morale, l'empecha d'en etre heureux! "Qu'est-ce donc qui me tourmente? se disait-il en s'eloignant. Est-ce Iline? Mais non, il est sain et sauf! Me suis-je mal conduit? Non! Ce n'est donc rien de tout cela!. C'est l'officier francais, avec sa fossette au menton! Mon bras s'est arrete en l'air une seconde avant de le frapper. je me le rappelle encore!"
L e convoi des prisonniers venait de se mettre en route; il s'en approcha, pour revoir le jeune dragon: il l'apercut monte sur un cheval de hussard, jetant autour de lui des regards inquiets. Sa blessure etait legere; il sourit a Rostow d'un air contraint, et le salua de la main; sa vue fit eprouver a Rostow une gene qui etait presque de la honte.
C e jour-la et le suivant, ses camarades remarquerent que, sans etre irrite ou ennuye, il restait pensif, silencieux et concentre en lui-meme, qu'il buvait sans plaisir, et qu'il recherchait la solitude, comme s'il etait obsede par une pensee constante.
R ostow reflechissait a "l'heroique exploit" qui allait, a son grand etonnement, lui valoir la croix de Saint-Georges, et qui lui avait acquis la reputation d'un brave! Il y avait la dedans un mystere qu'il ne parvenait pas a penetrer: "Ils ont donc encore plus peur que nous, pensait-il. Ainsi, c'est donc cela, et ce n'est que cela qu'on appelle de l'heroisme? Il me semble pourtant que mon amour pour ma patrie n'y etait pour rien!. Et mon prisonnier aux yeux bleus, en quoi est-il responsable de ce qui se passe?. Comme il avait peur! Il croyait que j'allais le tuer! Pourquoi l'aurais-je tue? Ma main du reste a tremble, et l'on me decore du Saint-Georges! Je n'y comprends rien, absolument rien!"
P endant que Nicolas Rostow s'absorbait dans ces questions, d'autant plus embarrassantes, qu'il n'y trouvait aucune reponse plausible, la roue de la fortune tourna subitement en sa faveur. Avance a la suite de l'affaire d'Ostrovna, on lui donna deux escadrons de hussards, et des ce moment, lorsqu'on eut besoin d'un brave officier, ce fut toujours a lui qu'on accorda la preference.
XVI
A la nouvelle de la maladie de Natacha, la comtesse se mit en route, quoique encore souffrante et affaiblie, avec Petia et toute sa suite; arrivee a Moscou, elle s'etablit dans sa maison, ou le reste de sa famille s'etait deja transporte.
L a maladie de Natacha prit une tournure tellement serieuse, qu'heureusement pour elle, comme pour ses parents, toutes les causes qui l'avaient provoquee, sa conduite et sa rupture avec son fiance, furent releguees au second plan. Son etat etait trop grave pour lui permettre meme de songer a mesurer la faute qu'elle avait commise: elle ne mangeait rien, ne dormait pas, maigrissait a vue d'oeil, toussait constamment, et les medecins laisserent comprendre a ses parents qu'elle etait en danger. On ne pensa plus des lors qu'a la soulager. Les princes de la science qui la visitaient, separement ou ensemble, chaque jour, se consultaient, se critiquaient a l'envi, parlaient francais, allemand, latin, et lui prescrivaient les remedes les plus opposes, mais capables de guerir toutes les maladies qu'ils connaissaient.
I l ne leur venait pas a la pensee que le mal dont souffrait Natacha n'etait pas plus a la portee de leur science que ne peut etre un seul des maux qui accablent l'humanite, car chaque etre vivant, ayant sa constitution particuliere, porte en lui sa maladie propre, nouvelle, inconnue a la medecine, et souvent des plus complexes. Elle ne derive exclusivement ni des poumons, ni du foie, ni du coeur, ni de la rate, elle n'est mentionnee dans aucun livre de science, c'est simplement la resultante d'une des innombrables combinaisons que provoque l'alteration de l'un de ces organes. Les medecins, qui passent leur vie a traiter les malades, qui y consacrent leurs plus belles annees et qui sont payes pour cela, ne peuvent admettre cette opinion, car comment alors, je vous le demande, le sorcier pourrait-il cesser d'employer ses sortileges? Comment ne se croiraient-ils pas indispensables, lorsqu'ils le sont reellement, mais tout autrement qu'ils ne l'imaginent. Chez les Rostow, par exemple, s'ils etaient utiles, ce n'est pas parce qu'ils faisaient avaler a la malade des substances pour la plupart nuisibles, dont l'effet, quand elles etaient prises a petites doses, etait d'ailleurs a peu pres nul; mais leur presence y etait necessaire parce qu'elle satisfaisait les besoins de coeur de ceux qui aimaient et soignaient Natacha. C'est dans cet ordre d'idees que git la force des medecins, qu'ils soient charlatans, homeopathes ou allopathes! Ils repondent a l'eternel desir d'obtenir un soulagement, a ce besoin de sympathie que l'homme eprouve toujours lorsqu'il souffre, et qui se trouve deja en germe chez l'enfant! Voyez-le, en effet, quand il s'est donne un coup: il court aupres de sa mere ou de sa bonne, pour qu'elle l'embrasse et qu'elle frotte son "bobo", et, veritablement, il souffrira moins des qu'on l'aura plaint et caresse! Pourquoi? Parce qu'il est convaincu que ceux qui sont plus grands et plus sages que lui ont le moyen de le secourir!
L es medecins etaient donc d'une utilite relative a Natacha, en lui assurant que son mal passerait des que les poudres et les pilules rapportees de l'Arbatskaya dans une belle petite boite, au prix d'un rouble soixante-dix kopecks, auraient ete dissoutes dans de l'eau cuite, et qu'elle les aurait regulierement avalees toutes les deux heures.
Q ue serait-il advenu de Sonia, du comte et de la comtesse, s'il n'y avait eu qu'a se croiser les bras, au lieu de suivre a la lettre les prescriptions, de faire prendre les potions aux heures indiquees, d'insister sur la cotelette de volaille, et de veiller a tout ce qui constitue une occupation et une consolation pour ceux qui entourent les malades?
C omment le comte aurait-il supporte les inquietudes que lui causait sa fille cherie, s'il n'avait pu se dire qu'il etait pret a sacrifier plusieurs milliers de roubles et a l'emmener meme, coute que coute, a l'etranger, pour lui faire du bien et y consulter des celebrites? Que serait-il devenu s'il n'avait pu raconter a ses amis comment Metivier et Feller s'etaient trompes, comment Frise avait devine juste, et comment Moudrow avait admirablement compris la maladie de Natacha? Qu'aurait fait la comtesse, si elle n'avait pu gronder sa fille, lorsque celle-ci refusait d'obeir aux ordonnances de la faculte?
" Tu ne gueriras jamais si tu ne les ecoutes pas et si tu ne prends pas regulierement tes pilules, lui disait-elle, avec un ton d'impatience qui lui faisait oublier son chagrin. Il ne faut pas plaisanter avec ton mal, qui peut, tu le sais, degenerer en pneumonie!." Et la comtesse trouvait une sorte de consolation a prononcer ce mot savant dont elle ne comprenait pas le sens, et Dieu sait qu'elle n'etait pas la seule! Et Sonia aussi, que serait-elle devenue, si elle n'avait pu se dire qu'elle ne s'etait pas deshabillee les trois premieres nuits, afin d'etre toujours prete a executer les ordres du docteur, et que maintenant encore elle dormait a peine, pour ne pas manquer le moment de donner les pilules contenues dans la boite doree? Natacha elle-meme n'etait-elle pas satisfaite, bien qu'elle assurat qu'elle ne guerirait jamais et qu'elle ne tenait pas a la vie, de voir tous les sacrifices qu'on faisait pour elle, et de prendre ses potions a heure fixe?
L e docteur venait tous les jours, lui tatait le pouls, examinait sa langue, et plaisantait avec elle, sans faire attention a l'abattement de son visage. Lorsqu'il la quittait, la comtesse le suivait a la hate; prenant alors un air grave, il secouait la tete, et tachait de lui persuader qu'il comptait beaucoup sur le dernier remede; qu'il fallait attendre et voir; que, la maladie etant plutot morale, il." Mais la comtesse, qui s'efforcait de se cacher a elle-meme ce detail, lui glissait bien vite dans la main une piece d'or, et retournait chaque fois, le coeur plus allege, aupres de sa chere malade.
L es symptomes du mal consistaient, chez Natacha, en un manque complet d'appetit et de sommeil, en une toux presque constante, et en une apathie dont rien ne la faisait sortir. Les medecins, ayant declare qu'elle ne pouvait se passer de leurs soins, la retinrent ainsi dans l'air mephitique de la ville, et les Rostow se virent par suite obliges d'y passer tout l'ete de l'annee 1812.
C ependant, en depit de cette circonstance, et malgre l'innombrable quantite de flacons et de boites de pilules, de gouttes et de poudres, dont MmeSchoss, qui les aimait a la folie, se fit, pour son usage, une collection complete, la jeunesse finit par prendre le dessus: les impressions journalieres de la vie attenuerent peu a peu le chagrin de Natacha, la douleur aigue qui avait brise son coeur glissa doucement dans le passe, et ses forces physiques revinrent insensiblement.
XVII
N atacha devint plus calme, mais sa gaiete ne reparut pas. Elle evitait meme tout ce qui aurait pu la distraire, les bals, les promenades, les theatres et les concerts, et lorsqu'elle souriait, on devinait des larmes derriere son triste sourire. Chanter, elle ne le pouvait plus! Les pleurs l'etouffaient au premier son de sa voix, pleurs de repentir, pleurs causes par le souvenir de ce temps si pur, passe a tout jamais! Il lui semblait que le rire et le chant profanaient sa douleur! Quant a la coquetterie, elle n'y pensait guere: les hommes lui etaient tous aussi indifferents que le vieux bouffon Nastacia Ivanovna, et elle disait vrai. Un sentiment intime lui interdisait encore tout plaisir: elle ne retrouvait plus en elle-meme les mille et un interets de sa vie de jeune fille, de cette vie insouciante, pleine de folles esperances. Que n'aurait-elle donne pour faire revivre un jour, un seul jour de l'automne dernier passe a Otradnoe avec Nicolas, vers qui son coeur se reportait a tout instant avec une douloureuse angoisse? Helas! c'etait fini, et fini a jamais!. et son pressentiment ne l'avait pas trompee! C'en etait fait de sa liberte d'alors, de ses aspirations vers des joies inconnues, et cependant il fallait vivre!
A u lieu de se dire, comme autrefois, qu'elle etait meilleure que les autres, elle trouvait du plaisir a s'humilier et se demandait souvent avec tristesse ce que le sombre avenir lui reservait. Elle s'efforcait de n'etre a charge a personne; quant a son agrement personnel, elle n'y songeait plus. Se tenant souvent a l'ecart des siens, elle ne se sentait a son aise qu'avec son frere Petia, qui parvenait parfois a la faire rire. Elle sortait peu, et de tous ceux qui venaient la voir de temps a autre, Pierre etait le seul qui lui fut sympathique. Il etait difficile de se conduire avec plus de prudence, avec plus de tendresse et de tact, que ne le faisait a son egard le comte Besoukhow; elle le sentait sans se l'expliquer, et cela contribuait naturellement a lui rendre sa societe agreable; mais elle ne lui en savait aucun gre, tant elle etait persuadee que la bonte un peu banale de Pierre n'avait aucun effort a faire pour lui temoigner de l'affection. Elle remarquait cependant en lui, de temps a autre, un certain trouble, surtout lorsqu'il craignait que la conversation ne vint lui rappeler de douloureux souvenirs, et elle l'attribuait a son bon coeur et a sa timidite habituelle. Il ne lui avait plus reparle de ses sentiments, dont l'aveu lui etait echappe un jour sous le coup d'une profonde emotion, et elle y attachait aussi peu d'importance qu'aux paroles sans suite avec lesquelles on essaye de calmer la douleur d'un enfant. N'y voyant que le desir de la consoler, il ne lui venait jamais en tete de supposer que l'amour, ou meme une sorte d'amitie tendre et exaltee, comme elle savait qu'il en existe parfois entre un homme et une femme, put naitre de leurs relations, non point parce que Pierre etait marie, mais parce qu'entre elle et lui s'elevait dans toute sa force cette barriere morale qui lui avait fait defaut en presence de Kouraguine.
V ers la fin du careme de la Saint-Pierre, une voisine d'Otradnoe, Agrippine Ivanovna Below, arriva a Moscou, pour y saluer les saints martyrs. Elle proposa a Natacha de faire ensemble leurs devotions; Natacha y consentit avec joie, malgre l'avis du medecin, qui defendait les sorties matinales, et, pour s'y preparer autrement qu'on n'en avait l'habitude chez les siens, elle declara qu'elle ne se contenterait pas de trois courts offices, mais qu'elle accompagnerait Agrippine Ivanovna a tous les services, aux vepres, aux matines, a la messe, et cela durant toute la semaine.
S on zele religieux plut a la comtesse: elle esperait, dans le fond de son coeur, que la priere serait pour elle un remede plus efficace que le traitement impuissant de la science; aussi elle se rendit, a l'insu du docteur, au desir de sa fille, et la confia a la bonne voisine, qui, a trois heures de la nuit, venait chaque matin reveiller Natacha et la trouvait deja levee, tant elle avait peur d'etre en retard.
S a toilette une fois faite a la hate, elle passait sa robe la plus defraichie, mettait son plus vieux mantelet, et, frissonnant a la fraicheur de la nuit, elles traversaient ensemble les rues desertes, eclairees par l'aurore naissante. Se conformant au conseil de sa pieuse compagne, elle ne suivait pas les offices de sa paroisse, mais ceux d'une autre eglise, ou le pretre se distinguait par une vie des plus austeres et des plus pures.
L es fideles y etaient peu nombreux: Natacha et Agrippine Ivanovna allaient se placer devant l'image de la tres sainte Vierge, qui separait le choeur de l'assistance, et la jeune fille, les yeux fixes, a cette heure inusitee, sur l'image noircie, eclairee par les cierges et par les premieres lueurs de l'aube qui penetrait a travers les fenetres, ecoutait l'office avec un profond recueillement. Il s'eveillait alors dans son ame une disposition a l'humilite, qui jusque-la lui avait ete inconnue, et qui etait causee par la presence de quelque chose de grand et d'indefinissable! Lorsqu'elle comprenait les paroles prononcees par le choeur ou par l'officiant, ses sentiments intimes se melaient a la priere generale; lorsque le sens de ces paroles lui echappait, elle pensait avec soumission que le desir de tout savoir provenait de l'orgueil; qu'il fallait se borner a croire et a se confier au Seigneur, qu'elle sentait en cet instant regner en maitre sur son ame. Elle priait, se signait et demandait a Dieu, avec une ferveur que redoublait l'effroi de son iniquite, de lui pardonner ses peches. Elle se rejouissait de sentir se developper en elle la volonte de se corriger et d'entrevoir la possibilite d'une vie pure, d'une nouvelle et heureuse vie. En quittant l'eglise a une heure encore fort matinale, elle ne rencontrait sur sa route que des macons qui allaient a leurs travaux et les dvorniks qui balayaient les rues devant les maisons endormies.
L e sentiment de sa regeneration ne fit que s'accroitre pendant toute la semaine, et le bonheur de communier, de s'unir a Lui, lui semblait si grand, qu'elle craignait de mourir avant ce bienheureux dimanche.
M ais ce jour si ardemment desire arriva a son tour, et lorsque Natacha revint de la communion, vetue d'une robe de mousseline blanche, elle se sentit, pour la premiere fois depuis bien longtemps, en paix avec elle-meme et avec la vie qui l'attendait.
L e docteur, en lui faisant sa visite habituelle, lui ordonna de continuer les poudres prescrites par lui quinze jours auparavant.
" Continuez, il le faut, et bien exactement, je vous prie, dit-il en souriant; il etait sincerement convaincu de leur efficacite. - Soyez tranquille, madame la comtesse, continua-t-il en coulant adroitement dans la paume de sa main la piece d'or qu'il venait de recevoir: elle chantera et dansera bientot. Ce dernier remede a fait merveille, elle a beaucoup repris."
L a comtesse cracha en regardant ses ongles, et retourna, toute joyeuse, au salon.
XVIII
D es bruits de plus en plus inquietants sur la marche de la guerre se repandirent a Moscou, vers le commencement de juillet. On parlait d'une proclamation de l'Empereur a son peuple et de sa prochaine arrivee; on disait qu'il quittait l'armee parce qu'elle etait en danger; que Smolensk s'etait rendu; que Napoleon avait avec lui un million d'hommes, et qu'un miracle seul pouvait sauver la Russie.
O n recut le manifeste le 23 juillet; mais, comme il n'etait pas encore imprime, Pierre promit aux Rostow de revenir diner le lendemain, et de l'apporter de chez le comte Rostoptchine avec la proclamation qui y etait jointe.
L e lendemain etait un dimanche, une vraie journee d'ete, d'une chaleur deja accablante a dix heures du matin, heure a laquelle les Rostow venaient d'habitude entendre la messe a la chapelle de l'hotel Rasoumovsky. On eprouvait a la fois une grande lassitude, jointe a cette plenitude de sensations et de vague malaise que provoque presque toujours une journee de forte chaleur dans une grande ville. Ces differentes impressions se refletaient partout: dans les couleurs claires des vetements de la foule, dans les cris des marchands de la rue, dans les feuilles couvertes de poussiere des arbres du boulevard, dans le bruit du pave, dans la musique et les pantalons blancs d'un bataillon qui allait a la parade, et encore plus dans l'ardeur brulante d'un soleil de juillet. Toute l'aristocratie moscovite se trouvait reunie a la chapelle de l'hotel, car la plupart des grandes familles, dans l'attente d'evenements graves, etaient restees a Moscou au lieu de se rendre dans leurs terres.
L a comtesse Rostow descendit de voiture, et un laquais en livree la preceda, afin de lui frayer un passage a travers la foule. Natacha, qui la suivait, entendit tout a coup un jeune homme inconnu dire assez haut a son voisin:
" Oui, c'est la comtesse Rostow, c'est bien elle!. Elle a beaucoup maigri, mais elle est tres embellie!." Elle crut comprendre, ce qui lui arrivait du reste constamment, qu'il prononcait les noms de Kouraguine et de Bolkonsky; car il lui semblait que chacun, en la voyant, devait parler de son aventure. Touchee au vif, douloureusement emue, elle continuait a avancer dans sa toilette mauve avec le calme et l'aisance de la femme qui s'applique a en temoigner d'autant plus, qu'elle se meurt de honte et de chagrin au fond de l'ame. Elle se savait belle, et ne se trompait pas; mais sa beaute ne lui causait plus la meme satisfaction que par le passe, et par cette journee si lumineuse et si chaude, elle n'en etait au contraire que plus vivement tourmentee: "Encore une semaine de passee, se disait-elle, et ce sera toujours ainsi, toujours la meme existence triste et morne.! Je suis jeune, je suis belle, je le sais. J'etais mauvaise et je suis devenue bonne, je le sais aussi. et mes plus belles annees vont ainsi se perdre sans profit pour personne!" Se placant a cote de sa mere, elle enveloppa d'un regard les personnes et les toilettes qui l'entouraient, critiqua par habitude la tenue de ses voisines et leur maniere de se signer: "Elles me jugent aussi sans doute?" se disait-elle pour s'excuser. Mais aux premiers chants de la messe, elle fremit de terreur, en comparant ces futiles pensees a celles que le jour de sa communion aurait du lui inspirer. N'en avait-elle pas a tout jamais terni la radieuse purete?
U n digne et respectable vieillard officiait avec la douce onction qui penetre et repose l'ame de ceux qui prient. Les portes saintes se refermerent, et derriere le rideau lentement tire une voix mysterieuse murmura quelques paroles. Les yeux de Natacha se remplirent involontairement de larmes, et une douce et enervante emotion envahit tout son etre.
" Enseigne-moi ce que j'ai a faire, enseigne-moi a me resigner, enseigne-moi surtout a me corriger pour toujours," pensait-elle.
L e diacre, sortant de l'iconostase, se placa devant les portes saintes, retira ses longs cheveux de dessous la dalmatique, et, faisant un grand signe de croix, dit avec solennite:
" Prions en paix le Seigneur!." Et Natacha ajoutait mentalement:
" Prions, sans difference de conditions, sans haine, unis tous ensemble dans l'amour fraternel!
- Prions, afin qu'il nous accorde la paix du ciel et le salut de nos ames," disait le diacre, et Natacha lui repondait du fond du coeur: "Prions pour obtenir la paix des anges, la paix de tous les etres spirituels qui vivent au-dessus de nous."
A la priere pour l'armee, elle invoqua le Seigneur pour son frere et pour Denissow; a la priere pour les voyageurs sur terre et sur mer, elle pria pour le prince Andre, et demanda a Dieu pardon du mal qu'elle lui avait fait; a la priere pour ceux qui nous aiment, elle pria pour les siens, et comprit, pour la premiere fois, les torts qu'elle avait eus envers eux; a la priere pour ceux qui nous haissent, elle se demanda quels pouvaient etre ses ennemis et n'en trouva pas d'autres que les creanciers de son pere. Un nom pourtant, celui d'Anatole, lui venait toujours aux levres a ce moment, et, bien qu'il ne fut pas de ceux qui l'avaient haie, elle priait pour lui avec un redoublement de ferveur comme pour un ennemi. Il ne lui etait possible de penser avec calme a lui et au prince Andre que lorsqu'elle se recueillait, car alors seulement la crainte de Dieu l'emportait sur ses sentiments a leur egard. A la priere pour la famille imperiale et le saint synode, elle se signa plus devotement encore, se disant que, puisque le doute lui etait interdit, elle devait, sans comprendre le but de cette priere, prier avec amour pour "le synode dirigeant".
" Recommandons-nous tous, chacun de nous mutuellement et a chaque instant de notre vie, a Jesus-Christ, notre Dieu!" continua le diacre, et Natacha, s'abandonnant completement a son elan religieux, repetait avec exaltation: "Prends-moi, mon Dieu, prends-moi!"
O n aurait dit, a voir son attitude, qu'elle se sentait sur le point d'etre enlevee au ciel par une force invisible, et delivree de ses regrets, de ses defauts, de ses esperances et de ses remords.
L a comtesse, qui avait observe son visage recueilli et ses yeux brillants, demandait a Dieu, de son cote, qu'il daignat venir en aide a sa fille cherie.
A u milieu de l'office, et contrairement a toutes les habitudes, le sacristain placa devant les portes saintes le petit escabeau sur lequel on posait ordinairement le livre contenant les prieres que le pretre recitait a genoux, le jour de la Pentecote; l'officiant, sa calotte de velours violet sur la tete, descendit de l'autel, et s'agenouilla peniblement; son exemple fut aussitot suivi par l'assistance etonnee. Il se preparait a lui lire la priere composee et envoyee par le saint synode pour demander a Dieu de delivrer la Russie de l'invasion etrangere.
" o Seigneur tout-puissant, Seigneur qui es notre delivrance", dit le pretre lisant sans emphase, d'une voix douce et claire, la voix des ecclesiastiques du rite grec, dont l'effet est si puissant sur les coeurs russes: "Nous nous adressons humblement a Ta misericorde infinie, nous confiant en Ton amour. Ecoute notre priere, et viens a notre secours! L'ennemi jette le trouble parmi Tes enfants, et veut transformer le monde en un desert; leve-Toi contre lui! Ces hommes criminels se sont reunis pour detruire Ton bien, pour reduire a neant Ta fidele Jerusalem, Ta Russie bien-aimee, pour souiller Tes temples, renverser Tes autels, et profaner nos sanctuaires. Jusques a quand, Seigneur, les pecheurs triompheront-ils? Jusques a quand auront-ils le pouvoir d'enfreindre Tes lois? Seigneur, ecoute ceux qui prient: que Ton bras soutienne Notre tres pieux et autocrate Empereur Alexandre Pavlovitch! Que sa loyaute, sa douceur, trouvent grace a Tes yeux! Recompense ses vertus, qui sont le rempart de Ton Israel bien-aime! Benis et inspire ses resolutions, ses entreprises et ses oeuvres; affermis son regne de Ta main puissante, et donne-lui la victoire sur l'ennemi, comme a Moise sur Amalek, a Gedeon sur Madian, a David sur Goliath! Protege ses armees, soutiens l'arc des Medes sous l'aisselle de ceux qui se sont souleves en Ton nom, et ceins-les de Ta force pour le combat. Arme-toi aussi du bouclier et de la lance, et leve-Toi pour nous secourir! Que la confusion retombe sur ceux qui nous veulent du mal, qu'il en soit d'eux devant Tes armees fideles, comme de la poussiere que le vent disperse, et donne a Tes Anges le pouvoir de les abattre et de les poursuivre! Que leurs desseins secrets se retournent contre eux au grand jour! Qu'ils tombent dans un reseau inextricable, qu'ils tombent devant Tes esclaves, qui les fouleront aux pieds! Seigneur, Tu peux sauver les grands et les petits, car Tu es Dieu, et l'homme ne peut rien contre Toi!
" Dieu de nos peres, Ta grace et Ta misericorde sont eternelles; ne nous repousse pas loin de Ton visage a cause de nos iniquites, mais accorde-nous le pardon de nos peches dans Ta bonte infinie. Eleve en nous un coeur pur et un esprit droit; raffermis notre foi et notre espoir; souffle-nous l'amour mutuel, et unis-nous tous dans la defense du patrimoine que Tu nous as donne, a nous et a nos peres, afin que le sceptre des mechants ne regne pas sur la terre de ceux que tu as benis.
" Seigneur Dieu, nous croyons en Toi: ne nous couvre pas de honte, et que notre attente dans Tes bienfaits ne soit pas decue. Fais un signe, afin que nos ennemis et ceux de notre sainte religion puissent le voir, et perir de confusion! Que tous les peuples puissent se convaincre que Ton nom est le Seigneur, et que nous sommes Tes enfants! Temoigne-nous Ta misericorde, et accorde-nous la delivrance! rejouis-en le coeur de Tes esclaves, frappe nos ennemis et renverse-les aux pieds de Tes fideles. Car Tu es le secours, l'appui et la victoire de ceux qui se confient en Toi. Gloire au Pere, au Fils et au Saint-Esprit maintenant et dans les siecles des siecles "Amen!"
I mpressionnable et fortement troublee comme elle l'etait en ce moment, Natacha fut profondement remuee par cette priere. Elle en ecouta religieusement les passages ou il etait question des victoires de Moise, de Gedeon, de David, de la destruction de Jerusalem, et pria Dieu, d'un coeur attendri et emu, mais sans se rendre bien compte de ce qu'elle lui demandait. Lorsqu'il s'agissait pour elle d'en obtenir un esprit pur, le raffermissement de sa foi, de lui rendre l'espoir et de lui inspirer l'amour fraternel, elle y mettait toute son ame; mais comment pouvait-elle demander a Dieu de lui laisser fouler aux pieds ses ennemis, lorsque peu d'instants auparavant elle avait souhaite d'en avoir beaucoup, afin de pouvoir les aimer tous et de prier pour eux? Comment, d'un autre cote, douterait-elle de la verite de la priere qu'on venait de lire a genoux? Une terreur pleine de recueillement la penetra a la pensee des punitions qui frappent les pecheurs; elle pria avec elan, afin d'obtenir leur pardon et le sien, et il lui sembla que Dieu avait entendu sa priere et qu'il lui accorderait le repos et le bonheur en ce monde.
XIX
D epuis le jour ou Pierre avait emporte l'impression du regard reconnaissant de Natacha, depuis le jour ou il avait contemple la comete brillant dans l'espace, un horizon nouveau s'etait entr'ouvert devant lui: le probleme du neant et de la sottise humaine, qui le tourmentait toujours, cessa de le preoccuper. Les terribles enigmes qui a tout moment surgissaient menacantes dans son esprit s'effacerent comme par enchantement devant son image. Causait-il ou ecoutait-il les propos les plus indifferents, entendait-il citer une action lache ou une absurdite monstrueuse, il ne s'en effrayait plus comme jadis: il ne se demandait plus pourquoi les hommes s'agitaient ainsi, lorsque a la vie deja si courte succedait l'inconnu. Mais il se la representait, elle, telle qu'il venait de la voir, et ses doutes s'envolaient; son souvenir relevait et le transportait dans le monde ideal et pur, ou il ne trouvait plus ni pecheurs ni justes, mais ou regnaient la beaute et l'amour, ces deux seules raisons d'etre de l'existence. Quelque grandes que fussent les miseres morales qu'il venait a decouvrir, il se disait: "Que m'importe, apres tout, que celui qui a vole l'Etat et l'Empereur soit comble d'honneurs, puisqu'elle m'a souri hier, qu'elle m'a prie de retourner chez eux aujourd'hui, que je l'aime, et que personne n'en saura jamais rien!"
P ierre continuait a frequenter le monde, a boire comme par le passe, et a mener une vie completement desoeuvree. Mais lorsque les nouvelles du theatre de la guerre devinrent de jour en jour plus alarmantes, lorsque la sante de Natacha se retablit et qu'elle cessa de lui inspirer l'inquiete sollicitude qui servait de pretexte a ses visites, une vague agitation, sans cause apparente, s'empara de lui; il pressentait que le courant de sa vie allait changer de direction, qu'une catastrophe etait imminente, il cherchait avec impatience a en decouvrir les signes avant-coureurs. Un des freres de son ordre lui fit part d'une prophetie relative a Napoleon, et tiree de l'Apocalypse.
D ans le verset 18 du chapitre, 13, il est dit: "Ici est la sagesse: que celui qui a de l'intelligence compte le nombre de la Bete, car c'est un nombre d'homme, et son nombre est six cent soixante-six." Et au verset 5 du meme chapitre: "Et il lui fut donne une bouche qui proferait de grandes choses et des blasphemes, et il lui fut aussi donne le pouvoir d'accomplir quarante-deux mois."
E n appliquant les lettres francaises au calcul hebraique, en donnant aux dix premieres la valeur d'unites, et aux autres celle de dizaine:
a b c d e f g h i k l m n o
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50
p q r s t u v w x y z
60 70 80 90 100 110 120 130 140 150 160
o n obtenait, en ecrivant d'apres cette clef, ces deux mots: "L'Empereur Napoleon," et, en additionnant le total, le chiffre 666; Napoleon etait par consequent la Bete dont parle l'Apocalypse. Ensuite la somme du chiffre quarante-deux, limite indiquee a son pouvoir, equivalait de nouveau, en suivant ce systeme, au meme nombre 666, ce qui indiquait que l'annee 1812, la quarante-deuxieme de son age, serait la derniere de sa puissance. Cette prophetie avait frappe l'imagination de Pierre: souvent il cherchait a deviner ce qui mettrait un terme a la puissance de la Bete, autrement dit de Napoleon, et il s'ingeniait meme a decouvrir dans les differentes combinaisons de ces nombres une reponse a cette mysterieuse question. Il essaya d'y arriver en les combinant avec "l'Empereur Alexandre" ou "la nation russe", mais l'addition de leurs lettres ne donnait plus le nombre fatal. Un jour qu'il travaillait, toujours sans resultat, sur son propre nom, en en changeant l'orthographe, et en en supprimant le titre, l'idee lui vint enfin que, dans une prophetie de ce genre, l'indication de sa nationalite devait y trouver place, mais il n'obtint encore une fois que le numero 671, 5 de trop; le 5 figurait la lettre "e": il la supprima dans l'article, et alors son emotion fut profonde lorsque, ecrit de la sorte, l'Russe Besuhof, son nom lui donna exactement le nombre 666.
C omment, et pourquoi se trouvait-il ainsi rattache au grand evenement annonce par l'Apocalypse?. Bien qu'il n'y put rien comprendre, il n'en douta pas un seul instant! Son amour pour Natacha, l'Antechrist, la comete, l'invasion de la Russie par Napoleon, le chiffre 666 decouvert dans son nom et dans le sien, tout cet ensemble de faits etranges provoqua en lui un travail moral plein de trouble, qui, arrive a sa maturite, devait eclater et l'arracher violemment a la vie futile dont les chaines lui pesaient, pour l'amener a accomplir une action heroique et a atteindre un grand bonheur!
P ierre, qui avait promis aux Rostow de leur communiquer le manifeste, se rendit le lendemain dimanche chez le comte Rostoptchine, pour lui en demander un exemplaire, et s'y rencontra avec un courrier qui arrivait en droite ligne de l'armee; c'etait une ancienne connaissance a lui, et l'un des danseurs les plus infatigables des bals de Moscou.
" Rendez-moi, je vous en prie, un service, lui dit le courrier; j'ai ma sacoche pleine de lettres, aidez-moi a les distribuer."
P ierre y consentit, et, dans le nombre, en trouva une que Nicolas Rostow adressait a ses parents. Le comte Rostoptchine lui remit ensuite la proclamation de l'Empereur, les ordres du jour envoyes a l'armee et la derniere affiche qu'il venait de publier. En parcourant les ordres du jour, il remarqua, dans la longue nomenclature des hommes tues, blesses ou recompenses, le nom de Nicolas Rostow, decore du Saint-Georges de 4eme classe, pour sa bravoure a l'affaire d'Ostrovna, et, quelques lignes plus bas, la nomination de Bolkonsky comme chef du regiment des chasseurs. Desirant faire savoir au plus tot a ses amis la bonne nouvelle du glorieux fait d'armes de leur fils, il s'empressa de leur envoyer sa lettre et l'ordre du jour, bien que le nom du prince Andre se trouvat sur la meme page; il se reservait de leur porter plus tard la proclamation et l'affiche du comte Rostoptchine.
S a conversation avec ce dernier, dont l'air soucieux et affaire trahissait les graves preoccupations, le recit du courrier qui apportait avec insouciance de mauvaises nouvelles de l'armee, le bruit que l'on avait decouvert des espions a Moscou meme, la lecture d'un imprime anonyme qu'on se passait de main en main, et qui annoncait pour l'automne la presence de Napoleon dans les deux capitales, l'attente de l'arrivee de l'Empereur fixee au lendemain, tout continuait a entretenir la surexcitation de Pierre, dont l'agitation ne faisait que croitre depuis la nuit de la comete et le commencement de la guerre.
S 'il n'eut ete membre d'une societe qui prechait la paix eternelle, il aurait pris du service sans balancer, la vue meme des Moscovites devenus militaires et chauvins exaltes, tout en lui inspirant une certaine fausse honte, ne l'eut pas empeche de suivre leur exemple. Toutefois son abstention etait principalement motivee par la conviction ou il etait que lui "l'Russe Besuhof", dont le nombre egalait celui de la Bete, et qui etait predestine de toute eternite a la grande oeuvre de sa destruction, devait se borner a attendre et a voir venir.
XX
L es Rostow avaient l'habitude de reunir a diner, le dimanche, quelques amis: Pierre se rendit donc chez eux avant l'heure habituelle, pour etre plus sur de les trouver seuls.
S ingulierement engraisse pendant ces derniers mois, il aurait ete monstrueux s'il n'avait ete bati en Hercule, et si, par suite il n'avait porte avec legerete le poids de sa lourde personne.
S oufflant comme un phoque et marmottant quelques mots entre ses dents, il s'engagea dans l'escalier, sans que son cocher lui demandat s'il devait l'attendre, car il savait que son maitre ne sortait jamais de chez les Rostow avant minuit. Les valets de pied le debarrasserent avec empressement de son manteau, de son chapeau et de sa canne, que, par une habitude prise au club, il laissait toujours dans l'antichambre.
L a premiere personne qu'il vit fut Natacha, ou plutot l'entendit avant de la voir, car elle faisait des exercices de solfege dans la grande salle. Il savait que depuis sa maladie elle y avait renonce, aussi en fut-il a la fois surpris et satisfait. Il ouvrit doucement la porte, et l'apercut qui marchait en chantant. Elle avait garde la robe de soie mauve qu'elle avait mise le matin pour la messe; arrivee au bout de la salle, elle se retourna, et, se trouvant subitement en face de la grosse figure de Pierre, elle rougit et s'avanca vivement vers lui.
" J'essaye de chanter, comme vous voyez; c'est une occupation, s'empressa-t-elle de dire, comme pour s'excuser.
- Et vous faites tres bien de la reprendre, lui repondit Pierre.
- Comme je suis contente de vous voir; je suis si heureuse aujourd'hui, poursuivit-elle avec la meme vivacite: Nicolas a recu la croix de Saint-Georges, et j'en suis si fiere!
- Je le sais, c'est moi qui vous ai envoye l'ordre du jour. Mais je vous laisse, je ne veux pas vous deranger, j'irai au salon.
- Comte, lui demanda Natacha en l'arretant, ai-je tort de chanter?." Et elle leva sur lui les yeux en rougissant.
- Non, pourquoi serait-ce mal?. Au contraire!. Mais pourquoi me le demandez-vous, a moi?
- Je n'en sais rien, reprit Natacha en parlant rapidement, mais cela me desolerait de faire quelque chose qui put vous deplaire. Ma confiance en vous est absolue! Vous ne vous doutez guere a quel point votre opinion m'est precieuse et ce que vous avez ete pour moi! J'ai vu, - continua-t-elle sans remarquer l'embarras de Pierre, qui rougissait a son tour, - j'ai vu son nom dans l'ordre du jour: Bolkonsky (et elle prononca tout bas ce nom, comme si elle craignait de manquer de force pour achever sa confession), Bolkonsky est de nouveau en Russie, et il a repris du service. Croyez-vous qu'il me pardonne jamais? Croyez-vous qu'il m'en voudra eternellement, le croyez-vous?
- Je crois, reprit Pierre, qu'il n'a rien a vous pardonner. Si j'etais a sa place." Et les memes paroles d'amour et de pitie qu'il lui avait deja adressees, se retrouverent sur ses levres, mais Natacha ne lui donna pas le temps d'achever:
- Oh! vous, c'est bien different! s'ecria-t-elle avec exaltation. Je ne connais pas d'homme meilleur et plus genereux que vous, il n'en existe pas! Si vous ne m'aviez soutenue alors, et maintenant encore, je ne sais ce qui serait advenu de moi!." Les larmes remplirent ses yeux, qu'elle deroba derriere un cahier de musique, et, se detournant brusquement, elle recommenca a solfier et a se promener.
P etia accourut sur ces entrefaites: c'etait maintenant un joli garcon de quinze ans, avec un teint vermeil, des levres rouges et un peu fortes; il ressemblait a Natacha. Il se preparait a entrer a l'Universite; mais, en dernier lieu et en secret, il avait decide, entre camarades, de se faire hussard. S'emparant du bras de son homonyme, pour l'entretenir de ce grave projet, il le pria de s'informer si la chose etait possible.
M ais le gros Pierre l'ecoutait si peu, que le gamin fut oblige de le tirer par la manche pour forcer son attention.
" Eh bien, Pierre Kirilovitch, ou en est mon affaire? Vous savez que tout mon espoir est en vous?
- Ah oui! tu veux entrer dans les hussards?. Oui, j'en parlerai aujourd'hui meme!
- Bonjour, mon cher, lui cria de loin le vieux comte, apportez-vous le manifeste? Ma petite comtesse a entendu ce matin, a la messe chez les Rasoumovsky, une nouvelle priere, qu'elle dit etre tres belle!
- Voici le manifeste et les nouvelles: l'Empereur sera ici demain; on reunit une assemblee extraordinaire de la noblesse, et l'on parle d'un recrutement de dix sur mille. Permettez-moi maintenant de vous feliciter!
- Oui, oui, Dieu soit loue! Et de l'armee, quelles nouvelles?
- Les notres se retirent toujours, ils sont deja a Smolensk, lui repondit Pierre.
- Mon Dieu, mon Dieu!. Donnez-moi donc le manifeste, mon cher!
- Ah! j'oubliais!." Et Pierre le chercha, mais en vain, dans toutes ses poches, tout en baisant la main a la comtesse, qui venait d'entrer, et en regardant avec inquietude du cote de la porte, dans l'espoir de voir apparaitre Natacha. "Je ne sais vraiment pas ou je l'ai fourre: je l'ai bien certainement oublie a la maison. J'y cours!
- Mais vous serez en retard pour le diner?
- Vous avez raison, d'autant mieux que mon cocher n'est plus la."
N atacha entra au meme moment: l'expression de sa physionomie etait douce et emue, et la figure de Pierre, qui continuait a chercher le manifeste, s'illumina a sa vue. Sonia, qui avait pousse ses perquisitions jusqu'a l'antichambre, en rapporta triomphalement les papiers, qu'elle avait fini par trouver soigneusement caches dans la doublure du chapeau de Pierre.
" Nous lirons tout cela apres le diner," dit le vieux comte, qui se promettait une grande jouissance de cette lecture.
O n but du champagne a la sante du nouveau chevalier de Saint-Georges, et Schinchine raconta les nouvelles de la ville, la maladie de la vieille princesse de Georgie, la disparition de Metivier, et la capture d'un malheureux Allemand, que la populace avait pris pour un espion francais, mais que le comte Rostoptchine avait fait relacher.
" Oui, oui, on les empoigne tous, dit le comte, et je conseille a la comtesse de moins parler francais; ce n'est plus de saison.
- Savez-vous, dit Schinchine, que le precepteur francais de Galitzine apprend le russe? Il est dangereux, a ce qu'il dit, de parler maintenant francais dans les rues!
- Que savez-vous de la milice, comte Pierre Kirilovitch, car vous allez sans doute monter a cheval? dit le vieux comte en s'adressant a Pierre, qui, silencieux et pensif, ne comprit pas tout de suite de quoi il s'agissait.
- Ah! la guerre?. oui, mais je ne suis pas un soldat, vous le voyez bien. Du reste, tout est si etrange, si etrange, que je m'y perds! Mes gouts sont antimilitaires, mais, vu les circonstances actuelles, on ne peut repondre de rien!"
L e diner fini, le comte, commodement etabli dans un fauteuil, pria d'un air grave Sonia, qui avait la reputation d'etre une excellente lectrice, de leur lire le manifeste:
" A notre premiere capitale, Moscou!
" L'ennemi a franchi les frontieres de la Russie avec des forces innombrables, et se prepare a ruiner notre patrie bien-aimee." etc. etc. Sonia lisait de sa voix fluette, en y mettant tous ses soins, et le vieux comte ecoutait, les yeux fermes, en poussant de longs soupirs a certains passages.
N atacha regardait curieusement tour a tour son pere et Pierre; ce dernier, sentant qu'elle le regardait, evitait de se tourner de son cote; la comtesse desapprouvait par des hochements de tete les expressions solennelles de la proclamation, car elle n'y entrevoyait qu'une chose: le danger auquel son fils continuerait a etre expose, et qui durerait longtemps encore! Schinchine, qui ecoutait d'un air railleur, s'appretait evidemment a repondre par une epigramme a la lecture de Sonia, aux reflexions que ferait le vieux comte, ou au manifeste meme, si du moins il ne s'offrait rien de mieux a son humeur satirique.
A pres avoir lu les passages relatifs aux dangers qui menacaient la Russie, aux esperances fondees par l'Empereur sur Moscou et surtout sur la vaillante noblesse, Sonia, dont la voix tremblait parce qu'elle se sentait ecoutee, arriva enfin a ces dernieres paroles: "Nous ne tarderons pas a paraitre au milieu de notre peuple, ici, a Moscou, dans notre capitale, et aussi partout ou il sera necessaire dans notre Empire, afin de deliberer et de nous mettre a la tete de toutes les milices, aussi bien de celles qui aujourd'hui deja arretent la marche de l'ennemi, que de celles qui vont se former pour le frapper partout ou il se montrera! Que le malheur dont il espere nous accabler retombe sur lui seul, et que l'Europe, delivree du joug, glorifie la Russie!
- Voila qui est bien! Dites un seul mot, Sire, et nous sacrifierons tout sans regret!" s'ecria le comte en rouvrant ses yeux mouilles de pleurs, et en reniflant legerement comme s'il aspirait un flacon de sels anglais.
N atacha se leva d'un bond, et se suspendit au cou de son pere avec un tel elan, que Schinchine n'osa pas plaisanter l'orateur sur son patriotisme.
" Papa, vous etes un ange! s'ecria-t-elle en l'embrassant, et en jetant a Pierre un regard empreint d'une coquetterie involontaire.
- Bravo! Voila ce qui s'appelle une patriote! dit Schinchine.
- Pas du tout, reprit Natacha d'un air offense. Vous vous moquez de tout et, toujours, mais ceci est trop serieux pour que vous en plaisantiez.
- Des plaisanteries? s'ecria le comte. Qu'il dise un mot, un seul, et nous nous leverons tous en masse. Nous ne somme pas des Allemands!
- Avez-vous remarque, fit observer Pierre a son tour, qu'il y est dit: "pour deliberer."
P etia, a qui on ne faisait nulle attention, s'approcha a ce moment de son pere.
" Maintenant, dit-il d'un air intimide et d'une voix tantot rude et tantot percante: Papa et maman, je vous dirai que. c'est comme il vous plaira, mais. il faut absolument que vous me laissiez etre militaire, parce que je ne puis pas, je. ne puis pas. voila, c'est tout!."
L a comtesse leva les yeux au ciel avec epouvante, joignit les mains, et, se tournant vers son mari d'un air mecontent:
" Voila; il s'est deboutonne!" dit-elle.
L e comte, dont l'emotion s'etait subitement calmee:
" Oh! oh! dit-il, quelles folies! Un joli soldat, ma foi!. mais, avant tout, il faut apprendre!
- Ce ne sont pas des folies! poursuivit Petia. Fedia Obolensky est plus jeune que moi et il se fait aussi militaire: quant a apprendre, je ne le pourrais pas maintenant, lorsque. - il s'arreta, et ajouta, en rougissant jusqu'a la racine des cheveux: - lorsque la patrie est en danger!
- Voyons, voyons, assez de betises!
- Mais, papa, vous-meme venez de dire que vous etes pret a tout sacrifier?
- Petia, tais-toi, - s'ecria le comte, en jetant un coup d'oeil inquiet a sa femme, qui, pale et tremblante, regardait son fils cadet!
- Je vous repete, papa, et Pierre Kirilovitch vous dira.
- Je te dis que ce sont des betises! Tu as encore le lait de ta nourrice au bout du nez, et tu veux deja te faire militaire!. Folies! folies! je te le repete." Et le comte se dirigea vers son cabinet, en emportant la proclamation, afin de s'en bien penetrer encore une fois avant de faire sa sieste: "Pierre Kirilovitch, ajouta-t-il, venez avec moi, nous fumerons."
P ierre, embarrasse et indecis, subissait l'influence des yeux de Natacha, qu'il n'avait jamais vus aussi brillants et aussi animes que dans ce moment.
" Mille remerciements. Je crois que je vais retourner chez moi.
- Comment, chez vous? mais ne comptiez-vous pas passer la soiree ici? Vous etes devenu si rare!. Et cette enfant-la? ajouta le comte avec bonhomie: elle ne s'anime qu'en votre presence.
- Oui, mais c'est que j'ai oublie. j'ai quelque chose a taire, a faire chez moi, murmura Pierre.
- Si c'est ainsi, alors, au revoir!" dit le comte, et il sortit du salon.
- Pourquoi nous quittez-vous? Pourquoi etes-vous soucieux? demanda Natacha a Pierre en le regardant en face.
- Parce que je t'aime! aurait-il voulu pouvoir lui repondre; mais il garda un silence embarrasse, et baissa les yeux.
- Pourquoi? dites-le-moi, je vous en prie?" poursuivit Natacha d'un ton decide; mais soudain elle se tut, et leurs regards se rencontrerent confus et effrayes.
P ierre essaya en vain de sourire: son sourire exprimait la souffrance; il lui prit la main, la baisa, et sortit sans proferer une parole: il venait de prendre la resolution, de ne plus remettre les pieds chez les Rostow!
XXI
P etia, apres avoir ete brusquement econduit, s'enferma dans sa chambre et y pleura a chaudes larmes, mais aucun des siens n'eut l'air de remarquer qu'il avait les yeux rouges lorsqu'il reparut a l'heure du the.
L 'Empereur arriva le lendemain. Quelques gens de la domesticite des Rostow demanderent a leurs maitres la permission d'aller assister a son entree. Petia mit beaucoup de temps a s'habiller ce matin-la, et fit son possible pour arranger ses cheveux et son col a, la maniere des grandes personnes! Debout devant son miroir, il faisait force gestes, haussait les epaules, froncait les sourcils, et enfin, satisfait de lui-meme, il se glissa hors de la maison par l'escalier derobe, sans souffler mot a qui que ce fut de ses projets.
S a resolution etait prise: il lui fallait trouver a tout prix l'Empereur, parler a un de ses chambellans (il s'imaginait qu'un Souverain en etait toujours entoure par douzaines), lui faire expliquer qu'il etait le comte Rostow, que, malgre sa jeunesse, il brulait du desir de servir sa patrie, et une foule d'autres belles choses qui, d'apres lui, devaient etre d'un effet irresistible sur l'esprit du chambellan en question.
B ien qu'il comptat aussi beaucoup, pour assurer le succes de sa demarche, sur sa figure d'enfant, et sur la surprise qu'elle ne manquerait pas de provoquer, il n'en cherchait pas moins, en arrangeant ses cheveux et son col, a se donner l'apparence et la tournure d'un homme fait. Mais plus il marchait, plus il s'interessait au spectacle de la foule qui se pressait autour des murs du Kremlin, et moins il songeait a conserver le maintien des personnes d'un certain age.
F orce lui fut aussi de jouer des coudes pour ne pas se laisser par trop bousculer. Quand il fut enfin a la porte de la Trinite, la foule, qui ne pouvait deviner le but patriotique de sa course, l'accula si bien contre la muraille, qu'il fut oblige de s'arreter, pendant que des voitures, a la suite l'une de l'autre, franchissaient la voute en maconnerie. A cote de Petia, et refoules comme lui, se tenaient une grosse femme du peuple, un laquais et un vieux soldat. L'impatience commencant a le gagner, il se decida a aller de l'avant, sans attendre la fin du defile et essaya de se frayer un chemin en donnant une forte poussee a sa grosse voisine.
" Eh! dis donc, mon petit Monsieur! lui cria la voisine en l'interpellant d'un air furieux. Tu vois bien que personne ne bouge! Ou veux-tu donc te fourrer?
- S'il ne faut que rosser les gens pour se faire faire place, c'est pas malin!" dit le laquais en appliquant a Petia un vigoureux coup de poing, qui l'envoya rouler dans un coin, d'ou s'exhalaient des odeurs d'une nature plus que douteuse.
L e malheureux enfant essuya sa figure couverte de sueur, releva tant bien que mal son col, que la transpiration avait completement defraichi, et se demanda avec angoisse si, dans un pareil etat, le chambellan ne l'empecherait pas d'arriver jusqu'a l'Empereur. Il lui etait impossible de sortir de cette maudite impasse et de reparer le desordre de sa toilette: il aurait pu sans doute s'adresser a un general que ses parents connaissaient, et dont la voiture venait de le froler, mais il lui sembla que ce ne serait pas digne d'un homme comme lui, et, bon gre mal gre, il lui fallut se resigner a son triste sort!
E nfin la foule s'ebranla, en entrainant Petia avec elle, et le deposa sur la place, encombree de curieux. Il y en avait partout, et jusque sur les toits des maisons. Arrive la, il put entendre a son aise la joyeuse sonnerie des cloches et le murmure confus du flot populaire qui envahissait chaque recoin de la vaste etendue.
T out a coup les tetes se decouvrirent, et le peuple se rua en avant. Petia, a moitie ecrase, assourdi par des hourras frenetiques, faisait de vains efforts, en s'elevant sur la pointe des pieds, pour se rendre compte de la cause de ce mouvement.
I l ne voyait que des visages emus et exaltes: a cote de lui, une marchande pleurait a chaudes larmes.
" Mon petit pere! mon ange!" s'ecriait-elle en essuyant ses pleurs avec ses doigts. La foule, arretee une seconde, continua a avancer.
P etia, entraine par l'exemple, ne savait plus ce qu'il faisait: les dents serrees, roulant les yeux d'un air furibond, il donnait des coups de poing a droite et a gauche, criait hourra comme les autres et paraissait tout pret a exterminer ses semblables, qui, de leur cote, lui rendaient ses coups, en hurlant de toutes leurs forces. "Voila donc l'Empereur! se dit-il. Comment pourrais-je songer a lui adresser moi-meme ma requete, ce serait trop de hardiesse!" Neanmoins il continuait a se frayer un chemin, et il finit par entrevoir au loin un espace vide, tendu de drap rouge. La foule, dont les premiers rangs etaient contenus par la police, reflua en arriere; l'Empereur sortait du palais et se rendait a l'eglise de l'Assomption. A ce moment, Petia recut dans les cotes une telle bourrade, qu'il en tomba a la renverse sans connaissance. Quand il reprit ses sens, il se trouva soutenu par un ecclesiastique, un sacristain sans doute, dont la tete presque chauve n'avait pour tout ornement qu'une touffe de cheveux gris descendant sur la nuque; ce protecteur inconnu essayait, du bras qui lui restait libre, de le proteger contre de nouvelles poussees de la foule.
" On a ecrase un jeune seigneur, disait-il. faites donc attention. on l'a ecrase, bien sur!"
L orsque l'Empereur eut disparu sous le porche de l'eglise, la foule se separa, et le sacristain put trainer Petia jusqu'au grand canon qu'on appelle "le Tsar", ou il fut de nouveau presque etouffe par la masse compacte de gens, qui le prenant en compassion, lui deboutonnaient son habit, tandis que d'autres le soulevaient jusque sur le piedestal ou etait place le canon, sans cesser d'injurier ceux qui l'avaient mis dans cet etat. Petia ne tarda pas a se remettre, les couleurs lui revinrent et ce desagrement passager lui valut une excellente place sur le socle du formidable engin. De la il esperait apercevoir l'Empereur; mais il ne songeait plus a sa demande: il n'avait plus qu'un desir, celui de le voir!. Alors seulement il serait heureux!
P endant la messe, suivie d'un Te Deum chante a l'occasion de l'arrivee de Sa Majeste et de la conclusion de la paix avec la Turquie, la foule s'eclaircit: les vendeurs de kvass, de pain d'epice, de graines de pavot, que Petia aimait par-dessus tout, se mirent a circuler, et des groupes se formerent sur tous les points de la place. Une marchande deplorait l'accroc fait a son chale et disait combien il lui avait coute, pendant qu'une autre assurait que les soieries seraient bientot hors de prix. Le sacristain, le sauveur de Petia, discutait avec un fonctionnaire civil sur les personnages qui officiaient ce jour-la avec Son Eminence. Deux jeunes bourgeois plaisantaient avec deux jeunes filles, en grignotant des noisettes. Toutes ces conversations, surtout celles des jeunes gens et des jeunes filles, qui dans d'autres circonstances n'auraient pas manque d'interesser Petia, le laissaient completement indifferent; assis sur le piedestal de son canon, il etait tout entier a son amour pour son Souverain, et l'exaltation passionnee qui succedait chez lui a la peur et a la douleur physique qu'il venait d'eprouver, donnait une emouvante solennite a cet instant de sa vie.
D es coups de canon retentirent soudain sur le quai: la foule y courut aussitot, pour voir comment et d'ou l'on tirait, Petia voulut en faire autant, mais il en fut empeche par le sacristain qui l'avait pris sous sa protection. Les canons grondaient toujours, lorsque des officiers, des generaux, des chambellans, sortirent precipitamment de l'eglise; on se decouvrit a leur vue, et les badauds qui avaient couru du cote du quai revinrent en toute hate. Quatre militaires, en brillant uniforme et chamarres de grands cordons, apparurent enfin.
" Hourra! hourra! hurla la foule.
- Ou est-il? ou est-il?" demanda Petia d'une voix haletante, mais personne ne lui repondit: l'attention etait trop tendue. Choisissant alors au hasard un des quatre militaires que ses yeux pleins de larmes pouvaient a peine distinguer, et concentrant sur lui tous les transports de son jeune enthousiasme, il lui lanca un formidable hourra, en se jurant mentalement qu'en depit de tous les obstacles il serait soldat!
L a foule s'ebranla de nouveau a la suite de l'Empereur, et, apres l'avoir vu rentrer au palais, se dispersa peu a peu. Il etait tard. Bien que Petia fut a jeun, et que la sueur lui coulat du front a grosses gouttes, il ne lui vint meme pas a l'idee de retourner chez lui, et il resta plante devant le palais au milieu d'un petit groupe de flaneurs; il attendait ce qui allait se passer, sans trop savoir ce que ce pourrait etre, et il portait envie non seulement aux grands dignitaires qui descendaient de leurs voitures pour aller s'asseoir a la table imperiale, mais encore aux fourriers qu'il vit ensuite passer et repasser derriere les croisees pour leur service. Pendant le banquet, Valouiew, jetant un regard sur la place, fit observer que le peuple paraissait desirer revoir encore Sa Majeste.
L e repas termine, l'Empereur, qui finissait de manger un biscuit, sortit sur le balcon. Le peuple l'acclama aussitot, en criant de nouveau a pleins poumons:
" Notre pere! notre ange! hourra!." Et les femmes, et les bourgeois, et Petia lui-meme, se remirent a pleurer d'attendrissement. Un morceau du biscuit que l'Empereur tenait a la main, etant venu a glisser entre les barreaux du balcon, tomba a terre aux pieds d'un cocher; le cocher le ramassa, et quelques-uns de ses voisins se ruerent sur l'heureux possesseur du biscuit pour en avoir leur part! L'Empereur, l'ayant remarque, se fit donner une pleine assiettee de biscuits, et les jeta au peuple. Les yeux de Petia s'injecterent de sang, et, malgre la crainte d'etre ecrase une seconde fois, il se precipita a son tour pour attraper a tout prix un des gateaux qu'avait touches la main du Tsar. Pourquoi? il n'en savait rien, mais il le fallait! Il courut, renversa une vieille femme qui etait sur le point d'en saisir un, et, malgre ses gestes desesperes, parvint a l'atteindre avant elle; il lanca un hourra formidable, d'une voix, helas! fortement enrouee. L'Empereur se retira, et la foule finit par se disperser.
" Tu vois que nous avons bien fait d'attendre," se disaient joyeusement entre eux les spectateurs, en s'eloignant.
S i heureux qu'il fut, Petia etait mecontent de rentrer, et de penser que le plaisir de la journee etait fini pour lui. Aussi prefera-t-il aller retrouver son ami Obolensky, lequel etait de son age, et a la veille de partir pour l'armee. De la il fut pourtant oblige de regagner la maison paternelle; a peine arrive, il declara solennellement a ses parents qu'il s'echapperait, si on ne le laissait pas agir a sa guise. Le vieux comte ceda; mais, avant de lui accorder une autorisation formelle, il alla le lendemain meme s'informer, aupres de gens competents, ou et comment il pourrait le faire entrer au service, sans trop l'exposer au danger.
XXII
D ans la matinee du 15 juillet, trois jours apres les evenements que nous venons de raconter, de nombreuses voitures stationnaient devant le palais Slobodski.
L es salles etaient pleines de monde: dans l'une d'elles se trouvait la noblesse; dans l'autre, les marchands medailles. La premiere etait tres animee. Autour d'une immense table placee devant le portrait en pied de l'Empereur, siegeaient, sur des chaises a dossier eleve, les grands seigneurs les plus marquants, tandis que les autres circulaient en causant dans la salle.
L es uniformes, tous a peu pres du meme type, dataient, les uns de Pierre le Grand, les autres de Catherine ou de Paul, les plus recents du regne actuel, et donnaient un aspect bizarre a tous ces personnages, que Pierre connaissait plus ou moins, pour les avoir rencontres soit au club, soit chez eux. Les vieux surtout frappaient etrangement le regard: edentes pour la plupart, presque aveugles, chauves, engonces dans leur obesite, ou maigres et ratatines comme des momies, ils restaient immobiles et silencieux, ou bien, s'ils se levaient, ils ne manquaient jamais de se heurter contre quelqu'un. Les expressions de physionomie les plus opposees se lisaient sur leurs visages: chez les uns, c'etait l'attente inquiete d'un grand et solennel evenement; chez les autres, le souvenir beat et placide de leur derniere partie de boston, de l'excellent diner, si bien reussi par Petroucha le cuisinier, ou de quelque autre incident, tout aussi important, de leur vie habituelle.
P ierre, qui avait endosse avec peine, des le matin, son uniforme de noble, devenu trop etroit, se promenait dans la salle, en proie a une violente emotion. La convocation simultanee de la noblesse et des marchands (de vrais etats generaux) avait reveille en lui toutes ses anciennes convictions sur le Contrat social et la Revolution francaise; car, s'il les avait oubliees depuis longtemps, elles n'en etaient pas moins profondement enracinees dans son ame. Les paroles du manifeste imperial ou il etait dit que l'Empereur viendrait "deliberer" avec son peuple, le confirmaient dans sa maniere de voir, et, convaincu que la reforme esperee par lui depuis de longues annees allait enfin s'accomplir, il ecoutait avidement tout ce qui se disait autour de lui, sans y rien trouver cependant de ses propres pensees.
L a lecture du manifeste fut acclamee avec enthousiasme, et l'on se separa en causant. En dehors des sujets habituels de conversation, Pierre entendit discuter sur la place reservee aux marechaux de noblesse a l'entree de Sa Majeste, sur le bal a lui offrir, sur l'urgence de se diviser par districts ou par gouvernements, etc.; mais des qu'on touchait a la guerre, et au but essentiel de la reunion, les discours devenaient vagues et confus, et la majorite se renfermait dans un silence prudent.
U n homme entre deux ages, encore bien de figure, en uniforme de marin retraite, parlait assez haut a quelques personnes qui s'etaient groupees avec Pierre autour de lui pour mieux l'entendre. Le comte Ilia Andreievitch, revetu de son caftan du regne de Catherine, marchait en souriant au milieu de la foule, ou il comptait de nombreux amis. Il s'arreta egalement devant l'orateur, et l'ecouta avec satisfaction, en manifestant son approbation par des signes de tete. Il etait facile de voir, a la physionomie de ceux qui entouraient l'orateur, qu'il s'exprimait avec hardiesse; aussi les gens paisibles et timores ne tarderent-ils pas a s'en eloigner peu a peu, en haussant imperceptiblement les epaules. Pierre, au contraire, decouvrait dans son discours un liberalisme peu conforme sans doute a celui dont il faisait lui-meme profession, mais qui ne lui en etait pas moins agreable pour cela. Le marin grasseyait en parlant, et le timbre de sa voix, quoique agreable et melodieux, trahissait toutefois l'habitude des plaisirs de la table et du commandement.
" Que nous importe, disait-il, que les habitants de Smolensk aient propose a l'Empereur de former des milices! Leur decision, fait-elle loi pour nous? Si la noblesse de Moscou le trouve necessaire, elle a d'autres moyens a sa disposition pour lui temoigner son devouement. Nous n'avons pas encore oublie les milices de 1807!. Les voleurs et les pillards y ont seuls trouve leur compte."
L e comte Rostow continuait a sourire d'un air d'assentiment.
" Les milices ont-elles, je vous le demande, rendu des services a la patrie? Aucun. Elles ont ruine nos campagnes, voila tout! Le recrutement est preferable: autrement, ce n'est ni un soldat ni un paysan qui vous reviendra, ce sera la corruption meme!. - La noblesse ne marchande pas sa vie: nous irons tous, s'il le faut, nous amenerons des recrues, et que l'Empereur nous dise un mot, nous mourrons tous pour lui!" conclut l'orateur, avec un geste plein d'energie.
L e comte Rostow, au comble de l'emotion, poussait Pierre du coude; celui-ci, eprouvant le desir de parler a son tour, fit un pas en avant, sans savoir lui-meme au juste ce qu'il allait dire. Il avait a peine ouvert la bouche, qu'un vieux senateur, d'une physionomie intelligente, prit la parole avec l'irritation et l'autorite d'un homme habitue a discuter et a diriger les debats: il parlait doucement mais nettement.
" Je crois, monsieur, dit-il en commencant, que nous ne sommes point appeles ici pour juger quelle serait dans l'interet de l'Empire la mesure la plus opportune a prendre, le recrutement ou la milice. Nous devons repondre a la proclamation dont nous a honores notre Souverain, et laisser au pouvoir supreme le soin de decider entre le recrutement et."
P ierre l'interrompit: il venait de trouver une issue a son agitation dans la colere qu'excitaient en lui les vues etroites et par trop legales du senateur au sujet des devoirs de la noblesse, et, sans se rendre compte a l'avance de la portee de ses expressions, il se mit a parler avec une vivacite febrile, en entrecoupant son discours de phrases francaises et de phrases russes trop litteraires.
" Veuillez m'excuser, Excellence, dit-il en s'adressant au senateur (quoiqu'il le connut intimement, il croyait bien faire en cette circonstance de prendre le ton officiel). Bien que je ne partage pas la maniere de voir de Monsieur, - poursuivit-il avec hesitation, et il brulait du desir de dire "du tres honorable preopinant", mais il se borna a ajouter "de Monsieur, que je n'ai pas l'honneur de connaitre, - je suppose que la noblesse est non seulement appelee a exprimer sa sympathie et son enthousiasme, mais aussi a "deliberer" sur les mesures qui pourraient etre utiles a la patrie. Je suppose aussi que l'Empereur lui-meme serait tres mecontent de ne trouver en nous que des proprietaires de paysans, que nous offririons avec nos personnes en guise de. chair a canon, alors que nous aurions pu etre pour lui un appui et un conseil."
P lusieurs membres de la reunion, effrayes de la hardiesse de ces paroles et du sourire meprisant de l'Excellence, se detacherent du groupe; le comte Rostow seul approuvait le discours de Pierre, car il entrait dans ses habitudes de donner toujours la preference au dernier interlocuteur.
" Avant de discuter ces questions, reprit Pierre, nous devons demander respectueusement a Sa Majeste de daigner nous communiquer le chiffre exact de nos troupes, la situation de nos armees, et alors."
I l ne put continuer. Assailli de trois cotes a la fois par de violentes interruptions, il se vit oblige d'en rester la de sa peroraison. Le plus virulent de ses interlocuteurs etait un certain Etienne Stepanovitch Adrakcine, un de ses partenaires habituels au boston, tres bien dispose pour lui, d'ailleurs, quand il s'agissait d'une partie de jeu, mais meconnaissable aujourd'hui, peut-etre a cause de son uniforme, ou peut-etre aussi a cause de la colere qui paraissait l'animer.
" Je vous ferai d'abord observer, s'ecria-t-il avec emportement, que nous n'avons pas le droit d'adresser cette demande a l'Empereur, et quand bien meme la noblesse russe aurait ce droit, l'Empereur ne pourrait y repondre, car la marche de nos armees est subordonnee aux mouvements de l'ennemi, et le nombre de leurs soldats aux exigences strategiques.
- Ce n'est pas le moment de discuter, il faut agir!" reprit un autre personnage, que Pierre avait rencontre autrefois chez les Bohemiens; ce personnage jouissait au jeu d'une reputation plus que douteuse; lui aussi, l'uniforme l'avait completement metamorphose.
- La guerre est en Russie, l'ennemi s'avance pour aneantir le pays, pour profaner la tombe de nos peres, pour emmener nos femmes et nos enfants (ici l'orateur se frappa la poitrine). Nous nous leverons tous, nous irons tous defendre le Tsar, notre pere!. Nous autres Russes, nous ne menagerons pas notre sang pour la defense de notre foi, du trone et du pays. Si nous sommes de vrais enfants de notre patrie bien-aimee, mettons de cote les revasseries. Nous montrerons a l'Europe comment la Russie sait se lever en masse!"
L 'orateur fut chaleureusement applaudi, et le comte Ilia Andreievitch se joignit de nouveau a ceux qui temoignaient hautement leur satisfaction.
P ierre aurait volontiers declare que lui aussi se sentait pret a tous les sacrifices, mais qu'avant tout il etait urgent de connaitre la veritable situation des choses, afin de pouvoir y porter remede. On ne lui en laissa pas le temps: on criait, on hurlait, on l'interrompait a chaque mot, on se detournait meme de lui comme d'un ennemi; les groupes se formaient, se separaient et se rapprochaient tour a tour, et finirent par retourner dans la grande salle, en parlant tous a la fois avec une surexcitation indicible. Leur emotion ne provenait pas, comme on aurait pu le croire, de l'irritation causee par les paroles de Pierre, deja oubliees, mais de ce besoin instinctif qu'eprouve la foule de donner un objectif visible et palpable a son amour ou a sa haine; aussi, des ce moment, le malheureux Pierre devint-il la bete noire de la reunion. Plusieurs discours, dont quelques-uns etaient pleins d'esprit et fort bien tournes, succederent a celui du marin en retraite, et furent vivement applaudis.
L e redacteur du Messager russe, Glinka, declara que "l'enfer devait etre repousse par l'enfer. Nous ne devons pas, disait-il, nous borner, comme des enfants, a sourire aux eclairs et aux roulements du tonnerre!"
" Oui, oui, c'est bien ca!. Nous ne devons pas nous contenter de sourire aux eclairs et aux roulements du tonnerre," repetait-on jusque dans les derniers rangs de l'auditoire avec une approbation marquee et bruyante, pendant que les vieux dignitaires, assis beatement autour de la grande table, se regardaient entre eux, regardaient le public, et laissaient voir tout simplement sur leur physionomie qu'ils avaient terriblement chaud! Pierre, tres emu, sentait qu'il avait fait fausse route, mais il ne renoncait pas pour cela a ses convictions; aussi le desir de se justifier, et le desir plus grand encore de montrer que lui aussi, a cette heure solennelle, etait pret a tout, le decida a essayer encore une fois de se faire ecouter:
" J'ai dit, s'ecria-t-il avec force, que les sacrifices seraient plus faciles lorsqu'on connaitrait les besoins.!" Mais personne ne l'ecoutait plus, et sa voix fut couverte par le brouhaha general.
S eul un petit vieux se pencha un instant vers lui, mais il se detourna aussitot, attire par les exclamations qui partaient d'un point oppose.
" Oui, Moscou sera livre!. Moscou sera notre liberateur!
- Il est l'ennemi du genre humain!.
- Je demande la parole.
- Faites donc attention, Messieurs, vous m'ecrasez!" criait-on a la fois de tous les cotes.
XXIII
A ce moment, le comte Rostoptchine, portant l'uniforme de general, avec un cordon en sautoir, fit son entree dans la salle, et la foule se recula devant lui. Des yeux percants et un menton des plus accuses accentuaient tout particulierement son visage.
" Sa Majeste l'Empereur va arriver, dit-il. Je pense que dans les circonstances actuelles il n'y a pas de temps a perdre en discussions: l'Empereur a daigne nous reunir, nous et les marchands. Des millions lui seront verses de la-bas, ajouta-t-il en indiquant la salle ou etaient les marchands. Quant a nous, nous devons offrir la milice et ne pas nous menager. C'est le moins que nous puissions faire!"
L es vieux seigneurs, assis autour de la table, se consulterent a voix basse, des groupes se formerent, se consulterent de leur cote, et chacun donna ensuite son opinion.
" Je consens, disait l'un.
- Je partage votre avis," repondait un autre, pour ne pas dire absolument la meme chose, et ces voix greles de vieillards, s'elevant une a une dans le silence apres le bruit de tout a l'heure, produisaient un effet etrange et presque melancolique.
L e secretaire recut l'ordre d'ecrire la resolution suivante: "La noblesse de Moscou, a l'exemple de celle de Smolensk, offre dix hommes sur mille, avec leur equipement complet."
L es vieux, comme s'ils etaient heureux de s'etre decharges d'un lourd fardeau, se leverent en repoussant leurs sieges avec bruit, et en etirant leurs jambes engourdies., et, saisissant au passage la premiere connaissance venue, ils se mirent a se promener bras dessus, bras dessous, en causant de choses et d'autres.
" L'Empereur! l'Empereur!" s'ecria-t-on soudain, et la foule se precipita vers la sortie. Sa Majeste traversa la grande salle entre deux haies de curieux qui s'inclinaient devant lui, d'un air respectueux et inquiet a la fois. Pierre entendit l'Empereur depeindre le danger qui menacait l'Etat, et exprimer les esperances qu'il fondait sur la noblesse. On lui communiqua en reponse la resolution que venait de prendre la noblesse de Moscou.
" Messieurs, reprit le Souverain d'une voix emue, je n'ai jamais doute du devouement de la noblesse russe, mais en ce jour il a depasse mon attente. Je vous remercie au nom de la patrie, Messieurs. Agissons de concert, le temps est precieux!" L'Empereur se tut, on se pressa autour de lui, et on l'acclama avec enthousiasme.
" Oui, oui, c'est bien ca!. Il n'y a de precieux que la parole du Souverain!" repetait en pleurant le comte Ilia Andreievitch, qui n'avait rien entendu et comprenait tout a sa facon.
D e la salle de la noblesse, l'Empereur passa dans celle des marchands, et y resta une dizaine de minutes. Pierre le vit sortir de la, les yeux pleins de larmes d'attendrissement; on sut plus tard qu'en leur parlant il avait pleure et acheve son discours d'une voix tremblante. Deux marchands l'accompagnaient: Pierre en connaissait un, un gros fermier d'eau-de-vie; l'autre etait le maire, dont la figure maigre et jaune se terminait par une barbe pointue; tous deux pleuraient, le gros fermier surtout sanglotait comme un enfant, en repetant:
" Notre vie, notre fortune, prenez-les, Sire!"
P ierre, en attendant, ne pensait plus qu'a une chose, au desir de montrer que rien ne lui couterait en fait de sacrifices, et, se reprochant amerement son discours a tendances constitutionnelles, il chercha de nouveau le moyen de le faire oublier. Apprenant que le comte Mamonow offrait tout un regiment, il declara, seance tenante, au comte Rostoptchine qu'il fournirait mille hommes, et en plus se chargerait de leur entretien.
L e vieux comte Rostow raconta a sa femme en pleurant ce qui s'etait passe, et, donnant enfin son consentement formel a Petia, il alla lui-meme l'inscrire sur les controles du regiment des hussards.
L e lendemain, l'Empereur quitta la ville; les nobles de Moscou oterent leurs uniformes, rentrerent dans leurs habitudes, reprirent leurs places chez eux et au club, et ordonnerent a leurs intendants respectifs, non sans geindre quelque peu, et en s'etonnant eux-memes de ce qu'ils avaient vote, de prendre les mesures necessaires pour former les milices.
CHAPITRE V
I
P ourquoi Napoleon faisait-il la guerre a la Russie? Parce qu'il etait ecrit qu'il irait a Dresde, qu'il aurait la tete tournee par la flatterie, qu'il mettrait un uniforme polonais, qu'il subirait l'influence enivrante d'une belle matinee de juin, et enfin qu'il se laisserait emporter par la colere en presence de Kourakine d'abord, et de Balachow ensuite.
A lexandre, se sentant personnellement offense, se refusait a toute negociation; Barclay de Tolly mettait tous ses soins a bien commander son armee, afin de remplir son devoir et de conquerir la reputation d'un grand capitaine; Rostow s'etait lance a la poursuite des Francais, parce qu'il n'avait pu resister au desir de faire un bon temps de galop sur une plaine unie., et c'est ainsi qu'agissaient, en consequence de leurs dispositions particulieres, de leurs habitudes, de leurs desirs, les individus qui prenaient part a cette guerre memorable. Leurs apprehensions, leurs vanites, leurs joies, leurs critiques; tous ces sentiments, provenant de ce qu'ils croyaient etre leur libre arbitre, etaient les instruments inconscients de l'histoire, et travaillaient, a leur insu, au resultat dont aujourd'hui seulement on peut se rendre compte. Tel est le sort invariable de tous les agents executeurs, d'autant moins libres dans leur action qu'ils sont plus eleves dans la hierarchie sociale.
A ujourd'hui les hommes de 1812 ont depuis longtemps disparu: leurs interets du moment n'ont laisse aucune trace, les effets historiques de cette epoque nous sont seuls visibles, et nous comprenons comment la Providence a fait concourir chaque individu, agissant dans des vues personnelles, a l'accomplissement d'une oeuvre colossale, dont ni eux ni meme Alexandre et Napoleon n'avaient certainement l'idee.
I l serait oiseux, a l'heure qu'il est, de discuter sur les causes qui ont amene les desastres des Francais: ce sont evidemment, d'un cote, leur entree en Russie dans une saison trop avancee, et l'absence de tous preparatifs pour une campagne d'hiver, et, de l'autre, le caractere meme imprime a la guerre par l'incendie des villes et l'excitation a la haine de l'ennemi chez le peuple russe. Une armee de 800000 hommes, la meilleure du monde, ayant a sa tete le plus grand capitaine et devant elle un ennemi deux fois plus faible, guide par des generaux inexperimentes, ne devait et ne pouvait succomber que par l'action de ces deux causes. Mais ce qui nous frappe aujourd'hui, ne frappait pas les contemporains, et les efforts des Russes et des Francais tendaient au contraire a paralyser constamment leurs seules chances de salut.
D ans les ouvrages historiques sur l'annee 1812, les auteurs francais se donnent beaucoup de mal pour prouver que Napoleon se rendait compte du danger qu'il y avait pour lui, en faisant cette campagne, a s'etendre dans l'interieur du pays, qu'il cherchait a livrer bataille, que ses marechaux l'engageaient a s'arreter a Smolensk. etc. etc. Les auteurs russes, de leur cote, appuient avec autant de force sur le plan arrete, d'apres eux, des le debut de l'invasion, et destine a attirer, a la facon des Scythes, Napoleon au coeur meme de l'Empire, et ils produisent, a l'appui de leur opinion, bon nombre de suppositions et de deductions tirees des evenements qui se passaient a cette epoque; mais ces suppositions et ces deductions appartiennent evidemment a la categorie des "on dit" sans valeur serieuse, que l'historien ne saurait admettre sans s'ecarter de la verite, et tous les faits sont la pour les dementir.
Q ue voyons-nous en effet tout d'abord? Nos armees sans communications entre elles, cherchant a se reunir, bien que: cette reunion n'offre aucun avantage, a supposer surtout que l'on eut songe a attirer l'ennemi dans l'interieur du pays; le camp de Drissa fortifie d'apres la theorie de Pfuhl, dans l'idee bien arretee de ne pas se retirer au dela; l'Empereur suivant l'armee, non pas pour operer une retraite, mais pour exciter les soldats par sa presence, et defendre chaque pouce de terrain contre l'invasion etrangere, et adressant de violents reproches au general en chef qui continue a se retirer. Comment alors aurait-il pu imaginer un moment que Moscou serait incendie, ou meme que l'ennemi fut deja entre a Smolensk? Aussi son irritation eclate-t-elle quand il apprend qu'aucune grande bataille n'a ete livree, malgre la jonction des deux armees, et que Smolensk est pris et brule! Les militaires et le peuple s'indignent egalement de cette retraite continue. et pendant ce temps les faits s'accomplissent, non par hasard ou en vertu d'un plan auquel personne ne croit, mais en consequence des intrigues, des desirs et des efforts de toutes sortes, de ceux qui agissent dans leur propre interet ou sans premeditation.
Q ue faisons-nous cependant? Nous cherchons a concentrer nos deux armees avant de livrer bataille, et a cet effet nous nous retirons jusqu'a Smolensk, en entrainant les Francais a notre suite; mais cette manoeuvre n'a pas le resultat desire, parce que Barclay de Tolly est un Allemand impopulaire, parce que Bagration, qui commande la seconde armee, et qui le deteste, ne tient pas a se trouver sous les ordres d'un inferieur, et retarde, autant que possible, cette jonction de nos forces. Quant a la presence de l'Empereur, au lieu de faire naitre l'enthousiasme, elle fomente la discorde et detruit toute unite d'action: Paulucci, qui ambitionne le grade de general, parvient a l'influencer; le plan de Pfuhl est abandonne, et la direction de l'ensemble des operations est remise a Barclay de Tolly, dont on limite cependant le pouvoir, a cause du peu de confiance qu'il inspire. Grace a ces divisions intestines, a ces rivalites, a l'impopularite du general en chef, il devient impossible de livrer un combat decisif, et pendant que l'irritation generale s'en accroit, et avec elle la haine des Allemands, le sentiment patriotique se reveille de tous cotes avec violence.
L 'Empereur quitte enfin l'armee, sous le pretexte, le seul et le meilleur qu'on ait pu trouver, de chauffer a blanc l'enthousiasme du peuple dans les deux capitales, et son sejour inattendu a Moscou contribue puissamment a organiser la resistance future du pays.
B ien que l'Empereur ne soit plus la, la position du commandant en chef se complique de jour en jour: Bennigsen, le grand-duc et un essaim de generaux restent aupres de lui, afin de surveiller ses actes et de soutenir au besoin son energie, mais Barclay de Tolly, se sentant de plus en plus sous la surveillance incessante des "yeux de l'Empereur", n'en devient que plus prudent et evite toute bataille.
S a prudence est blamee par le cesarevitch, qui va jusqu'a parler de trahison a mots couverts, et qui exige un engagement immediat. Lubomirsky, Bronnitzky, Vlotzky et d'autres en font tant de bruit, que, sous pretexte de documents importants a remettre a l'Empereur, Barclay renvoie peu a peu les aides de camp generaux polonais, et entre en lutte ouverte avec le grand-duc et Bennigsen.
E nfin, et malgre l'opposition de Bagration, les armees se reunissent a Smolensk.
B agration arrive en voiture a la maison occupee par Barclay de Tolly, qui met son echarpe pour le recevoir, et pour faire son rapport a son ancien en grade. Bagration, dans un elan patriotique d'abnegation, se soumet a Barclay, ce qui ne l'empeche pas d'avoir un avis completement oppose au sien. Il correspond directement avec l'Empereur, selon les ordres de Sa Majeste, et ecrit ceci a Araktcheiew: "Malgre le desir de mon Souverain, je ne puis rester plus longtemps avec le ministre (c'est ainsi qu'il nommait Barclay). Au nom de Dieu, envoyez-moi n'importe ou; donnez-moi un regiment a commander, mais, de grace, tirez-moi d'ici; le quartier general est plein d'Allemands, qui rendent la vie impossible aux Russes; c'est un gachis complet. Je croyais servir l'Empereur et la patrie, mais il se trouve que je ne sers que Barclay. Je vous avoue que je m'y refuse." Les Bronnitzky et les Wintzingerode continuent a semer la zizanie entre les commandants en chef, et a empecher par suite toute unite de vues. On se prepare a attaquer les Francais devant Smolensk; on envoie un general pour examiner la position, et ce general, ennemi de Barclay, passe la journee chez un des commandants de corps, et critique, en revenant, le champ de bataille, qu'il n'a pas meme vu.
P endant que l'on intrigue et que l'on discute sur le terrain ou doit avoir lieu l'engagement, et qu'on cherche a decouvrir ou sont les Francais, ceux-ci tombent sur la division de Neverovsky, et arrivent sous les murs memes de Smolensk.
I l n'y a plus a hesiter: pour sauver nos communications, il faut accepter, bon gre, mal gre, le combat. Il est livre: des milliers d'hommes tombent des deux cotes, et Smolensk est abandonne, en depit de la volonte souveraine et du desir du peuple! La ville est brulee par ses habitants, que le gouverneur a trompes. Ruines, et ne pensant qu'a leurs malheurs personnels, ils vont a Moscou servir d'exemples a leurs freres, et les exciter a la haine de l'ennemi. Pendant ce temps nous continuons notre retraite, et Napoleon continue de son cote a s'avancer en triomphateur, sans se douter du danger qui le menace. et c'est ainsi que se decident, contre toute attente, et sa perte et notre salut!
II
L e lendemain du depart du prince Andre, le prince Bolkonsky fit appeler sa fille:
" Te voila, je l'espere, satisfaite; tu m'as brouille avec Andre, c'est ce que tu voulais: quant a moi, j'en suis triste et afflige; je suis vieux, je suis faible, je suis seul. mais c'est ce que tu voulais. Va-t'en!" Il la renvoya sur ces paroles, et il se passa une semaine sans qu'elle le vit, car il tomba malade et ne quitta pas son cabinet.
L a princesse Marie remarqua, a sa grande surprise, que MlleBourrienne n'y avait plus ses entrees comme autrefois: son pere n'acceptait plus que les soins du vieux Tikhone.
A u bout de huit jours, il se remit, reprit son existence habituelle, s'occupa avec une nouvelle activite de ses constructions et de ses jardins, et des ce moment son intimite avec MlleBourrienne cessa completement! Toujours froid et dur avec sa fille, il semblait lui dire: "Tu m'as calomnie aupres d'Andre, tu m'as brouille avec lui a cause de cette Francaise, et tu vois bien que je n'ai besoin de personne, pas plus d'elle que de toi!"
L a princesse Marie passait une partie de la journee chez le petit Nicolas, assistait a ses lecons, lui en donnait elle-meme, et causait avec Dessalles: elle consacrait le reste du temps a lire, a causer avec sa vieille bonne, et avec les pelerins, qui continuaient a venir la voir en passant par l'escalier derobe.
E lle songeait a la guerre, comme y songent les femmes: elle craignait pour son frere, elle deplorait la cruaute des hommes qui s'egorgeaient les uns les autres, sans accorder toutefois a cette derniere plus d'importance qu'aux precedentes. Dessalles, qui en suivait la marche avec un vif interet, lui exposait cependant de temps a autre ses opinions, et la tenait au courant des nouvelles. De leur cote, les "pelerins" lui faisaient part de leurs terreurs, lui racontaient a leur facon la venue de l'Antechrist personnifie dans Napoleon, et la belle Julie, devenue princesse Droubetzkoi, lui ecrivait des lettres pleines d'un patriotisme exalte.
" Je vous ecris en russe, ma chere amie, car je hais les Francais, et leur langue, que je ne puis plus entendre parler! Nous sommes a Moscou, et tout le monde y est d'un enthousiasme indescriptible pour notre Empereur adore.
" Mon pauvre mari supporte la faim et les privations dans de sales trous ou il n'y a que des Juifs, et les nouvelles que j'en recois ajoutent encore a mon exaltation.
" Vous aurez entendu parler de l'heroique exploit de Raievsky, embrassant ses deux fils et leur disant: "Je mourrai avec vous, mais nous ne faillirons pas!." Et en verite, quoique l'ennemi fut deux fois plus nombreux, nous n'avons pas failli! Nous passons le temps comme nous pouvons. a la guerre comme a la guerre! Les princesses Aline et Sophie viennent chaque jour chez moi, et nous causons alors, pauvres veuves de paille que nous sommes, sur des sujets edifiants, en preparant de la charpie. Vous seule, mon amie, vous me manquez," etc. etc.
S i la princesse Marie ne se rendait pas suffisamment compte de l'importance extreme des derniers evenements, la faute en etait a son pere, qui ne lui en parlait jamais: il faisait semblant de les ignorer, et se moquait, a table, de Dessalles et de ses nouvelles a sensation; son ton assure et calme inspirait a sa fille une confiance aveugle, et, sans reflechir, elle croyait a tout ce qu'il disait.
P lein d'activite et d'energie, il dessina pendant le mois de juillet un nouveau jardin, et posa la premiere pierre d'une nouvelle habitation pour sa nombreuse domesticite. Un symptome inquietait cependant la princesse Marie: il dormait peu, et changeait de chambre chaque nuit; il faisait placer son lit de camp tantot dans la galerie, tantot dans la salle a manger, ou bien, s'etablissant dans un fauteuil du salon, il sommeillait, au son de la voix du petit domestique Petroucha, qui avait remplace MlleBourrienne comme lecteur.
L e premier du mois d'aout, il recut une lettre de son fils, qui lui avait deja ecrit pour le supplier de lui pardonner, et d'oublier ce qu'il s'etait permis de lui dire; le vieux prince avait repondu par quelques mots affectueux. Dans cette seconde missive, le prince Andre lui racontait en detail l'occupation de Vitebsk par les Francais et les incidents de la campagne, lui en donnait meme le plan, avec toutes les combinaisons qu'il pouvait ulterieurement entrainer, et terminait en l'engageant vivement a s'eloigner du theatre de la guerre, qui se rapprochait de plus en plus de Lissy-Gory, et a se retirer a Moscou.
D essalles, auquel on venait d'apprendre que les Francais etaient a Vitebsk, s'empressa de l'annoncer, a table, au vieux prince, qui se souvint alors seulement de la lettre de son fils.
" J'ai eu une lettre du prince Andre ce matin, dit-il en se tournant vers sa fille, l'as-tu lue?
- Non, mon pere," repondit-elle effrayee. Comment en effet aurait-elle pu lire une lettre dont elle avait meme ignore l'arrivee?
" Il m'ecrit au sujet de cette guerre," poursuivit son pere, en souriant avec dedain, comme toujours, lorsqu'il abordait ce sujet.
" Elle doit etre fort interessante, dit Dessalles; le prince est a meme de savoir.
- Oh! surement, s'ecria MlleBourrienne.
- Allez me la chercher, dit le vieux prince: elle est sur la petite table, sous le presse-papiers."
M lleBourrienne se leva avec un empressement marque.
" Non, non! reprit-il en froncant les sourcils. Allez-y, vous, Michel Ivanovitch!." Michel Ivanovitch obeit, mais a peine eut-il quitte la chambre, que le prince se leva avec impatience, et jetant sa serviette sur la table:
" Il ne trouve jamais rien, et il me mettra tout en desordre!" murmura-t-il en sortant vivement. La princesse Marie, MlleBourrienne et le petit Nicolas se regarderent en silence: le vieux prince, suivi de Michel Ivanovitch, revint bientot, rapportant avec lui le plan de la nouvelle construction et la lettre de son fils: il les posa a cote de son assiette, et le diner s'acheva sans qu'il fit la lecture de la lettre.
L orsqu'ils furent au salon, il la donna a sa fille, qui, apres l'avoir lue a haute voix, regarda son pere: celui-ci, absorbe dans la contemplation de son plan, semblait n'avoir rien entendu.
" Que pensez-vous de tout cela, prince? lui demanda timidement Dessalles.
- Moi? moi? dit le prince brusquement, sans lever les yeux.
- Il serait possible que le theatre de la guerre se rapprochat de nous, poursuivit Dessalles.
- Ha! ha! ha! le theatre de la guerre? repliqua le prince. Je l'ai dit et je le repete: le theatre de la guerre est en Pologne, et l'ennemi n'ira jamais plus loin que le Niemen."
D essalles le regarda stupefait: parler du Niemen lorsque l'ennemi se trouvait deja sur le Dniepre! Seule la princesse, oubliant sa geographie, acceptait a la lettre les paroles de son pere.
" A la fonte des neiges, ils seront tous engloutis dans les marais de la Pologne; Bennigsen aurait du depuis longtemps entrer en Prusse, l'affaire aurait marche autrement," continua le prince, qui se reportait evidemment a la campagne de l'annee 1807.
- Mais, prince, dit Dessalles encore plus timidement, dans cette lettre il est question de l'occupation de Vitebsk.
- Dans la lettre?. Ah oui, oui! reprit-il. et sa physionomie s'assombrit: - C'est vrai, il ecrit. que les Francais ont ete battus, je ne sais ou. pres d'une riviere quelconque!"
D essalles baissa les yeux:
" Le prince Andre ne parle pas de cela, dit-il doucement.
- Il n'en parle pas?. Je ne l'ai pas invente, pourtant."
U n long silence suivit ces mots:
" Eh bien, eh bien, Michel Ivanovitch, dit-il tout a coup, explique-moi comment tu penses remedier a ce defaut dans notre plan?"
M ichel Ivanovitch ne se le fit pas repeter, et le prince, apres l'avoir ecoute quelques instants, quitta le salon, en jetant a sa fille et a Dessalles un regard irrite.
L a princesse Marie surprit sur le visage du gouverneur un profond etonnement, mais elle n'osa ni lui en demander la cause, ni chercher a la deviner. La fameuse lettre fut oubliee par son pere sur la table du salon. Michel Ivanovitch vint la reclamer dans le courant de la soiree; la princesse Marie la lui donna, et s'informa, bien que la question l'embarrassat singulierement, de ce que faisait son pere.
" Il s'agite!. repondit l'architecte, avec un sourire respectueux mais ironique, qui la fit palir. La construction de la nouvelle maison le preoccupe beaucoup. il a lu quelques pages, et maintenant il est a farfouiller dans son bureau. il fait probablement son testament." Depuis quelque temps le classement des paperasses qui devaient voir le jour apres sa mort etait devenu le passe-temps favori du vieux prince.
" Vous dites qu'il envoie Alpatitch a Smolensk? demanda la princesse Marie.
- Oui, Alpatitch est pret a partir, il attend ses ordres."
III
M ichel Ivanovitch retrouva le prince assis devant son bureau ouvert, avec ses lunettes sur le nez et un abat-jour sur les yeux; il tenait a la main un gros cahier, dans une pose quelque peu theatrale; il lisait "Ses Remarques": c'etait ainsi qu'il appelait les papiers destines a etre envoyes apres sa mort a l'Empereur; le souvenir du temps ou il les avait ecrites lui faisait monter des larmes aux yeux. Prenant la lettre de son fils, il la glissa dans sa poche, remit son cahier a sa place, et fit entrer Alpatitch, auquel il donna ses instructions:
" D'abord, dit-il en parcourant la liste de tout ce qu'il fallait lui rapporter de Smolensk, d'abord tu m'acheteras du papier a lettres, huit rames, tu entends bien, dore sur tranche comme celui-ci, ensuite de la cire a cacheter, du vernis. Puis tu remettras ma lettre au gouverneur en personne," poursuivit-il sans cesser de marcher. Il lui recommanda aussi de ne pas oublier les verrous pour la nouvelle maison, d'apres le modele invente par lui, et de plus un grand carton pour y deposer son testament et "Ses Remarques".
C ette conversation durait deja depuis deux heures, lorsqu'il s'assit, ferma les yeux, et sommeilla un instant. Au mouvement que fit Alpatitch pour sortir, il se reveilla:
" Eh bien, va-t'en: je te rappellerai, si j'ai encore besoin de quelque chose."
L e prince retourna a son bureau, y jeta un coup d'oeil, classa avec soin ses papiers, et s'assit a sa table pour ecrire la lettre au gouverneur. Lorsqu'il l'eut achevee et cachetee, il etait tard; le sommeil et la fatigue le gagnaient, mais il sentait qu'il ne pourrait dormir et que les plus tristes pensees ne manqueraient pas de l'assaillir des qu'il serait couche. Il appela Tikhone, pour faire avec lui le tour des chambres et lui indiquer l'endroit ou il devait placer son lit pour cette nuit: chaque coin fut mesure et inspecte avec soin, mais aucun ne lui convenait; son divan habituel, surtout, lui inspirait une aversion insurmontable; il en avait peur, a cause sans doute des cauchemars qui l'y avaient accable. Enfin, apres une longue et mure deliberation, il choisit dans le salon l'espace compris entre le piano et le mur, ou jamais il n'avait encore dormi. Tikhone recut l'ordre d'y placer le lit, ce qu'il fit aussitot avec l'aide du valet de chambre.
" Pas ainsi, pas ainsi! s'ecria le vieux prince, en attirant a lui sa couchette et en la reculant ensuite. "Je vais donc pouvoir me reposer!" se dit-il en se laissant deshabiller par son fidele serviteur. Apres avoir ote avec peine son caftan et son pantalon, il se laissa tomber sur sa couche, et sembla s'abimer dans la contemplation de ses jambes dessechees et jaunes. Il reflechissait et hesitait devant le supreme effort qu'il lui restait a faire pour les soulever et les etendre: "Dieu! que c'est lourd! se disait-il. Que ne mettez-vous plus vite, "vous autres", un terme a mes maux? Que ne me laissez-vous m'en aller?." Et il ramena enfin a lui ses vieilles jambes, en poussant un long soupir. A peine couche, son lit se mit a onduler et a se soulever sous lui, en avant, en arriere: on aurait dit que le meuble avait pris vie, et qu'il s'agitait violemment: il en etait ainsi presque toutes les nuits. Le prince rouvrit les yeux, qu'il venait de fermer.
" Pas de repos, pas de repos avec eux, ces maudits! s'ecria-t-il en colere, comme s'il s'adressait a quelqu'un. Mais n'avais-je pas reserve quelque chose de grave pour y songer a present a mon aise? Les verrous? Non, je les ai commandes! ce n'etait pas ca! Qu'ai-je donc oublie tout a l'heure au salon, ou la princesse Marie et cet imbecile de Dessalles disaient des sornettes. et puis, et puis, n'ai-je rien mis dans ma poche?. et apres? je ne me le rappelle plus. Tikhone, eh! de quoi a-t-il ete question a table?
- Du prince Andre.
- Tais-toi, tais-toi. Ah! je sais, la lettre de mon fils!. La princesse Marie l'a lue, Dessalles a parle de Vitebsk, je vais la lire a mon tour."
I l se la fit apporter et ordonna a Tikhone de rapprocher le gueridon, sur lequel etaient poses son verre de limonade et son bougeoir; il mit ensuite ses lunettes et lut attentivement ce que lui ecrivait son fils. Alors, dans le calme de la nuit, a la faible lueur de la lumiere qui s'echappait de dessous un abat-jour vert, il comprit pour la premiere fois et pour un instant toute l'importance des nouvelles qu'il lui donnait: "Les Francais sont a Vitebsk?. En quatre marches ils peuvent etre a Smolensk, ils y sont peut-etre!. Eh! Tichka!." Tikhone se leva en sursaut: "Non, ce n'est rien, rien!" s'ecria-t-il, et, glissant la lettre sous le bougeoir, il ferma les yeux. Il revoit le Danube etincelant, avec ses rives couvertes de grands joncs, le camp russe eclaire par un beau soleil; et lui-meme, jeune general, gai, plein de vigueur, entrant dans la tente de Potemkine; a ce souvenir, toute la jalousie que lui inspirait alors le favori se reveille en lui avec la meme violence. Il croit entendre encore les paroles echangees a cette premiere entrevue. Il entrevoit a ses cotes une femme au teint jaune, d'une taille moyenne, d'un embonpoint prononce. c'est notre mere l'Imperatrice!. Elle lui sourit, elle lui parle., et au meme moment il apercoit sa figure de cire, entouree de cierges, couchee sous le dais mortuaire.
" Ah! si je pouvais revenir a cette epoque, si le present pouvait disparaitre, et si "eux" surtout me laissaient en paix!" murmurait le vieillard en revant.
IV
P endant la conference que le prince avait eue avec son majordome, Dessalles etait alle chez la princesse Marie, et lui avait expose respectueusement, en s'appuyant sur la lettre du prince Andre, qui laissait entrevoir le danger du sejour a Lissy-Gory, situe a soixante verstes seulement de Smolensk et a trois verstes de la grande route de Moscou, que, la sante de son pere l'empechant de prendre les mesures necessaires a leur securite, elle ferait sagement d'envoyer, par Alpatitch, une lettre au gouverneur de la province, avec priere de l'informer de la veritable situation des choses, et de lui dire franchement s'il y avait peril a rester a la campagne. Dessalles ecrivit la lettre, la princesse Marie la signa, et la remit a Alpatitch, avec ordre de revenir sans perdre une minute.
A lpatitch, muni de toutes ces instructions, fut enfin pret a partir, et, apres avoir recu les adieux des gens de la maison, monta dans une grande kibitka a capote de cuir, attelee d'une troika de vigoureux chevaux rouans.
L es clochettes de l'attelage, bourrees de papiers, etaient muettes, car le prince ne permettait a personne d'en faire usage dans sa propriete; mais Alpatitch, qui aimait a les entendre tinter, comptait bien leur rendre la liberte des qu'il serait a quelque distance du chateau. Son entourage, compose du teneur de livres, de sa cuisiniere, de deux vieilles femmes et d'un enfant habille en cosaque, s'empressait autour de lui.
S a fille disposait dans la kibitka des oreillers en edredon, recouverts de taies de perse, et une des vieilles y glissa en tapinois un gros paquet au moment ou Alpatitch se disposait a y monter, avec l'aide respectueuse d'un des cochers.
" Eh, eh! qu'est-ce que tout cela? Provisions de femmes!. Oh! les femmes, les femmes!" s'ecria-t-il en s'asseyant, et en parlant d'une voix aussi essoufflee et aussi brusque que celle de son maitre. Apres avoir fait ses dernieres recommandations au sujet des travaux et des constructions, il se decouvrit, et fit trois fois de suite le signe de la croix (en cela, il faut l'avouer, il s'ecartait singulierement des habitudes du prince).
" S'il y a la moindre des choses, vous nous reviendrez bien vite, n'est-ce pas, Jakow Alpatitch?" lui cria sa femme, a qui les bruits de guerre causaient une frayeur indicible. "Ayez pitie de nous, au nom du ciel!
- Oh! les femmes, les femmes!" murmurait-il encore, pendant que la kibitka roulait le long des champs, qu'il examinait en passant d'un oeil connaisseur. La-bas le seigle commencait deja a jaunir; ici l'avoine encore verte s'elancait en touffes fortes et serrees. Les bles d'ete, exceptionnellement beaux cette annee, rejouissaient la vue du vieil Alpatitch, qui les contemplait avec orgueil. On moissonnait de cote et d'autre, et chemin faisant il recapitulait dans sa tete son programme de travaux de semailles et de moisson, tout en se demandant avec inquietude s'il n'avait pas par malheur oublie quelque commission de son maitre.
D eux fois il s'arreta pour faire manger et reposer ses chevaux, et enfin, dans la soiree du 16 aout, il arriva a la ville. Pendant le trajet il avait depasse plusieurs trains de bagages et meme des troupes en marche. En approchant de Smolensk, il lui sembla entendre des coups de feu a une grande distance, mais il n'y preta aucune attention. Ce qui lui causa une bien autre surprise, ce fut de voir un camp etabli dans un superbe champ d'avoine, que des soldats fauchaient sans doute pour la nourriture de leurs chevaux; mais, absorbe comme il l'etait par ses affaires et par ses calculs, il oublia bientot ce singulier incident.
I l y avait environ trente ans que tout l'interet de son existence se concentrait dans l'execution de la volonte de son maitre; aussi ce qui ne s'y rapportait pas directement ne l'occupait guere, et n'existait meme pas pour lui.
A rrive dans le faubourg de la ville, il s'arreta devant une espece d'auberge, tenue par un certain Ferapontow, chez qui il logeait d'habitude. Ce Ferapontow avait achete autrefois, de la main legere d'Alpatitch, un bois appartenant au prince, et la vente en detail lui avait si bien profite que de fil en aiguille il s'etait bati une maison, une auberge, et faisait maintenant un commerce considerable de farine. Ce paysan a cheveux noirs, a physionomie avenante, age de quarante ans environ, avait un gros ventre, des levres epaisses, un nez camard, et deux bosses au-dessus de ses deux gros sourcils, qu'il froncait presque constamment. Il se tenait debout contre la porte de sa boutique, en chemise de couleur, avec un gilet par-dessus.
" Sois le bienvenu, Jakow Alpatitch; tu viens en ville, lorsque les autres la quittent.
- Comment cela?
- Est-il bete, ce peuple? Il craint les Francais!
- Bavardages de femmes! reprit Alpatitch.
- C'est ce que je leur repete. Je leur ai dit aussi que l'ordre a ete donne de ne pas "le" laisser entrer; donc c'est sur, il n'entrera pas!. Et croirais-tu que ces brigands de paysans profitent de la panique pour demander trois roubles par chariot de transport."
J akow Alpatitch, qui l'ecoutait avec distraction, l'interrompit pour faire donner du foin a ses chevaux et preparer le samovar; puis il se coucha, apres avoir savoure une bonne tasse de the.
P endant toute la nuit, des regiments passerent devant l'auberge, mais Alpatitch ne les entendit pas: le lendemain, il alla, selon son habitude, vaquer a ses affaires. Le soleil brillait, et il faisait deja chaud a huit heures du matin: "Quelle belle journee pour la moisson!" se disait le voyageur. Le bruit de la fusillade et le grondement du canon s'entendaient des l'aube en dehors de la ville. Les rues etaient pleines d'une foule de soldats, et d'izvostchiks qui allaient et venaient comme toujours, tandis que les marchands se tenaient paresseusement a l'entree de leurs boutiques; dans les eglises on disait la messe. Alpatitch fit sa tournee accoutumee, se rendit aux differents tribunaux, a la poste, et chez le gouverneur, partout on parlait de la guerre, et de l'ennemi qui attaquait la ville, on se questionnait les uns les autres, et chacun faisait son possible pour rassurer son voisin.
D evant la maison du gouverneur, Alpatitch vit un grand rassemblement, un groupe de cosaques, et la voiture de voyage de ce haut fonctionnaire, qui evidemment l'attendait. Sur le perron il rencontra deux messieurs dont il connaissait l'un, qui etait un ancien chef de district.
" Ce ne sont pas des plaisanteries! disait-il avec violence, pour un celibataire, c'est une autre affaire! Une tete, une misere. mais avec treize enfants, et toute sa fortune en jeu?. Que dites-vous de nos autorites, qui laissent venir les choses au point qu'il ne nous reste plus qu'a crever!. Il faudrait les pendre, ces scelerats!
- Voyons, voyons, du calme!
- Qu'est-ce que cela me fait? Qu'ils m'entendent, s'ils veulent, nous ne sommes pas des chiens!
- Tiens, Jakow Alpatitch! que fais-tu ici?
- Je suis venu, par ordre de Son Excellence, voir M.le gouverneur," repondit ce dernier en relevant fierement la tete, et en fourrant sa main dans son gilet, ce qu'il faisait toujours lorsqu'il parlait de son maitre: J'ai ordre de m'informer de la situation.
- Va l'informer, tu sauras qu'il n'y a plus ni un chariot ni aucun moyen de transport. Tu entends ce bruit la-bas . Eh bien, voila! Ces brigands nous ont conduits a notre porte!"
A lpatitch secoua la tete et monta l'escalier. Des marchands, des femmes et des employes se trouvaient dans le salon d'attente. La porte du cabinet s'ouvrit: tous se leverent et firent un pas en avant; un fonctionnaire civil sortit d'un air effare, echangea quelques mots avec un marchand, appela un gros employe decore d'une croix au cou, et, sans repondre aux questions et aux regards interrogateurs qu'on lui adressait de tous cotes, il l'entraina vivement et disparut avec lui. Alpatitch se placa en avant, et, lorsque le meme fonctionnaire reparut une seconde fois, il lui tendit ses deux lettres, apres avoir prealablement fourre sa main gauche dans son gilet:
" A Monsieur le baron Asch, de la part du general prince Bolkonsky," dit-il d'une facon si solennelle et si significative, que l'employe se retourna et prit les lettres qu'il lui presentait. Quelques secondes apres, le gouverneur fit appeler Alpatitch.
" Tu repondras au prince et a la princesse, dit-il avec hate, que je ne sais rien, et que, selon mes instructions superieures. Tiens, voici!." et il lui donna un imprime. "Le prince est souffrant, je lui conseille d'aller a Moscou; j'y vais moi-meme: tu lui diras aussi que je n'ai agi." mais il n'acheva pas: un officier couvert de poussiere et de sueur se precipita dans la chambre, lui dit quelques mots en francais, et la figure du gouverneur prit une expression d'epouvante.
- Va, va!" ajouta-t-il en congediant Alpatitch d'un signe de tete. Ce dernier sortit aussitot, et tous les regards, avides de nouvelles, se porterent sur lui avec une inquietude marquee. Retournant en toute hate a son auberge, il preta cette fois l'oreille au bruit de la fusillade, qui se rapprochait. L'imprime contenait ce qui suit:
" Je puis vous assurer qu'aucun danger ne menace encore la ville de Smolensk, et il n'est pas probable qu'elle y soit jamais exposee. Moi d'un cote, le prince Bagration de l'autre, nous marchons vers la ville pour nous y reunir, le 22 de ce mois, et les armees defendront alors conjointement, et leurs compatriotes, et le gouvernement confie a vos soins, jusqu'a ce que leurs efforts aient repousse les ennemis de la patrie, ou jusqu'a ce qu'il ne nous reste plus un seul soldat. Vous voyez donc que vous pouvez, en toute securite, rassurer les habitants de Smolensk, car, lorsqu'on est defendu par deux armees aussi vaillantes que les notres, on peut etre sur de la victoire! (Ordre du jour de Barclay de Tolly au gouverneur de Smolensk baron Asch. - 1812)."
L e peuple inquiet errait dans les rues.
O n voyait a tout instant des chariots pleins de meubles, d'armoires et d'ustensiles de toute sorte, sortir des cours des maisons et se diriger vers les portes de la ville. Quelques-uns, prets a partir, stationnaient devant la boutique qui touchait a celle de Ferapontow; les femmes criaient et pleuraient en echangeant leurs dernieres recommandations, et un roquet aboyait en sautant a la tete des chevaux.
A lpatitch entra dans la cour, et s'approcha avec une vivacite inaccoutumee de sa voiture et de son attelage: le cocher dormait; il le reveilla, lui ordonna de mettre les chevaux a la kibitka et alla chercher ses effets dans la maison. On entendait dans la chambre du proprietaire des braillements d'enfants, des cris de femmes, que dominait la voix irritee et rauque de Ferapontow. La cuisiniere, pareille a une poule effaree, courait en tous sens dans la piece d'entree.
" Il l'a battue, battue! not'maitresse, jusqu'a la mort! criait-elle.
- Pourquoi? demanda Alpatitch.
- Parce qu'elle l'a supplie de la laisser partir! "Emmene-moi, lui disait-elle. ne me laisse pas mourir, moi et mes enfants. tu vois bien que tout le monde s'en va, pourquoi restons-nous?" Et il l'a battue, battue!. Oh! oh! mon Dieu!"
A lpatitch, peu curieux d'en entendre davantage, se contenta de faire un mouvement de tete affirmatif, passa outre et ouvrit la porte de la chambre qui contenait ses emplettes.
" Scelerat! monstre!" s'ecria en ce moment une femme pale, maigre, qui, les vetements dechires, et tenant un enfant sur son sein, se precipita sur le palier et descendit l'escalier en courant. Ferapontow la poursuivait, mais, a la vue d'Alpatitch, il s'arreta brusquement, arrangea son gilet, bailla, s'etira les bras, et entra avec lui dans sa chambre:
" Comment, tu pars?"
S ans lui repondre, Alpatitch examina ses emplettes, et lui demanda son compte.
" Plus tard, nous verrons! Mais, dis-moi, que fait le gouverneur? Qu'a-t-on decide?"
A lpatitch lui conta comme quoi le gouverneur s'etait exprime tres vaguement.
" Notre commerce s'en trouvera peut-etre bien, sais-tu? Selivanow a vendu l'autre jour de la farine a l'armee, a neuf roubles le sac. Prendrez-vous du the?"
P endant qu'on attelait, Alpatitch et Ferapontow en avalerent quelques tasses, en causant amicalement sur le prix du ble, sur la moisson a venir, et sur la belle apparence de la recolte.
" Il me semble, dit Ferapontow, que le bruit s'est calme; les notres auront eu le dessus, bien sur! On a declare qu'on ne le laisserait pas entrer: donc nous sommes forts! L'autre jour Maivei Ivanovitch Platow en a jete a l'eau dix-huit mille!"
A lpatitch regla ses comptes avec son hote; le tintement des clochettes de sa kibitka, qui sortait de la cour de l'auberge et venait se placer devant la porte de la maison, l'attira a la fenetre; il regarda dans la rue, dont le soleil eclairait d'aplomb un cote: il etait midi passe.
T out a coup un sifflement lointain et etrange, suivi d'un coup sec, fendit l'air, et un roulement ininterrompu fit trembler les vitres. Alpatitch quitta la fenetre, et descendit dans la rue, au moment ou deux hommes passaient en courant dans la direction du pont. On n'entendait de tous cotes que des sifflets stridents, le bruit sourd des boulets qui tombaient, et l'explosion des grenades qui pleuvaient en masse sur la ville; mais les habitants n'y pretaient qu'une mince attention, la fusillade en dehors des murs les interessait davantage. C'etait le bombardement de la ville, ordonne par Napoleon! Depuis cinq heures du matin, cent trente bouches a feu tiraient sans relache.
L a femme de Ferapontow, qui n'avait pas encore cesse de pleurer dans un coin de la remise, se calma subitement. s'avanca sous la porte cochere, pour mieux se rendre compte de tout ce brouhaha, et regarder les passants, dont la curiosite s'eveillait de plus en plus a l'aspect des boulets et des obus.
L a cuisiniere et le marchand d'a cote se joignirent a elle, et tous trois suivirent des yeux avec un vif interet la course des projectiles qui passaient au-dessus de leurs tetes. Quelques hommes apparurent au tournant de la rue: ils causaient avec vivacite.
" Quelle force! disait l'un; le toit, les plafonds, tout a ete reduit en miettes!.
- Et il a laboure la terre comme un pourceau avec son groin, ajoutait un autre.
- J'ai heureusement saute de cote a temps, autrement il m'aurait aplati," dit un troisieme.
L a foule les arreta, et ils raconterent comment des boulets etaient tombes tout pres d'eux. Pendant ce temps, les sifflements aigus des boulets et le son moins percant des grenades et des obus redoublaient d'intensite: presque tous les projectiles volaient par-dessus les toits.
A lpatitch monta enfin dans la voiture, et son hote suivait de l'oeil ses derniers preparatifs, lorsqu'il vit sa cuisiniere, les manches retroussees, et se balancant sur ses hanches, s'avancer jusqu'au coin de la rue pour ecouter ce qu'il s'y disait, et s'emerveiller, elle aussi, du spectacle.
" Que diable vas-tu regarder la?" lui cria-t-il rudement. Au son de cette voix imperieuse, elle se retourna et revint sur ses pas, en laissant retomber son jupon rouge, qu'elle avait releve.
A ce moment, un nouveau sifflement traversa l'air a une si faible distance, qu'on aurait cru entendre le vol rapide d'un oiseau rasant la terre et l'effleurant de son aile; quelque chose brilla au milieu de la rue, une violente detonation eut lieu, et il s'eleva aussitot une epaisse fumee. La cuisiniere tomba en gemissant au milieu d'un cercle de gens pales et epouvantes. Ferapontow courut a elle; les femmes s'enfuyaient en criant, les enfants pleuraient, mais les cris de la pauvre blessee dominaient toutes les voix.
C inq minutes plus tard, la rue etait deserte. La malheureuse femme, dont les cotes avaient ete brisees par un eclat d'obus, avait ete transportee dans la cuisine de l'auberge. Alpatitch, son cocher, la femme de Ferapontow, ses enfants, le dvornik se refugierent, epouvantes, dans la cave. Le grondement sourd du canon, le sifflement des grenades, meles aux gemissements de la cuisiniere, ne discontinuaient pas. La femme de Ferapontow essayait en vain de calmer et d'endormir son enfant, et questionnait avec effroi les survenants, pour savoir ce qu'etait devenu son mari: il etait alle, lui dit-on, a la cathedrale, ou le peuple se portait en masse pour demander qu'on fit une procession avec l'image miraculeuse de la Sainte Vierge.
L a canonnade diminua a la tombee du jour; le ciel du soir se derobait sous un epais rideau de fumee, dont les dechirures laissaient entrevoir de temps a autre le croissant argente de la nouvelle lune. Au roulement continu des bouches a feu succeda pendant quelques minutes un semblant de calme, mais un bruit semblable au pietinement d'une foule en marche, des gemissements, des cris et le craquement sinistre des incendies ne tarderent pas a l'interrompre de toutes parts. La pauvre cuisiniere avait cesse de se plaindre. Des soldats passaient en courant dans la rue, non plus en files bien alignees, mais comme des fourmis qui s'echappent en desordre d'une fourmiliere envahie. Quelques-uns entrerent dans la cour de l'auberge pour eviter un regiment qui leur barrait le chemin, en revenant brusquement sur ses pas. Alpatitch, qui avait quitte la cave, se tenait sous la porte cochere.
" La ville se rend!. partez au plus vite," lui cria un officier, et, apercevant les soldats qui sortaient de la cour: "Je vous defends d'entrer dans les maisons," ajouta-t-il avec colere. Alpatitch appela son cocher, et lui ordonna de monter sur le siege. Toute la famille de Ferapontow arriva successivement dans la cour, mais, lorsque les femmes apercurent les lueurs sinistres des incendies, que le crepuscule rendait encore plus visibles, elles eclaterent en lamentations, auxquelles repondirent aussitot des cris de douleur partis de la rue. Alpatitch et son cocher denouaient sous l'auvent, de leurs mains tremblantes, les renes et les brides emmelees de l'attelage; enfin tout fut pret, la voiture s'ebranla doucement, et Alpatitch, en passant devant la boutique ouverte de Ferapontow, put y voir encore une dizaine de soldats bruyamment occupes a remplir de grands sacs de farine, de froment et de graines de tournesol. Le proprietaire, survenant sur ces entrefaites, fut sur le point de se jeter sur eux, mais il s'arreta subitement, se prit les cheveux a poignees, et sa colere se changea en un rire plein de sanglots.
" Prenez, prenez, enfants, que cela ne tombe pas entre les mains de ces possedes!." et, saisissant lui-meme les sacs, il les jetait dans la rue. Quelques soldats effrayes s'enfuirent, d'autres continuerent tranquillement leur besogne.
" Eh bien, Alpatitch, s'ecria Ferapontow, la Russie est perdue, elle est perdue!. je vais, moi aussi, allumer le feu!." Et il se precipita d'un air egare dans sa cour.
L a route etait tellement encombree, qu'Alpatitch ne parvenait pas a avancer, et la femme de Ferapontow et ses enfants, assis sur une charrette, attendaient comme lui le moment favorable.
I l faisait sombre et les etoiles brillaient au ciel, lorsqu'ils arriverent enfin, pas a pas, a la descente vers le Dniepre, ou ils furent forces de s'arreter: les soldats et les voitures barraient le passage. Pres du carrefour ou ils firent balte, les derniers debris d'une maison et de quelques boutiques brulaient encore: la flamme, s'eteignant tout a coup dans la noire fumee, se rallumait ensuite plus brillante, et eclairait d'un reflet sinistre, jusque dans leurs moindres details, les figures silencieuses et terrifiees de la foule. Des ombres passaient et repassaient devant le feu; des pleurs, des cris se melaient au craquement incessant du bois, qui eclatait. Des soldats allaient et venaient au milieu du brasier; deux d'entre eux, aides d'un homme en manteau, trainerent une poutre flambante dans la cour d'une maison voisine, et d'autres y porterent des brassees de foin.
A lpatitch, descendu de sa voiture, se joignit a un groupe qui regardait bruler un magasin de ble, dont les flammes lechaient les murs: l'un d'eux s'ecroula sous l'action du feu, la toiture s'effondra, et les poutres incandescentes roulerent a terre.
A ce moment, une voix connue l'appela par son nom:
" Mon Dieu, Excellence!" repondit-il en reconnaissant avec stupeur son jeune maitre.
L e prince Andre, monte sur un cheval noir, se tenait un peu en arriere de la foule.
" Que fais-tu ici?
- Votre Excellence, reprit Alpatitch, en fondant en larmes, je, je. sommes-nous donc perdus?
- Que fais-tu ici?" repeta le prince Andre.
U ne gerbe de flammes, ravivee pour une seconde, laissa voir a Alpatitch sa figure pale et defaite. Il lui raconta en peu de mots pourquoi il avait ete envoye, et la difficulte qu'il eprouvait a sortir de la ville.
" Dites-moi, Excellence, repeta-t-il, sommes-nous donc perdus?"
L e prince Andre, sans lui repondre, tira son calepin, en arracha un feuillet, le posa sur son genou, et griffonna au crayon ces quelques mots a sa soeur:
" Smolensk se rend. Lissy-Gory sera occupe par l'ennemi dans une semaine, quittez-le au plus vite, allez a Moscou. Reponds-moi de suite par un expres a Ousviage, et informe-moi de votre depart." Il venait a peine de remettre ce billet a Alpatitch et d'y ajouter des instructions verbales, qu'un chef d'etat-major a cheval, accompagne de sa suite, l'interpella.
" Vous etes colonel, lui dit-il avec un accent allemand, des plus prononces. on met le feu aux maisons en votre presence, et vous laissez faire!. Qu'est-ce que cela veut dire? Vous en repondrez!" poursuivit Berg, car c'etait Berg lui-meme, qui, devenu adjoint au chef de l'etat-major du commandant en chef de l'infanterie du flanc gauche de la premiere armee, occupait la une place fort agreable et tres en vue, comme il disait souvent.
L e prince Andre le regarda sans dire mot, et, se retournant vers Alpatitch:
" Tu leur diras donc, continua-t-il, que j'attendrai une reponse jusqu'au 10; si alors j'apprends qu'ils ne sont pas partis, je serai force de tout quitter et de courir a Lissy-Gory.
- Mille excuses, prince, dit Berg qui venait de le reconnaitre; j'ai recu des ordres: c'est pour cela que je me suis permis. et vous savez que je les execute ponctuellement, mille excuses!"
U n formidable craquement eclata, le feu s'eteignit subitement, de gros tourbillons de fumee s'eleverent de dessous le toit. et un second craquement ebranla l'enorme masse, qui s'ecroula avec fracas! C'etait la toiture du magasin qui s'effondrait, aux acclamations frenetiques de la foule surexcitee. Le feu se ralluma avec une nouvelle vigueur, et eclaira de nouveau les visages pales et fatigues de ceux qui l'avaient si laborieusement active! L'homme au manteau leva le bras et s'ecria:
" Hourra! hourra!. C'est fait, mes enfants, la voila qui flambe!.
- C'est le proprietaire lui-meme qui parle ainsi, chuchoterent quelques voix.
- Ainsi donc, Alpatitch, poursuivit le prince Andre, sans faire attention a Berg, qui restait petrifie a ses cotes, transmets-leur ce que je t'ai dit. adieu!" Et, donnant un coup d'eperon a son cheval, il s'eloigna.
V
A pres Smolensk, les troupes continuerent leur retraite, suivies de pres par l'ennemi. Le 10 aout, le regiment commande par le prince Andre arrivait, en suivant la grand'route, a la hauteur de Lissy-Gory, et depassait l'avenue qui conduisait au chateau. Une chaleur accablante et une effroyable secheresse duraient depuis trois semaines. Quelques gros nuages cachaient de temps a autre le soleil, mais il s'en degageait aussitot, et se couchait tous les soirs au milieu d'epaisses vapeurs d'un brun rougeatre. Les bles non moissonnes s'egrenaient et sechaient sur pied dans les champs, et le betail, mugissant de faim, cherchait en vain pour l'apaiser un brin d'herbe dans les prairies et dans les marais brules par l'ardeur du soleil. On ne respirait un peu de fraicheur que la nuit, dans les forets, mais l'action bienfaisante de la rosee ne s'etendait guere au dela de cette limite. Sur la grand'route poudreuse, d'enormes colonnes de poussiere aveuglaient le soldat, dont la marche commencait au point du jour; les trains de bagages et l'artillerie tenaient le milieu du chemin, tandis que l'infanterie s'avancait sur les bas cotes, dans la poussiere suffocante et chaude que la rosee de la nuit n'avait pas abattue. Elle s'attachait par plaques aux pieds des soldats, aux roues des fourgons, s'etendait comme un nuage au-dessus des troupes, et penetrait dans les yeux, dans les narines, et surtout dans les poumons des hommes et des animaux. Plus le soleil s'elevait, et plus s'elevait ce nuage sablonneux et brulant, a travers lequel on entrevoyait le soleil comme un globe de feu rouge sang! Pas un souffle d'air n'agitait cette lourde atmosphere, et les hommes, accables de fatigue, se bouchaient le nez et la bouche pour ne pas y succomber. Lorsqu'on entrait dans un village, tous se precipitaient vers le puits: on se battait pour une goutte d'eau boueuse et sale, et on l'avalait avec avidite.
L e prince Andre s'occupait activement de son regiment, de la sante de ses soldats, de leur bien-etre. L'incendie de Smolensk et l'abandon de la ville, en eveillant en lui la haine contre l'envahisseur, firent epoque dans sa vie, et la force de cette haine lui fit oublier parfois ses propres douleurs. Son affabilite et sa bienveillance l'avaient rendu cher a ses subordonnes, qui ne l'appelaient pas autrement que "notre prince". Il etait bon et affectueux avec ses soldats et ses officiers, parce qu'ils ne connaissaient pas son passe, et qu'il les rencontrait dans un milieu different du sien; mais, des que le hasard lui faisait retrouver une de ses anciennes connaissances, il se herissait au moral et redevenait hautain et dedaigneux. Dans ses relations habituelles il se bornait au strict accomplissement de son devoir dans les limites de la plus stricte justice.
I l voyait tout, il est vrai, sous l'aspect le plus sombre: d'un cote, Smolensk que, selon lui, on aurait du et pu defendre, abandonne le 18 aout; de l'autre, son pere, malade, force de fuir et de quitter Lissy-Gory, ce Lissy-Gory que le vieux prince avait construit, arrange a sa guise, et qu'il aimait par-dessus toutes choses. Heureusement pour le prince Andre, les soins a donner a son regiment, en l'obligeant a s'occuper des moindres details du service, le detournaient de ces tristes pensees. Son detachement arriva a Lissy-Gory le. 22 du mois d'aout: deux jours auparavant, il avait appris que son pere et sa soeur l'avaient quitte pour aller se refugier a Moscou. Rien ne l'attirait plus en ces lieux, mais le desir de gouter une amere jouissance, en ravivant sa douleur, le decida a y pousser une pointe.
M ontant a cheval, il quitta ses soldats en marche, et prit le chemin du village qui l'avait vu, naitre et grandir. En passant devant l'etang ou d'ordinaire des femmes chantaient et bavardaient en lavant et en battant leur linge, il fut etonne de n'y voir personne; le petit radeau, enfonce en partie dans l'eau, se balancait, a moitie couche sur le bord; il n'y avait ame qui vive dans la loge du garde, et la porte d'entree etait grande ouverte; les mauvaises herbes envahissaient les allees du jardin; des veaux et des poulains se promenaient a leur aise dans le parc anglais; les vitres de l'orangerie etaient brisees, quelques arbres renverses avec leurs caisses; quelques autres etaient completement desseches. Il appela Tarass le jardinier, personne ne repondit. Tournant l'angle de la serre, il remarqua que la cloture de planches etait brisee, et que des branches de pruniers depouillees de leurs fruits jonchaient la terre. Un vieux paysan, qu'il avait de temps immemorial vu assis devant l'entree du jardin, s'etait installe maintenant sur le banc favori du vieux prince. Il tressait des chaussons, et sur le tronc d'un beau magnolia, a moitie mort, pendait, a portee de sa main, l'ecorce destinee a cette fabrication. Comme il etait completement sourd, il n'entendit pas venir le prince Andre. Celui-ci arriva enfin a la maison; devant la facade quelques vieux tilleuls avaient ete abattus, une jument pie et son poulain, caracolaient devant le perron au milieu du parterre et des massifs de rosiers. Les volets etaient fermes a toutes les fenetres, a l'exception d'une seule au rez-de-chaussee: un gamin, qui semblait y etre aux aguets, apercut le cavalier, et disparut aussitot dans l'interieur de la maison.
A lpatitch etait reste seul a Lissy-Gory apres en avoir renvoye sa famille, et lisait "la Vie des Saints" au moment ou l'enfant vint l'avertir de la venue de son jeune maitre. Boutonnant vivement son habit, il courut a sa rencontre, les lunettes encore sur le nez, et, sans prononcer une parole, se precipita sur le prince Andre, en fondant en larmes. Se detournant aussitot comme s'il etait honteux de s'etre laisse aller a ce mouvement de faiblesse, il surmonta son emotion, et lui rendit compte de l'etat des choses. Ce que le chateau contenait de precieux avait ete expedie a Bogoutcharovo, ainsi que cent tchetverts environ de froment tires de la reserve; mais le foin et les bles d'ete, d'une beaute extraordinaire cette annee-la, avaient ete fauches avant leur maturite par les troupes. Les paysans etaient ruines, et quelques-uns d'entre eux s'etaient meme retires a Bogoutcharovo.
" Quand mon pere et ma soeur sont-ils partis? demanda le prince Andre, qui avait ecoute avec distraction ses doleances, et qui supposait les siens deja a Moscou.
- Ils sont partis le 7," reprit Alpatitch, persuade qu'il les savait a Bogoutcharovo, et, reprenant sa conversation sur les affaires courantes, il lui demanda de nouvelles instructions. "Il nous reste encore une certaine quantite de ble. Faut-il le livrer aux troupes contre recu?
- Que dois-je repondre," se disait le prince Andre, les yeux fixes sur le vieillard, dont le crane chauve reluisait au soleil; il voyait, a l'expression de sa physionomie, qu'il comprenait lui-meme l'inutilite de ces questions, et ne les lui adressait que pour lui faire oublier un instant sa douleur.
- Oui, donne-le, repondit-il.
- Vous aurez remarque le desordre du jardin; il a ete impossible, de l'empecher: trois regiments ont couche ici; les dragons, surtout se sont permis de. J'ai inscrit le rang et le nom du commandant, pour porter plainte et.
- Que feras-tu a present? lui demanda son maitre: vas-tu rester ici?"
A lpatitch le regarda, et, levant le bras vers le ciel d'un air recueilli:
" Il est mon, protecteur, repondit-il avec solennite. Que sa volonte soit faite!
- Eh bien, adieu! dit le prince Andre, en se penchant vers son vieux serviteur. Va-t'en, toi aussi, emporte ce que tu pourras, et dis aux paysans de se refugier dans la terre de Riazan, ou bien dans celle qui est pres de Moscou!"
A lpatitch, pleurant a chaudes larmes, se serra contre lui; le prince Andre l'ecarta doucement, et partit au galop par la grande avenue.
I l passa de nouveau devant le vieux paysan, toujours assis a la meme place, et toujours absorbe par son ouvrage, comme une mouche sur la figure d'un mort. Deux petites filles, qui sortaient sans doute de la serre, s'arreterent tout court a la vue du cavalier: elles tenaient dans leurs jupons retrousses des prunes arrachees aux espaliers. Leur terreur fut si vive que la plus grande, saisissant la main de sa compagne, l'entraina brusquement, et se cacha avec elle derriere un bouleau, sans meme ramasser les fruits encore verts qui avaient roule de leurs tabliers. Le prince Andre tourna la tete, et feignit de ne pas les apercevoir. afin de ne pas les effaroucher davantage. Cette jolie fillette effaree lui faisait de la peine! La vue de ces deux enfants venait d'eveiller en lui un sentiment tout nouveau qui le calmait et le reposait pour ainsi dire, en lui faisant entrevoir et comprendre qu'il existait d'autres interets dans la vie, des interets completement etrangers aux siens, mais tout aussi humains et tout aussi naturels. Ces petites filles ne songeaient evidemment qu'a pouvoir emporter et manger leurs prunes a moitie mures, et surtout a ne pas se laisser surprendre. Pourquoi des lors s'opposer au succes de leur entreprise? Il ne put cependant se refuser le plaisir de les regarder encore une fois, et il les vit, se croyant hors de danger, s'elancer hors de leur cachette et traverser en courant la pelouse, pieds nus, les jupons releves, en riant et en babillant de leurs voix enfantines et greles. Le prince Andre, que cette course loin de la poussiere de la grand'route avait rafraichi, rejoignit bientot son regiment qui avait fait halte pres d'un etang. Il etait deux heures de l'apres-midi; un soleil ardent grillait le dos des soldats a travers leur uniforme de drap noir, et la poussiere, qui continuait a s'etendre sur eux en une couche immobile et dense, assourdissait le bruit de leurs voix. Il n'y avait pas de vent. Comme il longeait la digue, une bouffee d'air frais et marecageux lui caressa la figure, et lui donna l'envie de se plonger dans l'eau, quelque bourbeuse qu'elle fut. Le petit etang d'ou partaient des rires et des cris etait couvert d'herbes de toutes sortes, et l'eau debordait jusque sur la chaussee, a cause de la quantite de soldats qui le remplissaient jusqu'aux bords; leurs corps blancs, leurs mains, leurs figures et leurs cous d'un rouge brique, fretillaient dans cette mare verte et boueuse comme des poissons dans un arrosoir. Ce joyeux tremoussement, accompagne de bruyants eclats de rire, inspirait un sentiment de vague tristesse.
U n jeune soldat blond, du troisieme escadron, une courroie nouee au-dessous du mollet, se signa, recula d'un pas pour mieux prendre son elan, et piqua une tete dans l'eau; un sous-officier, a la chevelure ebouriffee, y etirait ses membres fatigues, s'y ebrouait comme un cheval, et de ses mains noires jusqu'au poignet faisait de copieuses ablutions. On n'entendait partout que le bruit de l'eau, et des plongeons, entremeles de cris et d'exclamations; on ne voyait de tous cotes, dans l'etang comme sur la berge, qu'une masse de chair humaine, blanche, saine, avec des muscles d'acier! Timokhine, dont le nez etait plus rouge que jamais, s'essuyait avec soin sur le talus: honteux d'etre ainsi surpris par son colonel, il se decida pourtant a lui vanter les delices du bain.
" C'est fort agreable, Excellence, vous devriez vous baigner aussi.
- L'eau est sale, repliqua le prince Andre, en faisant la grimace.
- On vous fera place, on la nettoiera, s'ecria Timokhine, et, s'elancant tout nu vers les baigneurs:
" Le prince desire se baigner, mes enfants!
- Quel prince?
- Mais le notre, que diable!
- Notre prince!" s'ecrierent plusieurs voix, et tous se mirent a s'agiter a tel point en tous sens, que le prince Andre eut toutes les peines du monde a les calmer, et a leur faire entendre qu'il se contenterait de prendre une douche dans la grange.
" De la chair, de la chair a canon!" se disait-il en se regardant de la tete aux pieds, et en frissonnant a la pensee de cette foule de corps humains qui se tremoussaient gaiement dans l'eau trouble, sans pouvoir se rendre compte de l'impression, pleine de terreur et de degout, que ce tableau lui faisait eprouver.
L a lettre suivante, ecrite le 7 du mois d'aout par le prince Bagration, et datee de son campement a Mikhailovka sur la route de Smolensk, etait adressee a Araktcheiew. Sachant fort bien d'avance que cette lettre serait lue par l'Empereur, il en avait pese chaque mot, autant du moins que ses capacites intellectuelles le lui avaient permis:
" Monsieur le comte Alexis Andreievitch, le ministre vous aura sans doute rendu compte de l'abandon de Smolensk a l'ennemi; chacun en est afflige au dela de toute expression, et l'armee entiere est au desespoir de ce qu'on ait ainsi livre, sans utilite aucune, une place de cette importance. De mon cote, je l'ai supplie personnellement de la facon la plus pressante, je lui ai meme ecrit, mais rien n'y a fait. Napoleon se trouvait, je vous en donne ma parole d'honneur, pris comme dans un sac, et si l'on m'avait ecoute, au lieu de s'emparer de Smolensk, il aurait perdu la moitie de son armee. Nos troupes se sont battues et se battent comme toujours. J'ai resiste avec 15000 hommes plus de trente-cinq heures, et j'ai ecrase l'ennemi, mais "Lui" n'a meme pas voulu tenir quatorze heures; c'est une honte et une fletrissure pour nos armees, et apres cela "Il" ne devait plus etre digne de vivre. S'"Il" vous a annonce que les pertes sont grandes, c'est faux. Il y a tout au plus 4000 morts et blesses. c'est tout! L'ennemi, en revanche, a fait des pertes enormes!
" Qu'est-ce que cela lui aurait coute de tenir encore deux jours? Les Francais se seraient certainement retires les premiers, car ils n'avaient pas une goutte d'eau. "Il" m'avait solennellement jure de ne pas battre en retraite, et tout a coup "Il" m'envoie dire qu'il se retire la nuit meme.
" On ne fait pas la guerre ainsi; nous amenerons de la sorte l'ennemi aux portes memes de Moscou.
" On me dit que vous pensez a faire la paix. Que Dieu vous en garde! Apres tant de sacrifices, apres tant de retraites incomprehensibles, il n'est pas permis d'y songer: vous vous mettrez toute la Russie a dos, et tous nous aurons honte de porter l'uniforme. Il faut, puisqu'il en est ainsi, se battre tant que la Russie le pourra, tant qu'il y aura des hommes!
" Un seul doit commander au lieu de deux! Votre ministre peut etre excellent dans son ministere, mais comme general ce n'est pas assez dire qu'il est mauvais. Il est detestable!. et cependant c'est a lui que le sort de la patrie a ete confie! La colere me monte a la tete, excusez la hardiesse de mes paroles! Il est evident que celui qui conseille en ce moment la paix, et qui soutient le ministre, n'aime pas l'Empereur, et veut notre perte a tous. Je vous ecris la verite. organisez donc au plus tot les milices! M.l'aide de camp Woltzogen ne jouit pas de la confiance de l'armee, au contraire. On le soupconne de pencher pour Napoleon, et il est le grand conseiller du ministre. Quant a moi, j'obeis a ce dernier comme le premier caporal venu, quoique je sois plus ancien que lui! Cela me blesse profondement, mais, devoue, comme je le suis, a mon bienfaiteur et, a mon Souverain, je m'y soumets, en Le plaignant toutefois d'avoir mis sa belle armee entre de telles mains. Figurez-vous que, grace a notre retraite, nous avons perdu de fatigue, et dissemine dans les hopitaux, environ 15000 hommes; si nous avions marche en avant, cela n'aurait pas ete le cas. Dites-leur la-bas que notre mere, la Russie, nous accusera de lachete, car nous livrons la patrie a la racaille, et nous attisons de la sorte dans le coeur de chacun la haine et le depit. De quoi et de qui avons-nous peur? Ce n'est pas ma faute si le ministre, indecis, craintif, absurde et lambin, reunit en lui seul tous les defauts. L'armee pleure, et l'accable d'injures!."
VI
O n pourrait, a notre avis, diviser en deux categories bien distinctes les divers modes, si varies et si multiples, de la vie: la premiere se composerait de ceux ou la forme l'emporte sur le fond; l'autre, au contraire, de ceux ou le fond domine la forme. Comparons, par exemple, la vie de campagne, la vie de province, la vie de Moscou meme a celle de Petersbourg, a celle du salon surtout, invariablement la meme partout et toujours.
D epuis 1805, nous avions passe notre temps a nous quereller et a nous reconcilier avec Bonaparte, a faire et a defaire des constitutions, pendant que le salon d'Anna Pavlovna et celui de la belle Helene etaient restes immuables et avaient garde le meme ton et la meme allure que par le passe. Chez Anna Pavlovna, on s'exclamait avec la meme stupeur sur les succes de Bonaparte, et l'on ne voyait dans la soumission des souverains de l'Europe entiere qu'un complot haineux dont le seul but etait de troubler et d'inquieter le cercle de la Cour, dont MlleScherer se considerait comme le representant incontestable. Chez Helene, que Roumiantzow honorait de ses visites et qu'il appelait une femme remarquablement intelligente, on professait en 1812, comme en 1808, le meme enthousiasme pour la grande nation, pour le grand homme, et l'on y deplorait la rupture avec la France, qui ne pouvait, assurait-on, se terminer autrement que par une paix prochaine.
U ne agitation inusitee se manifesta dans ces reunions rivales lorsque l'Empereur revint de l'armee; quelques demonstrations hostiles furent meme tentees de salon a salon, mais chacun conserva strictement sa nuance. Anna Pavlovna ne recevait en fait de Francais que quelques legitimistes pur sang, et son exaltation patriotique mettait a l'index le theatre francais, dont l'entretien, disait-elle, coutait "ce que coute un corps d'armee". On y suivait avec un interet extreme les operations militaires, on y repandait sur nos troupes les bruits les plus favorables, tandis que dans la coterie d'Helene, ou les Francais etaient en majorite, on prenait note des tentatives faites par Napoleon en faveur de la paix, on niait la verite des rapports sur la cruaute de l'ennemi, et l'on critiquait a outrance les conseils prematures de ceux qui parlaient de la necessite de se transporter a Kazan et d'y installer la cour et les Instituts. La guerre n'avait a leurs yeux qu'un caractere purement demonstratif; la paix ne pouvait donc se faire attendre, et ils repetaient avec emphase l'axiome de Bilibine, devenu un habitue de la maison d'Helene (car tout homme intelligent devait l'etre ou l'avoir ete), que "les questions epineuses ne se tranchaient point par la poudre, mais par ceux qui l'avaient inventee". On s'y moquait avec esprit, tout en y mettant beaucoup de prudence, de l'exaltation moscovite, arrivee a son apogee durant la visite de l'Empereur a l'ancienne capitale.
C hez MlleScherer, au contraire, cet enthousiasme soulevait une admiration fanatique, semblable a celle de Plutarque pour ses heros! Le prince Basile, qui continuait a occuper les memes postes importants, etait le chainon qui reliait ces deux cercles rivaux. Il frequentait a la fois "ma bonne amie Anna Pavlovna" et "le salon diplomatique de ma fille": aussi lui arrivait-il souvent, en passant d'un camp a l'autre, de s'embrouiller dans ce qu'il disait, et d'exprimer chez la premiere les opinions en honneur chez la seconde, et reciproquement. Un jour, peu de temps apres le retour de l'Empereur, le prince Basile, qui s'etait mis a censurer avec severite chez Anna Pavlovna la conduite de Barclay de Tolly, finit par avouer qu'il aurait ete tres embarrasse, dans le moment actuel, de nommer quelqu'un au poste de general en chef. Un des habitues du salon, connu sous le sobriquet d'un "homme de beaucoup de merite", raconta qu'il avait vu le matin meme le commandant de la milice de Petersbourg recevant les volontaires dans la chambre des finances, et se permit d'avancer que c'etait peut-etre l'homme destine a satisfaire toutes les exigences.
A nna Pavlovna sourit melancoliquement, en declarant que Koutouzow ne faisait que creer des ennuis a l'Empereur.
" Oui, je l'ai dit a l'assemblee de la noblesse, reprit le prince Basile; je leur ai dit que son election aux fonctions de commandant de la milice ne plairait pas a Sa Majeste; mais ils ne m'ont pas ecoute; ils ont la manie de fronder. Et pourquoi? Parce que nous tenons a singer l'absurde enthousiasme des Moscovites," ajouta-t-il, en oubliant que ce propos, qui aurait ete goute dans le salon de sa fille, ne pouvait l'etre dans celui d'Anna Pavlovna; il le sentit aussitot et essaya de reparer sa maladresse.
" Est-il convenable, je vous le demande, que le comte Koutouzow, le plus vieux des generaux russes, siege la-bas en personne? Il en sera pour sa peine. Et, franchement, peut-on nommer general en chef un homme de mauvaises moeurs, un homme qui ne sait pas se tenir a cheval, et qui s'endort au conseil? Oserait-on soutenir par hasard qu'il s'est distingue a Bucharest? Je ne parle pas de ses qualites comme militaire, il y aurait trop a dire la-dessus; mais comment serait-il possible de choisir dans la situation actuelle un homme impotent et qui n'y voit goutte? Quel commandant sera-ce la? Il serait bon tout au plus pour jouer a colin-maillard, car il est completement aveugle!"
P ersonne ne repliqua a cette violente sortie, a laquelle le prince Basile se livrait le 21 juillet, et qui, a cette date, etait parfaitement fondee; mais le 29, quelques jours plus tard, Koutouzow recut le titre de prince. Cette faveur, qui indiquait peut-etre, a la rigueur, le desir qu'on eprouvait, en haut lieu, de s'en debarrasser, n'inquieta pas le prince Basile, mais elle eut pour effet de le rendre plus prudent dans ses critiques. Le 8 aout, un conseil compose du feld-marechal Soltykow, d'Araktcheiew, de Viasmitinow, de Lopoukhine et de Kotchoubey, fut reuni pour discuter la marche generale de la campagne. Le conseil decida que l'insucces devait etre attribue a la division du pouvoir, et proposa, apres une courte deliberation, et malgre le peu de sympathie de l'Empereur pour Koutouzow, d'elever ce dernier au poste de general en chef et de commandant de tout le rayon occupe par les troupes; la proposition fut acceptee, et la nomination annoncee le soir meme.
L e prince Basile se retrouva le lendemain chez Anna Pavlovna avec l'"homme de beaucoup de merite", qui lui faisait une cour assidue afin d'obtenir par elle la place de curateur d'un institut de jeunes filles. Le prince Basile fit son entree dans ce salon en veritable triomphateur, et comme si le succes avait couronne ses plus cheres esperances: "Eh bien, vous savez la grande nouvelle! Le prince Koutouzow est marechal, tous les dissentiments sont finis. j'en suis si heureux! Enfin voila un homme!" ajouta-t-il en lancant un regard severe sur son auditoire. L'"homme de beaucoup de merite" ne put s'empecher, quoiqu'il fut candidat a une place, de rappeler a l'orateur le jugement qu'il avait porte lui-meme peu de jours auparavant. C'etait une double faute contre la bienseance, car Anna Pavlovna avait egalement recu la nouvelle avec de grandes demonstrations de joie.
" Mais, mon prince, dit-il, ne pouvant retenir sa langue et employant les paroles du prince Basile, on le dit aveugle!
- Allons donc, il y voit assez clair, repondit le prince en parlant rapidement de sa voix de basse eraillee, et en toussant a plusieurs reprises (c'etait son grand moyen pour faire bonne contenance lorsqu'il se trouvait embarrasse). Il y voit assez clair, vous dis-je, et je me rejouis surtout de ce que l'Empereur lui ait donne, sur les troupes et sur le pays, un pouvoir que jamais aucun general en chef n'a eu jusqu'ici. C'est un second autocrate!
- Dieu le veuille!" dit en soupirant Anna Pavlovna.
L '"homme de beaucoup de merite", tres novice encore au langage des cours, s'imaginait flatter la vieille fille en defendant son ancienne opinion; il s'empressa donc d'ajouter:
" On dit que l'Empereur ne l'a investi de ce pouvoir qu'a contre-coeur! On dit aussi qu'il a rougi comme une demoiselle a laquelle on lirait Joconde, en lui disant que le Souverain et la patrie lui decernaient cet honneur.
- Peut-etre le coeur n'etait-il pas de la partie? fit observer Anna Pavlovna.
- Pas du tout, pas du tout, s'ecria avec chaleur le prince Basile, qui ne permettait plus a personne d'attaquer Koutouzow. C'est impossible, car l'Empereur a toujours su apprecier ses hautes qualites.
- Dieu veuille alors que le prince Koutouzow ait veritablement le pouvoir entre les mains, et qu'il ne permette a personne de lui mettre des batons dans les roues," dit Anna Pavlovna.
L e prince Basile, comprenant aussitot a qui s'adressait cette allusion, reprit a voix basse:
" Je sais positivement que Koutouzow a pose comme condition sine qua non a l'Empereur l'eloignement du cesarevitch. Savez-vous ce qu'il lui a dit: "Je ne saurais le punir s'il fait mal, ni le recompenser s'il fait bien."
- Oh! c'est un homme bien fin: je connais Koutouzow de longue date.
- On dit meme, poursuivit l'"homme de beaucoup de merite", continuant a faire fausse route, que Son Altesse a solennellement exige de l'Empereur de ne pas venir sejourner a l'armee."
A peine eut-il prononce ces mots, que le prince Basile et Anna Pavlovna, se detournant comme pousses par un meme ressort, echangerent un regard plein de compassion en reponse a cette inconcevable naivete, et pousserent un long et profond soupir.
VII
P endant que ceci se passait a Petersbourg, les Francais, laissant Smolensk derriere eux, avancaient toujours et se rapprochaient de Moscou. M.Thiers, l'historien de Napoleon, cherche, comme les autres, a attenuer les fautes de son heros, en soutenant qu'il avait ete amene jusque sous les murs de Moscou contre sa volonte! Ce serait vrai, si l'on pouvait donner comme cause aux evenements de ce monde la volonte d'un seul homme, et nos historiographes auraient alors egalement raison, en pretendant, de leur cote, que Napoleon a ete attire en avant par l'habilete de nos generaux. En considerant meme le passe comme le travail d'incubation des faits qui en sont la consequence ulterieure, nous en arrivons a decouvrir entre eux une certaine connexite qui ne fait que les rendre encore plus confus. Quand un bon joueur d'echecs a perdu une partie et qu'il est intimement convaincu de l'avoir perdue par son fait, il laisse de cote les fautes qu'il a pu commettre pendant le cours de la partie, pour ne rechercher que celle qu'il a faite au debut, et qui, en tournant au profit de son adversaire, a cause sa defaite. Le jeu de la guerre, bien autrement complique, est influence par les conditions du milieu ou il s'agite, et, loin d'etre dirige par une volonte unique, il est le produit du frottement et du choc des mille volontes et des mille passions individuelles qui y prennent part.
N apoleon, apres avoir quitte Smolensk, tenta, mais en vain, de livrer bataille d'abord a Dorogobouge sur la Viazma, ensuite a Czarevo-Zaimichtche; par suite de differentes circonstances, les Russes ne purent l'accepter qu'a Borodino, situe a 112 verstes de Moscou. A Viazma, Napoleon donna l'ordre de marcher droit sur cette ville, la capitale asiatique du grand Empire, la ville sacree des peuples d'Alexandre! Moscou, avec ses innombrables eglises semblables a des pagodes chinoises, excitait son imagination. Il quitta Viazma monte sur son petit cheval isabelle, accompagne de sa garde, de ses aides de camp, et de ses pages; Berthier, le major general, reste en arriere pour faire interroger un prisonnier russe par l'interprete Lelorgne d'Ideville, rejoignit peu apres son maitre, et, le visage rayonnant de joie, arreta court son cheval devant lui.
" Qu'y a-t-il? demanda Napoleon.
- Un cosaque qu'on vient de faire prisonnier, Sire, dit que les troupes commandees par Platow se reunissent au gros de l'armee, et que Koutouzow est nomme general en chef!. Ce gaillard est tres bavard et parait fort intelligent."
N apoleon sourit, fit donner un cheval au cosaque, et se le fit amener, pour avoir le plaisir de le questionner lui-meme. Quelques aides de camp partirent au galop pour faire executer cet ordre, et, un moment apres, le serf de Denissow, celui qu'il avait cede a Rostow, notre ancienne connaissance Lavrouchka, avec sa figure eveillee et legerement avinee, en veste de domestique militaire, a cheval sur une selle de cavalerie francaise, s'approcha de Napoleon, qui le fit marcher a ses cotes, pour l'examiner a son aise.
" Vous etes un cosaque? lui demanda-t-il.
- Oui, Votre Noblesse"
" Le cosaque, ignorant en quelle compagnie il se trouvait, car la simplicite de Napoleon n'avait rien qui put reveler a une imagination orientale la presence d'un Souverain, s'entretint avec la plus extreme familiarite des affaires de la guerre actuelle", dit M.Thiers en racontant cet episode. Lavrouchka etait ivre ou a peu pres; n'ayant pas prepare a temps le diner de son maitre le jour precedent, il avait ete bel et bien fustige, et envoye faire main basse sur la volaille dans un village; la, s'etant laisse entrainer par le charme de la maraude, il avait ete enleve par les francais. Lavrouchka, qui avait vu beaucoup de choses dans sa vie, etait une de ces natures effrontees, pretes a toutes les fourberies imaginables, qui devinent d'instinct les plus mauvaises pensees de leurs maitres et savent se rendre compte d'un coup d'oeil de l'etendue de leur mesquine vanite.
F ace a face avec Napoleon, qu'il n'avait pas tarde a reconnaitre, il fit tout son possible pour gagner ses bonnes graces. Sa presence ne l'intimidait pas plus que celle de Rostow, ou du marechal des logis avec les verges a la main, car, du moment qu'il ne possedait rien, que pouvait-on lui prendre?
I l lui rapporta, a peu de choses pres, ce qui se disait parmi ses camarades; mais, lorsque Napoleon lui demanda si les Russes croyaient vaincre Bonaparte, il flaira un piege dans cette question, et reflechit en froncant les sourcils.
" S'il doit y avoir prochainement une bataille, repondit-il d'un air soupconneux, alors c'est possible, mais s'il se passe trois jours sans qu'il y en ait, cela trainera en longueur."
C ette phrase sibylline fut ainsi traduite a l'Empereur par Lelorgne d'Ideville: "Si la bataille etait donnee avant trois jours, les Francais la gagneraient, mais si elle etait donnee plus tard, Dieu sait ce qu'il en arriverait." Napoleon, dont l'humeur etait cependant excellente pour le moment, ecouta sans sourire cet oracle, et se le fit repeter. Lavrouchka le remarqua, et continua a faire semblant d'ignorer qui il etait.
" Nous savons bien que vous avez un certain Napoleon qui a deja battu tout le monde, mais cela ne lui sera pas aussi facile avec nous!" dit-il, laissant involontairement echapper cette vanterie patriotique, que l'interprete s'empressa du reste de passer sous silence, en ne traduisant a Sa Majeste que la premiere partie de la phrase.
" La reponse du jeune cosaque fit sourire son puissant interlocuteur," dit M.Thiers. Faisant quelques pas en avant, Napoleon s'adressa a Berthier. Il lui exprima le desir d'eprouver sur cet enfant des steppes du Don l'emotion qu'il ressentirait en apprenant qu'il causait avec l'Empereur, avec ce meme Empereur qui avait ecrit sur les Pyramides son nom victorieux!
O n avait a peine acheve de le lui dire, que Lavrouchka, devinant a merveille que Napoleon s'attendait a le voir terrifie, joua aussitot la stupefaction: il ecarquilla les yeux, prit un air hebete, et donna a sa figure l'expression qui lui etait habituelle lorsqu'on le menait recevoir quelques coups de verges en punition de ses fautes. "A peine l'interprete de Napoleon, dit M.Thiers, avait-il parle, que le cosaque, saisi d'une sorte d'ebahissement, ne profera plus une parole, et marcha les yeux constamment attaches sur ce conquerant, dont le nom avait penetre jusqu'a lui a travers les steppes de l'Orient. Toute sa loquacite s'etait subitement arretee pour faire place a un sentiment d'admiration naive et silencieuse. Napoleon, apres l'avoir recompense, lui fit donner la liberte "comme a un oiseau qu'on rend aux champs qui l'ont vu naitre".
S a Majeste continua donc son chemin, revant a ce Moscou qui occupait si fort son imagination, tandis que l'"oiseau rendu aux champs qui l'ont vu naitre" retournait aux avant-postes: il songeait au recit fantastique qu'il allait debiter a ses camarades, car il n'etait pas homme a leur raconter les faits tels qu'ils s'etaient passes, et a leur dire tout simplement la verite. Il demanda a des cosaques qu'il rencontra sur sa route ou etait son regiment, qui faisait partie du detachement de Platow, et le soir meme il arriva a Jankow, ou etait le bivouac des siens, juste au moment ou Rostow montait a cheval pour aller avec Iline faire une reconnaissance dans les environs. Lavrouchka recut l'ordre de les suivre.
VIII
L a princesse Marie n'etait pas a Moscou, a l'abri de tout danger, comme le pensait le prince Andre.
L orsque son vieux serviteur revint de Smolensk, le prince se reveilla comme d'une lethargie. Il fit rassembler les miliciens, et ecrivit au general en chef pour l'informer qu'il etait bien decide a rester a Lissy-Gory et a le defendre jusqu'a la derniere extremite, en lui laissant le soin de prendre ou de ne pas prendre les mesures necessaires pour proteger un endroit "ou serait fait prisonnier ou tue un des plus anciens generaux russes"! Il annonca ensuite solennellement a toute sa maison son intention de ne pas quitter Lissy-Gory! Quant a sa fille, elle devait, disait-il, emmener le petit prince a Bogoutcharovo, et il s'occupa immediatement de son depart et de celui de Dessalles. La princesse Marie, serieusement effrayee de l'activite fievreuse qui succedait chez lui a l'apathie des dernieres semaines, ne pouvait se decider a le laisser seul, et se permit de lui desobeir pour la premiere fois de sa vie. Elle refusa de partir, et s'exposa par la a une scene des plus violentes. Son pere furieux lui reprocha ses torts imaginaires, l'accabla des reproches les plus sanglants, l'accusa d'avoir empoisonne son existence, de l'avoir brouille avec son fils, d'avoir fait sur son compte des suppositions abominables, et finit par la renvoyer de son cabinet, en lui disant qu'elle pouvait faire ce qui lui semblerait bon, qu'il ne voulait plus la connaitre, et lui defendait de se montrer desormais devant ses yeux. La princesse Marie, heureuse de ne pas avoir ete mise de force en voiture, vit dans cette concession la preuve irrecusable de la satisfaction cachee que causait a son pere sa resolution de rester aupres de lui. Le lendemain du depart de son petit-fils, le vieux prince revetit sa grande tenue, et se disposa a aller voir le general en chef. Sa caleche etant avancee, sa fille l'apercut, tout chamarre de decorations, s'acheminer vers une allee du jardin, pour y passer en revue les paysans et la domesticite qu'il avait armes. Assise a sa fenetre, elle pretait une oreille attentive aux ordres qu'il donnait, lorsque tout a coup quelques hommes, la figure bouleversee, se mirent a courir du jardin vers la maison; s'elancant aussitot au dehors, elle allait s'engager dans l'allee, lorsqu'elle vit venir a elle une troupe de miliciens, et au milieu d'eux le vieux prince en uniforme, soutenu par eux et laissant trainer ses pieds sans force sur le sable. Elle fit quelques pas, mais les rayons de lumiere qui se jouaient sur le groupe, a travers l'epais feuillage des tilleuls, l'empecherent d'abord de se rendre compte du changement survenu dans ses traits. En s'approchant davantage, elle en fut profondement saisie: l'expression dure et resolue de sa figure s'etait fondue en une expression soumise et humble. A la vue de sa fille, il remua ses levres impuissantes, et il s'en echappa quelques sons rauques et inintelligibles. On le porta jusque dans son cabinet, et on le deposa sur le divan qui lui avait tout dernierement encore cause de si folles terreurs.
L e docteur, qu'on alla chercher a la ville voisine, le veilla toute la nuit, et declara que le cote droit avait ete frappe de paralysie. Le sejour a Lissy-Gory devenant de jour en jour plus dangereux, la princesse Marie fit transporter le malade a Bogoutcharovo, et envoya son neveu a Moscou sous la garde de Dessalles.
L e vieux prince passa ainsi trois semaines dans la maison de son fils, toujours dans le meme etat. Il n'avait plus sa tete: etendu sans mouvement, presque sans vie, il ne cessait de murmurer des mots inarticules, et l'on ne pouvait parvenir a deviner s'il se rendait compte de ce qui se passait autour de lui. Il souffrait, et s'efforcait evidemment d'exprimer un desir que personne n'arrivait a comprendre. Etait-ce une fantaisie de malade, ou l'idee d'un cerveau affaibli? Voulait-il parler de ses affaires de famille ou de celles du pays? On l'ignorait.
L e docteur soutenait que cette agitation ne voulait rien dire, et qu'elle provenait de causes purement physiques; mais la princesse Marie etait sure du contraire, et l'inquietude que le vieux prince temoignait, quand elle etait en sa presence, la confirmait dans cette supposition.
I l n'y avait plus a esperer de le guerir, et il etait impossible de le transporter, car on aurait risque de le voir mourir pendant le trajet. "La fin, la fin elle-meme ne serait-elle pas preferable a cet etat?" se disait parfois la princesse Marie. Elle ne le quittait ni jour ni nuit, et, faut-il l'avouer? elle epiait ses moindres mouvements, non pour y decouvrir un symptome rassurant, mais souvent au contraire pour y surprendre quelque signe avant-coureur d'une mort prochaine. Ce qui etait encore plus terrible, et ce qu'elle ne pouvait se dissimuler a elle-meme, c'est que, depuis la maladie de son pere, toutes ses aspirations intimes, toutes ses esperances, oubliees depuis tant d'annees, s'etaient tout a coup reveillees en elle: le reve d'une vie independante, pleine de joies nouvelles et affranchie du joug de la tyrannie paternelle, la possibilite d'aimer et de jouir enfin du bonheur conjugal, se representaient constamment a son imagination comme autant de tentations du demon. Malgre ses efforts pour les chasser loin d'elle, elle y revenait sans cesse et se surprenait souvent a rever et a combiner le plan de sa nouvelle existence, quand "lui" ne serait plus la! Pour repousser la seduction de ces pensees, elle avait recours a la priere: S'agenouillant et fixant les yeux sur les images saintes, elle priait, mais sans ferveur et sans foi. Elle se sentait emportee par un autre courant, le courant de la vie active, difficile mais libre, en contraste complet avec l'atmosphere morale qui l'avait entouree et emprisonnee jusqu'a ce jour. La priere avait ete alors son unique consolation; aujourd'hui, elle se sentait sollicitee par les soucis de la vie materielle. Il n'etait pas non plus sans danger de demeurer plus longtemps a Bogoutcharovo; les Francais approchaient, et deja une propriete voisine venait d'etre devastee par les maraudeurs.
L e docteur insistait pour que l'on transportat le malade; le marechal de noblesse envoya un de ses fonctionnaires pour engager la princesse Marie a partir promptement; l'ispravnik arriva en personne lui annoncer la presence des troupes francaises a quarante verstes: "les villages avaient deja recu, disait-il, les proclamations ennemies, et il ne repondait de rien si elle ne partait immediatement."
E lle s'y decida enfin, et fixa son depart au 15 septembre; les preparatifs et les ordres a donner l'occuperent toute la journee du 14, mais elle passa la nuit suivante, comme d'habitude, sans se deshabiller, dans la chambre contigue a celle de son pere. Ne pouvant dormir, elle s'approcha plus d'une fois de la porte pour ecouter, et elle l'entendait souvent geindre et se plaindre tout bas, pendant que Tikhone et le docteur le soulevaient et le changeaient de position. Elle aurait voulu entrer chez lui, mais la crainte l'en empechait; elle savait par experience combien tout signe de terreur etait desagreable a son pere, qui se detournait chaque fois qu'il rencontrait son regard effare involontairement fixe sur lui; elle savait que son apparition, la nuit, a une heure inusitee, lui causerait une violente irritation!. Et jamais cependant il ne lui avait inspire autant de compassion. Un revirement s'etait opere en elle: elle redoutait maintenant de le perdre, et, en repassant dans sa memoire les longues annees de leur vie commune, elle decouvrait dans chacun de ses actes une preuve de son affection pour elle. Si la perspective de sa future existence se glissait au milieu de son attendrissement retrospectif, elle la chassait bien vite avec horreur comme une obsession du mauvais esprit; enfin, n'entendant plus de bruit chez le malade, elle s'endormit, epuisee, vers le matin, et ne se reveilla que fort tard.
L a nettete de perception qui accompagne habituellement le reveil lui demontra clairement alors quelle etait sa preoccupation constante, et, pretant l'oreille et n'entendant derriere la porte que le meme murmure, elle se dit avec un soupir de fatigue:
" C'est donc toujours la meme chose!. Mais qu'est-ce donc que je desire, qu'est-ce donc qui doit arriver? Sa mort?" s'ecria-t-elle avec degout a cette pensee involontaire. Se levant a la hate, elle s'habilla, fit sa priere et sortit sur le perron: on mettait les chevaux a la voiture, et l'on y emballait les derniers effets.
L e temps etait doux et couvert; le docteur s'approcha de la princesse.
" Il a l'air un peu mieux ce matin, lui dit-il. Je vous cherchais: il est possible de le comprendre un peu, il a la tete assez fraiche. Venez, il vous demande."
E lle palit et s'appuya contre le chambranle de la porte. Son coeur battit avec violence; rien qu'a l'idee de le voir, de lui parler, lorsque son ame etait remplie de pensees coupables, elle eprouvait une joie melee de douleur et d'angoisse.
" Allons," repeta le docteur.
E lle le suivit et s'approcha du lit de son pere. Le malade etait couche sur le dos et soutenu par des oreillers; ses mains amaigries et osseuses, couvertes d'un reseau de veines bleuatres et noueuses, etaient posees devant lui sur la couverture; l'oeil gauche fixe, l'oeil droit tire et hagard, les levres et les sourcils immobiles, il avait la figure singulierement ridee, et son apparence dessechee et malingre inspirait une pitie profonde. La princesse Marie s'approcha de lui et lui baisa la main; la main gauche de son pere serra aussitot la sienne., on voyait qu'il l'attendait. Il repeta ce mouvement, tandis que ses sourcils et ses levres se contractaient avec impatience.
E lle le regarda effrayee. Que desirait-il? Elle se placa de facon qu'il put l'apercevoir de son oeil gauche. Il se tranquillisa aussitot, et fit des efforts surhumains pour parler; la langue remua cette fois, des sons inarticules se firent entendre, et enfin il prononca quelques mots, lentement, timidement, sans cesser de regarder sa fille d'un air suppliant et craintif. Il avait si grand'peur de n'etre pas compris! La difficulte presque comique qu'il eprouvait a parler forca la princesse Marie a baisser les yeux pour lui derober la vue des sanglots qu'elle avait peine a reprimer. Il repeta a differentes reprises les memes syllabes, mais elle ne parvenait pas a en saisir le sens. Le docteur crut enfin comprendre qu'il demandait si elle avait peur, mais a cette supposition, emise a haute voix, le malade secoua negativement la tete.
" Il veut dire que c'est son ame qui souffre!" s'ecria la princesse Marie, et son pere, repondant a ce cri par un signe affirmatif, lui serra la main, et l'appliqua sur sa poitrine a differents endroits, comme s'il cherchait une meilleure place.
- Je pense toujours a toi," dit-il presque distinctement, satisfait d'avoir ete compris, et, passant son autre main sur les cheveux de sa fille, qui inclina la tete afin de lui cacher ses larmes: "Je t'ai appelee toute la nuit, murmura-t-il.
- Si j'avais su, repondit-elle. Je craignais de venir."
I l lui serra la main.
" Tu ne dormais donc pas?
- Non," repondit-elle en faisant un signe de tete negatif. Subissant malgre elle l'influence du malade, elle essayait de parler comme lui, et paraissait eprouver la meme difficulte a exprimer sa pensee.
- Ma petite ame, murmura-t-il, ou ma petite amie!" La princesse Marie ne put saisir au juste l'expression dont il s'etait servi, mais son regard lui disait bien qu'il venait d'employer une expression affectueuse et tendre, ce qui ne lui arrivait jamais. "Pourquoi n'es-tu pas venue?
- Et moi, moi qui souhaitais sa mort! se disait la pauvre fille.
- Merci, ma fille, mon amie, merci! pour tout, pardonne-moi. merci!" Et deux larmes brulantes jaillirent de ses yeux. "Appelez Andrioucha! dit-il tout a coup d'un air egare.
- J'ai recu une lettre de lui," repondit la princesse Marie.
I l la regarda avec surprise.
" Ou donc est-il?
- A l'armee, mon pere, a Smolensk!"
L ongtemps il garda le silence, les paupieres closes, puis il les releva et fit un signe affirmatif, comme pour dire a sa fille qu'il avait enfin retrouve la memoire, et qu'il se souvenait de tout.
" Oui, dit-il lentement et distinctement, la Russie est perdue, ils l'ont perdue!" Et il sanglota.
S 'apaisant et refermant les yeux, il fit de la main un leger mouvement dont Tikhone devina le sens, car il lui essuya ses larmes, pendant qu'il prononcait de nouveau quelques mots confus. S'agissait-il de la Russie, de son fils, de son petit-fils, ou de sa fille? Nul n'aurait pu le dire. Une heureuse inspiration eclaira Tikhone: il avait devine!
" Va mettre ta robe blanche, je l'aime.
- C'est cela!" dit-il en se tournant vers la princesse Marie. A ces paroles, elle se prit a pleurer avec une telle violence, que le docteur l'emmena hors de la chambre jusque sur le balcon, pour lui donner le temps de maitriser son emotion et de terminer ses preparatifs de depart. Le vieux prince continua a parler de son fils, de la guerre, de l'Empereur, et, froncant les sourcils d'un air irrite, il elevait de plus en plus sa voix enrouee, lorsque soudain il fut frappe d'un second et dernier coup de paralysie.
L e temps s'etait eclairci, le soleil brillait dans toute sa splendeur, mais la princesse Marie, arretee sur le balcon, ne se rendait compte de rien, ne pensait a rien et n'eprouvait qu'une chose, un redoublement de tendresse pour son pere, elle ne l'avait jamais autant aime qu'en ce moment-la. Elle descendit les marches du perron et marcha vivement vers l'etang, en passant par l'allee de tilleuls nouvellement plantee par son frere.
" Oui, j'ai souhaite sa mort, disait-elle tout haut dans son emotion. J'ai desire voir finir cela plus vite, pour me reposer. Mais a quoi me servira ce repos, lorsqu'il ne sera plus?" Elle fit le tour du jardin, se retrouva devant la maison, et vit alors venir a elle, en compagnie d'un inconnu, MlleBourrienne, qui avait declare ne pas vouloir quitter Bogoutcharovo. C'etait le marechal de la noblesse du district, qui arrivait tout expres pour representer a la princesse Marie l'urgence du depart. Elle l'ecouta sans l'entendre, l'invita a la suivre dans la salle a manger, lui proposa de dejeuner et le fit asseoir a cote d'elle. Au bout d'une seconde, elle se leva, agitee et inquiete, s'excusa aupres de son hote et se dirigea vers l'appartement de son pere; le docteur parut sur le seuil de la porte.
" Vous ne pouvez pas entrer, princesse: allez-vous-en, allez!" lui dit-il avec autorite.
E lle retourna au jardin, et alla s'asseoir sur le bord meme de l'etang. On ne pouvait pas l'apercevoir de la maison. Jamais elle ne sut combien de temps elle y etait restee. Tout a coup, un bruit de pas qui couraient sur le chemin sable la tira brusquement de sa reverie: c'etait Douniacha, sa femme de chambre, qu'on avait envoyee a sa recherche, et qui s'arreta, effaree, a sa vue.
" Venez, princesse!. le prince.
- J'y vais, j'y vais! reprit la princesse Marie, qui, sans lui donner le temps d'achever sa phrase, courut vers la maison.
- Princesse, lui dit le docteur, qui l'attendait a l'entree, la volonte de Dieu s'est accomplie!. Resignez-vous!
- Ce n'est pas vrai, laissez-moi!" s'ecria-t-elle avec une poignante angoisse.
L e docteur chercha a la retenir, mais elle le repoussa et passa outre.
" Pourquoi m'arretent-ils tous, pourquoi ces figures terrifiees? se disait-elle. Je n'ai besoin de personne, que font-ils la?"
E lle ouvrit la porte de la chambre de son pere; la lumiere y entrait maintenant a flots, tandis qu'on y avait toujours maintenu une demi-obscurite; elle eprouva une terreur indicible. La vieille bonne et quelques femmes entouraient le lit; elles reculerent a sa vue, et lui laisserent voir, en s'ecartant, la figure severe mais calme du mort. Elle resta clouee sur le seuil.
" Non, il n'est pas mort, c'est impossible!" se dit-elle.
D ominant sa terreur, elle approcha de la couche funebre, et posa ses levres sur la joue de son pere; mais a ce contact elle tressaillit et se rejeta en arriere: toute la tendresse qu'elle venait de ressentir s'evanouit pour faire place a un sentiment d'horreur et de crainte cause par ce qu'elle voyait devant elle.
" Il n'est plus, il n'est plus, et a sa place quelque chose d'horrible, un mystere effrayant qui me glace et me repousse, murmurait la pauvre fille. Et, se cachant la figure dans les mains, elle tomba evanouie dans les bras du docteur qui l'avait suivie.
L es femmes s'acquitterent, en presence de Tikhone et du docteur, du soin de laver le corps; elles lui banderent la machoire, pour l'empecher, en se raidissant, de laisser la bouche ouverte, et attacherent les pieds, pour les empecher de s'ecarter. Ensuite, elles le revetirent de son uniforme orne de decorations, et le coucherent sur une petite table. Tout fut execute selon l'usage, le cercueil se trouva pret le soir comme par enchantement: on le recouvrit du drap mortuaire; des cierges furent places autour, on eparpilla du genievre sur le plancher, et le lecteur commenca a psalmodier des Psaumes. Beaucoup de gens de la localite, des etrangers meme, entouraient le cercueil; semblables aux chevaux qui fremissent et se cabrent a la vue d'un cheval mort, - car eux aussi avaient peur, - le marechal de noblesse, le starosta du village, les femmes de la maison et du dehors, les yeux avidement fixes sur le corps, la terreur peinte sur le visage, se signaient avant de baiser la main froide et raidie du vieux prince.
IX
B ogoutcharovo n'avait jamais ete dans les bonnes graces de son vieux maitre; les paysans de cette terre differaient de ceux de Lissy-Gory par leur langage, leur costume et leurs moeurs: ils se disaient habitants de la steppe. Le prince rendait justice a leur assiduite au travail, et les faisait souvent venir a Lissy-Gory pour moissonner, pour creuser un etang ou un fosse; mais il ne les aimait pas, a cause de leur sauvagerie.
L e sejour du prince Andre parmi eux, ses reformes, ses hopitaux, ses ecoles, la reduction de la redevance, au lieu de les adoucir, n'avaient fait au contraire qu'accentuer davantage ce que leur maitre appelait le trait saillant de leur caractere, la sauvagerie. Les bruits les plus etranges trouvaient toujours creance parmi eux: tantot on y racontait que toute leur population allait etre inscrite dans les rangs des cosaques, qu'on allait la faire passer a une nouvelle religion; tantot, revenant sur le serment prete a Paul Ier en 1797, on y parlait de la liberte qu'il leur aurait donnee, et que les seigneurs avaient reprise, ou bien encore on attendait le retour de Pierre III, qui reviendrait regner dans sept ans. Tous alors deviendraient libres, tout alors serait permis et tellement simplifie qu'il n'y aurait plus aucune loi. Aussi, la guerre avec Bonaparte et l'invasion ennemie s'etaient-elles alliees dans leur imagination a leurs vagues et confuses notions sur l'Antechrist, sur la fin du monde et sur la liberte sans entraves.
D ans les environs de Bogoutcharovo, il y avait quelques grands villages appartenant a des particuliers et a la couronne, mais les particuliers vivaient peu sur leurs terres; il s'y trouvait aussi fort peu de domestiques serfs (dvorovoi) et de gens sachant lire et ecrire, de sorte que parmi ces paysans les courants mysterieux de la vie nationale et populaire, dont les sources restent si souvent des mysteres pour les contemporains, prenaient une force et une intensite particulieres. Ainsi, par exemple, une vingtaine d'annees auparavant, les paysans de Bogoutcharovo, entraines par ceux des districts voisins, avaient emigre en masse, comme un veritable passage d'oiseaux, allant du cote du Sud-Est vers certains fleuves imaginaires, dont les eaux, disait-on, etaient constamment chaudes. Des centaines de familles vendirent tout ce qu'elles possedaient et quitterent leurs foyers en caravanes; les uns se racheterent, les autres s'enfuirent en secret. Beaucoup de ces malheureux furent severement punis et envoyes en Siberie, d'autres perirent de faim et de froid en route, le reste revint a Bogoutcharovo, et le mouvement se calma peu a peu, de meme qu'il avait commence sans cause apparente. Dans ce moment, un courant d'idees analogue continuait a sourdre parmi les paysans; et, pour peu que l'on fut en relations journalieres avec le peuple, il etait facile de constater en 1812 qu'il etait profondement travaille par ces influences mysterieuses, et qu'elles n'attendaient, pour se faire jour avec une nouvelle violence, qu'une occasion favorable.
A lpatitch, installe a Bogoutcharovo peu de jours avant la mort du vieux prince, remarqua une certaine agitation parmi les paysans, dont la maniere d'agir formait un saisissant contraste avec celle de leurs freres de Lissy-Gory, dont ils n'etaient cependant separes que par une distance de soixante verstes. Tandis que dans ce dernier endroit les paysans abandonnaient leurs foyers, en les laissant a la merci des cosaques pillards, ici ils restaient sur place et entretenaient des relations avec les Francais, dont certaines proclamations circulaient parmi eux. Le vieil intendant avait appris, par des domestiques devoues, qu'un nomme Karp, fort influent dans la commune, et qui venait de conduire un convoi de la couronne, racontait a ses amis que les cosaques detruisaient les villages desertes par les habitants, mais que les Francais les respectaient. Il savait aussi qu'un autre paysan avait apporte du bourg voisin la proclamation d'un general francais, ou il etait dit qu'il ne serait fait aucun mal a quiconque resterait chez lui, qu'on payerait argent comptant tout ce que l'on acheterait; et a l'appui de cette nouvelle il montrait les cent roubles-papier qu'il venait de toucher pour son foin; il ne savait pas que les assignats etaient faux.
E nfin, et c'etait la le plus important, Alpatitch apprit que, le matin meme du jour ou il avait ordonne au starosta de reclamer des chevaux et des charrettes pour le transport des effets de la princesse Marie, les paysans, assembles en conseil, avaient decide de ne pas obeir a cet ordre et de ne pas quitter le village. Il n'y avait pourtant pas de temps a perdre: le marechal de noblesse, venu tout expres a Bogoutcharovo, avait insiste sur le depart immediat de la princesse Marie, en disant qu'il ne repondait plus de sa securite au dela du lendemain 16 aout, et, malgre sa promesse de revenir assister a l'enterrement du prince, il en fut empeche par suite d'un mouvement subit des Francais, qui ne lui laissa que le temps d'emmener sa famille et ses effets les plus precieux.
L e starosta Drone, que son defunt maitre appelait Dronouchka, administrait depuis tantot trente ans la commune de Bogoutcharovo. C'etait un de ces hercules au moral comme au physique, qui, une fois hommes faits, vivent jusqu'a soixante-dix ans sans un cheveu blanc, sans une dent de moins, aussi forts et aussi vigoureux qu'ils l'etaient a trente.
D rone fut appele aux fonctions de starosta bourgmestre peu apres l'emigration vers les "Eaux chaudes", a laquelle il avait pris part comme les autres, et il remplissait cette fonction, d'une facon, irreprochable depuis vingt-trois ans. Les paysans le craignaient plus que leur maitre, qui le respectait et l'appelait en plaisantant "le ministre". Jamais Drone n'avait ete ni malade ni ivre; jamais non plus, malgre les travaux les plus penibles, et les nuits passees quelquefois sans sommeil, il ne paraissait fatigue, et, bien qu'il ne sut ni lire ni ecrire, jamais il ne s'etait trompe ni dans ses comptes, ni dans le nombre des pouds de farine qu'il portait sur d'enormes chariots pour les vendre a la ville voisine, ni dans la quantite de gerbes de ble que donnait chacune des dessiatines des champs de Bogoutcharovo. Ce meme Drone recut donc d'Alpatitch l'ordre de fournir douze chevaux pour les equipages de la princesse Marie, et dix-huit charrettes attelees pour le transport des bagages. Quoique les redevances se payassent en argent, l'execution de cet ordre ne devait pas, selon Alpatitch, rencontrer la moindre difficulte, car on comptait dans le village 230 menages, pour la plupart fort a leur aise. Drone baissa neanmoins les yeux, sans rien dire, en recevant ces instructions, qu'Alpatitch completa, en lui indiquant les paysans auxquels il pourrait demander des chevaux et des charrettes.
L e starosta lui repondit alors que les chevaux de ces paysans etaient en course. L'intendant en nomma d'autres.
" Ceux-la n'en ont plus, ils sont loues a la couronne, repondit Drone; quant au reste, ils sont epuises de fatigue, et la mauvaise nourriture en a fait mourir beaucoup; il est donc impossible d'en reunir un nombre suffisant, non seulement pour les bagages, mais meme pour les voitures."
A lpatitch, surpris, regarda Drone avec attention. Si Drone etait un modele de starosta bourgmestre, de son cote Alpatitch etait un regisseur hors ligne; il comprit donc aussitot que ces reponses n'exprimaient pas les dispositions personnelles de Drone, mais celles de la commune, qui subissait l'entrainement d'un nouveau courant d'idees. Il n'ignorait pas non plus que les paysans detestaient Drone le richard et qu'au fond celui-ci hesitait entre les deux camps, le proprietaire et les paysans; il en voyait un signe certain dans l'indecision de son regard. S'approchant avec impatience de son subordonne:
" Ecoute, Drone, lui dit-il, assez de sornettes comme ca! Son Excellence le prince Andre Nicolaievitch m'a ordonne de vous faire tous partir, afin que vous ne pactisiez pas avec l'ennemi; il y a meme la-dessus un ordre du Tsar: Celui qui reste avec l'ennemi est un traitre. Tu entends?
- J'entends," repartit Drone sans lever les yeux.
A lpatitch ne se contenta pas de cette reponse:
" Drone, Drone, ca ira mal! ajouta-t-il en secouant la tete. Crois-moi, ne t'entete pas. Je vois clair en toi, je vois meme, tu le sais, a trois archines de profondeur sous tes pieds!" Alors, tirant sa main de son gilet, il indiqua le plancher d'un geste theatral. Drone le regarda de cote avec une certaine emotion, mais reporta aussitot ses yeux sur le plancher. "Laisse la ces folies: dis-leur de lever le camp, et de se mettre en route pour Moscou. Que les charrettes soient egalement pretes demain pour la princesse. Et toi, ne va pas a l'assemblee, tu entends? "
D rone se jeta a ses genoux.
" Jakow Alpatitch, au nom du Seigneur, reprends-moi les clefs!
- Je t'ordonne, reprit severement Alpatitch, de renoncer a ton projet; je vois clair, tu sais, sous tes pieds!."
I l savait que son habilete a elever les abeilles, sa connaissance du moment precis pour les semailles de l'avoine, et ses vingt annees, de service aupres du vieux prince, lui avaient acquis la reputation de sorcier.
D rone se leva et essaya de parler, mais Alpatitch l'arreta.
" Voyons, que vous a-t-il donc pousse dans la cervelle? Hein? Que vous etes-vous imagine?
- Mais que ferai-je avec le peuple? reprit Drone: il n'entend pas raison, je leur ai dit a tous que.
- Boivent-ils? demanda brusquement le regisseur.
- Ils sont intraitables, Jakow Alpatitch: ils ont defonce une seconde tonne.
- Eh bien, ecoute: j'irai trouver l'ispravnik, et toi, va leur dire qu'ils ne pensent plus a toutes ces sottises et qu'ils fournissent les charrettes.
- C'est bien!" repondit Drone.
J akow Alpatitch n'insista plus: il avait trop longtemps gouverne tout ce monde-la pour ignorer que le meilleur moyen etait encore de ne pas admettre la possibilite d'une resistance. Il eut donc l'air de se contenter de la soumission apparente de Drone mais il s'appreta, sans rien dire, a aller requerir la force publique.
L e soir venu, pas de charrettes! Une bruyante assemblee, reunie devant le cabaret du village, avait decide de n'en pas livrer et d'envoyer tous les chevaux dans la foret! Alpatitch donna alors l'ordre de decharger les voitures qui avaient amene son bagage de Lissy-Gory, de tenir prets ses chevaux pour la princesse Marie, et partit en toute hate pour rendre compte aux autorites de ce qui se passait.
X
L a princesse Marie, retiree chez elle apres l'enterrement de son pere, n'y avait encore admis personne, lorsque sa femme de chambre vint lui dire, a travers la porte, qu'Alpatitch demandait ses ordres relativement au depart. (Ceci se passait avant sa conversation avec Drone le bourgmestre.) Etendue sur son divan, brisee par la douleur, elle lui repondit qu'elle ne comptait, ni aujourd'hui ni jamais, quitter Bogoutcharovo, et qu'elle demandait a etre laissee en paix.
C ouchee tout de son long, le visage tourne vers la muraille, elle passait et repassait ses doigts sur le coussin de cuir qui soutenait sa tete, et en comptait machinalement les boutons, pendant que ses pensees flottantes et confuses revenaient constamment aux memes sujets, a la mort, a l'irrevocabilite des decrets de Dieu, a l'iniquite de son ame, a cette iniquite dont elle avait eu conscience pendant la maladie de son pere, et qui l'empechait de prier. Elle resta longtemps ainsi.
S a chambre, orientee vers le Sud, recevait les rayons obliques du soleil couchant. Penetrant par les fenetres, ils l'eclairerent tout a coup, illuminerent le coin du coussin qu'elle regardait fixement, et ses pensees changerent soudain de cours: elle se leva machinalement, lissa ses cheveux, et s'approcha de la croisee, en aspirant instinctivement la fraiche brise de cette belle soiree.
" Tu peux donc a present jouir en paix de la beaute du ciel? se dit-elle. "Il" n'est plus, personne ne t'en empechera desormais!" Et, se laissant tomber sur une chaise, elle posa sa tete sur l'appui de la fenetre.
Q uelqu'un l'appela de nouveau en ce moment d'une voix affectueuse; elle se retourna, et vit MlleBourrienne en robe noire bordee de pleureuses, qui, s'approchant doucement, l'embrassa et fondit en larmes. La princesse Marie se souvint aussitot de son inimitie passee, de la jalousie qu'elle lui avait inspiree, du changement qui s'etait opere en "lui" dans ces derniers temps ou il n'avait plus souffert la presence de la jeune Francaise. "N'etait-ce pas la une preuve evidente de l'injustice de mes soupcons? Est-ce a moi, a moi qui ai souhaite sa mort, a juger mon prochain?" pensa-t-elle en se retracant vivement la penible situation de sa compagne, traitee par elle avec une froideur marquee, dependante de ses bontes, et obligee de vivre sous un toit etranger. La pitie l'emporta, et, levant sur elle un regard timide, elle lui tendit la main. MlleBourrienne la saisit, la baisa en pleurant et l'entretint de la grande douleur qui venait de les frapper toutes les deux. "L'autorisation qu'elle voulait bien lui accorder de la partager avec elle, l'oubli de leurs differends devant ce malheur commun, serait sa seule consolation!. Elle avait la conscience pure. et la-haut, "il" rendait surement justice a son affection et a sa reconnaissance!" La princesse Marie ecoutait avec plaisir le son de sa voix, et la regardait de temps en temps, mais sans preter grande attention a ses paroles.
" Chere princesse, poursuivit MlleBourrienne, je comprends que vous n'ayez pu, et ne puissiez encore songer a vous-meme; aussi mon devouement m'oblige-t-il a le faire pour vous. Alpatitch vous a-t-il parle de votre depart?"
L a princesse Marie ne repondit pas: le vague de ses pensees l'empechait de comprendre de quoi il s'agissait et qui devait partir. "Un depart? Pourquoi? Que m'importe a present?" se disait-elle.
" Vous ne savez peut-etre pas, chere Marie, reprit MlleBourrienne, que notre situation est dangereuse, que nous sommes entourees par les Francais. Si nous partions, nous serions infailliblement arretees, et Dieu seul sait ." La princesse Marie la regarda stupefaite.
" Ah! si on savait combien tout cela m'est indifferent. Je ne m'eloignerai pas de "lui". Parlez-en donc avec Alpatitch, quant a moi je ne veux rien.
- Nous en avons cause, il espere pouvoir nous faire partir demain, mais a mon avis il vaudrait mieux rester ou nous sommes, tomber entre les mains des soldats ou des paysans revoltes serait affreux! "Et MlleBourrienne tira de sa poche une proclamation du general Rameau, qui engageait les habitants a ne pas quitter leurs demeures, et leur promettait dans ce cas la protection des autorites francaises.
" Il serait preferable, je pense, de nous adresser directement a ce general, car il nous temoignera tout le respect possible."
L a princesse Marie parcourut la feuille, et son visage tressaillit convulsivement.
" De qui la tenez-vous? dit-elle.
- On aura probablement su que j'etais Francaise," reprit MlleBourrienne en rougissant.
L a princesse Marie quitta la chambre sans mot dire, passa dans le cabinet de son frere, et y appela Douniacha.
" Envoie-moi, je t'en prie, lui dit-elle, Alpatitch ou Drone, n'importe qui, et dis a Amalia Karlovna que je veux etre seule! Il faut partir, partir au plus vite!" s'ecria-t-elle, epouvantee a l'idee de tomber entre les mains des Francais.
Q ue dirait le prince Andre si cela arrivait! A l'idee de demander, elle, la fille du prince Nicolas Bolkonsky, la protection du general Rameau, et de devenir son obligee, elle eut un frisson d'horreur: dans sa fierte revoltee, elle rougissait et palissait de colere tour a tour. Son imagination lui depeignait l'humiliation qu'elle aurait a subir: "Les Francais s'installeront ici, dans cette maison, ils s'empareront de cette piece, ils fouilleront ses lettres pour s'amuser, MlleBourrienne leur fera les honneurs de Bogoutcharovo, et moi on me laissera par charite un petit coin!. Les soldats profaneront la tombe toute fraiche de mon pere, pour voler ses croix et ses decorations. Je les entendrai se vanter de leurs victoires sur les Russes, je les verrai temoigner a ma douleur une fausse sympathie." Voila ce que pensait la princesse Marie en adoptant instinctivement dans cette circonstance les opinions et les sentiments de son frere et de son pere; car n'etait-elle pas leur representant, et ne devait-elle pas se conduire comme ils se seraient conduits eux-memes? Comme elle cherchait a se rendre un compte exact de sa situation, les exigences de la vie, la necessite, le desir meme de vivre, qu'elle croyait a jamais eteint en elle par la mort de son pere, l'envahirent soudain avec une violence toute nouvelle.
E mue, agitee, elle appelait et questionnait tour a tour le vieux Tikhone, l'architecte et Drone, mais personne ne savait si MlleBourrienne avait dit vrai au sujet du voisinage des Francais. L'architecte, a moitie endormi, se borna a sourire et a repondre vaguement sans exprimer son opinion, selon l'habitude qu'il avait prise pendant les quinze annees passees au service du vieux prince. La figure epuisee et fatiguee de Tikhone portait l'empreinte d'une douleur profonde; il repondit, avec une obeissance passive, a toutes les questions de la princesse Marie, dont la vue redoublait son chagrin. Enfin Drone entra dans l'appartement, et, la saluant jusqu'a terre, s'arreta sur le seuil de la porte.
" Dronouchka." lui dit-elle, en s'adressant a lui comme a un vieil et fidele ami, car n'etait-ce pas ce bon Dronouchka qui, lorsqu'elle etait encore enfant, lui rapportait son pain d'epice chaque fois qu'il allait a la foire de Viazma, et le lui remettait en souriant. "Dronouchka, aujourd'hui, apres le malheur qui." Elle s'arreta suffoquee par l'emotion.
" Nous marchons tous sous l'egide de Dieu, dit Drone avec un soupir.
- Dronouchka, reprit-elle avec effort, Alpatitch est absent, je n'ai personne a qui m'adresser, dis-moi, est-ce vrai, on m'assure que je ne puis pas partir?
- Pourquoi ne partirais-tu pas, Excellence?. On peut toujours partir!
- On m'a assure qu'il y avait du danger a le faire, a cause de l'ennemi, et moi, mon ami, je ne sais rien, je ne comprends rien, je suis seule. et cependant je tiens a quitter Bogoutcharovo sans retard, cette nuit ou demain au petit jour."
D rone garda le silence, et lui lanca un regard a la derobee.
" Il n'y a pas de chevaux, je l'ai dit tantot a Jakow Alpatitch.
- Pourquoi n'y en a-t-il pas?
- C'est Dieu qui nous punit. Les uns ont ete enleves par les troupes, les autres sont morts, c'est une mauvaise annee. Et ce n'est rien encore que les chevaux, pourvu que nous ne crevions pas de faim!. On reste parfois trois jours sans manger. On n'a plus rien, on est ruine!
- Les paysans sont ruines?. Ils n'ont plus de ble? demanda la princesse Marie, qui l'ecoutait avec surprise.
- Il n'y a plus qu'a mourir de faim, reprit Drone: quant a des charrettes, il n'y en a pas.
- Mais pourquoi ne pas m'en avoir prevenue, Dronouchka? Ne peut-on les secourir? Je ferai mon possible."
I l lui paraissait si etrange de se dire qu'au moment ou son coeur debordait de douleur, il y avait des gens pauvres et des gens riches vivant cote a cote, et que les riches ne secouraient pas les pauvres! Elle savait confusement qu'il y avait toujours du ble en reserve, et que l'on distribuait parfois ce ble aux paysans; elle savait aussi que ni son frere ni son pere ne l'auraient refuse a leurs serfs, et elle etait prete a prendre sur elle la responsabilite de cette decision:
" Nous avons ici, n'est-ce pas, du ble appartenant au maitre, a mon frere? poursuivit-elle, desireuse de connaitre le veritable etat des choses.
- Le ble du maitre est intact, reprit Drone avec orgueil: le prince avait defendu de le vendre.
- Si c'est ainsi, donne aux paysans ce qu'il leur faut, je t'y autorise au nom de mon frere." Drone soupira pour toute reponse. "Donne-le-leur tout s'il le faut, et dis-leur, au nom de mon frere, que ce qui est a nous est a eux. Nous n'epargnerons rien pour les aider, dis-le-leur."
D rone l'avait regardee sans mot dire.
" Au nom de Dieu, releve-moi de mon emploi, notre petite mere, s'ecria-t-il enfin. Ordonne-moi de rendre les clefs, j'ai servi honnetement pendant vingt-trois ans. Reprends les clefs, je t'en supplie!"
L a princesse Marie, etonnee, ne comprenant rien a sa requete, l'assura que jamais elle n'avait doute de sa fidelite, qu'elle ferait tout son possible pour lui et les paysans, et le congedia sur cette promesse.
XI
U ne heure plus tard, Douniacha vint dire a sa maitresse que Drone etait revenu annoncer que les paysans, rassembles par lui sur l'ordre de la princesse, attendaient sa venue.
" Mais je ne les ai jamais appeles! dit la princesse Marie interdite: j'ai simplement commande a Drone de leur distribuer le ble.
- Mais alors, princesse, notre mere, renvoyez-les sans leur parler. Ils vous trompent, voila tout, dit Douniacha; lorsque Jakow Alpatitch reviendra, nous partirons tout tranquillement, mais ne vous montrez pas, au nom du ciel!.
- Ils me trompent, dis-tu?
- J'en suis sure. Suivez mon conseil. Demandez a la vieille bonne, elle vous le dira aussi: ils ne veulent pas quitter Bogoutcharovo, c'est leur idee!
- C'est toi qui te trompes, tu as mal compris. Fais entrer Drone."
D rone confirma les paroles de Douniacha: les paysans avaient ete rassembles sur l'ordre de la princesse.
" Mais, Drone, je n'ai jamais donne cet ordre: je t'ai prie de faire une distribution de ble, rien de plus."
D rone soupira sans repondre.
" Ils s'en iront si vous le voulez, dit-il avec hesitation.
- Non, non, j'irai moi-meme m'expliquer avec eux." Et la princesse Marie descendit les degres du perron, malgre les supplications de Douniacha et de la vieille bonne, qui la suivirent de loin avec l'architecte: "Ils s'imaginent sans doute que je leur offre du ble en echange de leur consentement a rester ici, et que, moi, je vais partir et les livrer aux Francais? se disait-elle, chemin faisant. Je leur annoncerai au contraire qu'ils trouveront des maisons la-bas, dans le bien de Moscou, ainsi que des provisions. car Andre, j'en suis sure, aurait fait plus encore a ma place!"
L a foule rassemblee s'agita a sa vue, et se decouvrit avec respect. Le crepuscule etait tombe: la princesse Marie marchait les yeux baisses, s'embarrassant a chaque pas dans les plis de sa robe de deuil; elle s'arreta enfin devant ce groupe disparate de figures jeunes et vieilles; leur grand nombre l'intimidait, et l'empechait de les reconnaitre. Elle ne savait plus que dire: enfin, coupant court a son hesitation, elle trouva dans la conscience de son devoir l'energie necessaire:
" Je suis bien aise que vous soyez venus, leur dit-elle, sans lever les yeux, pendant que son coeur battait avec violence. Dronouchka m'a appris que la guerre vous avait ruines, c'est notre sort a tous; soyez surs que je ferai tout ce qui dependra de moi pour vous soulager. Il faut que je parte, car l'ennemi approche. et puis. enfin, mes amis, je vous donne tout!. prenez notre ble. Qu'il n'y ait pas de misere parmi vous! Si on vous dit que je vous le donne pour que vous restiez ici, c'est faux, je vous supplie au contraire de partir, d'emporter tout ce que vous avez et d'aller chez nous, dans notre bien pres de Moscou: la-bas vous ne manquerez de rien, je vous le promets. vous serez loges et nourris!"
L a princesse Marie s'arreta, on entendait quelques soupirs dans la foule:
" J'agis au nom de mon defunt pere, reprit-elle, il a ete un bon maitre, vous le savez, et au nom de mon frere et de son fils."
E lle s'arreta de nouveau; personne ne prit la parole.
" Le meme malheur nous frappe tous, partageons donc tout entre nous. Ce qui est a moi est a vous," dit-elle en terminant; et elle regardait ceux qui l'entouraient. Leurs yeux etaient toujours fixes sur elle, et leurs physionomies ne lui offraient qu'une seule et meme expression dont elle ne pouvait se rendre compte. Etait-ce de la curiosite, du devouement, de la reconnaissance, ou de l'effroi? Impossible de le discerner.
" Nous sommes tres reconnaissants de vos bontes, dit enfin une voix. seulement nous ne toucherons pas au ble du seigneur.
- Pourquoi cela?" reprit la princesse Marie. Elle ne recut pas de reponse, et remarqua alors que tous les yeux s'abaissaient devant son regard: "Pourquoi le refusez-vous?" Meme silence. Elle sentit qu'elle se troublait; enfin, avisant un vieillard appuye sur un baton, elle s'adressa directement a lui: "Pourquoi ne reponds-tu pas? lui dit-elle. Y a-t-il encore autre chose que je puisse faire pour vous?" Mais le vieillard detourna brusquement la tete, et, l'inclinant aussi bas que possible, murmura:
" Pourquoi accepterions-nous, nous n'avons que faire du ble? Tu veux que nous abandonnions tout, et nous, nous ne le voulons pas!.
- Pars, pars seule, s'ecrierent a la fois plusieurs voix, et les visages reprirent la meme expression: ce n'etait plus assurement ni de la curiosite ni de la reconnaissance, mais bien une resolution irritee et opiniatre.
- Vous ne m'avez pas comprise, sans doute, reprit la princesse Marie avec un triste sourire. Pourquoi ce refus de partir, lorsque je vous promets de vous loger et de vous nourrir?. Si vous restez, l'ennemi vous ruinera!"
L es murmures et les exclamations de la foule couvrirent ses paroles.
" Nous n'y consentons pas. Qu'il nous ruine!. Nous ne voulons pas de ton ble, nous le refusons!"
L a princesse Marie essayait, mais en vain, de parler; surprise et effrayee de leur inconcevable entetement, elle baissa la tete a son tour, sortit a pas lents du groupe, et se dirigea vers la maison.
" Elle a voulu nous tromper!. A-t-elle ete rusee, hein?. Pourquoi veut-elle que nous abandonnions le village? Pour que nous ne soyons pas plus libres qu'auparavant?. Qu'elle garde son ble, nous n'en avons pas besoin!" criait-on de tous cotes, pendant que Drone, qui l'avait suivie, recevait ses instructions.
D ecidee plus que jamais a partir, elle lui reitera l'ordre de lui fournir des chevaux, et se retira ensuite dans son appartement, ou elle s'absorba dans ses douloureuses pensees.
XII
E lle resta longtemps, cette nuit-la, accoudee a la fenetre. Un bruit confus de voix montait jusqu'a elle du village en revolte, mais elle ne songeait plus aux paysans, et ne cherchait plus a deviner quel pouvait etre le motif de leur etrange conduite. Les tristes preoccupations du moment effacaient de son coeur les amers regrets du passe, et, tout entiere a sa douleur et au sentiment de son isolement qui l'obligeait a agir par elle-meme, a peine pouvait-elle se souvenir, pleurer et prier. Le vent, qui etait tombe au coucher du soleil, laissait la nuit s'etendre, tranquille et fraiche, sur toute la nature. Le bruit des voix s'eteignit peu a peu, le coq chanta, et la pleine lune s'eleva doucement au-dessus des tilleuls du jardin. Les epaisses vapeurs de la rosee envelopperent tous les alentours, et le calme se fit dans le village et dans l'habitation.
L a princesse Marie revait toujours: elle revait a ce passe encore si proche d'elle, a la maladie, aux derniers moments de son pere, en ecartant toutefois de sa pensee la scene de sa mort, dont elle ne se sentait pas la force de se retracer les sinistres details, a cette heure silencieuse et pleine de mystere.
E lle se rappela aussi la nuit qui avait precede la derniere attaque, cette nuit ou, pressentant la catastrophe prochaine, elle etait restee fort tard, et malgre lui, aupres du malade. Ne pouvant dormir, elle etait descendue sur la pointe des pieds, pour ecouter a travers la porte qui donnait dans la serre, ou son pere couchait cette fois, et elle l'avait entendu parler au vieux Tikhone d'une voix fatiguee. Elle devinait son envie de causer. "Pourquoi donc ne m'a-t-il pas appelee? Pourquoi ne m'a-t-il jamais permis de prendre, aupres de lui, la place de Tikhone? J'aurais du entrer dans ce moment, car je suis sure de l'avoir entendu prononcer deux fois mon nom. Il etait triste, abattu, et Tikhone ne pouvait le comprendre!." Et la pauvre fille, prononcant tout haut les dernieres paroles de tendresse qu'il lui avait adressees le jour de sa mort, eclata en sanglots; cette explosion soulagea son coeur oppresse. Elle voyait nettement chaque trait de son visage, non pas celui dont elle se souvenait depuis sa naissance et qui lui causait une telle frayeur du plus loin qu'elle l'apercevait, mais ce visage amaigri, avec cette expression soumise et craintive, au-dessus duquel elle s'etait penchee, pour deviner ce qu'il murmurait, et dont elle avait pu, pour la premiere fois, compter les rides profondes: "Que voulait-il dire en m'appelant "sa petite ame?" A quoi pense-t-il a present?" se demanda-t-elle, et elle eprouva une terreur folle, comme lorsque ses levres avaient effleure la joue glacee du mort: elle crut le voir apparaitre, tel qu'elle l'avait vu, couche dans son cercueil, la tete bandee, et cette terreur, ce sentiment d'insurmontable horreur evoque par ce souvenir, envahissaient tout son etre. En vain essayait-elle de s'y soustraire en priant: ses grands yeux, demesurement ouverts, fixes sur le paysage eclaire par la lune, et sur les grandes ombres projetees par ses rayons, s'attendaient a voir surgir tout a coup la funebre vision. Retenue, enchainee a sa place par le silence solennel, par le calme magique de la nuit, elle se sentait comme petrifiee.
" Douniacha! murmura-t-elle d'abord, Douniacha!" repeta-t-elle d'une voix rauque, avec un effort desespere. et, s'arrachant brusquement a sa contemplation, elle s'elanca a la rencontre de ses femmes, qui accouraient, effrayees, a son cri d'appel.
XIII
L e 17 du mois d'aout, Rostow et Iline, accompagnes d'un planton et de Lavrouchka, renvoye, comme on le sait, par Napoleon, se mirent en selle et quitterent leur bivouac de Jankovo, situe a 15 verstes de Bogoutcharovo, pour essayer les chevaux qu'Iline venait d'acheter, et decouvrir du foin dans les villages avoisinants. Depuis trois jours, chacune des deux armees etait a une egale distance de Bogoutcharovo; l'avant-garde russe et l'avant-garde francaise pouvaient donc s'y rencontrer d'un moment a l'autre: aussi, en chef d'escadron soigneux de la nourriture de ses hommes, Rostow desirait-il s'emparer le premier des vivres qui devaient probablement s'y trouver.
R ostow et Iline, de fort joyeuse humeur, se promettaient en outre de s'amuser avec les jolies femmes de chambre qui probablement etaient restees dans la maison du prince; en attendant, ils questionnaient Lavrouchka sur Napoleon, riaient aux eclats de ses recits, et luttaient entre eux de vitesse, afin d'eprouver les merites de leurs nouvelles acquisitions.
R ostow ne se doutait pas que le village dont il venait de traverser la grande rue appartint a l'ancien fiance de sa soeur. En le rejoignant, Iline lui fit de vifs reproches de l'avoir ainsi distance.
" Quant a moi, s'ecria Lavrouchka, si je n'avais craint de vous faire honte, j'aurais pu vous laisser tous les deux en arriere, car cette "francaise" (c'est ainsi qu'il appelait la rosse sur laquelle il etait monte) est une merveille!." Mettant leurs chevaux au pas, ils atteignirent la grange, autour de laquelle etait rassemblee une foule de paysans.
Q uelques-uns d'entre eux se decouvrirent en les apercevant; d'autres se bornerent a les regarder avec curiosite. Deux grands vieux paysans, dont les visages rides etaient ornes d'une barbe peu fournie, sortirent a ce moment du cabaret en titubant, et s'approcherent des officiers, en chantant a tue-tete.
" Oh! les braves gens! dit Rostow. Y a-t-il du foin?
- Et comme ils se ressemblent! ajouta Iline.
- La gaie. la gaie cau. au. se. rie! chantait l'un des deux vieux, avec un sourire beat.
- Qui etes-vous? demanda a Rostow un paysan, qui faisait partie du groupe.
- Nous sommes des Francais! repartit en riant Iline, et voila Napoleon en personne! ajouta-t-il en designant Lavrouchka.
- Laissez donc, vous etes des Russes, dit leur interlocuteur.
- etes-vous en grande force, ici? demanda un second.
- Oui, en tres grande force, repliqua Rostow. Mais que faites-vous donc la tous ensembles? est-ce fete aujourd'hui?
- Les vieux se sont reunis pour les affaires de la commune." leur repondit le paysan en s'eloignant.
D ans ce moment, deux femmes et un homme coiffe d'un chapeau blanc se dirigeaient vers eux par la grand'route.
" La rose est a moi, gare a qui la touche! s'ecria Iline en remarquant que l'une des deux venait hardiment a lui: c'etait Douniacha.
- Elle sera a nous! repliqua Lavrouchka, en faisant un signe a Iline.
- Que desirez-vous, ma belle? dit Iline en souriant.
- La princesse voudrait connaitre le nom de votre regiment et le votre?
- Voici le comte Rostow, chef d'escadron; quant a moi, je suis votre tres humble serviteur.
- La cau. au. se. rie," chantait toujours gaiement le paysan ivre, qui les regardait d'un air abruti. Douniacha etait suivie d'Alpatitch, qui s'etait deja decouvert respectueusement:
- Oserais-je deranger Votre Noblesse, dit-il en mettant la main dans son gilet avec une politesse ou se trahissait neanmoins un leger dedain, provoque sans doute par la grande jeunesse de l'officier.
- Ma maitresse, la fille du general en chef prince Nicolas Andreievitch Bolkonsky, decede le 15 courant, se trouve dans une situation difficile, et la faute en est a la sauvagerie de ces animaux, ajouta-t-il en designant la foule qui les entourait. Elle vous prie de passer chez elle. veuillez faire quelques pas; ce sera plus agreable, je pense, que de." Et il montra, cette fois, les deux ivrognes, qui tournaient comme des taons autour des chevaux.
- Ah! Jakow Alpatitch! Ah! c'est toi en personne!. Excuse-nous, excuse-nous," disaient-ils en continuant a sourire betement. Rostow ne put s'empecher de les regarder en souriant comme eux.
- A moins qu'ils n'amusent Votre Excellence. reprit Alpatitch avec dignite.
- Non, il n'y a pas la de quoi s'amuser, repondit Rostow en avancant de quelques pas. Voyons, de quoi s'agit-il?
- J'ai l'honneur de declarer a Votre Excellence que ces grossiers personnages ne veulent pas permettre a leur maitresse de quitter la propriete, et qu'ils la menacent de deteler ses chevaux. Tout est emballe depuis ce matin, et la princesse ne peut pas se mettre en route!
- Impossible? s'ecria Rostow.
- C'est la pure verite, Excellence!"
R ostow descendit de cheval, confia sa monture au planton, et se dirigea, en questionnant Alpatitch sur les details de l'incident, vers la demeure seigneuriale: la proposition faite la veille par la princesse Marie de leur distribuer le ble de la reserve, et son explication avec Drone, avaient empire la situation, au point que ce dernier s'etait definitivement joint aux paysans, avait rendu les clefs a l'intendant, et refusait de paraitre devant lui. Lorsque la princesse avait donne l'ordre de mettre les chevaux aux voitures, les paysans, reunis en foule, lui avaient fait savoir qu'ils les detelleraient et qu'ils ne la laisseraient pas partir, "car il etait defendu, disaient-ils, de quitter son foyer". Alpatitch avait essaye en vain de leur faire entendre raison. Drone etait invisible, mais Karp avait declare qu'ils s'opposeraient au depart de la princesse, que c'etait agir contre les ordres recus, et que, si elle restait, ils continueraient, comme par le passe, a la servir et a lui obeir.
L a princesse Marie s'etait cependant resolue, en depit des representations d'Alpatitch, de la vieille bonne et de ses femmes de service, a partir coute que coute, et l'on mettait deja les chevaux aux voitures, lorsque la vue de Rostow et d'Iline, passant au galop sur la grand'route, fit perdre la tete a tout le monde; les prenant pour des Francais, les gens de l'ecurie s'enfuirent a toutes jambes, et il s'eleva dans la maison un choeur de lamentations desesperees. Aussi Rostow fut-il recu en liberateur.
I l entra dans le salon ou la princesse Marie, terrifiee et ahurie, attendait son arret. N'ayant meme plus la force de penser, elle put a peine comprendre au premier moment qui il etait et ce qu'il lui voulait. Mais a sa physionomie, a sa demarche, au premier mot qu'elle l'entendit prononcer, elle se rassura et comprit qu'elle avait devant elle un compatriote, un homme de sa societe. Fixant sur lui ses yeux lumineux et profonds, elle prit la parole d'une voix saccadee et tremblante d'emotion. "Quel etrange caprice du hasard me fait ainsi rencontrer cette pauvre fille abimee de douleur, et abandonnee seule, sans protection, a la merci de grossiers paysans revoltes., se disait Rostow, qui ne pouvait s'empecher de donner un coloris romanesque a cette entrevue, et qui examinait la princesse pendant qu'elle lui faisait son timide recit. Quelle douceur, quelle noblesse dans ses traits et dans leur expression!" Lorsqu'elle lui fit part de l'incident qui avait eu lieu le lendemain de l'enterrement de son pere, l'emotion fut la plus forte et elle detourna un moment la tete comme si elle craignait de laisser croire a Rostow qu'elle cherchait a l'attendrir outre mesure sur son sort. Mais quand elle vit des larmes briller dans les yeux du jeune officier, elle lui adressa aussitot un regard de reconnaissance, un de ces regards profonds et doux qui faisaient oublier sa laideur.
" Je ne saurais vous exprimer, princesse, combien je sais gre au hasard qui m'a amene ici, et qui me permet de me mettre a votre entiere disposition. Partez. Je vous reponds, sur mon honneur, que personne n'osera vous causer le moindre desagrement; accordez-moi seulement l'autorisation de vous escorter." Et, la saluant aussi respectueusement que si elle avait ete une princesse du sang, il se dirigea vers la porte.
S on respect semblait dire qu'il aurait ete heureux de nouer plus ample connaissance avec elle, mais que sa discretion l'empechait de profiter de sa douleur et de son abandon pour continuer l'entretien.
C 'est ainsi que la princesse Marie comprit et apprecia sa conduite.
" Je vous suis bien reconnaissante, reprit-elle en francais: j'espere encore n'etre victime que d'un malentendu, et j'espere surtout que vous ne trouverez pas de coupables!" Et elle fondit en larmes: "Pardon!" dit-elle avec vivacite.
R ostow fit un geste pour cacher son emotion, et sortit apres lui avoir adresse encore un profond salut.
XIV
" Eh bien, est-elle jolie? Oh! la mienne, mon cher, la rose, est ravissante!. on l'appelle Douniacha," s'ecria Iline en apercevant son ami; mais l'expression de sa figure le fit taire immediatement. Il devina que son chef et son heros n'etait pas d'humeur a plaisanter, car il en recut un coup d'oeil irrite, et le vit s'eloigner rapidement dans la direction du village.
" Je leur en ferai voir, a ces brigands!" murmurait Rostow.
A lpatitch, allongeant le pas, le rejoignit enfin a grand'peine:
" Quelles sont les mesures que vous avez daigne prendre? lui demanda-t-il humblement.
- Quelles mesures, vieil imbecile? dit le hussard, en le menacant de ses poings fermes. Qu'as-tu fait, toi? Les paysans se revoltent, et tu te bornes a les regarder, tu ne sais meme pas te faire obeir! Tu es un traitre. Je vous connais tous, et tous je vous ferai ecorcher vifs!"
L a-dessus, comme s'il eut craint d'epuiser la colere amassee dans son coeur, il continua brusquement sa route. Alpatitch, refoulant le sentiment d'une offense immeritee, se mit a le suivre, tant bien que mal; il lui communiquait en marchant ses reflexions sur les paysans revoltes, il cherchait a lui faire comprendre que, grace a leur opiniatre endurcissement, il serait dangereux et impolitique d'entrer en lutte ouverte avec eux sans le secours de la force armee, et que des lors il serait preferable de la requerir.
" Je leur en donnerai de la force armee! Ils verront, ils verront!" repetait Nicolas, sans penser a ce qu'il disait. En proie a une irritation violente et irreflechie, il marchait resolument vers la foule groupee autour de la grange. Bien que Rostow n'eut pas de plan premedite, Alpatitch pressentait que cet acte extravagant amenerait un bon resultat; sa demarche ferme et hardie, son visage contracte par la colere, firent egalement comprendre aux paysans que le moment de rendre compte de leur conduite etait venu. Pendant l'entretien de Rostow avec la princesse Marie, un certain desarroi s'etait deja manifeste parmi eux; plusieurs, que la peur commencait a gagner, assuraient que les nouveaux venus etaient bien reellement des Russes et qu'ils se facheraient de ce qu'on osait retenir la demoiselle. Drone, qui etait de cet avis, n'hesita pas a l'exprimer a haute voix, mais Karp et ses adherents le prirent aussitot a partie.
" Pendant combien d'annees n'as-tu pas devore la commune a belles dents? s'ecria Karp. Tu t'en moques pas mal. Tu as enfoui quelque part un vase plein d'argent, tu le deterreras, tu t'en iras. Que peut donc te faire, a toi, le pillage de nos maisons?
- Nous savons qu'il a ete ordonne, criait un autre, de ne pas quitter son village, et de ne rien emporter, pas meme un grain de ble, et la voila, elle, qui veut partir!
- C'etait a ton dadais de fils d'etre soldat, mais ca t'a fait de la peine, et c'est mon Vania, a moi, qui a ete rase, dit a son tour un petit vieillard avec violence.
- Il ne nous reste plus qu'a mourir!. Oui, a mourir!
- On ne m'a pas encore enleve mes fonctions, repliqua Drone.
- C'est ca, c'est ca, tu n'es pas encore renvoye, mais tu t'es repu!"
A ussitot que Karp vit venir Rostow, accompagne de Lavrouchka, d'Iline et d'Alpatitch, il alla a sa rencontre, les doigts passes dans sa ceinture, et le sourire aux levres. Drone, au contraire, s'etait dissimule dans les derniers rangs, et la foule se resserra.
" He! vous autres, qui est ici le staroste? demanda Rostow, en marchant droit sur eux.
- Le staroste? Que lui voulez-vous?" demanda Karp. Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, que son bonnet vola en l'air et que sa tete vacilla sous le coup qui l'avait frappe.
- A bas les bonnets, traitres! cria Rostow d'une voix foudroyante.
- Ou est le staroste? repeta-t-il.
- Le staroste? il demande le staroste!. Drone Zakharovitch, on t'appelle! dirent vivement et tout bas plusieurs voix, et les tetes se decouvrirent une a une.
- Nous ne nous revoltons pas, nous obeissons aux ordres recus, reprit Karp, qui se sentait encore soutenu par quelques-uns.
- Nous avons suivi les conseils des anciens.
- Vous osez me repondre, tas de brigands! s'ecria Rostow en saisissant au collet le grand Karp.
- Hola, mes amis, garrottez-le?"
L avrouchka s'elanca sur lui et s'empara de ses mains.
" Il faudrait que les notres, qui sont au bas de la montee, vinssent nous aider, dit-il.
- C'est inutile," repondit Alpatitch, et, se tournant vers les paysans, il en appela deux par leur nom et leur commanda de detacher leurs ceintures pour lier les bras du prisonnier; les paysans obeirent en silence.
- Ou est le staroste?" repetait Rostow.
D rone, le visage pale et les sourcils fronces, se decida enfin a paraitre.
" C'est toi? Garrotte-le, lui aussi, Lavrouchka!" s'ecria Rostow avec autorite, comme si cet ordre ne pouvait rencontrer de resistance. Et en effet deux autres hommes du groupe s'approcherent, et Drone denoua lui-meme sa ceinture pour se faire attacher les mains.
" Quant a vous, poursuivit Rostow, ecoutez-moi tous.: vous allez retourner chez vous a l'instant, et que je n'entende plus un mot!
- Nous n'avons rien fait de mal, nous avons agi sottement, voila tout!
- Je vous l'avais bien dit, c'etait contre les ordres, murmurerent plusieurs paysans a la fois, en s'adressant mutuellement des reproches.
- Je vous en avais prevenu, dit Alpatitch, qui se sentait rentrer en pleine possession de son droit: c'est mal, tres mal a vous, mes enfants!
- Oui, Jakow Alpatitch, la sottise est de notre cote," lui repondit-on, et la foule se separa tranquillement.
C hacun regagna son logis pendant qu'on emmenait les prisonniers dans la cour de l'habitation de la princesse Marie; les deux ivrognes les suivirent:
" Cela te va bien, disait l'un d'eux a Karp, je vais te regarder a mon aise!. A-t-on jamais vu parler ainsi aux maitres, a quoi songeais-tu?
- Tu es un imbecile, voila tout, un imbecile!" repetait le second d'un air gouailleur.
D eux heures plus tard, les chariots pour le bagage etaient atteles, et les paysans transportaient et emballaient les effets de leurs maitres, sous la surveillance de Drone, qui avait ete relache sur la demande de la princesse.
" Attention a ceci!" disait l'un des paysans, un jeune garcon, de haute taille et d'une physionomie avenante, a son camarade qui venait de recevoir une cassette des mains de la femme de chambre. "Elle vaut cher. ne va pas la jeter tout betement ou la ficeler sans soin, elle s'eraillera. Il faut que tout se fasse honnetement et bien. Voila, comme cela!. recouverte de foin et de nattes, ce sera parfait.
- Oh! les livres, les livres, ce qu'il y en a! disait un autre, pliant sous le poids des armoires de la bibliotheque. Ne me pousse pas!. Dieu que c'est lourd, mes enfants, quels livres, quels gros et beaux livres!.
- Ma foi, ceux qui les ont ecrits n'ont pas flane!" reprit le jeune garcon en indiquant des dictionnaires couches en travers.
R ostow, ne voulant pas s'imposer a la princesse Marie, ne retourna pas chez elle, mais attendit son depart au village. Lorsque les voitures se mirent en route, il monta a cheval et l'accompagna a douze verstes de distance jusqu'a Jankovo, qui etait occupe par nos troupes. Arrive au relais, il prit respectueusement conge d'elle, et lui baisa la main.
" Vous me remplissez de confusion, lui repondit-il en rougissant aux effusions de sa reconnaissance. Le premier ispravnik aurait agi de meme. Si nous n'avions eu que des paysans a combattre, l'ennemi ne se serait pas avance aussi loin dans le pays," ajouta-t-il d'un ton embarrasse, et, passant a un autre sujet: "Je suis heureux d'avoir eu l'occasion de faire votre connaissance. Adieu, princesse. Permettez-moi de vous souhaiter tout le bonheur possible et puissions-nous nous revoir dans des circonstances plus favorables!"
L e visage de la princesse Marie rayonnait d'une emotion attendrie; elle sentait qu'il meritait ses remerciements les plus vifs, car sans lui que serait-elle devenue? N'aurait-elle pas ete infailliblement la victime des paysans revoltes, ou ne serait-elle pas tombee entre les mains des Francais? Pour la sauver, ne s'etait-il pas expose aux plus grands dangers, et son ame, pleine de noblesse et de bonte, n'avait-elle pas su compatir a sa position et a sa douleur? Ses yeux, si bons, si honnetes, s'etaient remplis de larmes, lorsqu'elle lui avait parle, et ce souvenir restait grave dans son coeur. En lui disant adieu, elle eprouva a son tour une emotion etrange, et elle se demanda si elle ne l'aimait pas deja. Sans doute elle avait honte de s'avouer a elle-meme qu'elle s'etait subitement eprise d'un homme qui peut-etre ne l'aimerait jamais; mais elle se consolait a la pensee que personne ne le saurait, et qu'il n'y avait aucun crime a aimer en secret, toute sa vie, celui qui serait son premier et son dernier amour. "Il a fallu qu'il arrivat a Bogoutcharovo pour me rendre service, il a fallu que sa soeur refusat mon frere," se disait-elle, en entrevoyant le doigt de Dieu dans cet enchainement de circonstances, et en caressant tout bas l'espoir que ce bonheur, a peine entrevu, pourrait un jour devenir une realite!
E lle aussi avait fait une douce impression sur Rostow, et lorsque ses camarades, qui avaient eu vent de ses aventures, se permirent de le taquiner en le complimentant sur ce qu'en allant chercher du foin il avait eu le talent de decouvrir une des plus riches heritieres de Russie, il se facha serieusement; mais au fond du coeur il s'avouait qu'il ne pouvait desirer ni faire rien de mieux que d'epouser la sympathique princesse Marie. Ce mariage ne ferait-il pas le bonheur de ses parents et le sien, - il le sentait instinctivement, - celui de la douce creature qui le considerait comme son sauveur!. Et, d'un autre cote, ne trouverait-il pas dans sa magnifique fortune le moyen de retablir celle de son pere?. Mais alors que deviendraient Sonia, et le serment qu'il lui avait fait? C'etait precisement ce souvenir qui l'irritait, lorsqu'on le plaisantait sur son excursion a Bogoutcharovo.
CHAPITRE VI
I
K outouzow, ayant accepte le commandement en chef des armees, se souvint du prince Andre et le manda au quartier general.
C e dernier arriva a Czarevo-Saimichtche le jour meme ou Koutouzow passait pour la premiere fois les troupes en revue. Il s'arreta dans le village, s'assit sur un banc devant la porte de la maison du pretre, et attendit "Son Altesse", ainsi que tous appelaient aujourd'hui le general en chef. Dans les champs, derriere le village, retentissaient des fanfares militaires, couvertes par de formidables acclamations en l'honneur du nouveau commandant. A dix pas du prince Andre, deux domestiques militaires de la suite de Koutouzow, dont l'un remplissait les fonctions de courrier et l'autre celles de maitre d'hotel, profitaient du beau temps et de l'absence de leur maitre pour prendre le frais. A ce moment arriva a cheval un lieutenant-colonel de hussards: il etait de petite taille, brun de teint et portait d'enormes moustaches et d'epais favoris; a la vue du prince Andre il s'arreta, et lui demanda si c'etait bien la que Son Altesse etait descendue et si on l'attendait bientot.
A ndre lui repondit qu'il ne faisait point partie de l'etat-major du prince, et qu'il n'etait la que depuis quelques minutes. Le hussard s'adressa alors a l'un des domestiques; le domestique repondit a sa question avec cet air dedaigneux qu'affectent d'ordinaire les gens des commandants en chef en s'adressant a des officiers subalternes.
" Qui? Son Altesse? Elle sera ici tout a l'heure. Que demandez-vous?"
L e lieutenant-colonel sourit dans sa moustache a ce ton impertinent, descendit de cheval, jeta la bride a son planton et s'approcha de Bolkonsky, qu'il salua.
B olkonsky lui rendit son salut, et lui fit place a cote de lui sur le banc.
" Vous aussi, vous attendez le commandant en chef? lui demanda le nouveau venu. On le dit accessible, c'est bien heureux! poursuivit-il en grasseyant. Autrement, si on avait encore affaire aux mangeurs de saucisses, ce serait la mer a boire; ce n'est pas pour rien que Yermolow a demande a etre compte parmi les Allemands. Esperons que les Russes auront maintenant voix au chapitre. Le diable seul sait ou l'on voulait en venir avec toutes ces retraites. Avez-vous fait la campagne?
- Non seulement j'ai eu le plaisir de la faire, repliqua le prince Andre, mais aussi de perdre, grace a elle, tout ce que j'avais de plus cher, mon pere, qui vient de mourir de chagrin, sans compter ma maison et mon bien. Je suis du gouvernement de Smolensk.
- Ah! vous etes sans doute le prince Bolkonsky. Charme de faire votre connaissance. Je suis le lieutenant-colonel Denissow, plus connu sous le nom de Vaska Denissow," dit le hussard, en serrant cordialement la main au prince Andre, et en le regardant avec un affectueux interet. "Oui, je l'avais appris, dit-il d'un ton plein de sympathie. C'est bien la une guerre de Scythes, ajouta-t-il en reprenant, apres un court silence, le fil de ses pensees. Tout cela peut etre parfait, mais pas pour celui qui paye les pots casses. Ah! vous etes le prince Andre Bolkonsky? je suis vraiment bien aise de faire votre connaissance," repeta-t-il, en hochant la tete avec un triste sourire, et en lui serrant de nouveau la main.
L e prince Andre connaissait Denissow par ce que lui en avait dit Natacha. Cette reminiscence, en reveillant en lui les penibles pensees qui, dans ces derniers mois, commencaient a s'effacer de son esprit, lui fit de la peine et du plaisir a la fois. Il avait eprouve depuis lors tant d'autres secousses morales, - l'abandon de Smolensk, sa visite a Lissy-Gory, la nouvelle de la mort de son pere, - que ses anciens souvenirs ne revenaient plus aussi souvent a sa memoire, et il sentit qu'ils avaient perdu de leur douloureuse intensite. Pour Denissow aussi, le nom de Bolkonsky evoquait un passe lointain et poetique, la soiree ou, apres le souper et la romance de Natacha, il avait, sans savoir comment, fait une declaration a cette fillette de quinze ans. Il sourit en songeant a son roman et a son amour, et reprit aussitot le theme qui seul l'interessait et le passionnait aujourd'hui: c'etait un plan de campagne que, durant la retraite, il avait compose, etant de service aux avant-postes. Il l'avait presente a Barclay de Tolly, et comptait le soumettre egalement a Koutouzow. Son plan etait fonde sur les considerations suivantes: la ligne d'operation des Francais etant beaucoup trop etendue, il fallait, tout en les attaquant de front pour les empecher d'avancer, rompre leurs communications. "Ils ne peuvent soutenir une aussi grande ligne d'operations, se disait-il, c'est impossible!. Qu'on me donne 500 hommes, et je me fais fort de l'enfoncer. parole d'honneur; il n'y a qu'un moyen d'en venir a bout. la guerre de partisans, et pas autre chose!"
D enissow s'etait leve pour mieux exposer son projet avec sa vivacite accoutumee, lorsqu'il fut interrompu par les cris et les hourras qui partaient de la plaine, plus violents que jamais, et se confondaient avec la musique et les chants, qui se rapprochaient de plus en plus. Un bruit de chevaux se fit au meme moment entendre a l'entree du village.
" C'est lui!" s'ecria un cosaque qui se tenait a l'entree de la maison.
B olkonsky et Denissow se leverent et se dirigerent vers la porte ou se trouvait une escouade de soldats: c'etait la garde d'honneur, et ils apercurent a l'autre bout de la rue Koutouzow monte sur un petit cheval bai, s'avancant vers eux suivi d'un nombreux cortege de generaux. Barclay de Tolly, egalement a cheval, marchait a cote de lui, et une foule d'officiers criant hourra caracolaient autour d'eux. Les aides de camp de Koutouzow s'elancerent en avant, le depasserent et entrerent les premiers dans la cour de l'habitation. Le commandant en chef talonnait avec impatience son cheval fatigue, qui s'etait mis a aller l'amble sous son poids, et il saluait a droite et a gauche en portant la main a sa casquette blanche, bordee de rouge et sans visiere. S'arretant devant la garde d'honneur, composee de beaux grenadiers, decores et chevronnes pour la plupart, qui lui presenterent aussitot les armes, il garda un instant le silence en les examinant d'un regard scrutateur. Une expression ironique passa sur son visage, et, se tournant vers les officiers et les generaux qui l'entouraient, il haussa legerement les epaules.
" Et dire cependant, murmura-t-il avec un geste d'etonnement, que c'est avec de pareils gaillards qu'on se retire devant l'ennemi!. Au revoir, messieurs! ajouta-t-il en entrant par la grande porte et en effleurant le prince Andre et Denissow.
- Hourra! hourra!" criait-on derriere lui.
K outouzow s'etait singulierement epaissi et alourdi depuis la derniere fois que le prince Andre l'avait vu, mais son oeil blanc, sa cicatrice et l'expression ennuyee de sa physionomie etaient toujours les memes. Une etroite courroie passee en sautoir laissait pendre un fouet sur sa capote militaire. En entrant dans la cour, il poussa un soupir de soulagement, comme un homme heureux de se reposer apres s'etre donne en spectacle. Puis il retira de l'etrier son pied gauche, en se renversant pesamment en arriere, et, froncant les sourcils, il le ramena avec peine sur la selle, plia le genou, et se laissa glisser en gemissant dans les bras des cosaques et des aides de camp qui le soutenaient. Une fois sur ses pieds, il jeta de son oeil a moitie ferme un regard autour de lui, apercut le prince Andre, sans toutefois le reconnaitre, et fit en se balancant quelques pas en avant. Arrive au perron de la maison, il toisa de nouveau le prince Andre, et, comme il arrive souvent aux vieillards, il lui fallut quelques secondes pour mettre enfin un nom sur cette figure qui l'avait frappe tout d'abord.
" Ah! bonjour, prince, bonjour, mon ami. allons, viens!" dit-il avec effort, en montant peniblement les marches, qui craquaient sous son poids. Deboutonnant ensuite son uniforme, il s'assit sur un banc, et lui dit:
- Et ton pere?
- J'ai recu hier la nouvelle de sa mort," repondit brievement le prince Andre.
K outouzow le regarda d'un air surpris et effraye, se decouvrit et se signa:
" Que la paix soit avec lui! Que la volonte de Dieu s'accomplisse sur nous tous!"
U n profond soupir s'echappa de sa poitrine: "Je l'aimais, je l'estimais, reprit-il apres un moment de silence, et je prends une part sincere a ta douleur!"
I l embrassa le prince Andre et le tint longtemps serre contre sa grosse poitrine. Andre remarqua que les levres gonflees de Koutouzow tremblaient, et qu'il avait les yeux pleins de larmes.
" Viens, viens chez moi, nous causerons," dit-il, et il essayait de se lever en s'appuyant des deux mains sur le banc, lorsque Denissow, aussi hardi en face de ses chefs qu'en face de l'ennemi, monta resolument les marches du perron et s'avanca vers lui, en depit des observations des aides de camp. Koutouzow, toujours appuye sur ses deux mains, le regardait s'approcher avec impatience. Denissow se nomma, et lui declara qu'il avait a communiquer a Son Altesse une affaire de haute importance, pour le bien de la patrie! Koutouzow croisa ses mains sur son ventre d'un air de mauvaise humeur, et repeta nonchalamment: "Pour le bien de la patrie, dis-tu? Qu'est-ce que ca peut etre?. Parle!" Denissow rougit comme une jeune fille; cette rougeur forma un etrange contraste avec son epaisse moustache et son visage avine et vieilli. Il n'en entama pas moins, sans broncher, l'exposition de son plan, dont le but etait de couper la ligne de l'ennemi entre Smolensk et Viazma: il connaissait la localite sur le bout du doigt, car il l'habitait; la chaleur et la conviction qu'il mettait dans ses paroles faisaient ressortir les avantages de sa combinaison. Koutouzow, les yeux baisses, regardait a terre, en jetant parfois un coup d'oeil furtif vers la cour de l'izba voisine, comme s'il s'attendait de ce cote a quelque chose de desagreable. En effet, un general en sortit bientot avec un gros portefeuille sous le bras et se dirigea vers lui.
" Qu'y a-t-il? demanda Koutouzow au beau milieu du plaidoyer de Denissow. Vous etes pret?
- Oui, Altesse," repondit le general.
K outouzow hocha melancoliquement la tete, comme s'il voulait dire qu'il etait impossible a un seul homme de suffire a tout, et continua a ecouter le hussard.
" Je vous donne ma parole d'honneur de bon officier, disait Denissow, que je romprai les lignes de communication de Napoleon!"
K outouzow l'interrompit:
" Kirylle Andreievitch, de l'intendance, est-il ton parent?
- C'est mon oncle, repliqua Denissow.
- Nous etions amis, reprit gaiement Koutouzow. Bien, tres bien, mon ami, reste ici a l'etat-major!. Demain nous reparlerons de cela." Le saluant d'un signe de tete, il se detourna, et tendit la main vers les papiers que lui apportait Konovnitzine.
" Votre Altesse ne serait-elle pas mieux dans une chambre? demanda un general de service: il y a des plans a revoir et des papiers a signer."
U n aide de camp parut au meme moment sur le seuil de la maison, et annonca que l'appartement etait pret pour recevoir le commandant en chef. Celui-ci fronca le sourcil a cet avis, car il ne voulait y entrer qu'apres avoir expedie toute sa besogne.
" Non, dit-il, faites-moi apporter ici une petite table, et toi, ne t'en va pas," ajouta-t-il en se tournant vers le prince Andre.
P endant que le general de service faisait son rapport, le frou-frou d'une robe de soie arriva jusqu'a eux par la porte entre-baillee de la maison. Le prince Andre regarda et apercut une femme, jeune, jolie, habillee de rose, et coiffee d'un mouchoir de soie mauve; elle tenait un plateau. L'aide de camp de Koutouzow expliqua tout bas au prince Andre que c'etait la maitresse du logis, la femme du pretre, dont le mari avait deja recu Son Altesse avec la croix a la main, et qui tenait a lui souhaiter la bienvenue avec le pain et le sel.
" Elle est tres jolie," ajouta l'aide de camp avec un sourire.
K outouzow, que ces derniers mots avaient frappe, se retourna. Le rapport du general de service avait pour objet principal de critiquer la position prise a Czarevo-Saimichtche, et Koutouzow lui pretait la meme attention distraite qu'il avait pretee a Denissow, et sept ans auparavant aux discussions du conseil militaire, la veille de la bataille d'Austerlitz. Il n'ecoutait que parce qu'il avait des oreilles, et qu'elles entendaient malgre lui et malgre le petit morceau de cable de vaisseau qu'il portait dans l'une d'elles. On voyait du reste qu'il n'etait surpris ni interesse par rien, qu'il savait d'avance ce qu'on pourrait lui raconter, et qu'il se contentait de le subir jusqu'au bout, comme on subit un Te Deum d'action de graces. Denissow lui avait dit des choses sensees et sages, le general de service lui en disait d'autres encore plus sensees et encore plus sages, mais Koutouzow dedaignait le savoir et l'intelligence: ce n'etait pas la, a son avis, ce qui trancherait le noeud de la situation, c'etait quelque chose d'autre, completement en dehors de ces deux qualites. Le prince Andre suivait attentivement l'expression de sa physionomie, qui marqua d'abord l'ennui, puis la curiosite eveillee par le frou-frou de la robe, et enfin le desir d'observer les convenances. Il etait evident que, s'il temoignait du dedain pour le patriotisme intelligent de Denissow, c'est qu'il etait vieux et qu'il avait l'experience de la vie. Il ne prit qu'une seule disposition, concernant les maraudeurs. Le general de service presenta a sa signature l'ordre aux chefs de corps de payer une indemnite pour les degats commis par les soldats, a la suite des plaintes d'un proprietaire dont ils avaient saccage l'avoine encore verte. Koutouzow serra les levres et secoua la tete.
" Au feu, au feu! s'ecria-t-il. Une fois pour toutes, mon ami, jette toutes ces balivernes dans le poele! Qu'on coupe le ble, qu'on brule le bois tant qu'on voudra! Je ne l'ordonne, ni ne l'autorise mais il n'est en mon pouvoir ni de l'empecher, ni d'indemniser les gens. Lorsqu'on fend le bois, les copeaux volent. a la guerre comme a la guerre!"
I l parcourut encore une fois le rapport:
" Oh! dit-il, cette minutie allemande!"
II
" C'est tout, n'est-ce pas?" ajouta-t-il apres avoir signe le dernier papier; alors, se levant avec effort, en redressant son gros cou tout plisse, il se dirigea vers la porte de la maison.
L a femme du pretre, rouge d'emotion, saisit a la hate le plat sur lequel etaient le pain et le sel, et, faisant une profonde reverence, s'approcha de Koutouzow, qui cligna des yeux, lui caressa le menton et la remercia.
" La jolie femme! dit-il. Merci, merci, ma belle!"
T irant de son gousset quelques pieces d'or qu'il deposa sur le plateau:
" Te trouves-tu bien ici?" lui demanda-t-il en entrant dans la chambre qui lui etait preparee, et en precedant la maitresse du logis toute souriante.
L 'aide de camp engagea le prince Andre a dejeuner avec lui; une demi-heure plus tard, Koutouzow le fit demander. Andre le trouva etendu dans un fauteuil, l'uniforme deboutonne, lisant un roman francais, les Chevaliers du Cygne, de MmedeGenlis.
" Assieds-toi, lui dit Koutouzow en glissant un couteau a papier entre les pages du livre et en le mettant de cote. C'est bien triste, bien triste, mais rappelle-toi, mon ami, que je suis pour toi un second pere!"
L e prince Andre lui raconta ce qu'il savait des derniers moments de son pere, et lui depeignit l'etat dans lequel il avait trouve Lissy-Gory.
" A quoi nous ont-ils amenes!" dit soudain Koutouzow d'une voix emue, en songeant a la situation de son pays; "mais le moment viendra." reprit-il avec colere, et, ne voulant pas continuer ce sujet qui l'emouvait, il ajouta: "Je t'ai fait venir pour te garder aupres de moi.
- Je remercie Votre Altesse, repondit le prince Andre, mais je ne vaux plus rien pour le service dans les etats-majors."
K outouzow, qui remarqua le sourire dont il accompagnait ces paroles, le regarda d'un air interrogateur.
" Et d'ailleurs, poursuivit Bolkonsky, je tiens a mon regiment; je me suis attache aux officiers, je crois que mes hommes ont de l'affection pour moi et j'aurais du chagrin a m'en separer. Si je refuse l'honneur de rester aupres de votre personne, croyez bien que."
U ne expression bienveillante, spirituelle et legerement railleuse passa en ce moment sur la grosse figure de Koutouzow, qui l'interrompit en disant:
" Je le regrette, tu m'aurais ete utile, mais tu as raison! Ce n'est pas ici que nous avons besoin d'hommes; si tous les conseillers, ou pretendus tels, servaient comme toi dans les regiments, ca vaudrait beaucoup mieux. Je me souviens de ta conduite a Austerlitz. Je te vois encore avec le drapeau a, la main!"
A ces paroles une fugitive rougeur, causee par la joie, illumina la figure du prince; Koutouzow l'attira a lui, l'embrassa, et Andre put voir que ses yeux etaient de nouveau humides. Il savait que le vieillard avait la larme facile, et que la mort de son pere le portait naturellement a lui temoigner une sympathie et un interet tout particuliers; cependant l'allusion le flatta, et lui fit un plaisir extreme.
" Suis ton chemin, a la garde de Dieu!. Je sais qu'il est celui de l'honneur!. Tu m'aurais ete bien utile a Bucharest, reprit-il apres un moment de silence: je n'avais personne a envoyer. Oui, ils m'ont accable de reproches la-bas, et pour la guerre et pour la paix. et pourtant tout a ete fait a son heure, car tout vient a point a qui sait attendre. La-bas aussi, les conseillers pullulaient tout comme ici. Oh! les conseillers! Si on les avait ecoutes, nous n'aurions pas conclu la paix avec la Turquie, et la guerre durerait encore! Kamensky serait perdu, s'il n'etait mort. lui qui avec 30000 hommes prenait d'assaut les forteresses!. Prendre une forteresse n'est rien, mais mener a bonne fin une campagne, voila le difficile. Pour en arriver la, il ne suffit pas de livrer des assauts et d'attaquer. Ce qu'il faut avoir, c'est "patience et longueur de temps". Kamensky a envoye des soldats pour prendre Roustchouk, et moi, en n'employant que le temps et la patience, j'ai pris plus de forteresses que lui, et j'ai fait manger aux Turcs de la viande de cheval. Crois-moi, ajouta-t-il en secouant la tete et en se frappant la poitrine, les Francais aussi en tateront, crois-en ma parole!
- Il faudra pourtant accepter une bataille? dit le prince Andre.
- Sans doute il le faudra, si tous le desirent, mais, je te le repete, rien ne vaut ces deux soldats qui s'appellent le temps et la patience; ceux-la arriveront a tout, mais les conseillers n'entendent pas de cette oreille, voila le mal! Les uns veulent une chose, les autres une autre! Que faire?. que faire, je te le demande?. repeta-t-il, comme s'il attendait une reponse, et ses yeux brillaient et s'eclairaient d'une expression profonde et intelligente. Je te dirai, si tu veux, ce qu'il y a a faire et ce que je fais. Dans le doute, mon cher, abstiens-toi, poursuivit-il en scandant ces paroles. Eh bien, adieu, mon ami, rappelle-toi que je partage ta douleur, et cela de tout coeur; je ne suis pour toi ni le prince ni le commandant en chef, je te suis un pere! Si tu as besoin de quelque chose, viens a moi. Adieu, mon ami!" Et il l'embrassa.
L e prince Andre n'avait pas encore franchi le seuil de la chambre, que Koutouzow, harasse de fatigue, poussa un soupir, se laissa choir dans son fauteuil, et reprit tranquillement la lecture des Chevaliers du Cygne.
C hose etrange et inexplicable, cet entretien eut sur le prince Andre une action calmante; il retourna a son regiment, rassure sur la marche generale des affaires et confiant en celui qui les avait en main. L'absence de tout interet personnel chez ce vieillard, qui n'avait plus, en fait de passions, que l'experience, resultat des passions, et chez qui l'intelligence, destinee a grouper les faits et a en tirer les conclusions, etait remplacee par une contemplation philosophique des evenements, le rassurait; et il emporta avec lui la conviction qu'il serait a la hauteur de sa mission: il n'inventera ni n'entreprendra rien, mais il ecoutera et se rappellera tout, il saura s'en servir au bon moment, n'entravera rien d'utile, et ne permettra rien de nuisible. Il admet quelque chose de plus puissant que sa volonte, la marche inevitable des faits qui se deroulent devant lui; il les voit, il en saisit la valeur, et sait faire abstraction de sa personne, et de la part qu'il y prend. Il inspire de la confiance, parce que, malgre le roman de MmedeGenlis et ses dictons francais, on sent battre en lui un coeur russe; sa voix a tremble lorsqu'il a dit: "A quoi nous ont-ils amenes?" et lorsqu'il les a menaces "de leur faire manger du cheval"! C'etait ce sentiment patriotique, ressenti par chacun a un degre plus ou moins grand, qui avait puissamment contribue a faire nommer Koutouzow general en chef, malgre la violente opposition de la camarilla; et une approbation unanime et nationale avait confirme ce choix d'une facon eclatante.
III
A pres le depart de l'Empereur, Moscou reprit le train ordinaire de sa vie journaliere, il rentra completement dans ses habitudes, et l'entrainement des derniers jours ne parut plus qu'un songe. Au milieu du silence qui succedait aux clameurs de la veille, personne n'eut plus l'air de croire a la realite du danger qui menacait la Russie, et de penser que parmi ses enfants les membres du club Anglais etaient les premiers prets a tous les sacrifices. Un seul temoignage de l'exaltation generale produite par la presence de l'Empereur se manifesta cependant aussitot apres: ce fut la mise a execution de la demande d'hommes et d'argent, qui, en revetant une forme legale et officielle, devint par suite inevitable.
L 'approche de l'ennemi ne rendit point les Moscovites plus serieux: ils envisagerent au contraire leur situation avec une legerete croissante, ainsi qu'il arrive souvent a la veille d'une catastrophe. Il s'eleve alors dans l'ame, en effet, deux voix egalement puissantes: l'une preche sagement la necessite de se rendre bien compte du danger imminent et des moyens de le conjurer; l'autre, plus sagement encore, trouve qu'il est trop penible d'y songer, puisqu'il n'est pas donne a l'homme d'eviter l'inevitable, et qu'il est des lors plus simple d'oublier le danger et de vivre gaiement jusqu'au moment ou il arrive. Dans l'isolement, c'est la premiere des voix qu'on ecoute, tandis que les masses obeissent a la seconde, et les Moscovites en offrirent un nouvel exemple, car jamais on ne s'etait tant amuse a Moscou que cette annee-la.
O n lisait et l'on discutait les dernieres affiches de Rostoptchine, comme on discutait les bouts-rimes de Vassili Lvovitch Pouschkine. L'en-tete de ces affiches representait le cabaret d'un certain barbier, nomme Karpouschka Tchiguirine, ancien soldat et bourgeois de la ville, qui, ayant entendu, soi-disant, raconter que Bonaparte marchait sur Moscou, s'etait campe d'un air colere sur le seuil de sa boutique, et avait tenu a la foule un discours plein d'injures contre les Francais. Dans ce discours, admire par les uns et critique par les autres au club Anglais, il assurait entre autres que les choux dont les Francais se nourriraient les gonfleraient comme des ballons, que la kascha les ferait crever, que le stchi les etoufferait; qu'il n'y avait parmi eux que des nains, et qu'une femme pourrait en lancer trois en l'air d'un seul coup avec une fourche. On disait aussi au club que Rostoptchine avait renvoye de Moscou tous les etrangers, sous pretexte qu'il se trouvait parmi eux des espions et des agents de Napoleon, et l'on citait a cette occasion les bons mots du general gouverneur a l'adresse des expulses. "Rentrez en vous-memes, entrez dans la barque et n'en faites pas une barque a Caron." On disait encore que tous les tribunaux avaient ete transportes hors de la ville, et l'on ajoutait a cette nouvelle la plaisanterie de Schinchine assurant que, pour ce fait seul, les habitants de Moscou devaient une vive reconnaissance au comte Rostoptchine. On disait enfin que le regiment promis par Mamonow couterait a ce dernier 800000 roubles, que Besoukhow en depenserait davantage pour le sien, et que ce qui lui faisait le plus d'honneur dans ce sacrifice, c'est qu'il endosserait l'uniforme, marcherait a la tete de ses hommes et se laisserait admirer gratis par qui voudrait.
" Vous n'epargnez personne," disait Julie Droubetzkoi a Schinchine, en ramassant et en serrant entre ses doigts fluets et garnis de bagues un petit tas de charpie qu'elle venait de faire. Elle donnait une soiree d'adieu, car elle quittait Moscou le lendemain. "Besoukhow est ridicule, poursuivit-elle en francais, mais il est si bon, si aimable!. Quel plaisir trouvez-vous a etre si caustique?
- A l'amende!" s'ecria un jeune homme habille en milicien, que Julie appelait "son chevalier" et qui l'accompagnait a Nijni. Dans sa coterie, comme dans beaucoup d'autres, on s'etait donne le mot pour ne plus parler francais, et, chaque fois qu'on manquait a cet engagement, on payait une amende, qui allait grossir les dons volontaires.
" Vous payerez double! dit un litterateur russe, car vous venez de faire un gallicisme.
- J'ai peche et je paye, dit Julie, pour avoir employe le mot "caustique"; quant aux gallicismes, je n'en reponds pas, je n'ai ni assez d'argent ni assez de temps pour imiter le prince Galitzine et prendre comme lui des lecons de russe. Ah! mais le voila, dit-elle. Quand on parle du soleil, - et elle allait citer le proverbe en francais, lorsque, s'arretant court, elle se mit a rire et le traduisit en russe: - Vous ne m'attraperez plus!. - Nous parlions de vous, continua-t-elle en se retournant vers Pierre; nous disions que votre regiment serait sans contredit plus beau que celui de Mamonow, ajouta-t-elle avec cette facilite de mensonge particuliere aux femmes du monde.
- De grace, ne m'en parlez pas, dit Pierre en lui baisant la main et en s'asseyant a ses cotes, si vous saviez comme il m'ennuie!
- Vous le commanderez en personne, bien certainement? - poursuivit Julie en lancant au milicien un regard moqueur. Mais ce dernier n'y repondit pas: la presence de Pierre et sa bienveillante bonhomie mettaient toujours un terme aux moqueries dont il etait l'objet.
- Oh non! - dit-il en eclatant de rire a la question de Julie, et en avancant son gros corps: - Les Francais auraient trop beau jeu, et puis je craindrais de ne pouvoir me hisser a cheval!"
L eur causerie, qui effleurait tous les sujets, tomba sur la famille Rostow.
" Savez-vous, dit Julie, que leurs affaires sont tout a fait derangees? Le comte est un imbecile: les Razoumovsky lui ont propose d'acheter la maison et le bien de Moscou, et l'affaire traine en longueur parce qu'il en demande un prix trop eleve.
- Il me semble pourtant, dit quelqu'un, que la vente va etre conclue, quoique ce soit, a l'heure qu'il est, une vraie folie d'acheter des maisons.
- Pourquoi? demanda Julie; croyez-vous que Moscou soit en danger?
- Mais alors pourquoi partez-vous?
- Moi? voila qui est etrange. Je pars parce que tout le monde s'en va, et puis je ne suis ni une Jeanne d'Arc ni une amazone!
- Si le comte Rostow, reprit le milicien, sait s'arranger, il pourra liquider toutes ses dettes. C'est un brave homme, mais un pauvre sire. Qu'est-ce qui les retient ici si longtemps? Je les croyais partis pour la campagne.
- Nathalie s'est completement remise, n'est-il pas vrai? demanda Julie en s'adressant a Pierre avec un malicieux sourire.
- Ils attendent leur fils cadet, qui est entre au service comme cosaque, et qui a ete envoye a Bielaia-Tserkow; on l'a maintenant inscrit dans mon regiment. Le comte serait parti malgre cela, mais la comtesse n'y consent pas avant d'avoir revu son fils.
- Je les ai rencontres, il y a trois jours, chez les Arharow. Nathalie est fort embellie et de tres bonne humeur, reprit Julie. Elle a chante une romance. Comme tout s'efface vite chez certaines personnes!
- Qu'est-ce qui s'efface?" demanda Pierre, depite.
J ulie sourit.
" Vous savez fort bien, comte, que les chevaliers comme vous ne se rencontrent que dans les romans de MmedeSouza.
- Quels chevaliers? je ne comprends pas, dit Pierre en rougissant.
- Oh! oh! comte, ne me dites pas cela, tout Moscou connait l'histoire; je vous admire, ma parole d'honneur!
- A l'amende! a l'amende! s'ecria le milicien.
- Bien! bien! repartit Julie impatientee, on ne peut donc plus causer a present. mais vous le savez, comte, vous le savez.
- Je ne sais rien, dit Pierre de plus en plus irrite.
- Et moi, je me rappelle fort bien que vous etiez au mieux avec Natacha, tandis que ma preferee a toujours ete Vera, cette chere Vera!
- Non, madame, reprit Pierre sans changer de ton, je n'ai point assume le role de chevalier de la comtesse Rostow: il y a un mois que je ne les ai vus.
- Qui s'excuse s'accuse, - repondit Julie en souriant et en jouant avec la charpie, mais elle changea aussitot de sujet, afin d'avoir le dernier mot: - Devinez qui j'ai rencontre hier soir. La pauvre Marie Bolkonsky! Elle a perdu son pere, le saviez-vous?
- Non, vraiment, mais ou demeure-t-elle? je serais heureux de la voir!
- Tout ce que je sais, c'est qu'elle part demain pour leur terre dans les environs, et qu'elle y emmene son neveu.
- Comment est-elle?
- Tres affligee! Mais devineriez-vous qui l'a sauvee? c'est tout un roman!. Nicolas Rostow! On l'avait entouree, on allait la tuer apres avoir blesse ses gens, lorsqu'il s'est jete dans la melee et l'a tiree d'affaire!
- C'est un vrai roman, reprit le milicien, et l'on dirait que cette debandade generale est inventee a plaisir pour marier les vieilles filles, Catiche d'abord, et la princesse Marie ensuite.
- Je suis convaincue d'une chose, dit Julie, c'est qu'elle est un peu amoureuse du jeune homme.
- Vite, vite, une amende! s'ecria de nouveau le milicien.
- Mais comment aurais-je pu, s'il vous plait, dire cela en russe?"
IV
E n rentrant chez lui, Pierre trouva sur une table les deux dernieres petites affiches du comte Rostoptchine: dans l'une il niait avoir defendu aux habitants de quitter la ville, comme on en faisait courir le bruit. Il engageait donc les dames de la noblesse et les femmes des marchands a ne pas s'eloigner, car, disait-il, ce sont toutes ces fausses nouvelles qui causent la panique, et je reponds sur ma vie que le scelerat n'entrera pas a Moscou! Cette declaration fit clairement comprendre a Pierre, pour la premiere fois, que les Francais y viendraient assurement. La seconde affiche disait que notre quartier general etait a Viazma, que le comte Wittgenstein avait battu l'ennemi, et que ceux qui desiraient s'armer trouveraient a l'arsenal un grand choix de fusils et de sabres a prix reduits. Cette derniere proclamation n'avait plus le ton de persiflage habituel aux discours que l'on pretait a Tchiguirine, le barbier orateur. Pierre se dit, a part lui, que l'orage qu'il appelait de tous ses voeux, malgre l'effroi qu'il lui inspirait, s'approchait a pas de geant: "Que faire? se demandait-il pour la centieme fois. Entrer au service et rejoindre l'armee, ou bien attendre sur place?" Il etendit la main et prit un jeu de cartes sur la table: "Faisons une patience! Si elle reussit, cela voudra dire. Qu'est-ce que cela voudra dire?" se demandait-il en melant les cartes, et en levant les yeux au ciel pour y chercher une solution. Il n'avait pas eu encore le temps de la trouver, que la voix de l'ainee des trois princesses, la seule qui demeurat chez lui, depuis le mariage des cadettes, se fit entendre derriere la porte.
" Entrez, ma cousine, entrez! lui cria Pierre. Si la patience reussit, se dit-il, je partirai pour l'armee!
- Mille excuses, mon cousin, de vous deranger a cette heure; mais il faut prendre une decision. Tout le monde quitte Moscou, le peuple se souleve, il se prepare quelque chose d'effroyable. pourquoi restons-nous?
- Mais au contraire, ma cousine, tout me semble aller a merveille! repondit Pierre sur le ton de plaisanterie qu'il avait adopte avec elle, afin d'eviter l'embarras que lui causait toujours son role de bienfaiteur.
- Comment, a merveille? Ou voyez-vous donc cela, je vous prie? Pas plus tard que ce matin, Varvara Ivanovna m'a raconte les exploits de nos troupes, cela leur fait honneur. mais ici le peuple se mutine et n'ecoute personne. temoin ma femme de chambre qui devient insolente! On nous battra bientot; si cela continue ainsi, on ne pourra plus sortir, et. et ce qu'il y a de plus grave, c'est que les Francais vont arriver a coup sur. Pourquoi les attendre? Je vous en supplie, mon cousin, donnez vos ordres pour qu'on me conduise au plus tot a Saint-Petersbourg, car je ne saurais rester ici et me soumettre au pouvoir de Bonaparte!
- Mais quelles folies, ma cousine! Ou prenez-vous vos nouvelles: au contraire.
- Je ne m'inclinerai pas, je vous le repete, devant votre Bonaparte; les autres sont libres d'agir comme bon leur semble, et si vous ne voulez pas vous occuper de moi.
- Mais comment donc! je vais preparer votre depart."
L a princesse, irritee de n'avoir personne a qui s'en prendre, s'assit sur le bord d'une chaise, en murmurant entre ses dents.
" Vos rapports sont faux, continua Pierre: la ville est calme, et il n'y a pas de danger. Lisez plutot!" Et il lui montra l'affiche.
" Le comte ecrit que l'ennemi n'entrera pas a Moscou, il en repond sur sa vie!
- Oh! votre comte! s'ecria la vieille demoiselle avec colere, c'est un hypocrite, un miserable, c'est lui qui pousse le peuple a l'emeute. N'est-ce pas lui qui, dans ses sottes affiches, a promis honneur et gloire a celui qui empoignerait par le toupet n'importe qui et le fourrerait au violon? Est-ce assez bete? Et voila le resultat de ses belles paroles! Varvara Ivanovna a failli etre tuee par le peuple pour avoir parle francais dans la rue.
- N'y a-t-il pas la un peu d'exageration? Il me semble que vous prenez les choses trop a coeur," dit Pierre, qui continuait a etaler ses cartes.
L a patience reussit, et cependant il ne rejoignit pas l'armee, et resta a Moscou, qui se depeuplait tous les jours, a attendre, dans une indecision pleine a la fois de satisfaction et de terreur, l'effroyable catastrophe qu'il pressentait. La princesse le quitta le lendemain meme. L'intendant en chef vint annoncer a Pierre que l'argent demande pour equiper le regiment ne pourrait etre fourni qu'au moyen de la vente d'un de ses biens, et lui representa que cette fantaisie le menerait a sa ruine"
" Vendez-le, repondit Pierre en souriant: je ne peux pas revenir sur une parole donnee!"
L a ville etait deserte. Julie etait partie, ainsi que la princesse Marie; de toutes ses connaissances intimes, les Rostow seuls etaient encore la, mais Pierre ne les voyait plus. Il eut alors l'idee, pour se distraire, d'aller dans un village des environs, a Vorontzovo, pour y examiner un enorme aerostat construit sous la direction de Leppich, par ordre de Sa Majeste, et destine a servir contre l'ennemi, pour aider a sa defaite. Pierre savait que l'Empereur avait particulierement recommande l'inventeur et l'invention aux soins du comte Rostoptchine en ces termes:
" Aussitot que Leppich sera pret, composez-lui pour sa nacelle un equipage d'hommes surs et intelligents et depechez un courrier au general Koutouzow pour l'en prevenir. Je l'en ai deja avise. Recommandez, je vous prie, a Leppich de faire bien attention a l'endroit ou il descendra la premiere fois, pour qu'il n'aille pas se tromper et tomber dans les mains de l'ennemi. Il est indispensable qu'il combine ses mouvements avec le general en chef."
E n revenant de Vorontzovo, Pierre vit une grande foule sur la place des executions: il s'arreta et descendit de son droschki. On venait de passer par les verges un cuisinier francais, accuse d'espionnage. Le bourreau detachait du gibet le condamne, un gros homme a favoris roux, en bas gros-bleu et en habit vert, qui gemissait piteusement. Son compagnon d'infortune, maigre et pale, attendait son tour; a en juger par leurs physionomies, ils etaient bien reellement Francais. Pierre, terrifie et aussi pale qu'eux, se fraya un chemin a travers la cohue de bourgeois, de marchands, de paysans, de femmes, de fonctionnaires de tout rang, dont les regards suivaient avec une attention avide le spectacle qu'on leur offrait. Ses questions reiterees et pleines d'une curiosite anxieuse n'obtinrent aucune reponse.
L e gros homme fit un effort, se souleva, haussa les epaules et essaya, mais en vain, de se montrer stoique, en passant les manches de son habit: ses levres tremblerent convulsivement, il eclata en sanglots, et pleura avec colere de sa propre faiblesse, comme pleurent les hommes a temperament sanguin. La foule, silencieuse jusque-la, se mit aussitot a crier, comme pour etouffer le sentiment de pitie qui s'eveillait en elle.
" C'est le cuisinier d'un prince! disait-on.
- Eh! dis donc, "moussiou," on voit que la sauce russe est trop forte pour un palais francais, elle t'agace les dents, hein?" dit un employe de chancellerie tout ride; et il regardait autour de lui pour voir l'effet de sa plaisanterie. Les uns se mirent a rire; les autres, les yeux rives sur le bourreau qui deshabillait l'autre patient, suivaient ses mouvements avec terreur.
P ierre poussa un rugissement sourd, ses sourcils se foncerent, et, se detournant brusquement, il rebroussa chemin en articulant des paroles inintelligibles. Il remonta en droschki, et ne cessa durant le trajet d'etre agite par des soubresauts convulsifs et de pousser des exclamations etouffees.
" Ou vas-tu? s'ecria-t-il tout a coup, s'adressant a son cocher.
- Vous m'avez ordonne de vous mener chez le general gouverneur?
- Imbecile, idiot! vocifera Pierre: je t'ai dit d'aller a la maison!. Il faut partir, partir sans retard, aujourd'hui meme," ajouta-t-il entre ses dents.
C ette execution au milieu d'une foule curieuse avait produit sur lui une telle impression, qu'il s'etait decide a quitter immediatement Moscou.
R evenu chez lui, il ordonna a son cocher d'envoyer sur l'heure ses chevaux de selle a Mojaisk, ou se trouvait l'armee; pour leur donner de l'avance, il remit son depart au lendemain.
L e 24, Pierre quitta Moscou dans la soiree. En arrivant, quelques heures plus tard, au relais de Perkhoukow, il apprit qu'une grande bataille avait ete livree: on racontait qu'a Perkhoukow meme la terre tremblait du bruit de la canonnade, mais personne ne put lui dire de quel cote etait restee la victoire (c'etait le combat de Schevardino). Pierre arriva a Mojaisk au point du jour.
T outes les maisons etaient occupees par les troupes; dans la cour de l'auberge, il trouva son domestique et son cocher, qui l'attendaient, mais de chambres, point: elles etaient toutes pleines d'officiers, et les troupes ne cessaient de defiler. De tous cotes on ne voyait que fantassins, cosaques, cavaliers, fourgons de bagages, caissons et bouches a feu. Pierre s'empressa de continuer sa route. Plus il s'eloignait de Moscou, plus il penetrait dans cet ocean de troupes, plus il se sentait envahi par une agitation inquiete et par cette satisfaction intime qu'il avait eprouvee pendant le sejour de l'Empereur a Moscou, lorsqu'il s'etait agi de se decider a un sacrifice! Il sentait, a ce moment, que tout ce qui constitue d'habitude le bonheur, le confort de la vie, les richesses, la vie elle-meme, etait bien peu de chose en comparaison de ce qu'il entrevoyait, d'une facon assez vague, il est vrai, et qu'il n'essayait meme pas d'analyser. Sans se demander ni pour qui, ni pourquoi, le fait du sacrifice en lui-meme lui faisait eprouver une jouissance indicible.
TROISIEME PARTIE: BORODINO - LES FRANcAIS A MOSCOU EPILOGUE (1812 - 1820)
CHAPITRE PREMIER
I
L e 5 septembre eut lieu le combat de Schevardino; le 6, pas un coup de fusil ne fut tire de part ni d'autre, et le 7 vit la sanglante bataille de Borodino! Pourquoi et comment ces batailles furent-elles livrees? On se le demande avec stupeur, car elles ne pouvaient offrir d'avantages serieux ni aux Russes ni aux Francais. Pour les premiers, c'etait evidemment un pas en avant vers la perte de Moscou , catastrophe qu'ils redoutaient par-dessus tout, et, pour les seconds, un pas en avant vers la perte de leur armee, ce qui devait sans nul doute leur causer la meme apprehension. Cependant, quoiqu'il fut facile de prevoir ces consequences, Napoleon offrit la bataille et Koutouzow l'accepta. Si des raisons veritablement serieuses eussent dirige les combinaisons strategiques des deux commandants en chef, ni l'un ni l'autre n'aurait du dans ce cas s'y decider, car evidemment Napoleon, en courant le risque de perdre le quart de ses soldats a deux mille verstes de la frontiere, marchait a sa ruine, et Koutouzow, en s'exposant a la meme chance, perdait fatalement Moscou.
J usqu'a la bataille de Borodino, nos forces se trouvaient, relativement aux forces ennemies, dans la proportion de 5 a 6, et apres la bataille, de 1 a 2, soit: de 100 a 120000 avant, et de 50 a 100000 apres; et cependant l'experimente et intelligent Koutouzow accepta le combat, qui couta a Napoleon, reconnu pour un genie militaire, le quart de son armee! A ceux qui voudraient demontrer qu'en prenant Moscou, comme il avait pris Vienne, il croyait terminer la campagne, on pourrait opposer bien des preuves du contraire. Les historiens contemporains eux-memes racontent qu'il cherchait depuis Smolensk l'occasion de s'arreter, car si d'un cote il se rendait parfaitement compte du danger de l'extension de sa ligne d'operation, de l'autre il prevoyait que l'occupation de Moscou ne serait pas pour lui une issue favorable. Il en pouvait juger par l'etat ou on lui abandonnait les villes, et par l'absence de toute reponse a ses tentatives reiterees de renouer les negociations de paix. Ainsi donc, tous deux, l'un en offrant la bataille, l'autre en l'acceptant, agirent d'une facon absurde et sans dessein arrete. Mais les historiens, en raisonnant apres coup sur le fait accompli, en tirerent des conclusions specieuses en faveur du genie et de la prevoyance des deux capitaines, qui, de tous les instruments employes par Dieu dans les evenements de ce monde, en furent certainement les moteurs les plus aveugles.
Q uant a savoir comment furent livrees les batailles de Schevardino et de Borodino, l'explication des memes historiens est completement fausse, bien qu'ils affectent d'y mettre la plus grande precision. Voici en effet comment, d'apres eux, cette double bataille aurait eu lieu: "L'armee russe, en se repliant apres le combat de Smolensk, aurait cherche la meilleure position possible pour livrer une grande bataille, et elle aurait trouve cette position sur le terrain de Borodino; les Russes l'auraient fortifiee sur la gauche de la grand'route de Moscou a Smolensk, a angle droit entre Borodino et Outitza, et, pour surveiller les mouvements de l'ennemi, ils auraient eleve en avant un retranchement sur le mamelon de Schevardino. Le 5, Napoleon aurait attaque, et se serait empare de cette position; le 7, il serait tombe sur l'armee russe, qui occupait la plaine de Borodino." C'est ainsi que parle l'histoire, et pourtant, si l'on etudie l'affaire avec soin, on peut, si l'on veut, se convaincre de l'inexactitude de ce recit. Il n'est pas vrai de dire que les Russes aient cherche une meilleure position: tout au contraire, dans leur retraite, ils en ont laisse de cote plusieurs qui etaient superieures a celle de Borodino; mais Koutouzow refusait d'en accepter une qu'il n'eut pas choisie lui-meme; mais le patriotique desir d'une bataille decisive ne s'etait pas encore exprime avec assez d'energie; mais Miloradovitch n'avait pas encore opere sa jonction. Il y a bien d'autres raisons encore, qu'il serait trop long d'enumerer. Le fait est que les autres positions etaient preferables, et que celle de Borodino n'etait pas plus forte que toute autre, prise au hasard, sur la carte de l'empire de Russie. Non seulement les Russes n'avaient pas fortifie la gauche de Borodino, c'est-a-dire l'endroit ou la bataille a ete precisement livree, mais, le matin meme du 6, personne ne songeait encore a la possibilite d'un engagement sur ce point. Comme preuves a l'appui, nous dirons ceci:
1 d La fortification en question n'y existait pas le 6; commencee seulement a cette date, elle etait encore inachevee le lendemain.
2 d L'emplacement meme de la redoute de Schevardino, en avant de la position ou fut livree la bataille, n'avait aucun sens. Pourquoi en effet l'avait-on fortifie plutot que les autres points? et pourquoi avait-on, dans la nuit du 5, compromis les forces disponibles et perdu 6000 hommes, lorsqu'une patrouille de cosaques eut ete suffisante pour surveiller les mouvements de l'ennemi?
3 d Ne savons-nous pas enfin que le 6, la veille de la bataille, Barclay de Tolly et Bagration consideraient la redoute de Schevardino, non pas comme un ouvrage avance, mais comme le flanc gauche de la position, et Koutouzow lui-meme, dans son premier rapport, redige sous l'impression de la bataille, ne donne-t-il pas egalement a cette redoute la meme position! N'est-ce donc pas la une preuve qu'elle n'avait ete ni etudiee ni choisie a l'avance? Plus tard, lorsque arriverent les rapports detailles de l'affaire, pour justifier les fautes du general en chef, qui devait a tout prix rester infaillible, on emit l'inconcevable assertion que la redoute de Schevardino servait d'avant-poste, tandis qu'elle n'etait, par le fait, qu'un point extreme du flanc gauche, et l'on ne manqua pas d'insister sur ce que la bataille avait ete acceptee par nous dans une position fortifiee et prealablement determinee, tandis qu'au contraire la bataille avait eu lieu a l'improviste, dans un endroit decouvert et presque depourvu de fortifications.
E n realite, voici comment l'affaire s'etait passee: l'armee russe s'appuyait sur la riviere Kolotcha, qui coupait la grand'route a angle aigu, de facon a avoir son flanc gauche a Schevardino, le flanc droit au village de Novoie, et le centre a Borodino, au confluent des deux rivieres Kolotcha et Voina. Quiconque etudierait le terrain de Borodino, en oubliant dans quelles conditions s'y est livree la bataille, verrait clairement que cette position sur la riviere Kolotcha ne pouvait avoir d'autre but que d'arreter l'ennemi qui s'avancait sur Moscou par la grand'route de Smolensk. D'apres les historiens, Napoleon, en se dirigeant le 5 vers Valouiew, ne vit pas la position occupee par les Russes entre Outitza et Borodino, ni leur avant-poste. C'est en poursuivant leur arriere-garde qu'il se heurta, a l'improviste, contre le flanc gauche, ou se trouvait la redoute de Schevardino, et fit traverser a ses troupes la riviere Kolotcha, a la grande surprise des Russes. Aussi, avant meme que l'engagement fut commence, ils furent forces de faire quitter a l'aile gauche le point qu'elle devait defendre, et de se replier sur une position qui n'avait ete ni prevue ni fortifiee. Napoleon, en passant sur la rive gauche de la Kolotcha, a gauche du grand chemin, avait transporte la bataille de droite a gauche du cote des Russes dans la plaine entre Outitza, Semenovski et Borodino, et c'est dans cette plaine que fut livree la bataille du 7. Voici du reste un plan sommaire de la bataille, telle qu'on l'a decrite, et telle qu'elle a ete reellement livree.
S i Napoleon n'avait pas traverse la Kolotcha le 24 au soir, et s'il avait commence l'attaque immediatement, au lieu de donner l'ordre d'emporter la redoute, personne n'aurait pu dire que cette redoute n'etait pas le flanc gauche de cette position, et tout se serait passe comme on s'y attendait. Dans ce cas, nous aurions evidemment oppose une resistance encore plus opiniatre pour la defense de notre flanc gauche; le centre et l'aile droite de Napoleon auraient ete attaques, et c'est le 24 qu'aurait eu lieu la grande bataille, a l'endroit meme qui avait ete fortifie et choisi. Mais, l'attaque de notre flanc gauche ayant eu lieu le soir, comme consequence de la retraite de notre arriere-garde, et les generaux russes ne pouvant et ne voulant pas s'engager a une heure aussi avancee, la premiere et la principale partie de la bataille de Borodino se trouva par cela meme perdue le 5, et eut pour resultat inevitable la defaite du 7. Les armees russes n'avaient donc pu se couvrir le 7 que de faibles retranchements non termines. Leurs generaux aggraverent encore leur situation en ne tenant pas assez compte de la perte du flanc gauche, qui entrainait necessairement un changement dans le champ de bataille, et en laissant leurs lignes continuer a s'etendre entre le village de Novoie et Outitza, ce qui les obligea a ne faire avancer leurs troupes de droite a gauche que lorsque la bataille etait deja engagee! De cette facon, les forces francaises furent dirigees tout le temps contre l'aile gauche des Russes, deux fois plus faible qu'elles. Quant a l'attaque de Poniatowsky sur le flanc droit des Francais sur Outitza et Ouvarova, ce ne fut la qu'un incident completement en dehors de la marche generale des operations. La bataille de Borodino eut donc lieu tout autrement qu'on ne l'a decrite, afin de cacher les fautes de nos generaux, et cette description imaginaire n'a fait qu'amoindrir la gloire de l'armee et de la nation russes. Cette bataille ne fut livree ni sur un terrain choisi a l'avance et convenablement fortifie, ni avec un leger desavantage de forces du cote des Russes, mais elle fut acceptee par eux dans une plaine ouverte, a la suite de la perte de la redoute, et contre des forces francaises doubles des leurs, et cela dans des conditions ou il etait non seulement impossible de se battre dix heures de suite pour en arriver a un resultat incertain, mais ou il etait meme a prevoir que l'armee ne pourrait tenir trois heures sans subir une deroute complete.
II
P ierre quitta Mojaisk le matin du 6. Arrive au bas de la rue abrupte qui mene aux faubourgs de la ville, il laissa sa voiture en face de l'eglise, situee a droite sur la hauteur, et dans laquelle on officiait en ce moment. Un regiment de cavalerie, precede de ses chanteurs, le suivait de pres; en sens oppose montait une longue file de charrettes emmenant les blesses de la veille; les paysans qui les conduisaient s'emportant contre leurs chevaux, et, faisant claquer leurs fouets, couraient d'un cote a l'autre de la route; les telegues, qui contenaient chacune trois ou quatre blesses, etaient violemment secouees sur les pierres jetees ca et la qui representaient le pave. Les blesses, les membres entoures de chiffons, pales, les levres serrees, les sourcils fronces, se cramponnaient aux barreaux en se heurtant les uns contre les autres; presque tous fixerent leurs regards, avec une curiosite naive, sur le grand chapeau blanc et l'habit vert de Pierre.
S on cocher commandait avec colere aux paysans de ne tenir qu'un cote du chemin; le regiment, qui descendait en s'etendant sur toute sa largeur, accula la voiture jusqu'au bord du versant; Pierre lui-meme fut oblige de se ranger et de s'arreter. La montagne formait a cet endroit, au-dessus d'un coude de la route, un avancement a l'abri du soleil. Il y faisait froid et humide, bien que ce fut une belle et claire matinee du mois d'aout. Une des charrettes qui contenaient les blesses s'arreta a deux pas de Pierre. Le conducteur, en chaussures de tille, accourut essouffle, ramassa une pierre qu'il glissa sous les roues de derriere et arrangea le harnais de son cheval; un vieux soldat, le bras en echarpe, qui suivait a pied, le maintint d'une main vigoureuse, et, se retournant vers Pierre:
" Dis donc, pays, va-t-on nous laisser tous crever ici, ou nous trainera-t-on jusqu'a Moscou?"
P ierre, absorbe dans ses reflexions, n'entendit pas la question; ses regards se portaient tantot sur le regiment de cavalerie arrete par le convoi, tantot sur la charrette qui stationnait a cote de lui; il y avait dans cette charrette trois soldats, dont l'un etait blesse au visage: sa tete, enveloppee de linges, laissait voir une joue dont le volume atteignait la grosseur d'une tete d'enfant; les yeux tournes vers l'eglise, il faisait de grands signes de croix. L'autre, un conscrit blond et pale, semblait n'avoir plus une goutte de sang dans sa figure amaigrie, et regardait Pierre avec un bon et doux sourire. La figure du troisieme, a demi couche, etait invisible. Des chanteurs du regiment de cavalerie frolerent en ce moment la charrette, en fredonnant leurs joyeuses chansons, auxquelles repondait le bruyant carillon des cloches. Les chauds rayons du soleil, en eclairant le plateau de la montagne, egayaient le paysage, mais a cote de la telegue des blesses et du cheval essouffle, a cote de Pierre, il faisait sombre, humide et triste dans le renfoncement! Le soldat a la joue enflee regardait de travers les chanteurs.
" Oh! oh! les elegants! murmura-t-il d'un ton de reproche. - J'ai vu autre chose que des soldats aujourd'hui. j'ai vu des paysans qu'on poussait en avant, dit celui qui etait appuye a la charrette, en s'adressant a Pierre avec un triste sourire: . On n'y regarde plus de si pres a present. c'est avec le peuple tout entier qu'on veut les refouler. Il faut en finir!"
M algre le peu de clarte de ces paroles, Pierre en comprit le sens, et y repondit par un signe affirmatif.
L a route se deblaya. Pierre put descendre la montagne et se remettre en voiture. Chemin faisant, il jetait les yeux des deux cotes, en cherchant a qui parler, mais il ne rencontrait que des figures inconnues; des militaires de toute arme regardaient avec etonnement son chapeau blanc et son habit vert. Apres avoir fait quatre verstes, il apercut enfin un visage de connaissance, qu'il s'empressa d'interpeller: c'etait un des medecins en chef de l'armee, accompagne d'un aide; sa britchka venait a la rencontre de Pierre; il le reconnut aussitot, et fit un signe au cosaque assis sur le siege a cote du cocher, pour lui dire de s'arreter.
" Monsieur le comte? Comment vous trouvez-vous ici, Excellence?
- Mais le desir de voir, voila tout!
- Oui, oui!. Oh! il y aura certainement de quoi satisfaire votre curiosite!"
P ierre descendit pour causer plus a l'aise avec le docteur, et lui parler de son intention de prendre part a la bataille; le docteur lui conseilla de s'adresser directement a Son Altesse le commandant en chef.
" Autrement vous resterez ignore et perdu, Dieu sait dans quel coin. Son Altesse vous connait et vous recevra affectueusement. Suivez mon conseil, vous vous en trouverez bien."
L e docteur avait l'air fatigue et presse.
" Vous croyez? demanda Pierre; indiquez-moi donc notre position.
- Notre position? Oh! ce n'est pas ma partie; quand vous aurez depasse Tatarinovo, vous verrez: on y remue des masses de terre; montez sur la colline, et d'un seul coup d'oeil vous embrasserez toute la plaine.
- Vraiment! mais alors si vous."
L e docteur l'interrompit en se rapprochant de sa britchka.
" Je vous y aurais conduit avec plaisir, je vous le jure, mais, continua-t-il en faisant un geste energique, je ne sais plus ou donner de la tete: je cours chez le chef de corps, car savez-vous ou nous en sommes? Demain on livre bataille; or sur cent mille hommes on doit compter vingt mille blesses, n'est-ce pas? Eh bien, nous n'avons ni brancards, ni hamacs, ni officiers de sante, ni medecins, meme pour six mille; nous avons bien dix mille telegues, mais vous comprenez qu'il nous faut autre chose, et l'on nous repond: "faites comme vous pourrez!."
E n ce moment, Pierre pensa que sur ces cent mille hommes bien portants, jeunes et vieux, dont quelques-uns examinaient curieusement son chapeau, vingt mille etaient fatalement destines aux souffrances et a la mort, et son esprit en fut douloureusement frappe: "Ils mourront peut-etre demain, comment alors peuvent-ils penser a autre chose?" se disait-il, et, par une association d'idees involontaire mais naturelle, son imagination lui retraca vivement la descente de Mojaisk, les telegues avec les blesses, le bruit des cloches, les rayons brillants du soleil et les chansons des soldats!
" Et ce regiment de cavalerie qui rencontre des blesses en allant au feu? Il les salue en passant, et pas un de ses hommes ne fait un retour sur lui-meme et ne pense a ce qui l'attend demain?. C'est etrange!" se dit Pierre en continuant sa route vers Tatarinovo. A gauche s'elevait une maison seigneuriale, devant laquelle se promenaient des sentinelles, et stationnaient une foule de voitures, de fourgons et de domestiques militaires. C'etait la demeure du commandant en chef; absent en ce moment, il n'y avait laisse personne, et assistait au Te Deum avec tout son etat-major. Pierre continua sur Gorky; arrive sur la hauteur et traversant la rue etroite du village, il apercut, pour la premiere fois, des miliciens en chemise blanche avec le bonnet decore de la croix, qui, ruisselants de sueur, travaillaient, en riant et en causant bruyamment, sur un large monticule situe a droite de la route et couvert de hautes herbes. Les uns creusaient la terre, les autres la brouettaient sur des planches posees a terre, et quelques-uns restaient les bras croises. Deux officiers les dirigeaient du haut de la colline. Ces paysans, qui s'amusaient evidemment de la nouveaute de leurs occupations militaires, rappelerent a Pierre ces paroles du soldat: "Que c'etait avec le peuple entier qu'on voulait repousser l'ennemi!" Ces travailleurs barbus, chausses de grandes bottes dont ils n'avaient pas l'habitude, avec leurs cous bronzes, leurs chemises entr'ouvertes sur la poitrine, laissant voir leurs clavicules halees, firent sur Pierre une impression plus forte que tout ce qu'il avait vu et entendu jusque-la; et lui firent comprendre la solennite et l'importance de ce qui se passait en ce moment.
III
P ierre gravit la colline dont le docteur lui avait parle. Il etait onze heures du matin; le soleil eclairait presque d'aplomb, a travers l'air pur et serein, l'immense panorama du terrain accidente qui se deroulait en amphitheatre sous ses yeux. Sur sa gauche montait en serpentant la grand'route de Smolensk, qui traversait un village avec son eglise blanche, couche a cinq cents pas en avant au pied du mamelon: c'etait Borodino! Un peu plus loin, la route franchissait un pont, et continuait a s'elever jusqu'au village de Valouiew, a cinq ou six verstes de distance; au dela de ce village, occupe en ce moment par Napoleon, elle disparaissait dans un bois epais qui se dessinait a l'horizon: au milieu de ce massif de bouleaux et de sapins brillaient au soleil une croix doree et le clocher du couvent de Kolotski. Dans ce lointain bleuatre, a gauche et a droite de la foret et du chemin, on distinguait la fumee des feux de bivouacs et les masses confuses de nos troupes et des troupes ennemies. A droite, le long des rivieres Kolotcha et Moskva, le pays accidente offrait a l'oeil une succession de collines et de replis de terrain, au fond desquels on apercevait au loin les villages de Besoukhow et de Zakharino, a gauche d'immenses champs de ble, et les restes fumants du village de Semenovski.
T out ce que Pierre voyait sur sa gauche aussi bien que sur sa droite etait tellement vague, que rien des deux cotes ne repondait a son attente: point de champ de bataille comme il se l'imaginait, mais de vrais champs, des clairieres, des troupes, des bois, la fumee des bivouacs, des villages, des collines, des ruisseaux, de sorte que malgre tous ses efforts il ne pouvait parvenir a decouvrir, dans ces sites riants, ou etait exactement notre position, ni meme a discerner nos troupes de celles de l'ennemi: ". Il faut que je m'en informe," se dit-il, et, se tournant vers un officier qui regardait avec curiosite sa colossale personne, aux allures si peu militaires:
" Auriez-vous l'obligeance, lui demanda Pierre, de me dire quel est ce village qui est la devant nous?
- C'est Bourdino, n'est-ce pas? demanda l'officier en s'adressant a son tour a un camarade.
- Borodino," repondit l'autre en le reprenant.
L 'officier, enchante de trouver l'occasion de causer, se rapprocha de Pierre.
" Et ou sont les notres?
- Mais la plus loin, et les Francais aussi; les voyez-vous la-bas?
- Ou, ou donc? demanda Pierre.
- Mais on les voit a l'oeil nu., et l'officier lui indiqua de la main la fumee qui s'elevait a gauche de la riviere, pendant que son visage prenait cette expression serieuse que Pierre avait deja remarquee chez plusieurs autres.
- Ah! ce sont les Francais?. mais la-bas? ajouta-t-il en indiquant la gauche de la colline.
- Eh bien, ce sont les notres.
- Les notres? mais alors la-bas?."
E t Pierre designait de la main une hauteur plus eloignee, sur laquelle se dessinait un grand arbre, a cote d'un village enfonce dans un repli de terrain, ou s'agitaient des taches noires et d'epais nuages de fumee.
" C'est encore "lui!" repondit l'officier (c'etait precisement la redoute de Schevardino). Nous y etions hier, mais "il" y est aujourd'hui.
- Mais alors ou donc est notre position?
- Notre position? dit l'officier avec un sourire de complaisance. Je puis vous l'indiquer clairement, car c'est moi qui ai construit tous les retranchements. suivez-moi bien: notre centre est a Borodino, ici meme, - il indiqua le village avec l'eglise blanche; - la, le passage de la Kolotcha. Voyez-vous un pont dans cette petite prairie avec ses meules de foin eparpillees?. Eh bien, c'est notre centre. Notre flanc droit? le voici, - continua-t-il en indiquant par un geste le vallon a droite; - la est la Moskva, et c'est la que nous avons eleve trois fortes redoutes. Quant a notre flanc gauche. ici l'officier s'embarrassa. c'est assez malaise de vous l'expliquer: notre flanc gauche etait hier a Schevardino, ou vous apercevez ce grand chene; et maintenant nous avons reporte notre aile gauche la-bas, pres de ce village brule et ici, - ajouta-t-il en montrant la colline de Raievsky. - Seulement; Dieu sait si on livrera bataille sur ce point. Quant a "lui", il a, il est vrai, amene ses troupes jusqu'ici, mais c'est une ruse: il tournera surement la Moskva sur la droite. Quoi qu'il arrive, il en manquera beaucoup demain a l'appel!"
U n vieux sergent qui venait de s'approcher attendait en silence la fin de la peroraison de son chef, et, mecontent de ces dernieres paroles, il l'interrompit vivement:
" Il faut aller chercher des gabions," dit-il gravement.
L 'officier eut l'air confus, ayant compris sans doute que si l'on pouvait penser a ceux qui ne seraient plus la le lendemain, on ne devait pas du moins en parler:
" Eh bien! alors envoie la troisieme compagnie, repondit-il vivement. A propos, qui etes-vous, vous? etes-vous un docteur?
- Moi, non, je suis venu par curiosite."
E t Pierre descendit la colline, et repassa devant les miliciens.
" La voila! on l'apporte, on l'apporte!. la voila, ils viennent!" s'ecrierent plusieurs voix.
O fficiers, soldats et miliciens s'elancerent sur la grand'route. Une procession sortait de Borodino et s'avancait sur la hauteur.
" C'est notre sainte mere qui vient, notre protectrice, notre sainte mere Iverskaia!
- Non pas, c'est notre sainte mere de Smolensk," reprit un autre.
L es miliciens, les habitants du village, les terrassiers de la batterie, jetant la leurs beches, coururent a la rencontre de la procession. En avant du cortege, sur la route poudreuse, l'infanterie marchait tete nue et tenant ses fusils la crosse en l'air: derriere elle on entendait les chants religieux. Puis venaient le clerge dans ses habits sacerdotaux, represente par un vieux pretre, les diacres, des sacristains et des chantres. Soldats et officiers portaient une grande image, a visage noirci, enchassee dans l'argent: c'etait la sainte image qu'on avait emportee de Smolensk, et qui, depuis lors, suivait l'armee. A gauche, a droite, en avant, en arriere, marchait, courait, et s'inclinait jusqu'a terre la foule des militaires. La procession atteignit enfin le plateau de la colline. Les porteurs de l'image se relayerent: les sacristains agiterent leurs encensoirs, et le Te Deum commenca. Les rayons du soleil dardaient d'aplomb, une fraiche et legere brise se jouait dans les cheveux de toutes ces tetes decouvertes et dans les rubans qui ornaient l'image, et les chants s'elevaient vers le ciel avec un sourd murmure. Dans un espace laisse libre derriere le pretre et les diacres, se tenaient en avant des autres les officiers superieurs. Un general chauve, la croix de Saint-Georges au cou, immobile et raide, touchait presque le pretre: c'etait evidemment un Allemand, car il ne faisait pas le signe de la croix, et semblait attendre patiemment la fin des prieres, qu'il trouvait indispensables pour ranimer l'elan patriotique du peuple; un autre general, a la tournure martiale, se signait sans relache en regardant autour de lui. Pierre avait apercu quelques figures de connaissance, mais il n'y prenait pas garde: toute son attention etait attiree par l'expression recueillie repandue sur les traits des soldats et des miliciens, qui contemplaient l'image avec une fievreuse exaltation. Lorsque les chantres, fatigues, entonnerent paresseusement, car c'etait au moins le vingtieme Te Deum qu'ils chantaient, l'invocation a la Vierge, et que le pretre et le diacre reprirent en choeur: "Tres sainte Vierge, muraille invisible et mediatrice divine, delivre du malheur Tes esclaves qui accoururent vers Toi," toutes les figures refleterent le sentiment profond que Pierre avait deja remarque a la descente de Mojaisk et chez la plupart de ceux qu'il avait rencontres. Les fronts s'inclinaient plus souvent, les cheveux se rejetaient en arriere, les soupirs et les coups dans la poitrine se multipliaient. Tout a coup la foule eut un mouvement de recul et retomba sur Pierre. Un personnage, tres important sans doute, a en juger par l'empressement avec lequel on s'ecartait pour le laisser passer, s'approcha de l'image: c'etait Koutouzow, qui revenait vers Tatarinovo, apres etre alle examiner le terrain. Pierre le reconnut aussitot. Vetu d'une longue capote, le dos voute, son oeil blanc sans regard ressortant sur sa figure aux joues pleines, il entra, en se balancant, dans le cercle, s'arreta derriere le pretre, fit machinalement un signe de croix, abaissa la main jusqu'a terre, soupira profondement et inclina sa tete grise. Il etait suivi de Bennigsen et de son etat-major. Malgre la presence du commandant en chef, qui avait detourne l'attention des generaux, les soldats et les miliciens continuerent a prier sans se laisser distraire. Les prieres achevees, Koutouzow s'avanca, s'agenouilla lourdement, toucha la terre du front, et fit ensuite, a cause de son poids et de sa faiblesse, d'inutiles efforts pour se relever; ces efforts imprimerent a sa tete des mouvements saccades. Quand il eut enfin reussi, il avanca les levres comme font les enfants, et baisa l'image. Les generaux l'imiterent, puis les officiers, et, apres eux, les soldats et les miliciens, se poussant et se bousculant les uns les autres.
IV
S ouleve par la foule, Pierre regardait vaguement autour de lui.
" Comte Pierre Kirilovitch, comment etes-vous la?" demanda une voix.
P ierre se retourna. C'etait Boris Droubetzkoi, qui s'approchait de lui en souriant, et en epoussetant la poussiere qu'il avait attrapee aux genoux en faisant ses genuflexions. Sa tenue, celle du militaire en campagne, etait neanmoins elegante; il portait comme Koutouzow une longue capote, et comme lui un fouet en bandouliere. Pendant ce temps, le general en chef, qui avait atteint le village, s'etait assis, dans l'ombre projetee par une isba, sur un banc apporte en toute hate par un cosaque, et qu'un autre avait recouvert d'un petit tapis. Une suite nombreuse et brillante l'entoura; la procession poursuivit son chemin, accompagnee par la foule, tandis que Pierre, causant avec Boris, s'arretait a une trentaine de pas de Koutouzow.
" Croyez-moi, dit Boris a Pierre, qui lui exprimait son desir de prendre part a la bataille, je vous ferai les honneurs du camp, et le mieux, a mon avis, serait de rester aupres du general Bennigsen, dont je suis officier d'ordonnance et que je previendrai. Si vous voulez avoir une idee de la position, venez avec nous, nous allons au flanc gauche, et, quand nous en reviendrons, faites-moi le plaisir d'accepter mon hospitalite pour la nuit: nous pourrons meme organiser une petite partie. Vous connaissez sans doute Dmitri Sergueievitch? il campe la, - ajouta-t-il en indiquant la troisieme maison de Gorky.
- Mais j'aurais desire voir le flanc droit; On le dit tres fort, et ensuite je voudrais bien longer la Moskva et toute la position?
- Vous le pourrez facilement, mais c'est le flanc gauche qui est le plus important.
- Pourriez-vous me dire ou se trouve le regiment du prince Bolkonsky?
- Nous passerons devant, je vous conduirai au prince.
- Qu'alliez-vous dire du flanc gauche? demanda Pierre.
- Entre nous soit dit, repondit Boris en baissant la voix d'un air de confidence, le flanc gauche est dans une detestable position; le comte Bennigsen avait un tout autre plan: il tenait a fortifier ce mamelon la-bas, mais Son Altesse ne l'a pas voulu, car."
B oris n'acheva pas, il venait d'apercevoir l'aide de camp de Koutouzow, Kaissarow, qui se dirigeait de leur cote.
" Paissi Sergueievitch, dit Boris d'un air degage, je tache d'expliquer au comte notre position, et j'admire Son Altesse d'avoir si bien devine les intentions de l'ennemi.
- Vous parliez du flanc gauche? demanda Kaissarow.
- Oui, justement, le flanc gauche est maintenant formidable!".
Q uoique Koutouzow eut renvoye de son etat-major tous les gens inutiles, Boris avait su y conserver sa position en se faisant attacher au comte Bennigsen. Celui-ci, comme tous ceux sous les ordres desquels Boris avait servi, faisait de lui le plus grand cas.
L 'armee etait partagee en deux partis tres distincts: celui de Koutouzow et celui de Bennigsen chef de l'etat-major; et Boris savait, avec beaucoup d'habilete, tout en temoignant un respect servile a Koutouzow, donner a entendre que ce vieillard etait incapable de diriger les operations, et que, de fait, c'etait Bennigsen qui avait la haute main. On etait maintenant a la veille de l'instant decisif qui devait accabler Koutouzow et faire passer le pouvoir entre les mains de Bennigsen, ou bien, si Koutouzow gagnait la bataille, on ne manquerait pas de faire comprendre que tout l'honneur en revenait a Bennigsen. Dans tous les cas, de nombreuses et importantes recompenses seraient distribuees apres la journee du lendemain, et donneraient de l'avancement a une fournee d'inconnus. Cette prevision causait a Boris une agitation febrile.
P ierre fut bientot entoure par plusieurs officiers de sa connaissance, arrives a la suite de Kaissarow; il avait peine a repondre a toutes les questions qu'on lui adressait sur Moscou, et a suivre les recits de toute sorte qu'on lui faisait. Les physionomies avaient une expression d'inquietude et de surexcitation, mais il crut remarquer que cette surexcitation etait causee par des questions d'interet purement personnel, et il se rappelait; involontairement cette autre expression, profonde et recueillie, qui l'avait si vivement frappe sur d'autres visages: ces gens-la, en s'associant de coeur a l'interet general, comprenaient qu'il s'agissait d'une question de vie ou de mort pour chacun! Koutouzow, apercevant Pierre dans le groupe, le fit appeler par son aide de camp; Pierre se dirigea aussitot vers lui, mais au meme moment un milicien, le devancant, s'approcha egalement du commandant en chef: c'etait Dologhow.
" Et celui-la, comment est-il ici? demanda Pierre.
- Cet animal-la se faufile partout, lui repondit-on; il a ete degrade, il faut bien qu'il revienne sur l'eau. Il a presente differents projets, et il s'est glisse jusqu'aux avant-postes ennemis. Il n'y a pas a dire, il est courageux." Pierre se decouvrit avec respect devant Koutouzow, que Dologhow avait accapare.
" J'avais pense, disait ce dernier, que si je prevenais Votre Altesse, elle me chasserait, ou me dirait que la chose lui etait connue?
- Oui, c'est vrai, dit Koutouzow.
- Mais aussi que, si je reussissais, je rendrais service a ma patrie, pour laquelle je suis pret a donner ma vie! Si Votre Altesse a besoin d'un homme qui ne menage pas sa peau, je la prie de penser a moi, je pourrais peut-etre lui etre utile.
- Oui, oui," repondit Koutouzow, dont l'oeil se reporta en souriant sur Pierre.
E n ce moment Boris, avec son habilete de courtisan, s'avanca pour se placer a cote de Pierre, avec qui il eut l'air de continuer une conversation commencee.
" Vous le voyez, comte, les miliciens ont mis des chemises blanches pour se preparer a la mort!. N'est-ce pas de l'heroisme?"
B oris n'avait evidemment prononce ces paroles qu'avec l'intention d'etre entendu; il avait devine juste, car Koutouzow, s'adressant a lui, lui demanda ce qu'il disait de la milice. Il repeta sa reflexion:
" Oui, c'est un peuple incomparable! - dit Koutouzow, et, fermant les yeux, il hocha la tete: - Incomparable! - murmura-t-il une seconde fois: -Vous voulez donc sentir la poudre, dit-il a Pierre, une odeur agreable, je ne dis pas!. J'ai l'honneur de compter parmi les adorateurs de madame votre femme; comment va-t-elle?. Mon bivouac est a vos ordres!"
C omme il arrive souvent aux vieilles gens, Koutouzow detourna la tete d'un air distrait; il semblait avoir oublie tout ce qu'il avait a dire, et tout ce qu'il avait a faire. Tout a coup, se souvenant d'un ordre a donner, il fit signe du doigt a Andre Kaissarow, le frere de son aide de camp.
" Comment donc sont ces vers de Marine, les vers sur Gherakow!. Dis-les un peu?"
K aissarow les recita, et Koutouzow balancait la tete en mesure, en les ecoutant.
L orsque Pierre s'eloigna, Dologhow s'approcha de lui et lui tendit la main.
" Je suis charme de vous rencontrer ici, comte, dit-il tout haut, sans paraitre embarrasse le moins du monde par la presence d'etrangers.
- A la veille d'un pareil jour, reprit-il avec solennite et decision, a la veille d'un jour ou Dieu seul sait ce qui nous attend, je suis heureux de trouver l'occasion de vous dire que je regrette les malentendus qui se sont eleves entre nous, et je desire que vous n'ayez plus de haine contre moi. Accordez-moi, je vous prie, votre pardon."
P ierre regardait Dologhow en souriant, ne sachant que lui repondre. Celui-ci, les larmes aux yeux, l'entoura de ses bras et l'embrassa. Sur ces entrefaites, le comte Bennigsen, auquel Boris avait glisse quelques mots, proposa a Pierre de le suivre le long de la ligne des troupes.
" Cela vous interessera, ajouta-t-il.
- Bien certainement," repondit Pierre.
U ne demi-heure plus tard, Koutouzow partit pour Tatarinovo, tandis que Bennigsen, accompagne de sa suite et de Pierre, allait faire son inspection.
V
B ennigsen descendit la grand'route vers le pont que l'officier avait indique a Pierre comme etant le centre de notre position, et dont le foin, fauche des deux cotes de la riviere, embaumait les abords. Apres le pont, ils traverserent le village de Borodino; de la, prenant sur la gauche, ils depasserent une masse enorme de soldats et de fourgons d'artillerie, et se trouverent en vue d'un haut mamelon sur lequel les miliciens executaient des travaux de terrassement: c'etait la redoute qui devait recevoir plus tard le nom de "Raievsky" ou "la batterie du mamelon". Pierre n'y fit que peu d'attention: il ne pouvait se douter que cet endroit deviendrait le point le plus memorable du champ de bataille de Borodino. Ils franchirent ensuite le ravin qui les separait de Semenovsky: les soldats emportaient les dernieres poutres des isbas et des granges. Puis, montant et descendant tour a tour, ils traverserent un champ de seigle, foule et roule comme par la grele, et suivirent la nouvelle route frayee par l'artillerie au milieu des sillons d'un champ laboure, pour atteindre les ouvrages avances auxquels on travaillait encore. Bennigsen s'y arreta et jeta les yeux sur la redoute de Schevardino, qui hier encore etait a nous, et sur laquelle on voyait se dessiner quelques cavaliers, que les officiers pretendaient etre Napoleon ou Murat, avec leur suite. Pierre cherchait, comme eux, a deviner lequel pouvait etre Napoleon. Quelques instants plus tard, ce groupe descendit de la hauteur et disparut dans le lointain. Bennigsen, s'adressant a un des generaux presents, lui expliqua a haute voix quelle etait la position de nos troupes. Pierre faisait son possible pour se rendre compte des combinaisons qui motivaient cette bataille, mais il sentit, a son grand chagrin, que son intelligence n'allait pas jusque-la et qu'il n'y comprenait rien. Bennigsen, remarquant son attention, lui dit tout a coup:
" Cela ne peut, il me semble, vous interesser?
- Au contraire," reprit Pierre.
L aissant les ouvrages avances derriere eux, ils s'engagerent sur la route, qui, en s'eloignant vers la gauche, traversait, en formant des courbes, un bois de bouleaux serres mais peu eleves. Au milieu de la foret, un lievre, au pelage brun et aux pattes blanches, sauta tout a coup sur le chemin et se mit a courir longtemps devant eux, en excitant une hilarite generale, jusqu'au moment ou, effraye par le bruit des chevaux et des voix, il se jeta dans un fourre voisin. Deux verstes plus loin, ils deboucherent dans une clairiere: la se trouvaient des soldats du corps de Toutchkow, qui etait charge de defendre le flanc gauche. Arrive a son extreme limite, Pierre vit Bennigsen parler avec chaleur, et supposa qu'il venait de prendre une disposition des plus importantes. En avant des troupes de Toutchkow, il y avait une eminence, qui n'etait pas occupee par nos troupes, et Bennigsen critiqua hautement cette faute, en disant qu'il etait absurde de laisser ainsi, sans le garnir, un point aussi eleve, et de se contenter de mettre des troupes dans le bas. Quelques generaux partagerent son avis. L'un d'eux, entre autres, soutint, avec une energie toute militaire, qu'on les exposait par la a une mort certaine. Bennigsen ordonna en son nom de faire placer des forces sur la hauteur. Cette disposition, qu'on venait de prendre au flanc gauche fit encore mieux sentir a Pierre son incapacite a comprendre les questions strategiques; en ecoutant Bennigsen et les generaux qui discutaient la question, il leur donnait raison, et s'etonnait d'autant plus de la faute grossiere qui avait ete commise. Bennigsen, ignorant que ces troupes avaient ete placees la, non, comme il le croyait, pour defendre la position, mais pour y rester cachees et tomber a l'improviste sur l'ennemi a un moment donne, changea ces dispositions, sans en prevenir le commandant en chef.
VI
L e prince Andre, pendant cette meme soiree, etait couche dans un hangar delabre du village de Kniaskovo, a l'extreme limite du campement de son regiment. Appuye sur son coude, il fixait machinalement les yeux, a travers une fente des planches disjointes, sur la ligne de jeunes bouleaux ebranches plantes le long de la cloture, et sur le champ aux gerbes d'avoine eparpillees, au-dessus duquel s'elevait la fumee des feux, ou cuisait le souper des soldats. Quelque triste, pesante et inutile que lui parut sa vie, il se sentait, comme sept ans auparavant, a la veille d'Austerlitz, emu et surexcite. Il avait donne des ordres pour le lendemain, et il ne lui restait plus rien a faire; aussi se sentait-il agite par les pressentiments les plus nets, et par consequent les plus sinistres. Il prevoyait que cette bataille serait la plus effroyable entre toutes celles auxquelles il avait assiste jusqu'a ce jour, et la possibilite de mourir se presenta a lui pour la premiere fois dans toute sa cruelle nudite, depouillee de tout lien avec sa vie presente, et de toute conjecture quant a l'effet qu'elle produirait sur les autres. Tout son passe se deroula devant lui comme dans une lanterne magique, en une longue suite de tableaux qui auraient ete eclaires jusque-la par un faux jour, et qui en ce moment lui apparaissaient inondes de la vraie lumiere. "Oui, les voila, ces decevants mirages, ces mirages trompeurs qui m'exaltaient! se disait-il en les examinant a la clarte froide et inexorable de la pensee de la mort. Les voila, ces grossieres illusions qui me paraissaient si belles et si mysterieuses. Et la gloire, et le bien public, et l'amour pour la femme et la patrie elle-meme! Comme tout alors me paraissait grandiose et profond!. Mais en realite tout est pale, mesquin, miserable, compare a l'aube naissante de ce jour nouveau, qui, je le sens, s'eveille en moi!" Sa pensee s'arretait surtout sur les trois grandes douleurs de sa vie: son amour pour une femme, la mort de son pere et l'invasion francaise! L'amour?. Cette petite fille avec son aureole d'attraits!. "Comme je l'ai aimee, et quels reves poetiques n'ai-je pas faits en songeant a un bonheur que je partagerais avec elle? Je croyais a un amour ideal, qui devait me la conserver fidele pendant l'annee de mon absence, comme la colombe de la fable! Mon pere, lui aussi, travaillait et batissait a Lissy-Gory, croyant que tout etait a lui, les paysans, la terre, et meme l'air qu'il respirait. Napoleon est venu, et, sans se douter meme de son existence, il l'a balaye de sa route comme un fetu de paille, et Lissy-Gory s'est effondre, l'entrainant dans sa ruine, tandis que Marie continue a dire que c'est une epreuve envoyee d'en haut! Pourquoi une epreuve, puisqu'il n'est plus! Pour qui est donc l'epreuve?. Et la patrie, et la perte de Moscou! qui sait? Demain peut-etre je serai tue par un des notres, comme hier au soir j'aurais pu l'etre par ce soldat qui a decharge son fusil a mon oreille par inadvertance. Les Francais viendront, qui me prendront par les pieds et par la tete, et me jetteront dans la fosse, pour que l'odeur de mon cadavre ne les ecoeure pas; puis la vie universelle continuera dans de nouvelles conditions, tout aussi naturelles que les anciennes, et je ne serai plus la pour en jouir!" Il regarda la rangee de bouleaux dont l'ecorce blanche, se detachant sur leur teinte uniforme, brillait au soleil: "Eh bien, qu'on me tue demain! Que ce soit fini, et qu'il ne soit plus question de moi!" Il se representa vivement la vie sans lui; ces bouleaux pleins d'ombre et de lumiere, ces nuages moutonnant, les feux des bivouacs, tout prit soudain un aspect effrayant et menacant. Un frisson le saisit, il se leva vivement et sortit du hangar pour marcher. Il entendit des voix.
" Qui est-la?" dit-il.
T imokhine, le capitaine au nez rouge, l'ancien chef de compagnie de Dologhow, devenu chef de bataillon par suite du manque d'officiers, s'approcha timidement, suivi de l'aide de camp et du caissier du regiment. Le prince Andre ecouta leur rapport, leur donna ses instructions, et allait les congedier lorsqu'il entendit une voix connue.
" Que diable!" disait cette voix.
L e prince Andre se retourna, et apercut Pierre, qui s'etait heurte a une auge. Il eprouvait toujours un sentiment penible a se retrouver avec les personnes qui lui rappelaient son passe; aussi la vue de Pierre, qui avait ete si intimement mele au douloureux denoument de son dernier sejour a Moscou, en augmenta la violence.
" Ah! vous voila! dit-il, par quel hasard? Je ne vous attendais certes pas!"
E n prononcant ces paroles, ses yeux et sa figure prirent un air plus que sec, c'etait comme de l'inimitie; Pierre le remarqua aussitot, et l'empressement qu'il mettait a s'approcher du prince Andre se changea en embarras.
" Je suis venu. vous savez. enfin. je suis venu parce que c'est fort interessant, repondit-il en repetant pour la centieme fois de la journee la meme phrase: - Je tenais a assister a une bataille!
- Ah! vraiment!. Et vos freres les francs-macons, qu'en diront-ils? ajouta le prince Andre d'un air railleur. Que fait-on a Moscou? Que font les miens? Y sont-ils enfin arrives? ajouta-t-il plus serieusement.
- Ils y sont, Julie Droubetzkoi me l'a dit; je suis alle aussitot les voir, mais je les ai manques, ils etaient partis pour votre terre."
VII
L es officiers firent un mouvement pour se retirer, mais le prince Andre, ne desirant pas rester en tete-a-tete avec son ami, les retint en leur offrant un verre de the. Ils examinaient curieusement la massive personne de Pierre, et ecoutaient, sans broncher, ses recits sur Moscou et sur les positions de nos troupes, qu'il venait de visiter. Le prince Andre gardait le silence, et l'expression desagreable de sa physionomie portait Pierre a s'adresser de preference au chef de bataillon Timokhine; celui-la l'ecoutait avec bonhomie.
" Tu as donc compris la disposition de nos troupes? demanda le prince Andre, en l'interrompant tout a coup.
- Oui. c'est-a-dire autant qu'un civil peut comprendre ces choses-la. J'en ai saisi le plan general.
- Eh bien, vous etes plus avance que qui que ce soit, dit en francais le prince Andre.
- Ah! dit Pierre stupefait en le regardant par-dessus ses lunettes. Mais alors que pensez-vous de la nomination de Koutouzow?
- Elle m'a fait plaisir, c'est tout ce que j'en puis dire.
- Et quelle est votre opinion sur Barclay de Tolly?. Dieu sait ce qu'on en dit a Moscou., et ici, qu'en dit-on?
- Mais demandez-le a ces messieurs," repondit le prince Andre.
P ierre se tourna vers Timokhine, de l'air souriant et interrogateur que chacun prenait involontairement en s'adressant au brave commandant.
" La lumiere s'est faite, Excellence, lorsque Son Altesse a pris le commandement, repondit-il timidement en jetant des regards furtifs a son chef.
- Comment cela? demanda Pierre.
- Par exemple, le bois et le fourrage? Lorsque notre retraite a commence apres Svendziani, nous n'osions prendre nulle part ni foin ni fagots, et pourtant nous nous en allions. Cela lui restait donc, a "lui", n'est-ce pas, Excellence? ajouta-t-il en s'adressant a "Son" prince. Et gare a nous si nous le faisions! Deux officiers de notre regiment ont passe en jugement pour des histoires de ce genre; mais lorsque Son Altesse a ete nommee commandant en chef, tout est devenu clair comme le jour!
- Mais alors pourquoi l'avait-on defendu?"
T imokhine, confus, ne savait comment repondre a cette question, que Pierre renouvela en la posant au prince Andre:
" Pour ne pas ruiner le pays qu'on laissait a l'ennemi, repondit Andre toujours d'un ton de raillerie. C'etait une mesure extremement sage, car on ne saurait tolerer la maraude, et a Smolensk il a juge aussi sainement que les Francais pouvaient nous tourner, que leurs forces etaient superieures en nombre aux notres. Mais ce qu'il n'a pu comprendre, s'ecria-t-il avec un eclat de voix involontaire, c'est que nous defendions la pour la premiere fois le sol russe, et que les troupes s'y battaient avec un elan que je ne leur avais jamais vu! Bien que nous eussions tenu vaillamment pendant deux jours, et que ce succes eut decuple nos forces, il n'en a pas moins ordonne la retraite, et alors tous nos efforts et toutes nos pertes se sont trouvees inutiles!. Il ne pensait certes pas a trahir, il avait fait tout pour le mieux, il avait tout prevu: mais c'est justement pour cela qu'il ne vaut rien! Il ne vaut rien parce qu'il pense trop, et qu'il est trop minutieux, comme le sont tous les Allemands. Comment te dirai-je?. Admettons que ton pere ait aupres de lui un domestique allemand, un excellent serviteur qui, dans son etat normal de sante, lui rend plus de services que tu ne pourrais le faire. Mais que ton pere tombe malade, tu le renverras, et, de tes mains maladroites, tu soigneras ton pere, et tu sauras mieux calmer ses douleurs qu'un etranger, quelque habile qu'il soit. C'est la meme histoire avec Barclay; tant que la Russie se portait bien, un etranger pouvait la servir, mais, a l'heure du danger, il lui faut un homme de son sang! Chez vous, au club, n'avait-on pas invente qu'il avait trahi? Eh bien, que resultera-t-il de toutes ces calomnies? On tombera dans l'exces oppose, on aura honte de cette odieuse imputation, et, pour la reparer, on en fera un heros, ce qui sera tout aussi injuste. C'est un Allemand brave et pedant. et rien de plus!
- Pourtant, dit Pierre, on le dit bon capitaine.
- Je ne sais pas ce que cela veut dire, reprit le prince Andre.
- Mais enfin, dit Pierre, un bon capitaine c'est celui qui ne laisse rien au hasard, c'est celui qui devine les projets de son adversaire.
- C'est impossible! s'ecria le prince Andre, comme si cette question etait resolue pour lui depuis longtemps. Pierre le regarda etonne.
- Pourtant, repliqua-t-il, la guerre ne ressemble-t-elle pas, dit-on, a une partie d'echecs?
- Avec cette petite difference, reprit le prince Andre, qu'aux echecs rien ne te presse, et que tu prends ton temps, tout a l'aise. Et puis, le cavalier n'est-il pas toujours plus fort que le pion, et deux pions plus forts qu'un, tandis qu'a la guerre un bataillon est parfois plus fort qu'une division, et parfois plus faible qu'une compagnie? Le rapport des forces de deux armees, reste toujours inconnu. Crois-moi: si le resultat dependait toujours des ordres donnes par les etats-majors, j'y serais reste, et j'aurais donne des ordres tout comme les autres; mais, au lieu de cela, tu le vois, j'ai l'honneur de servir avec ces messieurs, de commander un regiment, et je suis persuade que la journee de demain dependra plutot de nous que d'eux! Le succes ne saurait etre et n'a jamais ete la consequence, ni de la position, ni des armes, ni du nombre!
- De quoi donc alors? fit Pierre.
- Du sentiment qui est en moi, qui est en lui, - et il montra Timokhine, - qui est dans chaque soldat."
T imokhine regarda avec stupeur son chef dont l'excitation contrastait singulierement a cette heure avec sa reserve et son calme habituels. On sentait qu'il ne pouvait s'empecher d'exprimer les pensees qui lui venaient en foule.
" La bataille est toujours gagnee par celui qui est fermement decide a la gagner. Pourquoi avons-nous perdu celle d'Austerlitz? Nos pertes egalaient celles des Francais, mais nous avons cru trop tot a notre defaite, et nous y avons cru parce que nous ne tenions pas a nous battre la-bas, et que nous avions envie de quitter le champ de bataille. Nous avons perdu la partie; eh bien, fuyons, et nous avons fui! Si nous ne nous l'etions pas dit, Dieu sait ce qui serait arrive, et demain nous ne le dirons pas! Tu m'assures que notre flanc gauche est faible, et que le flanc droit est trop etendu? C'est absurde, car cela n'a aucune importance; pense donc a ce qui nous attend demain! Des milliers de hasards imprevus, qui peuvent tout terminer en une seconde!. Parce que les notres ou les leurs auront fui! Parce qu'on aura tue celui-ci ou celui-la!. Quant a ce qui se fait aujourd'hui, c'est un jeu, et ceux avec lesquels tu as visite la position n'aident en rien a la marche des operations; ils l'entravent au contraire, car ils n'ont absolument en vue que leurs interets personnels!
- Comment, dans le moment actuel? demanda Pierre.
- Le moment actuel, reprit le prince Andre, n'est pour eux que le moment ou il sera plus facile de supplanter un rival et de recevoir une croix ou un nouveau cordon. Pour moi, je n'y vois qu'une chose: cent mille Russes et cent mille Francais se rencontreront demain pour se battre: celui qui se battra le plus et se menagera le moins sera vainqueur; je te dirai mieux: quoi qu'on fasse, quelque soit l'antagonisme de nos chefs, nous gagnerons la bataille demain!
- Voila qui est la verite, Excellence, la vraie verite, murmura Timokhine, il n'y a pas a se menager!. Croiriez-vous que les soldats de mon bataillon n'ont pas bu d'eau-de-vie.?" "Ce n'est pas un jour pour cela," disent-ils.
I l se fit un silence.
L es officiers se leverent et le prince Andre sortit avec eux pour donner a son aide de camp ses derniers ordres. Dans ce moment, on entendit a peu de distance le bruit de quelques chevaux qui arrivaient par le chemin. Le prince Andre, se tournant de ce cote, reconnut aussitot Woltzogen et Klauzevitz, accompagnes d'un cosaque; ils passerent si pres d'eux, que Pierre et le prince Andre purent entendre qu'ils disaient en allemand:
" Il faut que la guerre s'etende, c'est la seule maniere de faire!
- Oh oui! repondit l'autre, du moment que le but principal est d'affaiblir l'ennemi, que l'on perde plus ou moins d'hommes, cela ne signifie rien!
- Certainement, reprit la premiere voix.
- Ah oui! que la guerre s'etende! dit le prince Andre avec colere: c'est ainsi que mon pere, ma soeur et mon fils ont ete chasses par elle! Peu lui importe, a lui!. C'est bien ce que je te disais tout a l'heure: ce ne sont pas messieurs les Allemands qui gagneront la bataille, je te le jure; ils ne feront que brouiller les cartes autant que possible, parce que dans la tete de cet Allemand il n'y a qu'un tas de raisonnements, dont le meilleur ne vaut pas une coquille d'oeuf, et que dans son coeur il n'a pas ce que possede Timokhine, et qui sera necessaire demain. Ils lui ont livre toute l'Europe, a "lui", et ils sont venus nous donner des lecons!. Excellents professeurs, ma foi!
- Ainsi donc, vous croyez que nous gagnerons la bataille?
- Oui, repondit d'un air distrait le prince Andre. Il y a une chose seulement que je n'aurais pas permise, si j'avais pu l'empecher: c'est de faire quartier. Pourquoi des prisonniers? C'est de la chevalerie! Les Francais ont detruit ma maison, ils vont detruire Moscou: ce sont mes ennemis, ce sont des criminels! Timokhine et toute l'armee pensent de meme; ils ne peuvent etre nos amis, quoi qu'ils en aient dit, la-bas, a Tilsit!
- Oui, oui; s'ecria Pierre, dont les yeux etincelaient, je suis tout a fait de votre avis!"
L a question qui le troublait depuis la descente de Mojaisk venait en effet de trouver sa solution claire et nette. Il comprit le sens et l'importance de la guerre, et de la bataille qui allait se livrer; tout ce qu'il avait vu dans la journee, l'expression grave et recueillie repandue sur les visages des soldats, cette chaleur patriotique latente, comme on dit en terme de physique, qui percait chez chacun d'eux, lui furent expliquees, et il ne s'etonna plus du calme, de l'insouciance meme avec lesquels on se preparait a mourir.
" Si l'on ne faisait pas de prisonniers, la guerre changerait de caractere et deviendrait, crois-moi, moins cruelle. Mais nous n'avons fait que jouer a la guerre, voila le tort: nous faisons les genereux, et cette generosite, cette sensiblerie sont celles d'une femmelette, qui se trouve mal a la vue d'un veau qu'on egorge: la vue du sang revolte sa bonte naturelle, mais que ce veau soit mis a une bonne sauce, et elle en mangera tout comme les autres. On nous parle des lois de la guerre, de chevalerie, de parlementaires, d'humanite envers les blesses. nous nous dupons mutuellement! On devaste les foyers, on fait de faux assignats, on tue mon pere, mes enfants: et l'on vient apres ca nous parler des lois de la guerre, de la generosite envers l'ennemi? Pas de quartier aux blesses!. Les tuer sans merci et aller soi-meme a la mort! Celui qui est arrive comme moi a cette conviction, en passant par d'atroces souffrances."
L e prince Andre, apres avoir cru un moment qu'il lui serait indifferent de voir prendre Moscou, comme on avait pris Smolensk, s'arreta tout a coup. Un spasme lui serra le gosier, il fit quelques pas en silence: ses yeux avaient un eclat fievreux, et ses levres tremblaient lorsqu'il reprit la parole:
" S'il n'y avait pas de fausse generosite a la guerre, on ne la ferait que pour une raison serieuse, et en sachant qu'on va a la mort; alors on ne se battrait pas sous pretexte que Paul Ivanovitch a offense Michel Ivanovitch! Alors tous les Hessois et tous les Westphaliens que Napoleon traine apres lui ne seraient pas venus en Russie, et nous ne serions pas alles en Autriche et en Prusse sans savoir pourquoi. Il faut accepter l'effroyable necessite de la guerre, serieusement, avec austerite. Assez de mensonges comme cela! Il faut la faire comme on doit la faire, ce n'est pas un jeu. Autrement elle n'est qu'un delassement a l'usage des oisifs et des frivoles. La classe des militaires est la plus honorable, et cependant a quelles extremites n'en viennent-ils pas pour assurer leur triomphe? Quel est, en effet, le but de la guerre? l'assassinat! Ses moyens? l'espionnage, la trahison! Quel en est le mobile? le pillage et le vol pour l'approvisionnement des hommes!. C'est-a-dire le mensonge et la duplicite sous toutes les formes et sous le nom de ruses de guerre. Quelle est la regle a laquelle se soumettent les militaires? A l'absence de toute liberte, c'est-a-dire a la discipline, qui couvre l'oisivete, l'ignorance, la cruaute, la depravation, l'ivrognerie, et cependant ils sont universellement respectes. Tous les souverains, excepte l'empereur de la Chine, portent l'uniforme militaire, et celui qui a tue le plus d'hommes recoit la plus haute recompense!. Qu'il s'en rencontre, comme demain par exemple, des milliers qui s'estropient et se massacrent. Que verrons-nous apres? Des Te Deum d'actions de graces pour le grand nombre de tues, dont d'ailleurs on exagere toujours le chiffre; puis on fera sonner bien haut la victoire, car plus il y a de morts, plus elle est eclatante. Et ces prieres, comment seront-elles recues par Dieu qui regarde ce spectacle? Ah! mon ami, la vie m'est devenue a charge dans ces derniers temps: je vois trop au fond des choses, et il ne sied pas a l'homme de gouter a l'arbre de la science du bien et du mal. Enfin, ce ne sera plus pour longtemps!. Mais pardon, mes divagations te fatiguent, et moi aussi. Il est temps. retourne a Gorky!
- Oh non! repondit Pierre en fixant sur son ami ses yeux effares, mais pleins de sympathie.
- Va, va! Il faut dormir avant de se battre, - dit le prince Andre en s'approchant vivement de Pierre et en l'embrassant. - Adieu, s'ecria-t-il, nous reverrons-nous? Dieu seul le sait!" Et, se detournant, il le poussa dehors.
I l faisait sombre, et Pierre ne put distinguer l'expression de sa figure. Etait-elle tendre ou severe? Il resta quelques secondes indecis: retournerait-il aupres de lui, ou se remettrait-il en route?
" Non, il n'a pas besoin de moi, et je sais que c'est notre derniere entrevue," se dit-il en soupirant profondement et en se dirigeant vers Gorky.
L e prince Andre s'etendit sur un tapis, mais il ne put s'endormir. Au milieu de toutes les images qui se confondaient dans son esprit, sa pensee s'arreta longuement sur une d'elles avec une douce emotion: il revoyait une soiree a Petersbourg, pendant laquelle Natacha lui racontait avec entrain comment, l'ete precedent, elle s'etait egaree, a la recherche des champignons, dans une immense foret. Elle lui decrivait, a batons rompus, la solitude de la foret, ses sensations, ses conversations avec le vieux gardien des ruches, et elle s'interrompait a chaque instant pour lui dire: "Non, ce n'est pas ca. je ne puis pas m'exprimer. vous ne me comprenez pas, j'en suis sure!." Et malgre les protestations reiterees du prince Andre elle se desolait de ne pouvoir rendre l'impression exaltee et poetique qu'elle avait ressentie ce jour-la. "Ce vieillard etait adorable. et la foret etait si sombre et il avait de si bons yeux!. Non, non, je ne puis pas, je ne sais pas raconter," ajoutait-elle en devenant toute rouge. Le prince Andre sourit a ce souvenir, comme il avait souri alors en la regardant: "Je la comprenais alors, pensait-il; je comprenais sa franchise, l'ingenuite de son ame: oui, c'etait son ame que j'aimais en elle, que j'aimais si profondement, si fortement, de cet amour qui me donnait tant de bonheur!" Et subitement il tressaillit, en se rappelant le denouement: "Il n'avait guere besoin de tout cela, "lui"! Il n'a rien vu, rien compris, elle n'etait pour "lui" qu'une fraiche et jolie fille qu'il n'a pas daigne lier a son sort, tandis que moi. Et cependant "il" vit encore, et il s'amuse!." A ce souvenir, il lui sembla qu'on le touchait avec un fer rouge: il se redressa brusquement, se leva et se remit a marcher.
VIII
L e 6 septembre, la veille de la bataille de Borodino, le prefet du palais de l'Empereur des Francais, Monsieur de Beausset, et le colonel Fabvier arriverent, l'un de Paris, l'autre de Madrid, et trouverent Napoleon a son bivouac de Valouiew. Monsieur de Beausset, revetu de son uniforme de cour, se fit preceder d'un paquet a l'adresse de l'Empereur, qu'il avait ete charge de lui remettre. Penetrant dans le premier compartiment de la tente, il defit l'enveloppe, tout en s'entretenant avec les aides de camp qui l'entouraient. Fabvier s'etait arrete a l'entree, et causait au dehors. L'Empereur Napoleon achevait sa toilette dans sa chambre a coucher, et presentait a la brosse du valet de chambre, tantot ses larges epaules, tantot sa forte poitrine, avec le fremissement de satisfaction d'un cheval qu'on etrille. Un autre valet de chambre, le doigt sur le goulot d'un flacon d'eau de Cologne, en aspergeait le corps bien nourri de son maitre, persuade que lui seul savait combien il fallait de gouttes et comment il fallait les repandre. Les cheveux courts de l'Empereur se plaquaient mouilles sur son front, et sa figure, quoique jaune et bouffie, exprimait un bien-etre physique.
" Allez ferme, allez toujours!" disait-il au valet de chambre, qui redoublait d'efforts.
L 'aide de camp qui venait d'entrer pour faire son rapport sur l'engagement de la veille et le nombre des prisonniers, attendait a la porte l'autorisation de se retirer. Napoleon lui jeta un regard en dessous.
" Pas de prisonniers? repeta-t-il: ils aiment donc mieux se faire echarper?. Tant pis pour l'armee russe! - et continuant a faire le gros dos et a presenter ses epaules aux frictions de son valet de chambre: - C'est bien, faites entrer Monsieur de Beausset, ainsi que Fabvier, dit-il a l'aide de camp.
- Oui, Sire," repondit ce dernier en s'empressant de sortir.
L es deux valets de chambre habillerent leur maitre, en un tour de main, de l'uniforme gros-bleu de la garde, et il se dirigea vers le salon d'un pas ferme et precipite. Pendant ce temps, Beausset avait rapidement deballe le cadeau de l'Imperatrice, et l'avait place sur deux chaises, en face de la porte par laquelle l'Empereur devait entrer; mais ce dernier avait mis une telle hate a sa toilette, qu'il n'avait pas eu le temps de disposer convenablement la surprise destinee a Sa Majeste. Napoleon remarqua son embarras, et, feignant de ne pas s'en apercevoir, fit signe a Fabvier d'approcher. Il ecouta, les sourcils fronces et sans dire un mot, les eloges que le colonel faisait de ses troupes qui se battaient a Salamanque, a l'autre bout du monde, et qui n'avaient, selon lui, qu'une seule et meme pensee: se montrer dignes de leur Empereur, et une seule crainte: celle de lui deplaire! Cependant le resultat de la bataille n'avait pas ete heureux, et Napoleon se consolait en interrompant Fabvier par des questions ironiques, qui prouvaient qu'il ne s'etait attendu a rien de mieux en son absence.
" Il faut que je repare cela a Moscou, dit Napoleon. A tantot, au revoir!." Et, se retournant vers Beausset, qui avait eu le temps de recouvrir l'envoi de l'Imperatrice d'une draperie, il l'appela.
B eausset fit un profond salut a la francaise, comme seuls savaient les faire les vieux serviteurs des Bourbons, et lui remit un pli cachete. Napoleon lui tira gaiement l'oreille.
" Vous vous etes depeche, j'en suis bien aise. Eh bien, que dit Paris? ajouta-t-il en prenant subitement un air serieux.
- Sire, tout Paris regrette votre absence," repondit le prefet.
N apoleon savait parfaitement que ce n'etait la qu'une adroite flatterie: dans ses moments lucides, il comprenait aussi que c'etait faux; mais cette phrase lui fut agreable, et il lui effleura de nouveau l'oreille.
" Je suis fache, dit-il, de vous avoir fait faire tant de chemin.
- Sire, je ne m'attendais a rien moins qu'a vous trouver aux portes de Moscou."
N apoleon sourit et jeta un regard distrait a sa droite. Un aide de camp, s'inclinant avec grace, lui presenta aussitot une tabatiere en or.
" Oui, vous avez de la chance, dit-il en aspirant une prise: vous qui aimez les voyages, vous verrez Moscou dans trois jours; vous ne vous attendiez certes pas a visiter la capitale asiatique?"
B eausset s'inclina en signe de reconnaissance pour la delicate attention de son souverain, qui lui pretait un gout dont il ne soupconnait pas lui-meme l'existence.
" Ah! qu'est-ce donc?" dit Napoleon en remarquant que l'attention de sa suite etait concentree sur la draperie.
B eausset, avec l'habilete d'un courtisan accompli, fit un demi-tour et souleva adroitement le voile, en disant:
" C'est un present que l'Imperatrice envoie a Votre Majeste."
C 'etait le portrait de l'enfant ne du mariage de Napoleon avec la fille de l'Empereur d'Autriche, peint par Gerard. Le ravissant petit garcon, avec ses cheveux boucles, et un regard semblable a celui du Christ de la Madone Sixtine, etait represente jouant au bilboquet: la boule figurait le globe terrestre, et le manche qu'il tenait de l'autre main simulait un sceptre. Quoiqu'il fut difficile de s'expliquer pourquoi l'artiste avait peint le roi de Rome percant le globe avec un baton, cette allegorie avait ete trouvee, par tous ceux qui l'avaient vue a Paris, aussi claire et aussi delicate qu'elle le parut a Napoleon en ce moment.
" Le roi de Rome! dit-il avec un geste gracieux. admirable!." Et avec cette faculte tout italienne de changer instantanement l'expression de son visage, il s'approcha du portrait d'un air pensif et tendre.
I l savait qu'a cette heure chacune de ses paroles et chacun de ses gestes seraient burines dans l'histoire. Aussi, comme contraste a cette grandeur qui lui permettait de faire representer son fils jouant au bilboquet avec le globe du monde, crut-il avoir trouve une heureuse inspiration en lui opposant le simple sentiment de la tendresse paternelle. Ses yeux se voilerent, il fit un pas en avant, et sembla chercher une chaise; la chaise fut vivement avancee, et il s'assit en face du portrait. Il fit un geste, et tout le monde se retira sur la pointe du pied, en laissant le grand homme se livrer a son emotion. Apres quelques instants de muette contemplation, il se leva et rappela Beausset et l'aide de camp; il ordonna de placer le tableau devant la tente, pour ne pas priver sa vieille garde du bonheur de voir le roi de Rome, le fils et l'heritier de leur Souverain adore! Ce qu'il avait prevu arriva: pendant qu'il dejeunait avec Monsieur de Beausset, auquel il avait fait l'honneur de l'inviter, on entendit devant la tente une explosion de cris enthousiastes, pousses par les officiers et les soldats de la vieille garde.
" Vive l'Empereur! Vive le roi de Rome!"
L e dejeuner fini, Napoleon dicta devant Beausset son ordre du jour a l'armee.
" Courte et energique," dit-il apres avoir lu cette proclamation qu'il avait dictee d'un jet.
" Soldats!
" Voila la bataille que vous avez tant desiree! Desormais la victoire depend de vous; elle nous est necessaire, elle nous donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous comme a Austerlitz, a Friedland, a Vitebsk, a Smolensk, et que la posterite la plus reculee cite avec orgueil votre conduite dans cette journee; que l'on dise de chacun de vous: "Il etait a cette grande bataille!
" Napoleon."
A pres avoir invite Monsieur de Beausset, qui aimait tant les voyages, a l'accompagner dans sa promenade, il sortit avec lui de sa tente, et se dirigea vers les chevaux qu'on venait de seller.
" Votre Majeste est trop bonne," dit de Beausset, quoiqu'il eut fort envie de dormir et qu'il ne sut pas monter a cheval: mais, du moment que Napoleon avait incline la tete, force fut a Beausset de le suivre.
A la vue de l'Empereur, les cris des vieux grognards qui entouraient le tableau devinrent frenetiques. Napoleon fronca les sourcils.
" Enlevez-le, dit-il en indiquant le portrait: il est encore trop jeune pour voir un champ de bataille!"
B eausset ferma les yeux, baissa la tete, soupira profondement, et temoigna, par un geste plein de deference, qu'il savait apprecier les paroles de l'Empereur.
IX
L 'historien de Napoleon nous le represente ce jour-la, passant la matinee a cheval, inspectant le terrain, discutant les differents plans qui lui etaient soumis par ses marechaux, et donnant ses ordres aux generaux. La ligne primitive des troupes russes le long de la Kolotcha avait ete rompue, et une partie de cette ligne, notamment le flanc gauche, avait ete reculee par suite de la prise de la redoute de Schevardino. Cette partie n'etait plus ni fortifiee ni couverte par la riviere, et devant elle s'etendait une plaine ouverte et unie. Il etait evident, aussi bien pour un civil que pour un militaire, que c'etait la que devait commencer l'attaque. Cela n'exigeait pas, du moins a ce qu'il semblait, de grandes combinaisons, ni ces soins minutieux de l'Empereur et de ses marechaux, ni cette faculte superieure, appelee le genie, qu'on aime tant a preter a Napoleon; mais ceux qui l'entouraient ne furent pas de cet avis, et les historiens qui decrivirent apres coup ces evenements firent chorus avec eux. Tout en parcourant le terrain et en examinant d'un air meditatif et soucieux les moindres details de la localite, il secouait la tete, tantot d'un air defiant, tantot d'un air approbateur, et, sans initier aucun des generaux aux pensees profondes qui motivaient ses decisions, il se bornait a leur en donner la conclusion sous forme d'ordres. Davout, le prince d'Eckmuhl, ayant emis l'opinion qu'il fallait tourner le flanc gauche des Russes, il lui repondit, sans lui en expliquer la raison, que c'etait inutile. En revanche, il approuva le projet du general Compans, qui consistait a attaquer les ouvrages avances et a faire passer les divisions par le bois, quoique Ney, duc d'Elchingen, se permit de faire observer qu'un mouvement a travers la foret pouvait etre dangereux, et mettre le desordre dans les rangs. En examinant l'endroit qui faisait face a la redoute de Schevardino, il reflechit quelques secondes en silence, et indiqua les places ou devaient s'elever pour le lendemain deux batteries, destinees a contre-battre les redoutes des Russes, et aussi la position que devait occuper l'artillerie de campagne. Apres avoir donne ses instructions, il retourna a son bivouac et dicta les dispositions pour l'ordre de bataille.
C es dispositions, qui ont provoque un enthousiasme sans bornes chez les historiens francais et une approbation unanime chez les etrangers, etaient concues en ces termes:
" Deux nouvelles batteries, elevees pendant la nuit dans la plaine occupee par le prince d'Eckmuhl, ouvriront, au petit jour, le feu contre les deux batteries ennemies leur faisant face.
" Le chef de l'artillerie du 1er corps, general Pernetti, se portera alors en avant avec 30 canons de la division Compans et tous les obusiers des divisions Dessaix et Friant; il ouvrira le feu, et lancera ses obus sur la batterie ennemie, attaquee par:
C anons de l'artillerie de la garde: 24 pieces.
C anons de la division Compans: 30
C anons des divisions Dessaix et Friant: 8
T otal: 62 pieces.
" Le chef de l'artillerie du 3eme corps, general Fouche, placera tous les obusiers des 3eme et 8eme corps, 16 pieces en tout, sur les flancs de la batterie destinee a canonner la fortification gauche, ce qui reunira contre elle 40 bouches a feu.
" Le general Sorbier se tiendra pret a se porter en avant au premier signal avec tous les obusiers de l'artillerie de la garde, contre l'une ou l'autre des fortifications.
" Pendant la canonnade, le prince Poniatowsky se dirigera vers le village dans la foret et tournera la position ennemie.
" Le general Compans traversera la foret pour s'emparer du premier retranchement.
" Une fois la bataille engagee sur ce plan, d'autres ordres seront donnes conformement aux mouvements de l'ennemi.
" La canonnade sur l'aile gauche commencera aussitot que se fera entendre celle de l'aile droite. Les tirailleurs de la division Morand et de la division du vice-roi ouvriront un feu violent, lorsque commencera l'attaque de l'aile droite.
" Le vice-roi s'emparera du village, et en franchira les trois ponts, en avancant sur la meme ligne que les divisions Morand et Gerard, qui, menees par lui, se dirigeront vers la redoute et rejoindront les autres troupes.
" Le tout se fera avec ordre et methode, en gardant autant que possible des troupes en reserve.
" Au camp imperial pres de Mojaisk, 6 septembre 1812."
S 'il est permis de juger les combinaisons de Napoleon, en se degageant de l'influence presque superstitieuse qu'exercait son genie, il est evident, au contraire, que ces dispositions manquent de clarte et de nettete. Ce document, en effet, contient quatre dispositions, dont aucune ne pouvait etre et ne fut executee. Il est dit en premier: que les batteries elevees sur la place choisie par Napoleon, renforcees par les bouches a feu de Pernetti et de Fouche, 102 pieces en tout, devaient ouvrir le feu et couvrir de projectiles les ouvrages avances de l'ennemi. Or il etait impossible d'executer cet ordre, parce que les projectiles ne pouvaient atteindre les retranchements ennemis, et que ces 102 bouches a feu les lancerent dans le vide, jusqu'au moment ou un general prit sur lui, contre l'ordre de l'Empereur, de les faire avancer.
L a seconde disposition, qui enjoignait a Poniatowsky de se diriger sur le village par la foret, pour aller tourner l'aile gauche des Russes, ne put egalement aboutir, car Poniatowsky rencontra, dans la foret, Toutchkow, qui lui barra le passage et l'empecha de tourner la position indiquee. La troisieme ordonnait au general Compans de se porter sur la foret et de s'emparer du premier retranchement: or la division Compans ne s'en empara pas, et fut repoussee, parce qu'en sortant de la foret elle fut forcee, par une circonstance ignoree de Napoleon, de s'aligner sous le feu de la mitraille. Enfin, aux termes de la quatrieme, le vice-roi devait s'emparer du village de Borodino, traverser la riviere sur ses trois ponts, sur la meme ligne que les divisions Morand et Friant (divisions dont les mouvements ne sont indiques nulle part), lesquelles, sous sa direction, devaient se diriger vers la redoute et se placer sur la meme ligne que les autres troupes. Autant qu'il est possible de se rendre compte de cet ordre, en se reportant aux tentatives faites par le vice-roi pour l'executer, on devine qu'il devait se porter a gauche sur la redoute, en traversant Borodino, tandis que les divisions Morand et Friant avancaient en meme temps en deca de la ligne. Rien de tout cela n'etait executable. Le vice-roi, ayant traverse Borodino, fut battu sur la Kolotcha, et les divisions Morand et Friant, qui subirent le meme sort, n'enleverent pas la redoute, dont la cavalerie ne s'empara qu'a la fin de la bataille. Ainsi aucune de ces dispositions ne fut effectuee. Il etait dit encore que "des ordres ulterieurs seraient donnes conformement aux mouvements de l'ennemi". Il etait donc presumable que Napoleon prendrait les mesures necessaires durant le cours de la bataille, mais il n'en fit rien, car, comme on le sut plus tard, il se trouva a une telle distance du centre des operations, qu'il n'en eut pas connaissance et qu'aucun des ordres donnes par lui pendant ce temps ne put etre execute.
X
P lusieurs historiens assurent que si les Francais ont ete battus a Borodino, c'est parce que Napoleon souffrait ce jour-la d'un gros rhume. Sans ce rhume, ses combinaisons eussent ete marquees au sceau du genie pendant la bataille, la Russie eut ete perdue, et la face du monde changee! Cette conclusion est d'une logique incontestable pour les ecrivains qui soutiennent que la Russie s'est transformee par la seule volonte de Pierre le Grand; que la republique francaise s'est metamorphosee en Empire, et que les armees francaises sont entrees en Russie, egalement par la seule volonte de Napoleon. S'il avait dependu de lui de livrer ou de ne pas livrer la bataille de Borodino, de prendre ou de ne pas prendre telle decision, il serait evident en ce cas que le rhume, qui aurait paralyse son action, eut ete la cause du salut de la Russie, et que le valet de chambre qui oublia, le 28, de lui donner une chaussure impermeable, eut ete notre sauveur! Dans cet ordre d'idees, cette conclusion est aussi plausible que celle qu'en maniere de plaisanterie Voltaire tire de la Saint-Barthelemy, due, dit-il, a un derangement d'estomac de Charles IX. Mais, pour ceux qui n'admettent pas cette maniere de raisonner, cette reflexion est tout bonnement absurde, et contraire en tous points a toute logique humaine. A la question de savoir quelle est la raison d'etre des faits historiques, il nous parait bien plus simple de repondre que la marche des evenements de ce monde est arretee d'avance, et depend de la coincidence de toutes les volontes de ceux qui participent aux evenements, et que celle des Napoleons n'y a qu'une influence exterieure et apparente.
Q uelque etrange que paraisse a premiere vue de supposer que la Saint-Barthelemy, voulue et commandee par Charles IX, n'ait pas ete le fait de sa volonte, et que le carnage de Borodino, qui a coute 80000 hommes, n'ait pas ete reellement ordonne par Napoleon, bien qu'il eut pris toutes les dispositions a cet effet, la dignite humaine, en me demontrant que chacun de noms est homme au meme degre que Napoleon, autorise cette solution, confirmee a plusieurs reprises par les recherches des historiens. Le jour de la bataille de Borodino, Napoleon n'a ni vise ni tue personne: tout fut fait par ses soldats, qui tuerent leurs ennemis, non en consequence de ses ordres, mais en obeissant a leur propre impulsion. Toute l'armee, Francais, Allemands, Italiens, Polonais, affames, deguenilles, fatigues par les marches qu'ils venaient de faire, sentait, en face de cette autre armee qui lui barrait le passage, que le vin etait tire et qu'il fallait le boire! Si Napoleon leur avait defendu de se battre contre les Russes, ils l'auraient egorge, et se seraient battus quand meme, parce que c'etait devenu inevitable!
A la lecture de la proclamation de Napoleon, qui leur promettait, comme compensation aux souffrances et a la mort, que la posterite dirait d'eux: "qu'eux aussi avaient pris part a la grande bataille de la Moskwa", ils avaient repondu par le cri de: "Vive l'Empereur!" comme ils l'avaient deja fait devant le portrait de l'enfant qui jouait au bilboquet avec la boule du monde, comme ils l'avaient acclame a chaque non-sens qu'il avait dit. Ils n'avaient donc plus qu'une chose a faire, repeter: "Vive l'Empereur!" et aller se battre pour gagner la nourriture et le repos qui, une fois vainqueurs, les attendaient a Moscou. Ils ne tuaient donc pas leurs semblables en vertu des ordres de leur maitre; Napoleon lui-meme n'etait pour rien dans la direction de la bataille, puisque aucune de ses dispositions n'a ete executee et qu'il ignorait ce qui se passait. Ainsi donc la question de savoir d'une maniere precise si Napoleon avait ou non un rhume a ce moment-la, n'a pas plus d'importance dans l'histoire que le rhume du dernier soldat du train.
L es historiens attribuent encore a ce rhume legendaire la faiblesse de ses dispositions, qui, selon nous, etaient au contraire mieux prises que celles qui lui avaient fait gagner d'autres batailles; elles paraissent inferieures aujourd'hui, parce que la bataille de Borodino fut la premiere que perdit Napoleon. Les combinaisons les plus profondes et les plus ingenieuses semblent toujours mauvaises, et donnent prise aux critiques savantes des tacticiens, lorsqu'elles n'ont pas amene la victoire; et vice versa. Les dispositions de Weirother, a la bataille d'Austerlitz, etaient le modele de la perfection en ce genre, et cependant on les a desapprouvees, a cause meme de cette perfection et de leur minutie.
N apoleon a Borodino avait joue son role de representant du pouvoir aussi bien et meme mieux que dans ses autres batailles. Il s'en etait tenu aux mesures les plus sages. Aucune confusion, aucune contradiction ne peut lui etre imputee; il n'a pas perdu la tete, il n'a pas fui du champ de bataille, et son tact et sa grande experience contribuerent au contraire a lui faire remplir, avec calme et dignite, le personnage de chef supreme, qui semblait lui etre attribue dans cette sanglante tragedie.
XI
N apoleon revint pensif de sa tournee d'inspection, en se disant: "Les pieces sont sur l'echiquier, a demain le jeu!" S'etant fait donner un verre de punch, il manda de Beausset pour lui parler des changements a introduire dans la maison de l'Imperatrice, et etonna le prefet par la facon dont les moindres details des choses de la cour etaient presents a sa memoire.
S 'interessant a des niaiseries, il plaisantait Beausset sur son amour des voyages, et causait avec insouciance, comme aurait pu le faire un grand operateur qui retrousse tranquillement ses manches et met son tablier, pendant qu'on attache le patient sur son lit de souffrance: "L'affaire est a moi, semblait-il se dire, et j'en tiens tous les fils entre mes mains: quand il faudra agir, je m'en tirerai mieux que personne. Quant a present, je puis plaisanter: plus je plaisante, plus je suis calme, plus vous devez etre rassures et confiants, et plus vous devez etre etonnes de mon genie!"
A pres un second verre de punch, il alla prendre quelques instants de repos; il etait trop preoccupe de la journee du lendemain pour pouvoir dormir, et, quoique l'humidite du soir eut augmente son rhume, il passa, en se mouchant bruyamment, a trois heures du matin, dans la partie de la tente qui formait son salon, et demanda si les Russes etaient toujours la. On lui repondit que les feux ennemis apparaissaient toujours sur les memes points. L'aide de camp de service entra.
" Eh bien, Rapp, croyez-vous que nous ferons de la bonne besogne aujourd'hui?
- Sans aucun doute, Sire."
L 'Empereur le regarda.
" Rappelez-vous, Sire, ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire a Smolensk: "Le vin est tire, il faut le boire!"
N apoleon fronca le sourcil et garda longtemps le silence.
" Cette pauvre armee, dit-il tout a coup, elle est bien diminuee depuis Smolensk. La fortune est une franche courtisane, Rapp, je le disais toujours et je commence a l'eprouver; mais la garde, la garde est intacte? demanda-t-il.
- Oui, Sire."
N apoleon glissa une pastille dans sa bouche, et regarda a sa montre; il n'avait pas envie de dormir, il y avait loin jusqu'au matin, et pour tuer le temps, il n'y avait plus d'ordres a donner. Tout etait pret.
" A-t-on distribue les biscuits aux regiments de la garde? demanda-t-il severement.
- Oui, Sire.
- Et le riz?"
R app repondit qu'il avait pris lui-meme les mesures necessaires a cet effet, mais Napoleon secoua la tete d'un air mecontent: il semblait douter que ce dernier ordre eut ete execute. Un valet de chambre apporta du punch, Napoleon en fit donner un verre a son aide de camp; tout en le degustant a petites gorgees:
" Je n'ai ni gout ni odorat, dit-il; ce rhume est insupportable, et l'on me vante la medecine et les medecins, lorsqu'ils ne peuvent pas meme me guerir d'un rhume!. Corvisart m'a donne ces pastilles, et elles ne me font aucun bien! Ils ne savent rien traiter et ne le sauront jamais. Notre corps est une machine a vivre. Il est organise pour cela, c'est sa nature; laissez-y la vie a son aise, qu'elle s'y defende elle-meme: elle fera plus que si vous la paralysez en l'encombrant de remedes. Notre corps est comme une montre parfaite, qui doit aller un certain temps: l'horloger n'a pas la faculte de l'ouvrir; il ne peut la manier qu'a tatons et les yeux bandes. Notre corps est une machine a vivre, voila tout!" Une fois entre dans la voie des definitions qu'il aimait tant, il en emit tout a coup une autre: "Savez-vous ce que c'est que l'art militaire? C'est le talent, a un moment donne, d'etre plus fort que son ennemi!"
R app ne repondit rien.
" Demain nous aurons affaire a Koutouzow. C'est lui qui commandait a Braunau, vous en souvient-il? et il n'est pas monte a cheval une seule fois pendant trois semaines pour examiner les fortifications. Nous verrons bien!"
I l regarda encore une fois a sa montre; il n'etait que quatre heures. Il se leva, fit quelques pas, passa une redingote sur son uniforme, et sortit de la tente. La nuit etait sombre, et un leger brouillard flottait dans l'air. On distinguait a peine les feux de bivouac de la garde; a travers la fumee, on entrevoyait dans le lointain ceux des avant-postes russes. Tout etait calme; on n'entendait que le bruit sourd et le pietinement des troupes francaises qui s'appretaient a aller occuper les positions designees. Napoleon s'avanca, examina les feux, preta l'oreille au bruit toujours croissant, et, passant pres d'un grenadier de haute taille, qui montait la garde devant sa tente et qui se tenait immobile et droit comme un pilier a l'apparition de l'Empereur, il s'arreta devant lui.
" Combien d'annees de service? lui demanda-t-il avec cette brusquerie affectueuse et militaire dont il faisait volontiers parade avec les soldats. - Ah! un des vieux! Et le riz?. l'a-t-on recu au regiment?
- Oui, Sire."
N apoleon fit un signe de tete et le quitta. A cinq heures et demie, il se dirigea a cheval vers le village de Schevardino; l'aube blanchissait, le ciel s'eclaircissait de plus en plus, un seul nuage flottait a l'orient. Les feux abandonnes se mouraient a la pale lumiere du petit jour; a droite retentit un coup de canon, sourd et solitaire, dont le son franchit l'espace et s'eteignit dans le silence general. Un second, un troisieme ebranlerent bientot l'air, puis un quatrieme et un cinquieme resonnerent avec solennite, quelque part a droite dans le voisinage. Ils retentissaient encore, que d'autres coups leur succederent aussitot en se confondant. Napoleon atteignit, avec sa suite, Schevardino, et descendit de cheval: la partie etait engagee.
XII
P ierre, revenu de chez le prince Andre, a Gorky, ordonna a son domestique de tenir ses chevaux prets pour le lendemain matin, de le reveiller a la pointe du jour; puis il s'endormit aussitot dans le coin que Boris lui avait obligeamment offert. A son reveil, l'isba etait deserte, les petits carreaux des fenetres tremblaient, et son domestique le secouait pour le reveiller.
" Excellence, Excellence! repetait-il avec insistance.
- Quoi?. Qu'y a-t-il?. Est-ce commence?
- Ecoutez la canonnade, dit le domestique, qui etait un ancien soldat; tous sont partis depuis longtemps, meme Son Altesse."
P ierre s'habilla a la hate et sortit en courant. La matinee etait belle, gaie, fraiche, la rosee brillait; le soleil, dechirant le rideau de nuages, lanca par-dessus le toit, a travers les vapeurs qui l'entouraient, un faisceau de rayons qui vinrent tomber sur la poussiere de la route, humide de rosee, sur les murs des maisons, sur les clotures en planches et sur les chevaux de Pierre, selles a la porte de l'isba. Le grondement de la canonnade devint plus distinct. Un aide de camp passa au galop.
" Depechez-vous, comte, il est temps!" lui cria-t-il en passant.
S e faisant suivre de son cheval, Pierre longea la route jusqu'au mamelon du haut duquel il avait examine le champ de bataille. Cette colline etait couverte de militaires: on y entendait le murmure des conversations en francais des officiers de l'etat-major, et l'on y voyait, se detachant de l'ensemble, la tete grise de Koutouzow, coiffee d'une casquette blanche avec une bande rouge; sa grosse nuque s'enfoncait dans ses larges epaules. Il regardait au loin a l'aide d'une lunette d'approche. En gravissant la colline, Pierre fut frappe du spectacle qui s'offrit a ses yeux. C'etait le panorama de la veille, mais occupe aujourd'hui par une masse imposante de troupes, envahi par la fumee de la fusillade, et eclaire par les rayons obliques du soleil, qui montait a la gauche de Pierre, projetant, dans l'air pur du matin, des chatoiements d'un rose dore, et etalant de cote et d'autre de longues et noires bandes d'ombre. Les grands bois qui fermaient l'horizon semblaient avoir ete tailles dans une pierre etincelante, d'un jaune verdatre, et derriere leurs cimes, qui se decoupaient sur le ciel en une mince ligne foncee, se dessinait dans le lointain la grande route de Smolensk, couverte de troupes. A cote de la colline, les champs dores et les coteaux ruisselaient de lumiere, mais partout, devant, a gauche et a droite, on ne voyait que des soldats. C'etait anime, majestueux et imprevu; mais ce qui attira surtout l'attention de Pierre, ce fut l'aspect du champ de bataille lui-meme, la vue de Borodino et de la vallee de la Kolotcha, qui s'etendait des deux cotes de la riviere.
A u-dessus de la Kolotcha, a Borodino meme, a l'endroit ou la Voina se jette dans la Kolotcha, a travers de vastes marais, s'elevait un de ces brouillards qui, en se fondant et en se vaporisant sous les rayons du soleil, donnent une couleur et un contour magiques au paysage qu'ils laissent entrevoir. Sur ce brouillard, sur la fumee qui s'y melait a flocons epais, sur l'eau, sur la rosee, sur les baionnettes, sur Borodino meme, se jouaient les rayons etincelants de la lumiere du matin. A travers ce rideau transparent, on apercevait la blanche eglise, les toits des isbas du village, et de tous cotes des masses compactes de soldats, des caissons verts et des bouches a feu. Dans la vallee, sur les hauteurs, a mi-cote, dans les bois, dans les champs, partaient des coups de canon, tantot isoles, tantot par volees, suivis de tourbillons de fumee, qui s'arrondissaient, se rencontraient, et se confondaient dans l'espace. Chose etrange a dire, cette fumee et ces detonations etaient ce qui pretait le plus de charme a ce spectacle. Pierre mourait d'envie de se trouver la ou il voyait surgir ces panaches de fumee, la ou s'agitaient ces baionnettes brillantes, la ou etait le mouvement, et d'ou partaient ces detonations incessantes. Il se retourna pour comparer son impression a celle que devaient eprouver dans ce moment Koutouzow et son entourage: il lui sembla voir rayonner sur tous les visages cette emotion latente qu'il avait deja remarquee la veille, mais dont il n'avait compris la nature qu'apres son entretien avec le prince Andre.
" Va, mon ami, va, que Dieu soit avec toi," dit Koutouzow a un general qui etait a ses cotes.
L e general qui venait de recevoir cet ordre passa devant Pierre pour descendre la colline.
" Au pont!" repondit-il a la question d'un des officiers.
" Et moi aussi!" se dit Pierre en le suivant. Le general monta le cheval que tenait un cosaque, pendant que Pierre s'approchait de son domestique et lui demandait laquelle de ses deux montures etait la plus tranquille. L'empoignant alors par la criniere, penche en avant et serrant de ses talons le ventre de son cheval, il sentit tout a coup qu'il perdait ses lunettes; mais, ne pouvant ni ne voulant lacher la bride et la criniere, il partit sur les traces du general, au milieu des officiers qui le suivaient des yeux dans sa course aventureuse.
XIII
L e general galopa en avant, descendit la colline, tourna brusquement a gauche, et Pierre, l'ayant perdu de vue, se fourvoya dans les rangs d'un detachement d'infanterie; il essaya en vain de se degager des soldats qui l'entouraient de tous cotes, et qui jetaient des regards mecontents et interrogateurs sur ce gros homme en chapeau blanc, qui les bousculait sans necessite dans un moment aussi grave et aussi critique pour eux tous.
" Pourquoi, diable, passer au milieu du bataillon?" dit l'un d'eux.
U n autre poussa le cheval avec la crosse de son fusil, et Pierre, se cramponnant au pommeau de la selle, et retenant a grand'peine sa monture effrayee, partit a fond de train et arriva enfin dans un espace libre. Il vit devant lui un pont ou d'autres soldats tiraient des coups de fusil: sans s'en douter, il avait atteint le pont de la Kolotcha place entre Gorky et Borodino, que les Francais, apres avoir occupe ce dernier village, venaient d'attaquer. Des deux cotes du pont et sur la prairie, couverte de foin, qu'il avait apercue de loin la veille, des soldats s'agitaient d'un air affaire, mais, malgre la fusillade incessante, Pierre ne croyait guere etre en plein premier acte de la bataille. N'entendant ni les balles qui sifflaient autour de lui, ni les projectiles qui passaient au-dessus de sa tete, il ne soupconnait meme pas que l'ennemi fut de l'autre cote de la riviere, et il fut longtemps avant de comprendre que c'etaient des tues et des blesses qui tombaient a quelques pas de lui.
" Que fait donc celui-la en avant de la ligne? cria une voix.
- A gauche, prenez a gauche!"
P ierre prit a droite, et se heurta tout a coup contre un aide de camp du general Raievsky; l'aide de camp le regarda avec colere, et allait lui dire des injures, lorsqu'il le reconnut et le salua.
" Comment etes-vous ici?" dit-il en s'eloignant.
P ierre, ayant une vague idee qu'il n'etait pas a sa place, et craignant de gener, se mit a galoper dans le meme sens que l'aide de camp:
" Est-ce ici? Puis-je vous suivre? lui demanda-t-il.
- A l'instant, a l'instant! repartit l'aide de camp, qui se precipita dans la prairie a la rencontre d'un gros colonel a qui il avait a transmettre un ordre, puis, revenant vers Pierre:
- Expliquez-moi donc, comte, comment vous vous trouvez ici?. En curieux, sans doute?
- Oui, oui, dit Pierre, pendant que l'aide de camp faisait faire volte-face a son cheval et se preparait a s'eloigner de nouveau.
- Ici encore, il ne fait pas trop chaud, Dieu merci, mais au flanc gauche, chez Bagration, on cuit!
- Vraiment! repliqua Pierre. Ou est-ce donc?
- Venez avec moi sur la colline, on le voit tres bien de la, et c'est encore supportable. Venez-vous?
- Je vous suis," repondit Pierre en cherchant des yeux son domestique, et en remarquant seulement alors des blesses qui se trainaient, ou que l'on portait sur des brancards: un pauvre petit soldat, dont le casque gisait a cote de lui, etait couche, immobile sur la prairie, dont le foin fauche repandait au loin son odeur enivrante.
" Pourquoi n'a-t-on pas releve celui-la?" allait dire Pierre, mais la figure soucieuse de l'aide de camp, qui venait de detourner la tete, arreta sa question sur ses levres. Quant a son domestique, il ne le voyait nulle part, et il continua son chemin a travers le vallon, jusqu'a la batterie Raievsky; son cheval restait en arriere de celui de l'aide de camp, et le secouait violemment.
" On voit que vous n'etes pas habitue a monter a cheval, lui dit ce dernier.
- Oh! ce n'est rien, dit Pierre, il a le pas tres inegal.
- Parbleu! s'ecria l'aide de camp, il est blesse a la jambe droite au-dessus du genou, ce doit etre une balle! Je vous en felicite, comte, c'est le bapteme du feu!"
I ls depasserent le sixieme corps, et arriverent, au milieu de la fumee, sur les derrieres de l'artillerie, qui, placee en avant, tirait sans relache et d'une maniere assourdissante. Ils atteignirent enfin un petit bois ou l'on respirait la fraicheur, et ou l'on sentait l'air tiede de l'automne. Les deux cavaliers mirent pied a terre et gravirent la colline.
" Le general est-il ici? demanda l'aide de camp.
- Il vient de partir," lui repondit-on.
L 'aide de camp se retourna vers Pierre, dont il ne savait plus que faire.
" Ne vous inquietez pas de moi, dit Pierre, je vais aller jusqu'en haut.
- Oui, allez-y. De la on voit tout, et ce n'est pas aussi dangereux; j'irai vous y prendre."
I ls se separerent, et ce ne fut que bien plus tard dans la journee, que Pierre apprit que son compagnon avait eu un bras emporte. Il parvint a la batterie situee sur le fameux mamelon, connu chez les Russes sous le nom de "batterie du mamelon" ou de "Raievsky", et chez les Francais, qui le regardaient comme la clef de la position, sous celui de "la grande redoute", "fatale redoute", ou "redoute du centre". A ses pieds furent tues des dizaines de milliers d'hommes. Cette redoute se composait d'un mamelon entoure de fosses de trois cotes. De ce point, dix bouches a feu vomissaient leurs projectiles par les embrasures du remblai; d'autres pieces, placees sur la meme ligne, tiraient aussi sans treve. Un peu en arriere se massait l'infanterie. Pierre ne se doutait guere de l'importance de ce mamelon, et croyait, au contraire, que c'etait une position completement secondaire. S'asseyant au bord du rempart de la batterie, il regarda autour de lui avec un sourire de satisfaction inconsciente; il se levait de temps a autre pour voir ce qui se passait, et cherchait a ne pas gener les soldats, qui chargeaient et repoussaient les canons, et a ne pas se trouver sur le chemin de ceux qui allaient et venaient, apportant les gargousses. Par contraste avec le sentiment de malaise que ressentaient les soldats d'infanterie charges de proteger cette redoute, les artilleurs eprouvaient plutot, sur ce lopin de terrain abrite et separe par des fosses du reste du champ de bataille, comme un sentiment de solidarite fraternelle, et l'apparition d'un pekin, dans la personne de Pierre, leur causa une impression desagreable. Ils le regardaient de travers, et semblaient meme presque effrayes a sa vue; un officier d'artillerie, de haute taille, s'approcha de lui, et le regarda curieusement, tandis qu'un tout jeune lieutenant, presque un enfant, aux joues fraiches et rebondies, charge de la surveillance de deux pieces, se retourna de son cote, et lui dit severement:
" Veuillez vous retirer, monsieur, on ne peut pas rester ici."
L es artilleurs continuaient a hocher la tete d'un air mecontent, mais, lorsqu'ils se furent bien convaincus que cet homme en chapeau blanc ne les genait en rien, qu'il restait tranquillement assis a les regarder ou se promenait dans la batterie, en s'exposant au feu avec autant de calme que s'il se promenait sur un boulevard, qu'il se rangeait poliment, a leur passage, avec un sourire timide, leur mecontentement se changea en une sympathie gaie et affectueuse, semblable a celle des soldats pour les chiens, les coqs et les autres animaux qui vivent d'habitude avec eux. Ils l'adopterent en pensee, et lui donnerent meme, en plaisantant entre eux sur son compte, le sobriquet de "Notre Barine". Un boulet vint tomber a deux pas de Pierre, qui, secouant la terre dont il avait ete saupoudre, sourit en regardant autour de lui.
" Vous n'avez donc vraiment pas peur, Barine?" lui dit un soldat a la forte carrure et au visage enlumine, en montrant ses dents blanches.
- As-tu donc peur, toi? repondit Pierre.
- Eh mais, dit le soldat, il ne vous fera pas grace. s'il vous jette a terre, il fera voler en l'air vos entrailles. Comment ne pas avoir peur?" ajouta-t-il en riant.
Q uelques-uns de ses camarades s'etaient arretes a cote de Pierre; avec leurs physionomies joyeusement amicales, ils semblaient etonnes et charmes de l'entendre parler comme tout le monde.
" C'est notre metier, Barine!. Quant a vous, c'est autre chose, et c'est bien etonnant que.
- A vos pieces!" cria le jeune lieutenant, qui evidemment remplissait ses fonctions pour la premiere ou la seconde fois de sa vie, tant il y mettait de ponctualite exageree envers les soldats et son chef.
L e grondement incessant du canon et de la fusillade augmentait sur tout le champ de bataille, a gauche surtout, ou etaient les ouvrages avances de Bagration; mais la fumee empechait Pierre, dont l'attention etait absorbee par ce qui se passait autour de lui, de se rendre compte de l'action. Sa premiere impression de satisfaction involontaire avait fait place a un sentiment de tout autre genre, provoque par la vue du pauvre petit soldat couche dans la prairie. Il etait a peine dix heures du matin: on avait emporte de la batterie une vingtaine d'hommes, deux pieces avaient ete demontees! les projectiles arrivaient en nombre plus considerable, et les balles perdues tombaient en sifflant et en bourdonnant. Les artilleurs avaient l'air de ne pas s'en apercevoir: on n'entendait que plaisanteries et gais propos.
" Eh! la belle! criait un soldat a une grenade qui passait en l'air comme une fleche: pas ici! vers l'infanterie!
- A l'infanterie! ajoutait un autre en riant a la vue du projectile qui eclatait au milieu des soldats.
- Dis donc, est-ce une connaissance?" criait un troisieme a un paysan qui se baissait devant un boulet.
Q uelques soldats se grouperent pres du rempart, pour regarder quelque chose dans le lointain.
" Vois-tu, on a retire les avant-postes, on s'est replie, dit l'un.
- Fais attention a tes propres affaires, lui cria un vieux sous-officier; s'ils se sont retires, c'est qu'ils ont affaire plus loin," et, saisissant l'un d'eux par l'epaule, il le poussa du genou.
I ls eclaterent de rire.
" Nd 5, en avant! criait-on d'un autre cote.
- Tous a la fois et bien ensemble, repondirent gaiement ceux qui poussaient le canon.
- Tiens, en voila un qui a failli enlever le chapeau de "notre Barine," dit un loustic en s'adressant a Pierre. "Oh! l'animal! ajouta-t-il en voyant le boulet frapper une roue et la jambe d'un homme.
- Eh! vous autres, les renards! criait une voix aux miliciens qui, venus pour ramasser les blesses, se courbaient et allongeaient l'echine. ce ragout-la ne vous plait pas?
- Voyez donc les corbeaux!" dit un autre en s'adressant a un groupe de miliciens qui s'etaient arretes, saisis de terreur a la vue du soldat qui venait de perdre une jambe.
P ierre remarquait qu'apres chaque boulet tombe, apres chaque homme jete a bas, l'excitation generale augmentait. Ainsi qu'un defi jete a la tempete dechainee autour d'eux, les figures de ces soldats s'eclairaient de plus en plus, comme les eclairs qui jaillissent plus precipites d'une nuee d'orage. Pierre sentait que cette ardeur morale le gagnait a son tour. A dix heures, les fantassins, postes en avant de la batterie dans les broussailles et sur les bords de la petite riviere Kamenka, se replierent; on les voyait courir emportant leurs blesses sur des fusils. Un general parut en ce moment sur le tertre, echangea quelques mots avec un colonel, lanca a Pierre un regard de mauvaise humeur, et descendit apres avoir donne l'ordre aux fantassins preposes a la garde de la batterie de se coucher a plat ventre pour etre moins exposes. On entendit ensuite un roulement de tambour dans les rangs de l'infanterie, qui s'ebranla a l'instant et se porta en avant. Les regards de Pierre furent attires par la figure d'un jeune officier tout pale, qui marchait a reculons, tenant son epee abaissee et regardant autour de lui avec inquietude; l'infanterie disparut dans la fumee, et l'on n'entendit plus que des cris prolonges et le crepitement d'une fusillade bien nourrie. Quelques minutes plus tard, des brancards charges de blesses sortirent de la melee. Les projectiles tombaient dru comme grele sur la batterie, et quelques hommes gisaient a terre. Les soldats redoublaient d'activite autour des canons, personne ne faisait plus attention a Pierre; une ou deux fois, on lui cria brusquement de se ranger, et le vieil officier, les sourcils fronces, marchait a grands pas entre les pieces. Le petit lieutenant, les joues enflammees, donnait ses ordres avec plus de precision encore; les artilleurs presentaient les gargousses, chargeaient, et faisaient leur devoir avec une cranerie de plus en plus surexcitee. Ils ne marchaient pas, ils sautaient comme lances par des ressorts invisibles. La nuee d'orage s'etait rapprochee. Sur toutes les figures brillait le feu, dont Pierre, debout a cote du vieil officier, attendait l'explosion; le plus jeune, portant la main a la visiere de sa casquette, s'approcha vivement de ce dernier.
" J'ai l'honneur de vous prevenir qu'il n'y a plus que huit charges: faut-il continuer le feu?
- La mitraille!" cria sans lui repondre directement son chef, en regardant au-dessus du retranchement, et soudain le petit lieutenant poussa un cri, tourna sur lui-meme, et s'abattit comme un oiseau tire au vol.
T out devint etrange, trouble et confus aux yeux de Pierre. Une pluie de boulets criblait le parapet, les soldats et les canons. Pierre, qui jusque-la n'y avait fait aucune attention, ne percevait plus d'autre bruit. A droite de la batterie, des soldats couraient en criant hourra! et il crut les voir reculer au lieu de s'elancer en avant. Un boulet frappa le bord du rempart devant lequel il se tenait, et fit jaillir la terre: une balle noire rebondit et tomba au meme instant dans un corps mou. A cette vue, les miliciens redescendirent rapidement.
" A mitraille!" repeta le vieux commandant.
U n sous-officier, effraye, se precipita vers lui et lui dit, avec un chuchotement sinistre, que les munitions manquaient. On aurait dit un maitre d'hotel venant prevenir son maitre que le vin manque.
" Brigands! que font-ils? s'ecria l'officier en tournant vers Pierre sa figure rouge, ruisselante de sueur, et ses yeux qui brillaient de l'eclat de la fievre.
- Cours aux reserves, et amene un caisson! ajouta-t-il avec colere en s'adressant a un soldat.
- J'irai, moi!" dit Pierre.
L 'officier; sans lui repondre, fit quelques pas de cote:
" Attendre. ne pas tirer!"
L e soldat qui venait de recevoir l'ordre d'aller chercher des munitions se heurta contre Pierre.
" Eh! monsieur, ce n'est pas ta place," dit-il en descendant au pas de course.
P ierre courut apres lui, en evitant l'endroit ou etait couche le jeune lieutenant. Un boulet, un second, un troisieme passerent au-dessus de sa tete et tomberent a ses cotes.
" Ou vais-je?" se demanda-t-il tout a coup a deux pas des caissons.
I l s'arreta indecis, ne sachant ou aller. A cet instant un choc effroyable le rejeta en arriere la face contre terre, une flamme immense l'aveugla tout a coup, et un sifflement aigu, suivi d'une explosion et d'un fracas epouvantables, l'assourdit completement. Lorsqu'il revint a lui, il se trouva couche a terre, et les bras etendus. Le caisson qu'il avait vu avait disparu: a sa place gisaient de tous cotes sur l'herbe roussie des planches vertes a demi brulees et des lambeaux de vetements; un cheval, se debarrassant des debris de son brancard, passa au galop, tandis qu'un autre, blesse mortellement, hennissait de douleur.
XIV
P ierre, affole de terreur, sauta sur ses pieds, retourna en courant a la batterie, le seul endroit ou il put trouver un refuge contre tous ces desastres. En y rentrant, il fut surpris de ne plus entendre tirer, et de voir la batterie occupee par une masse de nouveaux venus, qu'il ne parvenait pas a reconnaitre. Le colonel etait penche sur le rempart comme s'il regardait par-dessus le parapet, et un soldat, se debattant entre les mains de ceux qui le tenaient, appelait au secours. Il n'avait pas encore eu le temps de comprendre que le colonel etait mort, et le soldat fait prisonnier, lorsqu'un autre fut tue, devant ses yeux, d'un coup de baionnette qui lui traversa le dos. A peine etait-il arrive dans le retranchement, qu'un homme a figure maigre et brune, ruisselant de sueur, en uniforme gros-bleu, une epee nue a la main, se jeta sur lui en criant. Pierre se gara instinctivement, et saisit son agresseur par l'epaule et par la gorge. C'etait un officier francais; laissant tomber son epee, il prit a son tour Pierre au collet; ils se regarderent ainsi quelques secondes, et sur leurs figures si etrangeres l'une a l'autre se peignait l'etonnement de ce qu'ils venaient de faire.
" Est-ce moi qui suis son prisonnier, ou est-il le mien?" pensait chacun d'eux.
L 'officier inclinait vers la premiere supposition, car la main puissante de Pierre lui serrait la gorge de plus en plus. Le Francais avait l'air de vouloir parler, quand un boulet passa en sifflant au-dessus de leurs tetes, et il sembla a Pierre que celle de son prisonnier avait ete enlevee du coup, tant il la baissa rapidement. Il en fit autant de son cote et lacha prise. Le Francais, peu curieux de decider lequel des deux etait le prisonnier de l'autre, courut a la batterie, tandis que Pierre descendait le mamelon, en trebuchant contre les morts et les blesses, et croyait, dans son epouvante, les sentir s'accrocher aux pans de son habit. A peine arrive au bas, il vit venir a lui des masses compactes de Russes qui lui paraissaient fuir et qui couraient en se bousculant vers la batterie. C'etait l'attaque dont Yermolow s'attribua le merite en assurant a qui voulait l'entendre que son bonheur et sa bravoure l'avaient seuls rendue possible; il pretendait avoir jete a pleines mains sur le mamelon les croix de Saint-Georges dont il avait rempli ses poches. Les Francais qui s'etaient empares de la batterie s'enfuirent a leur tour, et nos troupes les poursuivirent avec un tel acharnement qu'il fut impossible de les arreter. Les prisonniers furent emmenes de la batterie; parmi eux se trouvait un general blesse, qui fut aussitot entoure de nos officiers. Des masses de blesses, Francais et Russes, les traits defigures par la souffrance, se trainaient peniblement, ou etaient portes sur des brancards. Pierre remonta sur la hauteur, mais, au lieu de ceux qui l'y avaient recu tout a l'heure, il n'y trouva que des tas de morts, inconnus pour la plupart; il y apercut aussi le jeune lieutenant, toujours assis dans la meme pose au bord du parapet, et replie sur lui-meme dans une mare de sang; le soldat aux joues enluminees avait encore des mouvements convulsifs, mais on ne songeait pas a l'emporter. Pierre s'enfuit en courant: "Ils vont surement cesser, se dit-il, car ils doivent avoir horreur de ce qu'ils ont fait?" Et il suivit machinalement le defile des brancards qui s'eloignaient du champ de bataille. Le soleil, cache par un rideau de fumee, brillait encore en haut de l'horizon. La-bas, a gauche, et surtout pres de Semenovsky, une masse confuse s'agitait dans le lointain, et le roulement incessant de la fusillade et de la canonnade, loin de diminuer, ne faisait qu'augmenter de violence: c'etait comme la supreme expression du desespoir d'un homme qui reunit toutes ses forces pour pousser son dernier cri.
XV
L 'action principale se passa sur une etendue de deux verstes entre Borodino et les ouvrages avances de Bagration. En dehors de ce rayon, la cavalerie d'Ouvarow fit une demonstration vers le milieu de la journee, et, de l'autre cote d'Outitza, Poniatowsky et Toutchkow en vinrent un moment aux mains; mais ces deux incidents furent relativement sans importance. Ce fut donc sur la plaine, entre Borodino et les "fleches" de Bagration, sur un espace decouvert pres du bois, qu'eut lieu en realite la bataille, de la facon la plus simple et la moins compliquee qu'on puisse imaginer. Le signal en fut donne des deux cotes par le feu de plus de cent pieces de canon. Puis, lorsque la fumee s'etendit comme un epais nuage, les deux divisions de Dessaix et de Compans se dirigerent sur les "fleches", pendant que le detachement du vice-roi se portait sur Borodino. Il y avait une verste de distance entre ces "fleches" et la redoute de Schevardino ou se tenait Napoleon, et plus de deux verstes, a vol d'oiseau, entre ces ouvrages avances et Borodino. Napoleon ne pouvait donc pas se rendre compte de ce qui se passait sur ce point, car la fumee couvrait tout le terrain. Les soldats de la division Dessaix ne resterent visibles que jusqu'a leur descente dans le ravin; des qu'ils y disparurent, la fumee, en redoublant d'epaisseur, deroba a la vue le versant oppose. De cote et d'autre se detachaient quelques points noirs, et brillaient quelques baionnettes, mais, du haut de la redoute de Schevardino, il etait impossible de preciser si les Russes et les Francais etaient immobiles ou en mouvement. Les rayons obliques d'un soleil resplendissant eclairaient la figure de Napoleon, qui s'abritait derriere sa main pour examiner les ouvrages avances. Quelques cris partaient du milieu de la fusillade, mais la fumee, toujours croissante, l'empechait de rien distinguer. Il descendit du mamelon et se mit a marcher de long en large, en s'arretant de temps a autre, en pretant l'oreille au bruit des detonations, et en jetant des regards sur le champ de bataille; mais, ni de l'endroit ou il se tenait dans ce moment, ni de la hauteur ou etaient restes ses generaux, ni des retranchements eux-memes, pris et repris tour a tour par les Russes et par les Francais, on ne pouvait comprendre ce qui s'y passait. Plusieurs heures durant, on apercevait, au milieu d'une fusillade incessante, tantot les Russes, tantot les Francais, tantot l'infanterie, tantot la cavalerie: ils paraissaient, tombaient, tiraient, se bousculaient, et, ne sachant que faire les uns et les autres, criaient, couraient et revenaient sur leurs pas. Les aides de camp envoyes par Napoleon, et les officiers d'ordonnance de ses marechaux venaient a tout instant lui faire leurs rapports; ces rapports etaient forcement mensongers, parce que, dans le feu de la melee, il etait impossible de savoir au juste ou en etaient les choses, parce que la plupart des aides de camp se bornaient a raconter ce qu'on leur disait, sans s'approcher du lieu meme du combat, et enfin parce que, pendant les quelques instants qu'ils mettaient a franchir la distance, tout changeait de face, et, par suite, la nouvelle qu'ils apportaient devenait inexacte. C'est ainsi qu'un aide de camp du vice-roi accourut annoncer la prise de Borodino, celle du pont de la Kolotcha, et demander a Napoleon s'il fallait ou non le faire franchir aux troupes. Napoleon ordonna de s'aligner de l'autre cote et d'attendre, mais, pendant qu'il donnait cet ordre, et au meme moment ou l'aide de camp quittait Borodino, ce pont avait ete repris et brule par les Russes, dans ce meme engagement ou nous avons vu figurer Pierre au commencement de la bataille. Un autre aide de camp vint annoncer, d'un air de terreur, que l'attaque des ouvrages avances avait ete repoussee, que Compans etait blesse, Davout tue, tandis que, par le fait, ces retranchements avaient ete repris par des troupes fraiches, et que Davout n'etait que contusionne. A la suite de ces rapports, faux par la force meme des circonstances, Napoleon faisait des dispositions qui, si elles n'avaient pas deja ete prises par d'autres d'une maniere plus opportune, auraient ete inexecutables. Les marechaux et les generaux, plus rapproches que lui du champ de bataille et ne s'exposant aux balles que de temps a autre, prenaient leurs mesures sans en referer a Napoleon, dirigeaient le feu, et faisaient avancer la cavalerie d'un cote et courir l'infanterie d'un autre. Mais leurs ordres n'etaient le plus souvent executes qu'a moitie, de travers ou pas du tout. Les soldats qui avaient ordre de marcher tournaient les talons des qu'ils sentaient la mitraille; ceux qui devaient rester immobiles fuyaient ou se jetaient en avant, en voyant l'ennemi se dresser soudain devant eux, et la cavalerie s'elancait de son cote pour rattraper les fuyards russes. C'est ainsi que deux regiments de cavalerie franchirent le ravin de Semenovsky, se lancerent sur la montee, tournerent bride et repartirent a fond de train, tandis que l'infanterie faisait de meme de son cote, en se laissant egalement entrainer. Ainsi donc toutes les dispositions necessitees par le moment etaient prises par les chefs immediats, sans attendre les ordres de Ney, de Davout ou de Murat, et a plus forte raison ceux de Napoleon. Ils craignaient d'autant moins d'en assumer la responsabilite, que, pendant la melee, l'homme n'a plus d'autre idee que de sauver sa propre vie, et qu'en cherchant le salut il se jette en avant, en arriere, et agit sous l'influence exclusive de sa surexcitation personnelle. En resume, tous ces mouvements, produits par le hasard, ne facilitaient ni ne changeaient la position des troupes. Leurs chocs et leurs attaques ne leur faisaient que peu de mal: c'etaient les boulets et les balles qui, traversant l'immense espace, leur apportaient la mort et les blessures. Des que ces hommes se trouvaient hors de la portee des projectiles, leurs chefs s'en emparaient, les alignaient, les soumettaient a la discipline, et, par la puissance de cette meme discipline, les ramenaient dans ce cercle de fer et de feu, ou ils perdaient de nouveau leur sang-froid, et couraient a l'aventure, en s'entrainant mutuellement.
XVI
L es generaux Davout, Ney et Murat avaient plus d'une fois mene au feu des masses enormes de troupes bien disciplinees, mais, au lieu de voir, comme il etait toujours arrive aux batailles precedentes, l'ennemi prendre la fuite, ces masses disciplinees revenaient de la-bas debandees et terrifiees; ils avaient beau les reformer, le nombre en diminuait a vue d'oeil. Vers midi, Murat envoya son aide de camp a Napoleon pour reclamer des renforts. Napoleon etait assis au pied du mamelon et buvait du punch. Quand l'aide de camp arriva, assurant qu'ils mettraient les Russes en deroute si Sa Majeste voulait envoyer des renforts:
" Des renforts?" s'ecria Napoleon d'un air severe et surpris, comme s'il ne comprenait pas le sens de la demande, et regardant le jeune et joli garcon, aux cheveux boucles, qu'on lui avait envoye: "Des renforts? se dit-il a part lui. Que peuvent-ils avoir encore a me demander lorsqu'ils disposent de la moitie de l'armee sur l'aile gauche des Russes, qui n'est meme pas fortifiee? Dites au roi de Naples qu'il n'est pas midi, et que je ne vois pas clair sur mon echiquier; allez!"
L e jeune et joli garcon soupira profondement, et, tenant toujours la main a la hauteur de son shako, retourna au feu. Napoleon se leva, et appela Caulaincourt et Berthier pour causer avec eux de choses qui n'avaient aucun rapport avec la bataille. Au milieu de la conversation, l'attention de Berthier fut attiree par la vue d'un general, monte sur un cheval couvert d'ecume, qui se dirigeait vers le mamelon avec sa suite: c'etait Belliard. Il descendit de cheval et s'approcha avec precipitation de l'Empereur, en lui demontrant, hardiment et a haute voix, la necessite dos renforts: il jurait sur l'honneur que les Russes etaient perdus si l'Empereur consentait a donner une division. Napoleon haussa les epaules, garda le silence et continua sa promenade, tandis que Belliard exposait avec vehemence son avis aux generaux qui l'entouraient.!
" Vous etes trop vif, Belliard, dit Napoleon; on se trompe facilement dans la chaleur du combat. Allez, regardez et re-venez!"
B elliard venait a peine de disparaitre qu'un nouvel envoye arriva du champ de bataille.
" Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Napoleon du ton d'un homme agace par des obstacles imprevus.
- Sire, le prince. commenca a dire l'aide de camp.
- Demande des renforts, n'est-ce pas?" s'ecria Napoleon avec impatience.
L 'aide de camp inclina la tete affirmativement. Napoleon se detourna, fit deux pas en avant, revint et appela Berthier.
" Il faudra leur donner des reserves, qu'en pensez-vous? Qui enverrons-nous la-bas, a cet oison dont j'ai fait un aigle?
- Envoyons la division de Claparede, Sire," repondit Berthier, qui connaissait par leur nom toutes les divisions, les regiments et les bataillons.
L 'Empereur approuva d'un signe de tete; l'aide de camp partit au galop du cote de la division Claparede, et, quelques instants apres, la jeune garde, postee derriere le mamelon, se mit en mouvement. Napoleon regardait silencieusement dans cette direction.
" Non, dit-il tout a coup, je ne puis y envoyer Claparede, envoyez-y Friant."
B ien qu'il n'y eut aucun avantage a employer le second plutot que le premier, et qu'il en resultat au contraire un grand retard dans l'execution de cet ordre, il n'en fut pas moins rempli avec ponctualite. Napoleon en ce moment, sans s'en douter, jouait avec ses soldats le role du docteur qui entrave par ses remedes la marche de la nature, ce role qu'il critiquait toujours si vivement chez autrui. La division Friant se perdit comme les autres dans la fumee, tandis que les aides de camp arrivaient de tous cotes, et paraissaient s'etre donne le mot pour demander la meme chose. Tous disaient que les Russes tenaient ferme dans leurs positions, et faisaient un feu d'enfer, sous lequel fondaient les troupes francaises. M.deBeausset, qui etait encore a jeun, s'approcha de Napoleon, assis sur un pliant de campagne, et lui proposa respectueusement de dejeuner.
" Il me semble que je puis maintenait feliciter Votre Majeste d'une victoire?"
N apoleon secoua la tete negativement. M.deBeausset, pensant que ce geste se rapportait a la victoire presumee, se permit alors de faire observer en plaisantant qu'aucune raison humaine ne devait empecher de dejeuner, du moment que c'etait possible.
" Allez-vous." dit tout a coup Napoleon, en se detournant.
U n soupir de commiseration et de deconvenue passa sur la figure de M.deBeausset, qui alla rejoindre les generaux. Napoleon eprouvait la sensation penible du joueur qui, toujours heureux, jetant son argent a pleines mains, et ayant prevu toutes les chances, se sent, malgre tout, pres d'etre battu pour avoir trop savamment combine ses coups. Les troupes et les generaux etaient les memes qu'autrefois; ses mesures etaient bien prises, sa proclamation courte et energique; il etait sur de lui, de son experience et de son genie, que les annees n'avaient fait qu'accroitre; l'ennemi qu'il combattait etait le meme qu'a Austerlitz et a Friedland; il comptait tomber sur lui a bras raccourcis. et voila que ce coup de massue lui echappait comme par magie! Ses combinaisons passees avaient toujours ete couronnees de succes: il avait, comme toujours, concentre ses batteries sur un seul point, lance ses reserves et sa cavalerie - des hommes de fer - pour enfoncer les lignes, et cependant la victoire ne venait pas! De tous cotes on lui demandait des renforts, on lui apprenait que des generaux etaient morts ou blesses, que les troupes etaient debandees, et qu'il etait impossible de deloger les Russes. Jadis, apres deux ou trois dispositions, deux ou trois mots jetes a la hate, les aides de camp et les marechaux arrivaient a lui, la figure rayonnante, lui annoncant avec force felicitations que des corps entiers avaient ete faits prisonniers, apportant des faisceaux de drapeaux et d'aigles pris a l'ennemi, en trainant des canons a leur suite, et Murat venait lui demander l'autorisation de lancer la cavalerie sur les trains de bagages! C'etait ainsi que cela avait eu lieu a Lodi, a Marengo, a Arcole, a Iena, a Austerlitz, a Wagram, etc. Aujourd'hui il se passait quelque chose d'etrange; bien que les ouvrages avances eussent ete emportes d'assaut; il le sentait d'instinct, et il comprenait que ce sentiment etait partage par son entourage militaire. Tous les visages etaient tristes, on evitait de se regarder, et Napoleon savait, mieux que personne, ce que voulait dire un combat qui se prolongeait huit heures, bien qu'il y eut engage toutes ses forces, et qui n'avait pas encore abouti a une victoire. Il savait que c'etait une bataille compromise; que le moindre hasard pouvait, dans ce moment de tension extreme, le perdre, lui et son armee. Lorsqu'il repassait en pensee toute cette fantastique campagne de Russie, pendant laquelle, depuis deux mois, aucune bataille n'avait ete gagnee, aucun drapeau, aucun canon, aucun corps de troupes n'avait ete pris, les figures contristees de son entourage, les doleances sur la resistance opiniatre des Russes, l'oppressaient comme un cauchemar. Les Russes pouvaient tomber sur son aile gauche d'un moment a l'autre, enfoncer son centre, un boulet perdu pouvait l'atteindre! Tout cela etait possible. Jadis il ne prevoyait que des hasards heureux; aujourd'hui, au contraire, un nombre incalculable de hasards, tous defavorables, s'offrait a son imagination. En apprenant que les Russes venaient d'attaquer le flanc gauche, Napoleon fut terrifie. Berthier s'approcha de lui, et lui proposa de monter a cheval pour se rendre un compte exact de la situation.
" Quoi? Que dites-vous? Ah oui! faites-moi amener un cheval!." Et il partit pour le village de Semenovsky.
S ur toute la route qu'il parcourut, on ne rencontrait que des chevaux et des hommes couches dans des mares de sang, isolement ou par groupes; jamais ni Napoleon ni aucun de ses generaux n'avaient vu une aussi grande quantite de morts reunis sur un si etroit espace. La voix sourde du canon, qui, dix heures durant, n'avait cesse de se faire entendre et fatiguait le tympan, formait un accompagnement sinistre a ce tableau. Il arriva sur les hauteurs de Semenovsky, et apercut dans le lointain, a travers la fumee, des rangs entiers d'uniformes dont les couleurs ne lui etaient pas familieres: c'etaient des Russes. Leurs masses serrees etaient placees derriere le village et le mamelon, et leurs bouches a feu continuaient a tonner sans relache sur toute la ligne; ce n'etait plus une bataille, c'etait une boucherie sans resultat pour les Russes comme pour les Francais. Napoleon s'arreta, et retomba dans la reverie dont Berthier l'avait tire. Arreter ce qu'il voyait etait impossible, et cependant c'etait lui qui, aux yeux de tous, en etait l'ordonnateur responsable; et ce premier insucces lui faisait comprendre toute l'horreur et toute l'inutilite de ces massacres. Un des generaux qui le suivaient se permit de lui demander de faire avancer la vieille garde. Ney et Berthier echangerent un coup d'oeil et un sourire de mepris a cette absurde proposition. Napoleon baissa la tete et garda longtemps le silence.
" A huit cents lieues de France, je ne ferai pas demolir ma garde!" s'ecria-t-il, et, faisant tourner bride a son cheval, il retourna a Schevardino.
XVII
K outouzow, la tete inclinee et affaisse sur lui-meme de tout le poids de son corps, etait toujours assis sur le banc, recouvert d'un tapis, ou Pierre l'avait vu le matin, ne prenant aucune disposition, mais approuvant ou desapprouvant ce qu'on venait lui proposer.
" C'est cela. oui, oui, faites!" disait-il; ou bien: "Vas-y, va voir, mon ami!" ou bien encore: "C'est inutile, attendons!."
I l ecoutait cependant les rapports qu'on lui faisait, donnait les ordres qu'on lui demandait, sans paraitre s'interesser au sens des paroles de ceux qui lui parlaient, mais epiant toutefois leur ton et l'expression de leur visage. Sa longue experience et sa sagesse de vieillard lui disaient qu'il n'etait pas possible a un seul homme d'en diriger cent mille luttant avec la mort. Il savait que ni les dispositions du commandant en chef, ni l'emplacement choisi pour les troupes, ni le nombre des canons et des gens tues, ne decident du sort de la bataille, mais bien cette force insaisissable qui s'appelle l'elan des troupes, qu'il tachait de decouvrir et de conduire autant qu'il etait en son pouvoir. La figure de Koutouzow avait une expression calme et grave, qui formait avec la faiblesse de son corps, use par l'age, un contraste saisissant. A onze heures du matin, on vint lui dire que les ouvrages avances dont les Francais s'etaient empares leur avaient ete repris, mais que le prince Bagration etait blesse. Koutouzow poussa un cri et secoua la tete.
" Va tout de suite trouver le prince Pierre Ivanovitch, - dit-il a un aide de camp, et, s'adressant ensuite au prince de Wurtemberg:
- Votre Altesse ne voudrait-elle pas prendre le commandement de la premiere armee?"
L e prince partit a l'instant, et il n'avait pas encore atteint le village de Semenovsky, qu'il envoya son aide de camp demander des renforts. Koutouzow fronca le sourcil, envoya Doktourow prendre le commandement de la premiere armee, et prier le prince, dont les conseils lui etaient indispensables dans ces graves circonstances, de revenir aupres de lui. Lorsqu'on lui apprit que Murat etait prisonnier, il sourit, et son etat-major s'empressa de le feliciter.
" Attendez, messieurs, dit-il, attendez! La bataille est certainement gagnee, et cette nouvelle de la prise de Murat n'a rien de bien extraordinaire, mais il ne faut pas se rejouir trop tot!"
C ependant il envoya son aide de camp faire part de cette capture aux troupes. Un peu plus tard, a l'arrivee de Scherbinine, qui venait lui annoncer la reprise par les Francais des ouvrages avances du village de Semenovsky, Koutouzow devina, a l'expression de son visage et aux bruits qui arrivaient du champ de bataille, que les choses allaient mal. Se levant aussitot, il le prit a l'ecart.
" Mon ami, lui dit-il, va aupres d'Yermolow, et vois un peu ce qu'il y a a faire."
K outouzow se trouvait a Gorky, au centre meme de notre position; l'attaque dirigee par Napoleon sur notre flanc gauche avait ete vaillamment et a plusieurs reprises repoussee par la cavalerie d'Ouvarow, mais au centre ses troupes n'avaient pas depasse Borodino. A trois heures, les Francais cesserent l'attaque, et Koutouzow put constater, sur la physionomie de tous ceux qui arriverent du champ de bataille comme sur celles de son entourage, une surexcitation portee au dernier degre. Le succes depassait ses esperances, mais ses forces lui faisaient defaut, sa tete s'inclinait et il sommeillait involontairement. On lui apporta a diner; pendant son repas, Woltzogen s'approcha de lui; c'etait celui-la meme qui, au dire du prince Andre, affirmait que la guerre doit avoir l'espace libre devant elle, et qui detestait Bagration. Il venait rendre compte a Koutouzow, de la part de Barclay, de la marche des operations militaires du flanc gauche. Le sage Barclay, en voyant la foule des fuyards blesses et les dernieres lignes enfoncees, en avait conclu que la bataille etait perdue, et avait charge son aide de camp favori d'en prevenir Koutouzow. Celui-ci, machant avec peine un morceau de poule rotie, regardait complaisamment venir Woltzogen; Woltzogen s'approchait avec nonchalance, souriant du bout des levres, la main a la visiere de sa casquette avec une affectation cavaliere; il avait l'air de dire, comme militaire savant et distingue, je laisse aux Russes le soin d'encenser ce vieillard inutile que j'apprecie a sa juste valeur. "Ce vieux Monsieur," c'etait le nom que les Allemands donnaient a Koutouzow, "ce vieux Monsieur" se donne ses aises! pensa Woltzogen en jetant un regard sur son assiette, et il commenca son rapport sur la situation du flanc gauche, telle qu'il avait mission de la faire connaitre, et telle qu'il l'avait jugee par lui-meme.
" Les principaux points de notre position sont au pouvoir de l'ennemi; nous ne pouvons l'en deloger, faute de troupes; elles fuient et il est impossible de les arreter!"
K outouzow cessa de manger et le regarda avec surprise; il semblait ne pas comprendre ce qu'il avait entendu. Woltzogen remarqua son emotion, et ajouta avec un sourire:
" Je ne me crois pas en droit de cacher a Votre Altesse ce que j'ai vu: les troupes sont en pleine deroute!
- Vous l'avez vu, vous l'avez vu? s'ecria Koutouzow en se levant vivement, les sourcils fronces, et faisant de ses mains tremblantes des gestes de menace; tout pres de suffoquer, il s'ecria: "Comment osez-vous, monsieur, me dire cela, a moi? Vous ne savez rien! Dites a votre general que ses nouvelles sont fausses, que je connais mieux que lui le veritable etat des choses."
W oltzogen fit un mouvement pour l'interrompre, mais Koutouzow poursuivit:
" L'ennemi est repousse du flanc gauche, et fortement entame au flanc droit. Ce n'est pas une raison, parce que vous avez mal vu, pour dire ce qui n'est pas. Allez repeter au general Barclay que mon intention est d'attaquer l'ennemi demain!" Tous se taisaient, et l'on n'entendait que la respiration haletante du vieillard: "Il est repousse de partout, reprit-il, j'en rends graces a Dieu et a nos braves troupes! La victoire est a nous, et demain nous le chasserons du sol sacre de la Russie!" ajouta-t-il en se signant et en laissant echapper un sanglot.
W oltzogen haussa les epaules, un sourire ironique passa sur ses levres, et il s'eloigna sans chercher meme a dissimuler la surprise que lui causait l'aveugle entetement du "vieux Monsieur". Un general d'un exterieur agreable parut en ce moment sur la colline.
" Ah! voila mon heros!" dit Koutouzow en l'indiquant de la main.
C 'etait Raievsky; il avait passe toute la journee sur le point le plus important du champ de Borodino. Il venait annoncer que les troupes tenaient toujours ferme, et que les Francais n'osaient plus attaquer.
" Vous ne pensez donc pas, comme les autres, que nous sommes obliges de nous retirer? lui demanda Koutouzow en francais.
- Au contraire, Votre Altesse: dans les affaires indecises, c'est toujours le plus opiniatre qui reste victorieux, et mon opinion.
- Kaissarow, s'ecria Koutouzow, prepare-moi l'ordre du jour, et toi, dit-il a un autre aide de camp, parcours les lignes et annonce l'attaque pour demain!"
P endant ce temps Woltzogen, revenu de chez Barclay, prevint le marechal que son chef demandait la confirmation par ecrit de l'ordre qu'il lui avait donne. Koutouzow, sans meme le regarder, fit aussitot libeller cet ordre, qui mettait a couvert la responsabilite de l'ex-commandant en chef. Grace a l'intuition morale et mysterieuse de ce qu'on est convenu d'appeler l'esprit de corps, les paroles de l'ordre du jour de Koutouzow se transmirent instantanement jusqu'aux extremites de l'armee. Ce n'etaient plus certainement les memes mots qui leur parvenaient, et il n'y avait meme rien de vrai dans les expressions attribuees a Koutouzow, mais chacun en comprit le sens et la portee; en effet elles n'etaient pas le resultat de combinaisons plus ou moins habiles, mais elles traduisaient fidelement le sentiment cache au fond du coeur du commandant en chef, et ce sentiment trouvait un echo dans le coeur de tous les Russes! Tous ces soldats epuises et hesitants, apprenant qu'on attaquerait l'ennemi le lendemain, sentirent que ce qu'il leur repugnait de croire etait faux; ils furent consoles, et leur courage se ranima.
XVIII
L e regiment du prince Andre etait dans les reserves restees inactives jusqu'a deux heures, derriere Semenovsky, sous un feu violent d'artillerie. A ce moment, le regiment, qui avait deja perdu plus de deux cents hommes, fut porte en avant sur le terrain situe entre le village de Semenovsky et la batterie du mamelon, ou des milliers d'hommes avaient deja ete tues ce jour-la, et vers lequel venait d'etre dirige le feu convergent de plusieurs centaines de pieces ennemies.
S ans quitter sa place, sans avoir tire un coup de fusil, le regiment perdit encore en cet endroit le tiers de son contingent. Devant lui, a sa droite surtout, les canons tonnaient au milieu d'une epaisse fumee et vomissaient une grele de boulets et de grenades, qui s'abattaient sur lui sans treve ni cesse. De temps a autre les grenades et les boulets, en passant, avec leur sifflement prolonge, au-dessus de leurs tetes, leur donnaient un moment de repit, mais parfois, en une seconde, plusieurs hommes etaient atteints: on mettait alors les morts de cote, et l'on emportait les blesses. A chaque nouvelle detonation, les chances de vie diminuaient pour les survivants. Le regiment etait forme en colonnes de bataillons sur une longueur de trois cents pas, mais, malgre l'etendue de ces lignes, tous ces hommes subissaient la meme impression. Tous etaient sombres et taciturnes; a peine echangeaient-ils quelques mots entrecoupes a voix basse, et ces mots memes expiraient sur leurs levres a la chute de chaque projectile, et aux cris qui appelaient les brancardiers. Par ordre des chefs, les soldats restaient assis par terre. L'un s'occupait avec soin de serrer et de desserrer la coulisse du fond de son casque; un autre, roulant de la terre glaise entre ses mains, s'en servait pour nettoyer sa baionnette; celui-ci defaisait les courroies de son sac et les rebouclait; celui-la rabattait avec soin les revers ses bottes, qu'il otait et remettait tour a tour; quelques-uns construisaient sous terre de petits abris, ou tressaient la paille du champ. Tous semblaient absorbes par leurs occupations, et lorsque leurs camarades tombaient a leurs cotes, tues ou blesses, lorsque les brancards les frolaient, lorsque a travers la fumee on apercevait les masses compactes de l'ennemi, aucun d'eux n'y prenait garde; mais, des qu'ils voyaient avancer notre artillerie ou notre cavalerie, ou qu'ils devinaient les mouvements de l'infanterie, une exclamation de joie s'echappait de toutes ces bouches, et immediatement apres ils reportaient toute leur attention sur les incidents etrangers a l'action qui se deroulait autour d'eux. On aurait dit qu'epuises au moral ils se retrempaient dans ces details de la vie habituelle. Une batterie d'artillerie passa devant eux; un des chevaux de l'attelage d'un caisson eut la jambe prise dans un des traits.
" Eh! gare au cheval de volee!. attention! il va tomber. ne le voient-ils donc pas!" s'ecria-t-on de tous cotes.
U ne autre fois, a la vue d'un petit chien fauve, venu on ne sait d'ou, qui s'elanca, effare, en avant des rangs et qui, au bruit d'un boulet tombe pres de lui, se sauva en poussant un aboiement plaintif et en serrant la queue entre ses pattes, tout le regiment eclata de rire; mais ces distractions ne duraient qu'un instant, et ces hommes, dont les figures haves et soucieuses blemissaient et se contractaient de plus en plus, se tenaient la depuis huit heures, sans nourriture, et exposes a toutes les terreurs de la mort.
L e prince Andre, pale comme eux, marchait en long et en large d'un bout a l'autre de la prairie, les mains croisees derriere le dos, la tete inclinee; il n'avait rien a faire, aucun ordre a donner: tout se faisait sans qu'il eut a s'en meler; on enlevait les morts, on emportait les blesses, et les rangs se reformaient de nouveau. Au debut de l'action, il avait cru devoir encourager ses hommes, et passer dans leurs rangs, mais il reconnut bientot qu'il n'avait rien a leur apprendre. Toutes les forces de son ame, comme celles de chaque soldat, ne tendaient qu'a ecarter de sa pensee l'horreur de sa situation. Il trainait les pieds sur l'herbe foulee, en examinant machinalement la poussiere qui recouvrait ses bottes: tantot, faisant de grands pas, il essayait de suivre le sillon laisse par les faucheurs; tantot, comptant les sillons, il se demandait combien il en faudrait pour faire une verste; tantot il arrachait les tiges d'absinthe qui croissaient sur la lisiere du champ, et en ecrasait les fleurs entre ses doigts pour en aspirer l'odeur acre et sauvage. Il ne restait plus trace dans son esprit de ses idees de la veille: il ne pensait a rien, et pretait une oreille fatiguee aux memes bruits, au crepitement des grenades et de la fusillade. De temps a autre il jetait un regard sur le premier bataillon et attendait: "La voila!. Elle vient sur nous! se dit-il en entendant un sifflement qui s'approchait a travers les nuages de fumee: En voici encore une autre! La voila!. non, elle a passe par-dessus ma tete. Ah! celle-ci est tombee cette fois!." Et il recommencait a compter ses pas, qui le menaient en seize enjambees jusqu'a la lisiere de la prairie.
S oudain, un boulet siffla et s'enfonca a cinq pas de lui dans la terre. Un frisson involontaire le saisit: il regarda dans les rangs; beaucoup d'hommes avaient ete sans doute abattus, car il remarqua une grande agitation devant le second bataillon.
" Monsieur l'aide de camp, cria-t-il, empechez les hommes de se grouper!"
L 'aide de camp executa l'ordre, et se rapprocha du prince Andre, pendant que le chef de bataillon l'abordait d'un autre cote.
" Gare!" cria a ce moment un soldat epouvante et, comme un oiseau au vol rapide se posant a terre, un obus tomba en sifflant aux pieds du cheval du chef de bataillon, a deux pas du prince Andre.
L e cheval, ne s'inquietant pas de savoir si c'etait bien ou mal de temoigner sa frayeur, se dressa sur ses pieds, en poussant un hennissement d'epouvante, et se jeta de cote en renversant presque son cavalier.
" A terre!" s'ecria l'aide de camp.
L e prince Andre se tenait debout, hesitant; l'obus, semblable a une enorme toupie, tournait en fumant sur la lisiere de la prairie, a cote d'une touffe d'absinthe, entre lui et l'aide de camp: "Est-ce vraiment la mort?" pensa-t-il en regardant avec un sentiment indefinissable de regret la touffe d'absinthe et cet objet noir qui tourbillonnait: "Je ne veux pas mourir, j'aime la vie, j'aime la terre!" Il se le disait, et cependant il ne comprenait que trop ce qu'il avait devant les yeux.
" Monsieur l'aide de camp, s'ecria-t-il, c'est une honte de."
I l n'acheva pas: une explosion formidable, suivie comme d'un fracas etrange de vitres brisees, retentit, lanca en l'air une gerbe d'eclats qui retomba en pluie de fer, en repandant une forte odeur de poudre. Le prince Andre fut jete de cote les bras en avant, et tomba lourdement sur la poitrine. Quelques officiers se precipiterent vers lui: une mare de sang s'etendait a sa droite; les miliciens, qu'on appela aussitot, s'arreterent derriere le groupe d'officiers; le prince Andre, la face contre terre, respirait bruyamment.
" Voyons, arrivez donc!" dit une voix. Les paysans s'approcherent, et le souleverent par la tete et par les pieds: il poussa un gemissement, les paysans se regarderent et le remirent a terre.
" Prenez-le quand meme?" repeta-t-on.
O n le souleva une seconde fois, et on le posa sur le brancard.
" Ah! mon Dieu, qu'est-ce donc? Au ventre?. c'est fini alors! dirent plusieurs officiers.
- Il a passe a toucher mon oreille!" ajouta l'aide de camp.
L es porteurs s'eloignerent a la hate par le sentier qu'ils avaient fraye du cote de l'ambulance.
" Eh! les paysans, allez donc au pas, s'ecria un officier en arretant les premiers, qui, en marchant inegalement, secouaient le brancard.
- Fais attention, Fedor! dit l'un d'eux.
- M'y voila, m'y voila! repondit celui-ci joyeusement en emboitant le pas.
- Excellence, mon prince!" dit Timokhine d'une voix tremblante en accourant vers le brancard.
L e prince Andre ouvrit les yeux, jeta un regard a celui qui lui parlait, et referma les paupieres.
L es miliciens porterent le prince Andre dans le bois, ou se tenaient les voitures de malades et l'ambulance, composee de trois tentes dressees au bord d'un jeune taillis de bouleaux. Les chevaux etaient atteles aux voitures, et mangeaient tranquillement leur avoine; les moineaux becquetaient les grains tombes a leurs pieds, et les corbeaux, flairant le sang, volaient d'arbre en arbre, en croassant avec impatience. Autour des tentes etaient assis, couches, debout, des hommes de toute arme aux uniformes ensanglantes; autour d'eux, des groupes de brancardiers, qu'on avait peine a ecarter, les regardaient d'un air triste et abattu. Sourds a la voix des officiers, ils restaient penches sur les brancards, essayant de comprendre la cause du terrible spectacle qu'ils avaient sous les yeux. Dans les tentes on entendait tantot des sanglots de colere et de douleur, tantot des gemissements plaintifs; de temps a autre, un chirurgien sortait en courant pour chercher de l'eau, et indiquait les blesses qu'il fallait faire entrer et qui attendaient leur tour en criant, en jurant, en pleurant et en demandant de l'eau-de-vie. Quelques-uns deliraient. Le prince Andre, comme chef de regiment, fut porte, a travers tous ces blesses, a la tente la plus voisine, et ses porteurs s'arreterent pour recevoir de nouveaux ordres. Il ouvrit les yeux, et ne comprit pas ce qui se passait autour de lui: la prairie, la touffe d'absinthe, le champ laboure, cette toupie noire qui tournait, le violent desir de vivre qui s'etait empare de lui, tout lui revint a la memoire. A deux pas, parlant haut, et attirant l'attention de tout le monde, un sous-officier grand, bien fait, et dont on voyait les cheveux noirs sous le bandage qui les couvrait a moitie, se tenait appuye contre une branche: les balles l'avaient frappe a la tete et au pied. On l'ecoutait avec curiosite.
" Nous l'avons si bien deloge, disait-il, qu'il s'est enfui en abandonnant tout!
- Nous avons fait prisonnier le Roi lui-meme, criait un soldat dont les yeux etincelaient.
- Ah! si les reserves etaient arrivees, il n'en serait rien reste, parole d'honneur!"
L e prince Andre ecoutait comme les autres, et en eprouvait un sentiment de consolation.
" Mais a present, que m'importe! se disait-il. Que m'est-il donc arrive? et pourquoi suis-je ici?. Pourquoi ce desespoir de quitter la vie? Il y a donc dans cette vie quelque chose que je n'ai pas compris?"
XIX
U n des chirurgiens, dont le tablier et les mains etaient tout taches de sang, sortit de la tente: il tenait un cigare entre l'index et le pouce. Il regarda vaguement dans l'espace au-dessus des malades; on voyait qu'il avait grand besoin de respirer, mais au bout d'un moment son regard se reporta a gauche et a droite; il soupira et baissa les yeux.
" A l'instant," dit-il a un chirurgien qui lui indiquait le prince Andre, et il le fit transporter dans la tente.
U n murmure s'eleva parmi les blesses.
" Ne dirait-on pas que dans l'autre monde aussi ces messieurs seuls ont le droit de vivre?
L e prince Andre fut depose sur une table qui venait d'etre debarrassee: le chirurgien l'epongeait encore. Le blesse ne put distinguer nettement ceux qui etaient dans la tente. Les cris qu'il entendait, la cuisante douleur qu'il ressentait dans le dos, paralysaient son attention. Tout ce qu'il voyait autour de lui se confondit dans une seule impression: la chair humaine nue, ensanglantee, qui semblait remplir cette tente si basse, lui rappela le tableau qu'il avait vu, par un jour brulant du mois d'aout, dans le petit etang de la grand'route de Smolensk. C'etait bien la cette chair a canon, dont l'aspect lui avait inspire alors un degout et une horreur prophetiques. Dans la tente il y avait trois tables: le prince Andre, depose sur l'une d'elles, fut abandonne a lui-meme pendant quelques minutes, ce qui lui permit d'examiner les tables voisines. Sur la plus rapprochee etait assis un Tartare, un cosaque sans doute, a en juger par l'uniforme qui etait a ses cotes. Quatre soldats le tenaient, et un docteur en lunettes taillait dans la peau noire de son dos musculeux.
" Oh! oh!" rugissait le Tartare, et tout a coup, relevant sa figure bronzee, aux larges tempes, au nez aplati, il poussa un cri percant, et se jeta de cote et d'autre, afin de se debarrasser de ceux qui le retenaient.
L a derniere table etait entouree de plusieurs personnes: un homme robuste et fort y etait etendu, la tete rejetee en arriere; la couleur de ses cheveux boucles et la forme de sa tete n'etaient pas inconnues au prince Andre. Plusieurs infirmiers pesaient de tout leur poids sur lui, pour l'empecher de faire un mouvement. Sa jambe, blanche et grasse, etait continuellement agitee par un soubresaut convulsif. Tout son corps etait secoue par de violents sanglots qui le suffoquaient. Deux chirurgiens, dont l'un etait pale et tremblant, s'occupaient de son autre jambe. Ayant fini sa besogne avec le Tartare, qu'on recouvrit de sa capote, le docteur en lunettes se frotta les mains, s'approcha du prince Andre, lui jeta un coup d'oeil et se detourna rapidement.
" Deshabillez-le!. A quoi songez-vous donc!" s'ecria-t-il avec colere en s'adressant a un des aides.
L orsque le prince Andre se vit entre les mains de l'infirmier qui, les manches retroussees, lui deboutonnait a la hate son uniforme, tous les souvenirs de son enfance passerent comme un eclair dans son esprit. Le chirurgien se pencha sur sa plaie, l'examina et poussa un profond soupir. Puis il appela quelqu'un, et l'effroyable douleur que ressentit tout a coup le prince Andre lui fit perdre connaissance. Lorsqu'il revint a lui, des morceaux de ses cotes brisees avaient ete retires de sa blessure, qu'entouraient encore des lambeaux de chair coupee, et sa plaie etait pansee. Il ouvrit les yeux, le docteur se pencha sur lui, l'embrassa silencieusement, et s'eloigna sans se retourner.
A pres cette terrible souffrance, il eprouva un sentiment indicible de bien-etre: les moments les plus charmants de sa vie repasserent devant ses yeux, surtout les heures de son enfance ou, apres l'avoir deshabille, on le couchait dans son berceau et ou la vieille bonne l'endormait en chantant. Il etait heureux de se sentir vivre, et tout ce passe semblait etre devenu le present. Les chirurgiens continuaient a s'agiter autour du blesse qu'il avait cru reconnaitre; ils le soutenaient et cherchaient a le calmer.
" Montrez-la-moi, montrez-la-moi," gemissait-il vaincu par la torture.
L e prince Andre, en ecoutant ces cris, avait, lui aussi, envie de pleurer. Est-ce parce qu'il mourait sans gloire, parce qu'il regrettait la vie? Etait-ce a cause de ses souvenirs d'enfance? Etait-ce parce qu'il avait lui-meme tant souffert, que, voyant souffrir les autres, il sentait ses yeux se remplir de larmes d'attendrissement? On montra au blesse sa jambe coupee, qui avait conserve sa botte toute maculee de sang.
" Oh!" s'ecria-t-il en pleurant comme une femme.
A un mouvement que fit le docteur, le prince Andre reconnut Anatole Kouraguine dans ce malheureux qui sanglotait epuise, a cote de lui: "Quoi! c'est lui!" se dit-il en le voyant soutenu par un infirmier qui lui presentait un verre d'eau, dont ses levres tremblantes et gonflees ne pouvaient saisir le bord. "Oui, c'est bien lui, cet homme qui me touche presque, qui est lie a moi par un souvenir douloureux, mais quel est ce lien?" se demandait-il sans trouver de reponse, et soudain, comme une figure de ce monde ideal plein d'amour et de purete, Natacha se dressa devant lui, telle qu'il l'avait vue pour la premiere fois a ce bal de 1810, avec son cou et ses mains greles, avec cette tete rayonnante, effarouchee, toujours prete a s'exalter. et son amour et sa tendresse pour elle se reveillerent plus forts et plus vifs que jamais. Il se souvint alors du lien qui existait entre lui et cet homme, dont les yeux, rougis et troubles par les larmes, s'etaient tournes vers lui. Le prince Andre se rappela tout, et une compassion affectueuse penetra son coeur inonde de joie. Il ne put se maitriser, et pleura des larmes de tendresse et de pitie sur l'humanite, sur lui-meme, sur ses faiblesses et sur celles de cet infortune. "Oui, se dit-il, voila la pitie, l'amour du prochain, l'amour pour ceux qui nous aiment comme pour ceux qui nous detestent, cet amour que Dieu prechait sur la terre, que Marie m'enseignait, et que je ne comprenais pas alors. Voila ce qui me restait encore a apprendre dans cette existence, et ce qui fait que je regrette la vie!. Mais maintenant, je le sens, il est trop tard."
XX
L 'aspect sinistre du champ de bataille couvert de cadavres et de blesses, la lourde responsabilite qui pesait sur sa tete, les nouvelles qu'il recevait a tout moment de tant de generaux tues ou hors de combat, la perte de son prestige, que jusque-la rien n'avait pu atteindre, tout produisit sur Napoleon une impression extraordinaire. Lui, qui d'habitude aimait a voir les morts et les blesses, et croyait donner par la une preuve de sa grandeur et de sa fermete d'ame, se sentit vaincu moralement ce jour-la, et il quitta en toute hate le champ de bataille pour retourner a Schevardino. La figure jaune et gonflee, les yeux troubles, la voix enrouee, assis sur son pliant de campagne, il pretait involontairement l'oreille au bruit de la fusillade sans lever les yeux. Il attendait avec une fievreuse inquietude la fin de cette affaire, dont il etait le grand moteur et qu'il etait impuissant a arreter. Un sentiment humain et naturel avait pris pour un instant le dessus sur le mirage qui le seduisait depuis si longtemps, et il rapporta a lui-meme cette impression de douleur qu'il avait eprouvee sur le champ de bataille. Il pensait a la possibilite de la mort et de la souffrance; il ne desirait plus ni Moscou, ni gloire, ni conquetes; il ne souhaitait qu'une chose: le repos, le calme, la liberte! Mais lorsqu'il atteignit les hauteurs de Semenovsky, et que le grand-maitre de l'artillerie lui proposa d'y placer quelques batteries pour renforcer le feu dirige contre les troupes russes massees devant Kniazkow, il y consentit, et donna ordre qu'on lui rendit compte du resultat obtenu.
U n aide de camp lui annonca bientot apres que deux cents canons avaient ete pointes sur les Russes, mais que ceux-ci tenaient bon.
" Notre feu en abat des rangs entiers et ils resistent toujours!
- Ils en veulent encore! dit Napoleon d'une voix rauque.
- Sire. demanda l'aide de camp, qui n'avait pas entendu.
- Ils en veulent encore? repeta Napoleon. Eh bien, qu'on leur en donne!." Et il rentra dans ce monde artificiel et plein de chimeres qu'il s'etait cree, pour y reprendre le role douloureux, cruel et inhumain qui lui etait fatalement destine.
L 'obscurcissement de l'intelligence et de la conscience de cet homme, responsable plus qu'aucun autre de tous ces evenements l'empecha, jusqu'a la fin de sa vie, de comprendre la portee reelle des actes qu'il commettait en opposition avec les regles eternelles du vrai et du bien, et comme la moitie de l'univers approuvait ces actes, il ne pouvait les renier sans etre illogique. Ce n'etait pas seulement d'aujourd'hui qu'il avait eprouve une satisfaction intime en comparant le nombre des cadavres russes avec celui des Francais; ce n'etait pas seulement d'aujourd'hui qu'il ecrivait a Paris: que le champ de bataille etait superbe. Pourquoi parlait-il ainsi? Parce qu'il y avait la 50000 morts, et a Sainte-Helene meme, ou il employait ses loisirs a faire le recit de ses actions, il dictait ce qui suit:
" La guerre de Russie aurait du etre la plus populaire des temps modernes: c'etait celle du bon sens et des vrais interets, celle du repos et de la securite de tous: elle etait purement pacifique et conservatrice.
" C'etait, pour la grande cause, la fin des hasards et le commencement de la securite. Un nouvel horizon, de nouveaux tableaux allaient se derouler, tout pleins du bien-etre et de la prosperite de tous. Le systeme europeen se trouvait fonde; il n'etait plus question que de l'organiser.
" Satisfait sur ces grands points et tranquille partout, j'aurais eu aussi mon Congres et ma Sainte-Alliance. Ce sont des idees qu'on m'a volees. Dans cette reunion des grands souverains, nous eussions traite de nos interets en famille, et compte de clerc a maitre avec les peuples.
" L'Europe n'eut bientot fait de la sorte veritablement qu'un meme peuple, et chacun, en voyageant partout, se fut trouve toujours dans la patrie commune. J'eusse demande toutes les rivieres navigables pour tous, la communaute des mers, et que les grandes armees permanentes fussent reduites desormais a la seule garde des Souverains.
" De retour en France, au sein de la patrie, grande, forte, magnifique, tranquille, glorieuse, j'eusse proclame ses limites immuables; toute guerre future purement defensive, tout agrandissement nouveau antinational. J'eusse associe mon fils a l'Empire; ma dictature eut fini et son regne constitutionnel eut commence.
" Paris eut ete la capitale du monde, et les Francais l'envie des nations!.
" Mes loisirs ensuite et mes vieux jours eussent ete consacres, en compagnie de l'Imperatrice et durant l'apprentissage royal de mon fils, a visiter lentement et en vrai couple campagnard, avec nos propres chevaux, tous les recoins de l'Empire, recevant les plaintes, redressant les torts, semant de toutes parts et partout les monuments et les bienfaits."
L ui, le bourreau des nations, lui, fatalement predestine par la Providence a ce role, s'ingeniait a prouver que son but etait le bien des peuples, qu'il pouvait diriger le sort de millions d'etres et les combler de bienfaits par la voie de l'arbitraire!
" Des quatre cent mille hommes qui passerent la Vistule, ecrivait-il, la moitie etaient Autrichiens, Prussiens, Saxons, Polonais, Bavarois, Wurtembergeois, Mecklembourgeois, Espagnols, Italiens Napolitains. L'armee imperiale proprement dite etait pour un tiers composee de Hollandais, de Belges, d'habitants des bords du Rhin, de Piemontais, Suisses, Genevois, Toscans, Romains, habitants de la 32eme division militaire, Breme, Hambourg. etc.; elle comptait a peine cent quarante mille hommes parlant francais. L'expedition de Russie couta moins de cinquante mille hommes a la France actuelle; l'armee russe dans la retraite de Vilna a Moscou, dans les differentes batailles, a perdu quatre fois plus que l'armee francaise; l'incendie de Moscou a coute la vie a cent mille Russes, morts de froid et de misere dans les bois; enfin, dans sa marche de Moscou a l'Oder, l'armee russe fut aussi atteinte par l'intemperie de la saison; a son arrivee a Vilna elle ne comptait que cinquante mille hommes, et a Kalisch moins de dix-huit mille hommes."
I l croyait donc que la guerre qu'il faisait a la Russie dependait exclusivement de sa volonte, et l'horreur du fait accompli ne lui causait aucun remords!
XXI
D es masses d'hommes, vetus d'uniformes differents, etaient confusement couches, par dizaines de milliers, dans les champs et dans les prairies appartenant a M.Davydow et aux paysans de la couronne. Sur ces champs et sur ces prairies, pendant des centaines d'annees, les paysans des environs avaient fait paitre leur betail et recolte leurs moissons. Aux ambulances, sur l'espace d'une dessiatine, l'herbe et la terre avaient bu du sang; une foule de soldats blesses ou valides, de. differentes armes, se trainaient, terrifies, ceux-ci vers Mojaisk, ceux-la vers Valouiew; d'autres soldats, affames, epuises de fatigue, se laissaient machinalement conduire par leurs chefs, tandis que d'autres restaient encore sur place, et ne cessaient de tirer. Au-dessus du champ, gai et riant quelques heures auparavant, ou etincelaient les baionnettes, et ou s'elevaient les vapeurs irisees du matin, s'etendait maintenant un brouillard intense, impregne de fumee, et se repandait une etrange odeur de salpetre et de sang. De gros nuages s'etaient amonceles, une pluie fine mouillait les morts, les blesses et les extenues. Elle avait l'air de leur dire: "Assez, assez, malheureux, revenez a vous. Que faites-vous?" Un doute passait alors dans l'ame de ces pauvres etres, et ils se demandaient s'il fallait continuer cette boucherie. Cette pensee du reste ne gagna du terrain dans les esprits que vers le soir; jusque-la, quoique la bataille touchat a sa fin, et que les hommes sentissent toute l'horreur de leur situation, une force mysterieuse et incomprehensible continuait a diriger la main de l'artilleur, couvert de sueur, de poudre et de sang, qui, reste seul sur les trois servants de la piece, portait peniblement les gargousses, chargeait, pointait et allumait la meche!. et les boulets se croisaient toujours dans les airs en faisant toujours de nouvelles et nombreuses victimes., et cette oeuvre terrible, dirigee non par la volonte humaine, mais par la volonte de celui qui mene les hommes et les mondes, poursuivait impitoyablement son cours! Quiconque aurait considere les armees russes et francaises allant a la debandade aurait pense qu'il suffisait d'un faible effort, de part ou d'autre, pour s'aneantir completement. Mais aucune des deux ne faisait cet effort supreme, et le feu de la bataille achevait peu a peu de s'eteindre. Les Russes ne prenaient pas l'offensive parce que depuis le commencement de l'affaire, masses sur la route de Moscou et se bornant a la defendre, ils resterent a ce poste jusqu'a la fin. Alors meme qu'ils se seraient decides a attaquer les Francais, le desordre qui s'etait mis dans leurs rangs ne le leur aurait pas permis, d'autant plus que, sans quitter leur position, ils avaient perdu la moitie de leurs forces. Cet effort etait seulement possible et facile aux Francais, que soutenaient le souvenir des quinze ans de victoire de Napoleon, l'assurance de gagner la bataille, la faiblesse de leurs pertes, qui n'etaient que du quart de leur effectif, la certitude d'avoir derriere eux en reserve plus de 20000 hommes de troupes fraiches, en dehors de la garde, qui n'avait pas donne, et la colere de ne pouvoir arriver a deloger l'ennemi de ses positions. Les historiens affirment que Napoleon aurait gagne la bataille s'il avait fait avancer sa vieille garde, mais supposer cela c'est supposer que l'automne peut se transformer tout a coup en printemps. Cette faute ne saurait etre imputee a Napoleon: tous, depuis le general en chef jusqu'au dernier soldat, savaient que cet effort etait impossible; en effet, l'esprit de corps etait completement paralyse par cet ennemi terrible qui, apres avoir perdu la moitie de ses forces, restait aussi menacant a la fin qu'au commencement. La victoire que les Russes venaient de remporter a Borodino n'etait pas de celles qui se parent de ces lambeaux d'etoffe cloues a un baton, qu'on appelle des drapeaux, et qui tirent leur gloire de l'etendue de la conquete: mais c'etait une de ces victoires qui font passer dans l'ame de l'agresseur la double conviction de la superiorite morale de son adversaire et de sa propre faiblesse. L'invasion francaise, semblable a une bete fauve qui a rompu sa chaine, venait de recevoir dans le flanc une blessure mortelle; elle sentait qu'elle courait a sa perte; mais l'impulsion etait donnee, et, coute que coute, elle devait atteindre Moscou! L'armee russe, de son cote, quoique deux fois plus faible, se trouvait inexorablement poussee a continuer sa resistance. La, a Moscou, toute saignante encore de ses plaies de Borodino, ces nouveaux efforts devaient fatalement aboutir a la fuite de Napoleon, a sa retraite par le meme chemin, a la perte presque totale des cinq cent mille hommes qui l'avaient suivi, et a l'aneantissement de la France napoleonienne, sur qui s'etait appesantie, a Borodino meme, la main d'un adversaire dont la force morale etait superieure!
CHAPITRE II
I
L 'intelligence humaine ne saurait comprendre a priori la perpetuite absolue dans le mouvement des corps: elle n'en concoit les lois que lorsqu'elle peut en decomposer les unites et les etudier separement, mais en meme temps ce partage arbitraire en unites precises est la cause de la plupart de nos erreurs.
Q ui ne connait le sophisme des anciens qui consistait a dire qu'Achille ne saurait atteindre la tortue qu'il voit marcher devant lui, quoique sa marche soit dix fois plus rapide que celle de l'animal, car, chaque fois qu'Achille aura franchi la distance qui l'en separe, celui-ci aura repris de l'avance en parcourant la dixieme partie de cette meme distance, et, lorsque Achille franchira la dixieme, la tortue en franchira la centieme, et ainsi de suite a l'infini. Pour les anciens, c'etait la un probleme insoluble. Le non-sens de cette proposition provient de ce qu'on a admis des unites de mouvement avec arret, tandis que le mouvement d'Achille et de la tortue est continu.
E n prenant pour base les unites les plus infimes d'un mouvement quelconque, nous approchons de la solution sans jamais y atteindre; ce n'est qu'en admettant les infinitesimaux et leur progression ascendante jusqu'a un dixieme, et en faisant la somme de cette progression geometrique, que nous obtenons la solution desiree. La nouvelle science de l'emploi des infiniment petits resout actuellement des questions qui paraissaient jadis insolubles. En admettant les infinitesimaux, elle retablit en effet la condition premiere du mouvement (sa perpetuite absolue), et corrige par la la faute inevitable que l'intelligence humaine est entrainee a commettre en considerant les unites individuelles du mouvement, au lieu du mouvement lui-meme.
D ans la recherche des lois de l'histoire il faudrait suivre le meme systeme. La marche de l'humanite, tout en etant la consequence d'une multitude innombrable de volontes individuelles, ne subit jamais d'interruption. L'etude de ces lois est le but de l'histoire, et pour s'expliquer celles qui regissent la somme des volontes de ce mouvement perpetuel, l'esprit humain admet des unites independantes et separees. Le premier procede de l'histoire consiste, apres avoir pris au hasard une serie d'evenements qui se suivent, a les examiner en dehors des autres, tandis qu'il ne saurait y avoir la ni commencement ni fin, puisque toujours un fait decoule forcement du precedent. En second lieu, elle etudie les actions d'un seul homme, d'un roi ou d'un capitaine, et les accepte comme la resultante des volontes de tous les hommes, tandis que cette resultante ne se resume jamais dans l'activite d'une seule personne, quelque grande qu'elle soit. Mais, quelque infimes que soient les unites dont l'historien tient compte pour se rapprocher le plus possible de la verite, nous sentons qu'en les isolant l'une de l'autre, qu'en admettant que toute manifestation a son origine propre, et que les volontes humaines se traduisent dans les actes d'une seule figure historique, il est completement dans l'erreur.
I l n'est pas de conclusion historique qui resiste au scalpel de la critique, parce que la critique choisit pour ses observations, comme elle en a le droit, un ensemble de faits plus ou moins grand. Ce n'est qu'en etudiant les quantites differentielles de l'histoire, c'est-a-dire les courants homogenes qui entrainent les hommes, et apres en avoir trouve l'integrale, que nous pouvons esperer d'en comprendre les lois.
L es quinze premieres annees du dix-neuvieme siecle presentent a l'observateur un mouvement inusite de millions d'hommes. Ils quittent leurs occupations, se portent d'un cote de l'Europe a l'autre, pillent, s'entretuent, triomphent, et sont battus tour a tour. Pendant cette periode de temps la vie habituelle change de cours, et tout a coup cette effervescence, qui semblait devoir aller toujours en croissant, finit par s'affaiblir. Quelle est la cause de ce phenomene? Quelles en sont les lois? se demande l'esprit humain.
L es historiens repondent a ces questions en nous racontant les actions et les discours de quelques dizaines d'hommes dans un des edifices de la ville de Paris, et ils donnent a ces actes et a ces discours le nom de Revolution; puis ils nous font une biographie detaillee de Napoleon et de quelques personnages, qui lui sont bienveillants ou hostiles; ils nous parlent de l'influence de ces memes personnages les uns sur les autres et nous disent: "Voila la cause du mouvement! Voila ses lois!" Mais l'esprit humain refuse d'accepter cette explication et il la declare erronee, parce qu'evidemment la cause indiquee est trop faible pour l'effet produit. C'est la somme des volontes humaines qui a amene la Revolution et Napoleon, de meme que c'est encore elle qui les a supportes et qui les a renverses.
" Lorsqu'il y a des conquetes," nous dit l'historien, "il y a des conquerants, et a chaque bouleversement dans un empire il y a des grands hommes!" C'est vrai, repond l'esprit humain, mais il ne m'est pas demontre que les conquerants soient la cause des guerres, et que l'on puisse pretendre que les lois de ces guerres resident dans l'action individuelle d'un seul homme. Chaque fois que je vois l'aiguille de ma montre indiquer le chiffre X, j'entends aussitot le carillon de l'eglise voisine, et cependant je ne saurais conclure de la que la position de l'aiguille sur le cadran mette les cloches en branle. Chaque fois que je vois une locomotive en mouvement, que j'entends son sifflet, que sa soupape s'ouvre et se ferme, que ses roues tournent, je ne saurais pas davantage en conclure que le sifflet et le mouvement des roues fassent marcher la locomotive. Les paysans assurent qu'a la fin du printemps il souffle un vent froid parce que les chenes bourgeonnent. Bien que la cause de ce vent froid me soit inconnue, je ne puis pourtant partager l'avis des paysans et l'attribuer au bourgeonnement des chenes. Je n'y vois que la reunion des conditions que je rencontre dans toute manifestation de la vie, et j'aurais beau etudier l'aiguille de ma montre, la soupape de la locomotive et les bourgeons du chene, je n'y decouvrirais pas la raison d'etre du carillon, du mouvement de la locomotive et du vent froid de la fin du printemps. Pour en arriver la, il me faut absolument changer mon point d'observation, et etudier les lois de la vapeur, du son et du vent! L'historien doit proceder de meme (des tentatives de ce genre ont deja ete faites), et, au lieu d'etudier seulement les rois, les empereurs, les ministres, les generaux, chercher a se rendre compte des elements homogenes et infiniment petits qui dirigent les masses. Personne ne peut dire a quel degre de verite il parviendra en suivant cette voie: il est evident que c'est la seule possible, et jusqu'a present l'esprit humain n'y a employe que la millionieme partie des efforts qu'il a appliques a la description des souverains, des generaux, des ministres, et a l'exposition des combinaisons suggerees par leurs actes.
II
L es forces reunies des differentes nationalites europeennes se jeterent sur la Russie: l'armee russe et la population se retirerent, en evitant toute collision avec l'ennemi, jusqu'a Smolensk, et de Smolensk jusqu'a Borodino; l'armee francaise se portait vers Moscou par un mouvement de propulsion, dont la vitesse allait croissant, comme celle d'un corps lance vers la terre, qui s'accelere en se rapprochant du but. Elle laissait derriere elle des milliers de verstes devastees d'une contree ennemie. Chaque soldat de Napoleon le sentait et obeissait a la force d'impulsion qui la poussait en avant. Dans l'armee russe, plus la retraite s'accentuait, plus se developpait et grandissait dans tous les coeurs la haine de l'ennemi. A Borodino nous assistons a un choc terrible entre les deux adversaires. Mais aucun des deux ne plie, et apres cette rencontre, l'armee russe continue sa retraite aussi fatalement qu'une balle qui dans l'espace se serait heurtee a une autre.
L es Russes se retirent a cent vingt verstes au dela de Moscou, les Francais entrent dans cette ville, et, semblables a la bete fauve acculee et blessee qui leche ses plaies, ils s'y arretent cinq semaines sans livrer bataille, pour fuir ensuite, sans raison, par le chemin qui les avait amenes. Ils se jettent sur la route de Kalouga, et, malgre la victoire de Malo-Yaroslavetz, ils reprennent leur course en arriere jusqu'a Smolensk, Vilna, la Beresina et au dela.
L e soir du 7 septembre, Koutouzow et l'armee etaient persuades que la bataille de Borodino etait une victoire. Le commandant en chef l'annonca a l'Empereur et donna l'ordre de se preparer a une autre bataille pour ecraser definitivement l'ennemi, mais dans la soiree et le lendemain les nouvelles de pertes jusque-la inconnues arriverent de tous cotes. L'armee se trouvait diminuee de moitie, et un second engagement devenait impossible. Comment, en effet, pouvait-on songer a se battre de nouveau sans avoir rassemble des renseignements precis, releve les blesses, emporte les morts, nomme d'autres commandants, et sans donner aux hommes le temps de se reposer et de manger? Cependant, les Francais, entraines en avant par la loi de la force de projection, les forcaient a reculer. Koutouzow et l'armee desiraient que l'attaque eut lieu le lendemain, mais pour attaquer il fallait plus qu'un simple desir: il fallait que ce fut possible, et cette possibilite n'existait pas! Il etait necessaire au contraire qu'on se repliat a une journee de marche, et d'etape en etape, lorsque l'armee russe arriva sous les murs de Moscou, les circonstances l'obligerent, malgre la violence du sentiment qui s'etait eleve dans tous ses rangs, de reculer encore au dela. C'est ainsi que Moscou fut livre a l'ennemi.
C eux qui se figurent que les plans de campagne et de bataille sont elabores par les generaux dans le silence du cabinet, oublient ou meconnaissent les conditions inevitables au milieu desquelles se deploie l'activite d'un commandant en chef. Cette activite n'a rien de commun avec celle que nous nous representons en etudiant sur une carte telle ou telle campagne, avec un certain nombre de troupes des deux cotes, un terrain connu, et en combinant a loisir les mouvements. Le commandant en chef n'est jamais dans de telles conditions. Au milieu des intrigues, des soucis, des commandements, des menaces, des projets, des conseils, qui bourdonnent autour de lui, il lui est impossible, bien qu'il se rende compte de la gravite des evenements, de les faire servir a l'accomplissement de ses desseins.
L es ecrivains militaires nous disent tres serieusement que Koutouzow aurait du faire passer ses troupes sur la route de Kalouga avant d'arriver au village de Fili, et que ce projet lui aurait meme ete presente; mais ils oublient qu'un commandant en chef a toujours, dans des moments aussi critiques, dix projets pour un devant les yeux, tous fondes sur la strategie et la tactique, et cependant se contrecarrant l'un l'autre. Sans doute, il semblerait que son devoir consisterait a choisir l'un d'entre eux, mais cela meme est impossible, car le temps et les evenements n'attendent pas. Supposons, en effet, qu'on lui ait propose, le 9, de passer sur la grand'route de Kalouga, et qu'a ce meme moment arrive un aide de camp de Miloradovitch pour lui demander s'il faut attaquer les Francais ou se retirer: il doit immediatement repondre, et l'ordre d'attaque qu'il vient de donner suffit pour l'eloigner de la grand'route de Kalouga. L'intendant militaire lui demande egalement sur quel endroit il doit diriger les approvisionnements, et le chef des ambulances, vers quel point evacuer les blesses, tandis qu'un courrier arrivant de Petersbourg lui remet une lettre de l'Empereur qui n'admet pas qu'on puisse abandonner Moscou, et qu'un rival, car il en a toujours plusieurs, lui presente un projet diametralement oppose a celui qu'il vient d'adopter. Ajoutez ceci a toutes ces complications: le commandant en chef a besoin de repos et de sommeil pour reparer ses forces epuisees, il est oblige d'ecouter un general qui se plaint d'un passe-droit, les prieres d'habitants effares qui craignent de se voir abandonnes, le rapport d'un officier envoye pour faire la reconnaissance du terrain, en contradiction complete avec le precedent rapport, tandis que l'espion, le prisonnier et un autre general viennent lui decrire la position de l'ennemi; et l'on comprendra des lors que ceux qui s'imaginent aujourd'hui que Koutouzow avait a Fili, a cinq verstes de la capitale, toute la liberte d'esprit necessaire pour decider la question de l'abandon ou de la defense de Moscou, sont dans la plus complete erreur. Quand donc cette question fut-elle resolue? Elle le fut a Drissa et a Smolensk, et, d'une facon irrevocable, le 5 a Schevardino, le 7 a Borodino, et plus tard chaque jour, a chaque heure, a chaque minute de la retraite.
III
L orsque Yermolow, envoye par Koutouzow pour examiner la position, vint lui rapporter qu'il etait impossible de se battre sous les murs de Moscou, le marechal le regarda en silence.
" Donne-moi la main, dit-il en lui tatant le pouls. Tu es malade, mon ami: pense a ce que tu dis." Car il ne pouvait admettre de se replier au dela sans livrer bataille.
D escendu de voiture sur la montagne Poklonnaia, a six verstes de la barriere Dorogomilow, il s'assit sur un banc; une foule de generaux l'entoura, et au milieu d'eux le comte Rostoptchine, qui arrivait a l'instant de Moscou. Cette brillante reunion, divisee en plusieurs groupes, discutait sur les avantages et les desavantages de la position, sur la situation des troupes, sur les plans proposes et sur l'esprit qui regnait dans la ville. Tous sentaient, sans se l'avouer, que c'etait un conseil militaire. La conversation ne s'ecartait pas des interets generaux; les nouvelles particulieres se communiquaient a voix basse; aucune plaisanterie, aucun sourire ne deridait leurs figures soucieuses, et l'on voyait que tous s'efforcaient d'etre a la hauteur des circonstances. Le general en chef ecoutait toutes les opinions enoncees, questionnait les uns et les autres, sans entrer dans leurs discussions et sans faire connaitre son avis. Parfois, apres avoir prete l'oreille, il se detournait, desappointe d'avoir entendu autre chose que ce qu'il desirait entendre. Les uns parlaient de la position choisie; les autres non seulement la critiquaient, mais s'en prenaient meme a ceux qui en avaient determine le choix; un troisieme disait que la faute datait de plus loin, qu'il aurait fallu accepter la bataille l'avant-veille; le quatrieme racontait la bataille de Salamanque, dont les details venaient d'etre apportes par un Francais nomme Crossart. Ce Francais, en uniforme espagnol, accompagnait un prince allemand au service de la Russie, et, en prevision de la defense possible de Moscou, exposait les peripeties du siege de Saragosse. Le comte Rostoptchine assurait que, bien que lui et la milice fussent prets a mourir sous les murs de l'antique capitale, il ne pouvait s'empecher de regretter l'obscure inaction dans laquelle on l'avait laisse, ajoutant que, s'il avait pu pressentir ce qui se passait, il eut agi tout autrement. Quelques-uns, faisant parade de la profondeur de leurs combinaisons strategiques, causaient de la direction que devaient prendre les troupes; la plupart enfin ne disaient que des non-sens. De tous ces discours, Koutouzow ne tirait qu'une conclusion: c'est que la defense de Moscou etait materiellement impossible. L'ordre de livrer bataille n'aurait eu pour resultat qu'un immense desordre, car, non seulement cette position n'etait pas defendable aux yeux des generaux, mais deja meme ils deliberaient sur les consequences d'une retraite, et ce sentiment etait partage par toute l'armee. Tandis que presque tous critiquaient ce plan, Bennigsen continuait, il est vrai, a le soutenir, mais la question par elle-meme n'avait plus d'importance: ce n'etait qu'un pretexte a discussions et a intrigues. Koutouzow le comprenait et ne se meprenait pas sur la valeur du patriotisme que Bennigsen deployait avec une insistance bien faite pour augmenter sa mauvaise humeur. En cas d'insucces il comprenait que la faute retomberait sur lui, Koutouzow, pour avoir amene les troupes, sans combat, jusqu'a la montagne des Moineaux, et que, dans le cas ou il refuserait d'executer le plan propose par Bennigsen, l'autre se laverait les mains du crime d'avoir abandonne Moscou. Mais ces intrigues preoccupaient peu le vieillard en ce moment: un unique et menacant probleme se dressait devant lui, probleme que jusqu'a present personne n'avait pu resoudre: "Est-ce vraiment moi qui ai laisse arriver Napoleon jusqu'aux murs de Moscou? Quel est donc l'ordre donne par moi qui a pu amener un tel resultat?" se repetait-il pour la centieme fois: "Etait-ce hier soir, lorsque j'ai envoye dire a Platow de se retirer, ou etait-ce avant-hier, lorsque, a moitie endormi, j'ai ordonne a Bennigsen de prendre ses dispositions? Oui, Moscou doit etre abandonne, les troupes doivent se replier, il faut s'y resigner." Et il lui semblait aussi terrible de prendre cette resolution que de se demettre de ses fonctions. Car, a part le pouvoir qu'il aimait, auquel il etait habitue, il se croyait surtout destine a la gloire, sauver son pays: n'etait-ce pas la ce qu'avait eu en vue l'opinion publique en demandant sa nomination, contrairement au desir de l'Empereur. Il se croyait seul capable de commander l'armee dans ces circonstances critiques, seul capable de lutter sans terreur contre son invincible adversaire, et pourtant il fallait prendre un parti, et mettre un terme aux conversations inopportunes de son entourage. Appelant a lui les plus anciens generaux, il leur dit:
" Bonne ou mauvaise, ma tete doit s'aider elle-meme!." Et, montant en voiture, il retourna a Fili.
IV
L e conseil de guerre se reunit a deux heures dans la plus spacieuse des deux isbas qui appartenaient a un nomme Andre Sevastianow. Les paysans, les femmes et de nombreux enfants se pressaient devant la porte de l'autre isba; la petite fille d'Andre, Malacha, agee de six ans, que Son Altesse avait embrassee et a laquelle il avait donne un morceau de sucre, etait seule restee blottie sur le poele de la grande chambre, a regarder curieusement et timidement les uniformes et les croix des generaux qui entraient l'un apres l'autre, et allaient s'asseoir sous les images. Le grand-pere, ainsi que Malacha appelait Koutouzow, etait assis a part dans l'angle obscur du poele. Affaisse dans son fauteuil de campagne, il temoignait de son agacement, tantot en lancant des interjections etouffees, tantot en tortillant nerveusement le collet de son uniforme, qui, quoique ouvert, semblait le gener; il serrait la main a quelques-uns des survenants, et saluait les autres. Son aide de camp Kaissarow fit un pas en avant pour tirer le petit rideau de la fenetre qui etait en face de son chef, mais, a un geste d'impatience de Koutouzow, il comprit que Son Altesse desirait rester dans le demi-jour pour ne pas laisser voir sa physionomie. Il y avait deja tant de monde autour de la table en bois de sapin, couverte de plans, de cartes, de papiers et de crayons, que les domestiques militaires apporterent encore un banc, sur lequel s'assirent les derniers venus, Yermolow, Kaissarow et Toll. A la place d'honneur, juste sous les images, se tenait Barclay de Tolly, la croix de Saint-Georges au cou. Sa figure pale et maladive, avec son grand front, que sa calvitie rendait encore plus proeminent, trahissait les angoisses de la fievre dont il ressentait en ce moment meme le violent frisson. Ouvarow, assis a cote de lui, lui racontait quelque chose a voix basse et avec des gestes saccades. Personne du reste ne parlait haut. Le gros petit Doctourow, les sourcils releves, et les mains croisees sur la poitrine, ecoutait avec attention. En face de lui, le comte Ostermann-Tolstoy appuyant sur son coude sa tete aux traits hardis et aux yeux brillants, paraissait absorbe dans ses pensees. Raievsky, de son geste habituel, ramenait sur ses tempes ses cheveux noirs, qu'il enroulait autour de ses doigts, et jetait des regards impatients vers Koutouzow et vers la porte. La belle et sympathique physionomie de Konovnitzine s'illuminait d'un aimable sourire, car il avait surpris le regard de Malacha, et s'amusait a lui faire des petits signes, auxquels elle repondait timidement.
O n attendait Bennigsen, qui, sous pretexte d'inspecter une seconde fois la position, achevait tranquillement chez lui son succulent diner; deux heures, de quatre a six, se passerent ainsi en causeries a voix basse, sans qu'on prit aucune decision.
L orsque enfin Bennigsen arriva, Koutouzow se rapprocha de la table, mais de facon a ne pas laisser eclairer ses traits par les bougies qu'on venait d'y poser.
B ennigsen ouvrit aussitot le conseil en formulant la proposition suivante:
" Devons-nous abandonner sans combat l'antique et sainte capitale de la Russie, ou bien devons-nous la defendre?"
U n long et profond silence succeda a ces paroles, tous les visages se contracterent, tous les yeux se tournerent vers Koutouzow, qui, les sourcils fronces, toussaillait et s'efforcait de surmonter son emotion. Malacha l'observait aussi.
" L'antique et sainte capitale de la Russie?" repeta-t-il tout a coup avec colere et en accentuant les mots, pour en bien faire ressortir la fausse note.
" Vous me permettrez de dire a Votre Excellence que cette phrase n'offre aucun sens a un coeur russe. Ce n'est pas ainsi que doit etre posee la question pour la discussion de laquelle j'ai reuni ces messieurs; elle est purement militaire et la voici: Le salut du pays etant dans l'armee, est-il plus avantageux de risquer de la perdre, et Moscou avec, en livrant bataille, ou de se retirer et d'abandonner la ville sans resistance? C'est la-dessus que je desire connaitre votre avis."
L es discussions commencerent; Bennigsen, qui ne se tenait pas pour battu, admit l'opinion de Barclay, et trouva comme lui qu'il etait impossible de defendre la position de Fili; en consequence, il proposa de faire passer pendant la nuit les troupes du flanc droit au flanc gauche, afin d'attaquer l'aile droite de l'ennemi. Les opinions se partagerent, on discuta le pour et le contre. Yermolow, Doctourow, Raievsky soutinrent Bennigsen; pensaient-ils qu'un sacrifice etait necessaire avant d'abandonner Moscou, ou bien avaient-ils en vue d'autres considerations personnelles? ils ne semblaient pas comprendre que leur reunion ne pouvait plus arreter la marche fatale des evenements. Par le fait, Moscou etait abandonne. Les autres generaux le voyaient clairement, et ne discutaient plus que sur la direction a faire prendre a l'armee dans sa retraite. Malacha, qui regardait de tous ses yeux, expliquait autrement ce qui se passait. Elle croyait qu'il s'agissait d'une querelle entre "le grand-pere" et "l'habit aux longs pans", comme elle designait a part elle Bennigsen. Elle voyait qu'ils s'irritaient l'un contre l'autre, et dans le fond de son petit coeur elle donnait raison au "grand-pere"; elle saisit au vol un coup d'oeil percant et ruse jete par ce dernier sur Bennigsen, et fut toute ravie de lui voir remettre a sa place son adversaire, qui rougit et fit quelques pas dans la chambre; les paroles que Koutouzow avait prononcees d'une voix calme et mesuree a l'adresse de Bennigsen exprimaient une desapprobation complete.
" Je ne saurais, messieurs, accepter le plan du comte, dit Koutouzow. Faire changer de position a une armee dans le voisinage immediat de l'ennemi est toujours une operation dangereuse; l'histoire est la pour le confirmer. Ainsi, par exemple." il s'arreta comme pour rassembler ses souvenirs; reportant ensuite un regard clair et d'une candeur affectee sur Bennigsen. "par exemple, si la bataille de Friedland, que vous devez vous rappeler, comte, n'a pas ete a notre avantage, c'est precisement a cause d'une conversion semblable."
U n silence d'une minute qui parut eternelle, pesa sur l'assistance.
L es discussions reprirent ensuite a batons rompus, mais on sentait que le sujet etait epuise.
T out a coup Koutouzow soupira. Comprenant qu'il allait parler, tous les generaux se tournerent vers lui.
" Eh bien, messieurs, je vois que c'est moi qui payerai les pots casses. J'ai ecoute les opinions de chacun. Je sais que quelques-uns ne seront pas de mon avis, mais. ajouta-t-il en se levant. en vertu du pouvoir qui m'a ete confie par l'Empereur et la patrie, je commande la retraite!"
L es generaux se disperserent dans un silence solennel, comme celui qui accompagne d'ordinaire les prieres des morts. Malacha, qu'on attendait depuis longtemps a souper, descendit lentement et a reculons de la soupente, en se cramponnant de ses petits pieds nus aux saillies du poele, et, se faufilant prestement entre les jambes des generaux, elle disparut par la porte entre-baillee.
K outouzow, apres avoir congedie les membres du conseil, resta longtemps appuye sur la table a reflechir a ce terrible probleme, se demandant de nouveau ou et comment s'etait decide l'abandon de Moscou, et a qui il pouvait etre impute.
" Je ne m'y attendais pas, dit-il a son aide de camp Schneider, qui venait d'entrer chez lui a une heure avancee de la nuit. Je n'aurais jamais cru pareille chose possible!
- Il faut vous reposer, Altesse, lui repondit l'aide de camp.
- Eh bien, on verra! Je leur ferai manger comme aux Turcs de la viande de cheval," dit Koutouzow en frappant la table de son poing, et il repeta: "Ils en mangeront! Ils en mangeront!"
V
C omme contraste a Koutouzow et a propos d'un fait d'une bien autre importance que la retraite de l'armee, c'est-a-dire l'abandon et l'incendie de Moscou, le comte Rostoptchine passe, bien a tort, pour en avoir ete le fauteur.
T out Russe anime aujourd'hui du meme sentiment qu'eprouvaient alors nos peres, aurait pu prophetiser ces evenements, que la bataille de Borodino avait rendus inevitables.
A Smolensk, aussi bien que dans toutes les villes et tous les villages de l'Empire, l'esprit etait le meme qu'a Moscou, quoique completement en dehors de l'influence du comte Rostoptchine et de ses affiches. Le peuple attendait l'ennemi avec insouciance, sans s'agiter, sans commettre aucun desordre. Il l'attendait avec calme, sentant que, lorsque le moment serait venu, il saurait agir comme il le devait. Des qu'on sut l'approche de l'ennemi, les classes les plus aisees s'eloignerent en emportant tout ce qu'elles pouvaient, et les pauvres detruisirent et incendierent le reste. La conviction que ce devait etre, et que ce sera toujours ainsi, existait alors et existe aujourd'hui dans tout coeur russe. Cette conviction, je dirai plus, la prevision de la prise de Moscou, s'etait repandue en 1812 dans toute la societe de cette ville. Ceux qui la quittaient en juillet et en aout, en laissant derriere eux leurs maisons et la moitie de leur fortune, le prouvaient bien, car ils agissaient sous l'influence de ce patriotisme latent qui ne consiste ni dans les phrases, ni dans le sacrifice de ses enfants pour le salut de la patrie, et autres actes contraires a la nature humaine, mais qui s'exprime simplement, sans eclat, et par cela meme produit d'immenses resultats. "Il est honteux," disaient les affiches du comte Rostoptchine, "de fuir le danger. Les laches seuls abandonnent Moscou!" Et cependant ils partaient malgre la qualification de poltrons qui leur etait appliquee! Ils partaient parce qu'ils savaient que cela devait etre ainsi. Rostoptchine ne pouvait les avoir effrayes par le recit des horreurs commises par Napoleon dans les pays conquis. Ils savaient tres bien que Berlin et Vienne etaient restes intacts, et que pendant l'occupation francaise, les habitants passaient gaiement leur temps avec ces vainqueurs pleins de seductions que les hommes et meme les femmes en Russie portaient alors dans leur coeur! Ils partaient parce qu'il ne pouvait etre question pour les Russes de rester sous la domination des Francais: bonne ou mauvaise, pour eux elle etait inacceptable! Ils partaient sans se douter de la grandeur qu'il y avait a livrer une belle et opulente capitale a l'incendie et au pillage devenus par la meme inevitables, car il n'est que trop vrai que ne pas bruler et ne pas piller des foyers abandonnes est tout a fait contraire a l'esprit du peuple russe! Ainsi donc la grande dame qui des le mois de juin quittait Moscou avec ses negres et ses bouffons pour se refugier dans ses terres du gouvernement de Saratow, malgre la crainte d'etre arretee sur l'ordre de Rostoptchine, etait instinctivement resolue a ne pas devenir la sujette de Bonaparte, et, d'apres nous, elle accomplissait simplement et veritablement la grande oeuvre du salut de la patrie! Le comte Rostoptchine, au contraire, qui blamait les partants, ou renvoyait les tribunaux hors de la ville; qui fournissait a des braillards avines de mauvaises armes; qui ordonnait des processions et les defendait le lendemain; qui s'emparait de toutes les voitures de transport des particuliers; qui annoncait son intention de bruler Moscou, sa maison, et se dedisait le quart d'heure suivant; qui exhortait la populace a se saisir des espions et lui reprochait ensuite de les avoir saisis; qui chassait tous les Francais de la ville, et y laissait tranquillement MmeAubers-Chalme, le grand centre de reunion de la colonie francaise; qui, sans raison aucune, envoyait en exil le vieux et respectable Klutcharew, directeur des postes; qui rassemblait le peuple sur les Trois-Montagnes soi-disant pour se battre avec l'ennemi, et lui livrait, pour s'en debarrasser, un homme a echarper; qui pretendait ne pas survivre au malheur de Moscou et finissait par fuir par une porte derobee, tout en rimant un mauvais quatrain francais pour que personne ne doutat de sa cooperation: cet homme ne comprenait pas la valeur morale de l'evenement qui s'accomplissait sous ses yeux. Devore du desir d'agir seul, d'etonner le monde par un exploit d'un patriotisme heroique, il se moquait, en gamin, de l'abandon et de l'incendie de Moscou, en essayant d'arreter ou d'activer, de son faible bras, le courant irresistible du mouvement national qui l'emportait avec le reste.
VI
E n revenant de Vilna avec la cour, Helene se trouva dans une position embarrassante. Elle jouissait en effet a Petersbourg de la protection toute particuliere d'un grand seigneur qui occupait l'un des premiers postes de l'Empire, tandis qu'a Vilna elle s'etait liee avec un jeune prince etranger, et, le prince et le grand seigneur faisant tous deux valoir leurs droits, elle dut des lors songer a resoudre de son mieux le delicat probleme de conserver cette double intimite sans offenser ni l'un ni l'autre. Ce qui aurait paru difficile, sinon impossible a une autre femme, n'exigea meme pas de sa part un instant de reflexion: au lieu de cacher ses actes, ou d'employer toutes sortes de subterfuges pour sortir d'une fausse situation, ce qui aurait tout gate en prouvant sa culpabilite, elle n'hesita pas une minute a mettre, comme un veritable grand homme, le droit de son cote.
E n reponse aux reproches dont le jeune prince l'accabla a sa premiere visite, elle releva fierement sa belle tete a moitie tournee vers lui.
" Voila bien l'egoisme et la cruaute des hommes, dit-elle avec hauteur. Je ne m'attendais pas a autre chose: la femme se sacrifie pour vous; elle souffre, et voila toute sa recompense! Quel droit avez-vous, monseigneur, de me demander compte de mes amities? Cet homme a ete plus qu'un pere pour moi. Oui, ajouta-t-elle vivement, pour l'empecher de parler, peut-etre a-t-il d'autres sentiments que ceux d'un pere, mais ce n'est pas une raison pour que je lui ferme ma porte. Je ne suis pas un homme pour etre ingrate! Sachez, monseigneur, que je ne rends compte qu'a Dieu et a ma conscience de mes sentiments intimes, ajouta-t-elle en portant la main a son beau sein qui se soulevait d'emotion, et en levant les yeux au ciel.
- Mais ecoutez-moi, au nom du ciel.
- Epousez-moi, et je serai votre esclave.
- Mais c'est impossible!
- Ah! vous ne daignez pas descendre jusqu'a moi!" dit-elle en pleurant.
L e prince essaya de la consoler, tandis qu'a travers ses larmes elle repetait que le divorce etait possible, qu'il y en avait des exemples (il y en avait alors si peu a citer, qu'elle nomma Napoleon et quelques autres personnages haut places); qu'elle n'avait jamais ete la femme de son mari, qu'elle avait ete sacrifiee!
" Mais la religion, mais les lois? repetait le jeune homme a demi vaincu.
- Les lois, la religion?. Quelle en serait l'utilite si elles ne pouvaient servir a cela?"
S urpris par cette reflexion, si simple en apparence, le jeune amoureux demanda conseil aux Reverends Peres de la congregation de Jesus, avec lesquels il etait en intimes relations.
Q uelques jours plus tard, pendant une de ces brillantes fetes que donnait Helene a sa "datcha" de Kammennoi-Ostrow, on lui presenta un seduisant jesuite de robe courte, M.deJobert, dont les yeux noirs et brillants faisaient un etrange contraste avec ses cheveux blancs comme neige. Ils causerent longtemps ensemble dans le jardin, poetiquement eclaire par une splendide illumination, aux sons entrainants d'un joyeux orchestre, de l'amour de la creature pour Dieu, pour Jesus-Christ, pour les sacres coeurs de Jesus et de Marie, et des consolations promises dans cette vie et dans l'autre par la seule vraie religion, la religion catholique! Helene, touchee de ces verites, sentit plus d'une fois ses yeux se mouiller de larmes en ecoutant M.deJobert, dont la voix tremblait d'une sainte emotion! Le cavalier qui vint la chercher pour la valse interrompit cet entretien, mais le lendemain son futur directeur de conscience passa la soiree en tete-a-tete avec elle, et, a dater de ce moment, devint un de ses habitues.
U n jour, il conduisit la comtesse a l'eglise catholique, ou elle resta longtemps agenouillee devant un des autels. Le Francais, qui n'etait plus jeune, mais tout confit en beates seductions, lui posa les mains sur la tete, et, a cet attouchement, elle sentit, comme elle le raconta plus tard, l'impression d'une fraiche brise qui penetrait dans son coeur. C'etait la grace qui operait!
O n la conduisit ensuite vers un abbe de robe longue, qui la confessa et lui donna l'absolution. Le lendemain il lui apporta chez elle, dans une boite d'or, les hosties de la communion; il la felicita d'etre entree dans le giron de la sainte Eglise catholique, l'assura que le pape en allait etre informe, et qu'elle recevrait bientot de lui un document important.
T out ce qui se faisait autour d'elle et avec elle, l'attention dont elle etait l'objet de la part de ces gens, dont la parole etait si elegante et si fine, l'innocence de la colombe devenue son partage, figuree sur sa personne par des robes et des rubans d'une blancheur immaculee, tout lui causait une amusante distraction. Neanmoins elle ne perdait pas son but de vue et, comme il arrive toujours dans une affaire ou il y a de la ruse sous jeu, c'etait le plus faible comme intelligence qui devait vaincre le plus fort.
H elene comprit fort bien que toutes ces belles phrases et tous ces efforts n'avaient d'autre objet que de la convertir au catholicisme et d'obtenir d'elle de l'argent pour les besoins de l'ordre. Aussi elle ne manqua pas d'insister aupres d'eux, avant de se rendre a leurs demandes, pour faire hater les differentes formalites indispensables en vue de son divorce. Pour elle, la religion n'avait d'autre mission que de satisfaire ses desirs et ses caprices, tout en se conformant a de certaines convenances. Aussi, dans un de ses entretiens avec son confesseur, elle exigea qu'il lui dit categoriquement a quel point l'engageaient les liens du mariage. C'etait le moment du crepuscule: tous deux, pres de la fenetre ouverte du salon, respiraient le doux parfum des fleurs. Un corsage de mousseline des Indes voilait a peine la poitrine et les epaules d'Helene; l'abbe, bien nourri et rase de frais, tenait ses mains blanches modestement croisees sur ses genoux, et, en portant sur elle un regard doucement enivre par sa beaute, lui expliquait sa maniere d'envisager la question brulante qui l'interessait. Helene souriait avec inquietude; on aurait dit qu'a voir la figure emue de son directeur spirituel elle craignait que la conversation ne prit une tournure alarmante. Mais, tout en subissant le charme de son interlocutrice, l'abbe se laissait evidemment aller au plaisir de developper sa pensee avec art.
" Dans l'ignorance des devoirs auxquels vous vous engagiez, disait-il, vous avez jure fidelite a un homme qui, de son cote, entre dans les liens du mariage, sans en reconnaitre l'importance religieuse, a commis une profanation; donc, ce mariage n'a pas eu son entiere valeur, et cependant vous etiez liee par votre serment. Vous l'avez enfreint. Quel est donc votre peche? Peche veniel ou mortel? Peche veniel, assurement, parce que vous l'avez commis sans mauvaise intention. Si le but de votre second mariage est d'avoir des enfants, votre peche peut vous etre remis; mais, ici se presente une nouvelle question, et.
- Mais, dit Helene en l'interrompant tout a coup avec une certaine impatience, je me demande comment, apres avoir embrasse la vraie religion, je me trouverais encore liee par les obligations de celle qui est erronee?"
C ette observation fit sur le confesseur a peu pres le meme effet que la solution du probleme de l'oeuf par Christophe Colomb; il resta ebahi devant la simplicite avec laquelle elle l'avait resolu. Etonne et charme de ses progres rapides, il ne voulut pas cependant renoncer tout d'abord a lui deduire ses raisons.
" Entendons-nous, comtesse," reprit-il en cherchant a combattre le raisonnement de sa fille spirituelle.
VII
H elene comprenait fort bien que l'affaire en elle-meme, ne presentait aucune difficulte au point de vue religieux, et que les objections de ses guides leur etaient dictees uniquement par la crainte des autorites laiques.
E lle decida donc qu'il fallait y preparer peu a peu la societe. Elle excita la jalousie de son vieux protecteur et joua avec lui la meme comedie qu'avec le prince. Aussi stupefait d'abord que ce dernier de la proposition d'epouser une femme dont le mari etait vivant, il ne tarda pas, grace a l'imperturbable assurance d'Helene, a regarder bientot la chose comme toute naturelle. Helene n'aurait certes pas gagne sa cause si elle avait montre la moindre hesitation, le moindre scrupule, et garde le moindre mystere; mais elle racontait, sans se gener et avec un laisser-aller plein de bonhomie, a tous ses amis intimes (c'est-a-dire a tout Petersbourg) qu'elle avait recu du prince et de l'Excellence une proposition de mariage, qu'elle les aimait egalement, et qu'elle ne savait comment se resoudre a leur causer du chagrin. Le bruit de son divorce se repandit aussitot; bien des gens se seraient eleves contre son projet, mais, comme elle avait pris soin de laisser connaitre l'interessant detail de son incertitude entre ses deux adorateurs, ces gens-la n'y trouverent plus rien a redire. Elle avait deplace la question; on ne se demandait plus, si la chose etait possible, mais bien lequel des deux pretendants lui offrait le plus d'avantages, et comment la cour envisagerait son choix. Il y avait bien par-ci par-la, des gens a prejuges qui, incapables de s'elever a la hauteur voulue, voyaient dans toute cette l'affaire une profanation du sacrement de mariage; mais ils etaient peu nombreux et ils ne parlaient qu'a mots couverts. Quant a savoir s'il etait bien ou mal pour une femme de se remarier du vivant de son mari, on n'en soufflait mot, parce que, disait-on, la question avait ete deja tranchee par des esprits superieurs, et l'on ne voulait passer ni pour un sot ni pour un homme sans savoir-vivre.
M arie Dmitrievna Afrassimow fut la seule qui se permit d'exprimer hautement une opinion contraire. Elle etait venue cet ete-la, a Petersbourg voir un de ses fils; rencontrant Helene a un bal, elle l'arreta au passage, et, au milieu d'un silence general, lui dit de sa voix forte et dure:
" Tu veux donc te remarier du vivant de ton mari? Crois-tu donc avoir invente quelque chose de neuf? Pas du tout, ma tres chere, tu as ete devancee et c'est depuis longtemps l'usage dans."
E t, sur ces mots, Marie Dmitrievna, relevant par habitude ses larges manches, la regarda severement et lui tourna le dos. Malgre la crainte qu'inspirait Marie Dmitrievna, on la traitait volontiers de folle: aussi ne resta-t-il de sa mercuriale que l'injure de la fin, qu'on se redisait a l'oreille, cherchant dans ce mot seul tout le sel de son sermon.
L e prince Basile, qui depuis quelque temps perdait la memoire et se repetait a tout propos, disait a sa fille, chaque fois qu'il la rencontrait:
" Helene, j'ai un mot a vous dire:. J'ai eu vent de certains projets relatifs a. vous savez? Eh bien, ma chere enfant, vous savez que mon coeur de pere se rejouit de vous savoir. vous avez tant souffert. mais, chere enfant, ne consultez que votre coeur. C'est tout ce que je vous dis." Et, pour cacher son emotion de commande, il la serrait sur sa poitrine.
B ilibine n'avait pas perdu sa reputation d'homme d'esprit; c'etait un de ces amis desinteresses comme les femmes a la mode en ont souvent, et qui ne changent jamais de role; il lui exposa un jour, en petit comite, sa maniere de voir sur cet important sujet.
" Ecoutez, Bilibine," lui repondit Helene, qui avait l'habitude d'appeler les amis de cette categorie par leur nom de famille. et elle lui toucha l'epaule de sa blanche main couverte de bagues chatoyantes: "Dites-moi comme a une soeur ce que je dois faire. Lequel des deux?" Bilibine plissa son front et se mit a reflechir.
" Vous ne me prenez pas par surprise, dit-il. Je ne fais qu'y penser. Si vous epousez le prince, vous perdez pour toujours la chance d'epouser l'autre, et vous mecontentez la cour, car vous savez qu'il existe de ce cote une certaine parente. Si au contraire vous epousez le vieux comte, vous faites le bonheur de ses derniers jours, et puis, comme veuve d'un aussi grand personnage, le prince ne se mesalliera plus en vous epousant.
- Voila un veritable ami! dit Helene rayonnante. Mais c'est que j'aime l'un et l'autre; je ne voudrais pas leur faire de chagrin, je donnerais ma vie pour leur bonheur a tous deux!"
B ilibine haussa les epaules; evidemment a cette douleur-la il ne trouvait pas de remede. "Quelle maitresse femme! se dit-il. Voila ce qui s'appelle poser carrement la question. Elle voudrait epouser tous les trois a la fois!"
" Mais dites-moi un peu comment votre mari envisage la question. Consentira-t-il?
- Ah! il m'aime trop pour ne pas faire tout pour moi, lui dit Helene, persuadee que Pierre l'aimait aussi.
- Il vous aime jusqu'a divorcer?" demanda Bilibine.
H elene eclata de rire.
L a mere d'Helene etait aussi du nombre des personnes qui se permettaient de douter de la legalite de l'union projetee. Devoree par l'envie que lui inspirait sa fille, elle ne pouvait surtout se faire a la pensee du bonheur qui allait lui echoir; elle se renseigna aupres d'un pretre russe sur la possibilite d'un divorce. Le pretre lui assura, a sa grande satisfaction, que la chose etait inadmissible, et lui cita a l'appui un texte de l'Evangile qui otait tout espoir a une femme de se remarier du vivant de son mari. Armee de ces arguments, inattaquables a ses yeux, la princesse courut chez sa fille de grand matin, pour etre plus sure de la trouver seule. Helene l'ecouta tranquillement et sourit avec une douce ironie.
" Je t'assure, lui repetait sa mere, qu'il est formellement defendu d'epouser une femme divorcee.
- Ah! maman, ne dites pas de betises, vous n'y entendez rien. Dans ma position j'ai des devoirs.
- Mais, mon amie.
- Mais, maman, comment ne comprenez-vous pas que le Saint-Pere, qui a le droit de donner des dispenses.?"
E n ce moment, sa dame de compagnie vint lui annoncer que Son Altesse l'attendait au salon.
" Non, dites-lui que je ne veux pas le voir, que je suis furieuse contre lui, parce qu'il m'a manque de parole.
- Comtesse, a tout peche misericorde," dit, en se montrant sur le seuil de la porte, un jeune homme blond, aux traits accentues.
L a vieille princesse se leva, lui fit une reverence respectueuse, dont le nouveau venu ne daigna pas meme s'apercevoir, et, jetant un coup d'oeil a sa fille, quitta majestueusement la chambre. "Elle a raison, se disait la vieille princesse, dont les scrupules s'etaient envoles a la vue de l'Altesse: elle a raison! Comment ne nous en doutions-nous pas, nous autres, lorsque nous etions jeunes! C'etait pourtant bien simple!" ajouta-t-elle en montant en voiture.
A u commencement du mois d'aout, l'affaire d'Helene fut decidee, et elle ecrivit a son mari - "qui l'aimait tant" - une lettre ou elle lui annoncait son intention d'epouser N., et sa conversion a la vraie religion. Elle lui demandait en outre de remplir les formalites necessaires au divorce, formalites que le porteur de la missive etait charge de lui expliquer: "Sur ce, mon ami, je prie Dieu de vous avoir en sa sainte et puissante garde. Votre amie, Helene." Cette lettre arriva chez Pierre le jour meme ou il etait a Borodino.
VIII
P our la seconde fois depuis le commencement de la bataille, Pierre abandonna la batterie et courut avec les soldats a Kniazkow. En traversant le ravin, il atteignit l'ambulance: n'y voyant que du sang et n'y entendant que des cris et des gemissements, il s'enfuit au plus vite; il ne desirait qu'une chose: oublier au plus tot les terribles impressions de la journee, rentrer dans les conditions ordinaires de la vie et retrouver sa chambre et son lit; il sentait que la seulement il serait capable de se rendre compte de tout ce qu'il avait vu et ressenti. Mais comment faire? Sans doute les balles et les bombes ne sifflaient plus sur le chemin qu'il suivait, mais les memes scenes de souffrances se reproduisaient a chaque pas; il rencontrait les memes figures, epuisees ou etrangement indifferentes; il entendait encore dans l'eloignement le bruit sinistre de la fusillade.
A pres avoir fait trois verstes sur la route poudreuse de Mojaisk, il s'assit suffoque. La nuit descendait, le grondement des canons avait cesse. Pierre, la tete appuyee sur sa main, resta longtemps couche a voir passer les ombres qui le frolaient dans les tenebres. Il lui semblait a chaque instant qu'un boulet arrivait sur lui, et il se soulevait en tressaillant, il ne sut jamais au juste combien de temps il etait reste ainsi. Au milieu de la nuit, trois soldats le tirerent de cette lethargie en allumant a cote de lui un feu sur lequel ils placerent leur marmite; ils emietterent leur biscuit dans la marmite en y ajoutant de la graisse, et un agreable fumet de graillon, mele a la fumee, se repandit autour du brasier. Pierre soupira, mais les soldats n'y firent aucune attention et continuerent a causer.
" Qui es-tu, toi? dit tout a coup l'un d'eux en s'adressant a lui; il voulait sans doute lui faire entendre qu'ils lui donneraient a manger s'il etait digne de leur interet.
- Moi, moi? repondit Pierre. Je suis un officier de la milice mais mon detachement n'est pas ici, je l'ai perdu sur le champ de bataille.
- Tiens! lui dit l'un des soldats, tandis que son compagnon hochait la tete. Eh bien, alors, mange si tu veux!" ajouta-t-il en tendant a Pierre la cuiller de bois dont il venait de se servir.
P ierre se rapprocha du feu et se mit a manger: jamais nourriture ne lui avait paru meilleure. Pendant qu'il avalait de grandes cuillerees de ce ragout, le soldat avait les yeux fixes sur sa figure eclairee par le feu.
" Ou vas-tu, dis donc? lui demanda-t-il.
- Je vais a Mojaisk.
- Tu es donc un monsieur?
- Oui.
- Comment t'appelle-t-on?
- Pierre Kirilovitch.
- Eh bien, Pierre Kirilovitch, nous te conduirons si tu veux."
E t les soldats se mirent en route avec Pierre.
L es coqs chantaient deja lorsqu'ils atteignirent Mojaisk et en gravirent peniblement la raide montee. Pierre, dans sa distraction, avait oublie que son auberge se trouvait au bas de la montagne, et il ne s'en serait plus souvenu s'il n'avait rencontre son domestique qui allait a sa recherche. Reconnaissant son maitre a son chapeau blanc qui se detachait sur l'obscurite:
" Excellence, s'ecria-t-il, nous ne savions plus ce que vous etiez devenu. Vous etes a pied? Ou allez-vous donc? Venez par ici.
- Ah oui!" dit Pierre en s'arretant.
L es soldats firent comme lui.
" Eh bien, quoi? demanda l'un d'eux, vous avez donc retrouve les votres? Eh bien, adieu, Pierre Kirilovitch.
- Adieu! reprirent les autres en choeur.
- Adieu! leur repondit Pierre en s'eloignant. Ne faudrait-il pas leur donner quelque chose?" se demanda-t-il en mettant la main a son gousset. "Non, c'est inutile," lui repondit une voix interieure. Les chambres de l'auberge etant toutes occupees, Pierre alla coucher dans sa caleche de voyage.
IX
A peine avait-il pose sa tete sur le coussin, qu'il sentit le sommeil le gagner, et tout a coup, avec une nettete de perception qui touchait presque a la realite, il crut entendre le grondement du canon, la chute des projectiles, les gemissements des blesses, sentir le sang et la poudre, et il eprouva une sensation de terreur irreflechie. Il ouvrit les yeux et releva la tete. Tout etait calme autour de lui. Seul un domestique militaire causait devant la porte cochere avec le dvornik; au-dessus de sa tete, dans l'angle des poutres equarries du hangar, des pigeons effarouches par ses mouvements agiterent leurs ailes; a travers une fente on entrevoyait le ciel pur et etoile, et l'odeur penetrante du foin, du goudron et du fumier faisait vaguement rever a la paix et aux rustiques travaux: "Je remercie Dieu que ce soit fini! Quelle terrible chose que la peur, et quelle honte pour moi de m'y etre laisse aller!. Et "Eux", eux qui ont ete fermes et calmes jusqu'au dernier moment! "Eux", c'etaient les soldats, ceux de la batterie, ceux qui lui avaient donne a manger, ceux qui priaient devant l'image! Pour lui, dans sa pensee, ils se detachaient de tout le reste des hommes: "etre soldat, simple soldat, se disait Pierre, entrer dans cette vie commune, y prendre part de tout son etre, se penetrer de ce qui les penetre!. Mais comment se debarrasser de ce fardeau diabolique et inutile qui pese sur mes epaules? J'aurais pu le faire autrefois, fuir la maison de mon pere, et meme, apres le duel avec Dologhow, j'aurais pu etre fait soldat!" Et dans son imagination il revit le banquet du club, la provocation de Dologhow, son entretien a Torjok avec le Bienfaiteur, et Anatole, et Nevitsky, et Denissow, et tous ceux qui avaient joue un role dans sa vie defilerent confusement devant lui. Lorsqu'il se reveilla, la lueur bleuatre de l'aube glissait sous l'appentis, et une legere gelee blanche pailletait les poteaux: "Ah! c'est deja le jour!" se dit Pierre, qui se rendormit dans l'esperance de comprendre les paroles du Bienfaiteur, qu'il avait entendues en reve. L'impression qu'elles lui avaient laissee etait si vive, que longtemps apres il s'en souvint. Il demeura d'autant plus persuade qu'elles avaient ete reellement prononcees, qu'il ne se sentait pas capable de donner cette forme a sa pensee: "La guerre, lui avait dit cette voix mysterieuse, est pour la liberte humaine l'acte de soumission le plus penible aux lois divines. La simplicite du coeur consiste dans la soumission a la volonte de Dieu, et "Eux" sont simples! "Eux" ne parlent pas, mais agissent. La parole est d'argent, le silence est d'or. Tant que l'homme redoute la mort, l'homme est un esclave. Celui qui ne la craint pas domine tout. Si la souffrance n'existait pas, l'homme ne connaitrait pas de limites a sa volonte et ne se connaitrait pas lui-meme." Il murmurait encore des paroles sans suite lorsque son domestique le reveilla en lui demandant s'il fallait atteler. Le soleil frappait en plein le visage de Pierre; il jeta un coup d'oeil dans la cour, pleine de boue et de fumier, au milieu de laquelle il y avait un puits: autour de ce puits, des soldats donnaient a boire a leurs chevaux efflanques, atteles a des charrettes qui sortaient de la cour d'auberge l'une apres l'autre. Pierre se retourna avec degout, ferma les yeux et se laissa retomber sur les coussins de cuir de sa voiture. "Non, pensa-t-il, je ne veux pas voir toutes ces vilaines choses, je veux comprendre ce qui m'a ete revele pendant mon sommeil. Une seconde de plus et je l'aurais compris. Que faire a present?" se dit-il en sentant avec terreur que tout ce qui lui avait paru si clair et si precis en reve s'etait evanoui. Il se leva apres avoir appris de son domestique et du dvornik que les Francais se rapprochaient de Mojaisk et que les habitants s'en eloignaient. Il donna l'ordre d'atteler et partit a pied en avant. Les troupes se retiraient egalement en laissant derriere elles dix mille blesses. On en voyait partout, dans les rues, dans les cours et aux fenetres des maisons. On n'entendait partout que des cris et des jurons. Pierre, ayant rencontre un general blesse qu'il connaissait, lui offrit une place dans sa caleche, et ils continuerent ensemble leur route vers Moscou. Chemin faisant, il apprit la mort de son beau-frere et celle du prince Andre.
X
I l rentra a Moscou le 30 aout; il en avait a peine franchi la barriere, qu'il rencontra un aide de camp du comte Rostoptchine.
" Nous vous cherchons partout, lui dit ce dernier: le comte veut vous voir pour une affaire importante et vous prie de passer chez lui."
P ierre, sans entrer dans son hotel, prit un isvostchik et se rendit chez le gouverneur general, qui lui-meme venait seulement d'arriver de la campagne. Le salon d'attente etait plein de monde. Vassiltchikow et Platow l'avaient deja vu, et lui avaient declare qu'il etait impossible de defendre Moscou et que la ville serait livree a l'ennemi. Bien que l'on cachat cette nouvelle aux habitants, les fonctionnaires civils et les chefs des differentes administrations vinrent demander au comte ce qu'ils devaient faire, afin de mettre a couvert leur responsabilite. Au moment ou Pierre entra dans le salon, un courrier de l'armee sortait du cabinet de Rostoptchine. Le courrier repondit par un geste desespere aux questions qui l'assaillirent de toutes parts et passa outre sans s'arreter. Pierre porta ses yeux fatigues sur les differents groupes de fonctionnaires civils et militaires, jeunes et vieux, qui attendaient leur tour. Tous etaient inquiets et agites. Il s'approcha de deux de ses connaissances qui causaient ensemble. Apres quelques paroles echangees, la conversation interrompue se renoua.
" On ne peut repondre de rien dans la situation presente, disait l'un.
- Et pourtant voila ce qu'il vient d'ecrire, repondait l'autre en montrant une feuille imprimee.
- C'est bien different: cela, c'est pour le peuple.
- Qu'est-ce donc? demanda Pierre.
- Voila! c'est sa nouvelle affiche."
P ierre la prit pour la lire.
" Son Altesse, dans l'intention d'operer une plus prompte jonction avec les troupes qui marchent a sa rencontre, a traverse Mojaisk et s'est etablie dans une forte position ou l'ennemi ne l'attaquera pas de sitot. On lui a envoye d'ici quarante-huit canons et des munitions, et Son Altesse affirme qu'elle defendra Moscou jusqu'a la derniere goutte de son sang, et qu'elle est prete meme a se battre dans les rues. Ne faites pas attention, mes bons amis, a la fermeture des tribunaux: il fallait les mettre a l'abri. Mais n'importe! Le scelerat trouvera a qui parler. Quand ce moment arrivera, je demanderai des jeunes braves de la ville et de la campagne. Je pousserai alors un grand cri d'appel, mais en attendant je me tais. La hache sera une bonne chose, l'epieu ne sera pas mal, mais le mieux sera la fourche: le Francais n'est pas plus lourd qu'une gerbe de seigle. Demain, apres midi, l'image d'Iverskaia ira visiter les blesses de l'hopital Catherine. La nous les aspergerons d'eau benite, ils en gueriront plus tot. Moi-meme je me porte bien: j'avais un oeil malade, maintenant j'y vois des deux yeux."
" Les militaires m'ont assure, dit Pierre, qu'on ne pouvait pas se battre en ville et que la position.
- Nous en causions justement, fit observer l'un des deux fonctionnaires.
- Que veut donc dire cette phrase a propos de son oeil?
- Le comte a eu un orgelet, repondit un aide de camp, et il s'est tourmente quand je lui ai dit qu'on venait demander de ses nouvelles. Mais a propos, comte, ajouta l'aide de camp en souriant, on nous a raconte que vous aviez des chagrins domestiques et que la comtesse, votre femme.
- Je n'en sais rien, repondit Pierre avec indifference: qu'avez-vous entendu dire?
- Oh! vous savez, on invente tant de choses, mais je ne repete que ce que j'ai entendu: on assure qu'elle.
- Qu'assure-t-on?
- On assure que votre femme va a l'etranger.
- C'est possible, repondit Pierre en regardant d'un air distrait autour de lui. Mais qui est-ce donc que je vois la-bas? ajouta-t-il en indiquant un vieillard de haute taille, dont les sourcils et la longue barbe blanche contrastaient avec la coloration de sa figure.
- Ah! celui-ci?. C'est un traiteur nomme Verestchaguine. Vous connaissez peut-etre l'histoire de la proclamation?
- Tiens, c'est lui, dit Pierre en examinant la physionomie ferme et calme du marchand, qui n'avait rien de celle d'un traitre.
- Ce n'est pas lui qui a ecrit la proclamation, c'est son fils: il est en prison et je crois qu'il va lui en cuire!. C'est une histoire fort embrouillee. Il y a deux mois a peu pres que cette proclamation a paru. Le comte fit faire une enquete: c'est Gabriel Ivanovitch, ici present, qui en a ete charge; cette proclamation avait passe de main en main.
" - De qui la tenez-vous? demandait-il a l'un.
" - D'un tel," repondait-on; il courait alors chez la personne indiquee, et de fil en aiguille il remonta jusqu'a Verestchaguine, un jeune marchand naif, auquel nous demandames de qui il la tenait. Nous le savions tres bien, car il ne pouvait l'avoir recue que du directeur des postes, et il etait facile de voir qu'ils s'entendaient.
" Il repond:
" - De personne, c'est moi qui l'ai ecrite."
" On le menace, on le supplie, il ne varie pas dans son dire.
" Le comte le fait appeler:
" - De qui tiens-tu cette proclamation?
" - C'est moi qui l'ai composee." Alors vous comprenez la colere du comte, ajouta l'aide de camp; mais aussi vous conviendrez qu'il y avait de quoi etre irrite devant ce mensonge et cette obstination.
- Ah! je comprends, dit Pierre: le comte voulait qu'on lui denoncat Klutcharew.
- Pas du tout, pas du tout, repliqua l'aide de camp effraye: Klutcharew avait d'autres peches sur la conscience, pour lesquels il a ete renvoye. Mais, pour en revenir a l'affaire, le comte etait indigne. "Comment aurais-tu pu la composer? Tu l'as traduite, car voila le journal de Hambourg, et, qui plus est, tu l'as mal traduite, car tu ne sais pas le francais, imbecile!
" - Non, repond-il, je n'ai lu aucun journal, c'est moi qui l'ai composee.
" - Si c'est ainsi, tu es un traitre, je te ferai juger, et l'on te pendra!" C'en est reste la. Le comte a fait appeler le vieux, et le pere repond comme le fils. Le jugement a ete prononce, on l'a condamne, je crois, aux travaux forces, et le vieux vient aujourd'hui demander sa grace. C'est un vilain garnement, un enfant gate, un joli coeur, un seducteur, il aura suivi des cours quelque part et il se croit superieur a tout le monde. Son pere tient un restaurant pres du pont de pierre; on y voit une grande image qui represente Dieu le pere tenant d'une main le sceptre et de l'autre le globe. Eh bien; figurez-vous qu'il l'a emportee de la chez lui et qu'un miserable peintre."
XI
L 'aide de camp en etait la de sa nouvelle histoire lorsque Pierre fut appele chez le gouverneur general. Le comte Rostoptchine, les sourcils fronces, se passait la main sur les yeux et sur le front au moment ou Pierre entra dans son cabinet.
" Ah! bonjour, guerrier redoutable, dit Rostoptchine. Nous connaissons vos prouesses, mais il ne s'agit pas de cela pour le quart d'heure. Entre nous, mon cher, etes-vous macon?" demanda-t-il d'un ton severe qui impliquait tout a la fois le reproche et le pardon.
P ierre se taisait.
" Je suis bien informe, mon cher, reprit le comte, mais je sais qu'il y a macon et macon, et j'espere que vous n'etes pas de ceux qui perdent la Russie, sous pretexte de sauver l'humanite.
- Oui, je suis macon, repondit Pierre.
- Eh bien, mon tres cher, vous n'ignorez pas, sans doute, que MM.Speransky et Magnitzky ont ete envoyes vous devinez ou, avec Klutcharew et quelques autres, dont le but avoue etait l'edification du temple de Salomon et la destruction du temple de la patrie. Vous pensez bien que je n'aurais pas renvoye le directeur des postes s'il n'avait pas ete un homme dangereux. Je sais que vous lui avez facilite son voyage en lui donnant une voiture, et qu'il vous a confie des documents importants. J'ai de l'amitie pour vous; vous etes plus jeune que moi, ecoutez donc le conseil paternel que je vous donne; rompez toute relation avec ces gens-la et partez le plus tot possible.
- Mais quel est donc le crime de Klutcharew? demanda Pierre.
- C'est mon affaire et non la votre! s'ecria Rostoptchine.
- On l'accuse de repandre les proclamations de Napoleon? mais ce n'est pas prouve, poursuivit Pierre sans regarder le comte: et Verestchaguine.?
- Nous y voila! dit Rostoptchine en l'interrompant avec colere: Verestchaguine est un traitre qui recevra son du; je ne vous ai pas fait appeler pour juger mes actes, mais pour vous donner le conseil ou l'ordre de vous eloigner, comme il vous plaira, et de rompre toute relation avec les Klutcharew et compagnie!" Remarquant qu'il s'etait un peu trop echauffe en parlant a un homme qui n'avait rien a se reprocher, il lui serra la main et changea subitement de ton. "Nous sommes a la veille d'un desastre public, et je n'ai pas le temps de dire des gentillesses a tous ceux qui ont affaire a moi, la tete me tourne. Eh bien, mon cher, que ferez-vous?
- Rien, repondit Pierre sans lever les yeux, et il avait un air soucieux.
- Un conseil d'ami, mon cher, decampez, et au plus tot, c'est tout ce que je vous dis. A bon entendeur, salut! Adieu, mon cher. A propos, est-ce vrai que la comtesse soit tombee entre les pattes des saints peres de la Societe de Jesus?"
P ierre ne repondit rien et quitta la chambre d'un air sombre et irrite.
E n rentrant chez lui, il y trouva quelques personnes qui l'attendaient, le secretaire du comite, le colonel du bataillon, son intendant, son majordome, etc.; tous avaient a lui demander quelque chose. Pierre ne comprenait rien, ne s'interessait pas a leurs affaires et ne repondait aux gens que pour s'en debarrasser au plus vite. Enfin, reste seul, il decacheta et lut la lettre de sa femme, qu'il venait de trouver sur sa table. "La simplicite du coeur consiste dans la soumission a la volonte de Dieu. Eux en sont un exemple, se dit-il apres l'avoir lue; il faut savoir oublier et comprendre tout. Ainsi donc ma femme se remarie." Et, s'approchant de son lit, il se jeta dessus et s'endormit aussitot, sans meme se donner le temps de se deshabiller.
A son reveil, on vint lui dire qu'un homme de la police etait venu s'informer, de la part du comte Rostoptchine, s'il etait parti, et que plusieurs personnes l'attendaient. Pierre fit a la hate sa toilette, et, au lieu de passer au salon, prit l'escalier de service et disparut par la porte cochere.
D epuis lors, et jusqu'apres l'incendie de Moscou, malgre toutes les recherches qu'on put faire, personne ne le revit et ne sut ce qu'il etait devenu.
XII
L es Rostow ne quitterent Moscou que le 13 septembre, la veille meme de l'entree de l'ennemi.
U ne terreur folle s'etait emparee de la comtesse apres l'entree de Petia au regiment des cosaques d'Obolensky et son depart pour Bielaia-Tserkow. La pensee que ses deux fils etaient a la guerre, exposes tous deux a etre tues, ne lui laissait pas une minute de repos. Elle essaya de revoir Nicolas, et voulut aller reprendre Petia, afin de le placer en surete a Petersbourg: mais ces deux projets echouerent. Nicolas, qui, dans sa derniere lettre, avait raconte sa rencontre imprevue avec la princesse Marie, ne donna plus signe de vie pendant longtemps. L'agitation de la comtesse s'en augmenta, et finit par la priver completement de sommeil. Le comte s'ingenia a calmer les inquietudes de sa femme, et parvint a faire passer son plus jeune fils du regiment d'Obolensky dans celui de Besoukhow, qui se formait a Moscou meme; la comtesse en fut ravie, et se promit de veiller sur son benjamin. Tant que Nicolas avait ete seul en danger, il lui avait semble, et elle s'en faisait de vifs reproches, qu'elle l'aimait plus que ses autres enfants, mais lorsque le cadet, ce gamin paresseux de Petia, avec ses yeux noirs petillants de malice, ses joues vermeilles au leger duvet et son nez camard, se trouva tout a coup loin d'elle, au milieu de soldats rudes et grossiers qui se battaient et s'entretuaient avec les ennemis, elle crut sentir qu'il etait devenu son prefere; elle ne pensait plus qu'au moment de le revoir. Dans son impatience, tous les siens, ceux memes qu'elle aimait le plus, ne faisaient que l'irriter: "Je n'ai besoin que de Petia," pensait-elle. "Que me font les autres?" Une seconde lettre de Nicolas, qui arriva vers les derniers jours d'aout, ne calma pas ses inquietudes, bien qu'il ecrivit du gouvernement de Voronege, ou il avait ete envoye pour la remonte des chevaux. Le sachant hors de danger, ses craintes pour Petia redoublerent. Presque toutes les connaissances des Rostow avaient quitte Moscou, on engageait la comtesse a suivre au plus tot cet exemple; neanmoins elle ne voulut pas entendre parler de depart avant le retour de son Petia adore, qui arriva enfin le 9; mais, a son grand etonnement, cet officier de seize ans se montra peu touche de l'accueil plein de tendresse exaltee et maladive de sa mere: aussi garda-t-elle bien de lui faire part de son intention de ne plus lui permettre de sortir de dessous l'aile maternelle. Petia le devina d'instinct, et, pour ne pas se laisser attendrir, pour ne pas s'effeminer, comme il disait, il repondit a ses demonstrations par une froideur calculee et, pour mieux s'y soustraire, passa tout son temps avec Natacha, qu'il avait toujours beaucoup aimee.
L 'insouciance du comte etait toujours la meme; aussi rien ne se trouva pret le 9, date fixee pour leur depart, et les chariots envoyes de leurs terres de Riazan et de Moscou pour le demenagement n'arriverent que le 11. Du 9 au 12, une agitation fievreuse regnait a Moscou: tous les jours des milliers de charrettes amenaient des blesses de la bataille de Borodino et emportaient les habitants et tout ce qu'ils avaient pu prendre avec eux, se croisant aux barrieres de la ville. Malgre les affiches de Rostoptchine, ou peut-etre a cause de ses affiches, les nouvelles les plus extraordinaires circulaient de tous cotes. On assurait qu'il etait defendu de quitter la capitale, ou bien qu'apres avoir mis en surete les saintes images et les reliques des saints, on forcait tous les habitants a s'eloigner, ou bien encore qu'une bataille avait ete gagnee depuis celle de Borodino; d'autres soutenaient que l'armee avait ete detruite, que la milice irait jusqu'aux Trois-Montagnes avec le clerge en tete, que les paysans se revoltaient, qu'on avait arrete des traitres, etc., etc. Ce n'etaient que des faux bruits, mais ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, tous etaient convaincus que Moscou serait abandonne, qu'il fallait fuir et sauver ce qu'on pouvait. On sentait que tout allait s'ecrouler, mais jusqu'au 1er septembre il n'y avait rien de change en apparence, et, comme le criminel qui regarde encore autour de lui quand on le mene au supplice, Moscou continua, par la force de l'habitude, a vivre de sa vie ordinaire, malgre l'imminence de la catastrophe qui allait le bouleverser de fond en comble.
C es trois jours se passerent pour la famille Rostow dans les agitations et les soucis de l'emballage. Tandis que le comte courait la ville en quete de nouvelles et prenait des dispositions generales et vagues pour son depart, la comtesse surveillait le triage des effets, courait apres Petia qui la fuyait, et jalousait Natacha qui ne le quittait pas. Sonia seule s'occupait avec soin et intelligence de tout faire emballer. Depuis quelque temps, elle etait triste et melancolique. La lettre de Nicolas dans laquelle il parlait de son entrevue avec la princesse Marie, avait fait naitre, chez la comtesse tout un monde d'esperances qu'elle n'avait pas meme cherche a dissimuler devant elle, car elle voyait le doigt de Dieu dans cette rencontre. "Je ne me suis jamais rejouie, avait-elle dit, de voir Bolkonsky fiance a Natacha, tandis que j'ai toujours desire de voir Nicolas epouser la princesse Marie, et j'ai le pressentiment que cela aura lieu. Quel bonheur ce serait!." Et la pauvre Sonia etait bien forcee de lui donner raison, car un mariage avec une riche heritiere n'etait-il pas le seul moyen de relever la fortune compromise des Rostow? Elle en avait le coeur gros, et, pour faire diversion a son chagrin, elle avait pris sur elle l'ennuyeux et difficile travail du demenagement, et c'etait a elle que s'adressaient le comte et la comtesse lorsqu'il y avait un ordre a donner. Petia et Natacha, qui au contraire ne faisaient rien pour aider leurs parents, genaient tout le monde et entravaient la besogne. On n'entendait dans toute la maison que leurs eclats de rire et leurs courses folles. Ils riaient sans savoir pourquoi, uniquement parce qu'ils etaient gais et que tout leur etait matiere a plaisanterie. Petia, qui n'etait qu'un gamin quand il avait quitte la maison maternelle, se rejouissait d'y etre revenu jeune homme; il se rejouissait aussi de n'etre plus a Bielaia-Tserkow, ou il n'y avait aucun espoir de se battre, et d'etre de retour a Moscou, ou, bien sur, il sentirait la poudre. Natacha, de son cote, etait gaie parce qu'elle avait ete trop longtemps triste, parce que rien ne lui rappelait en ce moment la cause de son chagrin, et qu'elle avait retrouve sa belle sante d'autrefois; ils etaient gais enfin parce que la guerre etait aux portes de Moscou, et qu'on allait s'y battre, parce qu'on distribuait des armes, parce qu'il y avait des pillards, des partants, du tapage et qu'il se passait de ces evenements extraordinaires qui mettent toujours l'homme en train, surtout dans son extreme jeunesse.
XIII
L e samedi 12 septembre, tout etait sens dessus dessous dans la maison Rostow; les portes etaient ouvertes, les meubles emballes ou deplaces, les glaces, les tableaux enleves, les chambres pleines de foin, de papiers, et de caisses que les gens et les paysans du comte emportaient, a pas lourds et trainants. Dans la cour se pressaient plusieurs chariots, dont quelques-uns etaient deja tout charges et cordes, tandis que les autres attendaient a vide, et que les voix des nombreux domestiques et des paysans retentissaient dans tous les coins de la cour et de l'hotel. Le comte etait sorti. La comtesse, a laquelle le bruit et l'agitation venaient de donner la migraine, etendue sur un fauteuil dans un des salons, se mettait des compresses de vinaigre sur la tete. Petia etait alle chez un camarade, avec lequel il comptait passer de la milice dans un regiment de marche. Sonia assistait dans la grande salle a l'emballage de la porcelaine et des cristaux, et Natacha, assise par terre dans sa chambre demeublee, au milieu d'un tas de robes, d'echarpes et de rubans, jetes de cote et d'autre, tenait a la main une vieille robe de bal demodee, dont elle ne pouvait detacher les yeux: c'etait celle qu'elle avait mise a son premier bal a. Petersbourg.
E lle s'en voulait d'etre oisive dans la maison au milieu de l'agitation de tous, et plusieurs fois dans le courant de la matinee elle avait essaye de se mettre a la besogne, mais cette besogne l'ennuyait, et jamais elle n'avait su ni pu s'appliquer a un travail quelconque, lorsqu'elle ne pouvait s'y employer de coeur et d'ame. Apres quelques essais infructueux, elle abandonna a Sonia les cristaux et la porcelaine, pour mettre en ordre ses propres effets. Elle s'en amusa d'abord, en distribuant robes et rubans aux femmes de chambre, mais lorsqu'il s'agit de tout emballer, elle fut bientot fatiguee.
" Tu vas m'arranger cela bien gentiment, n'est-ce pas Douniacha?" dit-elle; alors, s'asseyant sur le plancher, les yeux fixes de nouveau sur sa robe de bal, elle s'absorba dans une reverie qui la ramena bien loin dans le passe.
E lle en fut tiree par le babil des femmes de chambre dans la piece voisine et par le bruit des gens qui montaient par l'escalier de service. Elle se leva et regarda par la fenetre. Un long convoi de blesses etait arrete devant la maison. Les femmes, les laquais, la menagere, la bonne, les cuisiniers, les marmitons, les cochers, les postillons, tous se pressaient sous la porte cochere pour les examiner. Natacha, jetant sur ses cheveux son mouchoir de poche dont elle retenait des deux mains les bouts sous son menton, descendit dans la rue.
L 'ex-menagere, la vieille Mavra Kouzminichna, se separa du groupe qui stationnait sous la porte, et, s'approchant d'une telegue couverte de nattes de tille, se mit a causer avec un jeune et pale officier qui s'y trouvait couche. Natacha se rapprocha d'elle timidement pour ecouter ce qu'ils se disaient.
" Vous n'avez donc pas de parents a Moscou? demandait la vieille. Vous seriez pourtant bien mieux dans un appartement, chez nous par exemple. Voila nos maitres qui partent.
- Mais le permettront-ils? demanda le blesse d'une voix faible. Il faut le demander au chef," ajouta-t-il en montrant un gros major a quelques pas de la.
N atacha jeta un coup d'oeil effraye sur le blesse et se dirigea aussitot du cote du major.
" Ces blesses peuvent-ils s'arreter chez nous? lui demanda-t-elle.
- Lequel desirez-vous avoir, mademoiselle," demanda le major en souriant, et en portant la main a la visiere de sa casquette.
N atacha repeta avec calme sa question. Sa figure et sa tenue etaient si serieuses, que, malgre le mouchoir jete negligemment sur ses cheveux, le major cessa de sourire et lui repondit affirmativement.
" Mais certainement, pourquoi pas?" Natacha inclina legerement la tete et retourna aupres de la menagere, qui causait encore avec son blesse.
- On le peut, on le peut!" dit Natacha tout bas.
L a charrette de l'officier fut aussitot tournee du cote de la cour, et une dizaine d'autres charrettes entrerent de meme dans les maisons voisines. Cet incident, en dehors de la monotonie de la vie habituelle, ne laissa pas que de plaire a Natacha, et elle fit entrer le plus de blesses possible dans la cour de leur maison.
" Il faut pourtant prevenir votre pere, dit la vieille menagere.
- Oh! est-ce bien la peine? demanda Natacha: ce n'est que pour un jour; nous pourrions bien aller a l'auberge et leur donner nos chambres!
- Ah! mademoiselle, voila encore une de vos idees; si meme on les logeait dans les communs, ne faudrait-il pas en demander l'autorisation?
- Eh bien, je la demanderai!"
N atacha courut a la maison et entra sur la pointe du pied dans le grand salon, ou l'on sentait une odeur de vinaigre et d'ether.
" Maman, vous dormez?
- Comment pourrais-je dormir? s'ecria la comtesse, qui venait pourtant de sommeiller.
- Maman, mon ange! dit Natacha en se mettant a genoux devant sa mere, et en collant sa figure sur la sienne. Pardon, je vous ai reveillee, je ne le ferai plus jamais! Mavra Kouzminichna m'a envoyee vous demander. Il y a ici des blesses, des officiers, le permettrez-vous? On ne sait ou les mener, et je sais que vous permettrez. dit-elle tout d'une haleine.
- Comment, quels officiers? Qui a-t-on amene? Je ne comprends rien," murmura la comtesse.
N atacha se mit a rire, la comtesse sourit.
" Oh! je savais bien que vous le permettriez, aussi vais-je le leur dire tout de suite!. et, se relevant, elle embrassa sa mere et s'enfuit; mais dans le salon voisin elle se heurta contre son pere, qui venait de rentrer, porteur de mauvaises nouvelles.
- Nous avons traine trop longtemps, s'ecria-t-il avec humeur. Le club est ferme, la police s'en va!
- Papa, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas, d'avoir permis aux blesses.?
- Mais pas du tout, repondit le comte avec distraction. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit: vous voudrez bien avoir la bonte, toutes tant que vous etes, de ne plus vous occuper de billevesees, mais d'emballage, car il faut partir demain et partir au plus vite." Et le comte repetait cette injonction a tous ceux qu'il rencontrait.
A diner, Petia raconta ce qu'il avait appris: le peuple avait pris dans la matinee des armes au Kremlin, et, malgre les affiches de Rostoptchine annoncant qu'il pousserait le cri d'alarme deux jours a l'avance, on savait que l'ordre avait ete donne de se porter le lendemain en masse aux Trois-Montagnes, et qu'il y aurait la une effroyable bataille! La comtesse contemplait avec epouvante la figure animee de son fils, pressentant que, si elle le suppliait de ne pas y aller, il lui repondrait d'une facon assez absurde et assez violente pour gater toute l'affaire; aussi, dans l'esperance qu'elle pourrait partir et emmener Petia comme leur defenseur, elle garda le silence; mais apres le diner elle pria son mari, les larmes aux yeux, de partir la nuit meme, si c'etait possible. Avec la ruse toute feminine que donne l'affection, la comtesse, qui jusque-la avait montre le plus grand calme, lui assura qu'elle mourrait de frayeur s'ils ne partaient pas au plus vite.
XIV
M meSchoss, qui etait allee voir sa fille, augmenta encore les terreurs de la comtesse en lui racontant ce qu'elle avait vu dans la Miasnitskaia a un entrepot de spiritueux; elle avait ete forcee de prendre un isvostchik pour eviter la foule ivre qui hurlait tout autour d'elle, et l'isvostchik lui avait raconte que le peuple avait enfonce les tonneaux, sur l'ordre qu'il en avait recu. A peine le diner fut-il termine, que toute la famille se remit a emballer avec une ardeur fievreuse. Le vieux comte ne cessait d'aller de la cour a la maison et de la maison a la cour, pour presser les domestiques, ce qui achevait de les ahurir. Petia donnait des ordres a droite et a gauche. Sonia perdait la tete et ne savait plus que faire, devant les recommandations contradictoires du comte. Les gens criaient et se disputaient en courant, de chambre en chambre. Natacha se jeta tout d'un coup avec ardeur dans la besogne, ou son intervention fut d'abord recue avec defiance. Comme on supposait qu'elle plaisantait, on ne l'ecoutait pas; mais, avec une opiniatrete et une perseverance qui finirent par convaincre tout le monde de sa bonne volonte, elle en arriva a se faire obeir. Son premier exploit; qui lui couta des efforts enormes, mais qui fit reconnaitre son autorite, fut l'emballage des tapis; le comte avait une tres belle collection de tapis persans et de tapis des Gobelins. Deux caisses etaient ouvertes devant elle: l'une contenait les tapis, l'autre les porcelaines. Il y avait encore beaucoup de porcelaines sur les tables, et l'on en apportait toujours du garde-meuble: il fallait donc forcement trouver une troisieme caisse, et on l'envoya chercher.
" Vois donc, Sonia, dit Natacha, nous pourrons emballer le tout dans les deux caisses.
- Impossible, mademoiselle, objecta le maitre d'hotel, on a deja essaye.
- Eh bien, attends, tu verras."
E t Natacha commenca a retirer de la caisse les plats et les assiettes qui y etaient deja soigneusement emballes. "Il faut mettre les plats dans les tapis, dit-elle.
- Mais alors il faudra au moins trois caisses rien que pour les tapis, reprit le maitre d'hotel.
- Attends donc, s'ecria Natacha en montrant la porcelaine de Kiew: Ceci est inutile, et ceci doit aller avec le tapis, ajouta-t-elle en indiquant les services de Saxe.
- Mais laisse donc, Natacha: nous ferons tout cela sans toi, disait Sonia d'un ton de reproche.
- Ah! Mademoiselle, mademoiselle!" repetait le maitre d'hotel.
M algre toutes les observations, Natacha avait juge inutile d'emporter les vieux tapis et la vaisselle commune, aussi elle continuait son travail, en rejetant tout ce qui etait inutile, et commencait vivement l'emballage. Grace a cet arrangement, tout ce qui avait un peu de valeur se trouva case dans les deux caisses; mais, malgre tout ce qu'on pouvait faire, on ne parvenait pas a fermer celle ou etaient les tapis. Natacha, ne se tenant pas pour battue, placait, deplacait, entassait sans se lasser et forcait le maitre d'hotel et Petia, qu'elle avait fini par entrainer dans cette grande oeuvre, a peser avec elle de toutes leurs forces sur le couvercle.
" Tu as raison, Natacha, tout y entrera si on enleve un tapis.
- Non, non, il faut peser dessus!. Pese donc, Petia!. A ton tour, Vassilitch, disait-elle, pendant que d'une main elle essuyait sa figure ruisselante de sueur, et que de l'autre elle pressait tant qu'elle pouvait le contenu de la caisse.
- Hourra!" s'ecria-t-elle tout a coup.
L e couvercle venait de se fermer, et Natacha, battant des mains, poussa un cri de triomphe. Une seconde apres avoir ainsi conquis la confiance generale, elle entreprenait une autre caisse. Le vieux comte lui-meme ne s'impatientait plus lorsqu'on lui disait que telle ou telle nouvelle disposition avait ete prise par Natalie Ilinichna. Cependant, malgre leurs efforts reunis, tout ne put etre emballe dans la nuit; le comte et la comtesse se retirerent apres avoir remis le depart au lendemain, et Sonia et Natacha s'etendirent sur les canapes.
C ette meme nuit, Mavra Kouzminichna fit entrer un nouveau blesse dans la maison Rostow. D'apres ses suppositions, ce devait etre un officier superieur. La capote et le tablier de sa caleche le cachaient entierement. Un vieux valet de chambre, d'un exterieur respectable, etait assis sur le siege a cote du cocher, tandis que le docteur et deux soldats suivaient dans une autre voiture.
" Ici, par ici, s'il vous plait, nos maitres partent, la maison est vide, disait la vieille au vieux domestique.
- Helas! dit celui-ci, Dieu sait s'il est encore vivant! Nous avons aussi notre maison a Moscou, mais c'est loin et elle est vide!
- Venez, venez chez nous, repetait la femme da charge. Votre maitre est donc bien malade?" Le valet de chambre fit un geste de decouragement.
- Nous n'avons plus d'espoir!. Mais il faut avertir le medecin."
I l descendit du siege et s'approcha de l'autre voiture.
" C'est bien," repondit le docteur.
L e domestique jeta un coup d'oeil dans la caleche, secoua la tete, et donna l'ordre au cocher de tourner dans la cour.
" Seigneur Jesus-Christ, s'ecria Mavra Kouzminichna lorsque l'equipage s'arreta a cote d'elle, portez-le dans la maison, les maitres ne diront rien," ajouta-t-elle. et, comme il etait urgent d'eviter l'escalier, on transporta le blesse tout droit dans l'aile gauche de la maison, a la chambre occupee la veille par MmeSchoss. Ce blesse etait le prince Andre Bolkonsky.
XV
L e dernier jour de Moscou se leva enfin: c'etait un dimanche, une belle et claire journee d'automne, egayee par le carillon de toutes les eglises qui appelait comme toujours les fideles a la messe. Personne ne pouvait encore admettre que le sort de la ville allait se decider, et l'agitation inquiete qui y regnait ne se manifestait que par la cherte excessive de certains objets et par la masse de pauvres gens qui circulaient dans les rues. Une foule d'ouvriers de fabrique, de paysans, de domestiques, a laquelle se joignirent bientot des seminaristes, des fonctionnaires civils et des gens de toutes conditions, se porta des le point du jour vers les Trois-Montagnes. Arrivee sur les lieux, cette cohue y attendit Rostoptchine: ne le voyant pas arriver, et convaincue que Moscou serait inevitablement livre a l'ennemi, elle retourna sur ses pas et se repandit dans tous les cabarets et dans tous les bouges. Ce jour-la le prix des armes, des charrettes, des chevaux, de l'or, allait continuellement haussant, tandis que celui des assignats et des objets de luxe baissait d'heure en heure. On payait 500 roubles un cheval de paysan, et l'on pouvait avoir presque pour rien des bronzes et des glaces.
L e calme et patriarcal interieur des Rostow ne se ressentit que faiblement de l'agitation et du desordre du dehors. Toutefois trois de leurs gens disparurent de la maison, mais rien n'y fut vole. Les trente charrettes venues de la campagne representaient a elles seules une fortune, tant les moyens de transport etaient devenus rares, et plusieurs personnes vinrent en offrir au comte des sommes enormes. La cour de leur hotel ne desemplissait pas de soldats envoyes par leurs officiers qui avaient ete recueillis dans le voisinage, et de malheureux blesses qui demandaient en grace au maitre d'hotel de prier le comte de leur permettre de profiter des charrettes pour quitter Moscou. Malgre la compassion qu'il eprouvait pour ces pauvres diables, le maitre d'hotel repondait invariablement a leurs prieres par un refus categorique: "Il n'oserait jamais, disait-il, importuner le comte de leur requete. et d'ailleurs, si on cedait une des charrettes, quelle raison y aurait-il pour ne pas les ceder toutes, et meme ses propres voitures?. Ce n'etait pas avec trente charrettes qu'on pouvait sauver tous les blesses, et dans le malheur general il etait du devoir de chacun de penser aux siens avant tout!" Pendant que le maitre d'hotel parlait ainsi au nom de son maitre, celui-ci s'eveillait, quittait doucement sur la pointe des pieds la chambre a coucher conjugale, afin de ne pas deranger la comtesse, et gagnait le perron, ou on le vit bientot apparaitre dans sa robe de chambre de soie violette. Il etait de fort bonne heure: toutes les voitures etaient chargees et stationnaient devant l'entree; le maitre d'hotel causait avec un vieux domestique militaire et un jeune et pale officier qui avait le bras en echarpe. A la vue du comte, Vassilitch leur intima d'un geste severe l'ordre de s'eloigner.
" Eh bien! tout est-il pret? lui demanda le comte en passant la main sur son front chauve, et en saluant avec bienveillance l'officier et le planton.
- Il ne reste plus qu'a atteler, Excellence.
- C'est parfait! La comtesse va se reveiller, et alors, avec l'aide de Dieu. Et vous, messieurs, ajouta le comte, qui aimait les nouvelles figures, vous etes-vous au moins abrites chez moi?"
L 'officier se rapprocha, et ses traits palis par la souffrance se colorerent subitement.
" Monsieur le comte, au nom du ciel, permettez-moi de me fourrer quelque part sur une de vos charrettes de bagages: je n'ai rien en fait d'effets, je m'en accommoderai tres bien."
I l n'eut pas le temps d'achever sa phrase, que le vieux planton adressa au comte la meme priere au nom de son maitre.
" Sans doute, sans doute, tres volontiers! repondit le comte. Vassilitch, tu veilleras, n'est-ce pas, a ce que l'on decharge une ou deux charrettes. On en a besoin, tu vois." Et, sans s'expliquer plus clairement, il detourna vivement la tete d'un autre cote, pendant qu'une expression de vive reconnaissance illuminait le visage de l'officier.
L e comte, ravi de sa bonne action, jeta un coup d'oeil autour de lui: la cour se remplissait de blesses, il en venait de toutes parts a sa rencontre, et les fenetres de l'aile gauche se garnissaient de figures blemes qui le regardaient avec une anxiete douloureuse.
" Plairait-il a Votre Excellence de passer dans la galerie? dit le maitre d'hotel d'un air inquiet. On n'a encore rien decide au sujet des tableaux!"
L e comte rentra chez lui, mais non sans avoir reitere l'ordre de ne pas refuser aux blesses les moyens de partir.
" Apres tout, on peut bien decharger quelques caisses et les laisser ici," dit le comte a voix basse, comme s'il craignait d'etre entendu.
L a comtesse se reveilla a neuf heures, et Matrona Timofevna, son ex-femme de chambre, qui remplissait aupres d'elle les fonctions de chef de la police secrete, vint lui dire que MmeSchoss etait tres mecontente, et qu'on avait oublie d'emballer les robes d'ete des demoiselles. La comtesse ayant demande quel etait le motif de la mauvaise humeur de MmeSchoss, on lui apprit que sa caisse avait ete enlevee d'une des charrettes, qu'on etait en train de decharger les autres, que les effets s'entassaient dans un coin de la cour, et que le comte avait dit d'emmener les blesses a leur place. Elle fit aussitot demander son mari.
" Que se passe-t-il donc, mon ami? On m'assure que tu fais deballer?
- J'allais justement t'en prevenir, ma chere. C'est que, vois-tu, petite comtesse, des officiers sont venus me supplier de leur ceder quelques charrettes pour les blesses. Ces objets-la nous sont bien inutiles, n'est-il pas vrai?. et puis, comment abandonner ici, ces pauvres gens? C'est nous qui leur avons offert l'hospitalite, et je pense, ma chere, que des lors il serait bien. Pourquoi ne pas les emmener? il n'y a pas du reste de raison de se depecher."
L e comte avait debite ces phrases sans suite d'une voix timide, comme lorsqu'il s'agissait de questions d'argent. La comtesse, habituee a ce ton, qui precedait toujours l'aveu de quelque grosse depense, telle que la construction d'une galerie ou d'une orangerie, l'organisation d'une fete ou d'un spectacle d'amateurs, avait pris pour systeme de le contrecarrer toutes les fois qu'il prenait ce ton-la pour demander quelque chose. Elle prit donc son air de victime resignee et, s'adressant a son mari:
" Ecoute, comte, tu as si bien fait, qu'on ne te donne pas un kopeck de notre maison, et tu veux encore dilapider ce qui reste de la fortune de tes enfants! Tu m'as dit toi-meme que tout notre mobilier valait cent mille roubles? Eh bien, mon cher, je ne tiens pas a l'abandonner; tu feras comme tu voudras, mais je n'y consens pas. C'est au gouvernement a prendre soin des blesses. Regarde la-bas, en face, chez les Lopoukhine: on a tout emporte. c'est ainsi qu'agissent les gens raisonnables, et nous, nous sommes des imbeciles. De grace, aie pitie de tes enfants si tu n'as pas pitie de moi!"
L e comte baissa la tete, et quitta la chambre d'un air desespere.
" Papa, qu'est-ce donc? demanda Natacha, qui etait entree sur les talons du comte dans la chambre de sa mere, et qui avait tout entendu.
- Ce n'est rien, cela ne te regarde pas, lui repondit son pere.
- Mais j'ai tout entendu, papa: pourquoi maman refuse-t-elle?
- Qu'est-ce que cela te fait?" reprit le comte avec irritation.
N atacha se retira dans l'embrasure de la fenetre d'un air soucieux.
" Papa, voila Berg qui est arrive."
XVI
B erg, le gendre des Rostow, aujourd'hui colonel et decore du Saint-Vladimir et le Sainte-Anne au cou, occupait toujours la meme place, commode et agreable, aupres du chef d'etat-major du second corps. Il etait arrive de l'armee a Moscou le matin meme du 1er septembre, sans y avoir a faire rien de particulier. Mais, ayant remarque que tout le monde demandait a y aller, il fit comme tout le monde et obtint un conge pour affaires de famille. Berg, assis dans son elegant droschki attele d'une paire de chevaux bien nourris, pareils a ceux qu'il avait vus chez le prince X., descendit de sa voiture et examina avec curiosite les charrettes qui encombraient la cour de l'hotel de son beau-pere. En montant les degres du perron, il tira de sa poche un mouchoir d'une blancheur immaculee et y fit un noeud. Puis, hatant le pas, il se precipita dans le salon, se jeta au cou du vieux comte, baisa les mains a Natacha et a Sonia, et s'informa avec empressement de la sante de sa maman.
" Qui pense a la sante en ce moment? repondit le comte d'un air grognon. Raconte un peu ce qui se passe: ou sont les troupes? Y aura-t-il une bataille?
- Dieu seul peut le savoir, papa, repondit Berg. L'armee est animee d'un courage heroique, et ses chefs se sont rassembles en conseil; la decision est encore inconnue. Je puis seulement vous dire, papa, en termes generaux, qu'il ne saurait y avoir de paroles assez eloquentes pour decrire la valeur veritablement antique dont les troupes russes ont fait preuve dans le combat du 7. Je vous dirai donc, papa, poursuivit-il en se frappant la poitrine comme il l'avait vu faire a un general de sa connaissance chaque fois qu'il parlait des "troupes russes". je vous dirai donc franchement que, nous autres chefs, nous n'avons jamais ete forces de pousser nos soldats en avant, car c'est avec peine qu'on retenait ces. ces. Oui, papa, ce sont de vrais heros antiques! ajouta-t-il rapidement. Le general Barclay de Tolly n'a pas menage sa vie, il etait toujours au premier rang. Quant a notre corps, qui etait place sur le versant de la montagne, vous pouvez vous figurer." Et la-dessus Berg entama un long recit, la compilation de tout ce qu'il avait entendu raconter pendant ces derniers jours.
L e regard de Natacha, obstinement fixe sur lui, comme si elle cherchait sur sa figure une reponse a une question qu'elle se posait interieurement, embarrassait visiblement le narrateur.
" L'heroisme des troupes a ete incomparable et l'on ne saurait assez l'exalter, repeta-t-il en tachant de gagner les bonnes graces de Natacha par un sourire a son adresse. La Russie n'est pas a Moscou, elle est dans le coeur de ses enfants, n'est-ce pas, papa?"
L a comtesse entra a ce moment: elle avait la figure fatiguee et maussade. Berg sauta sur ses pieds, baisa la main de la comtesse, lui adressa mille questions sur sa sante, en secouant la tete en signe d'interet.
" Oui, maman, c'est vrai, les temps sont bien durs pour un coeur russe. Mais de quoi vous inquietez-vous? Vous aurez le temps de partir.
- En verite, je ne comprends pas ce que font les gens, dit la comtesse en se tournant vers son mari: rien n'est pret, personne ne donne d'ordres, c'est a regretter Mitenka! ca n'en finira pas!" Le comte allait repliquer, mais il prefera se diriger vers la porte.
P endant ce temps, Berg, qui avait tire son mouchoir de sa poche, secoua douloureusement la tete en y retrouvant le noeud qu'il venait d'y faire.
" Papa, j'ai une grande priere a vous adresser.
- A moi?
- Oui; comme je passais tout a l'heure devant la maison Youssoupow, l'intendant en est sorti en courant, pour m'engager a acheter quelque chose. Pousse par la curiosite, j'y suis entre, et j'y ai trouve une tres jolie chiffonniere., et vous vous rappelez sans doute que Verouchka avait envie d'en avoir une, et que nous nous sommes meme disputes a ce sujet. Si vous saviez comme elle est ravissante, continua Berg d'un ton de jubilation, en se reportant par la pensee a son interieur si correct et si bien tenu: il y a un tas de petits tiroirs et un secret dans l'un d'eux. Je voudrais tant lui en faire la surprise! J'ai vu plusieurs paysans la-bas dans la cour; laissez-moi en emmener un, je lui donnerai un bon pourboire et."
L e comte fronca le sourcil:
" C'est a la comtesse qu'il faut demander cela, dit-il sechement. Ce n'est pas moi qui donne des ordres.
- Si cela vous derange, dit Berg, je m'en passerai. C'est seulement a cause de Vera que.
- Au diable, au diable! Allez-vous-en tous au diable! s'ecria le comte avec colere; vous me faites tourner la tete, ma parole d'honneur!" Et il sortit.
L a comtesse fondit en larmes.
" Ah oui! les temps sont bien durs!" reprit Berg.
N atacha avait d'abord suivi son pere, mais, une idee lui etant venue tout a coup, elle descendit l'escalier quatre a quatre.
P etia etait sur le perron, fort occupe a distribuer des armes a ceux qui partaient de Moscou. Les charrettes etaient toujours attelees, mais deux d'entre elles avaient ete dechargees, et un officier venait de s'installer dans l'une, avec l'aide de son domestique.
" Sais-tu a propos de quoi?" demanda Petia a sa soeur.
C ette question avait trait a la querelle des parents. Elle ne repondit pas.
" C'est sans doute parce que papa a voulu donner les charrettes aux blesses? poursuivit le jeune garcon: c'est Vassili qui me l'a dit, et selon moi.
- Selon moi, s'ecria tout a coup Natacha en tournant vers son frere son visage surexcite, c'est si laid, si vilain, que j'en suis tout indignee! Sommes-nous donc des Allemands?"
L es sanglots la suffoquerent, et, ne trouvant la personne sur qui decharger sa colere, elle s'enfuit precipitamment.
B erg, assis a cote de sa belle-mere, etait en train de lui prodiguer de respectueuses consolations, lorsque Natacha, la figure toute bouleversee, entra dans le salon comme un ouragan, et s'approcha de sa mere d'un pas resolu.
" C'est une horreur, c'est une indignite! s'ecria-t-elle: il est impossible que ce soit vous qui l'ayez ordonne!" Berg et la comtesse la regarderent d'un air surpris et effare.
L e comte, debout a la fenetre, garda le silence.
" Maman, c'est impossible! Voyez donc ce qui se passe dans la cour?. On les abandonne!
- Qu'as-tu? de qui parles-tu?
- Des blesses, et cela ne vous ressemble pas, maman. Chere maman, ma petite colombe, pardonne-moi, ce n'est pas ainsi que je dois parler!. Qu'avons-nous besoin de tous ces effets?"
L a comtesse regarda sa fille et comprit tout de suite la cause de son emotion et de la mauvaise humeur de son mari, qui continuait a ne pas la regarder.
" Eh bien, faites comme vous voudrez. je ne vous en empeche pas, dit-elle sans se rendre completement.
- Maman, pardonnez-moi!"
M ais la comtesse, repoussant doucement sa fille, s'approcha de son mari.
" Mon cher, arrange-toi comme il te plaira; ai-je jamais empeche.? dit-elle en baissant les yeux comme une coupable.
- Les oeufs qui en remontrent a la poule! dit le comte en embrassant sa femme, avec des larmes dans les yeux, tandis que celle-ci cachait sa confusion sur son epaule.
- Papa, papa, le peut-on? cela ne nous empechera pas de prendre tout ce qui nous est necessaire."
L e comte fit un signe d'assentiment, et Natacha s'elanca de la salle dans l'escalier, et de l'escalier dans la cour.
Q uand elle ordonna de decharger les voitures, les domestiques, n'en croyant pas leurs oreilles, se grouperent autour d'elle, et ne lui obeirent que lorsque le comte leur eut repete que telle etait la volonte de sa femme. Aussi convaincus maintenant qu'il etait impossible de laisser les blesses en arriere qu'ils l'etaient quelques instants auparavant de la necessite d'emporter les effets, ils les dechargerent avec empressement. Les blesses a leur tour se trainerent hors de leurs chambres, et leurs figures pales et satisfaites entourerent les charrettes. La bonne nouvelle se repandit bien vite dans les maisons environnantes, et tous les blesses du voisinage affluerent dans la cour des Rostow. Beaucoup d'entre eux assurerent qu'ils trouveraient moyen de se placer au milieu des caisses, mais comment arreter le dechargement, du moment qu'il etait commence, et qu'importait d'ailleurs de laisser le tout ou seulement la moitie? La cour etait encombree de caisses a moitie ouvertes, contenant les tapis, les porcelaines, les bronzes, tous ces memes objets qu'on avait emballes avec tant de soin la veille, et chacun s'employait de son mieux a diminuer le bagage, pour emmener le plus de blesses possible.
" On peut encore en prendre quatre, dit l'intendant, je donnerai ma charrette.
- Donnez celle qui porte ma garde-robe, dit la comtesse, Douniacha pourra se mettre avec moi."
C et ordre fut execute immediatement, et l'on envoya chercher de nouveaux blesses a deux maisons de la. Toute la domesticite, et meme Natacha, etaient dans un etat de surexcitation indicible.
" Comment, attacherons-nous cette caisse? disaient les gens, qui ne parvenaient pas a fixer une certaine caisse derriere la voiture. Il faudrait encore au moins une charrette pour les mettre!
- Que contient celle-la? demanda Natacha.
- Les livres de la bibliotheque.
- Laissez-les-y c'est inutile!"
L a britchka etait au grand complet, et il n'y avait meme plus de place pour le jeune comte.
" Il ira sur le siege. N'est-ce pas, Petia, que tu iras sur le siege?."
S onia, de son cote, n'avait cesse de travailler, mais, au contraire de Natacha, elle mettait en ordre les objets qu'on laissait, les inscrivait, selon le desir de la comtesse, et faisait de son mieux pour en emporter le plus possible.
XVII
E nfin, a deux heures de l'apres-midi, les quatre voitures, attelees et chargees, se tenaient alignees devant le perron, tandis que les charrettes chargees de blesses quittaient la cour une a une. La caleche dans laquelle se trouvait le prince Andre attira l'attention de Sonia, qui etait occupee, avec la femme de chambre de la comtesse, a lui arranger un bon coin dans sa large et haute voiture.
" A qui cette caleche? demanda Sonia en passant sa tete par la portiere.
- Ne le savez-vous donc pas, mademoiselle? dit la femme de chambre. Elle est au prince blesse qui a passe la nuit chez nous, et qui va maintenant nous suivre.
- Quel prince? Comment s'appelle-t-il?
- Mais c'est notre ancien fiance, le prince Bolkonsky, repondit en soupirant la femme de chambre; on le dit a l'agonie."
S onia sauta a terre et courut trouver la comtesse, qui, habillee de sa robe de voyage, le chapeau sur la tete et le chale sur les epaules, marchait dans les chambres, en attendant que tous les siens fussent la pour s'asseoir les portes fermees, suivant l'usage, et dire une courte priere avant le depart.
" Maman! dit Sonia: le prince Andre est ici, blesse et mourant!"
L a comtesse ouvrit des yeux stupefaits:
" Natacha!" s'ecria-t-elle.
C hez elle comme chez Sonia, cette nouvelle n'eveilla au premier moment qu'une seule pensee: connaissant toutes deux Natacha, l'emotion qu'elle ressentirait a cette revelation leur faisait oublier la sympathie qu'elles avaient toujours eprouvee pour le prince.
" Natacha ne sait rien encore.: mais c'est qu'il va nous suivre, repeta Sonia.
- Et tu dis qu'il est mourant?"
S onia fit un signe de tete, la comtesse la serra dans ses bras, et se mit a pleurer.
" Les voies du Seigneur sont insondables," pensa-t-elle; elle sentait que la main toute-puissante de la Providence manifestait son action dans tout ce qui se passait en ce moment autour d'elle.
" Eh bien, maman, tout est-il pret? demanda Natacha gaiement. Mais qu'avez-vous?
- Rien, tout est pret.
- Eh bien, allons!." Et la comtesse baissa la tete pour cacher son emotion.
S onia embrassa Natacha; celle-ci la questionna du regard.
" Qu'est-ce donc? qu'est-il arrive?
- Rien, rien!
- Quelque chose de mauvais pour moi? Qu'est-ce donc?" demanda Natacha, toujours impressionnable comme une sensitive.
L e comte, Petia, MmeSchoss, Mavra Kouzminichna, Vassilitch entrerent au salon, fermerent les portes et s'assirent en silence; au bout de quelques secondes, le comte se leva le premier, poussa un profond soupir et fit un grand signe de croix devant l'image. Tous suivirent son exemple, puis il embrassa Mavra Kouzminichna et Vassilitch, qui restaient pour garder la maison, et, pendant que ces derniers prenaient sa main au vol et le baisaient a l'epaule, il leur donnait de petites tapes d'amitie sur le dos, en les accompagnant de quelques phrases vagues et bienveillantes. La comtesse s'etait retiree dans sa chambre, ou Sonia la trouva a genoux devant les images, dont une partie avait ete enlevee; elle avait tenu a emporter avec elle celles qui etaient les plus precieuses comme souvenirs de famille.
A l'entree, dans la cour, ceux qui partaient, les pantalons passes dans les tiges de leurs bottes, les habits serres a la taille par des courroies et des ceintures, armes des poignards et des sabres distribues par Petia, prenaient conge de ceux qui restaient. Comme toujours, au moment du depart il arriva que bien des objets furent oublies ou mal emballes: aussi les deux heiduques resterent-ils longtemps aux deux portieres de la voiture, prets a aider la comtesse a y monter, tandis que les femmes de chambre apportaient encore en courant des oreillers et des paquets de toute dimension.
" Elles oublient toujours quelque chose, disait la comtesse. Tu sais pourtant bien, Douniacha, que je ne puis pas etre assise comme cela!"
E t Douniacha, serrant les dents sans repondre, se precipitait, d'un air fache, pour arranger de nouveau la place de la comtesse.
" Oh! les gens, les gens!" disait le comte en hochant la tete.
Y efime, le cocher de la comtesse, le seul en qui elle eut confiance, perche sur son siege eleve, ne daignait meme pas se retourner pour voir ce qui se passait. Dans sa vieille experience, il savait fort bien qu'on ne lui dirait pas de sitot encore: "En route, a la garde de Dieu!" et qu'apres le lui avoir dit, on l'arreterait deux fois au moins pour envoyer chercher des objets oublies; alors seulement la comtesse passerait la tete par la portiere, en le suppliant, au nom du ciel, de conduire avec prudence aux descentes. Il savait tout cela; aussi attendait-il avec un flegme imperturbable, et avec une patience beaucoup plus grande que celle de son attelage, car l'un des chevaux, celui de gauche, piaffait et mordillait son frein. Chacun s'assit enfin dans la large voiture, le marchepied fut releve, la portiere fermee, la cassette apportee apres avoir ete oubliee, et la comtesse adressa a son vieux cocher ses recommandations habituelles. Yefime se decouvrit lentement, se signa, et le postillon et tous les domestiques firent comme lui.
" A la garde de Dieu, dit Yefime en remettant son bonnet, en avant!"
L e postillon lanca ses chevaux, le timonier de gauche appuya sur son collier, les ressorts gemirent et la lourde caisse du carrosse s'ebranla. Le laquais s'elanca sur le siege de la voiture lorsqu'elle etait deja en marche, et les autres equipages, secoues comme elle en passant de la cour dans la rue, se mirent en mouvement a sa suite. Tous les voyageurs se signerent en passant devant l'eglise d'en face, et les domestiques qui restaient a la maison les reconduisirent pendant quelques pas, en marchant des deux cotes des portieres. Natacha avait rarement eprouve un sentiment de joie aussi vif qu'en ce moment, ou, assise a cote de sa mere, elle voyait lentement defiler devant ses yeux les maisons et les murailles de Moscou qu'on abandonnait a son sort. Passant de temps en temps la tete hors de la portiere, elle regardait le long convoi de blesses qui les precedait, avec la caleche du prince Andre en tete. Elle ignorait ce que recouvrait cette capote baissee, mais, comme c'etait la premiere de la longue file, elle la suivait toujours des yeux.
C hemin faisant, des convois du meme genre deboucherent en si grand nombre des rues aboutissantes, que, dans la grande Sadovaia, les voitures marchaient sur deux rangs. Devant la tour de Soukharew, Natacha, qui s'amusait a examiner les allants et les venants, s'ecria tout a coup avec une joyeuse surprise:
" Maman, Sonia, voyez donc, c'est lui!
- Qui donc? Qui cela?
- Mais c'est Besoukhow!." Et elle se pencha a la portiere pour chercher a reconnaitre un homme de forte stature, vetu d'un caftan de cocher; rien qu'a le voir, on devinait que ce devait etre un deguisement: il etait suivi d'un petit vieillard a figure jaune et imberbe, enveloppe dans un manteau a collet de frise.
" C'est bien certainement Besoukhow, poursuivit Natacha.
- Quelle idee! Tu te trompes!
- Je vous donne ma tete a couper que c'est lui. Halte, halte!" cria-t-elle au cocher.
C elui-ci ne put s'arreter: les conducteurs des charrettes et des voitures qui venaient en sens contraire lui enjoignirent, en criant, de continuer sa route et de ne pas entraver la circulation. Cela n'empecha pas les Rostow de distinguer quoique a distance, la grande taille de Pierre: si ce n'etait pas lui, c'etait du moins quelqu'un qui lui ressemblait singulierement. Le personnage en question marchait le long du trottoir, la tete inclinee, le visage serieux, en compagnie du vieillard imberbe, qui avait tout l'air d'un domestique. Ce dernier, remarquant les figures qui les examinaient ainsi, toucha legerement et avec respect le coude de son maitre en lui designant la voiture. Pierre, absorbe dans ses reveries; fut quelque temps avant de comprendre ce qu'on lui voulait; enfin, levant la tete, et regardant du cote que lui indiquait son vieux compagnon, il apercut Natacha, et, sous l'impulsion irreflechie du premier mouvement, il courut vers la voiture, mais au bout de dix pas il s'arreta subitement. Natacha, toujours penchee en avant, lui souriait affectueusement.
" Pierre Kirilovitch, venez donc, lui cria-t-elle. Vous me reconnaissez?. C'est vraiment etonnant!. Que faites-vous la sous ce deguisement?" ajouta-t-elle en lui tendant la main.
P ierre lui prit la main tout en marchant, car la voiture ne s'etait pas arretee, et la baisa gauchement.
" Que vous arrive-t-il donc? lui demanda la comtesse avec interet.
- A moi, rien. pourquoi?. Ne m'interrogez pas, repondit-il, sentant que le regard joyeux de Natacha le penetrait de son charme.
- Restez-vous a Moscou, ou le quittez-vous?"
P ierre se tut un moment:
" A Moscou? reprit-il, oui c'est bien cela, a Moscou!. Adieu!
- Comme je regrette de ne pas etre homme, je serais restee avec vous, dit Natacha, car ce que vous faites est bien. Maman, si vous permettez, je resterai!
- Vous avez ete la-bas pendant la bataille, dit la comtesse en interrompant sa fille.
- Oui, j'y etais, dit Pierre, et demain il y en aura encore une.
- Mais qu'avez-vous? reprit Natacha: vous n'etes pas comme habitude.
- Ah! ne me questionnez pas, je ne sais rien, mais demain. Plus un mot, adieu, adieu! repeta-t-il. Dans quels temps epouvantables." Et, laissant passer la voiture, il regagna le trottoir, tandis que Natacha le suivit longtemps encore de son sourire amical et un peu moqueur.
XVIII
P ierre, depuis sa disparition, demeurait dans l'appartement vide du defunt Bazdeiew. Voici ce qui s'etait passe.
A son reveil, le lendemain de son entrevue avec Rostoptchine, il ne se rendit pas compte tout d'abord du lieu ou il se trouvait, ni de ce qu'on lui voulait, et lorsque son maitre d'hotel lui nomma, parmi les personnes qui l'attendaient au salon, le Francais qui avait ete charge de la lettre de sa femme, le sentiment de desespoir et de decouragement auquel il etait si facilement enclin s'empara de lui avec plus de violence que jamais. Tout se brouilla et se confondit dans son cerveau: il lui sembla qu'il n'avait plus rien a faire sur cette terre, que tout s'etait ecroule et que sa situation etait sans issue. Souriant d'un sourire contraint, se parlant bas a lui-meme, tantot il s'asseyait, accable, sur le canape; tantot il essayait de voir par le trou de la serrure les gens qui etaient dans la piece voisine; tantot enfin il prenait un livre et tachait de lire. Le maitre d'hotel vint une seconde fois lui annoncer que le Francais desirait instamment le voir, ne fut-ce qu'une, seconde, et qu'un messager de MmeBazdeiew, qui etait forcee de partir pour la campagne, le priait de sa part d'accepter la garde des livres du defunt.
" Ah oui! c'est bien, tout de suite. ou plutot va lui dire que je viens," repondit Pierre, qui, aussitot seul, saisit son chapeau, et se glissa dans le corridor par une porte derobee.
I l ne rencontra personne, et parvint ainsi jusqu'au premier palier, d'ou il apercut le suisse qui se tenait debout devant l'entree. S'engageant alors dans un escalier de service qui menait a la cour, il la traversa sans etre remarque. Mais, en debouchant par la porte cochere, il fut oblige de passer devant les dvorniks et les cochers, qui le saluerent respectueusement. Pierre, pour eviter ces regards curieux, fit alors comme l'autruche qui cache sa tete dans un fourre, et croit ne pas etre vue; il regarda de cote, doubla le pas et se mit a marcher rapidement.
A pres mure reflexion, ce qui lui parut le plus urgent fut d'aller voir les papiers et les livres qu'on desirait lui confier. Il prit le premier isvostchik venu et lui donna l'adresse de la veuve Bazdeiew, qui demeurait aux etangs du Patriarche. Il regardait de cote et d'autre les files de vehicules qui emmenaient les partants, et s'appliquait a ne pas degringoler du vieux droschki disloque qui s'avancait lentement avec un bruit de ferraille: Pierre eprouvait la joyeuse sensation d'un gamin echappe de l'ecole. Il lia conversation avec l'isvostchik; l'autre lui raconta qu'on faisait au Kremlin une distribution d'armes, que le lendemain on enverrait toute la population au dela de la barriere des Trois-Montagnes, et que la aurait lieu une grande bataille. Arrive aux etangs, Pierre eut quelque peine a retrouver la maison, ou il n'etait pas venu depuis longtemps. Gherassime, le meme petit vieillard a figure ridee et sans barbe qu'il avait vu cinq ans auparavant a Torjok, repondit au coup qu'il frappa a la porte.
" Est-on a la maison? demanda Pierre.
- Les evenements ont force madame et ses enfants a se refugier dans leur bien de Torjok.
- Laisse-moi entrer tout de meme: il faut que je mette les livres en ordre.
- Venez, venez, monsieur. Le frere du defunt - que le Ciel ait son ame! - est reste ici, mais il est bien faible, vous savez."
P ierre savait aussi qu'il etait a moitie abruti, car il buvait comme un trou.
" Allons, allons!" dit Pierre. et il entra dans l'antichambre, ou il se trouva nez a nez avec un grand vieillard chauve, en robe de chambre, qui trainait ses pieds nus dans de vieilles galoches, et dont le nez bourgeonne temoignait de ses habitudes.
A la vue de Pierre, il murmura quelques mots d'un air de mauvaise humeur et disparut dans les profondeurs du corridor.
" Une grande intelligence, mais bien affaiblie a present, dit le domestique. Voulez-vous entrer dans le cabinet?"
P ierre l'y suivit.
" On y a mis les scelles, comme vous voyez. Sophie Danilovna nous a ordonne de vous remettre les livres."
P ierre se retrouvait dans le meme cabinet sombre ou, du vivant du Bienfaiteur, il etait entre une fois avec un si grand trouble. Depuis sa mort, ce cabinet etait inhabite, et la couche de poussiere qui couvrait tous les meubles lui donnait un aspect encore plus lugubre. Gherassime poussa un des volets, il sortit aussitot de la chambre. Pierre ouvrit une armoire qui contenait les manuscrits, et en retira une liasse de documents tres precieux: c'etaient les actes originaux des loges d'Ecosse, annotes et expliques par le Bienfaiteur. Apres les avoir deployes devant lui sur la table, il les parcourut un moment, et finit par s'oublier dans une profonde reverie.
G herassime, qui entr'ouvrait la porte de temps a autre, trouvait toujours Pierre dans la meme position. Deux heures se passerent ainsi. Le vieux serviteur se permit alors de faire un peu de bruit, mais ce fut inutile, Pierre n'entendit rien.
" Faut-il renvoyer votre isvostchik? lui demanda Gherassime.
- Ah oui! repondit Pierre, revenant enfin a lui. Ecoute, dit-il en attirant Gherassime par un bouton de son habit et en le regardant de ses yeux brillants et humides. Ecoute, il y aura une bataille demain, tu le sais. Ne me trahis pas, et fais ce que je te dirai.
- Bien, dit laconiquement le vieux. Desirez-vous que je vous apporte a manger?
- Non, c'est autre chose qu'il me faut, apporte-moi un habillement complet de paysan et un pistolet.
- Bien!" repondit Gherassime apres avoir reflechi un moment.
P ierre passa le reste de la journee seul dans cette chambre, sans cesser d'y marcher de long en large, et le vieux serviteur l'entendit meme se parler tout haut a plusieurs reprises. Il se coucha enfin dans le lit qui lui avait ete prepare. Gherassime, dans sa longue vie de domestique, avait vu bien des choses extraordinaires: aussi ne fut-il pas tres surpris de l'etrange humeur de Pierre, et il etait content d'avoir quelqu'un a servir. Le meme soir il lui procura sans difficulte le caftan et le bonnet, et lui promit un pistolet pour le lendemain matin. Le vieil ivrogne idiot parut deux fois sur le seuil de la porte pendant la soiree: trainant toujours ses chaussures eculees, il s'arretait d'un air hebete pour regarder Pierre, et, des que celui-ci se retournait, il croisait en grognant les pans de sa robe de chambre et s'eloignait au plus vite. C'est pendant que Pierre, ainsi deguise en cocher, allait avec Gherassime acheter un pistolet, qu'il rencontra les Rostow.
XIX
D ans la nuit du 13 septembre, Koutouzow donna l'ordre aux troupes de se replier par Moscou sur la route de Riazan. Les premiers regiments se mirent en marche la nuit; ils avancaient posement et sans se presser, mais, lorsque au point du jour, en arrivant au pont de Dorogomilow, ils apercurent devant eux une foule innombrable envahissant le pont, s'etageant sur les hauteurs, se repandant par les rues et les carrefours et arretant la circulation; quand ils se sentirent suivis par une masse tout aussi considerable de gens qui les poussaient en avant, les soldats, emportes par ce double mouvement, se precipiterent en desordre sur le pont, sur les barques et jusque dans l'eau. Quant a Koutouzow, il traversa Moscou par des rues detournees. A dix heures du matin, le 14 septembre, il ne restait plus que l'arriere-garde dans le faubourg de Dorogomilow: tout le reste de l'armee avait opere son passage.
A la meme heure, Napoleon, a cheval au milieu de ses troupes, examinait, du haut de la montagne Poklonnaia, le panorama qui se deroulait devant ses yeux. Du 7 au 14 septembre, depuis Borodino jusqu'a l'entree de l'ennemi, pendant toute cette semaine memorable et agitee, il faisait a Moscou ce beau temps d'automne qu'on accepte toujours comme une agreable surprise, alors que les rayons du soleil, bas a l'horizon, scintillent dans l'air pur en eblouissant la vue et projettent une chaleur plus forte qu'au printemps; alors que la poitrine se gonfle et se dilate en aspirant les brises parfumees; alors que les nuits sont encore tiedes et que leurs tenebres s'illuminent d'une pluie d'etoiles dorees, dont le mysterieux spectacle effraye les uns et rejouit les autres. La lumiere du matin inondait Moscou d'un eclat feerique. Etendue aux pieds de la Poklonnaia avec ses jardins, ses eglises, sa riviere, ses coupoles brillantes comme des lingots d'or, aux rayons du soleil, ces constructions fantastiques d'une architecture etrange, la ville semblait vivre de sa vie habituelle! Napoleon eprouvait, en la contemplant, cette curiosite inquiete et pleine de convoitise que provoque chez un conquerant l'aspect de moeurs inconnues et etrangeres. Il constatait dans cette grande cite une exuberance de vie, dont il distinguait, du haut de la montagne, les indices infaillibles, et il entendait pour ainsi dire la respiration haletante de ce grand corps etendu devant lui. Chaque coeur russe, en contemplant Moscou, se dit que c'est une mere, tandis que tout etranger, sans meme se rendre compte de son role maternel, reste frappe de son caractere essentiellement feminin. Napoleon le comprit.
" Cette ville asiatique, avec ses innombrables eglises, Moscou la sainte, la voila donc enfin, cette ville fameuse! Il etait temps!" dit-il en descendant de cheval, et, faisant deployer devant lui le plan de Moscou, il manda l'interprete Lelorgne d'Ideville. "Une ville occupee par l'ennemi ressemble a une ville qui a perdu son honneur," pensait-il, ainsi qu'il l'avait dit a Toutchkow a Smolensk. Surpris de voir realise ce reve longtemps caresse, et qui lui avait paru si difficile a atteindre, c'etait dans ce sentiment qu'il admirait la beaute orientale couchee a ses pieds. Emu, terrifie presque par la certitude de sa possession, il portait ses yeux autour de lui, et etudiait le plan dont il comparait les details avec ce qu'il voyait.
" La voila donc, cette fiere capitale, se disait-il, la voila a ma merci! Ou est donc Alexandre, et qu'en pense-t-il? Je n'ai qu'a dire un mot, a faire un signe, et la capitale des Tsars sera a jamais detruite. Mais ma clemence est toujours prompte a descendre sur les vaincus! Aussi serai-je misericordieux envers elle: je ferai inscrire sur ses antiques monuments de barbarie et de despotisme des paroles de justice et d'apaisement. Du haut du Kremlin, je dicterai de sages lois; je leur ferai comprendre ce qu'est la vraie civilisation, et les generations futures des boyards seront forcees de se rappeler avec amour le nom de leur conquerant: "Boyards, leur dirai-je tout a l'heure, je ne veux pas profiter de mon triomphe pour humilier un souverain que j'estime, je vous proposerai des conditions de paix dignes de vous et de mes peuples!" Ma presence les exaltera, car, comme toujours je leur parlerai avec nettete et avec grandeur.
- Qu'on m'amene les boyards!" s'ecria-t-il en se tournant vers sa suite, et un general s'en detacha aussitot pour aller les chercher.
D eux heures s'ecoulerent. Napoleon dejeuna et retourna au meme endroit pour y attendre la deputation. Son discours etait pret, plein de dignite et de majeste, d'apres lui du moins! Entraine par la generosite dont il voulait accabler la capitale, son imagination lui representait deja une reunion dans le palais des Tsars, ou les grands seigneurs russes se rencontreraient avec les seigneurs de sa cour. Il nommait un prefet qui lui gagnerait le coeur des populations, il distribuait des largesses aux etablissements de bienfaisance, pensant que si en Afrique il avait cru devoir se draper d'un burnous et aller se recueillir dans une mosquee, ici a Moscou il devait se montrer genereux, a l'exemple des Tsars.
P endant qu'il revait ainsi, s'impatientant de ne pas voir venir les boyards, ses generaux inquiets deliberaient entre eux a voix basse, car les envoyes partis a la recherche des deputes etaient revenus annoncer, d'un air consterne, que la ville etait vide, et que tout le monde la quittait. Comment communiquer cette nouvelle a Sa Majeste sans la placer dans une situation ridicule, la plus terrible de toutes les situations? Comment lui avouer qu'au lieu des boyards si impatiemment attendus, il n'y avait plus dans la ville que des gens surexcites par l'ivresse! Les uns soutenaient qu'il fallait a tout prix reunir une deputation quelconque; les autres conseillaient de dire, avec habilete et avec prudence, toute la verite a l'Empereur. Le cas etait grave et difficile.
" C'est impossible. se disait la suite. mais il faudra bien pourtant qu'il le sache." Et personne ne se decidait a parler.
L 'Empereur, qui avait continue a se bercer de ses reves de grandeur, sentit enfin, avec son instinct et sa finesse de grand comedien, que cet instant imposant perdait de sa solennite en se prolongeant outre mesure. Il fit un geste, et un coup de canon retentit: c'etait un signal; aussitot les troupes qui entouraient Moscou y entrerent au pas accelere par les differentes barrieres, en se depassant les unes les autres, au milieu des tourbillons de poussiere qu'elles soulevaient dans leur marche, et en remplissant l'air de clameurs assourdissantes. Entraine par l'enthousiasme de ses soldats, Napoleon s'avanca avec eux jusqu'a la barriere de Dorogomilow; la il s'arreta, descendit de cheval et se remit a marcher, dans l'attente de la deputation qu'il s'attendait a voir paraitre.
XX
M oscou etait desert: sans doute il semblait y avoir encore un restant de vie, mais la ville etait vide et abandonnee comme l'est une ruche devastee qui a perdu sa reine. De loin elle fait encore illusion, mais de pres il n'est plus possible de s'y meprendre: ce n'est pas ainsi quand les abeilles volent dans leur demeure, on n'y trouve plus ni le parfum, ni le bruit habituels. Le coup frappe par l'eleveur ne provoque plus le tumulte instantane et general de milliers de petits etres qui se replient d'un air menacant pour faire jaillir leur aiguillon, agitant avec colere leurs ailes, et remplissant l'air de ce murmure qui accuse la vie et le travail. Quelques faibles bourdonnements, perdus dans les recoins de la ruche, se font seuls entendre. On n'aspire plus par l'ouverture, ni la senteur embaumee et penetrante du miel, ni les tiedes effluves des richesses accumulees! Plus de sentinelles vigilantes, pretes a donner l'eveil en sonnant de la trompe et a se sacrifier pour la defense de la communaute. Plus d'occupations paisibles et regulieres se trahissant par un susurrement continu, mais un desordre partiel, bruyant et effare! Plus d'abeilles laborieuses partant a vide pour butiner dans les champs et en rapporter leur doux fardeau. Seuls, des frelons pillards se glissent dans la ruche et en sortent le corps enduit de miel. Au lieu des grappes noires d'abeilles chargees de miel, accrochees l'une a l'autre par les pattes et trainant en bourdonnant le residu de la cire, l'eleveur ne voit plus maintenant dans la partie inferieure de la ruche que des abeilles engourdies, a moitie mortes, errant, sans savoir ce qu'elles font, de cote et d'autre sur ses minces parois. Au lieu d'une surface unie, soigneusement balayee par leurs ailes en eventail, et aux fentes proprement calfeutrees, ca et la gisent des miettes de cire, d'informes debris, de pauvres bestioles expirantes, dont les pattes fremissent encore, et des cadavres restes sans sepulture. La partie superieure presente le meme aspect de destruction: les cellules, construites avec un art si raffine, ont perdu leur virginite premiere; tout est abandonne, brise, souille. Les frelons voleurs parcourent avec defiance les travaux abandonnes, et les tristes habitantes du logis, dessechees, flasques, vieillies, se trainent lentement, sans force et sans desirs, n'ayant plus qu'une etincelle de vie, tandis que des mouches, des bourdons et des papillons viennent voleter et se heurter contre la ruche ravagee. Parfois on en apercoit deux dans un coin, qui, fideles a leurs anciennes habitudes, nettoient une cellule et s'emploient instinctivement a la debarrasser d'une abeille morte, pendant qu'a cote deux autres se querellent paresseusement ou s'entr'aident dans leur faiblesse. Ici quelques survivantes, ayant trouve une victime, l'entourent, se jettent sur elle et l'etouffent; la une abeille affaiblie s'envole lentement, legere comme un duvet, pour retomber bientot sur un monceau de cadavres desseches. et, au lieu des cercles noirs formes de milliers d'abeilles tassees, pressees dos a dos, surveillant les mysteres de l'eclosion, on ne voit plus que des ouvrieres epuisees, et de pauvres mortes qui semblent garder encore dans leur dernier sommeil le sanctuaire profane et viole. C'est le royaume de la mort et de la decomposition!. Le peu qui vit encore monte, grimpe, essaye de voler, se pose sur la main de l'eleveur, et n'a meme plus la force de le piquer en mourant. Refermant alors la porte de la ruche, il la marque d'un signe, la brise et en retire les derniers rayons.
T el etait ce jour-la l'aspect de Moscou. Ceux qui y etaient restes allaient et venaient comme d'habitude et se mouvaient machinalement, sans rien changer a la routine de leur existence, tandis que, fatigue et inquiet, Napoleon marchait de long en large devant la barriere, en attendant la deputation des boyards, ce vain ceremonial qu'il regardait comme indispensable! Lorsqu'on lui annonca, avec toutes les precautions imaginables, que Moscou etait vide, il jeta un regard courrouce sur celui qui avait l'audace de le lui dire, et il reprit sa promenade en silence. "La voiture!" dit-il, et, y montant avec l'aide de camp de service, il entra dans le faubourg. Moscou deserte? Quel evenement invraisemblable! et, sans penetrer jusqu'au centre de la ville, il s'arreta dans une auberge du faubourg de Dorogomilow. Le coup de theatre avait rate!
XXI
L es troupes russes traverserent Moscou depuis deux heures de la nuit jusqu'a deux heures de l'apres-midi, entrainant a leur suite les derniers habitants et des blesses. Pendant qu'elles encombraient les ponts de Pierre, de la Moskva et de la Yaouza, et qu'elles y etaient acculees sans pouvoir avancer, une foule de soldats, profitant de ce temps d'arret, retournaient sur leurs pas et se glissaient furtivement le long de Vassili-Blagennoi jusque sur la place Rouge, ou ils pressentaient qu'ils pourraient sans grand'peine faire main basse sur le bien d'autrui. Les passages et les ruelles du Gostinnoi-Dvor etaient egalement envahis par une masse d'individus qu'y poussait le meme motif. On n'entendait plus les appels interesses des boutiquiers; il n'y avait plus de marchands ambulants, plus de foule bariolee, plus de femmes occupees a faire leurs emplettes; on ne voyait que des soldats sans armes, entrant dans les magasins les mains vides et en ressortant les mains pleines. Les quelques marchands qui etaient restes sur place erraient ahuris, ouvraient et refermaient leurs boutiques, et en tiraient au hasard tout ce qu'ils pouvaient, pour le confier ensuite a leurs commis, qui l'emportaient en lieu sur. Sur la place du Gostinnoi-Dvor, des tambours battaient le rappel, mais leur roulement ne rappelait plus a la discipline les soldats maraudeurs, qui s'enfuyaient au contraire au plus vite, pendant qu'a travers cette foule d'allants et venants passaient quelques hommes vetus de caftans gris et la tete rasee. Deux officiers, l'un ceint d'une echarpe et monte sur un mauvais cheval gris fonce, l'autre en manteau et a pied, causaient ensemble au coin de l'Iliinka; un troisieme, egalement a cheval, les rejoignit.
" Le general a ordonne de les chasser tous, coute qui coute!. La moitie des hommes s'est enfuie!.
- Ou allez-vous?" cria-t-il a trois fantassins qui, relevant les pans de leurs capotes, se faufilaient devant lui pour reprendre leur rang.
- Le moyen de les rassembler!. Il faut hater le pas, pour que les derniers ne fassent pas comme le reste.
- Mais comment avancer? Le pont est encombre!
- Voyons, allez, chassez-les devant vous!" s'ecria un vieil officier.
C elui qui portait l'echarpe descendit de cheval, appela le tambour et se placa avec lui sous l'arcade. Quelques soldats se mirent a courir avec la foule. Un gros marchand, avec des joues enluminees et bourgeonnees, et une expression cupide et satisfaite, s'approcha de l'officier en gesticulant.
" Votre Noblesse, dit-il d'un air degage, accordez-nous votre protection. Cela nous est bien egal a nous, c'est une bagatelle et s'il ne s'agit que de contenter un honnete homme comme tous, nous trouverons bien toujours deux morceaux de draps a votre service, car nous sentons que. Mais ceci c'est du brigandage!. S'il y avait au moins une patrouille, si l'on avait donne le temps de fermer!"
Q uelques autres marchands se rapprocherent de lui.
" A quoi sert de se lamenter pour une telle misere? dit avec gravite l'un d'eux. Pleure-t-on ses cheveux lorsqu'on vous tranche la tete? Libre a eux de prendre ce qu'ils veulent, ajouta-t-il en se tournant vers l'officier avec un geste energique.
- Il t'est bien facile, a toi, de parler, Ivan Sidoritch, reprit le premier marchand d'un ton grognon. Venez, Votre Noblesse, venez.
- Je sais ce que je dis, reprit le vieux. N'ai-je pas, moi aussi trois boutiques, et pour cent mille roubles de marchandises? Comment esperer de sauver son bien, puisque les troupes s'en vont?. La volonte de Dieu est plus forte que la notre!
- Venez, repeta le premier marchand en saluant l'officier qui le regardait indecis. Apres tout, que m'importe! dit-il tout a coup en s'eloignant a grands pas.
D 'une boutique entr'ouverte partaient des jurons et le bruit d'une lutte. Il etait sur le point d'y entrer pour voir ce qui s'y passait lorsqu'un homme en caftan gris, la tete rasee, en fut rejete avec violence. Cet homme sauta lestement, en se pliant en deux, entre les marchands et l'officier et disparut dans la foule, tandis que ce dernier se precipitait sur les soldats qui envahissaient la boutique. A ce moment de grands cris eclaterent sur le pont de la Moskva.
" Qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il?" s'ecria l'officier en s'elancant sur la place a la suite de son camarade.
E n y arrivant, il vit deux canons enleves de leurs affuts, des charrettes renversees et l'infanterie qui marchait, bousculant des gens qui couraient comme des fous. Des soldats riaient en regardant une grande telegue chargee d'une montagne d'effets, sur le sommet de laquelle une femme se cramponnait, en poussant des cris desesperes, a un fauteuil d'enfant, les pieds en l'air, pendant que quatre chiens courants attaches par une longue laisse a cette meme charrette se serraient l'un contre l'autre. D'apres ce que l'officier apprit de ses camarades, les clameurs des passants et les lamentations de la femme avaient eu pour cause une indicible panique. Le general Yermolow, en apprenant que les soldats se repandaient dans les boutiques, que les habitants s'entassaient aux abords du pont, avait fait enlever deux pieces de leurs affuts pour faire croire a la populace qu'on allait balayer la place. Affolee de peur, la foule avait escalade les charrettes, et, en les renversant, en se poussant, et en hurlant, elle avait fini par laisser le passage libre, permettant ainsi aux troupes de continuer leur marche.
XXII
A u coeur meme de la ville, les rues etaient desertes, les portes cocheres et les boutiques fermees; dans le voisinage des cabarets on entendait de cote et d'autre des chants d'ivrognes ou des cris isoles, mais aucun bruit de voitures ou de chevaux ne resonnait sur le pave, et les pas de quelques rares pietons en troublaient seuls la triste solitude. La Povarskaia etait plongee dans le meme silence que les autres rues: des bottes de foin, des bouts de cordes et des planches gisaient eparpilles dans la grande cour de la maison Rostow, que ses proprietaires avaient abandonnee avec son riche mobilier; on n'y voyait ame qui vive, et cependant quelqu'un jouait du piano dans le salon: c'etait Michka, le petit-fils de Vassilitch, qui, reste avec lui, s'amusait a faire resonner les touches de l'instrument, tandis que le dvornik, le poing sur la hanche, plante devant une grande glace, souriait gracieusement a sa propre image.
" Comme je suis habile, oncle Ignace! dit le gamin en tapant des mains sur le clavier.
- Je crois bien, repondit Ignace en continuant a contempler la figure epanouie qui lui renvoyait ses sourires.
- Oh! les paresseux, les vilains paresseux! s'ecria soudain derriere eux la voix de Mavra Kouzminichna, qui etait entree a pas de loup. Je vous y prends!. Voyez donc cette grosse face qui se montre les dents, pendant que rien n'est range et que Vassilitch n'en peut plus de fatigue."
L e dvornik cessa de sourire, arrangea sa ceinture et sortit de la chambre, en baissant les yeux avec soumission.
" Moi, petite tante, je me repose.
- Ah! oui-da, galopin, va-t'en vite preparer le samovar pour ton grand-pere." Et Mavra Kouzminichna essuya la poussiere dont les meubles etaient couverts, ferma le piano, poussa un profond soupir, et quitta le salon, dont elle ferma la porte a clef. Puis elle s'arreta dans la cour et se demanda ce qu'elle allait faire: irait-elle prendre le the chez Vassilitch, ou achever sa besogne dans le garde-meuble? Tout a coup des pas precipites retentirent dans la rue deserte et s'arreterent a la petite porte, dont le loquet fut vivement secoue sous l'effort qu'on faisait pour l'ouvrir.
" Qui est la? Que voulez-vous? s'ecria Mavra Kouzminichna.
- Le comte, le comte Ilia Andreievitch Rostow?
- Qui etes-vous?
- Je suis un officier, et j'ai besoin de le voir," repondit une voix d'un timbre agreable.
M avra Kouzminichna ouvrit la petite porte, et vit effectivement devant elle un jeune officier de dix-huit ans, qui avait un grand air de ressemblance avec les Rostow.
" Ils sont partis, partis hier au soir, lui dit-elle affectueusement.
- Ah! quel guignon! J'aurais du venir hier," murmura le jeune homme avec regret.
P endant ce temps la vieille menagere examinait avec attention et sympathie ces traits qui lui etaient si familiers, et le manteau dechire et les bottes usees du survenant.
" Pourquoi aviez-vous besoin du comte?
- Oh! maintenant il est trop tard," repondit l'officier desappointe, faisant un pas pour s'en aller.
I l s'arreta malgre lui, indecis.
" C'est que, dit-il, je suis un parent du comte; il a toujours ete tres bon pour moi, et vous voyez, ajouta-t-il en montrant, avec un bon et honnete sourire, ses bottes et sa capote. Je n'ai plus le sou, et je voulais demander au comte."
M avra Kouzminichna ne lui donna pas le temps d'achever.
" Attendez un instant!." Et, se retournant brusquement, elle se dirigea en courant du cote de la seconde cour, ou elle demeurait.
P endant ce temps l'officier examinait ses bottes en souriant melancoliquement.
" Quel dommage d'avoir manque mon oncle! Quelle bonne vieille! mais ou est-elle donc allee? Il faut pourtant que je lui demande par quelles rues je dois passer pour rattraper mon regiment, qui doit bien certainement etre deja a la barriere Rogojskaia!"
A ce moment il vit Mavra Kouzminichna qui revenait vers lui d'un air resolu, quoique legerement embarrasse, et tenait dans ses mains un mouchoir a carreaux; arrivee a quelques pas du jeune homme, elle le defit, et en tira un assignat de vingt-cinq roubles qu'elle lui offrit brusquement.
" Si Son Excellence etait a la maison, il aurait sans doute. mais aujourd'hui que."
L a vieille s'arreta confuse, tandis que le jeune officier acceptait gaiement son argent et la remerciait avec effusion.
" Que Dieu soit avec vous!" repeta-t-elle en reconduisant le jeune homme, qui s'elanca par les rues solitaires pour rejoindre au plus vite son regiment au pont de la Yaouza. Mavra Kouzminichna le regarda s'eloigner, et resta quelques instants, les yeux pleins de larmes, devant la porte, qu'elle avait soigneusement refermee. Elle l'avait perdu de vue depuis longtemps, elle etait encore tout entiere au sentiment de tendresse et de pitie maternelles que lui inspirait ce jeune garcon qu'elle ne connaissait pas!
XXIII
A l'etage inferieur d'une maison inachevee de la Varvarka, il y avait un cabaret que remplissaient en ce moment des cris et des chants d'ivrognes. Assis autour des tables d'une chambre basse et malpropre, une dizaine d'ouvriers, gris, debrailles, les yeux troubles, chantaient a tue-tete; mais on voyait bien qu'ils se forcaient, car la sueur ruisselait sur leurs fronts; ils ne chantaient pas pour leur plaisir, mais bien pour faire voir qu'ils etaient en gaiete et qu'ils faisaient bombance. L'un d'eux, un jeune homme blond de haute taille, vetu d'un sarrau bleu, aurait pu passer a la rigueur pour un joli garcon, si ses levres serrees et minces, toujours en mouvement, et ses yeux fixes et sombres, n'eussent donne a sa physionomie une expression etrange et mechante. Il paraissait diriger le choeur, et battait solennellement la mesure, en faisant aller de droite et de gauche au-dessus de leurs tetes son bras blanc, que sa manche retroussee laissait voir en entier. Entendant tout a coup, au milieu de la chanson, le bruit d'une lutte a coups de poing, il s'ecria d'un ton de commandement:
" Assez, enfants, on se bat la-bas, a la porte!" Et, relevant pour la centieme fois sa manche qui retombait toujours, il sortit de la salle, suivi de ses camarades.
C 'etaient comme lui des ouvriers que le cabaretier regalait en payement de cuirs de differentes sortes qu'ils lui avaient apportes de leur fabrique. Quelques forgerons du voisinage s'imaginant, au tapage, qu'il s'y passait quelque chose d'extraordinaire, essayerent d'y penetrer, mais une querelle s'etait engagee sur le seuil de la porte entre le cabaretier et un marechal ferrant; ce dernier fut violemment repousse, et alla tomber, la face contre terre, au beau milieu de la rue. Un de ses compagnons se jeta alors sur le cabaretier, et pressa de tout son poids sur sa poitrine, mais, au meme moment, apparut le jeune gars a la manche retroussee, qui, lui assenant un vigoureux coup de poing, s'ecria avec fureur:
" Enfants, on assassine les notres!"
L e marechal ferrant se releva la figure ensanglantee, et cria d'un ton lamentable:
" A la garde! on tue, on a tue un homme!. au secours!
- Ah! seigneur Dieu, on a tue, tue un homme!" repeta en glapissant une femme a la porte cochere d'a cote.
L a foule se rassembla autour du malheureux.
" Ce n'est donc pas assez de voler le pauvre peuple et de lui arracher sa derniere chemise, tu viens encore de tuer un homme, brigand de cabaretier!"
L e jeune homme blond, debout a l'entree, portait alternativement son regard terne du cabaretier au marechal ferrant, comme s'il cherchait avec qui se prendre de querelle.
" Scelerat! hurla-t-il tout a coup en se jetant sur le premier., Liez-le vite, mes enfants.
- Me lier, moi?" s'ecria le cabaretier, et, se debarrassant de ses assaillants par un mouvement violent, il arracha son bonnet de dessus sa tete et le lanca a terre. On aurait dit que cet acte avait une signification menacante et mysterieuse, car les ouvriers s'arreterent a l'instant.
" Je suis pour l'ordre, mon camarade, et je sais mieux que personne ce que c'est que l'ordre. Je n'ai qu'a aller trouver l'officier de police. Ah! tu crois que je n'irai pas? Il est defendu de faire du desordre aujourd'hui dans la rue. entends-tu bien? continua le cabaretier en ramassant son bonnet; eh bien! allons-y, poursuivit-il en se mettant en marche, avec le jeune gars, le marechal ferrant, les ouvriers et les passants ameutes, qui criaient et hurlaient en choeur.
- Allons-y! Allons-y!"
A u coin de la rue, devant une maison dont les volets etaient fermes et sur la facade de laquelle se balancait l'enseigne d'un bottier, se tenaient groupes une vingtaine d'ouvriers cordonniers; leurs vetements etaient uses, et l'epuisement cause par la faim se lisait sur leurs figures maigres et abattues. "N'aurait-il pas du nous payer notre travail? disait l'un d'eux en froncant les sourcils. Mais non, il a suce notre sang et il se croit quitte: il nous a lanternes toute la semaine, et au dernier moment il a file." A la vue de l'autre groupe qui s'avancait l'ouvrier se tut, et, pousse par une curiosite inquiete, se joignit a lui avec tous ses compagnons.
" Ou va-t-on? Ah! nous le savons bien!. Nous allons trouver l'autorite.
- C'est donc vrai que les notres ont eu le dessous?
- Que croyais-tu donc?. Ecoute ce qu'on raconte!"
P endant que les questions et les reponses se croisaient en tous sens, le cabaretier profita du tumulte pour s'echapper sans etre vu et retourner chez lui. Le jeune gars, qui n'avait pas remarque la disparition de son ennemi, continua a perorer en agitant son bras nu, et en attirant par ses gestes toute l'attention des curieux, qui esperaient en obtenir un eclaircissement de nature a les rassurer.
" Il dit qu'il connait la loi, qu'il sait ce que c'est que l'ordre?. Mais est-ce que l'autorite n'est pas la pour ca?. N'ai-je pas raison, camarades?. Est-ce qu'on peut rester sans autorite? mais alors on pillera, quoi!
- Betises que tout cela! dit quelqu'un dans la foule. Est-ce possible qu'on abandonne ainsi Moscou?. Quelqu'un s'est moque de toi et tu l'as cru!. Tu vois bien tout ce qui passe de troupes, et tu t'imagines qu'on va le laisser entrer comme cela, "lui"!. L'autorite est la pour l'empecher. Ecoute donc ce que dit celui-la!" ajouta-t-il en designant le jeune gars.
P res de l'enceinte de Kitai-Gorod, quelques hommes entouraient un individu en manteau qui lisait un papier.
" C'est l'oukase qu'on lit, l'oukase!" disait-on de cote a d'autre, et tout le monde se porta de ce cote.
L orsque la foule entoura l'homme au papier, celui-ci parut embarrasse, mais, a la demande du jeune gars, il en recommenca la lecture d'une voix legerement tremblante: c'etait la derniere affiche de Rostoptchine, du 31 aout.
" Je pars demain matin pour voir Son Altesse (Son Altesse! repeta en souriant et d'un ton solennel le jeune gars) pour me concerter avec elle, agir ensemble et aider les troupes a detruire les brigands, que nous renverrons au diable. Je reviendrai pour diner, je me remettrai a la besogne, et alors, nous agirons ferme, et nous "lui" donnerons une bonne raclee!"
L es derniers mots furent accueillis par un profond silence. Le jeune gars baissa la tete d'un air sombre: il etait evident que personne ne les avait compris, et la phrase "je reviendrai pour diner" produisit surtout une triste impression sur l'auditoire. L'esprit du peuple etait monte a un tel diapason, que cette niaiserie vulgaire etait malsonnante a ses oreilles. Chacun aurait pu s'exprimer ainsi, par consequent un oukase emanant d'une autorite superieure n'aurait pas du se le permettre. Personne, pas meme le jeune gars, dont les levres s'agitaient convulsivement, n'interrompit ce morne silence.
" Il faut aller le lui demander. Tiens, le voila!. Il nous l'expliquera sans doute!" dirent tout a coup plusieurs voix, et l'attention de la foule se porta sur un personnage dont la voiture, accompagnee de deux dragons a cheval, venait de deboucher sur la place.
C 'etait le grand-maitre de police, qui, par ordre du comte, etait alle le matin meme mettre le feu aux barques. Il rapportait de cette expedition une somme d'argent considerable, qu'il avait pour le moment, soigneusement deposee dans ses poches. A la vue de la foule qui venait vers lui, il donna l'ordre a son cocher de s'arreter.
" Qu'est-ce? demanda-t-il en s'adressant aux premiers qui l'approchaient timidement de lui. Qu'y a-t-il? repeta-t-il, n'en ayant pas recu de reponse.
- Votre Noblesse, c'est. ce n'est rien! repondit l'homme au manteau: ils sont prets, pour obeir a Son Excellence, et pour faire leur devoir, a risquer leur vie. Ce n'est pas une emeute, Votre Noblesse, mais comme il est dit de la part du comte.
- Le comte n'est pas parti: il est ici et on ne vous oubliera pas!. Avance!" cria le grand-maitre de police au cocher.
L a foule s'etait arretee, en serrant de pres ceux qu'elle supposait avoir entendu les paroles du representant du pouvoir; mais, lui, elle le laissa neanmoins s'eloigner. Le grand-maitre de police jeta sur elle un regard effraye, et murmura quelques mots a son cocher, qui lanca ses chevaux a fond de train.
" On nous trompe, mes enfants! Allons le trouver lui-meme. Ne lachons pas celui-la! Qu'il nous rende compte! Arrete! Arrete!" Et tous se precipiterent en desordre a la poursuite du grand-maitre de police.
XXIV
D ans la soiree du 1er septembre, le comte Rostoptchine eut une entrevue avec Koutouzow, et en revint profondement blesse. Comme il n'avait pas ete invite a faire partie du conseil de guerre, sa proposition de prendre part a la defense de la ville passa inapercue, et il fut profondement surpris de l'opinion qu'on se faisait dans le camp sur la tranquillite de la capitale, dont le patriotisme n'etait, aux yeux de certains grands personnages, qu'une question secondaire et sans portee. Apres s'etre fait servir a souper, il s'etendit tout habille sur un canape, mais, entre minuit et une heure, on le reveilla pour lui remettre une depeche de Koutouzow, apportee par un expres. Il lui annoncait la retraite de l'armee par la grand'route de Riazan au dela de Moscou, et lui demandait de vouloir bien envoyer la police pour faciliter aux troupes le passage a travers la ville. Cette nouvelle n'en fut pas une pour le comte; il l'avait pressentie bien avant son entretien avec Koutouzow, le lendemain meme de Borodino. En effet, les generaux qui en arrivaient repetaient en choeur qu'une seconde bataille etait impossible, et alors, sur l'ordre du general en chef, on avait enleve de la ville tout ce qui appartenait au Tresor ainsi qu'au mobilier de la Couronne. Cependant cet ordre, communique sous la forme d'un simple billet de Koutouzow et recu la nuit pendant son premier sommeil, le surprit et l'irrita au dernier point.
D ans la suite, lorsqu'il se plut a expliquer ce qu'il avait fait a cette epoque, le comte Rostoptchine repeta a differentes reprises dans ses Memoires que son but etait de maintenir la tranquillite a Moscou et d'en faire sortir les habitants. Si telle etait veritablement son intention, sa conduite devient irreprochable. Mais pourquoi alors ne sauve-t-on pas les richesses de la ville, les armes, les munitions, la poudre, le ble? Pourquoi trompe-t-on et ruine-t-on des milliers d'habitants en leur disant que Moscou ne sera pas livre?
" Pour y maintenir la tranquillite," nous repond le comte Rostoptchine. Pourquoi alors emporte-t-on des monceaux de paperasses inutiles, l'aerostat de Leppich, etc., etc.?
" Pour qu'il ne reste plus rien en ville," repond encore le comte. Si l'on admet cette maniere de voir, chacun de ses actes est justifie.
L es atrocites de la Terreur en France n'avaient aussi soi-disant en vue que la tranquillite du peuple. Sur quoi donc le comte Rostoptchine fondait-il ses craintes de voir eclater une revolution a Moscou, lorsque les habitants s'en eloignaient et que les troupes se repliaient? Ni la ni sur aucun autre point de la Russie, il ne se passa rien qui, de pres ou de loin, ressemblat a une revolution.
L e 1er et le 2 septembre, plus de dix mille hommes etaient restes a Moscou, et, sauf au moment ou la foule ameutee s'etait reunie sur l'ordre du gouverneur general dans la cour de son hotel, nul desordre ne se produisit. Il n'y avait aucun motif d'en craindre quand meme on aurait annonce l'abandon de la ville apres Borodino, au lieu de soutenir le contraire, de distribuer des armes, et de prendre ainsi toutes les mesures capables d'entretenir l'effervescence de la population.
R ostoptchine etait d'un temperament sanguin et emporte, il avait toujours vecu et agi dans les hautes spheres administratives, aussi ne connaissait-il pas, malgre son veritable patriotisme, le peuple qu'il s'imaginait tenir en main. Depuis l'entree de l'ennemi dans le pays, il se complaisait a jouer le role du moteur dirigeant et supreme dans le mouvement national du coeur de la Russie. Il s'imaginait guider non seulement les actes materiels des habitants, mais encore leurs dispositions morales, au moyen de ses affiches et de ses proclamations ecrites dans un style de cabaret dont le peuple ne fait aucun cas dans son milieu, et qui le deconcerte a plus forte raison sous la plume de ses superieurs. Ce role lui plaisait, il s'y etait completement identifie, et la necessite d'y renoncer avant d'avoir accompli un exploit heroique le surprit a l'improviste. Il sentit le terrain manquer sous ses pieds, et il ne sut plus quelle conduite tenir. Bien qu'il l'eut pressenti depuis longtemps. Jusqu'au dernier moment il refusa de croire a l'abandon de Moscou et ne fit rien en vue de cette eventualite. C'etait contre sa volonte que les habitants quittaient la ville, et ce n'etait qu'avec une extreme difficulte qu'il accordait aux fonctionnaires l'autorisation de mettre en surete les archives des tribunaux.
T oute son energie, toute son activite tendaient a entretenir dans la population la haine patriotique et la confiance en soi-meme, dont il etait imbu plus que personne. Quant a juger jusqu'a quel point cette energie et cette activite furent comprises et partagees par le peuple, c'est la une question qui n'est pas encore resolue. Mais lorsque les evenements prirent, en se developpant, leurs veritables proportions historiques, lorsque les paroles furent impuissantes pour exprimer la haine de l'ennemi et qu'il ne fut plus possible de l'epancher dans l'ardeur d'une bataille, lorsque la confiance en soi-meme ne suffit plus a la defense de Moscou, lorsque tout le peuple s'ecoula comme un torrent en emportant son bien, et en manifestant, par cet acte negatif, la force du sentiment national dont il etait anime, alors le role choisi par le comte Rostoptchine se trouva soudain un non-sens, et il se sentit seul, faible, ridicule, et d'autant plus irrite, qu'il se sentait coupable. Tout ce que Moscou contenait lui avait ete confie, et rien ne pouvait plus etre emporte! "Qui est responsable? se disait-il. Ce n'est cependant pas moi. Tout etait pret, je tenais Moscou dans mes deux mains, et voila ce qu'ils ont decide. Traitres! brigands! s'ecriait-il avec rage, sans preciser quels etaient ces traitres et ces brigands qu'il invectivait, pousse par le besoin de hair ceux qui, d'apres lui, l'avaient place dans cette ridicule situation.
I l passa toute la nuit a donner des ordres qu'on venait lui demander de tous les quartiers. Ses intimes ne l'avaient jamais vu aussi sombre, ni aussi intraitable.
" Excellence, on est venu des Apanages, du Consistoire, de l'Universite, du Senat, de la maison des Enfants-Trouves!. Les pompiers, le directeur de la prison, celui de la maison des fous, demandent ce qu'ils ont a faire!" Et toute la nuit se passa ainsi.
L e comte faisait des reponses breves et severes, uniquement destinees a donner a entendre qu'il ne prenait pas sur lui la responsabilite des instructions donnees, et la rejetait sur ceux qui avaient reduit tout son travail a neant.
" Dis a cet imbecile de veiller a ses archives, et a cet autre de ne pas m'adresser de sottes questions a propos de ses pompiers. Puisqu'il y a des chevaux, qu'ils partent pour Vladimir. A-t-il envie de les laisser aux Francais?
- Excellence, l'inspecteur de la maison des fous est arrive que doit-il faire?
- Qu'ils partent, qu'ils partent tous, et qu'il lache les fous dans la ville! Puisque nous avons des fous qui commandent les armees, il est juste que ceux-la soient aussi rendus a la liberte."
L orsqu'on lui demanda ce qu'il fallait faire des prisonniers, le comte s'ecria avec colere, en s'adressant au surveillant:
" Faut-il donc te donner deux bataillons pour les escorter? Il n'y en a pas! Eh bien, qu'on les lache!
- Mais, Excellence, il y a aussi des prisonniers politiques, Metchkow et Verestchaguine.
- Verestchaguine? On ne l'a donc pas pendu? Qu'on l'amene!"
XXV
V ers neuf heures du matin, lorsque les troupes commencerent a traverser la ville, personne ne vint plus fatiguer le comte de demandes inopportunes: ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, n'avaient plus desormais besoin de lui. Il avait commande sa voiture pour aller a Sokolniki, et, en attendant qu'elle fut prete, il s'etendit, les bras croises et la figure renfrognee.
E n ce temps de paix, lorsque le moindre administrateur s'imagine complaisamment que si ses administres vivent, c'est uniquement grace a ses soins, c'est dans la conscience de son incontestable utilite qu'il trouve la recompense de ses peines. Tant que dure le calme, le pilote qui, de son frele esquif, indique au lourd vaisseau de l'Etat la route qu'il doit suivre croit, en le voyant s'avancer, et cela se comprend, que ce sont ses efforts personnels qui poussent l'immense batiment. Mais qu'une tempete s'eleve, que les vagues entrainent le vaisseau, l'illusion n'est plus possible, le batiment suit seul sa marche majestueuse, et le pilote, qui tout a l'heure encore etait le representant de la toute-puissance, devient un etre faible et inutile. Rostoptchine le sentait, et il en etait profondement froisse.
L e grand-maitre de police, celui-la meme que la foule avait arrete, entra chez le comte avec l'aide de camp qui venait lui annoncer que la voiture etait prete. L'un et l'autre etaient pales, et le premier, apres avoir rendu compte au general gouverneur de sa commission, ajouta que la cour de l'hotel se remplissait d'une masse enorme de gens qui demandaient a lui parler. Sans proferer une parole, le comte se leva, se dirigea vivement vers son salon, et posa la main sur le bouton de la porte vitree du balcon, mais, la retirant aussitot, il alla a une autre fenetre, d'ou l'on voyait ce qui se passait au dehors. Le jeune gars continuait a discourir en gesticulant. Le marechal ferrant, couvert de sang, se tenait, sombre, a ses cotes, et le murmure de leurs voix penetrait a travers les croisees.
" La voiture est-elle prete? demanda Rostoptchine.
- Elle est prete, Excellence, repondit l'aide de camp.
- Que veulent-ils donc, ceux-la? demanda Rostoptchine en se rapprochant du balcon.
- Ils se sont reunis, a ce qu'ils assurent, pour marcher sur les Francais, d'apres votre ordre, Excellence. Ils parlent aussi de trahison: ce sont des tapageurs, j'ai eu de la peine a leur echapper! Veuillez me permettre de vous proposer, Excellence.
- Faites-moi le plaisir de vous retirer, je sais ce que j'ai a faire." et il continuait a regarder au dehors: "Voila ou l'on a amene la Russie, voila ce que l'on a fait de moi!" se disait-il, emporte contre ceux qu'il accusait par une colere farouche dont il n'etait plus le maitre: . "La voila, la populace, la lie du peuple, la plebe qu'ils ont soulevee par leur sottise! il leur faut une victime, sans doute," se dit-il en fixant les yeux sur le jeune gars, et il se demandait, a part lui, sur qui il pourrait bien deverser sa fureur, "La voiture est-elle prete? repeta-t-il.
- Elle est prete, Excellence. Quels sont vos ordres concernant Verestchaguine? Il attend a l'entree.
- Ah!" s'ecria Rostoptchine frappe d'une idee subite, ouvrant la porte du balcon, il y apparut, tout a coup.
T ous se decouvrirent et se tournerent vers lui.
" Bonjour, mes enfants, dit-il rapidement et a haute voix. Merci d'etre venus! Je vais descendre au milieu de vous mais auparavant il nous faut en finir avec le miserable qui a cause la perte de Moscou. Attendez-moi!." Et il rentra dans le salon aussi brusquement qu'il en etait sorti.
U n murmure de satisfaction parcourut les rangs de la foule.
" Tu vois bien qu'il saura en venir a bout, et toi qui assurais que les Francais." disaient les uns et les autres en se reprochant leur manque de confiance.
D eux minutes plus tard, un officier se montra a la porte principale, et dit quelques mots aux dragons, qui s'alignerent. La foule, avide de voir, se porta pres du peristyle, Rostoptchine y parut au meme instant, et regarda autour de lui comme s'il cherchait quelqu'un.
" Ou est-il?" demanda-t-il avec colere.
A u meme moment on apercut un jeune homme, dont le cou maigre supportait une tete a moitie rasee; il tournait le coin de la maison. Vetu d'un caftan, en drap gros-bleu, jadis elegant, et du pantalon sale et use du forcat, il avancait lentement entre deux dragons, trainant avec peine ses jambe greles et enchainees.
" Qu'il se mette la!" dit Rostoptchine en detournant les yeux du prisonnier, et en indiquant la derniere marche.
L e jeune homme y monta avec effort et l'on entendit le cliquetis de ses fers: il soupira, et, laissant retomber ses mains qui ne ressemblaient en rien a celles d'un ouvrier, il les croisa dans une attitude pleine de soumission. Pendant cette scene muette, rien ne rompit le silence, sauf quelques cris etouffes qui partaient des derniers rangs, ou l'on s'ecrasait pour mieux voir. Le comte, les sourcils fronces, attendait que le jeune prisonnier fut en place.
" Enfants! dit-il enfin d'une voix aigue et metallique, cet homme est Verestchaguine, celui qui a perdu Moscou!"
L 'accuse, dont les traits amaigris exprimaient un aneantissement complet, tenait la tete inclinee; mais, aux premieres paroles du comte, il la releva lentement et le regarda en dessous; on aurait dit qu'il desirait lui parler, ou peut-etre rencontrer son regard. Le long du cou delicat du jeune homme, une veine bleuit et se tendit comme une corde, sa figure s'empourpra. Tous les yeux se tournerent de son cote; il regarda la foule, et, comme s'il se sentait encourage par la sympathie qu'il croyait deviner autour de lui, il sourit tristement et, baissant de nouveau la tete, chercha a se mettre d'aplomb sur la marche.
" Il a trahi son souverain et sa patrie, il s'est vendu a Bonaparte, il est le seul entre nous tous qui ait deshonore le nom russe. Moscou perit a cause de lui!" dit Rostoptchine une voix egale mais dure. Tout a coup, apres avoir jete un regard a la victime, il reprit en elevant la voix avec une nouvelle force: "Je le livre a votre jugement, prenez-le!"
L a foule silencieuse se serrait de plus en plus, et bientot la presse devint intolerable; il etait penible aussi de respirer cette atmosphere viciee sans pouvoir s'en degager, et d'y tendre quelque chose de terrible et d'inconnu. Ceux du premier rang, qui avaient tout vu et tout compris, se tenaient bouche beante, les yeux ecarquilles par la frayeur, opposant une digue a la pression de la masse qui etait derriere eux.
" Frappez-le! Que le traitre perisse! criait Rostoptchine. Qu'on le sabre! je l'ordonne!"
U n cri general repondit a l'intonation furieuse de cette voix, dont on distinguait a peine les paroles, et il y eut un mouvement en avant suivi d'un arret instantane.
" Comte, dit Verestchaguine d'un ton timide mais solennel, aidant ce moment de silence, comte, le meme Dieu nous juge!." Il s'arreta.
- Qu'on le sabre! je l'ordonne! repeta Rostoptchine, bleme de fureur.
- Les sabres hors du fourreau!" commanda l'officier.
A ces mots la foule ondula comme une vague, et poussa les premiers rangs jusque sur les degres du peristyle. Le jeune gars se trouva ainsi porte pres de Verestchaguine; son visage etait petrifie et sa main toujours levee.
" Sabrez! reprit tout bas l'officier aux dragons, dont l'un frappa avec colere Verestchaguine du plat de son sabre.
- Ah!" fit le malheureux; il ne se rendait pas compte, dans son effroi, du coup qu'il avait recu. Un fremissement d'horreur et de compassion agita la foule.
" Seigneur! Seigneur!" s'ecria une voix. Verestchaguine poussa un cri de douleur et ce cri decida de sa perte. Les sentiments humains qui tenaient encore en suspens cette masse surexcitee cederent tout a coup, et le crime, deja a moitie commis, ne devait plus tarder a s'accomplir. Un rugissement menacant et furieux etouffa les derniers murmures de commiseration et de pitie, et, semblable a la neuvieme et derniere vague qui brise les vaisseaux, une vague humaine emporta dans son elan irresistible les derniers rangs jusqu'aux premiers, et les confondit tous dans un indescriptible desordre. Le dragon qui avait deja frappe Verestchaguine releva le bras pour lui donner un second coup. Le malheureux, se couvrant le visage de ses mains, se jeta du cote de la populace. Le jeune gars, contre lequel il vint se heurter, lui enfonca ses ongles dans le cou, et, poussant un cri de bete sauvage tomba avec lui au milieu de la foule, qui se rua a l'instant sur eux. Les uns tiraillaient et frappaient Verestchaguine, les autres assommaient le jeune garcon, et leurs cris ne faisaient qu'exciter la fureur populaire. Les dragons furent longtemps a degager l'ouvrier a moitie mort, et, malgre la rage que ces forcenes apportaient a leur oeuvre de sang, ils ne pouvaient parvenir a achever le malheureux condamne, echarpe et ralant; tant la masse compacte qui les comprimait et les serrait comme dans un etau, genait leurs hideux mouvements.
" Un coup de hache pour en finir!. L'a-t-on bien ecrase?. Traitre qui a vendu le Christ!. Est-il encore vivant?. Il a recu son compte!."
L orsque la victime cessa de lutter et que le rale de l'agonie souleva sa poitrine mutilee, il se fit alors seulement un peu de place autour de son cadavre ensanglante: chacun s'en approchait, l'examinait et s'en eloignait ensuite en fremissant de stupeur.
" Oh! Seigneur!. Quelle bete feroce que la populace!. Comment aurait-il pu lui echapper!. C'est un jeune pourtant. un fils de marchand, bien sur!. Oh! le peuple!. et l'on assure maintenant que ce n'est pas celui-la qu'on aurait du. On en a assomme encore un autre!. Oh! celui qui ne craint pas le peche." disait-on a present en regardant avec compassion ce corps meurtri, et cette figure souillee de sang et de poussiere. Un soldat de police zele, trouvant peu convenable de laisser ce cadavre dans la cour de Son Excellence, ordonna de le jeter dans la rue. Deux dragons, le prenant aussitot par les jambes, le trainerent dehors sans autre forme de proces, pendant que la tete, a moitie arrachee du tronc, frappait la terre par saccades, et que le peuple reculait avec terreur sur le passage du cadavre.
A u moment ou Verestchaguine tomba et ou cette meute haletante et furieuse se rua sur lui, Rostoptchine devint pale comme un mort, et, au lieu de se diriger vers la petite porte de service ou l'attendait sa voiture, gagna precipitamment, sans savoir lui-meme pourquoi, l'appartement du rez-de-chaussee. Le frisson de la fievre faisait claquer ses dents.
" Excellence, pas par la, c'est ici!" lui cria un domestique effare.
R ostoptchine, suivant machinalement l'indication qui lui etait donnee, arriva a sa voiture, y monta vivement, et ordonna au cocher de le conduire a sa maison de campagne. On entendait encore au loin les clameurs de la foule, mais, a mesure qu'il s'eloignait, le souvenir de l'emotion et de la frayeur qu'il avait laisse paraitre devant ses inferieurs lui causa un vif mecontentement. "La populace est terrible, elle est hideuse! se disait-il en francais. Ils sont comme les loups qu'on ne peut apaiser qu'avec de la chair!". "Comte, le meme Dieu nous juge!" Il lui sembla qu'une voix lui repetait a l'oreille ces mots de Verestchaguine, et un froid glacial lui courut le long du dos. Cela ne dura qu'un instant, et il sourit a sa propre faiblesse. "Allons donc, pensa-t-il, j'avais d'autres devoirs a remplir. Il fallait apaiser le peuple. Le bien public ne fait grace a personne!" Et il reflechit aux obligations qu'il avait envers sa famille, envers la capitale qui lui avait ete confiee, envers lui-meme enfin, non pas comme homme prive, mais comme representant du souverain: "Si je n'avais ete qu'un simple particulier, ma ligne de conduite eut ete tout autre, mais dans les circonstances actuelles je devais, a tout prix, sauvegarder la vie et la dignite du general gouverneur!"
D oucement berce dans sa voiture, son corps se calma peu a peu, tandis que son esprit lui fournissait les arguments les plus propres a rasserener son ame. Ces arguments n'etaient pas nouveaux: depuis que le monde existe, depuis que les hommes s'entretuent, jamais personne n'a commis un crime de ce genre sans endormir ses remords par la pensee d'y avoir ete force en vue du bien public. Celui-la seul qui ne se laisse emporter par la passion n'admet pas que le bien public puisse avoir de telles exigences. Rostoptchine ne se reprochait en aucune facon le meurtre de Verestchaguine; il trouvait au contraire mille raisons pour etre satisfait du tact dont il avait fait preuve, en punissant le coupable et en apaisant la foule. "Verestchaguine etait juge et condamne a la peine de mort, pensait-il (et cependant le Senat ne l'avait condamne qu'aux travaux forces). C'etait un traitre, je ne pouvais pas le laisser impuni. Je faisais donc d'une pierre deux coups!" Arrive chez lui, il prit differentes dispositions, et chassa ainsi completement les preoccupations qu'il pouvait avoir encore.
U ne demi-heure plus tard, il traversait le champ de Sokolniki, ayant oublie cet incident; et, ne songeant plus qu'a l'avenir, il se rendit aupres de Koutouzow, qu'on lui avait dit etre au pont de la Yaouza. Preparant a l'avance la verte mercuriale qu'il comptait lui adresser pour sa deloyaute envers lui, il se disposait a faire sentir a ce vieux renard de cour que lui seul porterait la responsabilite des malheurs de la Russie et de l'abandon de Moscou. La plaine qu'il traversait etait deserte, sauf a l'extremite opposee; la, a cote d'une grande maison jaune, s'agitaient des individus vetus de blanc, dont quelques-uns criaient et gesticulaient. A la vue de la caleche du comte, l'un d'eux se precipita a sa rencontre. Le cocher, les dragons et Rostoptchine lui-meme regardaient, avec un melange de curiosite et de terreur, ce groupe de fous qu'on venait de lacher, surtout celui qui s'avancait vers eux, vacillant sur ses longues et maigres jambes, et laissant flotter au vent sa longue robe de chambre. Les yeux fixes sur Rostoptchine, il hurlait des mots inintelligibles et faisait des signes pour lui ordonner de s'arreter. Sa figure sombre et decharnee etait couverte de touffes de poils; ses yeux jaunes et ses pupilles d'un noir de jais roulaient en tous sens d'un air inquiet et effare.
" Halte! Halte!" criait-il d'une voix percante et haletante; et il essayait de reprendre son discours, qu'il accompagnait de gestes extravagants.
E nfin il atteignit le groupe, et continua a courir parallelement a la voiture.
" On m'a tue trois fois, et trois fois je suis ressuscite d'entre les morts!. On m'a lapide, on m'a crucifie. Je ressusciterai. je ressusciterai!. je ressusciterai! On a dechire mon corps!. Trois fois le royaume de Dieu s'ecroulera. et trois fois je le retablirai!" Et sa voix montait a un diapason de plus en plus aigu.
L e comte Rostoptchine palit comme il avait pali au moment ou la foule s'etait jetee sur Verestchaguine.
" Marche, marche!" cria-t-il au cocher en tremblant.
L es chevaux s'elancerent a fond de train, mais les cris furieux du fou, qu'il distancait de plus en plus, resonnaient toujours a ses oreilles, tandis que devant ses yeux se dressait le nouveau la figure ensanglantee de Verestchaguine avec son caftan fourre. Il sentait que le temps ne pourrait rien sur la violence de cette impression, que la trace sanglante de ce souvenir, en s'imprimant de plus en plus profondement dans son coeur, le poursuivrait jusqu'a la fin de ses jours. Il l'entendait dire: "Qu'on le sabre! Vous m'en repondez sur votre tete." Pourquoi ai-je dit cela? se demanda-t-il involontairement. J'aurais pu me taire et rien n'aurait eu lieu." Il revoyait la figure du dragon passant tout a coup de la terreur a la ferocite, et le regard de timide reproche que lui avait jete sa triste victime: "Je ne pouvais agir autrement. la plebe. le traitre. le bien public!."
L e passage de la Yaouza etait encore encombre de troupes, la chaleur etait accablante. Koutouzow, fatigue et preoccupe, assis sur un banc pres du pont, tracait machinalement des figures sur le sable, lorsqu'un general, dont le tricorne etait surmonte d'un immense plumet, descendit d'une caleche a quelques pas de lui et lui adressa la parole en francais, d'un air a la fois irrite et indecis. C'etait le comte Rostoptchine! Il expliquait a Koutouzow qu'il etait venu le trouver parce que, Moscou n'existant plus, il ne restait plus que l'armee.
" Les choses se seraient autrement passees si Votre Altesse m'avait dit que Moscou serait livre sans combat!"
K outouzow examinait Rostoptchine sans preter grande attention a ses paroles, mais en cherchant seulement a se rendre compte de l'expression de sa figure. Rostoptchine, interdit, se tut. Koutouzow hocha tranquillement la tete, et, sans detourner son regard scrutateur, marmotta tout bas:
" Non, je ne livrerai pas Moscou sans combat!"
K outouzow pensait-il a autre chose, ou prononca-t-il ces paroles a bon escient, sachant qu'elles n'avaient aucun sens? Le comte Rostoptchine se retira, et, spectacle etrange! cet homme si fier, ce general gouverneur de Moscou, ne trouva rien de mieux a faire que de s'approcher du pont et de disperser a grands coups de fouet les charrettes qui en encombraient les abords!
XXVI
A quatre heures de l'apres-midi, l'armee de Murat, precedee d'un detachement de hussards wurtembergeois, et accompagnee du roi de Naples et de sa nombreuse suite, fit son entree a Moscou. Arrive a l'Arbatskaia, Murat s'arreta pour attendre les nouvelles que son avant-garde devait lui apporter sur l'etat de la forteresse appelee le "Kremlin". Autour de lui se grouperent quelques badauds qui regardaient avec stupefaction ce chef etranger avec ses cheveux longs, chamarre d'or et portant une coiffure ornee de plumes multicolores.
" Dis donc. Est-ce leur roi?
- Pas mal! disaient quelques-uns.
- ote donc ton bonnet!" s'ecriaient les autres.
U n interprete s'avanca, et, interpellant un vieux dvornik, lui demanda si le "Kremlin" etait loin. Surpris par l'accent polonais qu'il entendait pour la premiere fois, le dvornik ne comprit pas la question, et se deroba de son mieux derriere ses camarades. Un officier de l'avant-garde revint en moment annoncer a Murat que les portes de la forteresse etaient fermees et qu'on s'y preparait sans doute a la defense.
" C'est bien," dit-il en commandant a l'un de ses aides camp de faire avancer quatre canons.
L 'artillerie s'ebranla au trot, et, depassant la colonne qui suivait, Murat se dirigea vers l'Arbatskaia. Arrivee au bout de la rue, la colonne s'arreta. Quelques officiers francais mirent les bouches a feu en position, et examinerent le "Kremlin" au moyen d'une longue-vue. Tout a coup ils y entendirent sonner les cloches pour les vepres. Croyant a un appel aux armes, ils s'en effrayerent, et quelques fantassins coururent aux portes de Koutaflew, qui etaient barricadees par des poutres et des planches. Deux coups de fusil en partirent au moment ou ils s'en approchaient. Le general qui se tenait aupres des canons leur cria quelques mots, et tous, officiers et soldats, retournerent en arriere. Trois autres coups retentirent, et un soldat fut blesse au pied. A cette vue, la volonte arretee d'engager la lutte et de braver la mort se peignit sur tous les visages, et en chassa l'expression de calme et de tranquillite qu'ils avaient un moment auparavant. Depuis le marechal jusqu'au dernier soldat, tous comprirent qu'ils n'etaient plus dans les rues de Moscou, mais bien sur un nouveau champ de bataille, et au moment peut-etre d'un combat sanglant. Les pieces furent pointees, les artilleurs aviverent leurs meches, l'officier commanda: "Feu!" Deux sifflements aigus se firent entendre simultanement, la mitraille s'incrusta avec un bruit sec dans la maconnerie des portes, dans les poutres, dans la barricade, et deux jets de fumee se balancerent au-dessus des canons. A peine l'echo de la decharge venait-il de s'eteindre, qu'un bruit etrange passa dans l'air: une quantite innombrable de corbeaux s'eleverent croassant au-dessus des murailles, et tourbillonnerent en battant lourdement l'espace de leurs milliers d'ailes. Au meme instant un cri isole partit de derriere la barricade, et l'on vit surgir, au milieu de la fumee qui se dissipait peu a peu, la figure d'un homme, en caftan et nu-tete, tenant un fusil et visant les Francais.
" Feu!" repeta l'officier d'artillerie, et un coup de fusil retentit en meme temps que les deux coups de canon. Un nuage de fumee masqua la porte, rien ne bougea plus, et les fantassins s'en rapprocherent de nouveau. Trois blesses et quatre morts etaient couches devant l'entree, tandis que deux hommes s'enfuyaient en longeant la muraille.
" Enlevez-moi ca," dit l'officier en indiquant les poutres et les cadavres. Les Francais acheverent les blesses, et en jeterent les cadavres par-dessus la muraille. Qui etaient ces gens-la? personne ne le sut. M.Thiers seul leur a consacre ces quelques lignes: "Ces miserables avaient envahi la citadelle sacree, s'etaient empares des fusils de l'arsenal, et tiraient sur les Francais. On en sabra quelques-uns, et l'on purgea le Kremlin de leur presence."
O n vint annoncer a Murat que la voie etait libre. Les Francais franchirent les portes, etablirent leur bivouac sur la place du Senat, et les soldats jeterent par les fenetres de ce batiment des chaises, dont ils se servirent pour allumer leurs feux. Les detachements se suivaient a la file, et traversaient le Kremlin pour aller occuper les maisons vides et abandonnees ou ils s'etablissaient comme dans un camp.
A vec leurs uniformes uses, leurs figures affamees et epuisees, reduites au tiers de leur premier effectif, les troupes ennemies firent neanmoins leur entree a Moscou en bon ordre Mais lorsqu'elles s'eparpillerent dans les maisons desertes, elles cesserent d'exister comme armee, et le soldat disparut pour faire place au maraudeur. Ce maraudeur, en quittant Moscou cinq semaines plus tard, emportait une foule d'objet qu'il croyait indispensables ou precieux. Il n'avait plus pour but la conquete, mais la conservation de ce qu'il avait pille. Semblables au singe qui, apres avoir plonge son bras dan l'etroit goulot d'un vase pour y saisir une poignee de noisettes, s'obstine a ne pas ouvrir la main, de crainte de le laisser echapper et court ainsi le risque de la vie, les Francais avaient d'autant plus de chances de perir en operant leur retraite, qu'ils trainaient apres eux un immense butin; comme le singe ils ne voulaient pas l'abandonner. Dix minutes apres leur installation, on ne distinguait plus les officiers des soldats. Derriere les fenetres de toutes les maisons, on voyait passer des hommes guetres, en uniforme, examinant les chambres d'un air satisfait, et furetant dans les caves et dans les glacieres, dont ils enlevaient les provisions. Ils declouaient les planches qui fermaient les remises et les ecuries, et, retroussant leurs manches jusqu'au coude, allumaient les fourneaux, faisaient leur cuisine, amusaient les uns, effrayaient les autres et cherchaient a apprivoiser les femmes et les enfants. Il y avait de ces gens-la partout, dans les boutiques comme dans les rues, mais de veritables soldats il n'en etait plus question.
E n vain des ordres reiteres etaient envoyes aux differents chefs de corps, leur enjoignant de defendre aux soldats de courir dans la ville, d'user de violence envers les habitants et de marauder; en vain l'ordre avait ete donne de faire chaque jour un appel general. En depit de toutes ces mesures, ces hommes, qui hier formaient l'armee, se repandaient partout dans cette cite deserte a la recherche des riches approvisionnements et des jouissances materielles qu'elle leur offrait encore, et ils y disparaissaient comme l'eau qui s'infiltre dans le sable. Les soldats de cavalerie, qui entraient dans une maison de marchands abandonnee avec tout ce qu'elle contenait, avaient beau y trouver des ecuries plus spacieuses qu'il leur etait necessaire, ils ne s'emparaient pas moins de la maison voisine, qui leur semblait plus commode; certains meme accaparaient plusieurs maisons a la fois, et se hataient d'ecrire sur la porte, avec un morceau de craie, par qui elles etaient occupees, et les hommes des differentes armes finissaient par se quereller et s'injurier. Avant meme d'etre installes, ils couraient examiner la ville, et, sur oui-dire, se portaient la ou ils croyaient trouver des objets de valeur. Leurs chefs, apres avoir vainement cherche a les arreter, se laissaient a leur tour entrainer a commettre les memes depredations. Les generaux eux-memes se rassemblaient en foule dans les ateliers des carrossiers, pour y choisir, ceux-ci une voiture, ceux-la une caleche. Les quelques habitants qui n'avaient pu fuir offraient aux officiers superieurs de les loger, dans l'espoir d'eviter par la le pillage. Les richesses abondaient, on n'en voyait pas la fin, et les Francais se figuraient que dans les quartiers qu'ils n'avaient pas explores ils en decouvriraient encore de plus grandes. Ainsi, l'envahissement d'une ville opulente par une armee epuisee eut pour consequence la destruction de cette armee meme et la destruction de la ville, et le pillage et l'incendie en furent le resultat fatal.
L es Francais attribuent l'incendie de Moscou au patriotisme feroce de Rostoptchine, les Russes a la sauvagerie des Francais; mais, en realite, on ne saurait en rendre responsables ni Rostoptchine ni les Francais, et les conditions dans lesquelles la ville se trouvait en furent seules la cause. Moscou a brule comme aurait pu bruler n'importe quelle ville construite en bois, abstraction faite du mauvais etat des pompes, qu'elles y fussent restees ou non, comme n'importe quel village, fabrique ou maison qui auraient ete abandonnes par leurs proprietaires et envahis par les premiers venus. S'il est vrai de dire que Moscou fut brule par ses habitants, il est incontestable aussi qu'il le fut, non par ceux qui y etaient restes, mais par le fait de ceux qui l'avaient quitte. Moscou ne fut pas respecte par l'ennemi comme Berlin et comme Vienne, parce que ses habitants ne recurent pas les Francais avec le pain et le sel en leur offrant les clefs de la ville, mais prefererent l'abandonner a son malheureux sort.
XXVII
L e flot de l'invasion francaise n'atteignit que le soir du 2 septembre le quartier ou demeurait Pierre. Apres les deux jours qu'il venait de passer dans une solitude absolue et d'une facon si etrange, il se trouvait dans un etat voisin de la folie. Une pensee unique s'etait tellement emparee de tout son etre qu'il n'aurait pu dire quand et comment elle lui etait venue. Il ne se rappelait plus rien du passe, et ne comprenait rien au present. Tout ce qui se deroulait devant ses yeux lui paraissait un songe: il avait fui de chez lui pour se derober aux complications insupportables de la vie quotidienne, et il avait cherche et trouve un refuge paisible dans la maison du Bienfaiteur, dont le souvenir se rattachait dans son ame a tout un monde de paix eternelle et de calme solennel, completement oppose a l'agitation fievreuse dont il sentait peser sur lui l'irresistible influence. Accoude sur le bureau poudreux du defunt, dans le profond silence de son cabinet, son imagination lui representa avec nettete les evenements auxquels il avait ete mele dans ces derniers temps, la bataille de Borodino entre autres, et il eprouva de nouveau un trouble indefinissable en comparant son inferiorite morale et sa vie de mensonge a la verite, a la simplicite puissante de ceux dont le souvenir s'etait imprime dans son ame sous l'appellation "Eux"! Lorsque Gherassime le tira de ses meditations, Pierre, qui s'etait decide a prendre part avec le peuple a la defense de Moscou, lui demanda de lui procurer pour cela un deguisement et un pistolet, et lui annonca son intention de rester cache dans la maison. Tout d'abord il lui fut impossible de fixer son attention sur le manuscrit maconnique: elle se portait involontairement sur la signification cabalistique de son nom lie a celui de Bonaparte. La pensee qu'il etait predestine a mettre un terme au pouvoir de "la Bete" ne lui venait toutefois encore a l'esprit que comme une de ces vagues reveries qui traversent parfois le cerveau sans y laisser de traces. Lorsque le hasard lui fit rencontrer les Rostow, et que Natacha se fut ecriee: "Vous restez a Moscou! Ah! que c'est bien!" il comprit qu'il ferait bien de ne pas s'en eloigner, alors meme que la ville serait livree a l'ennemi, afin d'accomplir sa destinee.
L e lendemain, penetre de la pensee de se montrer digne d'"Eux", il se dirigea vers la barriere des Trois-Montagnes; mais, lorsqu'il se fut convaincu que Moscou ne serait pas defendu, la mise a execution du projet qu'il caressait confusement depuis quelques jours se dressa tout a coup devant lui comme une necessite implacable. Il lui fallait ne pas se montrer, chercher a aborder Napoleon, le tuer, mourir peut-etre avec lui, mais delivrer l'Europe de celui qui, a ses yeux, etait a cause de tous ses maux!
P ierre connaissait tous les details de l'attentat qu'un etudiant allemand avait commis en 1809, a Vienne, contre Napoleon; il savait que cet etudiant avait ete fusille, mais le danger qu'il allait courir en remplissant sa mission providentielle ne faisait que l'exciter davantage.
D eux sentiments l'entrainaient avec une egale violence. Le premier, le besoin de se sacrifier et de souffrir, que le spectacle du malheur general avait fait naitre dans son coeur, l'avait conduit a Mojaisk jusque sous le feu de la mitraille, et l'avait contraint a quitter sa maison, a faire bon marche du luxe et du confort de son existence habituelle, a coucher tout habille sur la dure et a partager la maigre chere de Gherassime. Le second etait ce sentiment, essentiellement russe, de profond mepris pour les conventions factices de la vie, et pour tout ce qui constitue aux yeux de l'immense majorite les jouissances supremes de ce monde. Pierre en avait eprouve pour la premiere fois l'enivrement au palais Slobodski, ou il avait compris que la richesse, le pouvoir, tout ce que les hommes cherissent d'ordinaire, n'a reellement de valeur qu'en raison de la satisfaction qu'on ressent a s'en debarrasser. C'est ce meme sentiment qui entraine la recrue a boire son dernier kopeck, l'ivrogne a briser les vitres et les glaces sans raison apparente; et pourtant il sait bien qu'il lui faudra vider sa bourse pour payer le degat; c'est ce sentiment qui fait que l'homme commet des actions absurdes, comme pour faire preuve de sa force, et qui est en meme temps le temoignage d'une volonte superieure menant l'activite humaine ou il lui plait.
L 'etat physique de Pierre correspondait a son etat moral. La nourriture grossiere qu'il avait prise pendant ces derniers jours, l'eau-de-vie dont il s'etait abreuve, l'absence de vin et de cigares, l'impossibilite de changer de linge, les nuits inquietes et sans sommeil passees sur un canape trop court, tout contribuait a entretenir chez lui une irritabilite qui touchait a la folie.
I l etait deux heures de l'apres-midi, les Francais etaient a Moscou. Pierre le savait, mais, au lieu d'agir, il ne pensait qu'a son projet et en pesait les moindres details. Ce n'etait pas sur l'acte lui-meme que ses reveries se concentraient, ni sur la mort possible de Napoleon, mais sur sa propre mort, sur son courage heroique, qu'il se representait avec un attendrissement melancolique. "Oui, je dois le faire, se disait-il. moi seul pour tous! je m'en approcherai ainsi. et tout a coup. emploierai-je un pistolet ou un poignard?. Peu importe!. Ce n'est pas moi, mais le bras de la Providence qui le frappera!." Et il pensait aux paroles qu'il prononcerait en tuant Napoleon: "Eh bien, prenez-moi, menez-moi au supplice! poursuivait-il avec fermete en relevant la tete.
A u moment ou il s'abandonnait a ces divagations, la porte du cabinet s'ouvrit, et il vit apparaitre sur le seuil la personne, si calme d'habitude, et aujourd'hui meconnaissable, de Makar Alexeievitch. Sa robe de chambre flottait autour de lui, sa figure rouge etait ignoble a voir, on devinait qu'il etait ivre. A la vue de Pierre, une legere confusion se peignit sur ses traits, mais il reprit courage en remarquant son embarras, et s'avanca vers lui en titubant sur ses jambes greles.
" Ils ont eu peur! lui dit-il d'une voix enrouee et amicale, je leur ai dit: je ne me rendrai pas. J'ai bien fait, n'est-ce pas?." Puis il s'arreta en apercevant le pistolet sur la table, s'en empara tout a coup, et s'elanca vivement hors de la chambre.
G herassime et le dvornik l'avaient suivi pour le desarmer, tandis que Pierre regardait avec pitie et degout ce vieillard a moitie fou, qui, la figure contractee, retenait l'arme de toutes ses forces, en criant d'une voix rauque:
" Aux armes! a l'abordage!. tu mens. tu ne l'auras pas!
- Voyons, calmez-vous, je vous en prie!. Soyez tranquille!" repetait Gherassime en essayant de le saisir par les coudes et de le pousser dans une chambre.
" Qui es-tu, toi?. Bonaparte?. Va-t'en, miserable!. Ne me touche pas!. As-tu vu cela? criait le fou en brandissant le pistolet.
- Empoigne-le," murmura Gherassime au dvornik.
I ls etaient enfin parvenus a le pousser dans le vestibule, qu'un nouveau cri, un cri de femme, percant et aigu, vint s'ajouter a ceux qu'ils poussaient en l'entrainant, et que dominait toujours la voix rauque de l'ivrogne. et la cuisiniere se precipita, d'un air effare, dans la chambre.
" Oh! mes peres!. Il y en a quatre. quatre a cheval!"
G herassime et le dvornik lacherent les mains de Makar Alexeievitch, et l'on entendit dans le corridor, devenu subitement silencieux, un bruit de pas s'approchant de la porte d'entree.
XXVIII
P ierre, decide a cacher, jusqu'a l'accomplissement de son projet, son nom, son rang, sa connaissance de la langue francise, et a disparaitre au besoin a la premiere apparition de l'ennemi, etait reste debout devant la porte. Les Francais entrerent. Pierre, retenu par une invincible curiosite, ne bougea pas.
I ls etaient deux: un officier de haute taille, de belle mine, un soldat, evidemment son planton, maigre, hale, avec des joues creuses, et une figure inintelligente. L'officier, qui boitait, s'avanca de quelques pas en s'appuyant sur une canne. Il jeta un coup d'oeil autour de lui, et, trouvant sans doute l'appartement a sa guise, il se tourna vers les cavaliers restes a la porte d'entree, et leur donna l'ordre d'amener les chevaux; puis, retroussant sa moustache d'un air crane et portant legerement la main a la visiere de son casque, il s'ecria gaiement:
" Bonjour la compagnie!" Personne ne lui repondit.
" Vous etes le bourgeois?" continua-t-il en s'adressant a Gherassime, qui semblait l'interroger d'un regard inquiet.
" Qouartire. qouartire. logement!" repeta l'officier en lui souriant avec bonhomie, et en lui tapant sur l'epaule.
" Les Francais sont de bons enfants, que diable! voyons, ne nous fachons pas, mon vieux. Ah ca! dites donc, on ne parle pas francais dans cette boutique?" demanda-t-il en rencontrant les yeux de Pierre.
C elui-ci fit un pas en arriere. L'officier s'adressa de nouveau au vieux Gherassime, en lui demandant de lui faire voir les chambres.
" Mon maitre pas ici. moi pas comprendre," disait Gherassime en tachant de s'enoncer aussi distinctement que possible.
L e Francais sourit, fit un geste de desespoir a moitie comique, et se dirigea du cote de Pierre, qui allait faire un mouvement, pour se reculer, lorsqu'il apercut dans l'entrebaillement de la porte Makar Alexeievitch, le pistolet a la main; avec cette ruse que laisse parfois la folie, il visait tranquillement le Francais.
" A l'abordage!" s'ecria l'ivrogne en pressant la detente.
A ce cri, le Francais se retourna brusquement, et Pierre s'elanca sur le fou pour lui arracher son pistolet. Makar Alexeievitch avait eu le temps de lacher, de ses doigts tremblants, le coup, qui les assourdit tous, en remplissant la chambre de fumee. L'officier palit et se rejeta en arriere, pendant que Pierre, oubliant son intention de ne pas paraitre savoir le francais, lui demandait avec empressement:
" N'etes-vous pas blesse?
- Je crois que non, mais je l'ai echappe belle cette fois," repondit celui-ci en se tatant et en montrant les debris de platre detaches du mur. "Quel est cet homme?" ajouta l'officier en regardant Pierre severement.
- Ah! je suis vraiment au desespoir de ce qui vient d'arriver, dit Pierre en oubliant completement son role. C'est un malheureux fou qui ne savait ce qu'il faisait."
L 'officier s'approcha de l'ivrogne et le prit au collet. Makar Alexeievitch, la levre pendante, se balancait lourdement, appuye a la muraille.
" Brigand, tu me le payeras! lui dit le Francais; nous autres, nous sommes clements apres la victoire, mais nous ne pardonnons pas aux traitres!" ajouta-t-il en faisant un geste energique .
P ierre, continuant a parler francais, le supplia de ne pas tirer vengeance d'un pauvre diable a moitie idiot. L'officier l'ecoutait en silence, tout en conservant son air menacant; enfin il sourit, et, se tournant vers Pierre, qu'il examina quelques secondes, il lui tendit la main avec une bienveillance exageree.
" Vous m'avez sauve la vie. Vous etes Francais!" dit-il.
C 'etait bien la le langage d'un Francais. Un Francais seul pouvait accomplir une grande action, et c'en etait une sans contredit, et une des plus grandes, que d'avoir sauve la vie a M.Ramballe, capitaine au 18eme dragons. Malgre tout ce que cette opinion pouvait avoir de flatteur pour lui, Pierre s'empressa de le detromper.
" Je suis Russe, repondit-il rapidement.
- A d'autres, reprit le capitaine en faisant de la main un geste d'incredulite. Vous me conterez tout cela plus tard. Charme de rencontrer un compatriote. Qu'allons-nous faire de cet homme?" poursuivit-il en s'adressant a Pierre comme a un camarade, car, du moment qu'il l'avait bel et bien proclame Francais, il n'y avait plus rien a repliquer.
P ierre lui expliqua de nouveau qui etait Makar Alexeievitch, comment ce fou lui avait enleve un pistolet charge, et il lui reitera sa priere de ne pas le punir.
" Vous m'avez sauve la vie! repeta son interlocuteur en gonflant sa poitrine et en faisant un geste majestueux. Vous etes Francais, vous me demandez sa grace, je vous l'accorde!. Qu'on emmene cet homme!" ajouta-t-il, et, s'emparant du bras de Pierre, il entra avec lui dans la chambre.
L es soldats qui etaient entres au bruit du coup de pistolet se montraient tout prets a faire justice du coupable, mais le capitaine les arreta d'un air severe.
" On vous appellera quand on aura besoin de vous. allez!"
L es soldats s'eloignerent, pendant que le planton, qui avait fait une tournee a la cuisine, s'approchait de son superieur.
" Capitaine, lui dit-il, ils ont de la soupe et du gigot de mouton, faut-il vous l'apporter?
- Oui, et le vin avec."
XXIX
P ierre crut de son devoir de renouveler a son compagnon l'assurance qu'il n'etait pas Francais et voulut se retirer, mais celui-ci etait si poli, si aimable, si bienveillant, qu'il n'eut pas le courage de refuser son invitation, et ils s'assirent tous deux au salon, ou le capitaine lui assura de son cote, avec force poignees de main, qu'il etait lie a lui pour la vie par sentiment de reconnaissance eternelle, malgre sa singuliere idee de vouloir se faire passer pour Russe. S'il avait ete doue de la faculte de deviner les pensees secretes d'autrui, et par consequent celles de Pierre en ce moment, il l'aurait probablement plante la, mais son manque de penetration se traduisait par un bavardage intarissable.
" Francais ou prince russe incognito, lui dit-il en regardant tour a tour la chemise sale mais fine de Pierre, et la bague qu'il portait au doigt, je vous dois la vie et je vous offre mon amitie; un Francais n'oublie jamais ni une insulte ni un service."
I l y avait tant de bonte, tant de noblesse (du moins au point de vue francais) dans l'inflexion de sa voix et dans l'expression de sa figure et de ses gestes, que Pierre lui repondit involontairement par un sourire et serra la main qu'il lui tendait.
" Je suis le capitaine Ramballe, du 13eme dragons, decore pour l'affaire du 7. Voulez-vous me dire avec qui j'ai l'honneur de causer si agreablement dans ce moment, au lieu d'etre a l'ambulance avec la balle de ce fou dans le corps?"
P ierre repondit, en rougissant, qu'il ne pouvait lui donner son nom, et s'ingenia a lui expliquer les motifs qui l'empechaient de satisfaire sa curiosite.
" De grace, dit le capitaine en l'interrompant, je comprends vos raisons: vous etes sans doute officier superieur, ce n'est pas mon affaire. Je vous dois la vie, cela me suffit, je suis tout a vous. Vous etes gentilhomme?" ajouta-t-il avec une nuance d'interrogation.
P ierre inclina la tete.
" Votre nom de bapteme, s'il vous plait?. M.Pierre, dites vous?. Parfait! C'est tout ce que je desire savoir."
L orsqu'on eut apporte le mouton, l'omelette, le samovar, avec l'eau-de-vie et le vin que les Francais avaient pris dans une cave voisine, Ramballe engagea Pierre a partager son repas, et lui-meme se mit aussitot a l'oeuvre en devorant a belles dents comme un homme affame et bien portant, en faisant claquer ses levres et en accompagnant le tout de joyeuses exclamations: "Excellent! exquis!" Son visage s'etait empourpre peu a peu. Pierre, qui etait egalement a jeun, fit honneur au diner. Morel, le brosseur, apporta une casserole remplie d'eau chaude, dans laquelle il posa une bouteille de vin rouge, et en placa sur la table une autre qui contenait du kvass; les Francais avaient deja baptise ce breuvage du nom de: "limonade de cochon". Morel en faisait un grand eloge, mais comme le capitaine avait du bon vin devant lui, il laissa Morel savourer le kvass tout a son aise. Roulant ensuite une serviette autour de la bouteille de bordeaux, il s'en versa un grand verre et en offrit un egalement a Pierre. Une fois sa faim apaisee et la bouteille videe, il reprit la conversation avec un nouvel entrain.
" Oui, mon cher monsieur Pierre, je vous dois une fiere chandelle de m'avoir sauve de cet enrage. J'en ai assez, voyez-vous, de balles dans le corps: tenez, en voila une. elle me vient de Wagram celle-la, dit-il, en se touchant le cote, et deux que j'ai recues a Smolensk, continua-t-il en montrant une cicatrice sur sa joue. Et cette jambe, qui ne veut pas marcher? C'est a la grande bataille du 7, a la Moskva, que j'ai eu cet atout. Crenom, c'etait beau! Il fallait voir ca, c'etait un deluge de feu. Vous nous avez taille une rude besogne; vous pouvez vous en vanter, nom d'un petit bonhomme!. Et ma parole, malgre l'atout que j'y ai gagne, je serais pret a recommencer. Je plains ceux qui n'ont pas vu cela.
- J'y etais, dit Pierre.
- Bah! vraiment! eh bien, tant mieux, vous etes de fiers ennemis, tout de meme. La grande redoute a ete tenace, nom d'une pipe, et vous nous l'avez fait cranement payer. J'y suis alle trois fois, tel que vous me voyez. Trois fois nous etions sur les canons, et trois fois on nous a culbutes comme des capucins de cartes. Oh! c'etait beau, monsieur Pierre! Vos grenadiers ont ete superbes, tonnerre de Dieu! Je les ai vus six fois de suite serrer les rangs, et marcher comme a une revue. Les beaux hommes! Notre roi de Naples, qui s'y connait, a crie: bravo!. Ah! ah! soldats comme nous autres! ajouta-t-il apres un moment de silence. Tant mieux, tant mieux! Terribles a la bataille, galants avec les belles. voila les Francais, n'est-ce pas, monsieur Pierre? ajouta-t-il en clignant de l'oeil. La gaiete du capitaine etait si naive, si franche, il etait si satisfait de lui-meme, que Pierre fut sur le point de repondre a son coup d'oeil. Le mot "galants" rappela sans doute au capitaine la situation de Moscou, car il poursuivit: "A propos, est-ce vrai que toutes les femmes ont quitte la ville? Une drole d'idee: qu'avaient-elles a craindre?
- Est-ce que les dames francaises ne quitteraient pas Paris si les Russes y entraient? demanda Pierre.
- Ah! ah!. repondit le Francais en eclatant de rire et en lui tapant sur l'epaule. Ah! elle est forte, celle-la! Paris. mais Paris, Paris.
- Paris est la capitale du monde?" reprit Pierre en achevant la phrase commencee.
L es yeux souriants du capitaine se fixerent sur lui.
" Eh bien, si vous ne m'aviez pas dit que vous etes Russe, j'aurais parie que vous etiez Parisien. Vous avez ce je ne sais quoi, ce.
- J'ai ete a Paris, j'y ai passe plusieurs annees, reprit Pierre.
- Oh! cela se voit bien. Paris!. Mais un homme qui ne connait pas Paris est un sauvage. Un Parisien, ca se sent a deux lieues! Paris, c'est Talma, la Duchesnois, Pottier, la Sorbonne, les boulevards." S'apercevant que sa conclusion ne repondait pas au debut de son discours, il s'empressa d'ajouter: "Il n'y a qu'un Paris au monde! Vous avez ete a Paris et vous etes reste Russe? Eh bien! je ne vous en estime pas moins." Sous l'influence du vin et apres les quelques jours de solitude qu'il avait passes en tete-a-tete avec ses sombres meditations, Pierre ressentait involontairement un veritable plaisir a causer avec ce gai compagnon.
" Pour en revenir a vos dames, on les dit bien belles! Quelle fichue idee d'aller s'enterrer dans les steppes, quand l'armee francaise est a Moscou! Quelle chance elles ont manquee, celles-la! Vos moujiks, je ne dis pas, mais vous autres, gens civilises, vous devriez nous connaitre mieux que ca. Nous avons pris Vienne, Berlin, Madrid, Naples, Rome, Varsovie, toutes les capitales du monde. On nous craint, mais on nous aime! Nous sommes bons a connaitre. Et, puis l'Empereur." Mais Pierre l'interrompit en repetant:
" L'Empereur. d'un air triste et embarrasse. Est-ce que l'Empereur.?
- L'Empereur, c'est la generosite, la clemence, la justice, le genie. voila l'Empereur! C'est moi, Ramballe, qui vous le dis. Tel que vous me voyez, j'etais son ennemi il y a encore huit ans. Mon pere etait comte et emigre. Mais il m'a vaincu cet homme, il m'a empoigne! Je n'ai pas pu resister en voyant la grandeur et la gloire dont il couvrait la France. Quand j'ai compris ce qu'il voulait, quand j'ai vu qu'il nous faisait une litiere de lauriers, voyez-vous, je me suis dit: voila un Souverain, et je me suis donne a lui. Et voila! Oh oui, mon cher, c'est le plus grand homme des siecles passes et a venir!
- Est-il a Moscou? demanda Pierre avec hesitation, du ton d'un coupable.
- Non, il fera son entree demain," repondit le Francais en reprenant son recit.
L eur entretien fut interrompu a ce moment par un bruit de voix a la porte cochere et par l'entree de Morel, qui venait annoncer a son capitaine que les hussards wurtembergeois tenaient a mettre leurs chevaux dans la cour avec les siens. La cause de la dispute provenait de ce qu'on ne parvenait pas a s'entendre. Ramballe fit aussitot venir le marechal des logis, et lui demanda d'un ton severe a quel regiment il appartenait et comment il osait s'emparer d'un logement deja occupe. L'Allemand lui donna le nom de son regiment et celui de son colonel, et comme il comprenait fort peu le francais et pas du tout la derniere question que Ramballe lui avait adressee, il se lanca dans un discours allemand emaille de mots d'un francais problematique, destine a expliquer qu'il etait le fourrier du regiment, et que son chef lui avait ordonne de marquer leurs logements dans les maisons de cette rue. Pierre, qui savait l'allemand, leur servit a tous deux d'interprete: le Wurtembergeois se laissa persuader et emmena ses hommes.
L orsque le capitaine, qui etait sorti un moment pour donner un ordre, revint reprendre sa place, il trouva Pierre accoude, la tete appuyee sur la main; son visage exprimait la souffrance, et, quelque douloureuse et amere que fut pour lui la situation presente, il souffrait veritablement, non pas de ce que Moscou etait pris et de ce que ses heureux vainqueurs s'y installaient comme, chez eux, en le couvrant meme de leur protection, mais de la conscience de sa propre faiblesse. Quelques verres de bon vin, quelques paroles echangees avec ce bon garcon, avaient suffi pour chasser de son esprit l'humeur sombre et concentree qui l'avait domine si completement ces jours derniers, et dont il avait besoin pour executer son projet. Le deguisement, le poignard etaient prets. Napoleon faisait son entree le lendemain; l'assassinat du "brigand" etait un acte aussi utile et aussi heroique aujourd'hui qu'hier, mais Pierre ne se sentait plus capable de l'accomplir. Pourquoi? Il n'aurait pu le dire, mais il sentait confusement que la force lui manquait, et que toutes ses reveries de vengeance, de meurtre, de sacrifice personnel s'etaient evanouies en fumee au contact du premier venu. Le bavardage du Francais, qui l'avait amuse jusque-la, lui devint odieux. Sa demarche, ses gestes, sa moustache qu'il frisait, la chanson qu'il sifflotait entre ses dents, tout le froissait: "Je vais m'en aller, je ne lui parlerai plus," se dit Pierre, et, tout en se disant cela, il restait immobile. Un etrange sentiment de faiblesse l'enchainait a sa place: il voulait et ne pouvait se lever. Le capitaine, au contraire, rayonnait d'entrain: il se promenait de long en large dans la chambre, ses yeux brillaient, il souriait a quelque pensee drolatique.
" Charmant, dit-il, le colonel de ces Wurtembergeois! un brave garcon s'il en fut, mais. c'est un Allemand."
I l s'assit en face de Pierre.
" A propos, vous savez donc l'allemand, vous?"
P ierre le regarda sans repondre.
" Les Allemands sont de fieres betes, n'est-ce pas, monsieur Pierre?. Encore une bouteille de ce bordeaux moscovite. Morel va nous en chauffer une petite bouteille."
M orel placa sur la table la bouteille demandee et des bougies, a la lueur desquelles le capitaine remarqua la figure decomposee de son compagnon. Pousse par une cordiale sympathie, il se rapprocha de Pierre.
" Eh bien, nous sommes triste? dit-il en lui prenant la main. Vous aurais-je fait de la peine? Avez-vous quelque chose contre moi?"
P ierre lui repondit par un regard affectueux qui exprimait combien il etait sensible a sa sympathie.
" Parole d'honneur, sans parler de ce que je vous dois, j'ai de l'amitie pour vous. En quoi puis-je vous etre bon? Disposez de moi. C'est a la vie, a la mort, lui dit-il en se frappant la poitrine.
- Merci, lui repondit Pierre.
- Eh bien, alors je bois a notre amitie," s'ecria le capitaine en versant deux verres de vin.
P ierre prit le sien et l'avala d'un trait. Ramballe suivit son exemple, lui serra encore une fois la main et s'accouda avec melancolie.
" Oui, mon cher ami, commenca-t-il, voila les caprices de la fortune. Qui m'aurait dit que je serais soldat et capitaine de dragons au service de Bonaparte, comme nous l'appelions jadis. Et cependant me voila a Moscou avec lui! Il faut vous dire, mon cher, poursuivit-il de la voix triste et calme d'un homme qui se prepare a entamer un long recit, que notre nom est l'un des plus anciens de France." Et le capitaine raconta a Pierre, avec un naif laisser-aller frisant la jactance, l'histoire de ses ancetres, les principaux evenements de son enfance, de son adolescence et de son age mur, sans rien omettre de ses relations de famille et de parente: "Mais tout cela, ce n'est que le petit cote de la vie: le fond, c'est l'amour. L'amour! n'est-ce pas, monsieur Pierre?. Allons, encore un verre!" ajouta-t-il en s'animant.
P ierre avala le second verre et s'en versa un troisieme.
" Oh! les femmes, les femmes!" ajouta le capitaine, dont les yeux devinrent langoureux au souvenir de ses aventures galantes; a l'entendre, il en avait eu beaucoup, et son air conquerant, sa jolie figure et l'exaltation avec laquelle il parlait du beau sexe, pouvaient faire croire a sa veracite. Bien que ses confidences eussent ce caractere licencieux qui, aux yeux des Francais, constitue toute la poesie de l'amour, il s'y livrait avec une conviction si reelle, et pretait tant de seduction aux femmes, qu'il semblait avoir ete le seul a en subir l'attrait.
P ierre l'ecoutait avec curiosite. Il etait evident que l'amour, tel que le Francais le comprenait, n'etait pas l'amour sensuel que Pierre avait eprouve jadis pour sa femme, ni le sentiment romanesque qu'il nourrissait pour Natacha. (Deux sortes d'amour egalement meprisees par Ramballe: "L'un, disait-il, est bon pour les charretiers, et l'autre pour les imbeciles".) Le plus grand charme de l'amour pour lui consistait en combinaisons etranges et en situations hors nature.
L e capitaine raconta ainsi le dramatique episode de la double passion qu'il avait eprouvee pour une seduisante marquise de trente-cinq ans, et pour son innocente enfant de dix-sept. Elles avaient lutte de generosite, et cette lutte avait fini par le sacrifice de la mere, qui avait offert sa fille comme femme a son amant. Ce souvenir, quoique bien lointain, remuait encore le capitaine. Un second episode fut celui d'un mari jouant le role de l'amant, tandis que lui, l'amant, remplissait celui du mari. Ce fut ensuite le tour de quelques anecdotes comiques sur son sejour en Allemagne, ou les maris mangent trop de choucroute et ou les jeunes filles sont trop blondes. Puis vint son dernier roman, en Pologne, dont l'impression etait encore toute fraiche dans son coeur, a en juger par l'expression de sa physionomie animee, lorsqu'il se mit a decrire la reconnaissance d'un seigneur polonais auquel il avait sauve la vie (ce detail revenait a tout propos dans les gasconnades du capitaine). Ce mari lui avait confie sa ravissante femme, Parisienne de coeur, dont il etait oblige de se separer pour entrer au service de la France. Ramballe etait sur le point d'etre heureux, car la jolie Polonaise consentait a fuir avec lui, mais, mu par un sentiment chevaleresque, il avait rendu la femme au mari, en lui disant: "Je vous ai sauve la vie, maintenant je vous sauve l'honneur!" En citant cette phrase, il passa la main sur ses yeux, et tressaillit comme pour chasser l'emotion qui le gagnait.
P ierre, qui subissait l'influence du vin et de l'heure avanca de la soiree, retrouvait dans sa memoire, en ecoutant avec attention les recits du capitaine, toute la serie de ses souvenirs personnels. Son amour pour Natacha se representa tout a coup devant lui en une suite de tableaux qu'il comparait a ceux de Ramballe. Lorsque ce dernier lui decrivit la lutte de l'amour et du devoir, Pierre revit les moindres details de sa derniere entrevue avec l'objet de son affection, entrevue qui sur le moment, il faut bien le dire, ne lui avait produit aucune impression; il l'avait meme oubliee, mais aujourd'hui il y trouvait un cote poetique des plus significatifs: "Pierre Kirilovitch venez ici, je vous ai reconnu!" Il lui sembla entendre sa voix, voir ses yeux, son sourire, le petit capuchon de voyage, la meche de cheveux soulevee par le vent! cette vision le toucha et l'attendrit profondement. Lorsque le capitaine eut fini de decrire les charmes de sa Polonaise, il demanda a Pierre s'il avait sacrifie aussi l'amour au devoir, et s'il avait ete jamais jaloux des droits d'un mari. Pierre releva la tete, et, entraine par le besoin de s'epancher, il lui expliqua que sa maniere de voir sur l'amour etait toute differente de la sienne; que de toute sa vie il n'avait aime qu'une femme, et que cette femme ne pourrait jamais lui appartenir!
" Tiens!" fit le capitaine.
P ierre lui confia comment il l'avait aimee depuis sa plus tendre enfance, sans oser penser a elle, parce qu'elle etait trop jeune, et qu'il etait un enfant naturel sans nom et sans fortune, et comment depuis qu'il avait eu une fortune et un nom, il l'aimait si violemment, et la placait si haut au-dessus du monde entier et par consequent de lui-meme, qu'il lui paraissait impossible de se faire aimer d'elle. Pierre s'interrompit a cet endroit de sa confession pour demander au capitaine s'il le comprenait. Le capitaine haussa les epaules et l'engagea a continuer.
" L'amour platonique! les nuages!." marmotta-t-il.
E tait-ce le vin, le besoin d'une effusion ou la certitude que cet homme ne connaitrait jamais les personnages dont il lui parlait, qui l'amena a lui ouvrir son coeur? Le fait est qu'il lui raconta son histoire tout entiere, la langue epaisse, les yeux dans le vague, et qu'il y ajouta celles de son mariage, de l'amour de Natacha pour son meilleur ami, de sa trahison et de leurs rapports encore si peu definis. Et meme, presse peu a peu de questions par Ramballe, il finit par lui avouer sa position dans le monde et jusqu'a son nom. Ce qui frappa le plus le capitaine dans ce long recit, ce fut d'apprendre que Pierre etait proprietaire a Moscou de deux riches palais qu'il avait abandonnes, pour rester en ville sous un deguisement.
L a nuit, tiede et claire, etait deja fort avancee lorsqu'ils sortirent ensemble. On apercevait a gauche les premieres lueurs de l'incendie qui devait devorer Moscou. A droite, tres haut dans le ciel, brillait la nouvelle lune, a laquelle faisait face, a l'autre extremite de l'horizon, la lumineuse comete, dont Pierre rattachait, dans son ame, la mysterieuse apparition a son amour pour Natacha. Gherassime, la cuisiniere et les deux Francais se tenaient devant la porte cochere: on entendait leurs eclats de rire et le bruit des conversations qu'ils echangeaient dans deux langues etrangeres l'une a l'autre. Leur attention se portait sur les lueurs qui grandissaient a l'horizon, bien qu'il n'y eut encore rien de menacant dans ces flammes si eloignees. En contemplant le ciel etoile, la lune, la comete, la clarte de l'incendie, Pierre eprouva un attendrissement indicible. "Que c'est beau! se dit-il. Que faut-il de plus?" Mais soudain il se rappela son projet, il eut un vertige, et il serait infailliblement tombe, s'il ne s'etait retenu a la palissade. Il quitta aussitot, a pas chancelants, son nouvel ami, sans meme prendre conge de lui, et, rentrant dans sa chambre, il s'etendit sur le canape et s'endormit profondement.
XXX
L a lueur du premier incendie du 2 septembre fut apercue de plusieurs cotes a la fois, et produisit des effets tout differents sur les habitants qui s'enfuyaient et sur les troupes forcees de se replier. A cause des nombreux objets qu'ils avaient oublies et qu'ils envoyaient successivement chercher, a cause aussi de l'encombrement de la route, les Rostow n'avaient pu quitter Moscou que dans l'apres-midi; ils furent donc obliges de coucher a cinq verstes de la ville. Le lendemain, reveilles assez tard dans la matinee et rencontrant a tout moment de nouveaux obstacles sur leur chemin, ils n'arriverent qu'a dix heures du soir au village de Bolchaia-Mytichtchi, ou la famille et les blesses s'etablirent dans les isbas des paysans. Une fois leur service fait, les domestiques, les cochers, les brosseurs des officiers blesses, souperent, donnerent a manger aux chevaux, et se reunirent dans la rue. Dans une de ces isbas se trouvait l'aide de camp de Raievsky; comme il avait le poignet brise, et qu'il eprouvait d'intolerables souffrances, ses gemissements resonnaient d'une facon lugubre dans les tenebres de cette nuit d'automne. La comtesse Rostow, qui avait ete sa voisine a la couchee precedente, n'avait pu fermer l'oeil: aussi avait-elle choisi cette fois une autre isba, pour etre plus loin du malheureux blesse. L'un des domestiques remarqua tout a coup une seconde lueur a l'horizon; ils avaient deja apercu la premiere et l'avaient attribuee aux cosaques de Mamonow, qui, d'apres eux, auraient mis le feu au village de Malaia-Mytichtchi.
" Regardez donc, camarades, voila un autre incendie," dit-il.
T ous se retournerent.
" Mais oui. On dit que ce sont les cosaques de Mamonow qui ont mis le feu.
- Pas du tout, ce n'est pas ce village, c'est plus loin, on dirait que c'est a Moscou."
D eux des domestiques firent le tour de la voiture qui leur masquait l'horizon, et s'assirent sur le marchepied.
" C'est plus a gauche. vois-tu la flamme qui se balance?. ca, mes amis, c'est a Moscou que ca brule!"
P ersonne ne releva l'observation, et ils continuerent a regarder ce nouveau foyer, qui s'etendait de plus en plus. Daniel, le vieux valet de chambre du comte, s'approcha du groupe et appela Michka.
" Que regardes-tu, mauvaise tete?. Le comte appellera et il n'y aura personne. Va vite ranger ses habits.
- Mais je suis venu chercher de l'eau.
- Qu'en pensez-vous, Daniel Terentitch, n'est-ce pas a Moscou?"
D aniel Terentitch ne repondit rien, et chacun continua a se taire; la flamme ondulait avec une nouvelle force et gagnait de proche en proche.
" Que le bon Dieu ait pitie de nous!. Le vent, la secheresse. dit une voix.
- Ah! Seigneur! vois donc comme ca augmente!. On apercoit meme les corbeaux. Que le Seigneur ait pitie de nous, pauvres pecheurs!
- N'aie pas peur, on l'eteindra.
- Qui donc l'eteindra? demanda tout a coup Daniel Terentitch d'une voix grave et solennelle: oui, c'est bien Moscou qui brule, mes amis, c'est elle, notre mere aux murailles blanches."
U n sanglot brisa sa voix, et alors, comme si on n'attendait que cette triste certitude pour comprendre la terrible signification de cette lueur qui rougissait l'horizon, des prieres et des soupirs eclaterent de toutes parts.
XXXI
L e vieux valet de chambre alla prevenir le comte que Moscou brulait; celui-ci passa sa robe de chambre, et alla s'assurer du fait, en compagnie de Sonia et de MmeSchoss, qui ne s'etaient pas encore deshabillees. Natacha et sa mere resterent seules dans la chambre. Petia les avait quittees le matin meme pour s'en aller avec son regiment du cote de Troitsk. La comtesse se mit a pleurer a la nouvelle de l'incendie de Moscou, tandis que Natacha, les yeux fixes, assise sur le banc, dans le coin des bagages, n'avait fait aucune attention aux paroles de son pere; volontairement elle pretait l'oreille aux plaintes du malheureux aide de camp blesse, qui lui parvenaient distinctement, quoiqu'elle en fut eloignee de trois ou quatre maisons.
" Ah! l'horrible spectacle! s'ecria Sonia en rentrant epouvantee. Je crois que tout Moscou brule. la lueur est enorme. regarde, Natacha, on la voit d'ici."
N atacha se tourna du cote de Sonia sans avoir l'air de la comprendre, et fixa de nouveau ses yeux dans l'angle du poele. Elle etait tombee dans cette espece de lethargie depuis le matin, depuis le moment ou Sonia, a l'etonnement et au grand ennui de la comtesse, avait cru necessaire de lui annoncer la presence du prince Andre parmi les blesses, ainsi que la gravite de son etat. La comtesse s'etait emportee contre Sonia comme elle ne l'avait jamais fait de sa vie. Celle-ci, tout en larmes, avait implore son pardon et redoublait de soins aupres de sa cousine comme pour effacer sa faute.
" Vois donc, Natacha, comme ca brule.
- Qu'est-ce qui brule? demanda Natacha. Ah oui! Moscou!" Et, afin de se debarrasser de Sonia sans cependant l'offenser, elle avanca la tete vers la fenetre, et reprit aussitot sa premiere position.
" Mais tu n'as rien vu!
- J'ai tout vu, au contraire, je t'assure," dit-elle d'une voix suppliante, qui semblait demander qu'on la laissat en repos.
L a comtesse et Sonia comprirent que rien en ce moment ne pouvait avoir d'interet pour elle.
L e comte se retira derriere la cloison et se coucha. La comtesse s'approcha de sa fille, lui tata la tete avec le revers de la main, comme elle avait l'habitude de le faire quand elle etait malade, et posa ses levres sur son front, pour voir si elle avait de la fievre.
" Tu as froid, lui dit-elle en l'embrassant. Tu trembles, tu devrais te coucher.
- Me coucher? Ah oui! je vais me coucher tout a l'heure," repondit-elle.
L orsque Natacha avait appris que le prince Andre etait grievement blesse et qu'il voyageait avec eux, elle avait fait questions sur questions pour savoir comment et quand c'etait arrive, et si elle pouvait le voir. On lui repondit que c'etait impossible, que sa blessure etait grave, mais que sa vie n'etait pas en danger. Convaincue alors que, malgre toutes ses instances, on ne lui repondrait rien de plus, elle s'etait tue et etait restee immobile dans le fond de la voiture, comme elle l'etait en ce moment sur le banc, dans le coin de la chambre. A voir ses yeux grands ouverts et fixes, la comtesse devinait comme elle en avait fait souvent l'experience, que sa fille roulait dans sa tete quelque projet; la decision inconnue qu'elle allait prendre l'inquietait au plus haut degre.
" Natacha, mon enfant, deshabille-toi, viens te coucher sur mon lit."
( La comtesse seule en avait un: MmeSchoss et les jeunes filles couchaient sur du foin.)
" Non, maman, je me coucherai la, par terre," repondit Natacha avec un mouvement d'impatience, et, s'approchant de la fenetre, elle l'ouvrit.
L es plaintes du blesse se faisaient toujours entendre; elle passa la tete hors de la fenetre, dans l'air humide de la nuit, et sa mere s'apercut que sa poitrine etait secouee par des sanglots convulsifs. Natacha savait que celui qui souffrait ainsi n'etait pas le prince Andre, elle savait aussi que ce dernier etait couche dans l'isba contigue a la leur, mais ces plaintes incessantes lui arrachaient des larmes involontaires. La comtesse echangea un regard avec Sonia.
" Viens, couche-toi, mon enfant, repeta-t-elle en lui touchant legerement l'epaule.
- Oui, tout de suite," repondit Natacha en se deshabillant a la hate et en arrachant, pour aller plus vite, les cordons de ses jupons.
A pres avoir passe sa camisole, elle s'assit par terre sur le lit qui avait ete prepare, et, jetant ses cheveux par-dessus son epaule, elle commenca a les tresser. Tandis que de ses doigts fluets elle defaisait et refaisait rapidement sa natte, et que sa tete se balancait machinalement a chacun de ses mouvements, ses yeux, dilates par la fievre, regardaient fixement dans le vague. Sa toilette de nuit achevee, elle se laissa doucement tomber sur le drap qui recouvrait le foin.
" Natacha, couche-toi au milieu.
- Non, reprit-elle, couchez-vous, je reste ou je suis." Et elle enfouit sa tete dans l'oreiller.
L a comtesse, Sonia et MmeSchoss se deshabillerent vivement. Bientot la pale clarte d'une veilleuse eclaira seule la chambre: au dehors, l'incendie du village, situe a deux verstes, illuminait l'horizon; des clameurs confuses partaient du cabaret voisin et de la rue, tandis que l'aide de camp continuait a gemir; Natacha ecouta longtemps tous ces bruits, en s'abstenant toutefois de faire le moindre mouvement. Elle entendit sa mere prier et soupirer, le lit crier sous son poids, le ronflement sifflant de MmeSchoss, la respiration paisible de Sonia. A un certain moment, la comtesse appela sa fille, mais Natacha ne lui repondit pas.
" Maman, je crois qu'elle dort," dit tout bas Sonia.
L a comtesse l'appela encore apres quelques minutes de silence, mais cette fois Sonia ne repondit plus, et bientot apres Natacha put reconnaitre a la respiration egale de sa mere, qu'elle s'etait endormie. Elle ne bougea pas, quoique son petit pied nu, qui sortait de temps a autre de dessous le drap, frissonnat au contact froid du plancher. Le cri strident du grillon se fit entendre dans les fissures des poutres: il semblait de veiller, alors que tout le monde dormait. Un coq chanta dans le lointain; un autre lui repondit tout a cote, les cris cesserent dans le cabaret, mais les plaintes du blesse ne cesserent pas.
D es que Natacha avait su que le prince Andre les suivait, elle avait resolu d'avoir une entrevue avec lui; tout en la jugeant indispensable, elle pressentait qu'elle serait penible. L'esperance de le voir l'avait soutenue toute la journee, mais, le moment venu, une terreur sans nom s'empara d'elle. Etait-il defigure ou tel qu'elle se figurait le blesse dont les gemissements la poursuivaient? Oui, ce devait etre ainsi, car dans son imagination ces cris dechirants se confondaient avec l'image du prince Andre. Natacha se souleva.
" Sonia, tu dors? Maman?" murmura-t-elle.
P as de reponse. Elle se leva alors tout doucement, se signa et, posant legerement sur le plancher son pied cambre et flexible, elle glissa sur les planches malpropres, qui crierent sous sa pression, et s'elanca avec l'agilite d'un jeune chat jusqu'a la porte, ou elle se cramponna au loquet. Il lui semblait que les cloisons de l'isba retentissaient de coups frappes en mesure, tandis que c'etait son pauvre coeur qui battait a se rompre, de frayeur et d'amour. Elle ouvrit la porte, franchit le seuil, et toucha de la plante du pied le sol humide de l'entree couverte qui separait les deux maisons. La sensation du froid la ranima, elle effleura de son pied dechausse un homme qui dormait, et ouvrit la porte de l'isba ou couchait le prince Andre. Il y faisait sombre derriere le lit place dans un angle, et sur lequel se dessinait une forme vague, brulait sur un banc une chandelle, dont le suif, en coulant, avait forme a l'entour comme un chaperon. Lorsqu'elle entrevit devant elle cette forme indecise, dont les pieds releves sous la couverture lui parurent etre les epaules, elle crut voir quelque chose de si monstrueux, qu'elle s'arreta epouvantee, mais elle avanca, poussee par une force irresistible. Marchant avec precaution, elle arriva au milieu de l'isba, qui etait encombree d'effets de toute sorte; dans le coin, au-dessous des images, un homme etait etendu sur un banc, c'etait Timokhine, egalement blesse a Borodino; le docteur et le valet de chambre etaient couches par terre. Le valet de chambre se souleva en murmurant quelques mots. Timokhine, souffrant d'une blessure au pied, ne dormait pas et fixait ses yeux ecarquilles sur l'etrange apparition de la jeune fille en camisole et en bonnet de nuit. Les quelques paroles indistinctes et effrayees qu'il prononca: "Qu'y a-t-il? Qui va la?" firent presser le pas a Natacha, et elle se trouva levant l'objet qui causait son epouvante. Quelque terrible que put etre l'aspect de ce corps, il fallait qu'elle le vit. En ce moment, une lumiere plus vive jaillit de la chandelle fumeuse, et elle apercut distinctement le prince Andre, les mains etendues sur la couverture, tel qu'elle l'avait toujours connu. Cependant son teint anime par la fievre, ses yeux brillants fixes sur elle avec exaltation, son cou delicat comme celui d'un enfant, ressortant du col rabattu de la chemise, lui donnaient une apparence de jeunesse et de candeur qu'elle ne lui connaissait pas. Elle l'approcha vivement de lui, et d'un mouvement rapide, souple et gracieux elle se jeta a genoux. Il sourit et lui tendit la main.
XXXII
S ept jours avaient passe sur la tete du prince Andre depuis qu'il etait revenu a lui dans l'ambulance apres l'operation. La fievre et l'inflammation des intestins, qui avaient ete dechires par un eclat d'obus, devaient, au dire du medecin, l'emporter en rien de temps; aussi ce dernier fut-il tout surpris de le voir, le septieme jour, manger avec plaisir quelques bouchees de pain, et d'avoir a constater une diminution de l'etat inflammatoire. Le prince Andre avait completement repris connaissance. La nuit qui suivit le depart de Moscou etait accablante, et on l'avait laisse dans sa caleche; une fois arrive au village, le blesse avait lui-meme demande a etre porte dans une maison, et a boire du the, mais la souffrance que lui avait fait eprouver le court trajet de la voiture a l'isba avait provoque chez lui un nouvel evanouissement. Lorsqu'on l'eut couche sur son lit de camp, il resta longtemps immobile, les yeux fermes., puis il les ouvrit et redemanda du the. Il se souvenait des moindres details de la vie, ce qui etonna le docteur: il lui tata le pouls et le trouva plus regulier, a son grand regret; car il savait par experience que le prince Andre etait irrevocablement condamne: la prolongation de ses jours ne pouvait que lui causer de nouvelles et atroces douleurs, dont le terme serait quand meme la mort. On lui apporta un verre de the, qu'il but avec avidite, pendant que ses yeux brillants, toujours fixes sur la porte, essayaient de ressaisir un souvenir confus:
" Je n'en veux plus. Timokhine est-il la?"
C elui-ci se traina jusqu'a lui sur son banc.
" Me voici, Excellence.
- Comment va ta blessure?
- La mienne? oh! ce n'est rien; mais vous, comment vous sentez-vous?"
L e prince Andre resta pensif, comme s'il cherchait a trouver ce qu'il voulait dire.
" Me pourrait-on me procurer un livre? demanda-t-il.
- Quel livre?
- L'Evangile, je ne l'ai pas."
L e docteur lui promit un Evangile et le questionna sur son etat. Ses reponses, faites a contre-coeur, etaient tout a fait lucides. Il demanda qu'on lui glissat un petit coussin sous les reins pour alleger ses angoisses. Le docteur et le valet de chambre souleverent un pan du manteau qui le couvrait et examinerent l'horrible plaie, dont l'odeur fetide leur soulevait le coeur. Cette inspection mecontenta le docteur: il refit le pansement, retourna le malade, qui s'evanouit de nouveau, et le delire le reprit; il insistait pour qu'on lui apportat le livre et qu'on le placat sous lui.
" Qu'est-ce que cela vous coute? repeta-t-il d'une voix plaintive: donnez-le-moi, mettez-le la, ne fut-ce que pour un instant."
L e docteur sortit de la chambre pour se laver les mains.
" Mon Dieu! dit-il au valet de chambre qui lui versait de l'eau, comment peut-il supporter cette atroce douleur!"
P our la premiere fois, le prince Andre avait repris ses sens, retrouve ses souvenirs, et compris son etat, au moment ou sa caleche s'etait arretee au village de Mytichtchi; mais, la souffrance occasionnee par son transport dans l'isba ayant de nouveau trouble ses idees, elles ne s'eclaircirent que lorsqu'on lui eut donne du the; sa memoire lui retraca alors les derniers incidents par lesquels il avait passe, et il se souvint surtout des mirages de felicite mensongere qu'il avait entrevus a l'ambulance, pendant qu'il assistait aux tortures endurees par l'homme qu'il detestait. Les memes pensees confuses et indecises s'emparerent de nouveau de son coeur, l'impression d'un bonheur ineffable le penetra, et il sentait qu'il ne trouverait le bonheur que dans cet Evangile qu'il reclamait avec tant d'insistance. Les douleurs du pansement, et les mouvements qu'il fut oblige de faire en changeant de position, provoquerent un nouvel evanouissement, et il ne reprit connaissance que vers le milieu de la nuit. Tous dormaient autour de lui. Il entendait le cri-cri du grillon de l'isba voisine; une voix avinee chantait dans la rue; les blattes couraient en bruissant sur la table, sur les images, sur les cloisons, et une grosse mouche se heurtait en bourdonnant a la chandelle qui coulait.
L 'homme en bonne sante a la faculte de reflechir, de sentir, se souvenir de mille choses a la fois, comme de choisir certaines pensees et certains faits, sur lesquels il fixe de preference son attention. Il sait, au besoin, s'arracher a une occupation profonde, pour accueillir poliment celui qui l'aborde, et reprendre ensuite le cours de ses reflexions; mais l'ame du prince Andre n'etait pas dans cet etat normal. Bien que ses forces morales fussent devenues plus actives et plus penetrantes que par le passe, elles agissaient cependant sans la participation de sa volonte. Les idees et les visions les plus diverses envahissaient tour a tour son esprit: pendant quelques minutes sa pensee travaillait avec une precision et une profondeur qu'elle n'aurait jamais eues s'il avait ete valide, et tout a coup des images fantastiques et imprevues brisaient impitoyablement le tissu de ce travail, que sa faiblesse l'empechait de rendre.
" Oui, un bonheur nouveau s'est revele a moi, pensait-il plongeant son regard brillant de fievre dans la penombre de la tranquille isba, un bonheur que rien ne saurait desormais m'enlever, un bonheur independant de toute influence materielle: celui de l'ame seule, celui de l'amour! Chacun peut comprendre, mais Dieu seul a le pouvoir de le donner aux hommes. D'ou vient qu'il a fait cette loi d'amour? Pourquoi son fils." Soudain le fil de ses idees se rompit, et (etait-ce delire ou realite?) il crut entendre une voix qui chantonnait sans treve a son oreille.
A ce chuchotement confus, il sentait jaillir de son visage comme un edifice de fines aiguilles et de legers copeaux, et il essayait, en conservant avec soin son equilibre, d'arreter la chute de cette construction aerienne, qui disparaissait de temps a autre pour s'elever de nouveau au rythme, cadence de cet indefinissable murmure. "Elle s'eleve, je la vois!" se disait-il, et, sans la quitter des yeux, il apercevait, par echappee, la flamme rouge de la chandelle a demi consumee et il entendait le bruit des blattes qui couraient sur le plancher, et le bourdonnement de la grosse mouche qui se jetait sur son oreiller. Chaque fois que la mouche touchait son visage, elle le brulait comme un fer rouge, et il se demandait avec surprise comment, en le heurtant de son aile, elle ne faisait pas ecrouler l'etrange edifice d'aiguilles et de copeaux qui se jouait sur sa figure!. Et la-bas, pres de la porte quelle etait cette forme menacante, ce sphinx immobile qui lui aussi, l'etouffait?. "N'est-ce pas plutot un morceau de linge blanc qu'on a laisse sur la table? Mais pourquoi alors tout s'etend-il et tout remue-t-il autour de moi? Pourquoi toujours cette meme voix qui chante en mesure?" reprenait avec angoisse le malheureux blesse., et tout a coup ses pensees et ses sensations lui revenaient plus nettes et plus puissantes que jamais.
" Oui, oui, l'amour!. Non l'amour egoiste, mais l'amour tel que je l'ai eprouve pour la premiere fois de ma vie, lorsque j'ai apercu a mes cotes mon ennemi mourant, et que je l'ai aime quand meme!. C'est l'essence meme de l'ame, qui ne s'en tient pas a un seul objet d'affection, c'est ce que je ressens aujourd'hui!. Aimer son prochain, aimer ses ennemis, aimer tous et chacun, c'est aimer Dieu dans toutes ses manifestations!. Aimer un etre qui nous est cher, c'est de l'amour humain, mais aimer son ennemi, c'est presque de l'amour divin!. C'etait la la cause de ma joie, lorsque j'ai decouvert que j'aimais cet homme. Mais ou est-il? Vit-il encore! L'amour humain degenere en haine, mais l'amour divin est eternel!. Combien de gens n'ai-je pas hai dans ma vie? N'est-ce pas elle que j'ai le plus aimee et le plus detestee?. Et il revit Natacha, non plus avec le cortege de ses charmes exterieurs: c'etait dans son ame qu'il penetrait, c'etait son ame dont il comprenait enfin les souffrances, la honte et le repentir; c'etait sa cruaute, a lui, qu'il se reprochait, pour avoir rompu avec elle. "Si je pouvais au moins la voir, si je pouvais voir encore une fois ses yeux et lui exprimer. Oh la mouche qui me frappe!" Et son imagination se transporta de nouveau dans ce monde d'hallucinations et de realites ou il entrevoyait, comme dans un nuage, l'edifice qui s'elevait toujours au-dessus de sa figure, la chandelle qui brulait entouree de son cercle rouge, et le sphinx qui se tenait pres de la porte.
A ce moment il entendit un leger bruit, il aspira un courant d'air frais, et une autre forme blanche, un second sphinx, apparut sur le seuil de l'isba: son visage etait pale et ses yeux brillaient comme ceux de Natacha. "Oh! que ce delire me fatigue!" se disait le prince Andre en essayant de chasser loin de lui cette vision. Cependant la vision etait toujours la, elle s'avancait, elle semblait reelle! Le prince Andre fit un effort surhumain pour se rendre un compte exact de ce qu'il voyait, mais le delire etait toujours le plus fort. Le susurrement de la voix continuait en cadence; il sentait peser quelque chose sur sa poitrine, et l'etrange figure le regardait toujours. Reunissant toutes ses forces pour reprendre ses sens, il fit un mouvement, ses oreilles tinterent, sa vue se troubla, et il perdit connaissance. Lorsqu'il revint a lui, Natacha, Natacha vivante, celle qu'entre tous les etres il desirait aimer de cet amour pur et divin qui venait de lui etre revele, etait la, a genoux, devant lui. Il la reconnut si bien, qu'il n'en eprouva aucune surprise, mais un sentiment ineffable de bien-etre. Natacha, terrifiee, n'osait bouger; elle cherchait a etouffer ses sanglots, un leger tremblement agitait son pale visage.
L e prince Andre poussa un soupir d'allegement, sourit et lui tendit la main.
" Vous? dit-il. Quel bonheur!"
N atacha se rapprocha vivement de lui, et, lui prenant delicatement la main, la baisa en l'effleurant a peine de ses levres.
" Pardonnez-moi, murmura-t-elle en levant la tete. Pardonnez-moi!
- Je vous aime, dit-il.
- Pardonnez-moi!
- Que dois-je vous pardonner?
- Pardonnez-moi ce que j'ai fait, lui dit Natacha tout bas avec un penible effort.
- Je t'aime mieux qu'auparavant," repondit le prince Andre en lui prenant la tete pour regarder ses yeux, qui se fixaient timidement sur lui a travers des larmes de joie et rayonnaient d'amour et de compassion.
L es traits pales et amaigris de Natacha, ses levres gonflees par l'emotion, lui otaient en ce moment toute beaute, mais le prince Andre ne voyait que ses beaux yeux humides et brillants.
P ierre, le valet de chambre, qui venait de se reveiller, secoua le docteur. Timokhine, qui ne dormait pas, avait vu tout ce qui s'etait passe, et cherchait a se dissimuler de son mieux dans ses draps.
" Qu'est-ce que cela signifie? dit le docteur en se soulevant a moitie. Veuillez vous retirer, mademoiselle."
A u meme instant la femme de chambre, envoyee par la comtesse pour chercher sa fille, frappa a la porte. Comme une somnambule qui serait reveillee en sursaut, Natacha sortit et rentree chez elle, tomba en sanglotant sur son lit.
A dater de ce jour, a chaque halte, a chaque etape de leur long voyage, Natacha se rendait aupres de Bolkonsky, et le docteur etait force d'avouer qu'il ne s'attendait pas a rencontrer chez une jeune fille autant de fermete et d'intelligence dans les soins a donner a un blesse. Quelque terrible que fut pour la comtesse la pensee de voir mourir le prince Andre entre les mains de sa fille, selon les previsions trop fondees du medecin, elle n'eut pas le courage de resister a sa volonte. Ce rapprochement aurait certainement, dans d'autres circonstances, retabli leurs premieres relations, mais la question de vie et de mort suspendue sur la tete du prince Andre l'etait egalement au-dessus de la Russie et ecartait toute autre preoccupation.
XXXIII
L e 3 septembre, Pierre se leva tard: il avait mal a la tete; ses habits, qu'il n'avait pas quittes, lui pesaient sur le corps, et il sentait confusement qu'il avait commis la veille un acte honteux. Cet acte honteux etait son epanchement avec le capitaine Ramballe. La pendule marquait onze heures, le temps etait sombre au dehors; il se leva, se frotta les yeux, et, apercevant le pistolet que Gherassime avait remis sur le bureau, il se rappela enfin ou il se trouvait et ce qui devait avoir lieu ce jour-la: "Ne suis-je pas en retard? pensa-t-il Non, car "il" ne fera probablement son entree qu'a midi. Pierre ne se donnait meme plus le loisir de penser a ce qu'il avait a faire, il se depechait d'agir. Il donna un leger coup de main a ses vetements, saisit le pistolet, et il se disposait a sortir, lorsque pour la premiere fois il se demanda comment il cacherait l'arme. Il ne pouvait la mettre dans sa ceinture, ni la tenir sous le bras, ni la deguiser dans les plis de son large caftan, enfin il avait oublie de la charger. "Dans ce cas un poignard fera mieux l'affaire," se dit-il, bien qu'il eut plus d'une fois blame l'etudiant allemand qui, en 1809, avait tente de poignarder Napoleon; alors il prit le poignard qu'il avait achete en meme temps que le pistolet, quoiqu'il fut tout ebreche, et le glissa sous son gilet. On aurait dit qu'il avait hate, non d'executer son projet, mais de se prouver a lui-meme qu'il n'y avait pas renonce. Serrant ensuite sa ceinture autour lui, enfoncant son bonnet sur ses yeux, il traversa le corridor en s'efforcant de ne pas faire de bruit, et descendit dans la rue, sans avoir rencontre le capitaine.
L 'incendie, qui la veille l'avait laisse si indifferent, s'etait rapidement etendu pendant la nuit. Moscou brulait sur plusieurs points a la fois. Le Gostinnoi-Dvor, la Povarskaia, les barques sur la riviere, les chantiers de bois du pont de Dorogomilow, etaient en flammes. Pierre se dirigeait par l'Arbatskaia vers l'eglise de Saint-Nicolas: c'etait l'endroit ou depuis longtemps il s'etait promis d'accomplir le grand acte qu'il premeditait. La plupart des maisons avaient leurs fenetres et leurs portes fermees et clouees. Les rues et les ruelles etaient desertes. L'air etait impregne d'une odeur de brule et de fumee. De temps en temps on rencontrait quelques Russes inquiets et effares et des Francais, a tournure soldatesque, qui marchaient au milieu de la chaussee. Les uns et les autres regardaient Pierre avec curiosite: sa carrure et sa haute taille, l'expression souffrante et concentree de sa figure, les intriguaient, et les Russes eux-memes l'examinaient attentivement, sans parvenir a comprendre a quelle classe de la societe il appartenait. Les Francais, habitues a etre un objet d'etonnement ou de frayeur pour les indigenes, le suivaient gaiement avec des yeux surpris, car il ne faisait aucune attention a eux. Devant la porte cochere d'une grande maison, trois de ces derniers, qui s'ingeniaient a s'expliquer avec des Russes sans parvenir a se faire comprendre, l'arreterent pour lui demander s'il parlait Francais. Il secoua negativement la tete et poursuivit son chemin. Plus loin, une sentinelle, qui veillait sur un caisson, l'interpella, et ce fut seulement a un second: "Au large!" crie d'une voix menacante et au bruit du fusil que le soldat armait, que Pierre comprit la necessite de passer de l'autre cote de la rue. Tout entier a son sinistre projet, et a la crainte de le perdre de vue, comme il avait fait la nuit precedente, il ne voyait ni ne comprenait rien. Mais cette sombre determination n'etait pas destinee a aboutir; alors meme qu'il n'en aurait pas ete empeche en chemin, l'execution de son plan etait devenue impossible, par la raison toute simple que Napoleon etait deja depuis quelques heures dans le palais imperial du Kremlin. A ce meme moment, assis dans le cabinet du Tsar, et de fort mechante humeur, il donnait des ordres et prenait des mesures pour arreter l'incendie, le pillage, et rassurer les habitants. Pierre ignorait ce fait: absorbe par son idee fixe, et preoccupe, comme tous les entetes qui entreprennent une chose impossible, il se tourmentait, non des difficultes d'execution, mais de la defaillance qui, en s'emparant de lui au moment decisif, paralyserait son action et lui enleverait toute estime de lui-meme. Il continuait neanmoins d'instinct sa route sans regarder devant lui, et il arriva ainsi tout droit a la Povarskaia. Plus il avancait, plus la fumee devenait epaisse; il commencait a sentir la chaleur de l'incendie, dont les langues de feu s'elancaient au-dessus des maisons voisines. Les rues se remplissaient d'une foule agitee. Pierre commencait a comprendre qu'il se passait autour de lui quelque chose d'extraordinaire, mais il ne se rendait pas compte encore du veritable etat des choses. Tout en suivant un chemin battu a travers une grande place deserte, qui touchait d'un cote a la Povarskaia et longeait de l'autre les jardins d'un riche proprietaire, il entendit tout a coup a ses cotes le cri desespere d'une femme; il s'arreta, comme s'il sortait d'un songe, et leva la tete.
A quelques pas de lui, tout le mobilier d'une maison, des edredons, des samovars, des caisses de toutes sortes s'entassaient en desordre sur l'herbe dessechee et poudreuse; accroupie a cote des caisses, une jeune femme maigre, avec de longues dents proeminentes, enveloppee d'un manteau noir, et la tete couverte d'un mauvais bonnet, se lamentait en pleurant a chaudes larmes. Deux petites filles de dix a douze ans, pales et terrifiees comme elle, vetues de miserables jupons et de manteaux a l'avenant, regardaient leur mere avec stupeur, tandis qu'un petit garcon de sept ans, coiffe d'une casquette beaucoup trop grande pour lui, pleurait dans les bras de sa vieille bonne. Une fille de service apparemment, nu-pieds et malpropre, assise sur une des caisses, avait defait sa tresse d'un blond sale, et en arrachait par poignees les cheveux roussis. Un homme aux larges epaules, avec des favoris arrondis, des meches de cheveux soigneusement lisses sur les tempes et en petit uniforme de fonctionnaire civil, s'occupait d'un air impassible a chercher des vetements au milieu de tout ce fouillis. En le voyant passer pres d'elle, la femme se precipita aux genoux de Pierre.
" Oh! mon pere! Oh! fidele chretien orthodoxe, sauvez-moi, aidez-moi! disait-elle a travers ses sanglots. Ma fille, ma derniere petite fille, a ete brulee!. Oh! mon Dieu! est-ce pour cela que je t'ai cherie, que je t'ai.
- Assez, assez Marie Nicolaievna, lui dit son mari d'un ton calme; il semblait tenir a se justifier devant l'etranger. Notre soeur l'aura sans doute emportee, c'est sur.
- Monstre! coeur de pierre! s'ecria la femme avec colere en cessant de pleurer. Tu n'as meme pas un coeur pour ton enfant! Un autre l'aurait retiree des flammes. Ce n'est pas un homme, ce n'est pas un pere!. De grace, continuait-elle en se tournant vers Pierre, ecoutez-moi; le feu a passe chez nous de la maison voisine; cette fille que voila s'est ecriee: ca brule!. On a couru pour emporter tout ce qu'on pouvait, on est parti avec ce qu'on avait sur le dos, il n'y a que ce que vous voyez de sauve. cette image et notre lit de noce, tout le reste a peri!. Tout a coup je m'apercois que Katia n'est plus la!. Oh! mon enfant, mon enfant qui a ete brulee!
- Mais ou donc est-elle restee? demanda Pierre, et l'expression sympathique de sa figure fit comprendre a la femme qu'elle avait trouve en lui aide et secours.
- Oh! mon Dieu, mon Dieu! reprit la mere, sois mon bienfaiteur. Aniska, va, petite miserable, montre-lui le chemin, dit-elle en ouvrant sa grande bouche et en montrant ses longues dents.
- Viens, viens, je ferai mon possible," dit Pierre en se hatant.
L a petite domestique sortit de derriere la caisse, arrangea ses cheveux, soupira et prit par le sentier. Pierre, tout pret a l'action, se sentit reveille comme apres une longue lethargie; il releva la tete, ses yeux brillaient et il suivit a grands pas la jeune fille, qui le conduisit a la Povarskaia. Les maisons se derobaient derriere un nuage de fumee noire que percaient de temps en temps des gerbes de feu. Une foule enorme, se pressait autour de l'incendie. Un general francais se tenait au milieu de la rue et parlait a ceux qui l'entouraient. Pierre, guide par la petite domestique, s'en approcha, mais les soldats l'arreterent.
" On ne passe pas!
- Ici, ici, petit oncle, s'ecria la fillette; nous traverserons la ruelle, venez!"
P ierre se retourna en faisant de grandes enjambees pour la rejoindre: elle prit a gauche, depassa trois maisons, et entra par la porte cochere de la quatrieme:
" C'est ici, la, tout pres!"
T raversant la cour, elle ouvrit une petite porte et, s'arretant sur le seuil, elle lui indiqua une maisonnette qui etait toute en flammes. Une muraille s'etait deja effondree, l'autre brulait encore, et le feu s'elancait par toutes les ouvertures, par les fenetres, par le toit. Pierre s'arreta involontairement, suffoque par la chaleur.
" Laquelle de ces maisons est la votre?
- Celle-la, celle-la! hurla l'enfant. C'est la que nous demeurions. Et tu es brulee, notre tresor adore, Katia, ma demoiselle bien-aimee," recommenca a crier Aniska, se croyant obligee, a la vue de l'incendie, de faire preuve de ses sentiments.
P ierre se rapprocha du brasier, mais la chaleur le repoussa, il fit quelques pas en arriere et se trouva en face d'une maison plus grande, dont le toit flambait d'un seul cote. Quelques Francais s'agitaient alentour. Il ne devina pas tout d'abord ce qu'ils faisaient la; neanmoins, apercevant l'un d'eux qui frappait un paysan du plat de son sabre pour lui arracher une pelisse de renard, il comprit qu'ils pillaient, mais cette pensee ne fit que traverser son esprit. Le craquement des murailles et des plafonds qui s'ecroulaient, le sifflement des flammes, les cris de la foule, les noirs tourbillons de fumee traverses par des pluies d'etincelles et des gerbes de feu qui semblaient lecher les murs, la sensation d'asphyxie et de chaleur, la rapidite des mouvements qu'il etait oblige de faire, tout provoqua chez Pierre la surexcitation que font eprouver habituellement ces desastres. L'effet fut sur lui si violent qu'il se sentit aussitot delivre des pensees dont il etait obsede. Jeune, resolu et alerte, il fit le tour de la petite maison qui brulait; au moment d'y entrer, il fut arrete par des cris suivis d'un craquement et de la chute de quelque chose de lourd qui tomba avec bruit a ses pieds. Il leva les yeux, et vit des Francais qui venaient de jeter par la fenetre une commode remplie d'objets en metal! Leurs camarades, qui se tenaient dans la cour, s'en approcherent aussitot.
" Eh bien, qu'est-ce qu'il veut celui-la? s'ecria l'un d'eux avec colere.
- Il y a un enfant dans cette maison, dit Pierre. N'avez-vous pas vu un enfant?
- Qu'est-ce qu'il chante donc?. Va te promener! crierent plusieurs voix, et l'un des soldats, craignant que Pierre ne lui enlevat sa part de l'argenterie et des bronzes qui etaient dans la commode, s'avanca d'un air menacant.
- Un enfant? s'ecria un Francais de l'etage superieur. J'ai entendu piailler dans le jardin. C'est peut-etre son moutard, a ce bonhomme. Faut etre humain, voyez-vous.
- Ou est-il? ou est-il? demandait Pierre.
- Par ici, par ici, repondit le Francais en lui indiquant le jardin derriere la maison. Attendez, je vais descendre."
E n effet, une seconde plus tard, un Francais, en bras de chemise, sauta par la fenetre du rez-de-chaussee, donna a Pierre une tape sur l'epaule et courut avec lui au jardin.
" Depechez-vous, vous autres, cria-t-il a ses camarades, il commence a faire chaud!. et, s'elancant dans l'allee sablee, il tira Pierre par la manche, et lui montra un paquet pose sur un banc.
C 'etait une petite fille de trois ans, en robe de percale rose.
" Voila votre moutard. une petite fille, tant mieux!. Au revoir, mon gros. Faut etre humain, nous sommes tous mortels, voyez-vous." Et le Francais rejoignit ses compagnons.
P ierre, essouffle, allait saisir l'enfant, lorsque la petite, aussi pale et aussi laide que sa mere, poussa un cri desespere a sa vue et s'enfuit. Pierre la rattrapa et la prit dans ses bras, pendant qu'elle hurlait avec colere et essayait avec ses petites mains de s'arracher a l'etreinte de Pierre, qu'elle mordait a belles dents. Cet attouchement, qui ressemblait a celui d'un petit animal, lui causa une telle repulsion, qu'il fut oblige de se dominer pour ne pas jeter la l'enfant, et, reprenant sa course vers la maison, il se trouva tout a coup dans l'impossibilite de suivre le meme chemin. Aniska avait disparu, et, partage entre le degout et la compassion, il se vit contraint, tout en serrant contre lui la petite fille qui continuait a se debattre comme un beau diable, de traverser de nouveau le jardin et de chercher une autre issue.
XXXIV
L orsque Pierre, apres plusieurs detours a travers cours et ruelles, deboucha avec son fardeau au coin de la Povarskaia et du jardin Grouzinski, il ne s'y reconnut plus, tant il y avait de monde et d'objets empiles sur cette place jusqu'alors deserte. Sans compter les familles russes qui s'y refugiaient avec tout leur avoir, on y voyait encore un grand nombre de soldats francais de differentes armes. Il n'y fit aucune attention et chercha avec inquietude les parents de l'enfant pour la leur rendre, et pour aller au besoin operer ensuite quelque autre sauvetage. La petite fille, dont les pleurs s'etaient peu a peu calmes, se cramponnait a son caftan, et, se blottissant dans ses bras comme une bete sauvage, jetait autour d'elle des regards effarouches, tandis que Pierre lui souriait d'un air paternel. Il se sentait interesse par cette petite figure pale et maladive, mais il avait beau chercher dans la foule qui l'entourait, il ne parvenait pas a decouvrir ni l'employe ni sa femme. Dans ce moment, ses yeux se porterent involontairement sur une famille armenienne ou georgienne, composee d'un vieillard du plus beau type oriental, de haute taille et richement habille, d'une vieille matrone de meme origine et d'une toute jeune femme, dont les sourcils arques fins et noirs comme une aile de corbeau, le teint d'une couleur mate et les traits reguliers et impassibles, faisaient ressortir l'admirable beaute. Assise, sur de grands ballots, derriere la vieille, au milieu d'un tas d'objets appartenant a chacun d'eux, enveloppee d'un riche manteau de satin, un mouchoir de soie violette sur la tete, elle ressemblait, avec ses grands yeux fendus en amandes et ses longs cils baisses vers la terre, a une plante delicate des pays chauds jetee sur la neige; on sentait qu'elle se savait belle et qu'elle craignait pour sa beaute. Pierre la regarda a plusieurs reprises. Atteignant enfin la palissade, il se retourna pour embrasser d'un coup d'oeil toute la place, et ne tarda pas, avec l'etrange tournure que lui donnait l'enfant qu'il portait dans ses bras, a attirer l'attention de quelques groupes qui l'entourerent en lui demandant:
" Ayez-vous perdu quelqu'un?
- etes-vous un noble?. A qui est l'enfant?"
P ierre repondit que la petite fille appartenait a une femme qu'il avait vue ici meme tout a l'heure et qui etait couverte d'un manteau noir et entouree de ses trois enfants.
" Ne pouvait-on lui dire ou elle etait allee?
- Ce doit etre les Anferow, dit un vieux diacre en s'adressant a sa voisine. Seigneur, Seigneur, ayez pitie de nous, repeta le vieux diacre d'une voix profonde.
- Ou sont les Anferow? reprit la femme.
- Ils sont partis de bon matin. C'est peut-etre Marie Nicolaievna, peut-etre aussi les Ivanow?
- Il dit que c'est une bourgeoise, et Maria Nicolaievna est une dame, reprit une voix.
- Vous devez la connaitre, dit Pierre: une femme maigre, qui a de longues dents.
- Mais alors c'est Marie Nicolaievna. Ils se sont enfuis dans le jardin lorsque les loups sont arrives.
- Seigneur, Seigneur, ayez pitie de nous! repeta le diacre.
- Allez de ce cote, vous les trouverez, c'est elle, bien sur! Elle pleurait, elle pleurait. Allez, vous les trouverez."
M ais Pierre n'ecoutait plus la paysanne qui lui parlait; car il etait occupe de la scene qui se passait entre deux soldats francais et la famille armenienne. L'un d'eux, petit et alerte, avec une capote gros-bleu serree autour de sa taille par une corde, et un bonnet de police sur la tete, avait saisi par les pieds le vieillard, qui s'empressait d'oter sa chaussure. L'autre, blond, maigre, trapu, tres lent dans ses mouvements, avait une figure idiote; son habillement se composait d'un pantalon bleu passe dans de grandes bottes et d'une capote de drap; plante devant l'Armenienne, les mains dans ses poches, il la regardait silencieusement.
" Prends, prends l'enfant, et porte-la-leur!. Tu entends," dit Pierre a l'une des femmes, en deposant la fillette a terre et en se retournant du cote des Armeniens.
L e vieillard etait pieds nus, et le petit Francais, qui s'etait empare de ses bottes, les secouait l'une contre l'autre, pendant que le pauvre homme murmurait quelques mots d'un air piteux. Pierre ne lui jeta qu'un coup d'oeil; son attention etait toute concentree sur l'autre Francais, qui s'etait rapproche de la jeune femme, et lui avait passe la main autour du cou. La belle Armenienne ne bougea pas, Pierre n'avait pas eu encore le temps de franchir les quelques pas qui le separaient d'elle, et deja le maraudeur lui avait arrache le collier qu'elle portait, et la jeune femme, reveillee de sa torpeur, poussait des cris dechirants.
" Laissez cette femme!" s'ecria Pierre, furieux, en secouant le soldat par les epaules; le soldat tomba, et, se relevant aussitot, s'enfuit a toutes jambes.
S on camarade, jetant a terre les bottes qu'il tenait a la main, tira son sabre et marcha droit sur Pierre:
" Voyons, pas de betises," dit-il.
P ierre, en proie a un de ces acces de colere qui decuplaient ses forces et lui otaient toute conscience de ses actes, se jeta sur lui, lui donna un croc-en-jambe, le renversa et lui appliqua une volee de coups de poing. La foule etait en train de l'applaudir, lorsque d'un coin de la place deboucha une patrouille de lanciers, qui arriverent au trot et entourerent le vainqueur et le vaincu. Pierre ne comprit qu'une chose, c'est qu'il frappait a coups redoubles, qu'on le battait a son tour, qu'on lui liait les mains, et il se vit entoure de soldats qui fouillaient dans ses poches.
" Il a un poignard, lieutenant!"
C e furent les premiers mots qu'il entendit distinctement.
" Ah! une arme! reprit l'officier. C'est bon, vous direz tout cela au conseil de guerre.
- Parlez-vous francais, vous?"
P ierre, les yeux injectes de sang, ne repondit rien; il avait sans doute l'air peu rassurant, car l'officier donna tout bas un ordre, et quatre lanciers vinrent se placer a ses cotes.
" Parlez-vous francais? repeta l'officier en se tenant a distance. Appelez l'interprete!"
U n petit homme en habit civil sortit de derriere les rangs. Pierre le reconnut aussitot pour un commis francais qu'il avait vu dans un magasin de Moscou.
" Il n'a pas l'air d'un homme du peuple, dit l'interprete en examinant Pierre.
- Ce doit etre l'un des incendiaires, reprit l'officier. Demandez-lui qui il est.
- Qui es-tu? dit l'interprete. Ton devoir est de repondre a l'autorite.
- Je ne vous dirai pas mon nom; je suis votre prisonnier, emmenez-moi, dit tout a coup Pierre en francais.
- Ah! ah! s'ecria l'officier en froncant le sourcil. Marchons!"
U n groupe de curieux, parmi lesquels se trouvaient la petite fille et la femme a qui il l'avait confiee, s'etait rapproche des militaires.
" Ou donc te mene-t-on, mon petit pigeon? et que ferai-je de cet enfant si elle n'est pas a eux?
- Que veut cette femme?" demanda l'officier.
L a surexcitation de Pierre ne connut plus de bornes a la vue de la fillette qu'il avait sauvee.
" Ce qu'elle veut? Elle m'apporte ma fille, que je viens de tirer des flammes." Et, ne sachant lui-meme pourquoi il avait debite ce mensonge inutile, il se mit a marcher entre les quatre lanciers charges de le garder.
C ette patrouille avait ete envoyee, ainsi que beaucoup d'autres, sur l'ordre de Durosnel, pour arreter le pillage et mettre la main sur les incendiaires qui, au dire des chefs militaires francais, mettaient le feu a Moscou. Mais, en fait de gens suspects, les patrouilles n'avaient trouve qu'un boutiquier, deux seminaristes, un paysan, un domestique et quelques maraudeurs. Pierre fut celui de tous qui leur inspira le plus de soupcons; aussi, lorsqu'ils furent amenes dans la maison ou etait etabli le corps de garde, fut-il place dans une chambre a part et soumis a une rigoureuse surveillance.
CHAPITRE III
I
A la meme epoque, une lutte acharnee, a laquelle se melaient comme d'habitude tous les frelons de cour, se poursuivait, dans les hautes spheres de Saint-Petersbourg, entre les partis de Roumiantzow, des amis de la France, de l'Imperatrice mere et du cesarevitch, pendant que la vie de luxe suivait tranquillement son train habituel. Pour quiconque se trouvait au milieu de ce courant de rivalites et de competitions de toutes sortes, il etait difficile, sinon impossible, de se rendre un compte exact de la situation critique de la Russie: c'etaient toujours les memes ceremonies officielles, les memes bals, le meme theatre francais, les memes mesquins interets de service. Tout au plus, de temps a autre, causait-on a voix basse de la conduite si differente tenue par les deux Imperatrices dans ces graves circonstances. Tandis que l'Imperatrice mere, dans la pensee de sauvegarder les divers etablissements places sous son patronage, avait pris deja toutes les mesures necessaires pour le transfert des instituts a Kazan, et fait emballer tout ce qui leur appartenait: l'Imperatrice Elisabeth, avec son patriotisme accoutume, avait repondu aux demandes d'instructions venues de toutes parts, que, les institutions du gouvernement relevant specialement de l'Empereur, elle n'avait aucun ordre a donner a cet egard; mais que, quant a elle personnellement, elle serait la derniere a quitter Petersbourg!
L e 7 septembre, jour de la bataille de Borodino, MlleScherer donnait une petite soiree, dont le bouquet devait etre la lecture d'une lettre adressee par le metropolite a l'Empereur, a propos de l'envoi qu'il lui faisait d'une image de saint Serge. Cette epitre passait pour un chef-d'oeuvre de patriotisme et de sentiment religieux. Le prince Basile, qui se flattait d'etre un lecteur hors ligne (il lui arrivait parfois de lire chez l'Imperatrice), devait en donner connaissance. Son talent consistait a hausser la voix et a passer du grave au doux, sans tenir compte de la signification des mots. Cette lecture avait, comme tout ce qui se faisait chez Anna Pavlovna, une importance politique: la soiree devait reunir quelques personnages influents, et l'on s'etait promis de les faire rougir de honte parce qu'ils continuaient a frequenter le theatre francais. Il y avait deja beaucoup de monde dans le salon d'Anna Pavlovna, mais elle n'avait pas vu encore apparaitre ceux dont elle jugeait la presence necessaire pour que l'on put commencer la lecture.
L a nouvelle qui faisait ce jour-la les frais de la conversation etait la maladie de la comtesse Besoukhow, qui, depuis quelque temps, s'abstenait de prendre part aux reunions dont elle faisait l'ornement habituel, ne recevait personne, et, au lieu de se confier a une celebrite de la ville, se faisait soigner par un jeune docteur italien; cet Italien la traitait au moyen d'un remede nouveau et completement inconnu. Il etait plus que probable que la maladie de la charmante comtesse provenait de l'embarras ou elle se trouvait d'epouser deux maris a la fois, et que le traitement de l'Italien n'avait pour but que de la tirer de cette fausse situation; mais, en presence d'Anna Pavlovna, personne n'osait soulever cette question delicate, ou y faire la moindre allusion.
" On dit la pauvre comtesse tres mal: le medecin parle d'une angine!
- L'angine? Mais c'est une maladie terrible!
- Bah!. Savez-vous que, grace a l'angine, les deux rivaux sont reconcilies?. Le vieux comte est touchant, a ce qu'il parait. Il a pleure comme un enfant quand le medecin lui a appris que le cas etait grave!
- Oh! ce serait une grande perte!. C'est une femme ravissante!
- Vous parlez de la pauvre comtesse? J'ai envoye prendre de ses nouvelles. On m'a dit qu'elle allait un peu mieux. Oh oui! c'est la plus charmante femme du monde, repliqua Anna Pavlovna en souriant de son propre enthousiasme. Nous appartenons a des camps differents, mais cela ne m'empeche pas d'avoir pour elle toute l'estime qu'elle merite. Elle est si malheureuse!."
U n jeune homme imprudent, supposant que ces paroles soulevaient un coin du voile qui abritait le secret de la comtesse se permit de faire observer que le charlatan italien etait bien capable d'administrer a sa malade des remedes dangereux.
" Vos informations peuvent etre meilleures que les miennes, dit MlleScherer en prenant a partie le jeune homme, mais je sais de bonne source que ce medecin est un homme tres savant et tres habile. C'est le medecin particulier de la reine d'Espagne!"
L ui ayant ainsi dit son fait, elle se tourna du cote de Bilibine, qui etait en train de faire un bon mot sur le dos des Autrichiens.
" Je trouve cela charmant, disait-il en parlant d'un certain document diplomatique qui accompagnait l'envoi de drapeaux autrichiens pris par Wittgenstein, le heros de Petropol (ainsi qu'on l'appelait a Petersbourg).
- Qu'est-ce donc?" lui demanda Anna Pavlovna, avec l'intention de provoquer un silence qui lui permit de repeter le mot qu'elle connaissait deja.
I l s'empressa d'en profiter, et cita les paroles textuelles de la depeche qu'il avait du reste composee lui-meme: "L'Empereur renvoie les drapeaux autrichiens, drapeaux amis egares qu'il a trouves hors de la route.
- Charmant, charmant! dit le prince Basile.
- C'est peut-etre la route de Varsovie," dit tout haut le prince Hippolyte. On se retourna pour le regarder, car ces paroles n'avaient aucun sens. Il repondit a cet etonnement general par un air d'aimable satisfaction. Il ne comprenait pas plus que les autres ce qu'il avait dit, mais il avait remarque, dans sa carriere diplomatique, que des phrases prononcees de cette facon passaient parfois pour tres spirituelles; aussi avait-il a tout hasard jete les premiers mots qui s'etaient trouves au bout de sa langue, en se disant: "Il en sortira peut-etre quelque chose de tres bien; dans le cas contraire, il se trouvera toujours quelqu'un qui en tirera parti." Le penible silence qui suivit son mot fut interrompu par l'entree de la personne "qui manquait de patriotisme", et qu'Anna Pavlovna se disposait a ramener a de meilleurs sentiments, menacant gracieusement du doigt le prince Hippolyte, elle invita le prince Basile a se rapprocher de la table, fit placer des bougies devant lui, et, lui tendant le manuscrit, le supplia d'en faire la lecture.
" Tres Auguste Souverain et Empereur!" commenca le prince Basile d'un ton solennel, en jetant sur son auditoire un regard qui semblait condamner d'avance celui qui aurait ose protester contre ces paroles. Personne ne souffla mot. Moscou, la premiere capitale, la nouvelle Jerusalem, recoit "son Christ", continua-t-il en appuyant sur le pronom, comme une mere qui entoure de ses bras ses fils pleins de ferveur, et, prevoyant, a travers les tenebres qui s'elevent, la gloire eblouissante de ta puissance, elle chante avec extase: "Hosannah, beni soit celui qui vient!" On sentait des larmes dans la voix du prince Basile a cette derniere phrase. Bilibine regardait attentivement ses ongles; d'autres personnes avaient l'air embarrasse. Anna Pavlovna, prenant les devants, murmurait in petto la phrase qui suivait: "Qu'importe que le Goliath impudent et hardi." tandis que le prince Basile reprenait tout haut: "Qu'importe que le Goliath impudent et hardi, venant des frontieres de la France, apporte aux confins de la Russie les epouvantes meurtrieres; l'humble foi, cette fronde du David russe, frappera subitement la tete de son orgueil, avide de sang. Cette image du bienheureux saint Serge, l'antique zelateur du bien de sa patrie, s'offre a Votre Majeste Imperiale. Je regrette que mes forces affaiblies par l'age m'empechent de jouir de votre douce vue. J'adresse au Tout-Puissant d'ardentes prieres. Qu'il daigne augmenter le nombre des justes et accomplir les pieux desirs de Votre Majeste!"
- Quelle force! quel style!" s'ecria-t-on de tous cotes en louant a la fois l'auteur et le lecteur.
M is en train par cette eloquente epitre, les hotes d'Anna Pavlovna causerent longtemps encore de la situation du pays et se livrerent a maintes et maintes suppositions sur l'issue de la bataille qui devait avoir lieu vers cette epoque.
" Vous verrez, dit MlleScherer, que demain, pour l'anniversaire de la naissance de l'Empereur, on aura des nouvelles, et j'ai de bons pressentiments!"
II
L e pressentiment d'Anna Pavlovna se realisa. Le lendemain, pendant le Te Deum chante au palais, le prince Volkonsky fut appele hors de la chapelle, et recut un pli contenant le rapport du prince Koutouzow, ecrit le jour de la bataille de Tatarinovo. Il lui annoncait que les Russes n'avaient pas recule d'une semelle, que les pertes de l'ennemi etaient superieures aux notres, et que, si le temps lui manquait pour lui donner des details plus precis, il pouvait du moins lui assurer que la victoire nous etait restee. Aussitot il y eut un second Te Deum d'actions de graces, pour remercier le Tout-Puissant du cours accorde a ses fideles. Anna Pavlovna triomphait, et la joie d'un jour de fete regna sans partage toute la matinee. On croyait a une victoire complete; plusieurs ne parlaient de rien moins que de la possibilite de faire Napoleon prisonnier, de le renverser et de choisir un nouveau Souverain pour la France.
L oin du centre de l'action et au milieu de la vie de cour, il etait difficile de donner aux evenements qui se deroulaient leur importance reelle, car dans ces conditions ils se groupent toujours d'eux-memes autour d'un fait personnel. Ainsi, par exemple, la joie des courtisans, a l'annonce de la victoire, provenait surtout de ce que la nouvelle en etait arrivee le jour de la fete de l'Empereur. C'etait comme la reussite d'une delicate surprise, Koutouzow annoncait egalement les pertes qu'on avait subies, et citait entre autres Koutaissow, Toutchkow et Bagration, mais la aussi l'impression de tristesse se concentra sur une seule mort, celle du jeune et interessant Koutaissow, qui etait connu de tout le monde et particulierement aime de l'Empereur. Ce jour-la on n'entendit plus que ces phrases; "N'est-ce pas surprenant que cette nouvelle soit arrivee juste pendant le Te Deum. et ce pauvre Koutaissow? Quelle perte, quel dommage!
- Que vous avais-je dit de Koutouzow!" repetait a tout venant le prince Basile, en se drapant dans son orgueil de prophete. Ne vous ai-je pas toujours assure qu'il etait seul capable de vaincre Napoleon?"
L e lendemain se passa sans nouvelles de l'armee, et l'inquietude commenca a sourdre dans le public. La cour souffrait de l'ignorance dans laquelle on laissait l'Empereur: "Sa position est terrible", disait-on, et l'on accusait deja Koutouzow, apres l'avoir exalte l'avant-veille, de causer tous ces tourments au Tsar. Le prince Basile ne vantait plus son protege, mais gardait un profond silence lorsqu'il etait question du commandant en chef. Dans la meme soiree, une nouvelle a sensation ajouta encore a l'angoisse qui commencait a se repandre dans les hautes spheres: la comtesse Helene venait de mourir subitement de sa mysterieuse maladie. On racontait officiellement que la comtesse etait morte des suites de son angine; mais, dans l'intimite, on s'etendait sur de certains details: le medecin de la reine d'Espagne lui aurait ordonne, disait-on, un certain remede qui, pris a faibles doses, devait amener le resultat desire; mais Helene, tourmentee par les soupcons du vieux comte et le silence de son mari, cet affreux Pierre, avait avale une quantite double de la drogue prescrite, et etait morte dans des souffrances atroces, sans qu'on eut le temps lui porter secours. On assurait aussi que le prince Basile et le comte avaient violemment pris a partie le medecin italien, mais qu'a la lecture de certains autographes intimes de la defunte, mis par ce dernier sous leurs yeux, ils avaient aussitot cesse de le poursuivre. Toujours est-il que, ce jour-la, la causerie de salon eut beau jeu a s'occuper de ces trois tristes evenements: l'inquietude de l'Empereur, la perte de Koutaissow et la mort d'Helene.
L e surlendemain de l'arrivee du rapport, un proprietaire venu de Moscou repandit l'incroyable et foudroyante nouvelle que cette ville avait ete abandonnee aux Francais! "C'etait horrible! La position de l'Empereur etait affreuse! Koutouzow etait un traitre!" Et le prince Basile affirmait, a ceux qui lui faisaient des visites de condoleance a l'occasion de la mort de sa fille, qu'on ne pouvait s'attendre a rien autre de la part de ce vieillard impotent et aveugle: "Je me suis toujours etonne, disait-il, en oubliant probablement dans sa douleur ce qu'il avait dit la veille, que le sort de la Russie ait ete confie a de telles mains!" La nouvelle n'etant pas officielle, le doute etait encore permis, mais le lendemain elle fut confirmee par le rapport suivant du comte Rostoptchine:
" L'aide de camp du prince Koutouzow m'a apporte une lettre, dans laquelle le commandant en chef me demande de lui fournir des hommes de police, afin de guider les troupes a travers la ville, jusqu'a la grand'route de Riazan. Il pretend abandonner Moscou avec douleur. Sire, cet acte decide du sort de la capitale et de celui de Votre empire. La Russie tressaillira d'indignation en apprenant que la ville qui represente la grandeur de la Russie et qui contient les cendres de vos aieux est au pouvoir de l'ennemi. Je suis l'armee, j'ai fait emporter tout ce qui devait etre enleve."
L 'Empereur appela le prince Volkonsky et lui dicta le rescrit suivant, adresse a Koutouzow:
" Prince Michel Ilarionovitch! Je suis sans nouvelles de vous depuis le 29 du mois d'aout. Je viens de recevoir, datee du 1er septembre, par Yaroslaw, du general gouverneur de Moscou la douloureuse nouvelle que vous avez abandonne Notre capitale. Vous pouvez aisement vous figurer l'effet qu'elle a produit sur Moi, et votre silence augmente Ma stupeur! Le general aide de camp prince Volkonsky vous porte le present rescrit, avec ordre de s'informer de la situation de l'armee et des raisons qui vous ont amene a cette douloureuse extremite."
III
N euf jours apres que Moscou eut ete abandonne, un envoye de Koutouzow en apporta la confirmation officielle. Cet envoye etait un Francais nomme Michaud, mais, "quoique etranger, Russe de coeur et d'ame", comme il le disait lui-meme. L'Empereur le recut aussitot dans son cabinet, au palais de Kamennoi-Ostrow. Michaud, qui venait de voir Moscou pour la premiere fois, et qui ne savait pas le russe, se sentit neanmoins tres emu (comme il l'ecrivit plus tard) lorsqu'il parut devant Notre tres gracieux Souverain pour lui annoncer l'incendie de Moscou, dont les flammes avaient eclaire sa route. Bien que sa douleur put avoir une autre cause que celle qui accablait les Russes, sa figure etait tellement defaite, que l'Empereur lui demanda aussitot:
" M'apportez-vous de tristes nouvelles, colonel?
- Bien tristes, Sire! repondit-il en soupirant et en baissant les yeux: l'abandon de Moscou!
- Aurait-on livre sans se battre mon ancienne capitale?" Et le rouge de la colere monta aux joues de l'Empereur.
M ichaud lui transmit respectueusement le message de Koutouzow: vu l'impossibilite de livrer bataille sous les murs de capitale, il ne restait que le choix entre perdre Moscou et l'armee, ou Moscou seul, et le marechal s'etait vu contraint de prendre ce dernier parti. L'Empereur ecouta ce message en silence, sans lever les yeux.
" L'ennemi est-il entre en ville? demanda-t-il.
- Oui, Sire, et Moscou est sans doute en cendres a l'heure qu'il est, car je l'ai laisse en flammes." Michaud s'effraya de l'impression produite par ses paroles.
L a respiration de l'Empereur devint oppressee et penible, ses levres tremblerent, et ses beaux yeux bleus se remplirent de larmes, mais cette emotion fut passagere; l'Empereur fronca le sourcil et sembla se reprocher a lui-meme sa faiblesse.
" Je vois, par tout ce qui nous arrive, que la Providence exige encore de grands sacrifices de notre part. Je suis pret a me soumettre a toutes ses volontes; mais dites-moi, Michaud, en quel etat avez-vous laisse l'armee, qui assistait ainsi, sans coup ferir, a l'abandon de mon ancienne capitale?. N'y avez-vous pas apercu du decouragement?"
V oyant son tres gracieux Souverain calme, Michaud se calma egalement; mais, ne s'etant pas prepare a lui donner une information precise, il repondit, pour gagner du temps:
" Sire, me permettrez-vous de vous parler franchement, en loyal militaire?
- Colonel, je l'exige toujours. Ne me cachez rien, je veux savoir absolument ce qu'il en est.
- Sire, dit alors Michaud avec un sourire imperceptible, car il avait eu le temps de combiner sa reponse sous la forme d'un jeu de mots respectueux: Sire, j'ai laisse toute l'armee, depuis les chefs jusqu'au dernier soldat, sans exception, dans une crainte epouvantable, effrayante.
- Comment cela? demanda l'Empereur severement. Mes Russes se laisseraient-ils abattre par le malheur? Jamais!" Michaud n'attendait que cela pour produire son effet.
" Sire, reprit-il respectueusement, ils craignent seulement que, par bonte de coeur, Votre Majeste ne se laisse persuader de faire la paix. Ils brulent de combattre et de prouver a Votre Majeste, par le sacrifice de leur vie, combien ils lui sont devoues.
- Ah! reprit l'Empereur en le remerciant du regard. Vous me tranquillisez, colonel."
I l baissa la tete et garda quelques instants le silence.
" Eh bien, retournez a l'armee, dit-il en se redressant de toute sa hauteur d'un geste plein de majeste. Dites a nos braves, dites a tous mes loyaux sujets, partout ou vous passerez, que quand je n'aurai plus de soldats je me mettrai moi meme a la tete de ma chere noblesse, de mes braves paysans, et j'userai ainsi jusqu'aux dernieres ressources de mon empire. Il m'en offre encore plus que mes ennemis ne pensent, poursuivit l'Empereur en s'animant de plus en plus, mais si jamais il etait ecrit dans les decrets de la divine Providence, ajouta-t-il en levant au ciel ses yeux pleins de douceur, que ma dynastie dut cesser de regner sur le trone de mes ancetres, alors, apres avoir epuise tous les moyens qui sont en mon pouvoir, je me laisserais croitre la barbe, et j'irais manger des pommes de terre avec le dernier de mes paysans, plutot que de signer la honte de ma patrie et de ma chere nation, dont je sais apprecier les sacrifices!" Apres avoir prononce ces paroles d'une voix emue, il se detourna comme pour cacher ses larmes, fit quelques pas jusqu'au bout de la chambre, puis, revenant avec vivacite, il serra fortement la main de Michaud, et lui dit, les yeux brillants de colere et de decision:
" Colonel Michaud, n'oubliez pas ce que je vous dis ici; peut-etre qu'un jour nous nous le rappellerons avec plaisir. Napoleon et moi, nous ne pouvons plus regner ensemble. J'ai appris a le connaitre, il ne me trompera plus!"
E n entendant ces mots et en voyant l'expression de fermete qui se lisait sur les traits du Souverain, Michaud, "quoique etranger, mais Russe de coeur et d'ame", se sentit gagne par un sincere enthousiasme (comme il le raconta plus tard).
" Sire! s'ecria-t-il, Votre Majeste signe en ce moment la gloire de la nation et le salut de l'Europe."
Q uand il eut exprime ainsi, non seulement ses sentiments personnels, mais ceux du peuple russe, dont il se regardait a cette heure comme le representant, l'Empereur le congedia d'un signe de tete.
IV
A lors que la Russie, a moitie conquise, voyait les habitants de Moscou s'enfuir dans les provinces eloignees, que les levees de milices se succedaient sans interruption, il nous semble, a nous qui n'avons pas vecu a cette epoque, que tous, du petit au grand, ne devaient avoir qu'une seule et meme pensee: celle de tout sacrifier pour sauver la patrie ou perir avec elle. Les recits d'alors ne sont remplis que de traits de devouement, d'amour, de desespoir et de douleur, mais la realite etait loin d'etre telle que nous nous la figurons. L'interet historique de ces terribles annees, en attirant seul nos regards, nous derobe a la vue des petits interets personnels, qui dissimulaient aux contemporains, par leur importance momentanee, celle des faits qui se passaient autour d'eux. Les individus de cette epoque, dont la grande majorite se laissait guider par ces etroites considerations, devenaient par cela meme les agents les plus utiles de leur temps. Ceux au contraire qui s'efforcaient de se rendre compte de la marche generale des affaires, d'y participer par des actes d'abnegation et d'heroisme, etaient les membres les plus inutiles de la societe. Ils jugeaient tout de travers, et ce qu'ils faisaient a bonne intention n'etait en definitive que folies sans but; exemples: les regiments de Pierre et de Mamonow, qui passaient leur temps a piller les villages, et la charpie preparee par les dames, qui ne parvenait jamais aux blesses. Enfin les discours de ceux qui ne cessaient de parler de la situation du pays etaient involontairement empreints, ou d'une certaine faussete, ou de blame et d'animosite contre les hommes qu'ils accusaient de fautes dont la responsabilite ne retombait sur personne. C'est quand on ecrit l'histoire que l'on comprend combien est sage la defense de toucher a l'arbre de la science, car l'activite inconsciente porte seule des fruits. Celui qui joue un role dans les evenements n'en comprend jamais la valeur, et, s'il essaye d'en saisir le sens et d'y prendre une part immediate, ses actes sont frappes de sterilite. A Petersbourg, ainsi que dans les gouvernements du centre, tous, miliciens et dames, pleuraient sur le sort de la Russie et de la capitale, et ne parlaient que de sacrifices et de devouement; l'armee, qui se repliait au dela de Moscou, ne songeait ni a ce qu'elle abandonnait, ni a l'incendie qu'elle laissait derriere elle, et encore moins a se venger des Francais; elle pensait au trimestre de la solde, a l'etape prochaine, a Matrechka la vivandiere, et ainsi de suite.
N icolas Rostow, que la guerre avait encore trouve au service, prenait par cela meme, mais sans s'arreter a une idee preconcue et sans se livrer a de sombres reflexions, une part active et serieuse a la defense de la patrie. Si on lui avait demande quelle etait son opinion sur l'etat du pays, il aurait nettement repondu qu'il n'avait pas a s'en preoccuper, que Koutouzow et d'autres avec lui etaient la pour penser a sa place; il ne savait qu'une chose: on completait les cadres des regiments, on se battrait encore longtemps, et dans les circonstances actuelles il etait probable qu'il serait nomme chef de regiment. Grace cette maniere d'envisager la question, il ne regretta meme pas de ne s'etre pas trouve a la derniere bataille, et il accepta avec plaisir la commission d'aller a Voronege pour la remonte de la division.
P eu de jours avant la bataille de Borodino, Nicolas recut les instructions et l'argent necessaires, envoya un hussard en avant, prit des chevaux de poste et se mit en route.
C elui qui a passe plusieurs mois dans l'atmosphere des camps pendant une campagne peut seul comprendre la jouissance qu'eprouva Nicolas en quittant le rayon occupe par les trains de bagages, les hopitaux, les depots de vivres et les fourrageurs. Lorsqu'il fut hors du camp, et loin des incidents peu elegants de la vie journaliere du bivouac, lorsqu'il vit des villages, des paysans, des maisons de proprietaires, des champs, du betail qui y paissait en liberte, des maisons des postes avec leurs surveillants endormis, il ressentit une telle joie qu'il lui sembla voir tout cela pour la premiere fois. Ce qui surtout le frappa agreablement, ce fut de rencontrer des femmes jeunes et fraiches, sans le cortege habituel d'une dizaine d'officiers occupes a leur faire la cour, mais flattees et souriantes des amabilites de l'officier voyageur. Enchante lui-meme et de son sort, il arriva la nuit a Voronege, s'arreta a l'auberge et y commanda tout ce qui lui avait manque a l'armee; le lendemain, apres s'etre bien rase, apres avoir endosse l'uniforme de grande tenue, qui n'avait pas vu le jour depuis longtemps, il alla rendre ses devoirs aux autorites de la ville.
L e commandant de la milice, homme d'un certain age, fonctionnaire civil, avec le grade de general, paraissait enchante de son uniforme et de son nouvel emploi. Il recut Nicolas d'un air severe et important, croyant que c'etait la la tenue du vrai militaire, le questionna en l'approuvant ou en le desapprouvant tour a tour comme s'il en avait le droit. Comme Nicolas etait de bonne humeur, il s'en amusa, sans avoir un instant l'idee de s'en facher. De la il se rendit chez le gouverneur, petit homme vif et alerte, tout rond et tout aimable, qui lui indiqua les haras ou l'on pouvait avoir de bons chevaux, lui recommanda un maquignon et un proprietaire dont la residence etait a vingt verstes de la ville, qui avait d'excellents chevaux, et lui promit son concours: "Vous etes le fils du comte Ilia Andreievitch? Ma femme etait une amie de votre mere. On se reunit chez moi le jeudi; c'est jeudi aujourd'hui, faites-moi le plaisir de venir ce soir sans facon."
D e chez le gouverneur, Nicolas se mit en telegue, prit avec lui son marechal des logis pour aller au haras qu'on lui avait designe, et dont le proprietaire etait un vieux garcon, ex-officier de cavalerie, fin connaisseur en chevaux, chasseur endiable et possesseur d'une eau-de-vie agee de cent ans, et de vieux vin de Hongrie. Nicolas en deux mots bacla un marche, en lui en achetant pour 6000 roubles dix-sept etalons de premier choix pour les besoins eventuels de la remonte; ayant bien dine, en faisant largement honneur au vin de Hongrie, apres avoir embrasse son amphitryon, qu'il tutoyait deja comme une vieille connaissance, il refit la meme route aussi gaiement que la premiere fois, en donnant force bourrades au cocher pour ne pas manquer la soiree.
A sperge d'eau froide de la tete aux pieds, bien parfume et habille de nouveau, il se rendit, quoiqu'un peu tard, chez le gouverneur. Ce n'etait pas un bal, mais, comme on savait que Catherine Petrovna jouerait des valses et des ecossaises, et qu'on danserait, les dames avaient prefere venir en robes decolletees. Pendant l'annee 1812 la vie de province s'ecoulait a Voronege comme d'habitude, avec la seule difference qu'il regnait dans la ville une animation inusitee: plusieurs familles riches de Moscou s'y etaient refugiees par suite de la gravite des circonstances, et, au lieu des conversations banales et accoutumees sur le temps et sur le prochain, on causait de ce qui se passait a Moscou, de la guerre et de Napoleon. La reunion du gouverneur etait composee de la creme de la societe et, entre autres, de plusieurs dames que Nicolas avait connues a Moscou. Parmi les hommes, personne ne pouvait rivaliser avec le chevalier de Saint-Georges, le brillant officier de hussards, le charmant et aimable comte Rostow. Un officier italien, prisonnier francais, etait au nombre des invites, et Nicolas sentait que sa presence rehaussait, comme un trophee vivant, la valeur du heros russe. Persuade que chacun partageait le meme sentiment, il fut avec l'Italien d'une politesse affectueuse, pleine de reserve et de dignite. Aussitot que, dans son uniforme de hussard, il fit son entree au salon, en repandant autour de lui l'odeur penetrante des parfums et du vin, il se vit entoure et eut l'occasion de repeter et de s'entendre dire a plusieurs reprises: "Mieux vaut tard que jamais." Devenu le point de mire de tous les regards, il se sentit dans une sphere qui lui convenait, il allait y retrouver, a son grand plaisir, la position de favori, dont il etait depuis si longtemps prive. Les dames et les demoiselles faisaient assaut de coquetterie a son endroit, et les personnes agees intriguerent aussitot pour le marier, afin de mettre un terme, disaient-elles, aux folies de ce brillant officier. La femme du gouverneur, qui l'avait recu comme un proche parent, et le tutoyait deja, fut du nombre de ces dernieres. Catherine Petrovna joua des valses, des ecossaises; les danses s'animerent et donnerent a Nicolas l'occasion de deployer toutes ses graces; son elegante desinvolture charma toutes les dames, et lui-meme fut tout surpris ce soir-la d'avoir si bien danse; jamais il ne se serait permis a Moscou ce laisser-aller qui frisait le mauvais genre, mais ici il sentait la necessite d'etonner son monde par quelque chose d'extraordinaire et d'inconnu jusque-la a tous ces provinciaux, et de les obliger a accepter cela comme la derniere mode de la capitale. Il choisit pour objet de ses attentions la femme d'un des fonctionnaires du gouvernement, une jeune et jolie blonde aux yeux bleus. Naivement convaincu, comme tous les jeunes gens dont le seul but est le plaisir, que les femmes d'autrui ont ete creees pour eux, il ne quitta pas sa conquete d'un instant; il poussa meme la diplomatie jusqu'a se rapprocher du mari, comme si, sans se l'etre cependant avoue l'un a l'autre, ils avaient deja pressenti qu'ils ne tarderaient pas a s'entendre. Le mari ne paraissait pas se preter a ce manege, et accueillait avec froideur les avances du hussard, mais la franche bonhomie et la gaiete fascinatrice de ce dernier eurent plus d'une fois raison de sa mauvaise grace! Cependant, a la fin de la soiree, a mesure que le visage de la femme s'animait et se colorait, celui du mari devenait de plus en plus sombre; ils semblaient n'avoir a eux deux qu'une certaine dose de vivacite; quand elle augmentait chez la femme, elle diminuait chez le mari.
V
N icolas, assis dans un large fauteuil, s'amusait a prendre differentes poses pour mieux faire valoir la jolie forme de ses pieds, chausses pour la circonstance d'une paire de bottes irreprochables; il ne cessait de sourire et de faire des compliments ampoules a la jolie blonde, en lui confiant tout bas son projet d'enlever une des dames de la ville.
" Laquelle?
- Oh! une femme ravissante, divine! Ses yeux, ajouta Nicolas en regardant sa voisine, ses yeux sont bleus, ses levres de corail, ses epaules d'une blancheur. sa taille celle de Diane!"
L e mari s'approcha a ce moment et demanda a sa femme d'un air sombre le sujet de leur conversation.
" Ah! Nikita Ivanitch!" dit Rostow en se levant poliment. et, comme pour l'inviter a prendre part a ses plaisanteries, il lui exposa son intention d'enlever une blonde.
C ette confidence fut froidement recue par le mari: la femme rayonnait. Mmela gouvernante, qui etait une excellente personne, s'approcha d'eux d'un air moitie souriant et moitie severe.
" Anna Ignatievna demande a te voir, Nicolas, - et elle prononca ce nom de maniere a lui faire comprendre que cette dame etait un personnage important. - Allons, viens!
- A l'instant, ma tante, mais qui est-elle?
- C'est MmeMalvintzew. Elle a entendu parler de toi par sa niece que tu as sauvee. devines-tu?
- Mais il y en a beaucoup que j'ai sauvees, reprit Nicolas.
- Sa niece est la princesse Bolkonsky; elle est ici avec sa tante. Oh! comme te voila rouge, qu'est-ce donc?
- Mais pas du tout, ma tante, je vous assure.
- Bien, bien, monsieur le mysterieux!" Et elle le presenta a une vieille dame, tres grande, tres forte, coiffee d'une toque bleue, qui venait de finir sa partie avec les gros bonnets la ville.
C 'etait MmeMalvintzew, la tante de la princesse Marie, du cote de sa mere, veuve riche et sans enfants, fixee pour toujours a Voronege. Elle etait debout et payait sa dette de jeu, lorsque Rostow la salua. Le regardant de toute sa hauteur, et froncant le sourcil, elle continua a malmener le general qui lui avait gagne son argent.
" Enchantee, mon cher! dit-elle en lui tendant la main. Venez me voir."
A pres avoir echange quelques mots avec lui au sujet de princesse Marie, et de son defunt pere, qu'elle n'avait jamais porte dans son coeur, elle lui demanda des nouvelles du prince Andre, pour lequel elle n'avait pas non plus une grande sympathie; elle le congedia enfin, en lui reiterant son invitation, Nicolas lui promit de s'y rendre et rougit de nouveau en la quittant, car le nom de la princesse Marie lui faisait eprouver un sentiment incomprehensible de timidite et meme de crainte.
S ur le point de retourner a la danse, il fut arrete par la petite main potelee de Mmela gouvernante, qui avait quelques mots a lui dire; elle l'emmena dans un salon d'ou les invites se retirerent par discretion.
" Sais-tu, mon cher, lui dit-elle en donnant un air de gravite a son bienveillant petit visage, j'ai trouve un parti pour toi; veux-tu que je te marie?
- Avec qui, ma tante?
- La princesse Marie! Catherine Petrovna propose Lili; moi, je penche pour la princesse. Veux-tu? Je suis sure que ta maman m'en remerciera; c'est une fille charmante et pas du tout si laide qu'on veut bien le dire.
- Mais elle n'est pas laide du tout, s'ecria Nicolas d'un ton offense; quant a moi, ma tante, j'agis en soldat, je ne m'impose a personne, et je ne refuse rien, poursuivit-il sans se donner le temps de reflechir a sa reponse.
- Alors souviens-toi que ce n'est pas une plaisanterie, et dans ce cas, mon cher, je te ferai observer que tu es trop assidu aupres de l'autre, de la blonde! Le mari fait vraiment peine a voir!
- Quelle idee! Nous sommes amis," reprit Nicolas, qui, dans sa naive simplicite, ne pouvait supposer qu'un aussi agreable passe-temps put porter ombrage a quelqu'un. "J'ai pourtant repondu une fiere betise a la femme du gouverneur, se dit-il a souper. La voila qui va tripoter mon mariage; et Sonia?"
A ussi, lorsqu'il lui fit ses adieux et qu'elle lui rappela en souriant leur conversation, il la prit a part:
" Je dois vous dire, ma tante, que.
- Viens, viens ici, mon ami, asseyons-nous." Et tout a coup il se sentit irresistiblement pousse a prendre pour confidente cette femme, qui etait presque une etrangere pour lui, et a lui confier ses plus secretes pensees, celles qu'il n'aurait pas meme dites a sa mere, a sa soeur ou a son ami le plus intime.
L orsque plus tard il se souvint de cette explosion de franchise inexplicable, que rien ne motivait et qui eut pour lui de tres graves consequences, il l'attribua a un effet du hasard.
" Voici ce que c'est, ma tante. Maman tient a me marier depuis longtemps a quelqu'un de riche, mais un mariage d'argent m'est souverainement antipathique.
- Oh! je le comprends, dit la bonne dame, mais ici ce serait autre chose.
- Je vous avouerai franchement que la princesse Bolkonsky me plait beaucoup; elle me convient, et depuis que je l'ai vue dans une si triste situation, je me suis souvent dit que c'etait le sort. Et puis, vous savez sans doute que maman a toujours desire ce mariage: mais je ne sais comment cela s'est fait, nous ne nous etions jamais rencontres jusque-la. Ensuite, lorsque ma soeur Natacha devint la fiancee de son frere, il ne me fut plus possible de demander sa main, et voila que je la rencontre aujourd'hui au moment ou ce mariage se rompt et que tant d'autres circonstances. Enfin, voila ce qui en est: je n'en ai jamais parle a personne, je ne le dis qu'a vous."
M mela gouvernante redoubla d'attention.
" Vous connaissez Sonia, ma cousine? Je l'aime, je lui ai promis de l'epouser, et je l'epouserai. Vous voyez donc qu'il ne peut plus etre question de l'autre., ajouta-t-il en hesitant et en rougissant.
- Mon cher, mon cher, comment peut-on parler ainsi? Sonia n'a rien, et tu m'as dit toi-meme que vos affaires etaient derangees; quant a ta maman, cela la tuera, et Sophie elle-meme, si elle a du coeur, ne voudra pas assurement d'une telle existence: une mere au desespoir, une fortune en deroute. Non, non, mon cher, Sophie et toi vous devez le comprendre."
N icolas se taisait, mais cette conclusion ne lui etait pas desagreable:
" Pourtant, ma tante, c'est impossible, poursuivit-il avec un soupir. La princesse Marie voudra-t-elle de moi, et puis elle est en deuil, on ne peut guere y penser?
- Tu crois donc que je vais t'empoigner la, tout de suite, et te marier seance tenante? Il y a maniere et maniere.
- Oh! quelle marieuse vous faites, ma tante," dit Nicolas en baisant sa petite main grassouillette.
VI
A son retour a Moscou, la princesse Marie y avait retrouve son neveu et le gouverneur, ainsi qu'une lettre du prince Andre, qui l'engageait a continuer sa route sur Voronege et a s'y arreter chez sa tante MmeMalvintzew. Les soucis du demenagement, l'inquietude que lui causait son frere, l'organisation d'une nouvelle existence dans un nouveau milieu, des figures inconnues, l'education du petit garcon, toutes ces circonstances reunies etoufferent pour un temps dans l'ame de la pauvre fille les tentations qui l'avaient tourmentee pendant la maladie de son pere, apres sa mort, et surtout apres sa rencontre avec Rostow. Profondement attristee et inquiete, la douleur que lui causait la mort de son pere s'ajoutait dans son coeur a celle que lui faisaient eprouver les desastres de la Russie, et, malgre le mois de tranquillite et de vie reguliere qu'elle venait de passer, ces penibles sentiments semblaient croitre en intensite. Le danger que courait son frere, le seul proche parent qui lui restat, la preoccupait constamment; il s'y joignait encore le souci de l'education de son neveu, tache qu'elle ne se sentait pas en etat de remplir. Malgre tout, elle etait foncierement calme, parce qu'elle avait la conscience d'avoir maitrise les reveries et les esperances caressees tout d'abord a l'apparition de Rostow.
L e lendemain de sa soiree, Mmela gouvernante se rendit chez MmeMalvintzew pour lui faire part de son projet; tout en insistant, vu les circonstances presentes, sur l'impossibilite d'une cour en regle, elle lui representa que rien n'empechait de reunir les jeunes gens, et lui demanda son consentement, qui lui fut accorde de grand coeur. Ce premier point regle, elle parla de Rostow en presence de la princesse Marie, et lui raconta comment il avait rougi en entendant prononcer son nom. Celle-ci, au lieu d'eprouver un sentiment de joie en l'ecoutant, ressentit un malaise indefinissable: elle ne jouissait plus de ce calme interieur dont elle etait si fiere autrefois, et elle sentit que ses esperances, ses doutes et ses remords se reveillaient avec une nouvelle force.
P endant les deux jours qui s'ecoulerent entre cette visite et celle de Rostow, elle ne cessa de penser a la ligne de conduite qu'elle devait suivre envers lui. Tantot elle prenait la resolution de ne pas paraitre au salon de sa tante, en pretextant son deuil, et au meme moment elle se disait que ce serait manquer de procedes envers celui qui lui avait rendu un si grand service. Tantot il lui semblait que sa tante et la femme du gouverneur formaient des projets sur Rostow et sur elle, et alors elle se reprochait ces pensees, qu'elle attribuait a son iniquite. Comment pouvait-elle les croire capables de songer a un mariage, lorsqu'elle portait encore des pleureuses? Et cependant elle s'ingeniait a composer les phrases avec lesquelles elle devait l'accueillir, mais, dans la crainte d'en dire trop ou trop peu, elle n'etait satisfaite d'aucune, et d'ailleurs son embarras ne trahirait-il pas l'emotion qu'elle ressentirait a sa vue? Mais lorsque son valet de chambre vint lui annoncer, le dimanche apres la messe, l'arrivee du comte Rostow, une legere rougeur couvrit ses joues, et ses yeux devinrent plus brillants que de coutume; ce furent les seuls indices de ce qui se passait dans son for interieur.
" L'avez-vous vu, ma tante?" demanda la princesse Marie avec calme, surprise elle-meme de paraitre aussi tranquille.
R ostow entra; la princesse baissa la tete la duree d'une seconde, comme pour lui donner le temps de saluer sa tante, et, la relevant aussitot, elle rencontra son regard. D'un mouvement plein de grace et de dignite, elle lui tendit sa main douce et fine, lui dit quelques mots, et des cordes d'une douceur toute feminine, qui jusque-la etaient restees muettes, vibrerent dans le timbre de sa voix. MlleBourrienne, qui se trouvait la par hasard, la regarda avec stupefaction. La coquette la plus artificieuse n'aurait pu agir plus habilement a l'egard d'un homme qu'elle aurait voulu captiver: "Est-ce le noir qui lui va si bien, ou est-elle embellie? Et quel tact! quelle grace! je ne l'avais jamais remarquee," se disait la Francaise. Si la princesse Marie avait ete capable de reflechir a ce moment-la, elle eut ete bien plus etonnee que sa compagne du changement qui s'etait opere en elle. A peine eut-elle apercu ce visage qui lui etait devenu si cher, qu'un flot de vie dont l'influence la faisait agir et parler en dehors de sa volonte, l'envahit tout entiere. Ses traits se transfigurerent et s'illuminerent d'une beaute imprevue; tel un vase dont les fines ciselures ne presentent qu'un enchevetrement de lignes opaques et confuses jusqu'au moment ou une vive lumiere vient en eclairer les parois transparentes. Pour la premiere fois, le travail interieur auquel s'etait livree son ame, ses souffrances, ses aspirations au bien, sa resignation, son amour, son abnegation, se resumerent dans l'eclat de son regard, le charme de son sourire et dans chaque trait de son visage delicat, Rostow le vit aussi clairement que s'il l'avait connue toute sa vie; il comprit qu'il avait devant lui un etre different de ceux qu'il avait rencontres jusque-la, et beaucoup meilleur, surtout superieur a lui-meme. La conversation roula sur differents sujets: il fut question de la guerre, de leur derniere rencontre, sur laquelle Nicolas glissa legerement, de la femme du gouverneur et de leur parente mutuelle. La princesse Marie ne fit aucune allusion a son frere, et changea meme de conversation, lorsque sa tante en parla. Ce sujet la touchait de trop pres pour etre le sujet d'une conversation banale.
P endant un moment de silence, Nicolas s'adressa, pour sortir d'embarras, comme on le fait souvent la ou il y a des enfants, au petit garcon du prince Andre, et lui demanda s'il avait bien envie d'etre hussard. Il le prit dans ses bras, le fit jouer, et, se retournant involontairement vers la princesse Marie, il rencontra son regard attendri et heureux; elle suivait timidement des yeux les mouvements de son neveu cheri dans les bras de l'homme qu'elle aimait. Il comprit la signification de ce regard, rougit de plaisir et embrassa l'enfant de bon coeur; il ne se crut pourtant pas autorise a revenir la voir souvent, a cause de son grand deuil; mais la femme du gouverneur continua a manoeuvrer, et lui repeta ce que la princesse Marie avait dit de flatteur sur son compte, et vice versa. Elle insista pour qu'il y eut une explication, et arrangea a cet effet chez l'archeveque une entrevue entre les jeunes gens. Rostow ne cessait de lui dire qu'il ne pensait guere a se declarer; mais il fut oblige de promettre qu'il se rendrait chez ce dernier.
D e meme qu'a Tilsitt, ou il n'avait pas hesite un moment a accepter pour bon ce qui etait reconnu tel par les autres; de meme aujourd'hui, apres une lutte courte, mais sincere, entre le desir d'organiser sa vie selon son gout et une humble soumission au destin, il choisit cette derniere voie, ou il se sentait entraine malgre lui. Il savait qu'exprimer ses sentiments a la princesse Marie, etant encore lie a Sonia par sa promesse, c'etait commettre une lachete dont il etait incapable; mais il sentait aussi, au fond de son coeur, qu'en s'abandonnant a l'influence des circonstances et des personnes, non seulement il ne faisait rien de reprehensible, mais laissait s'accomplir un acte important dans son existence. Sans doute, apres son entrevue avec la princesse Marie, il vecut en apparence de la meme vie qu'auparavant; mais les plaisirs dont il s'amusait jusque-la perdirent pour lui tout leur charme; les idees qui se rapportaient a elle n'avaient rien de commun avec celles que lui avaient inspirees jusque-la les autres jeunes filles, ni avec l'amour exalte dont il avait jadis entoure l'image de Sonia, comme c'etait un honnete homme, s'il lui arrivait d'associer une jeune fille a ses reves de mariage, il la voyait invariablement en robe de chambre blanche, assise derriere le samovar, entouree d'enfants qui appelaient papa et maman, et il trouvait du plaisir a descendre jusqu'aux moindres details de leur vie de famille. Mais la pensee de la princesse Marie n'evoquait pas ces tableaux-la; il avait beau essayer d'entrevoir l'avenir de leur vie a deux, tout y etait vague et confus, et lui inspirait plutot un sentiment de crainte.
VII
L a nouvelle de la terrible bataille de Borodino et de nos incalculables pertes en blesses et en morts arriva a Voronege vers la mi-septembre. La princesse Marie, n'ayant eu connaissance de l'etat de son frere que par les journaux, se decida a aller a sa recherche; Nicolas, qui ne l'avait pas encore revue, l'apprit ensuite par d'autres personnes. Ces tristes evenements n'eveillerent dans son ame ni desespoir ni desir de vengeance, mais il en eprouva un certain embarras a prolonger son sejour a Voronege. Toutes les conversations sonnaient faux a son oreille; il ne savait comment juger ce qui s'etait passe, et se disait qu'il ne s'en rendrait exactement compte que lorsqu'il se retrouverait dans l'atmosphere de son regiment. Il se hatait donc de terminer ses achats de chevaux, et se mettait en colere plus souvent que d'habitude contre son valet de chambre et son marechal des logis.
Q uelques jours avant son depart eut lieu a la cathedrale une messe avec Te Deum, a l'occasion des victoires remportees par les troupes russes. Il s'y rendit comme les autres et se placa a quelques pas du gouverneur; ayant pris une attitude officielle, il eut tout le loisir de penser a autre chose. La ceremonie achevee, la gouvernante l'appela d'un signe.
" As-tu vu la princesse?" lui demanda-t-elle en lui designant une dame en deuil qui se tenait a l'ecart.
N icolas l'avait deja apercue et reconnue, non pas a son profil qui se dessinait sous son chapeau, mais au sentiment de pitie et de crainte qui s'etait tout a coup empare de lui en la voyant. Absorbee dans ses prieres, la princesse Marie faisait ses derniers signes de croix avant de sortir de l'eglise; l'expression de sa figure le frappa de surprise: c'etaient bien les memes traits, sur lesquels on pouvait lire la lutte patiente de son ame, mais une flamme interieure les eclairait d'une autre lumiere, et elle etait dans ce moment l'image la plus touchante de la douleur, de la priere et de la foi! Sans attendre l'avis de sa protectrice, sans se demander s'il etait oui ou non convenable de lui adresser la parole a l'eglise, il se rapprocha d'elle pour lui dire qu'il prenait une part sincere au nouveau malheur qui venait de la frapper. A peine eut-elle entendu sa voix, qu'un rayonnement de douleur et de joie illumina soudain son visage.
" Je tenais a vous dire, princesse, reprit Rostow, que comme le prince Andre est commandant de regiment, s'il etait mort, les journaux l'auraient annonce."
E lle le regarda sans le comprendre et en se laissant aller au charme de la sympathie qu'il lui temoignait.
" Je connais beaucoup d'exemples, poursuivit-il, ou la blessure causee par un eclat d'obus peut n'etre que tres legere, elle n'est pas immediatement mortelle. Il faut esperer, et je suis sur que.
- Oh! ce serait affreux!" dit la princesse Marie en l'interrompant, et comme l'emotion l'empechait d'achever sa phrase, elle inclina la tete d'un mouvement plein de grace comme l'etaient tous ses gestes en presence de Rostow, lui jeta un regard de reconnaissance et rejoignit sa tante.
C e soir-la Nicolas resta chez lui, afin de terminer au plus vite ses comptes avec les maquignons. Quand il les eut mis en regle, ce qui ne fut pas long, il arpenta longtemps sa chambre, en passant, contre son habitude, toute son existence en revue. Son entrevue du matin avec la princesse Marie lui avait cause une impression plus profonde qu'il ne l'aurait desire pour son repos. Ses traits fins, pales et melancoliques, son regard lumineux, ses gestes doux et gracieux, et surtout cette douleur tendre et profonde qui s'exhalait de toute sa personne, le troublaient et commandaient sa sympathie. Autant Rostow aimait peu a trouver chez un homme la preuve d'une superiorite morale (c'etait pourquoi il n'avait jamais eu de penchant pour le prince Andre, qu'il traitait volontiers de philosophe et de reveur), autant chez la princesse Marie cette douleur, dans laquelle il entrevoyait la profondeur de ce monde spirituel ou etait comme un etranger, l'attirait d'une facon irresistible. Quelle merveilleuse femme! Ce doit etre un ange veritable! Pourquoi ne suis-je pas libre? Pourquoi me suis-je tant presse avec Sonia?" Et involontairement il etablissait une comparaison entre l'absence chez l'une et l'abondance chez l'autre de ces dons de l'ame qu'il ne possedait pas, et dont, pour cette raison meme, il faisait tant de cas. Il se complaisait a se representer comment il eut agi s'il avait ete libre, comment il lui aurait demande sa main et comment elle serait devenue sa femme; mais a cette pensee il avait froid, et ne voyait plus devant ses yeux que des images confuses. Associer la princesse Marie a de riants tableaux lui semblait impossible. Il l'aimait sans la comprendre, tandis que dans le souvenir de Sonia tout etait clair et simple, parce que pour lui il n'y avait en elle rien de mysterieux. "Comme elle priait! se disait-il. C'est bien la la foi qui transporte les montagnes, et je suis sur que sa priere sera exaucee. Pourquoi ne puis-je prier ainsi et demander ce dont j'ai besoin? De quoi ai-je besoin? D'etre libre et de rompre avec Sonia! La femme du gouverneur avait raison: mon mariage avec elle n'amenera que des malheurs, le desespoir de maman, les affaires. Ah! quel embarras! quel embarras! Et puis, je ne l'aime pas, non, je ne l'aime pas comme il faudrait l'aimer! Ah! mon Dieu, qui m'aidera a sortir de cette affreuse impasse?" s'ecria-t-il en deposant sa pipe dans un coin; et, les mains jointes, tout entier au souvenir de la princesse Marie, il se placa devant l'image, les yeux pleins de larmes, et pria comme il n'avait pas prie depuis longtemps. Soudain la porte s'ouvrit et Lavrouchka entra: il lui apportait quelques lettres.
" Imbecile! qui te permet de venir ainsi sans etre appele! dit Nicolas en changeant subitement de pose.
- De la part du gouverneur, repondit Lavrouchka d'une voix endormie. Il est arrive un courrier: c'est une lettre pour vous.
- Bien, merci, va-t'en!"
I l y avait deux lettres, une de sa mere et une de Sonia; ce fut celle-ci qu'il decacheta tout d'abord. A la lecture des premieres lignes il palit, et ses yeux s'agrandirent de joie et de terreur: "Non, c'est impossible!" dit-il tout haut. Son agitation etait si grande, qu'il ne put rester en place, et il lut la lettre en marchant a grands pas. Il la lut une fois, deux fois, enfin, haussant les epaules et faisant un geste de surprise, s'arreta au milieu de la chambre, la bouche beante et les yeux fixes. Sa priere a Dieu avait donc ete exaucee! Il en etait aussi stupefait que si, en realite, c'eut ete la chose la plus extraordinaire du monde, et il croyait meme voir dans la realisation prompte de ses desirs la preuve qu'elle etait l'oeuvre, non pas de Dieu, mais d'un simple hasard.
L e noeud gordien qui enchainait son avenir etait tranche par la lettre inattendue de Sonia. Elle lui ecrivait que la perte de la plus grande partie de la fortune des Rostow, par suite des terribles circonstances de ces derniers temps, et le voeu plusieurs fois exprime par la comtesse, de voir Nicolas epouser la princesse Bolkonsky, son silence, sa froideur, tous ces motifs reunis l'avaient decidee a le delier de ses promesses a lui rendre sa parole. "Il m'est trop penible, disait-elle, de penser que je pourrais devenir une cause de malheurs et de brouille au sein d'une famille qui m'a comblee de ses bienfaits. Mon amour n'ayant pour but que le bonheur de ceux que j'aime, je viens vous supplier, Nicolas, de reprendre votre liberte et de croire, malgre tout, que personne ne vous aimera jamais plus profondement que votre
" Sonia."
L a seconde lettre etait de la comtesse, qui decrivait leurs derniers jours a Moscou, leur depart, l'incendie et leur ruine complete. Elle ajoutait que le prince Andre, grievement blesse voyageait avec eux, mais que maintenant le docteur esperait le sauver. Sonia et Natacha etaient ses gardes-malades.
N icolas alla le lendemain porter cette lettre a la princesse Marie, qui, pas plus que lui, ne fit de commentaires sur les soins que Natacha donnait au blesse. Cette lettre etablit entre eux comme un lien de parente. Il assista meme au depart de la princesse pour Yaroslaw et retourna ensuite a son regiment.
VIII
L a lettre de Sonia, ecrite du couvent de Troitzky, etait le resultat de nombreux incidents qui s'etaient passes dans la famille Rostow. Le desir de voir Nicolas epouser une riche heritiere dominait toutes les preoccupations de la comtesse, et Sonia, le principal obstacle a ses yeux, s'en etait douloureusement ressentie, surtout apres le recit de la rencontre de Nicolas avec la princesse Marie. La comtesse ne laissait passer aucune occasion de lui lancer une allusion cruelle et blessante. Quelques jours avant leur depart de Moscou, enervee par tous les desastres qui l'accablaient, elle appela sa niece, mais, au lieu de lui adresser des reproches, elle la supplia, en pleurant a chaudes larmes, de les prendre en pitie, de delier Nicolas de son serment, et de payer ainsi sa dette a ceux qui l'avaient recueillie. "Je ne serai tranquille que lorsque tu me l'auras promis!" Sonia repondit en sanglotant qu'elle etait prete a tout, sans se decider toutefois a lui en faire la promesse formelle. Se devouer pour le bonheur des autres etait dans son caractere, et sa situation dans la maison etait telle, qu'elle ne pouvait prouver sa reconnaissance qu'en se sacrifiant sans cesse. Elle sentait que tout acte d'abnegation rehaussait sa valeur aux yeux des autres, et la rendait par cela meme plus digne de Nicolas, qu'elle adorait! Mais aujourd'hui le sacrifice qu'on exigeait d'elle entrainait avec lui un renoncement complet a tout ce qui etait la recompense du passe, a tout ce qui donnait du prix a la vie. Pour la premiere fois, son coeur se remplit d'ameres pensees: elle en voulut a ceux qui ne l'avaient tiree de la misere que pour lui infliger un surcroit de tourments! Elle en voulut a Natacha, qui n'avait jamais ete violentee dans ses sentiments, qui, au contraire, les imposait a tout son entourage, et que cependant on ne pouvait s'empecher d'aimer! Pour la premiere fois aussi elle sentit que son amour, si pur et si paisible jusque-la, se transformait en une passion violente, en dehors des lois, de la vertu et de la religion, et sous la violence de cet orage, habituee par ses epreuves a renfermer ses impressions, elle repondit a la comtesse en termes vagues, resolue a attendre une entrevue avec Nicolas, dans l'intention non pas de le degager de sa parole, mais au contraire de se lier a lui pour toujours.
L es soucis des derniers temps de leur sejour a Moscou apporterent une diversion a son chagrin, qu'elle fut heureuse d'oublier au milieu de toutes les occupations materielles dont elle etait accablee; mais, en apprenant la presence du prince Andre dans la maison, malgre sa sympathie pour lui et pour Natacha, une joie superstitieuse s'empara d'elle. Elle crut entrevoir dans cette circonstance la volonte de la Providence qui ne voulait pas permettre qu'elle fut separee de Nicolas. Elle savait que Natacha aimait le prince Andre et n'avait cesse de l'aimer. Elle pressentait que, reunis maintenant par tant de catastrophes, ils s'aimeraient de nouveau, et que Nicolas ne pourrait epouser la princesse Marie, devenue des lors sa belle-soeur. Aussi, en depit des tristesses qui l'environnaient toutes parts, cette intervention visible de la Providence dans ses interets personnels lui causait une douce satisfaction.
L a famille Rostow s'arreta une journee au couvent Troitzky. On leur avait reserve dans l'auberge du couvent trois grandes chambres, dont l'une fut occupee par le prince Andre, qui ce jour-la se sentait beaucoup mieux. Natacha etait assise a cote de lui, tandis que, dans la piece voisine, le comte et la comtesse causaient respectueusement avec le superieur heureux de revoir ses anciens amis. Sonia, egalement presente, songeait a ce que le prince Andre et Natacha pouvaient se dire. Tout a coup la porte s'ouvrit, et Natacha, tres emue, s'avanca tout droit vers sa cousine, sans faire attention au moine, qui s'etait leve pour la saluer.
" Natacha, que fais-tu donc? viens ici," lui dit sa mere.
E lle s'approcha du prieur pour recevoir sa benediction, et celui-ci l'engagea a implorer le secours de Dieu et du bien heureux saint Serge.
D es qu'il fut parti, elle entraina Sonia dans la chambre vide.
" Sonia, il vivra, n'est-ce pas! Sonia, je suis si heureuse et si malheureuse! Tout est repare. Qu'il vive seulement, mais il ne peut pas."
E t elle fondit en larmes. Sonia, aussi agitee de la douleur de son amie que de ses secretes apprehensions personnelles, l'embrassa et la consola.
" Oui, qu'il vive seulement," se disait-elle.
E lles se rapprocherent de la porte, qu'elles entr'ouvrirent doucement, et purent distinguer le prince Andre couche, la tete appuyee sur trois oreillers. Il reposait, les yeux fermes, et on entendait sa respiration egale.
" Ah! Natacha, s'ecria tout a coup Sonia en la saisissant par la main et en se rejetant en arriere.
- Qu'est-ce? qu'est-ce? demanda Natacha.
- C'est cela, c'est bien cela! reprit la premiere, pale et tremblante, en refermant la porte. Te rappelles-tu? continua-t-elle avec un melange d'effroi et de solennite, te rappelles-tu quand j'ai regarde dans le miroir aux fetes de Noel? Tu te souviens, j'ai vu.
- Oui, oui, repondit Natacha en ouvrant de grands yeux en se souvenant en effet confusement de la vision de Sonia.
- Tu t'en souviens? poursuivit Sonia. Je te l'ai raconte alors a toi et a Douniacha: je l'ai vu couche, les yeux fermes, couvert d'une couverture rose, tel qu'il est a present!"
E t, s'animant de plus en plus, elle decrivit tous les details qu'elle avait devant les yeux, en les rapportant a la vision de Noel, dont son imagination ne mettait plus en doute la realite.
" Oui, oui, la couverture rose! se dit Natacha pensive, persuadee qu'elle aussi l'avait vue. Mais qu'est-ce que cela peut vouloir dire?
- Ah! je ne sais pas, c'est si extraordinaire!" repondit Sonia.
Q uelques minutes plus tard, le prince Andre sonna. Natacha entra chez lui, et Sonia, en proie a une emotion et a un attendrissement qu'elle eprouvait rarement, resta pres de la fenetre, a reflechir a ces bizarres coincidences.
U ne occasion s'offrit ce jour-la pour envoyer des lettres a l'armee. La comtesse en profita pour ecrire a son fils.
" Sonia, n'ecriras-tu pas a Nicolas?" dit-elle d'une voix legerement emue.
L a jeune fille devina la muette priere contenue dans ces paroles, et lut, dans le regard fatigue de la comtesse, fixe sur elle par-dessus ses lunettes, l'embarras que cachait sa demande et l'inimitie prete a eclater en cas de refus. S'approchant de la comtesse, elle se mit a genoux, lui baisa la main et lui dit:
" Maman, j'ecrirai!"
S ous l'influence de ce mysterieux presage qui, en s'accomplissant, devait empecher le mariage de Nicolas avec la princesse Marie, elle s'abandonna sans plus hesiter a ses habitudes de sacrifice, et ce fut les larmes aux yeux et penetree de la grandeur de cet acte genereux qu'elle ecrivit, non sans etre interrompue a plusieurs reprises par ses sanglots, la touchante epitre dont la lecture avait si profondement trouble Nicolas.
IX
U ne fois arrives au corps de garde, l'officier et les soldats qui y avaient amene Pierre le traiterent assez brutalement, sans doute en souvenir de la lutte qu'ils avaient eue a soutenir contre lui, sans se departir cependant d'un certain respect a son egard. Ils se demandaient avec curiosite s'ils n'avaient pas fait une capture importante, et lorsque le lendemain la garde fut relevee, Pierre s'apercut que les nouveaux venus n'avaient plus pour lui la meme consideration. En effet, dans ce gros homme en caftan ils ne voyaient plus celui qui avait pris a partie le maraudeur et les soldats de la patrouille, mais tout simplement le nd17 des prisonniers remis a leur garde par ordre superieur. Tous ceux qui etaient enfermes avec lui etaient des gens de condition inferieure. Ayant reconnu en Pierre un "monsieur", et l'entendant parler francais, ils ne lui epargnerent pas les plaisanteries. Tous, lui aussi, devaient etre juges comme incendiaires, et le troisieme jour on les conduisit dans une maison ou siegeaient un general a la moustache blanche, deux colonels et d'autres Francais. Il interrogea les prisonniers de cette facon nette et precise qui semble appartenir en propre a un etre superieur aux faiblesses humaines:
" Qui etait-il? Ou avait-il ete? Dans quelle intention?" etc., etc.
C es questions, en laissant de cote le fond meme de l'affaire, et en eloignant par cela meme la possibilite de le decouvrir, tendaient au but que visent tous les interrogatoires des juges: tracer a l'inculpe la voie qu'il devait suivre pour arriver au resultat desire, c'est-a-dire a s'accuser lui-meme. Pierre, comme tous ceux qui se trouvent dans le meme cas, se demandait avec etonnement pourquoi on lui adressait ces questions; car elles n'etaient, apres tout, qu'un semblant de bienveillance et de politesse. Il se savait en leur pouvoir, au pouvoir de cette force qui l'avait amene devant eux et leur donnait le droit d'exiger des reponses compromettantes. On lui demanda donc ce qu'il faisait lors de son arrestation; il repondit, d'un air tragique, qu'il cherchait les parents d'un enfant sauve par lui des flammes.
" Pourquoi s'etait-il collete avec un maraudeur?.
- Parce qu'il defendait, repondit-il, une femme attaquee par ce dernier et que le devoir de tout honnete homme etait de."
O n l'interrompit, cette digression etait inutile.
" Pourquoi s'etait-il trouve dans la cour de la maison qui brulait?.
- Parce qu'il etait sorti pour voir ce qui se passait en ville."
O n l'interrompit de nouveau: on ne lui demandait pas ou il allait, mais pourquoi il se trouvait a l'incendie. Lorsqu'on lui demanda son nom, il refusa de le dire.
" Inscrivez cette reponse, dit le general; ce n'est pas bien, c'est meme tres mal!."
E t l'on emmena les accuses.
L e quatrieme jour de son arrestation, les incendies atteignirent leur quartier. Pierre et ses treize compagnons furent emmenes ailleurs, et emprisonnes dans la remise d'une maison de marchands. En traversant les rues, il fut suffoque par la fumee. Les flammes gagnaient toujours du terrain. Sans comprendre encore l'importance de l'incendie de Moscou, il regardait ce spectacle avec terreur. Durant les quatre jours qu'il resta dans sa nouvelle prison, il y apprit, par des soldats francais, qu'on attendait d'un moment a l'autre la decision du marechal a leur egard. Quel marechal? Ils ne le savaient pas. Les journees qui s'ecoulerent jusqu'au 8 septembre, date de leur second interrogatoire, furent les plus penibles pour Pierre.
X
L e 8 septembre, un officier superieur, sans doute, un haut personnage, a en juger par les temoignages de respect des sentinelles, vint visiter les prisonniers. Cet officier, qui appartenait evidemment a l'etat-major, tenait a la main une liste et fit l'appel des noms qui s'y trouvaient. Pierre y etait ainsi inscrit: "Celui qui n'avoue pas son nom." Apres les avoir examines d'un air indifferent, il ordonna a l'officier de garde de veiller a ce qu'ils fussent convenablement habilles pour paraitre devant le marechal. Une heure plus tard, une compagnie de soldats emmena Pierre et les autres detenus au Dievitchy-Pole (Champ des Vierges). La journee etait claire et belle apres la pluie, et l'air extraordinairement pur; la fumee ne rampait plus sur la surface de la terre, mais s'elevait en colonnes dans le ciel bleu au-dessus de la ville, et, bien qu'on ne vit pas les flammes, Moscou n'etait plus qu'un immense brasier; l'oeil n'apercevait que des espaces devastes, des ruines fumantes et des murailles noircies contre lesquelles les grands poeles et les hautes cheminees etaient encore attaches. Pierre avait beau examiner ces decombres, il ne reconnaissait plus les quartiers de la ville. Par-ci par-la une eglise se detachait intacte, et le Kremlin, que le feu n'avait pas atteint, blanchissait au loin avec ses tours et son Ivan Veliki. A deux pas brillait gaiement la coupole du monastere de Novo-Dievitchy, ou resonnait le carillon sonore qui appelait les fideles a la messe. Pierre se souvint alors que c'etait un dimanche, et le jour de la Nativite de la Vierge; mais qui donc celebrait cette fete au milieu de la ruine et de l'incendie? A peine rencontrait-on, de temps a autre, quelques gens deguenilles, effrayes, qui se derobaient bien vite a la vue des Francais. Il etait evident que le nid de la Russie etait detruit, mais Pierre sentait confusement que la consequence de la destruction de ce nid devaste serait l'etablissement d'un nouvel ordre de choses. Tout le lui disait, sans qu'il cherchat a raisonner: la marche gaie et assuree, l'alignement des rangs de l'escorte qui le conduisait, lui et ses compagnons, la presence du fonctionnaire francais qui les croisait dans une caleche a deux chevaux avec un soldat pour cocher, au son de la musique de regiment qui arrivait jusqu'a lui a travers la place, et enfin la liste qu'il avait entendu lire le matin. Et maintenant on le menait il ne savait ou, mais il lisait sur la figure de ceux qui l'emmenaient que les mesures prises a l'egard des prisonniers seraient executees sans merci, et il sentait qu'il n'etait plus qu'un fetu de paille tombe dans l'engrenage d'une machine inconnue, mais fonctionnant avec regularite.
C onduit avec ses compagnons non loin du monastere, vers une grande maison blanche qui occupait le cote droit de la place, au milieu d'un vaste jardin, il la reconnut pour celle du prince Stcherbatow, dont il etait un des habitues, et ou logeait actuellement le marechal prince d'Eckmuhl, ainsi qu'il l'apprit par les propos des soldats. On les introduisit un a un: Pierre etait le nd6. Il traversa une galerie vitree, un vestibule, et entra enfin dans un cabinet long et bas de plafond, qui lui etait familier, et a la porte duquel se tenait un aide de camp. Davout, assis a l'autre bout de la chambre, les lunettes sur le nez, tout occupe a dechiffrer un papier deploye sur une table, ne leva pas les yeux.
" Qui etes-vous?" demanda-t-il a voix basse en s'adressant a Pierre, qui s'etait arrete tout pres de lui.
C elui-ci ne repondit rien; il n'en avait pas la force, car, pour lui, Davout n'etait pas simplement un general francais, mais un homme dont la cruaute etait connue; en regardant cette figure dure et froide, rappelant celle d'un pedagogue severe qui daigne temoigner quelque patience en attendant la reponse demandee, il comprenait que chaque seconde d'hesitation pouvait lui couter la vie; mais que dire? Repeter ce qu'il avait repondu au premier interrogatoire lui paraissait inutile; reveler son nom et sa position etait dangereux et honteux! Le silence se prolongeait; mais, sans lui donner le temps de le rompre, Davout releva la tete, ota ses lunettes, fronca les sourcils et le regarda fixement.
" Je connais cet homme," dit-il d'une voix dont l'accent rude et heurte etait calcule pour effrayer l'accuse.
P ierre frissonna.
" Non, general, vous ne pouvez pas me connaitre, je ne vous ai jamais vu.
- C'est un espion russe, dit Davout en l'interrompant et en s'adressant a un autre general.
- Non, monseigneur, reprit Pierre avec une soudaine vivacite, en se souvenant que Davout etait prince. Non, monseigneur, vous ne pouvez pas me connaitre. Je suis officier de la milice et je n'ai pas quitte Moscou.
- Votre nom? reprit le marechal.
- Besoukhow.
- Qu'est-ce qui me prouvera que vous ne mentez pas?
- Monseigneur!" s'ecria Pierre d'une voix plutot suppliante qu'offensee.
D avout se reprit a l'examiner; quelques secondes se passerent ainsi, et ce fut la le salut de Pierre. En depit de la guerre et de la position ou ils se trouvaient l'un a l'egard l'autre, il s'etablit entre ces deux hommes des rapports humains. Au premier regard que le marechal avait jete sur lui apres avoir consulte la liste ou les hommes n'etaient pour lui que des numeros et Pierre un incident, il l'aurait tranquillement fait fusiller sans croire commettre une mauvaise action, mais a present il voyait en lui un homme. ils etaient freres!
" Comment me prouverez-vous la verite de ce que vous avancez?"
P ierre se souvint de Ramballe, et le nomma, lui, son regiment et la rue ou se trouvait la maison.
" Vous n'etes pas ce que vous dites," repeta Davout.
P ierre recommenca d'une voix emue a donner des preuves de sa veracite. Un aide de camp entra en ce moment, et la figure du marechal rayonna d'aise aux nouvelles qu'il lui apportait; il se prepara a sortir. Il avait oublie le prisonnier, lorsque l'aide de camp l'en fit souvenir; il donna l'ordre de l'emmener. Mais ou? Pierre ne put le deviner. Ou allait-on le conduire? A la remise ou a l'endroit du supplice, que ses compagnons lui avaient indique en traversant la place?
" Oui, sans doute," repondit Davout a une question qui lui adressait son subordonne, et que Pierre n'entendit pas.
O n le fit enfin sortir.
J amais il ne put se rappeler pendant combien de temps il avait marche; il avancait machinalement, a l'exemple de ses camarades d'infortune; il ne voyait ni n'entendait rien, et il s'arreta que parce que les autres s'arreterent. Une seule pensee le tourmentait, celle de decouvrir qui l'avait condamne a mort. Ce n'etaient pourtant pas ceux qui l'avaient interroge: aucun d'eux n'aurait voulu ni meme pu le faire. Ce n'etait pas Davout, qui l'avait regarde avec tant d'humanite: une minute de plus, et il aurait certainement compris qu'il agissait mal, mais l'aide de camp l'en avait empeche. Qui donc l'avait condamne? Qui donc avait decide de le tuer, lui plein de souvenirs, d'esperances et de pensees? Qui donc faisait une telle chose? Qui donc en etait cause?. Personne! C'etait, il le comprenait, la consequence de l'ordre etabli et le resultat fatal des circonstances.
XI
D e l'hotel du prince Stcherbatow, les prisonniers furent conduits, a travers la place, vers un jardin potager un peu a gauche, ou se dressait un poteau derriere lequel on avait creuse une grande fosse, entouree de terre fraichement remuee; une foule, placee en demi-cercle, contemplait cette fosse avec une inquiete curiosite. Elle se composait de Russes et d'un grand nombre de militaires de l'armee francaise appartenant a differentes nationalites et portant des uniformes differents. A droite et a gauche du poteau se tenaient alignes des soldats en capotes gros-bleu, epaulettes rouges, guetres et shakos. Les condamnes furent ranges en dedans du cercle par numeros d'ordre. Pierre etait le sixieme. Un roulement de tambours se fit entendre de deux cotes a la fois: il sentit que son ame se dechirait a ce bruit et qu'il perdait la faculte de penser. Pouvant a peine regarder et entendre, il n'avait plus qu'un desir, celui de voir s'accomplir le plus tot possible ce quelque chose de terrible et d'inevitable qui le menacait! Les deux hommes places au bout de son rang etaient des forcats, dont l'un etait grand et maigre; l'autre, au teint noiratre, au nez ecrase et au corps musculeux, avait a cote de lui le nd3, un gaillard vigoureux et bien nourri, aux cheveux grisonnants, age de ses quarante-cinq ans environ. Le quatrieme etait un paysan, dont le joli visage, aux yeux noirs, etait encadre d'une belle barbe rousse, et le cinquieme, un ouvrier de fabrique, a la figure jaune et blafarde, de dix-huit ans a peu pres, et vetu d'une longue levite. Pierre comprit que les Francais se consultaient, en se demandant s'ils les fusilleraient par groupes ou isolement.
" Par deux!" dit l'officier avec une froide indifference.
U n mouvement eut lieu dans les rangs: evidemment cette agitation ne provenait pas de l'empressement des soldats a executer un ordre ordinaire, mais de leur hate a terminer une besogne repugnante et incomprehensible. Un fonctionnaire civil, en echarpe, s'approcha des condamnes et leur lut, en russe et en francais, leur arret, puis quatre soldats s'emparerent des deux forcats. On les placa devant le poteau, et pendant qu'on etait alle chercher les bandeaux, ils regardaient autour d'eux comme la bete fauve acculee qui voit venir le chasseur; l'un se signait, l'autre se grattait le dos en grimacant un sourire. Quand on leur eut bande les yeux et qu'on les eut attaches au poteau, douze soldats sortirent des rangs d'un pas ferme, et se placerent a huit pas devant eux. Pierre detourna la tete pour ne pas voir ce qui allait se passer. Tout a coup une decharge retentit; elle lui sembla plus formidable qu'un violent coup de tonnerre; Pierre regarda, et il apercut, au milieu d'un nuage de fumee, les Francais pales et tremblants qui etaient occupes autour de la fosse. On amena deux autres condamnes, dont le regard suppliant semblait demander aide et secours, comme s'ils ne pouvaient admettre qu'on leur enlevat la vie! Pierre detourna encore une fois la tete; un bruit plus assourdissant frappa son oreille. La poitrine oppressee, il jeta un coup d'oeil sur ceux qui l'entouraient, et lut sur toutes les figures le meme sentiment de stupeur, d'horreur et de revolte, qui bouillonnait dans son coeur.
" Qui donc est cause de tout cela? Ils souffrent tous comme moi! murmurait-il.
- Tirailleurs du 86eme, en avant!" s'ecria-t-on.
L e 5eme, son voisin, fut emmene seul. Pierre ne comprit pas, tant sa terreur etait profonde, que lui et les autres etaient sauves, et qu'ils n'avaient ete conduits la que pour assister au supplice. Le cinquieme, l'ouvrier en levite, se rejeta violemment en arriere a l'attouchement des soldats et se cramponna a Pierre; Pierre tressaillit et s'arracha a l'etreinte de ce malheureux, qui ne pouvait plus se tenir sur ses jambes: on l'avait saisi par les bras et on le trainait. Il criait a tue-tete, mais, une fois devant le poteau, il se tut, comme s'il comprenait que ses cris etaient inutiles, ou comme s'il esperait qu'on l'epargnerait. La curiosite de Pierre l'emporta sur l'horreur, il ne detourna pas la tete, et ne ferma pas les yeux; l'emotion qu'il eprouvait, et qu'il sentait partagee par la foule, etait arrivee a son paroxysme. Le condamne, devenu calme, boutonna sa levite, frotta ses pieds nus l'un contre l'autre et arrangea lui-meme le noeud du bandeau. Puis, lorsqu'on l'eut adosse au poteau sanglant, il se redressa tout droit, se mit d'aplomb sur ses jambes, sans rien perdre de sa tranquillite, Pierre suivait ses moindres mouvements sans pouvoir en detacher les yeux. Il faut supposer qu'il y eut un commandement de donne et qu'a ce commandement repondirent douze coups de fusil, mais il ne put jamais se rappeler plus tard les avoir entendus; il vit tout d'un coup le corps de l'ouvrier s'affaisser, le sang jaillir a deux endroits, les cordes ceder sous le poids du cadavre, la tete se pencher, les jambes se replier et donner a l'agonisant une pose etrangement contournee. Personne ne le soutenait, ceux qui l'entouraient avaient subitement pali, et voyait trembler la levre du vieux soldat a moustache blanche qui detachait les cordes; le corps s'affaissa, les soldats s'en emparerent gauchement, le trainerent derriere le poteau et le pousserent brusquement dans la fosse. Ils avaient l'air eux-memes de criminels qui se hatent de cacher les traces de leur crime. Pierre jeta un regard sur cette fosse, et apercut le cadavre de l'ouvrier, dont les genoux touchaient la tete et dont une epaule depassait l'autre; cette epaule, secouee par des mouvements convulsifs, se levait et s'abaissait lentement, mais les pelletees de terre tombaient, sans relache, et s'entassaient en le recouvrant. Un des soldats appela Pierre d'une voix impatiente et irritee, il ne l'ecouta pas et resta rive au sol. Lorsque la fosse fut comblee, on entendit un autre commandement, Pierre fut ramene a sa place, les soldats firent demi-tour a droite et defilerent au pas devant le poteau. Vingt-quatre soldats, dont les armes etaient dechargees, regagnerent leur rang a mesure que la compagnie passait devant eux. Tous rentrerent, a l'exception d'un seul, d'un jeune soldat, pale comme un mort, qui avec son shako renverse sur la nuque, son fusil abaisse, etait reste immobile a cote de la fosse a l'endroit meme ou il avait tire; il chancelait comme un homme ivre, et se jetait tantot en avant et tantot en arriere pour retrouver son equilibre. Un vieux sous-officier courut a lui, le saisit par l'epaule et l'entraina dans la compagnie. La foule se dispersait peu a peu, chacun marchait la tete inclinee et en silence.
" ca leur apprendra, a ces gredins d'incendiaires!" dit un Francais.
P ierre se retourna pour voir qui venait de parler: c'etait un soldat; il essayait de se consoler de ce qu'il avait fait, mais sa phrase resta inachevee et il s'eloigna avec un geste de decouragement.
XII
O n separa Pierre de ses compagnons et on le laissa seul dans une petite eglise devastee. Vers le soir, le sous-officier de garde et deux soldats vinrent lui annoncer qu'il etait gracie, et qu'on allait le reunir aux prisonniers de guerre. Il les suivit sans comprendre; on le conduisit vers des baraques construites en planches, a moitie brulees, et on l'introduisit dans l'une d'elles. Il y faisait sombre: une vingtaine d'hommes l'entourerent, sans qu'il put deviner a qui il avait affaire et ce qu'on lui voulait. Il entendait des mots, il repondait a des questions, il voyait et regardait toutes ces figures., mais sa pensee ne fonctionnait plus que comme une machine.
D epuis le moment ou il avait vu commettre par des executeurs aveugles ces terribles assassinats, on aurait dit que le nerf qui donnait le sens et la vie a tout ce qu'il voyait avait ete violemment arrache de son cerveau, et que tout s'etait ecroule autour de lui! Quoiqu'il ne s'en rendit pas encore compte, cet instant avait suffi pour eteindre dans son coeur la foi dans la perfection de la creation, dans l'ame humaine, dans la sienne et dans l'existence de Dieu. Pierre avait deja passe par un etat semblable, mais jamais il n'en avait ressenti aussi vivement les effets. Jadis les doutes qui l'assaillaient prenaient leur source dans ses propres fautes, et alors il cherchait le remede en lui-meme, mais, a cette heure, ce n'etait plus a lui qu'il pouvait s'en prendre de cet effondrement de ses croyances, qui ne laissait apres lui que des ruines et des decombres sans nom, et il ne lui etait plus possible desormais de croire a la vie!
O n l'installa dans un coin de la baraque, au milieu d'un groupe de gens que sa presence semblait amuser et distraire. Silencieux et immobile, assis sur de la paille, le dos contre la charpente, il ouvrait et refermait les yeux, toujours poursuivi par l'effroyable vision des victimes et de ceux qui avaient ete leurs bourreaux malgre eux. Son voisin immediat etait un petit homme plie en deux, dont la presence ne se trahit tout d'abord que par la forte odeur de transpiration qui s'exhalait de sa personne a chacun de ses mouvements. L'obscurite empechait Pierre de le voir, mais il sentait instinctivement qu'il relevait souvent la tete pour le regarder. Concentrant sur lui toute son attention, il finit par s'apercevoir que cet homme se dechaussait, et la facon dont il s'y prenait l'interessa. Denouant l'etroite bande de toile qui enveloppait ses pieds, il la roulait lentement et avec soin, pour recommencer ensuite la meme operation avec l'autre pied, tout en regardant Pierre a la derobee. Ces mouvements tranquilles, se succedant avec regularite, exercerent une influence calmante sur ses nerfs. Le petit homme, se mettant bien a l'aise dans son coin, lui adressa la parole.
" Avez-vous supporte beaucoup de misere, barine?" lui dit-il. Il y avait dans sa voix trainante un tel accent de simplicite et d'affectueuse bonte, que Pierre, au moment de lui repondre, sentit les larmes le gagner. Le petit homme le devina, et, pour lui donner le temps de se remettre, il continua: "Eh! mon ami, ne prends donc pas ca a coeur!. On souffre une heure et l'on vit un siecle. Dieu merci, nous ne sommes pas encore morts! Parmi les hommes il y en a de bons et de mauvais!" Et, tout en parlant, il se leva vivement et s'eloigna.
" Ah! coquin, te voila donc revenu? dit tout a coup cette voix sympathique, a l'autre bout de la baraque. "Ah! ah! tu es revenu, tu as bonne memoire," continua l'homme en repoussant de la main un petit chien qui sautait apres lui; il revint a sa place, en tenant a la main un paquet enveloppe d'un chiffon.
" Voila, barine, vous mangerez, n'est-ce pas? dit-il en defaisant le paquet et en offrant a Pierre des pommes de terre cuites du four. Nous avons eu une soupe a midi, mais ces pommes de terre sont excellentes!"
R ien que l'odeur fit deja plaisir a Pierre, qui n'avait pas mange de la journee; il le remercia en acceptant.
" Eh bien, ca va?" dit le petit homme en prenant une pomme de terre a son tour.
I l la coupa en deux, la saupoudra d'un peu de sel pris dans le chiffon et la lui offrit.
" C'est une bonne chose que les pommes de terre. Mangez-en." Et Pierre crut n'avoir jamais rien mange de meilleur!
" Tout cela n'est rien, dit-il, mais pourquoi ont-ils fusille ces malheureux?. le dernier n'avait que vingt ans!
- Chut! chut! murmura le petit homme. Dites donc, barine, pourquoi etes-vous reste a Moscou?
- Je ne croyais pas qu'ils viendraient si vite. J'y suis reste par hasard.
- Et comment donc se sont-ils empares de toi? dans ta maison?
- J'etais alle voir l'incendie, c'est la qu'ils m'ont pris et condamne comme incendiaire.
- L'injustice est la ou est la justice, dit le petit homme.
- Et toi, tu es depuis longtemps ici?
- Moi? depuis dimanche; on m'a tire de l'hopital.
- Tu es donc soldat?
- Soldat du regiment d'Apcheron. Je me mourais de la fievre: on ne nous avait rien dit! Nous etions la vingt camarades couches et ne sachant rien de rien.
- Eh bien, tu t'ennuies ici maintenant?
- Comment ne pas s'ennuyer? On m'appelle Platon Karataiew, dit-il, afin de rendre la conversation plus facile entre Pierre et lui, et les camarades m'ont surnomme "le Petit Faucon". Comment ne pas etre triste? Moscou est la mere de toutes les villes! Mais dites-moi, barine, vous avez sans doute des terres et une maison, votre verre doit etre plein. vous avez aussi une femme peut-etre?. Et les vieux parents, sont-ils vivants?"
Q uoique Pierre ne le vit pas, il sentait que son interlocuteur lui souriait amicalement, tant il lui parut chagrin en apprenant qu'il n'avait pas de parents, surtout pas de mere!
" La femme pour le bon conseil, la belle-mere pour le bon accueil. mais rien ne remplace la vraie mere! Et des enfants, en as-tu?"
L a reponse negative de Pierre lui fit de la peine, et il hata d'ajouter:
" Vous etes jeunes tous deux, le bon Dieu vous en donnera, vivez seulement en bonne intelligence.
- Oh! maintenant ca m'est bien indifferent, repondit Pierre malgre lui.
- Eh! mon camarade, on n'echappe ni a la besace ni a la prison! Vois-tu, mon ami, continua-t-il en toussant pour s'eclaircir la voix et mieux se disposer a faire un long recit, le bien du proprietaire etait beau, nous avions beaucoup de terres, les paysans etaient a leur aise, et nous-memes aussi, grace a Dieu. Le ble rendait sept pour un, nous vivions comme de bons chretiens; voila qu'un jour." Et Platon Karataiew raconta comme quoi, ayant ete attrape par le garde forestier d'un bois voisin, il avait ete fouette, juge et enrole comme soldat.
" Eh bien, quoi, mon ami! dit-il en souriant: on croyait au malheur, et c'est la joie qui est venue. Si je n'avais pas peche, c'est mon frere qui serait parti, en laissant derriere lui cinq enfants. Quant a moi, je ne laissais qu'une femme. J'avais bien une petite fille, mais le bon Dieu me l'avait deja reprise. J'y suis retourne en conge: que te dirai-je? Ils vivent mieux qu'alors, et il y a beaucoup de bouches a nourrir; les femmes etaient a la maison, les deux freres en voyage. Michel, le cadet, etait seul reste!. Et le pere me dit: "Pour moi, mes enfants sont tous egaux! N'importe quel doigt on mord, la douleur est la meme. Si on n'avait pas rase Platon, c'eut ete le tour de Michel." Alors, croirais-tu, il nous a reunis devant les images: "Michel, me dit-il, viens ici, incline-toi jusqu'a terre devant Lui, et toi, aussi, femme, ainsi que vous, petits enfants." M'avez-vous compris?. C'est ainsi, mon ami, le hasard fait son choix, et nous jugeons, nous nous plaignons. Notre bonheur est comme de l'eau dans une nasse: on la traine, elle est gonflee; on la retire, elle est vide!"
A pres quelques instants de silence, Platon se leva.
" Tu veux peut-etre dormir?" Et il commenca a se signer rapidement en marmottant: "Seigneur Jesus-Christ, saint Nicolas, bienheureux Florus et Laure, ayez pitie de nous!" Il toucha la terre du front, se releva, soupira, se recoucha sur la paille et se couvrit de sa capote.
" Quelle est donc cette priere que tu viens de dire?
- Quoi? murmura Platon, deja a moitie endormi. J'ai prie, voila tout. Est-ce que tu ne pries pas?
- Certainement, je prie; mais que disais-tu de Florus et de Laure?
- Comment! ne sont-ils pas les patrons des chevaux? Il ne faut pas oublier les animaux; vois-tu ce coquin, il est venu s'abriter et se rechauffer ici," ajouta-t-il en passant sa main sur le chien, qui s'etait roule a ses pieds.
P uis il se retourna et s'endormit tout a fait.
T andis qu'au dehors on entendait des pleurs et des cris dans le lointain, et que, par les fentes des planches mal jointes de la baraque, passait la lueur sinistre de l'incendie, a l'interieur tout etait sombre, calme et tranquille. Pierre fut longtemps a s'endormir: les yeux grands ouverts dans les tenebres, il ecoutait machinalement les ronflements sonores de Platon, et il sentait que le monde de croyances qui s'etait ecroule dans son ame renaissait plus beau que jamais en lui et reposait sur les bases desormais inebranlables.
XIII
P ierre passa quatre semaines dans cette baraque avec vingt-trois soldats, trois officiers, et deux fonctionnaires, prisonniers comme lui. Ces jours laisserent a peine une trace dans sa memoire: seule la figure de Platon y resta comme un de ses plus chers et de ses plus vifs souvenirs, comme la personnification la plus complete de tout ce qui est veritablement russe, bon et honnete.
P laton Karataiew avait environ cinquante ans, a en juger par le nombre des campagnes auxquelles il avait pris part; lui meme n'aurait pu dire au juste son age, et lorsqu'il riait, ce qui lui arrivait du reste souvent, il laissait voir deux rangees de dents blanches et saines; sa barbe et ses cheveux n'avaient pas un poil gris, et son corps portait l'empreinte de l'agilite, de la resolution, et surtout du stoicisme. Malgre les nombreuses petites rides dont elle etait sillonnee, sa figure avait une expression touchante de naivete, de jeunesse et d'innocence. Quand il parlait de sa voix douce et chantante, ses discours coulaient de source; il ne pensait jamais a ce qu'il avait dit ou a ce qu'il allait dire, et la vivacite et la justesse de ses inflexions leur donnaient une persuasion penetrante. Soir et matin, en se couchant et en se levant, il disait: "Mon Dieu, fais-moi dormir comme une pierre et fais-moi lever comme un kalatch." Effectivement, a peine couche, il s'endormait d'un sommeil de plomb, et le matin, en se reveillant, il etait leger et dispos, et pret a toute besogne. Il savait tout faire, ni tres bien ni tres mal: il cuisinait, cousait, rabotait, raccommodait ses bottes, et, toujours occupe a quelque travail, il ne se permettait de causer et de chanter que la nuit. Il ne chantait pas comme le chanteur qui sait qu'on l'ecoute, mais comme les oiseaux du bon Dieu, car il en avait besoin comme de s'etendre et de marcher. Son chant etait tendre, doux, plaintif, presque feminin, en harmonie enfin avec sa physionomie serieuse. Lorsque, apres quelques semaines de prison, sa barbe eut repousse, il avait l'air de s'etre debarrasse de tout ce qui n'etait pas lui, de la figure d'emprunt que lui avait faite sa vie de soldat, et d'etre redevenu, comme devant, un paysan et un homme du peuple. "Soldat en conge fait une chemise de son calecon," disait-il; il ne parlait pas volontiers de ses annees de service et repetait avec orgueil que jamais il n'avait ete fouette. Lorsqu'il contait, c'etait le plus souvent quelque episode, cher a son coeur, de sa vie passee; les proverbes dont il emaillait ses histoires n'etaient ni inconvenants ni hardis, comme ceux de ses camarades; il se servait d'expressions populaires qui, employees isolement, n'ont aucune couleur, et, placees a propos, frappent par leur profonde sagesse; elles prenaient, en passant par sa bouche, une valeur toute nouvelle.
A ux yeux des autres prisonniers, Platon n'etait qu'un simple soldat, qu'on plaisantait a l'occasion, qu'on envoyait a tout propos faire des commissions; mais, pour Pierre, il resta a tout jamais le type accompli de l'esprit de simplicite et de verite, ainsi qu'il l'avait tout d'abord devine, des la premiere nuit passee a ses cotes.
XIV
L a princesse Marie, ayant appris de Rostow que son frere se trouvait a Yaroslaw avec sa famille, se decida, malgre les representations de sa tante, a aller le joindre et a emmener son neveu. Les difficultes de la route ne l'arreterent pas un instant. Son devoir etait tout trace: elle avait a soigner son frere malade, mourant peut-etre, et a lui amener son fils. Si le prince Andre ne la demandait pas, c'est que sans doute il en etait empeche par son extreme faiblesse ou bien par la crainte que lui inspirait, pour elle et pour son enfant, ce long et penible voyage. Quelques jours lui suffirent pour terminer ses preparatifs. Ses equipages consistaient en une grande voiture qui lui avait servi a faire le trajet jusqu'a Voronege, une britchka et un fourgon. Sa suite se composait de MlleBourrienne, du petit Nicolas et de son gouverneur, de la vieille bonne, de trois femmes de chambre, du vieux Tikhone, d'un jeune laquais et d'un heiduque, que sa tante lui avait prete pour l'accompagner. Il ne lui etait pas possible de prendre le chemin habituel; aussi, en faisant un detour par Lipetsk, Riazan, Vladimir, ou elle n'avait meme pas l'espoir de trouver des chevaux de poste, elle entreprenait un voyage d'autant plus dangereux que les Francais, disait-on, s'etaient montres aux environs de Riazan. MlleBourrienne, Dessalles et les gens de la princesse Marie furent etonnes de sa fermete et de son activite incessante. Couchee apres les autres et levee la premiere, aucun obstacle ne l'arreta pendant ce long trajet, et, grace a cette energie qui soutenait le moral de chacun, on arriva a Yaroslaw a la fin de la seconde semaine.
L es derniers temps de son sejour a Voronege lui avaient apporte le plus grand bonheur de sa vie: son amour pour Rostow ne la tourmentait plus, mais remplissait toute son ame, dont il semblait faire aujourd'hui partie integrante. La lutte avait cesse, car, sans se l'avouer a elle-meme, elle etait sure, depuis sa derniere entrevue avec Nicolas, d'aimer et d'etre aimee. Il n'avait fait aucune allusion au retablissement des anciennes relations entre Natacha et le prince Andre s'il venait a guerir, mais la princesse Marie devina qu'il en etait profondement preoccupe. Sa maniere d'etre, tendre, reservee, affectueuse, n'avait pas change. Il semblait, au contraire, se rejouir de ce que cette parente eventuelle lui donnait la liberte de temoigner une amitie ou la princesse Marie avait bien vite devine de l'amour. Elle sentait qu'elle aimait pour la premiere et la derniere fois de sa vie, et, heureuse de se voir aimee, elle jouissait avec serenite de son bonheur.
C e calme ne l'empechait pas d'eprouver un vif chagrin de la triste situation de son frere, et lui permettait, au contraire, de s'y livrer tout entiere. La douleur empreinte sur sa figure defaite et desesperee faisait craindre a son entourage qu'elle ne tombat serieusement malade, mais les difficultes et les soucis de la route doublerent au contraire ses forces en la distrayant et en la forcant a oublier, momentanement du moins, le but de son voyage. Toutefois, en approchant de la ville, a la pensee que, dans quelques heures a peine, ses craintes allaient etre confirmees, son emotion ne connut plus de bornes. L'heiduque fut envoye en avant pour decouvrir le logement des Rostow et s'informer de l'etat du prince Andre. Sa commission une fois faite, il revint sur ses pas et rejoignit la voiture au moment ou elle entrait en ville. La paleur mortelle de la princesse Marie, qui avait passe la tete par la portiere, le terrifia.
" J'ai tous les renseignements que vous desirez, Excellence: la famille Rostow demeure, pas loin d'ici, dans la maison du marchand Bronnikow, sur le bord meme du Volga."
L a princesse Marie continuait a le regarder fixement, en cherchant avec effroi pourquoi il ne repondait pas a sa principale question: "Et mon frere?" MlleBourrienne s'en chargea.
" Comment va le prince? dit-elle.
- Son Excellence est avec la famille.
- Il est donc vivant? se dit la princesse. Comment va-t-il? continua-t-elle tout haut.
- Les domestiques disent que c'est toujours la meme chose,"
Q u'est-ce que cela pouvait signifier? Elle eut peur de le demander, et jeta un coup d'oeil sur son neveu, assis en face d'elle: l'enfant etait tout joyeux d'arriver dans une grande ville; alors elle baissa la tete et ne la releva plus que lorsque la lourde voiture, se balancant et criant sur ses ressorts, s'arreta tout a coup. Le marchepied fut abaisse avec bruit, et la portiere s'ouvrit. Elle apercut a gauche une large nappe d'eau, c'etait le fleuve; a droite, un perron sur lequel se tenaient plusieurs domestiques et une jeune fille au teint frais et rose, dont la jolie figure, couronnee d'une large tresse de cheveux noirs, semblait sourire a contre-coeur: cette jeune fille etait Sonia. La princesse monta vivement les degres, tandis que Sonia lui disait d'un air embarrasse:
" Par ici, par ici!" Et elle se trouva tout a coup dans le vestibule, en face d'une femme agee, au type oriental, qui venait avec empressement au devant d'elle.
C 'etait la comtesse, qui, bouleversee par l'emotion, l'entoura de ses bras et l'embrassa a plusieurs reprises:
" Mon enfant, je vous aime, je vous connais depuis longtemps!"
L a princesse Marie comprit qui elle etait et sentit qu'il fallait repondre a son effusion. Ne sachant trop que dire, elle murmura quelques paroles en francais et demanda:
" Et lui, comment est-il?
- Le docteur assure qu'il n'y a plus de danger, reprit la comtesse en levant les yeux au ciel, et en poussant un soupir qui contredisait ses paroles.
- Ou est-il? Puis-je le voir?
- Certainement, a l'instant, mon amie. Est-ce son fils? ajouta la comtesse, en voyant entrer Nicolas avec son gouverneur. Quel charmant enfant! La maison est grande, il y aura place pour tout le monde."
T out en caressant le petit garcon, la comtesse les emmena dans le salon ou Sonia causait avec MlleBourrienne. Le comte vint saluer la princesse Marie, qui le trouva tres change depuis qu'elle ne l'avait vu. Il etait alors vif, gai, plein d'assurance; aujourd'hui elle retrouvait un homme brise, effare, qui faisait peine a voir. En lui parlant, il jetait sur ceux qui l'entouraient des regards a la derobee, comme pour juger de l'effet de ses paroles. Apres le desastre de Moscou et sa propre ruine, jete hors du milieu et des habitudes qui faisaient toute son existence, il se sentait desoriente et avait, pour ainsi dire, perdu sa place dans la vie.
M algre son ardent desir de voir au plus tot son frere, et le depit que lui causaient, dans un tel moment, les politesses qu'on lui faisait et les compliments qu'on adressait a son neveu, elle observait ce qui se passait autour d'elle. Elle comprit qu'elle ne pouvait faire moins que de se conformer provisoirement a ce nouvel ordre de choses et d'en accepter, sans amertume, toutes les consequences.
" C'est ma niece, dit le comte en lui presentant Sonia. Je crois, princesse, que vous ne la connaissez pas?"
E lle se retourna et embrassa Sonia, en essayant d'etouffer le sentiment d'inimitie instinctive qu'elle avait ressenti a sa vue. En se prolongeant outre mesure, ces ceremonies banales finirent par lui faire eprouver un sentiment penible, accru encore par le manque d'harmonie entre ses dispositions intimes et celles de cet entourage.
" Ou est-il? demanda-t-elle encore une fois en s'adressant a tout le monde.
- Il est en bas; Natacha est aupres de lui, repondit Sonia en rougissant. Vous etes sans doute fatiguee, princesse?"
D es larmes d'impatience lui monterent aux yeux; se detournant, elle allait demander a la comtesse la permission de se rendre chez son frere, lorsque des pas legers se firent entendre. C'etait Natacha qui accourait, cette Natacha qui lui avait tant deplu lors de leur premiere entrevue; mais il lui suffit de jeter un coup d'oeil sur elle pour sentir que celle-la du moins, sympathisait completement avec elle, et qu'elle partageait sincerement sa douleur. Elle se precipita vers elle, l'embrassa et eclata en sanglots sur son epaule. Lorsque Natacha, assise au chevet du prince Andre, avait ete informee de l'arrivee de la princesse, elle avait doucement quitte la chambre pour courir a sa rencontre. Son visage emu n'exprimait qu'un amour sans bornes pour lui, pour elle, pour tous ceux qui tenaient de pres a celui qui lui etait cher, une compassion infinie pour les autres, et un desir passionne de se sacrifier tout entiere pour ceux qui souffraient! La pensee egoiste d'unir a jamais son avenir a celui du prince Andre n'existait plus dans son coeur. L'instinct si delicat de la princesse Marie le lui fit deviner au premier regard, et cette decouverte diminua l'amertume de ses larmes.
" Allons chez lui, Marie," dit Natacha en l'entrainant dans une autre piece. La princesse releva la tete et s'essuya les yeux, mais, au moment de lui poser une question, elle s'arreta. Elle sentait que la parole serait impuissante a l'exprimer ou a y repondre, et qu'elle lirait sur la physionomie et dans les yeux de Natacha tout ce qu'elle desirait apprendre.
D e son cote, Natacha etait pleine d'anxiete et de doutes: fallait-il ou ne fallait-il pas lui dire ce qu'elle savait? Comment taire la verite a ces yeux si lumineux qui la penetraient jusqu'au fond du coeur, et qu'on ne pouvait tromper? Les levres de Natacha tremblerent, sa bouche se contracta, et, eclatant en sanglots, elle se cacha le visage. La princesse Marie avait compris! Neanmoins, se refusant encore a perdre tout espoir, elle lui demanda en quel etat se trouvait la plaie et depuis quand l'etat general avait empire.
" Vous. vous le verrez," dit Natacha en pleurant.
E lles resterent quelques instants dans la chambre voisine de celle du malade, afin de se remettre de leur emotion.
" Quand est-ce arrive?" demanda la princesse Marie.
N atacha lui raconta comment, des le debut, la fievre et les souffrances avaient fait craindre une issue malheureuse; ensuite elles s'etaient calmees, bien que le docteur redoutat toujours la gangrene, mais ce danger avait ete egalement ecarte; a leur arrivee a Yaroslaw, la suppuration s'etait produite, le docteur avait encore espere lui voir suivre un cours regulier; puis la fievre avait repris, sans toutefois provoquer de craintes serieuses.
" Enfin, depuis deux jours, dit Natacha en retenant ses sanglots, "cela" est survenu tout a coup. je n'en connais pas la raison et vous verrez vous-meme.
- La faiblesse est-elle grande? A-t-il beaucoup maigri?
- Non, ce n'est pas tout cela, c'est pire, vous verrez. Marie, il est trop bon, il est trop bon pour ce monde, il ne peut pas vivre, et alors."
XV
L orsque Natacha ouvrit la porte, en laissant passer la princesse Marie devant elle, la princesse, suffoquee par les larmes malgre tous ses efforts pour les maitriser, pressentit qu'elle n'aurait pas la force de voir son frere sans pleurer. Elle savait bien ce que signifiaient les paroles de Natacha et "ce" qui etait survenu a son frere depuis deux jours. Elle avait compris que cette disposition, pleine d'humilite et de tendresse, etait l'avant-coureur de la mort. Elle revit, dans son imagination la figure de son petit Andre telle qu'elle l'avait connue dans son enfance, et dont l'expression douce et affectueuse la touchait si vivement, lorsque plus tard elle la retrouvait encore en lui; elle prevoyait qu'il la recevrait avec des paroles tendres et emues comme celles que son pere lui avait adressees a son lit de mort, et que malgre tous ses efforts elle fondrait en larmes; mais enfin il fallait, tot ou tard, en venir la, et elle entra resolument dans la chambre.
C ouche sur un large sofa, soutenu par une pile de coussins, en robe de chambre fourree de petit-gris, maigre et pale, tenant son mouchoir dans une de ses mains d'une blancheur diaphane, tandis qu'il passait doucement l'autre sur sa fine et longue moustache, le prince Andre tourna ses yeux vers celles qui entraient. La princesse Marie ralentit involontairement son pas; quand elle vit l'expression de la physionomie et du regard de son frere, ses sanglots s'arreterent, ses larmes se secherent, et elle eut peur, comme une coupable. "Suis-je donc coupable?" se dit-elle. "Tu l'es, parce que tu es pleine de vie et d'avenir, tandis que moi." lui repondit l'oeil froid et severe du prince Andre, et dans ce regard profond, qui s'absorbait en lui-meme, il y avait quelque chose d'hostile, lorsqu'il le tourna lentement de leur cote.
" Bonjour, Marie, comment es-tu arrivee jusqu'ici?" lui demanda-t-il en l'embrassant, et d'une voix qui, comme son regard, semblait ne plus lui appartenir.
U n cri desespere aurait moins terrifie la princesse Marie que le timbre de cette voix.
" As-tu amene le petit? demanda-t-il avec douceur et en faisant un visible effort de memoire.
- Comment te sens-tu a present? demanda la princesse Marie, surprise d'avoir trouve quelque chose a dire.
- Demande-le au docteur, ma chere," et, cherchant a etre amical, il ajouta, en remuant machinalement les levres:
" Merci, chere amie, d'etre venue!"
S a soeur lui serra la main, et cette etreinte lui fit froncer imperceptiblement le sourcil. Il garda le silence, elle ne savait plus que dire. Dans ses paroles, dans sa voix, dans ses yeux surtout, se lisait ce degagement de la vie, si terrible a constater chez les mourants, quand on jouit soi-meme de toute sa sante. Il n'y prenait plus d'interet, non parce qu'il ne pouvait la comprendre, mais parce qu'il s'abimait dans un monde inconnu que les vivants ne pouvaient voir et qui le detachait d'eux.
" Quel etrange jeu de la destinee que notre reunion! dit-il en rompant le silence et en lui montrant Natacha. Elle me soigne, comme tu vois."
L a princesse Marie l'ecoutait avec stupeur. Comment son frere, si delicat dans ses sentiments, avait-il pu parler ainsi en presence de celle qu'il aimait et dont il etait aime? S'il avait cru pouvoir revenir a la vie, il n'aurait pas employe ce ton de blessante froideur. La seule explication plausible, c'est que tout lui devenait indifferent, parce que quelque chose d'autre, et de plus important, se revelait a lui.
L a conversation, genee, tendue, tombait a chaque instant.
" Marie a passe par Riazan," dit Natacha. Le prince Andre ne fut pas etonne de ce qu'elle appelait sa soeur par son nom; Natacha s'en apercut elle-meme pour la premiere fois.
" Eh bien? demanda-t-il.
- On lui a raconte que Moscou est incendie, completement incendie, et que." Natacha s'arreta en voyant qu'il faisait de vains efforts pour ecouter.
- Oui, on le dit, murmura-t-il, c'est bien triste!." et, regardant dans le vague, il tira sa moustache.
" Et toi, Marie, tu as rencontre le comte Nicolas? demanda le prince Andre. Il a ecrit aux siens que tu lui avais beaucoup plu, poursuivit-il nettement, sans avoir la force de comprendre la portee de cette phrase pour ceux qui vivaient de la vie habituelle. Si lui, de son cote, t'avait plu, ce serait tres bien, tu l'epouserais!" La princesse Marie, en entendant ces paroles, comprit quelle distance le separait deja de ce monde.
- Pourquoi parler de moi? dit-elle avec calme et en jetant un regard a Natacha, qui ne leva pas les yeux. Le silence continua.
- Andre, veux-tu. demanda tout a coup la princesse Marie d'une voix tremblante. veux-tu voir l'enfant? Il n'a fait que demander apres toi."
L e prince Andre eut un sourire imperceptible; sa soeur, qui connaissait si bien chaque expression de son visage, comprit avec terreur qu'il ne souriait ni de joie ni de tendresse, et que c'etait plutot une ironie a son adresse, pour avoir employe un dernier moyen de reveiller le sentiment qui s'eteignait peu a peu en lui. "Oui, je serai bien aise de le voir. Se porte-t-il bien?"
O n amena l'enfant. Effraye a la vue de son pere, qui l'embrassa, il ne savait trop que lui dire, mais il ne pleura pas, parce que personne ne pleurait dans la chambre. Des qu'il fut sorti, la princesse Marie s'approcha de son frere, et, ne pouvant se contenir plus longtemps, fondit en larmes.
L e prince Andre la regarda fixement.
" Tu pleures sur lui," dit-il.
L a princesse fit un signe affirmatif.
" Il ne faut pas pleurer ici," ajouta-t-il sans s'emouvoir.
I l comprenait que sa soeur pleurait sur l'enfant qui allait devenir orphelin, et il essayait de se reprendre a la vie. "Oui, cela doit lui paraitre bien triste, et c'est pourtant si simple!" se dit-il a lui-meme. "Les oiseaux du ciel ne sement pas, ne moissonnent pas, mais notre Pere celeste les nourrit." Il voulut d'abord repeter ce verset a sa soeur: "C'est inutile, pensa-t-il, elle le comprendrait autrement; les vivants ne peuvent admettre que tous ces sentiments si chers, que toutes ces pensees qui leur paraissent si importantes, n'importent guere! Oui, nous ne nous comprenons plus." Et il se tut.
L e fils du prince Andre avait sept ans; il ne savait rien, pas meme ses lettres, et cependant, eut-il ete alors un homme fait et en pleine possession de ses facultes, il n'aurait, ni mieux ni plus profondement compris l'importance de la scene a laquelle il venait d'assister entre son pere, la princesse Marie et Natacha. Celle-ci l'emmena. Il la suivit sans dire un mot, s'approcha d'elle en levant timidement sur elle ses beaux yeux pensifs, appuya sa tete contre sa poitrine; sa petite levre retroussee et vermeille trembla, et il pleura doucement.
A dater de ce jour, il evita Dessalles et la vieille comtesse qui cependant l'accablait de soins; il preferait rester seul, ou avec sa tante et Natacha, qu'il semblait avoir prise particulierement en affection; il leur prodiguait a toutes deux des caresses silencieuses.
L a princesse Marie, en sortant de chez son frere, avait perdu tout espoir; aussi ne reparla-t-elle plus a Natacha de la possibilite d'une guerison. Elles se relayaient aupres du divan du malade; la princesse ne pleurait pas, et elle adressait de ferventes prieres a l'etre eternel et insondable, dont la presence se manifeste si vivement au chevet d'un mourant.
XVI
L e prince Andre sentait qu'il se mourait, qu'il etait deja mort a moitie, par la pleine conscience de son detachement de tout interet terrestre et par une etrange et radieuse sensation de bien-etre dans son ame. Il attendait ce qu'il savait inevitable, sans hate et sans inquietude. Ce quelque chose de menacant, d'eternel, d'inconnu et de lointain, qu'il n'avait jamais cesse de pressentir pendant toute sa vie, etait maintenant la, tout pres: il le devinait, il le touchait presque.
J adis il redoutait la mort: deux fois il avait passe par cette douloureuse et terrible agonie de l'angoisse, et maintenant il ne la craignait plus comme il l'avait crainte, alors que ses yeux, captives par les bois, les prairies, les champs et l'azur du ciel, voyaient venir la mort dans l'obus qui s'avancait en tournoyant. Revenu a lui dans l'ambulance, cette fleur d'amour eternel s'etait epanouie au fond de son ame, delivree pour quelques secondes du joug de la vie; libre et independant de la terre, toute crainte de la mort avait disparu en lui. Plus il s'absorbait dans la contemplation de cet avenir mysterieux qui se devoilait devant lui, plus il se detachait inconsciemment de tout ce qui l'entourait, plus s'abaissait cette barriere qui separe la vie de la mort et qui n'est terrible que par l'absence de l'amour. Qu'etait-ce en effet que d'aimer tout et tous, de se devouer par amour, si ce n'est de n'aimer personne en particulier et de vivre d'une vie divine et immaterielle? Il voyait venir sa fin avec indifference et se disait:
" Tant mieux!"
M ais, apres cette nuit de delire ou celle qu'il desirait retrouver lui etait apparue, apres qu'elle eut applique ses levres sur sa main en la couvrant de ses larmes, l'amour pour une femme penetra de nouveau dans son coeur et le rattacha a l'existence. Des pensees confuses et joyeuses venaient l'assaillir, et en se reportant au moment ou, a l'ambulance, il avait apercu Kouraguine a cote de lui, il se reconnaissait incapable de revenir aux sentiments qui l'avaient alors envahi. Tourmente dans son delire par le desir de savoir s'il etait encore de ce monde, il n'osait cependant le demander a ceux qui l'entouraient.
S a maladie avait suivi son cours normal, et "ce quelque chose qui lui etait survenu depuis deux jours", comme disait Natacha a la princesse Marie, n'etait rien autre que la lutte supreme entre la vie et la mort. C'etait la mort qui etait la plus forte, et ce renouveau d'amour qu'il ressentait pour Natacha n'etait que l'aveu involontaire du prix qu'il attachait a la vie et la derniere revolte de son etre contre la terreur de l'inconnu!
U n soir qu'il sommeillait, agite comme il l'etait toujours a cette heure par une legere fievre qui donnait une grande lucidite a ses idees, il eprouva soudain un sentiment de bonheur ineffable.
" Ah! se dit-il, c'est elle qui est entree!"
C 'etait en effet Natacha, qui venait, a pas de loup, occuper sa place habituelle a son chevet, et dont il devinait instinctivement l'approche.
A ssise de trois quarts dans un grand fauteuil, sa tete interceptait la lumiere de la bougie; elle tricotait assidument un bas, depuis le jour ou le prince Andre lui avait dit que personne ne soigne les malades comme les vieilles femmes qui tricotent. Ce mouvement monotone exercait, disait-il, une action calmante sur les nerfs. Les doigts agiles de la jeune fille maniaient rapidement les longues aiguilles, et il contemplait avec attendrissement le profil pensif de son visage incline. Tout a coup le peloton de laine lui echappa. Natacha tressaillit, jeta un regard a la derobee sur le malade et, etendant la main devant la bougie pour le preserver de la lumiere, elle se pencha vivement pour ramasser son peloton, et reprit sa premiere pose. Il la regarda sans faire un mouvement, et il vit sa poitrine se soulever et s'abaisser tour a tour, pendant qu'elle cherchait tout doucement a reprendre haleine. Les premiers jours de leur reunion, il lui avait avoue que, s'il revenait a la vie, il remercierait eternellement Dieu pour cette blessure qui les avait ainsi reconcilies; mais depuis, il n'en avait plus reparle.
" Cela peut-il arriver maintenant? pensait-il en pretant l'oreille au leger bruit des aiguilles. Pourquoi la destinee nous a-t-elle reunis, si c'est pour me faire mourir?. La verite de la vie ne se serait-elle donc revelee a moi que pour me laisser dans le mensonge? Je l'aime plus que tout au monde, et puis-je m'empecher de l'aimer?" se dit-il en poussant un profond gemissement, comme il en avait pris l'habitude pendant ses longues heures de souffrance. A cette plainte, Natacha posa son ouvrage sur la table, se pencha vers lui, et, voyant ses yeux brillants:
" Vous ne dormez pas? lui dit-elle.
- Non, il y a longtemps que je vous regarde; je vous ai sentie entrer. Personne comme vous ne me donne ce calme si doux. cette lumiere!. J'aurais presque envie de pleurer de bonheur!"
N atacha se rapprocha encore plus pres, et son visage s'illumina de joie et de passion.
" Natacha, je vous aime trop, je vous aime plus que tout au monde.
- Et moi."
E lle detourna la tete un instant.
" Pourquoi donc trop?
- Pourquoi trop?. Eh bien, dites-moi la verite, dites-moi ce que vous sentez au fond du coeur. Vivrai-je? Qu'en pensez-vous?
- J'en suis sure, j'en suis sure!" s'ecria Natacha en lui saisissant les deux mains avec une exaltation croissante.
I l se tut.
" Comme ce serait bien!" dit-il en lui baisant la main.
N atacha etait heureuse; mais, se rappelant aussitot qu'une emotion trop vive pouvait lui etre fatale:
" Vous n'avez pas dormi, dit-elle en se maitrisant. Il faut dormir, je vous en prie."
I l lui serra de nouveau la main, et elle reprit sa place. Deux fois elle se retourna, et, rencontrant chaque fois son regard, elle redoubla d'attention a son ouvrage, afin d'eviter de lever encore les yeux. Bientot apres il s'endormit.
S on sommeil ne fut pas de longue duree. Une sueur froide le reveilla.
S a pensee recommencait a flotter entre la vie et la mort:
" L'amour, qu'est-ce que l'amour? se disait-il. L'amour est la negation de la mort, l'amour c'est la vie; tout ce que je comprends, je ne le comprends que par l'amour. Tout est la!. L'amour c'est Dieu, et mourir c'est le retour d'une parcelle d'amour, qui est moi, a la source generale et eternelle."
C es reves lui semblaient consolants, mais ce n'etaient que des reves qui passaient dans son cerveau sans y laisser l'ombre meme de la realite, et il se rendormit, encore en proie a mille idees confuses et agitees.
I l se vit en songe couche dans la chambre qu'il habitait. Il avait recouvre toute sa sante. Une foule de personnes inconnues defilaient devant lui. Il causait et discutait avec elles de choses et d'autres, et se disposait a les suivre il ne savait ou, tout en se disant qu'il perdait son temps a des bagatelles, lorsqu'il avait a s'occuper de bien plus graves interets; et cependant il continuait a leur parler et a les etonner par de brillantes citations, qui pourtant n'avaient aucun sens. Peu a peu ces figures s'evanouirent, et toute son attention se concentra sur la porte entr'ouverte de l'isba. Parviendra-t-il a la fermer assez vite? "tout" depend de cela. Il se leve, il s'en approche pour tirer le verrou, mais ses jambes flechissent sous lui, et il sent qu'il n'arrivera pas a temps!. Reunissant toutes ses forces dans un effort supreme, il va se jeter en avant, lorsqu'une angoisse terrible l'etreint. Cette angoisse, c'est la terreur de la mort. C'est la mort qui est la, la, derriere la porte, et, au moment ou il s'y traine haletant, l'affreux spectre la pousse, l'enfonce et penetre dans la chambre!. Cet etre innomme, c'est la mort, la mort qui vient a lui, et il faut a tout prix qu'il lui echappe!. Il saisit la porte. la refermer n'est plus possible, mais, en rassemblant ce qui lui reste de forces, peut-etre pourra-t-il du moins l'empecher de passer?. Helas! ses forces s'epuisent, il s'agite dans le vide, et la porte remue de nouveau!. Il tente une fois encore de resister a la pression du dehors. Peine inutile!. Le spectre entre, il est entre. et le prince Andre se sent mourir!
A ce moment il comprit qu'il dormait, et, faisant un violent effort, il se reveilla.
" Oui, c'etait bien la la mort!. Mourir et se reveiller! La mort est donc le reveil?"
C ette pensee passa comme un eclair dans son esprit, et un coin du voile qui lui derobait encore l'inconnu se releva dans son ame! Il sentit son corps delivre des liens qui l'attachaient a la terre, et il eprouva un mysterieux bien-etre, qui depuis lors ne le quitta plus!
R eveille par la sueur froide qui l'inondait, il fit un mouvement. Natacha s'approcha et lui demanda ce qu'il desirait. Il ne comprit pas sa question et fixa sur elle un regard etrange. C'etait "cela" dont elle avait parle a la princesse Marie!. A dater de cette heure, la fievre prit un caractere pernicieux, et, quoi qu'en pussent dire les medecins, elle ne pouvait plus se meprendre sur les symptomes moraux qui se developpaient chez le malade avec une effroyable intensite.
S es derniers jours et ses dernieres heures s'ecoulerent paisibles et sans qu'il se produisit dans son etat aucun nouvel incident.
L a princesse Marie et Natacha ne le quittaient pas d'une minute, mais elles sentaient que leurs soins s'adressaient uniquement a ce qui ne serait bientot plus pour elles qu'un cher et lointain souvenir, a son enveloppe materielle, et que son esprit n'etait deja plus de ce monde. La violence de leurs sensations etait telle, que le spectacle terrible de la mort n'avait pas de prise sur leurs ames. Jugeant inutile d'aviver leur douleur, elles ne pleuraient, ni quand elles etaient a ses cotes, ni hors de sa presence, et, se trouvant impuissantes a exprimer par des paroles ce qu'elles eprouvaient, elles ne s'entretenaient plus de lui. Elles le voyaient s'abimer lentement, avec calme, dans l'inconnu, et toutes deux savaient que c'etait bien et que ce devait etre ainsi.
I l se confessa, il communia, et prit conge des siens. Lorsqu'on lui amena son fils, il effleura sa joue de ses levres et se tourna, non pas par regret de la vie, mais parce qu'il supposait que c'etait tout ce qu'on attendait de lui. On le pria cependant de benir l'enfant: il le fit et jeta ensuite sur ceux qui l'entouraient un coup d'oeil interrogateur. Il semblait leur demander s'il n'y avait pas encore quelque chose a faire; il rendit enfin le dernier soupir entre les bras de la princesse Marie et de Natacha.
" C'est fini!" dit sa soeur quelques secondes apres.
N atacha se pencha sur lui, regarda ses yeux sans vie et les ferma.
" Ou est-il a present?" se demanda-t-elle. Lorsqu'il fut couche dans le cercueil, tous s'en approcherent pour lui dire un dernier adieu. Le coeur de l'enfant etait dechire par une poignante surprise. Tous pleuraient; la comtesse et Sonia sur Natacha et sur celui qui n'etait plus, et le vieux comte sur lui-meme; il prevoyait qu'il aurait bientot le meme pas a franchir.
N atacha et la princesse Marie pleuraient egalement, non sur leur propre douleur, mais sous l'influence de l'emotion dont leur coeur debordait a la vue du mystere si solennel et si simple de la mort!
CHAPITRE IV
I
L a correlation des causes est incomprehensible pour l'esprit humain, mais le besoin de s'en rendre compte est inne dans le coeur de l'homme. Celui qui n'approfondit pas la raison d'etre des evenements s'empare de la premiere coincidence qui le frappe pour s'ecrier: "Voila la cause!".
M ais lorsqu'on penetre au fond du moindre fait historique, c'est-a-dire au fond des masses ou il s'est produit, on constate que la volonte d'un individu, non seulement ne guide pas ces masses, mais qu'elle-meme est constamment dirigee par une force superieure. Si les evenements historiques n'ont en realite d'autre cause que le principe meme de toute cause, ils sont neanmoins diriges par des lois qui nous sont inconnues, ou que nous entrevoyons a peine et que nous ne saurions decouvrir, sinon a la condition de renoncer a en voir le mobile dans la volonte d'un seul homme. C'est ainsi que la connaissance de la loi du mouvement des planetes n'est devenue possible que lorsque l'homme eut repudie l'idee de l'immobilite de la terre.
A pres la bataille de Borodino, apres que Moscou eut ete occupe par l'ennemi et incendie, l'episode le plus important de la guerre de 1812 serait, au dire des historiens, la marche de l'armee russe quittant la route de Riazan pour prendre celle de Kalouga et aller occuper le camp de Taroutino. Ils attribuent la gloire de cet exploit heroique a differentes personnes, et les Francais eux-memes, quand ils parlent de ce mouvement de flanc, vantent le genie dont les generaux russes ont fait preuve en cette occasion. Il est cependant impossible de voir la, avec les historiens, une profonde combinaison trouvee par un seul individu pour sauver la Russie et perdre Napoleon, et de decouvrir dans ce fait la moindre trace de genie militaire. Une grande intelligence n'est pas necessaire en effet pour concevoir que la meilleure position d'une armee non attaquee est de s'etablir la ou elle est sure de trouver des approvisionnements. L'enfant le moins intelligent aurait devine, en 1812, que la route de Kalouga offrait, apres la retraite de l'armee, les plus grands avantages. Par quelle filiere de deductions Messieurs les historiens arrivent-ils donc a decouvrir dans cette manoeuvre une combinaison des plus habiles? Ou donc voient-ils que le salut de la Russie et la perte de l'ennemi en ont ete les resultats? Cette marche de flanc pouvait au contraire, par suite des circonstances qui l'ont precedee, qui l'ont accompagnee et qui en ont ete la consequence, devenir la perte des Russes et le salut des Francais; il n'en resulte donc pas que ce mouvement ait eu une influence favorable sur la situation de l'armee. Si cette marche n'avait pas coincide avec d'autres circonstances, elle n'aurait produit rien de bon. Que serait-il arrive si Moscou n'avait pas brule, si Murat n'avait pas perdu de vue les Russes, si Napoleon n'etait pas reste inactif, si l'armee russe avait livre bataille en quittant Moscou, selon le conseil de Bennigsen et de Barclay, si Napoleon avait, en s'approchant de Taroutino, attaque les Russes avec le dixieme de l'energie qu'il avait depensee a Smolensk, si les Francais avaient marche sur Petersbourg?. etc., etc. Dans ces conditions, le salut se serait tourne en desastre. Comment donc se fait-il que ceux qui ont etudie l'histoire ferment les yeux a l'evidence, en attribuant cette marche a la volonte d'un seul homme? car personne n'avait muri et prepare cette manoeuvre a l'avance; et, a l'heure ou elle s'est accomplie, elle etait tout bonnement le resultat force de l'ensemble des circonstances, et l'on ne s'est rendu compte de toutes ses consequences que lorsqu'elle fut tombee dans le domaine du passe.
L ors du conseil qui se tint a Fili, l'opinion des chefs militaires russes fut en general pour la retraite en ligne droite sur le chemin de Nijni-Novgorod. On trouve des preuves surabondantes de ce fait dans le nombre des voix qui appuyerent cet avis, et surtout dans la conversation qui eut lieu, apres le conseil, entre le commandant en chef et Lanskoi, chef de l'intendance. Lanskoi annonca, dans son rapport, que les vivres pour l'armee etaient reunis principalement le long de l'Oka, dans les gouvernements de Toula et de Kazan; donc, en cas de retraite sur Nijni, le transport des approvisionnements pour l'armee serait intercepte par la riviere qu'on ne pouvait leur faire traverser a l'entree de l'hiver. Ce fut la premiere consideration qui fit abandonner le plan primitif, en somme le plus naturel. L'armee se tint donc a portee des vivres. Puis l'inaction des Francais, qui avaient perdu la trace des Russes, la necessite de couvrir et de defendre les manufactures d'armes, et surtout l'avantage d'etre a portee des vivres, forcerent l'armee a incliner davantage vers le sud. Apres avoir passe sur la route de Toula par un mouvement desespere, les chefs de l'armee pensaient s'arreter a Podolsk, mais l'apparition des troupes francaises, d'autres circonstances, et entre autres l'abondance des subsistances a Kalouga, engagerent l'armee a continuer sa marche vers le sud, et a passer de la route de Toula sur celle de Kalouga, en se dirigeant vers Taroutino. De meme qu'il est difficile, sinon impossible, de preciser l'instant ou l'abandon de Moscou avait ete resolu, de meme on ne peut exactement dire avec precision quel est celui qui a decide la marche sur Taroutino, et pourtant chacun crut s'y etre etabli en vertu de la volonte et de la decision des chefs.
II
L a route suivie etait si bien celle que l'armee devait infailliblement prendre, que les maraudeurs memes se repandirent dans cette direction, et Koutouzow s'attira le blame de l'Empereur pour avoir d'abord conduit l'armee par la route de Riazan, au lieu de se diriger sur Taroutino. L'Empereur lui-meme lui avait indique ce mouvement dans une lettre que le commandant en chef recut seulement apres y etre arrive.
L e service rendu par Koutouzow ne consistait pas dans une manoeuvre de genie, mais bien dans l'intelligence du fait accompli. Lui seul attribuait a l'inaction des Francais son importance reelle; lui seul soutenait que la bataille de Borodino avait ete une victoire; lui seul, qui, par sa position de commandant en chef, semblait etre appele a prendre l'offensive, faisait tout, au contraire, pour empecher l'armee russe de depenser inutilement ses forces dans des combats steriles.
L a bete fauve, blessee a mort a Borodino, se trouvait encore la ou le chasseur l'avait laissee. Etait-elle epuisee? Etait-elle encore vivante? Le chasseur l'ignorait. Mais tout a coup elle poussa un gemissement qui trahit sa situation sans issue, et ce cri de desespoir fut l'envoi de Lauriston au camp de Koutouzow. Napoleon, convaincu comme toujours qu'il etait impeccable, ecrivit a Koutouzow, sous l'impulsion du moment:
" Monsieur le prince Koutouzow, j'envoie pres de vous un de mes aides de camp generaux pour vous entretenir de plusieurs objets interessants. Je desire que votre Altesse ajoute foi a ce qu'il lui dira, surtout lorsqu'il exprimera les sentiments d'estime et de particuliere consideration que j'ai depuis longtemps pour sa personne. Cette lettre n'etant a autre fin, je prie Dieu, Monsieur le prince Koutouzow, qu'il vous ait en Sa sainte et digne garde.
" Moscou, ce 30 octobre.
" Signe: Napoleon."
" Je serais maudit par la posterite si l'on me regardait comme le premier moteur d'un accommodement quelconque. Tel est l'esprit actuel de ma nation," repondit Koutouzow, et il continua a faire tout ce qui dependait de lui pour diriger la retraite de ses troupes.
A la suite d'un mois de pillage par l'armee francaise et d'un temps equivalent de repos pour les troupes russes, un grand changement etait survenu dans les forces des deux belligerants et dans l'esprit qui les animait: la balance penchait en faveur des Russes, et le besoin de prendre l'offensive se manifesta chez eux sur toute la ligne. Cette longue inaction avait eveille l'impatience et la curiosite de savoir ce qu'etaient devenus les francais, qu'on avait perdus de vue depuis tant de semaines. La hardiesse avec laquelle nos avant-postes s'en approchaient chaque jour, la nouvelle de legeres victoires de partisans et de paysans sur l'ennemi, faisaient renaitre l'envie et les sentiments de vengeance refoules dans le coeur de chacun pendant le sejour de l'etranger a Moscou; le soldat sentait d'instinct que le rapport de leurs forces respectives n'etait plus le meme et que la superiorite nous etait acquise. De meme que le carillon d'une horloge se met en branle et joue son air lorsque l'aiguille acheve le tour du cadran, de meme, dans les hautes spheres, le contrecoup de cette impression generale se traduisit immediatement par un redoublement d'activite.
III
L 'armee russe etait dirigee sur place par Koutouzow et son etat-major, et de Petersbourg par l'Empereur lui-meme. Avant qu'on eut recu la nouvelle de l'abandon de Moscou, on avait envoye a Koutouzow, pour lui faciliter sa besogne, un plan detaille de toute la campagne; l'etat-major l'accepta malgre le changement produit par les circonstances. Quant a Koutouzow il repondit que les dispositions prises a distance etaient difficiles a executer. Aussi continuait-on a lui expedier messages sur messagers avec de nouvelles instructions, pour trancher les difficultes au fur et a mesure qu'elles se produisaient, et faire ensuite leur rapport sur ses faits et gestes.
D es changements importants avaient lieu dans les commandements de l'armee. Il fallait remplacer Bagration, qui avait ete tue, et Barclay, qui s'etait eloigne, offense d'etre mis dans une position subalterne. On discutait tres serieusement s'il valait mieux mettre A. a la place de D. ou bien D. a la place d'A., et ainsi de suite, comme s'il ne s'agissait, dans le choix a faire, que d'une question de personnes.
P ar suite de l'inimitie qui existait entre Koutouzow et Bennigsen, de la presence des personnes de confiance envoye par l'Empereur, des permutations indispensables a operer, une partie bien plus compliquee se jouait a l'etat-major de l'armee. On se contrecarrait a qui mieux mieux, et l'objet de toutes ces intrigues etait l'entreprise militaire que les uns et les autres s'imaginaient diriger a leur guise, tandis qu'elle poursuivait son chemin en dehors de leur influence et de leur action, et n'etait, en realite, que la consequence des rapports des masses entre elles. Du reste, cet enchevetrement de combinaisons de toutes sortes dans les hautes regions du pouvoir faisait exactement pressentir ce qui allait arriver.
L e 2 octobre, dans une lettre qui ne fut recue par Koutouzow qu'apres la bataille de Taroutino, l'Empereur lui ecrivait:
" Prince Michel Ilarionovitch!
" Moscou est au pouvoir de l'ennemi depuis le 2 septembre. Vos derniers rapports datent du 20, et depuis lors, non seulement vous n'avez rien entrepris contre l'ennemi pour la delivrance de notre premiere capitale, mais vous vous etes meme replie. Serpoukhow est occupe par un detachement ennemi, et Toula, avec son importante manufacture d'armes, si necessaire a l'armee, est menacee. J'ai vu, par les rapports de Wintzingerode, que l'ennemi fait marcher un corps de 10000 hommes vers la route de Petersbourg; un autre de plusieurs milliers a la direction de Dmitrow; un troisieme s'est avance sur la route de Vladimir; enfin un quatrieme s'est concentre entre Rouza et Mojaisk. Napoleon lui-meme etait encore a Moscou le 25 avec sa garde. Du moment que ses troupes sont ainsi divisees en detachements considerables, est-il possible que vous ayez en face de vous des forces ennemies assez nombreuses pour vous empecher de prendre l'offensive? Il est au contraire a presumer que vous etes, poursuivi par des fractions, ou, tout au moins, par des corps inferieurs en importance a l'armee confiee a votre commandement. Il semblerait que, profitant de ces conjonctures, vous auriez pu attaquer un ennemi plus faible que vous, le detruire, ou au moins le forcer a la retraite, nous conserver la majeure partie des gouvernements occupes aujourd'hui par lui, et preserver ainsi de tout danger la ville de Toula et les autres villes de l'interieur de l'Empire. Si l'ennemi est en etat de diriger un corps d'armee considerable vers Petersbourg, en partie degarni de troupes, vous en porterez la responsabilite, car, en agissant avec energie et decision, vous deviez, avec les moyens dont vous disposez, nous preserver de ce nouveau malheur. N'oubliez point que vous devez rendre compte a la patrie indignee de la perte de Moscou. Vous savez, par experience, que j'ai toujours ete pret a vous recompenser. Je le suis encore, mais Moi et la Russie nous sommes en droit d'attendre de votre cote un entier devouement, une fermete a toute epreuve et des succes que votre intelligence, vos talents militaires et la valeur des troupes que vous commandez nous autorisent a esperer."
L orsque cette lettre arriva a Koutouzow, celui-ci avait livre bataille, ne pouvant plus empecher son armee de prendre l'offensive. Le 2 octobre, le cosaque Schapovalow, battant la plaine, tua un lievre et en blessa un autre; en poursuivant ce dernier, il se laissa entrainer au loin dans la foret, et tomba inopinement sur le flanc gauche de l'armee de Murat, qui ne se gardait pas. Il raconta la chose en riant a ses camarades, et le porte-drapeau qui l'entendit en fit part a son commandant. Le cosaque fut appele, questionne, et ses chefs eurent l'idee de profiter de cette bonne aubaine pour enlever des chevaux, et l'un d'eux, connu des hauts fonctionnaires de l'armee, communiqua le fait a un general de l'etat-major. La situation y etait des plus tendues dans ces derniers temps. Yermolow etait venu trouver Bennigsen quelques jours auparavant pour le supplier d'user de son influence sur le commandant en chef afin qu'il se decidat a l'attaque.
" Si je ne vous connaissais pas, repondit Bennigsen, j'aurais cru que vous desiriez le contraire de ce que vous me demandez, car il suffit que je conseille une chose, pour que Son Altesse fasse tout l'oppose."
L e recit des cosaques, confirme par d'autres eclaireurs, demontra que tout etait pret pour l'explosion. Les ressorts se detendirent, les rouages grincerent et, le carillon joua. En depit de son pouvoir presume, de son intelligence, de son experience, de sa connaissance des hommes, Koutouzow, prenant en consideration le rapport envoye par Bennigsen a l'Empereur, le desir exprime par tous les generaux, celui qu'on imputait a Sa Majeste, la nouvelle apportee par les cosaques, n'eut pas la force de comprimer ce mouvement: il ordonna donc ce qu'il considerait comme inutile et meme nuisible, il donna son assentiment au fait accompli.
IV
L 'attaque fut ordonnee pour le 5 octobre.
L a veille, Koutouzow signa la dislocation des troupes. Toll en fit lecture a Yermolow, en lui proposant de s'occuper des dispositions a prendre.
" Bien, bien, dit Yermolow, mais je n'en ai pas le temps dans ce moment."
L e plan de bataille combine par Toll etait excellent, aussi bien redige que celui d'Austerlitz, quoiqu'il n'y fut pas formule en allemand: "la premiere colonne marche de ce cote, la seconde de tel autre". etc. Ces colonnes, indiquees sur le papier, devaient, a un instant donne, se reunir pour tomber sur l'ennemi et l'ecraser. Tout y etait admirablement prevu, comme c'est toujours le cas dans les dislocations ecrites, mais, comme il arrive toujours aussi, aucune de ces colonnes ne se trouva a son poste en temps et lieu.
L orsque les differents exemplaires du plan furent prets, on les remit a un officier, qui etait ordonnance de Koutouzow, pour les porter a Yermolow. Ce jeune chevalier garde, tout fier de son importante mission, se rendit au logement occupe par Yermolow; il etait vide.
" Le general est parti," lui dit le domestique.
L 'envoye se rendit chez un des generaux que Yermolow voyait souvent.
" Personne a la maison," lui repondit-on.
I l alla chez un autre. Meme reponse.
" Pourvu qu'on ne me rende pas responsable de ce retard, se dit-il, voila du guignon!"
I l fit le tour du camp. Les uns disaient que Yermolow venait de passer avec quelques generaux, les autres qu'il etait deja revenu. Le malheureux officier continua ses recherches jusqu'a six heures; du soir, sans prendre meme le temps de diner, Yermolow resta introuvable, et personne ne savait ou le prendre. Le messager s'etant quelque peu restaure chez un camarade, poussa jusqu'a l'avant-garde, chez Miloradovitch. On lui dit que celui-ci etait sans doute au bal du general Kikine, et que Yermolow devait y etre aussi.!
" Mais ou est-ce donc?
- La-bas a Jechkine, dit un officier cosaque en lui indiquant au loin le toit d'une maison seigneuriale.
- Comment?. Mais c'est en dehors de la ligne des avant-postes!
- On a envoye deux de nos regiments sur la ligne meme; ils y font bombance aujourd'hui. Deux musiques de regiment et trois choeurs de chanteurs!."
L 'officier franchit la ligne. En approchant de la maison, il entendit les chants joyeux du choeur des soldats, qui etaient couverts par les voix animees des assistants. Cette gaiete gagna le jeune officier, qui craignait neanmoins de s'etre rendu coupable en tardant a remettre a son adresse l'ordre important dont il etait charge. Il etait deja neuf heures du soir; il descendit de cheval et gravit les marches du perron d'une grande et belle maison situee entre les Russes et les Francais et dont la conservation etait parfaite: dans l'antichambre et dans l'office il apercut des laquais occupes a porter des vins et des plats. Les chanteurs etaient places a l'exterieur, devant les fenetres. En entrant dans le premier salon, il y apercut soudain tous les principaux generaux de l'armee, entre autres la grande et imposante figure de Yermolow. Tous, l'uniforme deboutonne, la figure enluminee, places en demi-cercle, remplissaient la chambre de leurs rires bruyants, car, au milieu de la salle un d'eux, tres bel homme, d'une taille moyenne, dansait avec legerete le trepak.
" Ah! ah! bravo, Nicolas Ivanovitch! Ah! ah! ah!"
L e messager comprit qu'il avait doublement tort d'etre entre dans un pareil moment, avec une mission importante; il voulut attendre, mais on le remarqua aussitot, et l'un des generaux le designa a Yermolow. Ce dernier, froncant le sourcil, s'approcha de lui, ecouta son rapport et prit son papier sans souffler mot.
" Tu crois que c'est sans intention qu'il est ici, dit au survenant un de ses camarades de l'etat-major en parlant de Yermolow! Pas du tout, mon cher, c'est une farce qu'il joue a Konovnitzine. Tu verras demain quelle belle confusion il y aura!"
V
L e vieux Koutouzow, s'etant fait reveiller de bonne heure le lendemain matin, fit sa priere et sa toilette, puis monta en caleche, sous la desagreable impression qu'il allait diriger une bataille livree contre son gre, et prit la route de Letachevka, situe a cinq verstes derriere Taroutino; c'etait l'endroit designe pour la concentration de toutes les colonnes. Chemin faisant, il sommeillait, s'eveillait et pretait l'oreille pour entendre si la fusillade avait commence. L'aube d'un jour d'automne, humide et gris, blanchissait a peine l'horizon. En s'approchant de Taroutino, il rencontra des soldats de cavalerie qui menaient boire leurs chevaux; il fit arreter sa voiture et leur demanda a quel regiment ils appartenaient. Ils faisaient partie d'une colonne qui depuis longtemps deja aurait du etre en embuscade. "C'est peut-etre une erreur," se dit-il, mais quelques pas plus loin il vit des fantassins, les fusils en faisceaux, mangeant leur soupe. Il appela l'officier, qui lui affirma qu'aucun ordre d'attaque n'etait parvenu jusqu'a eux.
" Comment?" dit Koutouzow, mais, s'interrompant aussitot, il fit appeler le commandant.
P endant ce temps, il descendit de caleche, la tete inclinee, la respiration oppressee, et se mit a marcher de long en large. Lorsque arriva l'officier d'etat-major Eichen, Koutouzow devint pourpre de colere, non pas qu'il eut devant lui le coupable, mais c'etait quelqu'un sur qui il pouvait enfin epancher sa fureur. Haletant, tremblant de colere, arrive au paroxysme de la rage, il se jeta sur Eichen en le menacant du poing et en l'accablant des plus grossieres injures. Un capitaine, Brozine, survenu par hasard et qui etait completement innocent, en recut aussi sa part.
" Qu'est-ce que cette canaille-la encore? Qu'on fusille ce miserable!" criait Koutouzow d'une voix rauque et en gesticulant comme un forcene. Comment! comment! lui, le commandant en chef, auquel chacun assurait que personne jusque-la n'avait dispose d'un pouvoir pareil au sien, il allait devenir la risee de l'armee? C'est donc en vain qu'il avait tant prie ce jour-la, tant reflechi, tant combine pendant sa longue veille. "Lorsque je n'etais qu'un petit officier, personne n'aurait ose se moquer ainsi de moi, pensait-il, et maintenant." Il eprouvait la souffrance physique qu'inflige une punition corporelle, et il ne pouvait l'exprimer que par des cris de rage et de douleur. Ses forces le trahirent bientot, il se calma, comprit qu'il avait eu tort de s'emporter ainsi, remonta dans sa caleche et s'eloigna en silence.
C et acces de colere ne se renouvela plus, et il ecouta passivement les justifications et les instances de Bennigsen, de Konovnitzine et Toll, qui cherchaient a lui demontrer la necessite de recommencer le lendemain le meme mouvement dont l'execution venait d'etre manquee. Le general en chef fut force d'y consentir. Quant a Yermolow, il ne reparut devant Koutouzov que le surlendemain.
VI
L e lendemain, les troupes furent reunies des le soir sur les differents points et se mirent en marche pendant la nuit. Les tenebres etaient profondes, et de sombres nuages, d'un noir violace, couvraient le ciel, mais il ne pleuvait pas. La terre etait humide, et les soldats avancaient sans proferer une parole; l'artillerie seule laissait deviner sa presence par le bruit metallique de ses fourgons. Il etait defendu de parler, de fumer, de faire du feu; les chevaux eux-memes semblaient se retenir de hennir. Le mystere de l'entreprise en augmentait l'attrait, et les hommes marchaient gaiement. Quelques colonnes s'arreterent, placerent leurs fusils en faisceaux et s'etendirent sur la terre froide, croyant bien etre arrivees a leur destination. D'autres, et c'etait la majorite, marcherent toute la nuit, et arriverent naturellement la ou elles ne devaient pas se trouver.
L e comte Orlow-Denissow, avec son faible detachement de cosaques, fut le seul a gagner son poste a temps. Il s'etablit dans un taillis sur la lisiere d'une foret, cotoyee par un sentier, qui menait du village de Stromilow a celui de Dmitrovsk.
L e comte, qui s'etait endormi un peu avant le jour, fut reveille pour questionner un deserteur du camp francais. C'etait un sous-officier polonais du corps de Poniatowsky; il declara avoir deserte parce qu'il etait victime d'un passe-droit, qu'il aurait du etre nomme officier depuis longtemps, qu'il etait le plus brave d'eux tous, et qu'il comptait bien s'en venger. Il assurait que Murat avait passe la nuit a une verste des Russes, et que, si on consentait a lui donner une escorte de cent hommes, il s'engageait a le faire prisonnier. Le comte Orlow tint conseil avec ses camarades, et, la proposition leur paraissant trop seduisante pour la refuser, ils se montrerent disposes a tenter l'entreprise. Enfin, apres beaucoup de discussions et de combinaisons, le general-major Grekow se decida a suivre, avec deux regiments de cosaques, le sous-officier polonais.
" Mais rappelle-toi bien, dit le comte a ce dernier, que si tu as menti, je te ferai pendre comme un chien!. Si tu as dit la verite, tu auras cent pieces d'or."
L e sous-officier ne repondit rien, se mit lestement en selle et suivit le general Grekow d'un air resolu. Ils disparurent dans le bois. Le comte, frissonnant sous l'impression du froid, avant-coureur du jour naissant, et inquiet de la responsabilite qu'il venait d'assumer, fit quelques pas hors de la foret pour examiner le camp ennemi, que l'on entrevoyait a peine, a la distance d'une verste, dans la vague et confuse lumiere de l'aube et des feux de bivouac qui s'eteignaient. Nos colonnes devaient deboucher sur le versant incline, a la droite du comte Orlow-Denissow. Il avait beau etudier tout le terrain, il ne voyait rien paraitre: il lui sembla seulement remarquer dans le camp francais l'agitation du reveil: "Oh! il est trop tard," se dit-il; il etait desabuse, comme cela arrive parfois lorsque nous ne subissons plus l'influence de l'homme auquel nous nous sommes confies; evidemment ce sous-officier etait un traitre qui l'avait trompe, l'attaque projetee avorterait, malgre les deux regiments que Grekow allait entrainer Dieu sait ou: "Est-il possible de penser qu'on va surprendre le general en chef au milieu de forces aussi considerables? Le coquin aura menti!
- On peut faire revenir Grekow, dit un officier de sa suite, qui, comme lui, commencait a douter du succes de l'entreprise.
- Vraiment, qu'en pensez-vous? faut-il en rester la, oui ou non?
- Faites-le revenir.
- C'est ca! dit le comte, qu'on le rappelle!. Mais il sera tard, il va faire jour."
U n aide de camp s'enfonca dans le bois a la recherche de Grekow. Lorsque ce dernier revint, le comte, involontairement agite par ce changement de resolution, et par l'infructueuse attente des colonnes d'infanterie, ainsi que par le voisinage de l'ennemi, se decida a l'attaque. "A cheval!" dit-il tout bas.
C hacun se mit a son poste, se signa, et l'on partit. Un hourra retentit dans la foret, et les sotnias de cosaques, s'eparpillant comme les grains qui s'echappent d'un sac de ble, s'elancerent cranement, la lance en avant, franchirent le ruisseau et se dirigerent vers le camp ennemi.
L e cri d'alerte pousse par le premier Francais qui apercut les cosaques mit le camp en emoi. Tous se jeterent, a moitie endormis et a peine vetus, sur les canons, sur les fusils, sur les chevaux, et coururent de tous cotes, en perdant la tete. Si nos cosaques les avaient poursuivis sans se preoccuper de ce qui se passait autour d'eux, ils auraient infailliblement fait Murat prisonnier, comme les chefs le desiraient, mais il fut impossible de les empecher de piller et de faire des prisonniers. Personne n'ecoutait le commandement. 1500 prisonniers, 38 bouches a feu, des drapeaux, des chevaux, des harnachements de toutes sortes, furent pris a l'ennemi; et la mise en surete des prisonniers et des canons, et le partage du butin, avec l'accompagnement habituel de querelles et de cris, firent perdre un temps precieux. Les Francais, revenus de leur premiere panique et voyant qu'on ne les poursuivait pas, se formerent et attaquerent a leur tour Orlow-Denissow; comme il attendait des renforts qui ne lui arrivaient pas, il ne put leur repondre vigoureusement.
C ependant les colonnes d'infanterie etaient en retard; commandees par Bennigsen et dirigees par Toll, elles s'etaient mises en marche a l'heure precise, et avaient atteint un point qui n'etait pas celui qui leur avait ete designe. Les hommes, gais au debut, ne tarderent pas a laisser des trainards derriere eux, et le sentiment de l'erreur commise provoqua d'autant plus de murmures, qu'on les ramena en arriere. Les aides de camp, envoyes pour reparer la bevue, etaient malmenes par les generaux, qui, de leur cote, criaient, se disputaient, et enfin, de guerre lasse, se mettaient en marche sans but arrete. "Nous arriverons toujours quelque part!" se dirent-ils. En effet ils arriverent, mais pas a l'endroit ou ils devaient aller. Quelques-uns sans doute se trouverent a leur poste, mais l'heure etait deja passee, ils ne pouvaient servir a rien, sinon a essuyer le feu de l'ennemi. Toll, qui, a cette bataille, avait joue le role de Weirother a Austerlitz, galopait sur toute la ligne, et constatait que tout avait ete fait au rebours des ordres donnes. Ainsi il rencontra dans la foret, lorsqu'il faisait deja grand jour, le corps de Bagovouth, qui aurait du depuis longtemps appuyer les cosaques d'Orlow-Denissow. Desespere, depite de son insucces et l'attribuant a la faute d'un individu, Toll aborda le chef de corps en l'accablant des plus violents reproches et en le menacant meme de le faire fusiller. Bagovouth, vieux et calme militaire, d'un courage a toute epreuve, exaspere par les ordres contradictoires qu'il recevait de tous les cotes a la fois, par les temps d'arret sans cause, et le desordre qui regnait autour de lui, fut pris a son tour, a l'etonnement de tous et en opposition avec son caractere habituel, d'un acces de rage et lui repondit vertement:
" Je ne recois de lecons de personne, et je sais mourir avec mes soldats aussi bien qu'un autre!"
L e brave Bagovouth, ne se connaissant plus de colere, sans se donner la peine de juger du plus ou moins d'opportunite de sa diversion, marcha, avec sa seule division, droit au feu. Le danger, les bombes, les balles etaient ce qui convenait le mieux pour le moment a son irritation; aussi fut-il frappe par un des premiers projectiles, tandis que les suivants abattaient un grand nombre de ses braves soldats. C'est ainsi que sa division resta quelque temps exposee, sans utilite aucune, au feu de l'ennemi.
VII
P endant ce temps, une autre colonne, aupres de laquelle se trouvait Koutouzow, etait censee attaquer les Francais. Il savait parfaitement que le resultat le plus probable de cette bataille, livree contre sa volonte, serait une immense confusion, aussi retenait-il ses troupes autant qu'il le pouvait, et ne leur laissait-il pas quitter leur position. Monte sur un petit cheval gris, il repondait paresseusement aux propositions d'attaque.
" Vous me parlez toujours d'attaque, mais vous voyez bien que nous n'entendons rien aux manoeuvres compliquees, disait-il a Miloradovicth, qui lui demandait la permission de se porter en avant. Vous n'avez pas su faire Murat prisonnier ce matin, dit-il a un autre. Vous avez ete en retard, il n'y a donc plus rien a faire."
L orsqu'on lui annonca que deux bataillons de Polonais venaient renforcer les Francais, il regarda du coin de l'oeil Yermolow, auquel il n'avait pas adresse la parole depuis la veille.
" C'est cela, murmura-t-il, on demande a attaquer, on propose differents plans, mais lorsqu'il faut agir, rien ne se trouve pret, et l'ennemi, avise a temps, prend ses precautions!"
Y ermolow sourit imperceptiblement a ces paroles; il comprit que l'orage etait passe et que Koutouzow se bornait a une simple allusion.
" C'est a mes depens qu'il s'amuse," dit Yermolow, tout bas, en touchant du genou Raievsky.
B ientot apres il s'approcha de Koutouzow, qu'il aborda avec respect:
" Rien n'est perdu, Altesse, l'ennemi est devant nous. N'ordonnerez-vous pas l'attaque?. Autrement la garde ne sentira meme pas la fumee de la poudre."
K outouzow garda le silence. Quand on lui apprit la retraite de Murat, il ordonna un mouvement en avant, mais, tous les cent pas, il commandait qu'on s'arretat pendant trois quarts d'heure. La bataille se reduisit donc a la charge d'Orlow-Denissow et a la perte inutile de quelques centaines d'hommes. Le resultat fut pour Koutouzow la decoration en diamants, pour Bennigsen cent mille roubles en sus des diamants, d'agreables recompenses pour les autres officiers superieurs, et un grand nombre de promotions et de changements dans l'etat-major.
" C'est toujours ainsi, on fait tout a l'envers," disaient, apres la bataille de Taroutino, les officiers et les generaux russes, de meme qu'on le dit encore aujourd'hui, et ils donnaient a entendre qu'il s'etait trouve la juste a point un imbecile pour faire des sottises qu'eux n'auraient jamais faites; mais les hommes qui parlent ainsi, ou n'ont aucune idee de l'affaire qu'ils critiquent, ou se trompent sciemment. Toute bataille, que ce soit celle de Taroutino, de Borodino ou d'Austerlitz, ne se passe jamais selon les previsions de ceux qui en conduisent les operations.
U n nombre incalculable de forces independantes (car jamais l'homme n'est aussi independant que pendant ce moment ou s'agite pour lui une question de vie ou de mort) influe sur la direction de la bataille, et cette direction ne peut pas etre precisee a l'avance et ne coincidera jamais avec la direction imprimee a l'action par une seule force individuelle. Lorsque les historiens, les Francais surtout, affirment que leurs guerres et leurs batailles ont lieu d'apres des plans, dont toutes les dispositions sont prealablement arretees, la seule conclusion que nous puissions en tirer, c'est que leurs descriptions sont inexactes. Il est evident que la bataille de Taroutino n'eut pas le resultat que se proposait le comte Toll, c'est-a-dire de mener les troupes au feu dans l'ordre prescrit, ni celui qu'avait en vue le comte Orlow, qui etait de faire Murat prisonnier, ni celui que visait Bennigsen, qui esperait aneantir l'ennemi, ni celui de l'officier qui revait de se distinguer, ni celui du cosaque avide de plus de butin qu'il n'en avait deja fait, et ainsi de suite. Mais si le but etait de realiser le desir, general en Russie, de chasser les Francais, et de porter un coup mortel a leur armee, alors il sera parfaitement evident que la bataille de Taroutino fut en tous points ce qui etait le plus necessaire et le plus opportun a cette periode de la campagne, puisqu'elle a atteint ce but. Il est difficile, presque impossible, de se representer une issue plus favorable que celle de ce combat. Malgre une confusion sans exemple, les plus grands avantages furent acquis au prix de tres peu d'efforts, et de pertes minimes. La faiblesse des Francais fut demontree, et l'armee ennemie subit un echec qui, dans les conditions ou elle se trouvait, devait forcement amener sa retraite.
VIII
N apoleon fait son entree a Moscou apres la brillante victoire de la Moskowa, victoire incontestable assurement, puisque le champ de bataille etait reste a ses troupes. Les Russes se retirent et abandonnent Moscou rempli de vivres, d'armes, de munitions et de richesses incalculables; un mois se passe sans qu'ils reprennent l'offensive. La position de Napoleon est, par consequent, des plus belles et des plus glorieuses. Il semble donc qu'il n'etait pas besoin d'avoir un genie exceptionnel pour se jeter avec des forces superieures sur les derniers restes de l'armee ennemie, les ecraser, obtenir une paix avantageuse, marcher sur Petersbourg en cas de refus, retourner a Smolensk en cas d'insucces, ou rester a Moscou, en y gardant la brillante position acquise. Rien de plus simple et de plus facile que les mesures a prendre pour en arriver la. Il fallait empecher le pillage, preparer pour toute l'armee des vetements d'hiver qu'on aurait facilement trouves a Moscou, regler la distribution des subsistances, qui, d'apres les historiens francais eux-memes representaient un approvisionnement de six mois. Cependant Napoleon, le plus grand des genies, qui, toujours selon ces memes historiens, pouvait diriger l'armee a son gre, ne prend aucune de ces dispositions, et choisit, au contraire, celle qui etait la plus detestable et la plus absurde. Rien ne pouvait avoir en effet des consequences plus desastreuses que de rester a Moscou jusqu'en octobre, de laisser faire les pillards, de quitter Moscou a l'aventure, de se rapprocher de Koutouzow pour ne pas lui livrer bataille, de gagner Malo-Yaroslavetz, en le laissant sur sa droite, de retourner sur Mojaisk sans avoir tente la fortune, de reprendre enfin la route de Smolensk et de s'engager en aveugle dans des contrees devastees. Que l'on soumette aux strategistes les plus habiles cette serie de faits, et ils ne sauront en tirer d'autre consequence que la destruction fatale ou voulue de sa propre armee. Mais dire que Napoleon la perdit volontairement ou par incapacite est aussi faux que d'assurer qu'il avait amene ses troupes jusqu'a Moscou par la force de sa volonte ou par les combinaisons de son genie. Dans l'un et l'autre cas, son action personnelle n'avait pas plus d'influence que l'action personnelle du dernier soldat, et elle se bornait a se conformer a des lois, dont le fait etait le resultat.
L es historiens ont tort de nous representer les forces intellectuelles de Napoleon a Moscou comme affaiblies, pour expliquer son insucces. Son activite, a cette epoque, ne fut pas moins etonnante que celle dont il avait fait preuve en Egypte, en Italie, en Autriche et en Prusse. Nous ne pouvons apprecier a sa veritable valeur le genie de Napoleon en Egypte, ou "quarante siecles avaient contemple sa grandeur", ni celui qu'il avait deploye en Autriche et en Prusse, car nous somme obliges de nous en rapporter aux versions francaises et allemandes, et les Allemands eux-memes font sonner bien haut son genie, ne pouvant expliquer autrement pourquoi tant de forteresses se sont rendues sans coup ferir, et pourquoi des corps entiers ont ete faits prisonniers sans livrer bataille. Quant a nous, nous n'avons pas, Dieu merci, pour cacher notre honte, a nous incliner devant son genie; nous avons paye cher le droit de juger ses actes, de bonne foi et sans deguisement, et des lors nous ne sommes obliges a aucune concession. Son activite a Moscou etait sans contredit aussi merveilleuse que partout ailleurs: les ordres et les plans se succedent sans interruption pendant tout son sejour; l'absence d'habitants et de deputations, l'incendie meme, ne l'arretent pas un moment. Il ne perd de vue ni les mouvements de l'ennemi, ni le bien-etre de son armee, ni celui de la population russe qui l'entoure, ni la direction des affaires de son empire, ni les combinaisons diplomatiques, ni meme les conditions a debattre pour en arriver a une paix prochaine.
IX
D es son entree a Moscou, Napoleon ordonne au general Sebastiani de suivre exactement le mouvement des troupes russes, et a Murat de decouvrir Koutouzow; puis il fortifie avec soin le Kremlin et elabore un admirable plan de campagne de Russie. De la question militaire passant a la diplomatie, il fait venir aupres de lui le capitaine Iakovlew, ruine et deguenille, lui detaille tout au long sa politique et sa conduite genereuse, puis il ecrit une lettre a l'Empereur Alexandre dans laquelle il expose a "son ami et frere" son mecontentement au sujet de Rostoptchine et expedie Iakovlew a Petersbourg. Apres avoir de meme deroule ses plans et fait parade de sa grandeur d'ame devant Toutolmine, il l'envoie avec des instructions. En ce qui concerne la partie juridique, il recherche les incendiaires, les punit, et se venge de Rostoptchine en faisant bruler ses maisons. En matiere d'administration, il ecrit une constitution qu'il offre a Moscou comme don de joyeux avenement, y etablit une municipalite et fait afficher la proclamation suivante:
" Habitants de Moscou!
" Vos malheurs sont cruels, mais Sa Majeste l'Empereur et Roi en veut arreter le cours. De terribles exemples vous ont appris comment il sait chatier la desobeissance et le crime. Des mesures severes sont prises pour arreter le desordre et ramener la securite publique. Une administration paternelle, dont les membres seront choisis parmi vous, formera votre municipalite, c'est-a-dire l'administration de la ville, qui aura pour mission de veiller sur vous, de s'inquieter de vos besoins et de vos interets. Ses membres se distingueront par un ruban rouge passe par-dessus l'epaule, et le maire de la ville se ceindra en outre d'une echarpe blanche. En dehors des heures consacrees a sa charge, il ne portera qu'un ruban rouge autour du bras gauche. La police de la ville est reconstituee sur ses anciennes bases, et, grace a son activite, l'ordre reparait. Le gouvernement a nomme deux commissaires generaux ou maitres de police, et vingt commissaires de police d'arrondissement pour tous les quartiers de la ville. Vous les reconnaitrez au ruban blanc noue sur le bras gauche. Quelques eglises, de cultes differents, sont ouvertes et on y officie sans empechement. Vos concitoyens reviennent dans leurs demeures, et l'ordre est donne pour qu'ils y retrouvent le secours et la protection dus au malheur. Ce sont la les moyens employes jusqu'ici par le gouvernement afin de retablir l'ordre et d'alleger votre situation, mais pour y reussir il faut que vous unissiez vos efforts aux siens, que vous oubliiez, si possible, vos souffrances passees, que vous caressiez l'espoir d'un sort moins cruel, que vous soyez assures qu'une mort inevitable et honteuse attend tous ceux qui s'attaqueront a vos personnes et a vos biens, et que ces biens vous seront conserves, car telle est la volonte du plus grand et du plus juste des monarques. Soldats et habitants, de quelque nation que vous soyez, retablissez la confiance publique, source du bonheur des Etats, vivez en freres, aidez-vous et protegez-vous les uns les autres; unissez-vous pour aneantir les desseins des malintentionnes, obeissez aux autorites militaires et civiles, et alors vos larmes cesseront bientot de couler!"
E n ce qui concerne les subsistances, Napoleon ordonne aux troupes de venir a tour de role a Moscou faire la maraude afin de s'approvisionner et de s'assurer des vivres pour un certain temps. Preoccupe de la question religieuse, Napoleon ordonne de ramener les popes et de recommencer dans les eglises les ceremonies du culte. La proclamation suivante, ayant trait aux affaires commerciales et a la fourniture des vivres, est egalement placardee sur tous les murs:
" Habitants paisibles de Moscou, artisans et ouvriers que les desastres ont eloignes de la ville, et vous, agriculteurs disperses, qu'une terreur non fondee retient dans les campagnes, ecoutez! Le calme est rendu a la capitale, et l'ordre s'y retablit. Vos compatriotes sortent sans crainte de leurs refuges, assures d'etre respectes. Tout acte de violence touchant leurs personnes et leurs proprietes est immediatement puni. Sa Majeste l'Empereur et Roi vous protege et ne considere comme ennemis que ceux qui contreviennent a ses ordres. Elle desire mettre un terme a vos malheurs, vous rendre a vos foyers et a vos familles. Repondez donc a ces mesures bienfaisantes en venant a nous sans crainte de danger. Habitants! retournez avec confiance dans vos demeures: vous trouverez bientot le moyen de satisfaire a tous vos besoins. Artisans et travailleurs laborieux, reprenez vos differents metiers; vos maisons, vos boutiques, protegees par des patrouilles de surete, vous attendent, et votre labeur recevra la paye qui lui est due. Vous enfin, paysans, sortez des bois ou la peur vous retient, retournez sans terreur dans vos isbas, avec la certitude d'y trouver protection. Des magasins sont etablis dans la ville, ou les paysans peuvent deposer le surplus de leurs provisions et les produits de la terre. Le gouvernement a pris les mesures suivantes pour en proteger la vente: 1d A dater d'aujourd'hui, les paysans et agriculteurs des environs de Moscou peuvent en toute securite deposer leurs provisions de toute sorte dans les deux magasins de la Mokhovaia et de l'Okhotny-riad; 2d ces provisions seront achetees aux prix convenus entre le vendeur et l'acheteur, mais si le vendeur ne recoit pas le prix demande par lui, il a le droit de remporter ses marchandises a son village, et cela en toute liberte; 3d le dimanche et le mercredi de chaque semaine sont les jours fixes pour les grands marches, aussi un nombre suffisant de troupes seront-elles echelonnees, les samedi et mardi, sur toutes les grandes routes et jusqu'a une certaine distance de la ville, afin de proteger les files de chariots; 4d des mesures semblables garantiront egalement le retour des paysans et de leurs voitures; 5d on avisera sans delai a retablir les marches ordinaires. Habitants de la ville et de la campagne, ouvriers et artisans, quelle que soit votre nationalite, vous etes appeles a executer les dispositions paternelles de Sa Majeste l'Empereur et Roi, et a contribuer au bien-etre general. Deposez a ses pieds le respect et la confiance, et ne tardez point a vous reunir a nous."
P our relever le moral de l'armee et du peuple, il passe des revues et donne des recompenses, se montre dans les rues, console les habitants, et, malgre les soucis que lui causent les affaires de l'Etat, visite les theatres organises par son ordre. En ce qui touche a la bienfaisance, le plus beau fleuron de la couronne des princes, Napoleon fait tout ce qu'il lui est humainement possible de faire: il inscrit sur le fronton des etablissements de charite publique: "Maison de ma Mere", unissant ainsi le tendre sentiment de la piete filiale a la majeste bienfaisante du monarque; il inspecte la maison des Enfants-Trouves, donne sa blanche main a baiser a ces enfants sauves par lui, et temoigne a Toutolmine la plus grande bienveillance. Puis, selon l'eloquente narration de M.Thiers, il paye la solde de ses troupes au moyen de faux assignats russes! Relevant l'emploi de ces moyens par un acte digne de lui et de l'armee francaise, il fait distribuer des secours aux incendies. Mais, les vivres etant trop precieux pour etre donnes a des etrangers la plupart ennemis, Napoleon aime mieux leur fournir de l'argent, afin qu'ils s'approvisionnent au dehors, et il leur fait distribuer, a eux aussi, des roubles-papier. Enfin, pour maintenir la discipline de l'armee, il ne cesse d'ordonner de severes enquetes au sujet des infractions au service, et de rigoureuses poursuites contre les fauteurs de pillage.
X
M ais, chose etrange! toutes ces mesures, qui n'etaient en rien inferieures aux dispositions qu'il avait prises ailleurs en pareille circonstance, n'atteignaient que la superficie, comme on voit les aiguilles d'un cadran, separe de son mecanisme, tourner au hasard sans en entrainer les rouages dans leur mouvement.
M .Thiers dit, en parlant du plan si remarquable de Napoleon, que son genie n'avait jamais rien imagine de plus profond, de plus habile et de plus admirable, et il prouve, dans sa polemique avec M.Fain, que la redaction doit en etre portee, non au 4, mais bien au 15 octobre. Ce plan "si remarquable" ne fut jamais et n'aurait jamais pu etre execute, parce qu'il n'etait pas applicable aux circonstances presentes. Les fortifications du Kremlin, pour la construction desquelles il fallait detruire la mosquee (ainsi que Napoleon appelait l'eglise de Saint-Basile), furent inutiles, et les mines creusees sous le Kremlin n'eurent d'autre effet que de l'aider a accomplir son desir de faire sauter cet edifice en quittant Moscou; de meme que, pour consoler un enfant d'une chute, on s'en prend au plancher sur lequel il est tombe. La poursuite de l'armee russe, cause de tant de soucis pour Napoleon, presenta un phenomene extraordinaire: les generaux perdirent de vue l'armee russe, forte de 60000 hommes. Ce ne fut, d'apres M.Thiers, que le talent et peut-etre le genie de Murat qui parvinrent a decouvrir cette "tete d'epingle".
D ans son activite diplomatique, les arguments employes par Napoleon pour demontrer sa generosite et sa justice en causant avec Toutolmine et Iakovlew furent egalement superflus: Alexandre ne recut pas ses ambassadeurs, et ne repondit pas a leur mission. En ce qui concerne ses mesures juridiques, malgre le supplice des faux incendiaires, la moitie de Moscou brula. Ses mesures administratives ne furent pas plus heureuses: l'institution de la municipalite n'arreta pas le pillage, et ne profita qu'aux individus qui en firent partie; ceux-la, sous pretexte de retablir l'ordre, pillaient pour leur compte, ou ne s'occupaient que de preserver leur propre avoir. Dans la sphere religieuse, la visite a la mosquee, qui, en Egypte, avait si bien reussi, ne porta a Moscou aucun fruit. Deux ou trois pretres essayerent d'executer la volonte imperiale, mais l'un fut soufflete par un soldat francais pendant l'office, et un fonctionnaire fit le rapport suivant sur l'autre: "Le pretre que j'avais decouvert et invite a recommencer a dire la messe a nettoye et ferme l'eglise. Cette nuit on est venu de nouveau enfoncer les portes, casser les cadenas, dechirer les livres et commettre d'autres desordres." Quant au commerce, la proclamation "aux paisibles artisans et aux paysans" resta sans reponse, par la raison qu'il n'y avait pas de "paisibles artisans" et que les "paysans" faisaient la chasse aux emissaires qui s'egaraient jusque chez eux avec cette proclamation, et les tuaient sans merci. Les spectacles organises pour l'amusement du peuple et des troupes ne reussirent pas davantage; theatres ouverts au Kremlin et dans la maison Pozniakow furent aussitot fermes, car les acteurs et les actrices furent depouilles de tout ce qu'ils avaient.
S a bienfaisance fut egalement sterile: les faux et les vrais assignats, distribues si genereusement par Napoleon aux malheureux, inondaient Moscou et n'avaient aucun prix, l'argent meme etait echange contre de l'or pour la moitie de sa valeur, car les Francais ne recherchaient que ce dernier metal. La preuve la plus frappante du manque de vitalite de ces dispositions se trouve dans les efforts que fit Napoleon pour mettre fin au pillage et retablir la discipline.
V oila, en effet, ce que disaient les autorites militaires: "Le pillage continue en ville malgre la defense qui en a ete faite; l'ordre n'est pas retabli, pas un marchand ne trafique legalement; seules les vivandieres vendent, et encore ce ne sont que des objets voles.
" La partie de mon arrondissement continue a etre en proie au pillage des soldats du 3eme corps, qui, non contents d'arracher aux malheureux, refugies dans des souterrains, le peu qui leur reste, ont meme la ferocite de les blesser a coups de sabre, comme j'en ai vu plusieurs exemples.
" Rien de nouveau, sinon que les soldats se permettent de voler et de piller. (9 octobre.)
" Le vol et le pillage continuent. Il y a une bande de voleurs dans notre district qu'il faudra faire arreter par de fortes gardes. (11 octobre.)
" L'Empereur est excessivement mecontent de ce que, malgre la severite de ses ordres, on ne voit revenir au Kremlin que des maraudeurs de la garde; il voit avec douleur que les soldats d'elite choisis pour garder sa personne, appeles a donner l'exemple de la soumission, poussent la desobeissance jusqu'a enfoncer les portes des caves, des magasins prepares pour l'armee; d'autres se sont abaisses au point de desobeir aux sentinelles et aux officiers de garde, les ont injuries et meme battus.
" Le grand marechal du palais se plaint vivement de ce que, malgre les defenses reiterees, les soldats continuent a faire leurs besoins dans toutes les cours, et meme jusque sous les fenetres de l'Empereur."
C ette armee, comme un troupeau debande qui foule a ses pieds le fourrage destine a le sauver de la famine, fondait peu a peu et perissait sous l'influence du sejour. Elle ne sortit de sa torpeur que lorsqu'elle fut saisie d'une terreur panique, causee par la prise des convois sur la route de Smolensk et par la nouvelle de la bataille de Taroutino; Napoleon la recut au moment ou il passait une revue; ainsi que le dit M.Thiers, elle eveilla en lui le desir de chatier les Russes: aussi s'empressa-t-il d'ordonner le depart, desire par toute l'armee. En s'enfuyant de Moscou, les soldats trainerent avec eux tout ce qu'ils purent prendre. Napoleon lui-meme emportait son tresor particulier. Les enormes convois qui entravaient la marche de l'armee l'effrayaient, mais, dans sa grande experience de la guerre, il ne fit pas bruler les fourgons, comme il l'avait exige d'un de ses marechaux en approchant Moscou. Ces caleches, ces voitures, pleines de soldats et de butin, trouverent grace a ses yeux, parce que, disait-il, ces equipages pouvaient etre employes plus tard pour les vivres, les malades et les blesses.
L a situation de l'armee n'etait-elle pas comparable dans ce moment a celle de l'animal blesse qui sent que sa perte est prochaine et qui est affole par la terreur? Les habiles manoeuvres de Napoleon et ses projets grandioses, depuis le moment de son entree a Moscou jusqu'a celui de la destruction de ses troupes, ne sont-ils pas, en effet, comme les bonds et les convulsions qui precedent la mort de l'animal blesse? Effraye par le bruit, il se jette en avant, recoit le coup du chasseur, et revient sur ses pas, hatant ainsi lui-meme sa fin. Napoleon, sous la pression de son armee, fit de meme. Le bruit de la bataille de Taroutino l'effraya, il se jeta en avant, atteignit le chasseur, et revint, lui aussi, sur ses pas, pour reprendre le chemin le plus desavantageux, le plus dangereux, les voies anciennes et connues.
N apoleon, qui se presente a nous comme l'instigateur du mouvement, ainsi qu'aux yeux des sauvages la figure sculptee sur la proue d'un batiment semble en etre le guide, etait, a cette epoque de sa vie, semblable a un enfant qui, se cramponnant aux courroies de l'interieur de la voiture, s'imagine que c'est lui qui la conduit.
XI
L e 6 octobre, de grand matin, Pierre sortit de la baraque, et s'arreta sur le seuil de la porte, en caressant un petit chien a jambes courtes et torses, qui couchait d'habitude aux pieds de Karataiew, s'aventurait souvent en ville, mais revenait infailliblement chaque soir. Personne ne l'avait reclame, et il ne portait aucun nom sur son collier. Les Francais l'appelaient "Azor", et Karataiew "le Gris". Le pauvre animal ne semblait nullement embarrasse de n'avoir ni maitre ni race determinee; il portait ferme et droite sa queue en panache, et ses jambes torses faisaient si bien leur service, qu'il lui arrivait souvent de dedaigner de se servir des quatre a la fois, et de s'en aller, une patte de derriere gracieusement relevee, en sautillant sur ses trois autres. Tout etait pour lui sujet de joie; il se roulait sur le dos, se chauffait au soleil d'un air pensif et important, ou jouait avec un morceau de bois ou un brin de paille.
L 'habillement de Pierre se composait d'une chemise sale, dechiree, dernier vestige de ses anciens vetements, d'un pantalon de soldat noue aux chevilles pour tenir plus chaud, selon le conseil de Karataiew, et d'un caftan. Son exterieur n'etait plus le meme: il avait perdu de sa corpulence, mais sa forte charpente faisait toujours de lui l'image de la force physique: une barbe epaisse et une longue moustache couvraient le bas de son visage; ses cheveux longs, emmeles, remplis de vermine, sortaient de dessous son bonnet; l'expression de ses yeux etait plus ferme et plus calme qu'auparavant, et son laisser-aller habituel avait fait place a une energie toute prete a l'action. Pierre regardait tour a tour la plaine sur laquelle on voyait des charrettes et des hommes a cheval, la riviere qui scintillait au bas, le petit chien qui le mordillait en jouant, et ses pieds nus et sales, auxquels il faisait prendre des poses plus ou moins gracieuses, tout en souriant d'un air beat et satisfait, au souvenir de tout ce qu'il avait souffert et appris pendant ces derniers jours.
L e temps etait devenu doux et clair. C'etait l'ete de la Saint-Martin, avec ses petites gelees blanches, dont la fraicheur matinale, en se melant aux rayons du soleil, mettait dans l'air un stimulant reparateur. L'eclat magique et cristallin qu n'appartient qu'a ces belles journees d'automne se repandait sur tout le paysage. Au loin se dessinait la montagne des Moineaux avec son village et son eglise au clocher vert; les toits des maisons, le sable, les pierres, les arbres depouilles de leur feuillage, se decoupaient, en lignes fines et precises, sur l'horizon transparent. A deux pas de la baraque se trouvaient les decombres d'une maison a moitie brulee, occupee par les Francais, et dont le jardin etait garni de quelques maigres buissons de lilas. Cette maison, devastee et delabree, qui, sous un ciel gris, aurait presente l'image de la desolation, avait aujourd'hui, sous le bain de lumiere qui l'inondait, toutes les apparences du calme et de la paix.
U n caporal francais, l'uniforme deboutonne, un bonnet de police sur la tete, une mauvaise pipe entre les dents, s'approcha en faisant a Pierre un signe amical du coin de l'oeil:
" Quel soleil, hein? Monsieur Kiril (c'etait ainsi que les Francais appelaient Pierre), on dirait le printemps!." et il s'appuya contre la porte, en lui reiterant son invitation habituelle et toujours refusee de fumer une pipe avec lui. "Si encore on avait un temps comme celui-la quand on est en marche!" dit-il.
P ierre l'interrompit pour lui demander ce qu'il savait de nouveau; le vieux troupier lui raconta que les troupes quittaient la ville et qu'on attendait dans la journee l'ordre du jour concernant les prisonniers. Pierre lui rappela qu'un des soldats prisonniers, nomme Sokolow, etait dangereusement malade et qu'il faudrait prendre quelques mesures a son egard.
" Soyez tranquille, monsieur Kiril, nous avons pour cela des hopitaux volants de campagne, et c'est l'affaire des autorites de prevoir tout ce qui peut arriver. Et puis, monsieur Kiril, vous n'avez qu'a dire un mot au capitaine, vous savez? Oh! c'est un. qui n'oublie jamais rien. Parlez-en au capitaine quand il viendra, il fera tout pour vous."
L e capitaine en question causait souvent avec Pierre et lui temoignait beaucoup de sympathie.
" Vois-tu, saint Thomas, qu'il me disait l'autre jour: Kiril, c'est un homme qui a de l'instruction, qui parle francais; c'est un seigneur russe qui a eu des malheurs, mais c'est un homme. Et il s'y entend, le. S'il demande quelque chose, qu'il me dit, il n'y a pas de refus. Quand on a fait ses etudes, voyez-vous, on aime l'instruction et les gens comme il faut. C'est pour vous que je dis cela, monsieur Kiril. Dans l'affaire de l'autre jour, sans vous, ca aurait mal fini." Et, ayant bavarde quelque temps, il s'en alla.
L 'allusion du caporal avait trait a une querelle qui avait eu lieu dernierement entre les prisonniers et les Francais. Pierre avait eu la bonne chance d'apaiser ses compagnons. Quelques-uns d'entre eux, l'ayant vu parler avec le caporal, le prierent de lui demander les nouvelles, et au moment ou il leur en faisait part, un soldat francais, maigre, jaune et tout deguenille, s'approcha de leur baraque: portant la main a son bonnet de police en signe de salut, il demanda a Pierre si le soldat Platoche, auquel il avait donne sa chemise a coudre, etait dans cette baraque.
L es Francais avaient recu la semaine precedente du cuir et de la toile, et ils les avaient donnes aux prisonniers russes pour leur en faire des bottes et des chemises.
" C'est pret, c'est pret! dit Karataiew, en apportant l'objet demande, proprement plie. Vu le beau temps, ou peut-etre pour travailler plus a son aise, Karataiew etait en calecon avec une chemise noire comme la suie et toute dechiree. Ses cheveux releves en arriere, et retenus, a la mode des ouvriers, par un etroit ruban de tille, donnaient a sa bonne et grosse figure un air encore plus avenant que d'habitude.
" Avant de s'engager, il est bon de s'entendre. Je l'ai promise pour vendredi et la voila!"
L e Francais jeta un coup d'oeil inquiet autour de lui, puis triomphant de son indecision, il ota son uniforme, et enfila bien vite la chemise, car pour le moment il n'en avait pas d'autre qu'un long et sale gilet de soie a fleurs qui couvrait, tant bien que mal, son corps maigre et chetif. Il craignait evidemment qu'on ne se moquat de lui; mais personne ne fit la moindre remarque.
" Elle est venue a point, celle-la! dit Platon en arrangeant la chemise, pendant que le Francais passait ses bras dans les manches, tout en examinant attentivement la couture. Vois-tu, mon ami, ce n'est pas un atelier ici, nous n'avons pas ce qu'il nous faut pour coudre, et tu sais que, meme pour tuer un pou, il faut un outil.
- C'est bien, c'est bien, merci. mais vous devez avoir encore de la toile? demanda le Francais.
- Elle sera encore mieux lorsque tu l'auras portee, continua Platon en admirant son ouvrage.
- Merci, mon vieux, mais le reste?"
P ierre, qui voyait que Platon ne tenait pas a comprendre le Francais, ne se melait pas de leur conversation. Karataiew remerciait pour son salaire, et le Francais insistait pour avoir ce qui restait de la toile; Pierre se decida enfin a traduire a Platon la demande du soldat:
" Qu'a-t-il besoin du restant? Il pourrait nous servir; mais enfin puisqu'il y tient." Et Karataiew tira a contre-coeur de dessus sa poitrine un petit paquet de chiffons proprement noue, le lui donna sans dire mot et tourna sur ses talons.
L e Francais regarda les chiffons, comme s'il deliberait avec lui-meme, interrogea Pierre des yeux, et tout a coup dit en rougissant:
" Platoche, dites donc, Platoche, gardez ca pour vous," et, le lui rendant, il s'enfuit.
" Et l'on dit que ce ne sont pas des chretiens, il y a la pourtant une ame! Les vieux ont bien raison de dire que la main moite est donnante, et que la main seche ne l'est pas. il est nu, lui, et pourtant il m'en a fait cadeau. C'est egal, mon ami, ca nous profitera." Et il rentra en souriant dans la baraque.
XII
Q uatre semaines s'etaient ecoulees depuis que Pierre etait prisonnier, et, bien que les Francais lui eussent propose de le faire passer de la baraque des soldats dans celle des officiers, il n'y consentit pas. Pendant tout ce temps il eut a subir les plus grandes privations, mais sa forte constitution et sa belle sante les lui rendirent presque insensibles, d'autant plus qu'elles se produisirent graduellement, et qu'il les supportait meme avec une certaine joie. Il se sentit enfin penetre de cette paix de l'ame, de ce contentement de soi-meme, que jusque-la il avait en vain appeles de tous ses voeux. C'est ce qui l'avait si vivement frappe dans les soldats a Borodino, et ce qu'il avait inutilement cherche dans la philanthropie, dans la franc-maconnerie, dans les distractions de la vie mondaine, dans le vin, dans l'heroisme du sacrifice, dans son amour romanesque pour Natacha, et tout a coup les terreurs de la mort, les privations et la philosophie resignee de Karataiew firent naitre en lui cet apaisement et ce contentement interieur qui lui avaient toujours fait defaut. Les epouvantables angoisses qu'il avait eprouvees pendant qu'on fusillait ses compagnons d'infortune avaient chasse a tout jamais de son esprit les pensees inquietes et les sentiments auxquels il attribuait jusque-la tant d'importance. Il ne pensait plus ni a la Russie, ni a la guerre, ni a la politique, ni a Napoleon. Il comprenait que rien de tout cela ne le touchait, qu'il n'etait pas appele a juger ce qui se faisait, et son intention de tuer Napoleon lui paraissait non seulement incomprehensible, mais ridicule, aussi bien que ses calculs cabalistiques sur le nombre de la bete de l'Apocalypse. Sa colere contre sa femme, ses apprehensions de voir deshonorer son nom, lui semblaient aussi vaines que ridicules. Il lui importait bien peu, apres tout, que cette femme menat la vie qui lui plaisait, et qu'on apprit que le nom d'un des prisonniers etait celui du comte Besoukhow?
I l pensait souvent au prince Andre, qui assurait, avec une nuance d'amertume et d'ironie, que le bonheur etait absolument negatif, et insinuait que toutes nos aspirations vers le bonheur reel nous etaient donnees pour notre tourment, puisque nous ne pouvions jamais les realiser. Mais aujourd'hui l'absence de souffrance, la satisfaction des besoins de la vie, et, par consequent, la liberte dans le choix des occupations ou du genre d'existence, se presentaient a Pierre comme l'ideal du bonheur sur cette terre. Ici seulement, et pour la premiere fois, Pierre apprecia, parce qu'il en etait prive, la jouissance de manger lorsqu'il avait faim, de boire lorsqu'il avait soif, de dormir lorsqu'il avait sommeil, de se chauffer lorsqu'il faisait froid, et de causer lorsqu'il avait envie d'echanger quelques paroles! Il oubliait seulement une chose; c'est que l'abondance des biens de ce monde diminue le plaisir qu'on eprouve a s'en servir, et qu'une trop grande liberte dans le choix des occupations, provenant de son education, de sa richesse et de sa position sociale, rendait ce choix complique, difficile et souvent meme inutile. Toutes les pensees de Pierre se tournaient vers le moment ou il redeviendrait libre, et pourtant, plus tard, il se reportait toujours avec joie a ce mois de captivite, et ne cessa de parler avec enthousiasme des sensations puissantes et ineffacables, et surtout du calme moral qu'il avait si completement eprouves a cette epoque de sa vie.
L orsqu'au point du jour, le lendemain de son emprisonnement, il vit, en sortant de la baraque, les coupoles encore sombres et les croix du monastere de Novo-Dievitchi, la gelee blanche qui brillait sur l'herbe poudreuse, les montagnes des Moineaux et leurs pentes boisees se perdant au loin dans une brume grisatre; lorsqu'il se sentit caresse par une fraiche brise, qu'il entendit le battement d'ailes des corneilles au-dessus de la plaine, qu'il vit soudain la lumiere chasser les vapeurs du brouillard, le soleil s'elever majestueusement derriere les nuages et les coupoles, les croix, la rosee, le lointain, la riviere, etinceler a ses rayons resplendissants et joyeux, son coeur deborda d'emotion. Cette emotion ne le quitta plus, elle ne faisait que centupler ses forces a mesure que s'aggravaient de plus en plus les difficultes de sa situation. Cette disposition morale contribua aussi a entretenir la haute opinion qu'avaient de lui ses compagnons de captivite. Sa connaissance des langues, le respect que lui temoignaient les Francais, sa simplicite, sa bonte, sa force, son humilite dans ses rapports avec ses camarades, sa faculte de l'absorber dans de profondes reflexions, tout faisait de lui a leurs yeux un etre mysterieux et superieur. Les qualites qui, dans sa sphere habituelle, etaient plutot nuisibles et genantes, le transformaient ici presque en heros, et il comprenait que cette opinion lui creait des devoirs.
XIII
D ans la nuit du 6 au 7 octobre commenca la retraite des Francais: on demolissait les baraques et les cuisines, on chargeait des charrettes, et les troupes et les fourgons s'ebranlaient de tous cotes.
A 7 heures du matin, un convoi de Francais, en tenue de campagne, le shako sur la tete, le fusil sur l'epaule, la giberne et le sac au dos, s'alignaient devant le corps de garde, en echangeant entre eux, sur toute la ligne, un feu croise de propos animes, emailles de jurons. A l'interieur, tous etaient prets, chausses, habilles, n'attendant que l'ordre de sortir. Seul le pauvre Sokolow, pale, extenue, n'etait ni chausse, ni habille et poussait des gemissements incessants. Ses yeux cernes, sortant de leur orbite, interrogeaient en silence ses compagnons, qui ne faisaient aucune attention a lui. Ce n'etait pas tant la souffrance (il etait malade de la dysenterie) que la crainte d'etre abandonne qui le tourmentait. Pierre, chausse de bottes cousues par Karataiew, ceint d'une corde, s'assit devant lui sur ses talons.
" Ecoute donc, Sokolow, ils ne s'en vont pas tout a fait! Ils ont ici un hopital, tu seras peut-etre encore mieux partage que nous.
- Oh! Seigneur! c'est ma mort. Oh! Seigneur! s'ecria tristement le soldat.
- Je vais leur en parler, veux-tu?" lui dit Pierre en se levant et en se dirigeant vers la porte.
A ce moment, la porte s'ouvrit, et il vit entrer un caporal et des soldats en tenue de campagne. Le caporal, celui-la meme qui, la veille, avait offert a Pierre de fumer sa pipe, venait faire l'appel.
" Caporal, que fera-t-on du malade?" lui demanda Pierre qui avait peine a le reconnaitre, tant il ressemblait peu, avec son shako sur la tete et sa jugulaire boutonnee, au caporal qu'il voyait tous les jours.
I l fronca le sourcil a cette question, et, murmurant une grossierete inintelligible, il poussa la porte avec violence, et la baraque se trouva plongee dans une demi-obscurite; les tambours battirent aux champs des deux cotes, et etoufferent les plaintes du blesse. "La voila, c'est bien elle!" se dit Pierre, et il eut involontairement froid dans le dos. Il venait de retrouver dans la figure transformee du caporal, dans le son de sa voix, dans le bruit assourdissant du tambour, cette force brutale, impassible et mysterieuse qui poussait les hommes a s'entre-tuer, cette force dont il avait deja eu conscience pendant le supplice de ses compagnons. Essayer de s'y soustraire, adresser des supplications a ceux qui en etaient les instruments, c'etait superflu, il le savait; il fallait attendre et patienter: il resta donc en silence a la porte de la baraque.
L orsqu'elle s'ouvrit de nouveau et que les prisonniers se presserent a la sortie comme un troupeau de moutons, il glissa en avant et se dirigea vers ce meme capitaine qui, au dire du caporal, etait si bien dispose pour lui. Le capitaine etait egalement en tenue de campagne, et sa figure avait la meme expression de durete.
" Filez, filez!" disait-il severement aux prisonniers qui passaient.
Q uoique Pierre pressentit que sa demarche n'aurait aucun resultat, il s'approcha de lui.
" Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? dit le capitaine d'une voix rude, comme s'il ne le reconnaissait pas. Il pourra marcher, que diable! repondit-il a la demande de Pierre.
- Mais il agonise, repondit ce dernier.
- Voulez-vous bien." s'ecria le capitaine en colere.
E t les tambours battaient toujours, et Pierre sentit que toute parole serait inutile, car ces hommes ne s'appartenaient plus, ils etaient les esclaves de la force.
L es officiers prisonniers furent separes des soldats, et on leur ordonna d'ouvrir la marche. Il y avait trente officiers, y compris Pierre, et trois cents soldats. Les officiers, sortant des baraques voisines, etaient tous des etrangers, beaucoup mieux habilles que Pierre; aussi ils le regardaient d'un air mefiant. Devant lui marchait un gros major, en robe de chambre tartare, la taille ceinte d'un essuie-mains, la figure gonflee, jaune et renfrognee. Il tenait d'une main une blague a tabac, tandis que de l'autre il s'appuyait sur sa chibouque. Essouffle et s'eventant avec son mouchoir, il grognait constamment et se fachait apres tout le monde, parce qu'il lui semblait qu'il avait ete bouscule, qu'on se pressait sans raison et qu'on s'etonnait sans cause! Un autre officier, petit et fluet, interpellait chacun a tour de role, s'inquietait de savoir ou on les menait et de combien serait leur etape. Un fonctionnaire en bottes de feutre, en uniforme de l'intendance, se jetait a droite et a gauche, et communiquait ses impressions a ses voisins sur chaque quartier de la ville incendiee qu'ils traversaient. Un troisieme, d'origine polonaise, discutait avec lui, et lui prouvait qu'il se trompait dans la designation des quartiers.
" Qu'avez-vous a vous quereller? demanda le major avec impatience. Que ce soit Saint-Nicolas ou Saint-Blaise, n'est-ce pas la meme chose? Vous voyez bien que tout est brule. Voyons, pourquoi me poussez-vous, ce n'est pourtant pas la place qui manque, dit-il a un de ses compagnons qui ne l'avait meme pas touche.
- Ah! Seigneur Dieu! Seigneur Dieu! Qu'en a-t-on fait! s'ecriaient de tous cotes les prisonniers en regardant les restes de l'incendie.
- Oh! il y en a surement la moitie de brule.
- Je vous l'ai bien dit, ca s'etendait de l'autre cote de la riviere.
- Mais puisque c'est brule et que vous le savez, a quoi bon en parler?" grommela le major.
E n traversant un des rares quartiers intacts, les prisonniers reculerent tout a coup en passant devant une eglise, et pousserent des exclamations d'horreur et de degout.
" Oh! les miserables! oh! les sauvages! c'est un mort, c'est un mort, et on lui a barbouille la figure."
P ierre se retourna, et apercut confusement un corps adosse contre le mur d'enceinte de l'eglise. Il devina, aux paroles de ses compagnons, que c'etait le cadavre d'un homme qu'on avait plante tout debout, et dont la figure avait ete couverte de suie.
" Marchez, sacre nom. marchez donc. trente mille diables!" s'ecrierent les officiers de l'escorte; les soldats francais pousserent en avant, a grands coups de briquet, la foule des prisonniers qui s'etait arretee devant le mort.
XIV
O n deboucha dans le voisinage du depot des vivres; les prisonniers n'avaient jusque-la rencontre personne dans les ruelles qu'ils longeaient avec leur escorte et ses charrettes; ils tomberent au milieu d'une batterie d'artillerie qui avait d'autant plus de peine a avancer que des voitures particulieres s'etaient glissees au milieu de ses fourgons. Tous s'arreterent a l'entree du pont pour donner aux premiers arrives le temps de passer. Devant, derriere, on ne voyait que d'interminables files de voitures du train, et sur la droite, a la jonction du chemin de Kalouga, une masse enorme de troupe, avec leurs bagages, s'etendait a perte de vue: c'etait le corps de Beauharnais, qui etait sorti le premier de la ville; en arriere, le long des quais et sur le pont de pierre, s'avancait le corps commande par Ney; les troupes de Davout, dont les prisonniers faisaient partie, avaient a franchir le Krimski-Brod (le gue de Crimee). Apres l'avoir depasse, ils se virent obliges de s'arreter de nouveau; puis, apres une pause de quelques instants, ils se remirent en marche, au milieu de la cohue d'hommes et de voitures qui se bousculaient de tous cotes. Il leur fallut plus d'une heure pour faire les cent pas qui separent le pont de la rue de Kalouga. Arrives au carrefour, les prisonniers passerent, reunis en groupe, et resterent la pendant quelques heures. Un bruit incessant, semblable au mugissement de la mer, cause par le frottement des roues, le martellement des pieds des chevaux, les injures et les cris qui se croisaient en tous sens, remplissait l'air. Pierre, aplati contre le mur d'une maison a moitie brulee, pretait l'oreille a ce vacarme, qui, dans son imagination, se rattachait au roulement du tambour. Quelques-uns de ses compagnons se hisserent au-dessus de lui sur la muraille.
" Que de monde! que de monde!. Et jusque sur les canons encore!. Oh! les scelerats, vois-tu ce qu'ils ont pille?. Regarde donc la-bas. Ils l'ont vole a une image. Vrai Dieu! ce sont, pour sur, des Allemands! Ah! les miserables!. Ils sont tellement charges, qu'ils en trainent la jambe!. Tiens, ils emmenent aussi un droschki. et celui-la qui s'est assis sur ses coffres!. Il meriterait d'en recevoir une bonne sur la.!. Et quand on pense que cela va durer comme ca jusqu'au soir!. Vois donc, vois donc. Est-ce que ce ne sont pas les chevaux de Napoleon!. Quels chevaux! Quelles housses!. Et ces grands chiffres et ces grandes couronnes!. ca n'en finira pas!"
L a curiosite porta en avant tous les prisonniers, et, grace a sa haute stature, Pierre put voir par-dessus la tete de ses compagnons ce qui excitait si vivement leur interet. Trois caleches, enchevetrees entre les caissons, avancant a grand'peine serrees l'une contre l'autre, contenaient des femmes fardees et attifees de couleurs voyantes, qui criaient a tue-tete. A dater du moment ou Pierre avait reconnu l'existence de cette force mysterieuse qui, a un moment donne, soumettait tous les hommes a sa terrible influence, rien ne fit plus impression sur lui, ni le cadavre enduit de suie pour amuser la populace, ni ces femmes allant Dieu sait ou, ni l'incendie de Moscou. On aurait dit que son ame, se preparant a une lutte difficile, se refusait a toute emotion qui pouvait l'affaiblir. Les femmes passerent, et, apres elles, le defile des soldats, des telegues, des fourgons, des voitures, des caissons, et encore des soldats, avec quelques femmes de loin en loin, reprit son cours de plus belle.
P endant cette heure d'attente, Pierre, absorbe par le mouvement general, ne voyait aucun objet en particulier. Tous, hommes et chevaux, semblaient etre pousses par une puissance invisible dans toutes les directions, et n'avoir qu'un desir, celui de se depasser les uns les autres; tous se bousculaient, se heurtaient, s'injuriaient, se montraient les poings et les dents, et, sur chaque visage, on lisait cette expression dure et resolue qui, le matin meme, avait fait une si vive impression sur l'esprit de Pierre, quand il l'avait vue empreinte sur la figure du caporal.
E nfin, le chef de leur escorte parvint a faire une trouee, et gagna avec ses prisonniers la route de Kalouga. Ils marcherent tout d'une traite et ne s'arreterent qu'au coucher du soleil. Les voitures furent detelees, et les hommes se preparerent a passer la nuit a la belle etoile, au milieu de jurons, de cris et de querelles interminables. Une voiture qui les avait suivis enfonca avec son timon celle d'un des officiers du convoi; plusieurs soldats se precipiterent de ce cote, les uns pour donner des coups de fouet aux chevaux, les autres pour les saisir par la bride, et tous au besoin pour se battre entre eux, si bien qu'un Allemand fut grievement blesse a la tete. On aurait dit qu'un seul et meme sentiment de violente reaction, apres l'entrainement desordonne de la journee, s'etait empare de ces hommes depuis qu'ils avaient fait halte en plein champ, dans le crepuscule humide d'une soiree d'automne. On aurait dit qu'ils venaient de comprendre que leur destination leur etait encore inconnue, et que bien des miseres les attendaient. Les soldats de l'escorte traitaient les prisonniers plus durement qu'avant leur sortie de la ville, et cette etape fut la premiere ou ils furent nourris de viande de cheval. Depuis les officiers jusqu'aux derniers soldats, tous temoignaient un mauvais vouloir extreme qui contrastait avec leurs bons procedes d'autrefois. Cette disposition s'accentua encore davantage lorsqu'il fut constate a l'appel qu'un soldat russe, pretextant une violente colique s'etait enfui, et Pierre vit un Francais battre un Russe pour s'etre trop eloigne de la grand'route; il entendit aussi le capitaine son ami tancer vertement le sous-officier, en le menacant de le faire passer en jugement a cause de la fuite du prisonnier. Le sous-officier ayant replique que le soldat etait malade et ne pouvait marcher, l'officier repondit qu'ils avaient recu l'ordre de fusiller les trainards. Pierre sentit alors que cette force brutale qui l'avait terrasse une premiere fois, allait de nouveau s'imposer a lui; il en eut peur, mais plus il se sentait pres d'etre ecrase par elle, plus s'elevait et se developpait dans son ame une puissance de vie, independante de toute influence exterieure.
I l soupa d'un gruau de seigle et d'un morceau de viande de cheval, et causa avec ses camarades. Ils ne parlerent ensemble ni de ce qu'ils avaient vu a Moscou, ni de la grossierete des Francais a leur egard, ni de l'ordre de les fusiller en cas de fuite, mais de leurs souvenirs personnels et de quelques incidents comiques de leurs campagnes: il n'en fallut pas davantage pour les mettre en gaiete et leur faire momentanement oublier la gravite de leur situation.
L e soleil etait couche depuis longtemps, de brillantes etoiles s'allumaient une a une dans le ciel, et le disque de la pleine lune, dont la couleur rouge sang rappelait la lueur des incendies, s'elevait majestueusement au bord de l'horizon et glissait dans les vapeurs grisatres, en repandant dans l'espace sa clarte. La soiree etait finie, mais ce n'etait pas encore la nuit. Pierre se leva, quitta ses nouveaux compagnons et passa, entre les feux, de l'autre cote de la route, ou se trouvaient, lui avait-on dit, les soldats prisonniers. Une sentinelle l'arreta: il fut oblige de revenir sur ses pas, mais, au lieu de retourner aupres de ses camarades, il s'assit par terre derriere une des charrettes, et, ramenant a lui ses pieds, la tete baissee, il resta la a reflechir. Plus d'une heure s'ecoula ainsi sans que personne songeat a s'occuper de lui. Tout a coup il partit d'un si bruyant eclat de rire, de ce gros rire bon enfant qui le secouait de la tete aux pieds, qu'on se retourna de tous cotes a cette etrange explosion de gaiete.
" Ah! ah! faisait Pierre en se parlant a lui-meme. Il ne m'a pas laisse passer, le soldat!. On m'a attrape, on m'a enferme, et l'on me tient prisonnier!. Qui ca, moi? mon ame immortelle?. Ah! ah! ah!"
E t il riait aux larmes. Un soldat se leva et s'approcha pour voir ce qui provoquait le rire de ce colosse. Pierre cessa de rire, se leva a son tour, et, s'eloignant de l'indiscret, regarda autour de lui.
L e calme regnait dans le bivouac, si anime quelques heures auparavant par le bruit des voix et le petillement des feux, dont les tisons palissaient maintenant et s'eteignaient peu a peu. La pleine lune etait arrivee au zenith; les bois et les champs, invisibles jusque-la, se dessinaient nettement a l'entour, et au dela de ces champs et de ces bois inondes de lumiere, l'oeil se perdait dans les profondeurs infinies d'un horizon sans limites. Pierre plongea son regard dans ce firmament ou scintillaient a cette heure des myriades d'etoiles.
" Et tout cela est a moi, pensait-il, tout cela est en moi, tout cela c'est moi!. Et c'est "cela" qu'ils ont pris, c'est "cela" qu'ils ont enferme dans une baraque!"
I l sourit et alla se coucher aupres de ses camarades.
XV
D ans les premiers jours d'octobre, un parlementaire remit a Koutouzow une lettre de Napoleon qui contenait des propositions de paix; cette lettre etait faussement datee de Moscou, car Napoleon se trouvait alors un peu en avant des troupes russes, sur la vieille route de Kalouga. Koutouzow repondit a cette lettre, comme a la premiere apportee par Lauriston, qu'il ne pouvait etre question de paix.
B ientot apres on apprit, par un rapport de Dorokhow, qui etait a la tete d'un corps de partisans, que les forces ennemies observees a Faminsk se composaient de la division Broussier, et que cette division, separee du reste de l'armee, pouvait etre facilement culbutee. Officiers et soldats demandaient a grands cris a sortir de l'inaction, et les generaux de l'etat-major, excites par le souvenir de la facile victoire de Taroutino, insistaient aupres de Koutouzow pour qu'il accedat a la proposition de Dorokhow; mais, le commandant en chef continuant a refuser de prendre l'offensive, on se decida pour un terme moyen: on enverrait un petit detachement pour attaquer Broussier.
P ar un etrange effet du hasard, cette mission de la plus grande importance, comme la suite le prouva, fut confiee a Dokhtourow, a qui son allure modeste avait fait, sans motifs plausibles, une reputation d'indecision et d'imprevoyance, et que personne n'a jamais songe a representer, comme tant d'autres composant des plans de bataille, s'elancant en avant de son regiment, et jetant a pleines mains des croix sur les batteries. C'etait cependant ce meme Dokhtourow que nous trouvons pendant toutes nos guerres avec les Francais, depuis Austerlitz jusqu'a l'annee 1815 a la tete des operations les plus difficiles. C'etait lui qui etait reste le dernier a la chaussee d'Aughest, lors de la bataille d'Austerlitz, reformant les regiments et sauvant tout ce qui pouvait etre sauve dans cette deroute ou pas un general n'etait a l'arriere-garde. Malade de la fievre, il allait ensuite avec vingt mille hommes defendre Smolensk contre toute l'armee de Napoleon. Arrive la, a peine s'est-il endormi d'un sommeil agite, que la canonnade le reveilla, et Smolensk tint toute la journee. A la bataille de Borodino lorsque Bagration est tue, que nos troupes du flanc gauche sont decimees dans la proportion de 9 a 1, que toute la force de l'artillerie francaise est dirigee de ce cote, c'est encore ce Dokhtourow "indecis et imprevoyant" que Koutouzow s'empresse d'envoyer pour reparer la faute qu'il avait commise en faisant d'abord un choix malheureux. Dokhtourow y va, et Borodino devient une de nos gloires les plus brillantes. Ce fut donc lui qu'on envoya a Fominsk, puis a Malo-Yaroslavetz, et c'est la, on peut le dire sans crainte d'etre dementi, que commenca la deroute des Francais. On chante en vers et en prose bien des genies et bien des heros de cette periode de la campagne, mais de Dokhtourow on dit a peine un mot et si l'on en parle, ce n'est que pour en faire un eloge equivoque.
L e 10 octobre, le jour meme ou Dokhtourow s'arretait a mi-chemin de Fominsk dans le village d'Aristow, et s'appretait a executer l'ordre de Koutouzow, l'armee francaise, atteignant dans ses mouvements desordonnes les positions de Murat, comme si elle avait l'intention de livrer bataille, tourna brusquement a gauche, sans raison apparente, sur la grand'route le Kalouga, et entra a Fominsk, occupe jusque-la par Broussier. Dokhtourow n'avait avec lui que le detachement de Dorokhow, et deux autres detachements moins importants, ceux de Figner et de Seslavine. Le 11 octobre au soir, ce dernier amena un soldat francais de la garde qu'on venait de faire prisonnier; le soldat assura que les troupes etablies a Fominsk composaient l'arriere-garde de l'armee, qu'elle avait quitte Moscou cinq jours auparavant, et que Napoleon etait avec elle. Les cosaques du detachement, qui avaient apercu les regiments francais de la garde sur la route de Horovsk, confirmerent cette deposition. Il devenait des lors evident qu'au lieu d'une division, on avait devant soi toute l'armee ennemie sortie de Moscou et marchant dans une direction imprevue. Dokhtourow, qui avait recu ordre d'attaquer Fominsk, hesitait a entreprendre quoi que ce soit, ne se faisant plus une idee bien nette de ce qu'il avait a faire, en face de cette nouvelle complication. Bien que Yermolow l'engageat a prendre une decision, il insista sur la necessite de recevoir de nouveaux ordres du commandant en chef. A cet effet on envoya un rapport a l'etat-major, et ce rapport fut confie a Bolhovitinow, officier intelligent, qui devait y ajouter les explications verbales, et qui, apres avoir recu le paquet et les instructions, partit pour le quartier general, accompagne d'un cosaque et de deux chevaux de rechange.
XVI
C ette nuit d'automne etait sombre et chaude. Apres avoir fait trente verstes, en une heure et demie, sur une route boueuse et defoncee par la pluie des quatre derniers jours, Bolhovitinow arriva a Letachevka, a deux heures de la nuit, descendit de cheval devant une isba entouree d'une haie seche de branches tressees, sur laquelle etait une pancarte portant les mots "Quartier general". Jetant a son cosaque la bride de son cheval il entra dans l'antichambre, ou regnait la plus profonde obscurite.
" Le general de service?. Tres important! dit-il en s'adressant a une ombre qui se leva en sursaut a ces mots.
- Il est tres malade depuis hier; voila trois nuits qu'il ne dort pas, repondit la voix endormie d'un domestique militaire.
- Eh bien, allez alors reveiller le capitaine. Je vous dis que c'est tres urgent, c'est de la part du general Dokhtourow, reprit l'envoye en suivant a tatons, par la porte entr'ouverte le domestique qui allait, de son cote, eveiller le capitaine.
- Votre Noblesse, Votre Noblesse, un "coulier"!
- Quoi? Qu'est-ce? De qui? s'ecria le capitaine.
- De la part de Dokhtourow. Napoleon est a Fominsk! dit Bolhovitinow en devinant a la voix que ce n'etait pas Konovnitzine.
L e capitaine baillait et s'etirait.
" Je n'ai pas bien envie, je vous avoue, de le reveiller, dit-il: il est assez malade, et ce ne sont peut-etre que des bruits.
- Voila le rapport, reprit le premier: j'ai ordre de le remettre a l'instant meme au general de service.
- Attendez un peu que j'aie de la lumiere. Ou diable te fourres-tu donc toujours?" ajouta-t-il en s'adressant au domestique. Celui qui parlait etait Scherbinine, aide de camp du general Konovnitzine. "J'ai trouve, j'ai trouve!" poursuivit-il en rencontrant sous sa main le chandelier.
A la lueur de la chandelle que Scherbinine venait d'allumer, Bolhovitinow le reconnut et apercut, dans l'angle oppose de la chambre, un autre dormeur, qui etait le general.
" Qui a donne ce renseignement? demanda le capitaine en prenant le pli.
- La nouvelle est sure, repondit l'autre. Les prisonniers, les cosaques et les espions disent tous la meme chose.
- Il faudra donc le reveiller," se dit Scherbinine en s'approchant de l'homme endormi, qui etait coiffe d'un bonnet de coton et enveloppe d'un manteau militaire.
" Piotr Petrovitch! dit-il tout bas, mais Konovnitzine ne bougea pas. -Au quartier general!" dit-il plus haut et en souriant, sachant que ces mots seraient d'un effet magique.
E n effet, la tete coiffee du bonnet de coton se souleva aussitot, et sur la belle et grave physionomie du general, dont les joues etaient empourprees par la fievre, passa, comme un eclair, l'impression de son dernier reve, bien eloigne sans doute de l'actualite; soudain il tressaillit et reprit son air habituel.
" Qu'est-ce? De qui?" demanda-t-il sans se presser.
A pres avoir ecoute le rapport de l'officier, il decacheta le pli et le lut. Ceci fait, il posa a terre ses pieds chausses de bas de laine, chercha ses bottes, ota son bonnet, passa un peigne dans ses favoris, et mit sa casquette.
" Combien de temps as-tu mis a venir? Allons chez Son Altesse."
K onovnitzine avait tout de suite compris que la nouvelle avait une grande importance, et qu'il n'y avait pas de temps a perdre. Etait-ce un bien? Etait-ce un mal? Il ne se le demandait meme pas. Du reste peu lui importait: il n'employait ni sa raison ni son intelligence a juger la guerre, il trouvait cela completement inutile. Seulement il etait profondement convaincu qu'elle aurait une issue favorable, et que, pour en arriver la, il n'y avait qu'a faire strictement son devoir, et il s'en acquittait sans treve ni merci.
K onovnitzine, aussi bien que Dokhtourow, semble n'avoir ete ajoute que par pure convenance a la liste des heros de 1812, Barclay, Raievsky, Yermolow, Miloradovitch, Platow, etc. Sa reputation etait celle d'un homme de fort peu de capacites et de connaissances; a l'exemple de Dokhtourow, il n'avait jamais fait de plan de campagne; mais, comme lui aussi, il se trouvait toujours mele aux situations les plus graves. Depuis qu'il remplissait les fonctions de general de service, il dormait les portes ouvertes, et se faisait reveiller a l'arrivee de chaque courrier. Le premier au feu pendant la bataille, Koutouzow lui reprochait meme de s'exposer inutilement, et redoutait de l'envoyer trop en avant: bref, ainsi que Dokhtourow, il etait une de ces chevilles ouvrieres qui, sans bruit et sans eclat, constituent le cote essentiel du mecanisme d'une machine.
E n sortant de l'isba par cette nuit sombre et humide, Konovnitzine fronca le sourcil, en partie a cause de son mal de tete qui augmentait, en partie dans la prevision de l'effet que cette nouvelle allait produire sur les gros bonnets de l'etat-major, sur Bennigsen surtout, qui, depuis l'affaire de Taroutino, etait a couteaux tires avec le commandant en chef. Il sentait que c'etait inevitable, et ne pouvait s'empecher de prendre a coeur les discussions qu'elle devait forcement soulever. Toll, chez qui il entra en passant pour lui faire part de l'evenement, s'empressa aussitot d'exposer longuement ses combinaisons au general qui logeait avec lui, et Konovnitzine, silencieux et fatigue, dut lui rappeler qu'il etait temps d'aller chez Son Altesse.
XVII
K outouzow, comme tous les vieillards, dormait peu, et sommeillait souvent dans la journee. Pour la nuit, il s'etendait sur son lit sans se deshabiller, et la passait presque tout entiere a reflechir, sa grosse tete balafree appuyee sur sa main, et son oeil unique plongeant dans l'obscurite.
D epuis que Bennigsen, le personnage le plus puissant de l'etat-major, en correspondance directe avec l'Empereur, evitait Koutouzow, celui-ci se sentait plus a l'aise, en ce sens que, de cette facon, il ne serait plus incessamment sollicite d'attaquer l'ennemi mal a propos. Ils doivent comprendre, se disait-il en pensant a l'enseignement qui ressortait de la bataille de Taroutino, que nous avons tout a perdre en prenant l'offensive. Le temps et la patience, voila mes deux allies! Il etait sur que le fruit tomberait de lui-meme lorsqu'il serait mur; il etait sur, en chasseur experimente, que l'animal etait grievement blesse par le concours de toutes les forces de la Russie, mais l'etait-il mortellement? La question n'etait pas encore resolue. Les rapports qu'il recevait de tous cotes le lui donnaient a penser, mais il attendait des preuves irrecusables. "Ils me proposent des manoeuvres, des attaques. Pourquoi? Pour se distinguer!. On dirait vraiment que se battre est une chose si rejouissante!. De veritables enfants!"
L e rapport de Dorokhow a propos de la division Broussier, les nouvelles des partisans, les miseres par lesquelles passait l'armee francaise, les bruits qu'on faisait courir sur son depart de Moscou, tout le confirmait dans l'idee qu'elle etait vaincue, et qu'elle se preparait a battre en retraite. Ce n'etaient, il est vrai, que des suppositions, fort plausibles peut-etre aux yeux des jeunes gens, mais pas a ceux de Koutouzow. Avec sa vieille experience, il savait quel cas il fallait faire des on-dit, il savait egalement combien les hommes sont enclins a tirer des deductions conformes a leurs desirs, et a ne tenir aucun compte de tout ce qui peut les contrecarrer. Plus Koutouzow desirait une solution, moins il se permettait de la croire prochaine. C'etait sa seule preoccupation, le reste n'etait que l'accessoire, comme l'accomplissement des exigences habituelles de sa vie, dans lesquelles entraient ses conversations avec son etat-major, sa correspondance avec MmedeStael et ses amis de Petersbourg, la lecture des romans et la distribution des recompenses. Mais la defaite imminente des Francais, que seul il avait prevue, etait son unique et son plus ardent desir.
I l etait absorbe dans ces reflexions, lorsqu'il entendit du bruit dans la chambre voisine: c'etaient Toll, Konovnitzine et Bolhovitinow qui venaient d'y entrer.
" Eh! qui est la? Entrez, entrez! Quoi de nouveau?" s'ecria le marechal.
P endant que le domestique allumait une bougie, Toll lui fit part de la nouvelle.
" Qui l'a apportee? demanda-t-il d'un air froidement severe, dont ce dernier fut frappe.
- Il ne peut y avoir de doute, Altesse.
- Qu'on le fasse venir!"
K outouzow, un pied a terre, s'etait a moitie renverse sur son lit, en s'appuyant de tout son poids sur l'autre jambe. Son oeil demi ferme, fixe sur Bolhovitinow, cherchait a decouvrir sur sa physionomie ce qu'il desirait tant y lire.
" Dis, dis vite, mon ami, murmura-t-il a voix basse, en ramenant sur sa poitrine sa chemise entr'ouverte. Approche-toi. Quelles sont donc les bonnes petites nouvelles que tu m'apportes? Napoleon aurait-il quitte Moscou? Est-ce bien vrai?"
L 'officier commenca par lui transmettre ce qui lui avait ete confie verbalement.
" Depeche-toi, ne me fais pas languir," interrompit Koutouzow.
L 'envoye acheva son recit et se tut en attendant des ordres. Toll fit un mouvement pour parler, mais Koutouzow l'arreta d'un geste, et essaya de dire quelques mots; sa figure se contracta, et il se retourna du cote oppose, vers l'angle de l'isba ou etaient les images.
" Seigneur Dieu, mon Createur! Tu as exauce ma priere. dit-il d'une voix tremblante en joignant les mains. La Russie est sauvee!" et il fondit en larmes.
XVIII
A dater de ce moment et jusqu'a la fin de la campagne, Koutouzow employa tous les moyens en son pouvoir pour empecher, soit par autorite, soit par ruse, soit meme par les prieres, ses troupes de prendre l'offensive et de s'epuiser en rencontres steriles avec un ennemi dont la perte etait desormais assuree. En vain Dokhtourow marche sur Malo-Yaroslavetz, Koutouzow retarde autant que possible sa retraite, ordonne l'evacuation complete de la ville de Kalouga et se replie de partout, tandis que l'ennemi fuit en sens inverse.
L es historiens de Napoleon, en nous decrivant ses habiles manoeuvres a Taroutino et a Malo-Yaroslavetz, font toutes sortes de suppositions sur ce qui serait arrive s'il avait penetre dans les riches gouvernements du Midi. Ils oublient que non seulement rien n'a empeche Napoleon de se diriger de ce cote, mais que, par cette manoeuvre, il n'aurait pas davantage sauve son armee, qui portait en elle les elements infaillibles de sa perte. Ces germes latents de dissolution ne lui eussent plus permis de reparer ses forces dans le gouvernement de Kalouga, dont la population etait animee des memes sentiments que celle de Moscou, que dans cette derniere ville, ou il n'avait pu se maintenir, malgre l'abondance des vivres, que ses soldats foulaient aux pieds. Les hommes de cette armee debandee s'enfuyaient avec leurs chefs, tous pousses par le seul desir de sortir au plus vite de cette situation sans issue, dont ils se rendaient confusement compte.
A ussi, au conseil tenu pour la forme par Napoleon a Malo-Yaroslavetz, le general Mouton, en conseillant de partir en toute hate, ne trouva-t-il pas un seul contradicteur, et personne, pas meme Napoleon, ne chercha a combattre cette opinion. Cependant, s'ils comprenaient tous l'imperieuse necessite de battre au plus tot en retraite pour vaincre un certain sentiment de respect humain, il fallait encore qu'une certaine pression exterieure rendit ce mouvement absolument indiscutable. Cette pression ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain meme de la reunion, Napoleon etant alle de grand matin, avec plusieurs marechaux et son escorte habituelle, inspecter ses troupes, fut entoure par des cosaques en maraude, et ne fut sauve que grace a ce meme amour du butin qui avait deja perdu les Francais a Moscou. Les cosaques, entraines par le besoin du pillage comme a Taroutino, ne firent aucune attention a Napoleon, qui eut le temps de leur echapper. Lorsque la nouvelle se repandit que "les enfants du Don" auraient pu faire prisonnier l'Empereur au milieu de son armee, il devint evident qu'il ne restait plus qu'a reprendre la route la plus voisine et la plus connue. Napoleon, qui avait perdu de sa hardiesse et de sa vigueur, comprit la portee de cet incident, se rangea a l'avis de Mouton et ordonna la retraite. Son acquiescement et la marche de ses troupes en arriere ne prouvent en aucune facon qu'il ait ordonne de lui-meme ce mouvement: il subissait l'influence des forces occultes qui agissaient dans ce sens sur toute l'armee.
XIX
A l'entree des Francais en Russie, Moscou etait pour eux la terre promise: a leur sortie, la terre promise, c'etait la patrie! Mais la patrie etait bien eloignee, et l'homme qui a devant lui mille verstes a faire avant d'arriver a sa destination se dit le plus souvent qu'il en fera quarante dans sa journee et se reposera le soir; le repos du soir derobe a sa vue la distance qui le separe encore du but ou tendent toutes ses esperances et tous ses desirs. Smolensk fut le premier point qui attira les Francais sur le chemin qu'ils avaient deja suivi; sans doute ils ne se flattaient pas d'y trouver des vivres et des troupes fraiches, mais l'espoir d'y faire halte un moment leur donnait seul la force de marcher et de supporter leurs miseres. En dehors de la cause premiere de cette poussee generale, qui liait en un seul corps toutes ces troupes et leur imprimait une certaine energie, il y en avait encore une autre, leur quantite. Cette masse enorme, d'apres les lois memes de l'attraction, attirait a elles les atomes individuels. Chacun de ses soldats ne desirait qu'une chose, etre fait prisonnier pour echapper aux souffrances qu'il endurait; mais, si tous profitaient de la moindre occasion pour deposer les armes, cette occasion ne se rencontrait pas frequemment; la rapidite du mouvement et le nombre des troupes y mettaient obstacle, et le dechirement interieur de ce corps ne pouvait accelerer que dans une certaine limite le progres incessant de la dissolution.
A ucun des generaux russes, a l'exception de Koutouzow, ne l'avait compris, car les officiers superieurs de l'armee brulaient du desir de donner la chasse aux Francais, de leur couper la retraite, de les ecraser, tous demandaient a les attaquer. Koutouzow seul employait toutes ses forces, et les forces d'un commandant en chef sont souvent impuissantes dans un pareil moment, a contrecarrer ce desir; son entourage le calomniait et le dechirait a belles dents. A Viazma meme, Yermolow, Miloradovitch, Platow et d'autres, se trouvant dans le voisinage des Francais, ne purent se retenir de culbuter deux corps ennemis. En informant Koutouzow de leurs intentions, ils lui envoyerent, au lieu d'un rapport, une feuille blanche; et l'attaque, qui, d'apres eux, devait avoir pour effet de barrer la route a Napoleon, eut lieu, malgre tous les efforts du commandant en chef pour l'empecher. Quelques regiments d'infanterie s'elancerent en avant, musique en tete, tuerent et perdirent quelques milliers d'hommes, mais quant a arreter qui que ce soit, ils n'arreterent personne. L'armee francaise serra les rangs, et poursuivit, en fondant peu a peu, sa route fatale vers Smolensk.
CHAPITRE V
I
P eu d'evenements historiques sont aussi instructifs que la bataille de Borodino, l'occupation de Moscou par les Francais et leur retraite sans nouveaux combats.
T ous les historiens s'accordent a dire que l'action exterieure des peuples et des empires se traduit, dans leurs collisions mutuelles, par les guerres, et que leur force politique diminue ou augmente en raison des succes militaires plus ou moins grands qu'ils ont obtenus.
I ls sont sans doute etranges les recits officiels qui nous montrent comment un roi ou un empereur, en querelle avec un voisin, rassemble son armee, se bat avec celle de son ennemi, emporte la victoire, massacre quelques milliers d'hommes et conquiert tout un royaume de plusieurs millions d'habitants. Sans doute on a peine a comprendre que la defaite d'une armee, c'est-a-dire de la centieme partie des forces de tout un peuple, entraine sa soumission, ces faits neanmoins confirment la justesse de l'observation des historiens. Que l'armee gagne une grande bataille, et aussitot les droits du vainqueur s'augmentent au detriment du vaincu; que l'armee au contraire soit battue, et le peuple qu'elle a derriere elle perd ses droits dans la mesure de l'echec qu'elle a subi, et, si la deroute est complete, se soumet completement. Cela a toujours ete ainsi (du moins selon l'histoire), depuis les temps les plus recules jusqu'a nos jours, et les guerres de Napoleon confirment cette regle. A la suite de la defaite des troupes autrichiennes, l'Autriche perd ses droits, et ceux de la France s'accroissent d'autant; la victoire d'Iena et d'Auerstaedt met fin a l'existence independante de la Prusse; mais qu'en 1812 les Francais entrent en vainqueurs dans Moscou, et, au lieu de porter un coup mortel a l'existence de la Russie, la destruction des six cent mille hommes de leur armee en est la consequence.
Q uoi qu'on en puisse dire, il n'est pas possible de plier le faits aux exigences de l'histoire, et de soutenir en consequence que le champ de bataille de Borodino est reste aux Russes, et qu'apres l'evacuation de Moscou l'armee francaise a ete detruite par les combats qui lui ont ete livres! Toute la campagne de 1812, a partir de la bataille de Borodino jusqu'a la sortie du dernier Francais, prouve d'abord qu'une bataille gagnee n'a pas forcement pour resultat une conquete, et n'en est meme pas un indice certain, et, en second lieu, que la force, qui decide du sort des peuples, ne reside pas dans les conquerants, dans les armees et dans les batailles, mais qu'elle a une tout autre origine.
E n parlant de la situation de la grande armee, les historiens francais nous assurent que tout y etait dans l'ordre le plus parfait, excepte toutefois la cavalerie, l'artillerie et les trains de bagages; ils ajoutent meme que le fourrage manquait pour les chevaux et le betail, et qu'on ne pouvait remedier a cet inconvenient, parce que les paysans des alentours brulaient leur foin pour ne pas le vendre.
I l s'ensuit donc qu'une bataille gagnee n'eut pas ses consequences accoutumees, parce que ces memes paysans qui vinrent a Moscou apres le depart des Francais pour piller la ville, et ne faisaient certainement pas preuve en cela de sentiments heroiques, aimerent mieux bruler leur foin que d'en fournir a l'envahisseur, malgre le prix eleve qu'il leur en offrait!
R epresentons-nous pour un moment deux hommes qui vont se battre a l'epee selon toutes les lois de l'escrime, et supposons que l'un d'eux, se sentant atteint mortellement, jette la son arme pour prendre une massue, et s'en serve pour sa defense. Bien qu'il ait trouve la le moyen le plus simple d'en arriver a ses fins, les sentiments chevaleresques dont il est anime l'obligent a dissimuler cette derogation aux coutumes etablies et a soutenir qu'il s'est battu et a vaincu selon toutes les regles. et l'on comprendra des lors combien il peut se produire de confusion dans le recit d'un semblable duel. Le Francais c'est le duelliste qui exige que la lutte ait lieu d'une maniere courtoise. L'adversaire qui jette la l'epee pour ramasser la massue, c'est le Russe, et les hommes qui se travaillent a expliquer le duel selon tous les principes, ce sont les historiens.
A dater de Smolensk commenca une guerre a laquelle ne pouvait s'appliquer aucune des traditions recues. L'incendie des villes et des villages, la retraite apres les batailles, le coup de massue de Borodino, la chasse aux maraudeurs, la guerre de partisans, tout se faisait en dehors des lois habituelles. Napoleon, arrete a Moscou dans la pose correcte d'un duelliste, le sentait mieux que personne; aussi ne cessa-t-il de s'en plaindre a Koutouzow et a l'Empereur Alexandre; mais, malgre ses reclamations, et malgre la honte qu'eprouvaient peut-etre certains hauts personnages a voir le pays se battre de cette facon, la massue nationale se leva menacante, et, sans s'inquieter du bon gout et des regles, frappa et ecrasa les Francais jusqu'au moment ou, de sa force brutale et grandiose, elle eut completement aneanti l'invasion! Heureux le peuple qui, au lieu de presenter son epee par la poignee a son genereux vainqueur, prend en main la premiere massue venue, sans s'inquieter de ce que feraient les autres en pareille circonstance, ne la depose que lorsque la colere et la vengeance ont fait place dans son coeur au mepris et a la compassion!
II
U ne des exceptions les plus frappantes et les plus fecondes en resultats aux pretendues lois de la guerre est sans contredit l'action isolee des individus contre les masses compactes d'ennemis qui tiennent la campagne. Ce genre d'operations se produit toujours dans une guerre nationale, c'est-a-dire qu'au lieu de se reunir en nombre, les hommes se divisent par petits detachements, attaquent a l'improviste et se debandent des qu'ils sont assaillis par des forces considerables, pour reprendre ensuite l'offensive, a la premiere occasion favorable. Ainsi ont fait les guerillas en Espagne, les montagnards au Caucase, les Russes en 1812. En lui donnant le nom de "guerre de partisans", on s'est imagine en preciser la signification, tandis qu'en realite ce n'est pas "une guerre" proprement dite, puisqu'elle est en opposition avec toutes les regles habituelles de la tactique militaire, qui prescrivent au contraire a l'agresseur de concentrer ses troupes, afin de se trouver, au moment de l'attaque, plus fort que son adversaire. La guerre de partisans, toujours heureuse, comme le demontre l'histoire est en contradiction flagrante avec ce principe, et cette contradiction provient de ce que, pour les strategistes, la force de troupes est identique a leur nombre. Plus il y a de troupes plus il y a de forces, dit la science, donc les gros bataillons ont toujours raison. En soutenant cette proposition, la science militaire est semblable a une theorie de la mecanique, qui, en ne se fondant que sur le rapport des forces avec les masses subordonnerait directement les premieres aux secondes.
L a force (la quantite de mouvement) est le produit de la masse multipliee par la vitesse.
D ans la guerre, la force des troupes est egalement le pro duit de la masse, mais multipliee par un x inconnu.
L a science militaire, trouvant dans l'histoire une foule d'exemples ou l'on voit que le nombre des troupes ne constitue pas toujours leur force effective, et que les petits detachements mettent parfois les grands en deroute, admet confusement l'existence d'un multiplicateur inconnu, et cherche a le decouvrir tantot dans l'habilete mathematique des dispositions prises, tantot, dans le mode d'armement du soldat, ou, le plus souvent, dans le genie des generaux. Cependant les resultats attribues a la valeur de ce multiplicateur sont loin de s'accorder avec les faits historiques, et, pour degager cet x inconnu, il suffirait de renoncer, une fois pour toutes, a faire la cour aux heros, en exaltant outre mesure l'efficacite des dispositions prises en temps de guerre par les commandants superieurs.
x , c'est l'esprit des troupes, c'est-a-dire le desir plus ou moins vif de se battre, de s'exposer aux dangers, sans tenir compte du genie des commandants en chef, de la formation sur deux ou sur trois lignes, et de la quantite de massues, ou de fusils tirant trente coups par minute, dont les hommes seraient armes. Ceux chez qui le desir de se battre est le plus vif seront toujours places dans les meilleures conditions pour une lutte. L'esprit des troupes, c'est le multiplicateur de la masse, donnant comme produit la force. Le definir et en preciser la valeur, c'est le probleme de la science, et il sera possible de le resoudre exactement le jour seulement ou nous cesserons de substituer arbitrairement a cette "inconnue" les dispositions prises par le commandant en chef, l'armement du soldat, etc.; alors seulement, en exprimant par equations certains faits historiques, et en les comparant a la valeur relative, on peut esperer determiner "l'inconnue" elle-meme.
D ix hommes, dix bataillons ou dix divisions se battant contre quinze hommes, quinze bataillons ou quinze divisions, ont le dessus, c'est-a-dire qu'ils ont tue et fait prisonniers le reste sans exception, en perdant 4 de leur cote, donc 4 x = 15 y, soit x: y:: 15: 4. L'equation ne donne pas la valeur de l'"inconnue", mais indique le rapport entre les deux "inconnues", c'est-a-dire entre l'esprit de corps (x et y) qui animait chacun des belligerants. En appliquant ainsi le systeme des equations differentes aux differents faits historiques (batailles, campagnes, duree des guerres), il en resulte une serie de nombres, qui renferment assurement et peuvent fournir au besoin de nouvelles lois.
L a regle de tactique qui prescrit d'agir par masses a l'attaque, et par fractions a la retraite prouve une fois de plus, sans le savoir, que la force d'une armee git dans l'esprit qui l'anime. Pour conduire ses hommes au feu, il faut plus de discipline (et elle ne s'obtient que sur des masses mises en mouvement) que pour se defendre contre les assaillants. aussi la loi qui ne tient pas compte de "l'esprit des troupes" n'aboutit-elle, le plus souvent, qu'a des appreciations mensongeres partout ou une violente exaltation ou un grand affaissement viennent a se produire dans "l'esprit des troupes", comme, par exemple, dans les guerres nationales.
L es Francais, au lieu de se defendre isolement pendant leur retraite, se serrent en masses, car, l'esprit de l'armee etant a bas, la force seule de la masse pouvait contenir les unites. Les Russes au contraire, qui, selon ces lois de la tactique, auraient a attaquer par masses, se divisent, parce que l'esprit des troupes est surexcite, et l'on voit des individus isoles battre les Francais sans en attendre l'ordre, et s'exposer, sans y etre contraints, aux fatigues et aux dangers les plus grands.
C ette guerre de partisans commenca a l'entree de l'ennemi a Smolensk, avant meme d'avoir ete officiellement acceptee par notre gouvernement; des milliers d'hommes de l'armee ennemie, des trainards, des maraudeurs, des fourrageurs, avaient ete tues par nos cosaques et par nos paysans, avec aussi peu de remords que s'il se fut agi de chiens enrages. Denis Davidow fut le premier a comprendre, avec son flair patriotique, la tache qui etait reservee a cette terrible massue, qui, sans inquieter des regles militaires, frappait les Francais sans merci, et a lui revient tout l'honneur de ce mode de guerre. Le 24 du mois d'aout, le premier detachement de partisans de Davidow fut organise, et beaucoup d'autres suivirent son exemple. Plus la campagne se prolongeait, plus il s'en formait.
L es partisans detruisaient en detail la grande armee, et balayaient devant eux ces feuilles mortes qui se detachaient elles-memes de l'arbre desseche. Au mois d'octobre, lorsque les Francais couraient vers Smolensk, on comptait deja une centaine de ces detachements, de forces numeriques et d'allures differentes. Les uns avaient conserve toute l'apparence des troupes regulieres, avec de l'infanterie, de l'artillerie et tout le confort habituel de la vie. D'autres ne se composaient que de cosaques et de cavalerie; d'autres encore etaient un melange de cavalerie et d'infanterie, et enfin quelques-uns etaient formes uniquement de paysans et de proprietaires, qui resterent inconnus. On citait un sacristain qui, a la tete d'un de ces derniers, avait fait quelques centaines de prisonniers, et une certaine starostine Vassillissa qui en avait aussi beaucoup sur la conscience. Cette guerre prit tout son developpement a la fin du mois d'octobre, et les partisans, etonnes de leur propre audace et s'attendant a tout instant a etre entoures et pris par l'ennemi, se cachaient dans les forets et ne dessellaient jamais leurs chevaux. La guerre une fois en train, chacun savait ce qu'il pouvait entreprendre. Les petits detachements qui, les premiers, commencerent a suivre de pres les Francais, trouvaient faisable ce que les chefs de corps plus nombreux n'auraient pas ose prendre sur eux de risquer. Quant aux cosaques et aux paysans qui parvenaient a se faufiler jusqu'au milieu des troupes ennemies, ils croyaient tout possible.
L e 23 octobre, Denissow, tout entier a sa passion pour la guerre de partisans, se trouvait en marche avec son detachement. Il suivait depuis la veille, sans s'eloigner de la foret qui longeait la grand'route, un convoi considerable de bagages de cavalerie et de prisonniers russes se dirigeant sous bonne escorte vers Smolensk, comme le lui avaient rapporte les espions. En dehors de Denissow, qui avait aussi sa compagnie a peu de distance, le passage de ce convoi etait egalement connu des chefs des grands detachements et de l'etat-major. Deux d'entre eux, un Polonais et un Allemand, envoyerent demander a Denissow, chacun de son cote, s'il ne voulait pas se reunir a eux pour tacher de mettre la main sur ce butin que tous convoitaient: "Non, mon ami, j'ai moi-meme bec et ongles," se dit Denissow en lisant leurs lettres, et il repondit a l'Allemand que, malgre tout desir de servir sous les ordres d'un chef aussi celebre et aussi brave, il se voyait prive de cet honneur, parce qu'il s'etait deja engage a se reunir au general polonais; et a ce dernier, qu'il avait promis son concours au general allemand. Denissow etait donc decide a s'emparer du convoi avec l'aide de Dologhow, sans faire son rapport aux autorites superieures. Ce convoi se dirigeait, le 22 octobre, du village de Mikouline sur celui de Schamschew; du cote gauche, une profonde foret s'avancait parfois jusqu'au bord de la route, ou s'en eloignait a la distance d'une gerote. C'etait dans cette foret que Denissow et les siens s'enfoncaient, pour en sortir tour a tour, sans perdre de vue le mouvement des Francais. Des cosaques avaient eu la bonne chance de s'emparer dans la matinee de deux fourgons ennemis, charges de selles et de harnais, qui s'etaient embourbes. Apres cette capture, ils ne renouvelerent plus leur attaque, car il etait plus sage de laisser arriver le tout jusqu'au village de Schamschew, et la, apres s'etre joints a Dologhow, qui devait arriver le soir meme dans un bois avoisinant pour s'entendre avec eux, de tomber au point du jour de deux cotes a la fois sur les Francais, de les battre et d'enlever tout le convoi. Six cosaques furent laisses en vedette sur la grand'route, afin de donner l'alarme en cas d'apparition de nouvelles colonnes. Denissow etait a la tete de 200 hommes, Dologhow pouvait en avoir autant sous ses ordres, et l'on avait lieu de croire qu'il y en avait 1500 avec le transport, mais cette superiorite de force numerique n'effrayait pas Denissow. Un seul renseignement lui etait indispensable: savoir quelles etaient ces troupes? Il fallait a cet effet "prendre langue", c'est-a-dire s'emparer d'un des hommes de la colonne ennemie. Ils etaient tombes, dans la matinee, tellement a l'improviste sur les deux fourgons, que les soldats qui les conduisaient avaient ete tous tues, et l'on n'avait emmene vivant qu'un petit tambour qui etait reste parmi les trainards, et qui n'avait pu les renseigner sur la nature des troupes de l'escorte. Une seconde attaque aurait ete imprudente, aussi Denissow prefera-t-il envoyer jusqu'a Schamschew le paysan Tikhone Stcherbatow, pour faire prisonnier, s'il etait possible, un des fourriers envoyes en avant.
III
C 'etait un jour d'automne, doux et pluvieux; le ciel et l'horizon se confondaient en une seule et meme teinte d'un gris terne. Tantot il bruinait, tantot il tombait quelques grosses gouttes.
M onte sur un cheval de race, maigre et efflanque, enveloppe d'une bourka, coiffe d'une papakha, ruisselant d'eau, Denissow, a l'exemple de son cheval qui baissait la tete en dressant les oreilles, inclinait la sienne pour se garantir de la pluie qui tombait obliquement, et regardait devant lui avec inquietude. Une forte preoccupation se lisait sur sa figure amaigrie, couverte d'une barbe noire courte et epaisse. Il etait suivi d'un sous-officier cosaque, egalement en bourka et en bonnet fourre, monte sur un bon petit cheval du Don, et d'un second cosaque, nomme Lovaiski, habille comme les deux autres, droit comme un piquet, blond, avec de petits yeux clairs et une expression de fermete calme empreinte sur le visage et dans tout son maintien. Bien qu'on n'eut pu dire ce qu'il y avait de particulier dans sa physionomie, on voyait tout d'abord que, tandis que Denissow etait mal a l'aise sur sa selle, celui-ci, au contraire, semblait rive sur la sienne comme s'il ne faisait qu'un avec sa monture. En avant d'eux marchait leur guide, un paysan, mouille jusqu'a la moelle des os, vetu d'un caftan gris, coiffe d'un bonnet pointu en laine blanche, et, un peu en arriere, sur un cheval kirghiz maigre et nerveux, a la queue et a la criniere bien fournies, a la bouche ensanglantee, un jeune officier en capote francaise de couleur gros-bleu; a cote de lui, un hussard, egalement a cheval, avait pris en croupe le petit tambour en uniforme dechire et en bonnet de police bleu, qui se cramponnait au soldat de ses mains rougies par le froid, il regardait autour de lui d'un air etonne, en battant de ses pieds nus les flancs du cheval. Trois ou quatre hussards suivaient, a la file l'un de l'autre, le long de l'etroit sentier de la foret; puis venaient les cosaques, qui en bourka, qui en capote francaise, qui la tete couverte d'une housse de cavalerie. Sous la pluie qui tombait a torrents, on ne distinguait plus la couleur des chevaux; les bais et les bruns semblaient egalement noirs, leurs cous s'etaient etrangement amincis sous leurs crinieres mouillees, et une epaisse buee s'echappait de leur croupe et leur encolure. Les cavaliers, leurs selles, leurs brides, tout ruisselait d'eau, et avait pris l'apparence triste et fletrie de la terre et des feuilles mortes dont elle etait couverte. Les hommes se tenaient immobiles, les bras serres contre le corps, pour empecher, autant que possible, un nouveau courant de s'infiltrer sous leurs vetements; au milieu d'eux, deux fourgons, atteles de chevaux francais portant des selles cosaques, tressautaient sur les branches seches et les racines, et clapotaient dans l'eau des ornieres. Le cheval de Denissow se porta de cote pour eviter une mare, et Denissow se heurta le genou contre un arbre.
" Eh, que diable!" s'ecria Denissow en colere. et, donnant sa monture deux ou trois coups de fouet, il s'eclaboussa, lui et ses compagnons. Mouille, affame, et surtout impatiente de n'avoir pas de nouvelles de Dologhow, et de ne pas voir revenir celui qu'il avait envoye en avant: "Il ne se representera jamais une occasion pareille, se disait-il. Attaquer seul, serait trop risquer, et si je remets la partie a un autre jour, un des detachements m'enlevera le convoi sous le nez." Et il ne cessait de regarder au loin, dans l'espoir d'apercevoir enfin le messager de Dologhow.
D ebouchant tout a coup dans une clairiere d'ou l'on avait une large echappee de vue sur la droite, Denissow s'arreta:
" Voici quelqu'un!" dit-il.
L 'essaoul regarda dans la direction indiquee: "Ils sont deux, dit-il, un officier et un cosaque, et il n'est pas a supposer, poursuivit l'essaoul, qui aimait a employer des mots peu usites entre eux, que ce soit le lieutenant-colonel?"
L es cavaliers qu'ils avaient apercus descendirent la montasse, se deroberent un moment derriere un repli de terrain et ne tarderent pas a reparaitre. L'officier, les cheveux au vent, les vetements transperces, les pantalons remontes jusqu'a mi-jambe par la course qu'il venait de faire, talonnait son cheval fatigue. Un cosaque le suivait au trot, debout sur ses etriers. Cet officier etait un tout jeune garcon, aux joues colorees et aux yeux vifs et brillants; arrive pres de Denissow, il lui remit un pli tout mouille.
" De la part du general, dit-il, excusez l'humidite du papier. On n'a fait que nous repeter que c'etait si dangereux, ajouta-t-il en se tournant vers l'essaoul, pendant que Denissow, les sourcils fronces, decachetait l'enveloppe. Aussi avons-nous pris nos precautions avec l'ami Komarow, continua-t-il en indiquant son cosaque; nous avions chacun deux pistolets. Mais qu'est-ce donc? et il designa le petit tambour. un prisonnier? Avez vous deja eu une affaire? Peut-on lui parler?
- Rostow! s'ecria Denissow. Comment, Petia, ne m'as-tu pas dit tout de suite que c'etait toi?." Et il lui tendit la main en souriant.
T out le long de la route, Petia Rostow s'etait trace la ligne de conduite que, d'apres lui, il devait suivre a l'egard de Denissow, ainsi qu'il convenait a un homme fait, a un officier, sans faire la moindre allusion a leurs relations passees; mais, a cet accueil affectueux, sa figure s'illumina, il rougit de joie et, oubliant la tenue officielle qu'il s'etait promis de garder, il lui raconta comment il avait passe devant les Francais, combien il etait fier de la mission qu'on venait de lui confier, et comment il avait deja vu le feu a Viazma, ou un hussard s'etait distingue.
" Je suis enchante de te voir, lui dit Denissow en reprenant son air soucieux.
- Michel Theoclititch, dit-il en s'adressant a l'essaoul, c'est encore l'Allemand, auquel ce jeune homme est attache, qui me demande de nous joindre a lui;. aussi, si nous ne parvenons pas a enlever le transport aujourd'hui, il nous le soufflera demain."
P endant qu'il causait avec le cosaque, Petia, tout penaud du ton distrait de Denissow, et supposant que ses pantalons releves pouvaient bien en etre cause; fit tous ses efforts pour les redescendre sans que personne s'en apercut et pour se donner un air guerrier.
" Votre Haute Noblesse aurait-elle des ordres a me donner? dit-il en portant la main a la visiere de sa casquette et en reprenant le role d'aide de camp du general, auquel il s'etait prepare. Ou bien dois-je rester ici aupres de Votre Haute Noblesse?
- Des ordres?. repeta Denissow d'un air pensif, voyons, peux-tu rester ici jusqu'a demain?
- Ah! je vous en prie, gardez-moi, s'ecria soudain Petia.
- Mais que t'a dit le general? De retourner a l'instant, sans doute?" Petia rougit:
" Il ne m'a rien dit. alors puis-je rester?
- C'est bien, repliqua Denissow, et, se tournant vers ses hommes, il leur ordonna de se diriger par le bois vers la maison du garde, qui etait l'etape indiquee, et envoya l'officier monte sur le cheval kirghiz, qui remplissait pres de lui les fonctions d'aide de camp, demander a Dologhow s'il viendrait dans la soiree: pendant ce temps, suivi de Petia et de l'essaoul, il irait jusqu'a la lisiere du bois examiner de loin la position des Francais, qu'il comptait attaquer le lendemain. "Eh bien, vieux barbu, fit-il en s'adressant au guide, mene-nous vers Schamschew."
IV
L a pluie avait cesse et le brouillard tombait goutte a goutte des branches alourdies. Denissow, l'essaoul et Petia suivaient en silence le paysan au bonnet blanc, qui marchait legerement et sans bruit, les pieds dans ses chaussures de tille, sans s'inquieter des feuilles et des racines qui lui barraient le chemin. Arrive au bord du talus, le guide s'arreta, regarda autour de lui et se dirigea vers un mince rideau d'arbres; s'y placant sous un grand chene, qui n'avait pas encore perdu son feuillage, il appela a lui ses compagnons, d'un signe mysterieux. Denissow et Petia le rejoignirent et apercurent de la les Francais. A gauche, derriere le bois, s'etendait un champ; a droite, par-dessus un ravin aux bords escarpes, on apercevait un petit village et une maison de proprietaire avec son toit defonce; dans ce village, dans cette maison, autour des puits, de l'etang, le long de la route qui menait au pont, on entrevoyait, a travers les vapeurs du brouillard, les masses mouvantes d'une foule d'hommes; on entendait distinctement les cris en langue etrangere qu'ils poussaient pour activer les pas des chevaux a la montee, et les appels qu'ils se jetaient entre eux.
" Amenez le prisonnier," dit tout bas Denissow, sans quitter des yeux l'ennemi.
L e cosaque descendit de cheval, enleva le petit tambour et le conduisit a son chef, qui lui demanda quelles etaient les troupes qu'ils avaient devant eux. Le gamin, les mains raidies par le froid et enfoncees dans ses poches, leva sur Denissow ses yeux effrayes, et s'embrouilla si bel et si bien, que, quoiqu'il fut pret a dire ce qu'il savait, il se borna a repondre affirmativement a toutes les questions. Denissow se tourna vers le cosaque, auquel il fit part de ses suppositions.
" Que Dologhow vienne ou ne vienne pas, il faut attaquer, lui dit-il.
- L'endroit est bien choisi, repondit l'essaoul.
- Nous enverrons l'infanterie par le bas, du cote des marais; elle se glissera jusqu'aux jardins; vous arriverez de l'autre cote avec mes hussards, et alors, a un signal donne.
- On ne peut pas traverser le ravin, dit l'essaoul, il y a la une fondriere, et les chevaux s'embourberont, il faut prendre plus a gauche."
P endant qu'ils se concertaient ainsi a mi-voix, on entendit tout a coup eclater le coup sec d'une arme a feu, et une legere fumee blanche s'eleva dans l'air, suivie des cris d'une centaine de voix francaises. Denissow et l'essaoul firent involontairement un pas en arriere, en pensant qu'ils servaient de point de mire; mais les coups de fusil et les cris ne s'adressaient pas a eux; quelque chose de rouge traversait le marais en courant.
" N'est-ce pas notre Tikhone qu'on a signale? dit l'essaoul.
- Eh! sans doute c'est lui. Oh! le miserable! s'ecria Denissow.
- Il leur echappera," repondit le cosaque.
L 'homme qu'ils appelaient Tikhone se trouvait alors au bord de la riviere; il s'y precipita la tete en avant avec une telle violence, que l'eau en rejaillit de tous cotes, et, y disparaissant pour une seconde, il en sortit tout ruisselant sur la rive opposee, et reprit sa course; les Francais qui le poursuivaient s'arreterent.
" Il est adroit, il n'y a pas a dire, s'ecria le cosaque.
- Oh! l'animal! reprit Denissow de mauvaise humeur. Qu'a-t-il donc fait jusqu'a present?
- Qui est-ce? demanda Petia.
- C'est notre plastoune, je l'avais envoye prendre langue.
- Ah oui! dit Petia avec conviction," quoiqu'il n'eut pas compris.
C e Tikhone Stcherbatow, l'un des hommes les plus utiles de leur detachement, etait un paysan du village de Pokrovski. Lorsque Denissow y arriva au commencement de ses operations, et qu'il eut fait venir le staroste pour le questionner, comme il en avait l'habitude, sur les mouvements des Francais, celui-ci repondit a l'exemple de ses collegues, qu'il n'en savait pas le premier mot. Denissow, lui expliquant alors que son but etait d'attaquer les Francais et de savoir s'il n'en avait pas vu dans son village, le staroste se decida a repondre que les "miraudeurs" y etaient effectivement venus, et que Tikhone Stcherbatow, qui etait le seul parmi eux a s'occuper de ces choses-la, pourrait le renseigner a ce sujet. Denissow l'envoya chercher, et lui adressa devant le staroste quelques paroles flatteuses sur sa fidelite au Tsar, au pays et sur la haine de l'ennemi qui devait animer tout enfant de la patrie.
" Nous n'avons fait aucun mal aux Francais, repondit Tikhone, intimide par les paroles de Denissow, nous nous sommes seulement, comme qui dirait, amuses entre nous: nous avons bien tue une vingtaine de "miraudeurs", mais, a part cela, nous ne leur avons fait aucun mal."
L e lendemain, lorsque Denissow se remit en route, on vint le prevenir que Tikhone, qu'il avait completement oublie, demandait a se joindre a leur detachement. Il y consentit, et Tikhone, qu'on chargea d'abord de toutes les corvees, telles que d'arranger les feux du bivouac, de porter l'eau, de panser les chevaux, etc., montra bientot de grandes dispositions pour ce genre de guerre. La nuit, il s'en allait a la maraude et ne manquait jamais d'en revenir soit avec des armes, soit avec des uniformes, soit meme avec des prisonniers, si on lui en donnait l'ordre. Denissow l'exempta alors de tous les gros ouvrages, le placa parmi ses cosaques, et le prit avec lui dans ses excursions.
T ikhone n'aimait pas le cheval: il marchait toujours a pied et ne restait jamais en arriere de la cavalerie; arme d'un mousqueton, il le portait plutot pour la forme, mais il maniait sa hache comme un loup se sert de ses dents et croque avec une egale adresse les puces et les os. D'un seul coup il savait fendre en ligne droite les plus grosses poutres, et taillait tout aussi facilement de petits piquets et creusait des cuillers. Tikhone avait une situation a part parmi ses camarades. S'agissait-il en effet d'une besogne difficile - donner un coup d'epaule a une charrette embourbee, tirer par la queue un cheval enfonce dans le marais, se glisser au milieu des Francais ou faire cinquante verstes dans la journee - c'etait toujours a lui qu'elle etait devolue. "Que diable, ca ne lui coute rien, c'est une chair bien portante," disaient ses camarades en riant. Un jour qu'il faisait prisonnier un Francais, celui-ci l'atteignit au bas des reins d'un coup de pistolet. Cette blessure, traitee par Tikhone, a l'exterieur et a l'interieur, seulement avec de l'eau-de-vie, fut dans tout le detachement le sujet d'interminables plaisanteries, auxquelles il se pretait du reste volontiers. "Eh bien, l'ami, c'est fini, tu ne recommenceras plus, te voila devenu crochu," lui disaient les cosaques et Tikhone, faisant mille grimaces et mille contorsions, pretendait etre fache cette fois pour tout de bon et injuriait les Francais de la facon la plus comique. Le resultat immediat de cet incident fut qu'il ne ramena plus de prisonniers. Personne mieux que lui ne savait decouvrir les occasions favorables pour une attaque, personne plus que lui n'avait assomme et depouille d'ennemis, et par suite il etait le favori des cosaques et des hussards. Tikhone avait donc ete envoye la nuit precedente a Schamschew pour "prendre langue", comme disait Denissow. Etait-ce parce que la capture d'un seul Francais lui paraissait indigne de lui, ou parce qu'il avait dormi trop longtemps? le fait est que, s'etant faufile, quand le jour etait venu, dans un taillis, il y avait ete decouvert par l'ennemi, ainsi que son chef avait pu le constater.
V
A pres avoir cause quelques instants avec l'essaoul au sujet de l'attaque projetee pour le lendemain, Denissow retourna sur ses pas.
" Maintenant, mon ami, dit-il a Petia, allons nous secher."
E n approchant de la maison du garde, Denissow s'arreta, et plongea son regard dans la foret. Il vit venir a lui entre les arbres, marchant a grandes enjambees, un homme juche sur de longues jambes, les bras ballants, en jaquette courte, en chaussure de tille, en bonnet tatare, un fusil sur l'epaule et une hache a la ceinture; a sa vue, cet homme jeta avec precipitation quelque chose dans le fourre, et, otant son bonnet mouille, s'approcha de lui: c'etait Tikhone. Sa figure fortement grelee et ridee, ses yeux brides, rayonnaient de satisfaction: relevant la tete, il semblait retenir avec peine un eclat de rire.
" Ou donc t'es-tu perdu? lui demanda Denissow.
- Ou je me suis perdu? J'ai ete chercher le Francais, repondit-il hardiment d'une voix de basse un peu rauque.
- Et pourquoi as-tu rampe de jour dans le taillis, imbecile, tu ne l'auras pas attrape?
- Pour l'attraper, je l'ai attrape.
- Ou est-il donc?
- Je l'avais d'abord attrape comme cela, a l'oeil, poursuivit-il en ecartant ses grands pieds, et je l'ai mene dans le bois. La je vois qu'il ne peut pas convenir, alors je me dis; il faut en prendre un autre qui fera mieux l'affaire.
- C'etait donc cela! Ah! le coquin! dit Denissow en s'adressant a l'essaoul. Pourquoi donc ne l'as-tu pas amene?
- Pourquoi vous l'amener? s'ecria Tikhone brusquement, il ne valait rien. Ne sais-je donc pas ce qu'il vous faut?
- Ah! l'animal!. Et apres?
- Apres?. je suis alle en chercher un autre. j'ai rampe tout le long du bois et je me suis couche comme cela. et il jeta subitement a terre pour montrer comment il avait fait. Voila qu'il s'en trouve un sur mon chemin, je saute sur lui et je l'empoigne, dit-il en se levant vivement, et je lui dis: "Allons, mon colonel!." Mais voila-t-il pas qu'il se met a hurler et que quatre hommes se jettent sur moi avec des petites epees; alors voila que je brandis ma hache de cette facon et je leur dis: "Qu'est-ce que vous faites, au nom du Christ?"
- Oui, oui, nous avons bien vu de la montagne comme ils t'ont donne la chasse a travers le marais."
P etia avait grande envie de rire, mais, voyant les autres garder leur serieux, il fit de meme, sans parvenir toutefois a comprendre ce que tout cela signifiait.
" Ne fais pas l'imbecile, dit Denissow d'un air fache: pourquoi n'as-tu pas amene le premier?"
T ikhone se gratta le dos d'une main, de l'autre la tete, et sa bouche, se fendant en un sourire beatement idiot, laissa voir entre ses dents la breche qui lui avait valu son nom. Denissow sourit, et Petia put enfin s'en donner a coeur joie.
" Mais quoi? Je vous ai deja dit qu'il ne valait rien, il etait mal habille, et grossier par-dessus le marche! Comment, qu'il me dit, je suis moi-meme fils de "ganaral", et je n'irai pas!
- Brute! dit Denissow, j'avais besoin de le questionner.
- Je l'ai questionne, moi, reprit Tikhone, mais il m'a dit ne pas savoir grand'chose, et puis, qu'il dit, les notres sont nombreux mais mauvais. Poussez un cri et vous les aurez tous, termina Tikhone en fixant ses yeux d'un air determine sur Denissow.
- Je t'en ferai servir une centaine de tout chauds, reprit Denissow, pour t'apprendre a jouer l'imbecile.
- Pourquoi se facher? reprit Tikhone; on dirait que je ne connais pas vos Francais. Qu'il fasse seulement un peu sombre, et je vous en amenerai jusqu'a trois si vous voulez.
- Eh bien, allons!" s'ecria Denissow brusquement, et il conserva sa mauvaise humeur jusqu'a la maison du garde.
T ikhone suivit au dernier rang, et Petia entendit les cosaques rire et se moquer de lui, a propos de certaines bottes qu'il avait jetees dans le fourre. Il comprit aussitot que Tikhone avait tue l'homme dont il parlait et il en eprouva un sentiment penible; involontairement il regarda le petit tambour, et quelque chose lui serra le coeur; mais cette faiblesse ne dura qu'un instant, il la maitrisa, releva la tete et questionna l'essaoul, d'un air important, sur l'expedition du lendemain, afin de se maintenir a la hauteur de la societe dont il faisait partie.
L 'officier envoye par Denissow lui apporta, chemin faisant, la nouvelle que Dologhow arrivait en personne, et que, de son cote, tout allait a souhait. Denissow, ravi, redevint gai comme devant et, appelant a lui Petia:
" Eh bien! lui dit-il, raconte-moi un peu ce que tu as fait de bon."
VI
P etia, en quittant Moscou et ses parents, avait rejoint son regiment, et avait ete attache peu apres, comme officier d'ordonnance, au chef d'un detachement considerable. Depuis qu'il avait ete promu a ce grade, et surtout depuis son entree dans l'armee active, ou il avait pris part a la bataille de Viazma, il etait sous l'influence d'une joyeuse surexcitation, a la pensee d'etre devenu un homme fait, et il craignait de laisser echapper la moindre occasion de se couvrir de gloire. Heureux de tout ce qu'il avait vu et eprouve a l'armee, il lui semblait toujours que les hauts faits ne s'accomplissaient que la ou il n'etait pas. Aussi supplia-t-il instamment son general, qui cherchait quelqu'un a envoyer a Denissow, de lui confier son message; celui-ci y consentit, mais, se rappelant l'action insensee de Petia a la bataille de Viazma, ou, au lieu de suivre la route, il avait galope jusqu'a la ligne des tirailleurs sous le feu des francais et tire deux coups de pistolet, il lui defendit de prendre part aux operations de Denissow. C'etait la la raison de son embarras, quand ce dernier lui avait demande s'il pouvait rester aupres de lui; jusqu'a la lisiere du bois, Petia s'etait dit qu'il remplirait strictement son devoir et s'en retournerait aussitot; mais, a la vue des Francais et apres le recit de Tikhone, il decida, avec ce brusque changement de front habituel aux tres jeunes gens, que son general, qu'il avait profondement respecte jusqu'a ce moment, etait un pas grand'chose d'Allemand; que Denissow etait un heros, l'essaoul un autre heros, et Tikhone un troisieme heros, qu'il serait honteux a lui de les abandonner dans une circonstance perilleuse, et qu'il prendrait part a l'attaque.
L e jour tombait lorsqu'ils arriverent tous trois a la maison du garde. Dans la demi-obscurite se dessinaient les formes vagues des chevaux selles des cosaques, des hussards dressant les tentes sur la clairiere et allumant leurs feux dans le fond d'un ravin, afin d'en derober la fumee aux ennemis. Dans la premiere chambre de la petite cabane, un cosaque, les manches retroussees, hachait du mouton, tandis que dans la seconde trois officiers etaient occupes a transformer en table une porte qu'ils avaient arrachee de ses gonds. Petia, se debarrassant de son uniforme mouille, leur offrit aussitot ses services pour l'arrangement du souper. Dix minutes plus tard, la table, couverte d'une nappe, fut chargee de deux flacons d'eau-de-vie et de rhum, de pain blanc, de sel, et de mouton roti. Assis au milieu des officiers et dechirant de ses doigts la viande tendre et succulente, le long de laquelle decoulait la graisse, Petia etait en proie a une exaltation enfantine qui lui inspirait une tendresse expansive pour tous les hommes, et par consequent l'assurance d'etre paye de retour.
" Vous croyez donc, Vassili Fedorovitch, dit-il a Denissow, que, si je reste avec vous un jour, il ne m'arrivera rien de desagreable!. Car, voyez-vous, poursuivit-il en se repondant a lui-meme, on m'a dit de savoir, et alors je saurai, si vous me permettez de. d'aller la ou ce sera le plus. car enfin ce n'est pas pour les recompenses, mais j'ai envie." Et, serrant les dents et rejetant la tete en arriere, il regarda autour de lui, et fit un geste de menace.
" La-bas ou ce sera le plus. le plus quoi? repeta Denissow en souriant.
- Seulement, je vous en prie, donnez-moi un commandement, un petit commandement; qu'est-ce que cela peut vous couter?. Ah! voici mon couteau, il est a votre service," dit-il en le tendant a un officier qui essayait de couper un morceau de mouton. L'officier le remercia et fit l'eloge de l'instrument.
" Oh! gardez-le, je vous en prie, j'en ai plusieurs. Ah! mon Dieu, mais j'ai tout a fait oublie, s'ecria-t-il tout a coup, que j'ai du raisin sec excellent, sans pepins. Nous avons un nouveau vivandier, et il a des choses merveilleuses: je lui en ai achete dix livres. Vous savez, je suis habitue a manger des douceurs. En voulez-vous?." Et Petia courut dans l'autre piece chercher son cosaque, et rapporta avec lui un gros panier de raisin sec.
" Prenez-en, messieurs, ne vous genez pas!. N'auriez-vous pas besoin d'une cafetiere? J'en ai achete une parfaite chez le vivandier, un brave homme s'il en fut, tres honnete surtout, c'est la le principal; je vous l'enverrai, bien sur. A propos, avez-vous encore des pierres a fusil? J'en ai la une centaine, que j'ai achetees a tres bon marche. les voulez-vous?" Il s'arreta effraye et rougit a la pensee d'etre alle un peu loin; il tacha de se rappeler s'il n'avait pas fait quelque autre sottise dans la journee, et, en repassant ses souvenirs, il revit la figure du petit tambour. "Nous sommes bien ici, mais lui, ou l'a-t-on emmene? Lui a-t-on seulement donne a manger? Ne le maltraite-t-on pas?. J'ai bien envie de le demander. Mais que diront-ils?. Que je suis un enfant qui en plaint un autre. Je leur montrerai demain si je suis un enfant!. Eh bien, c'est egal, je vais le leur demander!" se dit-il, et, regardant avec inquietude la figure des officiers, dans la crainte d'y decouvrir une intention moqueuse:
" Peut-on appeler ce petit prisonnier et lui donner a manger?
- Oui, ce pauvre enfant! repondit Denissow, qui ne trouvait rien de reprehensible dans ce sentiment. Qu'on l'appelle! Il se nomme Vincent Bosse.
- Je vais l'appeler, dit Petia.
- Va, va!. Ce pauvre enfant!" repeta Denissow. Petia, qui etait deja a la porte, se retourna a ces mots, et se glissa entre les officiers jusqu'a Denissow.
" Que je vous embrasse, lui dit-il, mon bon ami!. Comme c'est bien, comme c'est bien a vous!" Et, l'ayant embrasse, il precipita dans l'autre chambre, en criant de toutes ses forces:
" Bosse, Vincent Bosse!
- Qui cherchez-vous!" demanda la voix d'un cosaque dans l'obscurite. Petia lui expliqua qu'il demandait le petit Francais.
" Ah! "Vessenni"?" repondit le cosaque, car le nom du petit tambour avait deja ete russifie, et cette transformation (ce mot russe veut dire printanier) s'adaptait en tous points a la jeune figure de l'enfant. "Il se chauffe la-bas. Eh! Vessenni, Vessenni! s'ecrierent plusieurs voix.
- C'est un petit ruse, dit le hussard qui etait a cote de Petia; nous l'avons fait manger tantot, il etait affame."
O n entendit les pas du gamin s'approcher, et ses pieds nus patauger dans la boue.
- Ah! c'est vous, dit Petia. Voulez-vous manger? N'ayez pas peur, on ne vous fera pas de mal, entrez, entrez!
- Merci, monsieur," repondit le petit tambour d'une voix d'enfant et en essuyant sur le seuil ses pieds couverts de boue.
P etia aurait voulu lui dire bien des choses, mais il ne l'osa pas, et, se bornant a lui prendre la main, il la lui serra doucement.
" Entrez! repeta-t-il encore d'un ton affectueux. Que pourrais-je bien faire pour lui?" se dit-il en ouvrant la porte et en le poussant dans la chambre.
C ependant, malgre cette charitable reflexion, il alla s'asseoir loin de lui, par crainte sans doute que sa dignite ne souffrit d'une attention trop marquee. Il fouilla neanmoins dans sa poche, compta du bout des doigts la monnaie qu'elle contenait, et se demanda s'il ne serait pas honteux de la donner au petit tambour.
VII
L e petit tambour, apres avoir recu sa portion de mouton, fut revetu d'un caftan russe, pour ne pas etre renvoye avec les prisonniers, et l'attention de Petia fut detournee de lui par l'arrivee de Dologhow. Il avait beaucoup entendu parler de la bravoure et de la cruaute de ce dernier a l'egard des Francais aussi avait-il constamment les yeux braques sur lui, depuis qu'il etait entre dans la chambre. L'exterieur de Dologhow frappa Petia par son irreprochable correction. Tandis que Denissow portait le "tchekmene", toute sa barbe et sur la poitrine l'image de saint Nicolas le Thaumaturge, en faisant ressortir ainsi, par toute sa facon d'etre, le role exceptionnel qu'il remplissait en ce moment, Dologhow, qui jadis se singularisait a Moscou par son costume persan, s'etait donne aujourd'hui l'apparence de l'officier de la garde le mieux tenu. Le menton rase de frais, vetu de la capote ouatee de la garde, le Saint-Georges passe a la boutonniere et la casquette d'ordonnance posee droit sur la tete, il jeta dans un coin sa bourka mouillee, et, s'approchant de Denissow, sans saluer personne, aborda le sujet qui l'amenait. Ce dernier lui fit part de ses projets, de la rivalite des grands detachements, de l'envoi de Petia, de sa reponse aux deux generaux et de tout ce qu'il savait sur le convoi francais.
" C'est bien, mais il faudrait savoir quelles sont les troupes, et combien il y a d'hommes, dit Dologhow. Il faudrait y aller voir; dans l'ignorance de leur nombre, on ne peut pas se lancer en aveugle, j'aime l'exactitude!. Quelqu'un de ces messieurs ne voudrait-il pas m'accompagner jusque dans leur camp? Je puis meme, au besoin, lui preter un uniforme.
- Moi! moi! j'irai avec vous, s'ecria Petia.
- C'est completement inutile, repliqua Denissow. Je ne le lui permettrai pas, ajouta-t-il en se tournant vers Dologhow.
- Et pourquoi cela? s'ecria Petia. Pourquoi ne puis-je l'accompagner?
- Pourquoi pas? demanda distraitement Dologhow, qui regardait le petit tambour. L'as-tu depuis longtemps, ce moutard?
- Depuis aujourd'hui, mais il ne sait rien. aussi je le garde.
- Et les autres, qu'en fais-tu? demanda Dologhow.
- Comment, ce que j'en fais? Mais je les renvoie contre quittance, dit Denissow en rougissant. et je puis dire, ajouta-t-il hardiment, que je n'en ai pas un sur la conscience. On dirait vraiment que c'est difficile de renvoyer 30 ou 300 prisonniers, sous bonne escorte, dans la ville la plus prochaine?. Cela ne vaut-il pas mieux, franchement, que de souiller son honneur de soldat?
- Ces mievreries seraient de mise dans la bouche de ce jeune comte de seize ans, dit Dologhow avec un froid sourire. Quant a toi, elles ne sont plus de ton age.
- Mais, reprit Petia timidement, je n'ai rien dit: je tiens seulement a aller avec vous.
- Oui, je le repete, mon cher, ces mievreries ne sont plus notre fait, poursuivit Dologhow, qui trouvait du plaisir a provoquer l'irritation de Denissow. Voyons, pourquoi l'as-tu garde, celui-la? Parce qu'il te fait de la peine? Nous savons bien ce que valent ces quittances. Tu envoies cent hommes, et il en arrive trente: ils meurent de faim en route, ou on les assomme; il vaut donc mieux n'en pas envoyer du tout!"
L 'essaoul, clignant ses yeux clairs, approuvait de la tete.
" Comme je ne prendrai pas cela sur mon ame, je me dispenserai d'en discuter l'opportunite. Tu dis qu'ils mourront en route? Eh bien, ce ne sera pas moi du moins qui les aurai tues!" Dologhow se mit a rire.
" Tu crois donc qu'ils n'ont pas recu vingt fois l'ordre de nous empoigner, et s'ils nous empoignent, tu crois, avec tous tes beaux sentiments chevaleresques, que nous echapperons aux branches des trembles?. Mais il est temps d'agir, reprit-il apres un moment de silence: qu'on dise a mon cosaque d'apporter mon bagage: j'y ai deux uniformes francais. Eh bien, venez-vous avec moi? demanda-t-il a Petia.
- Oui, oui, c'est dit!" repondit celui-ci rougissant jusqu'au blanc des yeux, et en regardant Denissow, dont la discussion avec Dologhow avait eveille en lui toutes sortes d'idees qui ne lui permettaient pas de se rendre bien compte de ce qu'il avait entendu. "Mais, se disait-il, si les grands pensent ainsi, c'est que ce doit etre bien. Il ne faut pas surtout que Denissow s'imagine que je lui obeirai et qu'il peut disposer de moi." Aussi, malgre les supplications de ce dernier, Petia lui repondit qu'il savait ce qu'il avait a faire et qu'il ne craignait pas le danger.
" Vous comprenez bien vous-meme, lui dit-il, qu'il est impossible de ne pas etre fixe sur le nombre d'hommes qui accompagnent le convoi, lorsque la vie des notres en depend. et puis j'en ai tres grande envie, voyez-vous. Ne me retenez pas, ce serait encore pis."
VIII
A pres avoir endosse l'uniforme francais, et s'etre coiffes du shako, Petia et Dologhow se rendirent a cheval jusqu'a la clairiere d'ou Denissow avait examine le camp; arrives la, ils descendirent dans le ravin, ou Dologhow ordonna aux cosaques qui les accompagnaient de les attendre sans bouger, et s'elanca ensuite avec Petia sur la route qui conduisait au pont. La nuit etait des plus sombres.
" Ils ne m'attraperont pas vivant, je vous jure, et s'ils m'attrapent, j'ai un pistolet, murmura Petia.
- Tais-toi, ne parle pas russe," repliqua vivement Dologhow.
A u meme moment, un "qui vive?" nettement accentue, suivi du bruit sec d'un fusil qu'on armait, se fit entendre a quelques pas.
" Lanciers au 6eme!" s'ecria Dologhow, sans rien changer a l'allure de son cheval.
L a noire silhouette de la sentinelle apparaissait au milieu du pont.
" Le mot d'ordre?" Dologhow retint son cheval et avanca au pas.
" Dites donc, le colonel Gerard est-il ici?
- Le mot d'ordre? repeta la sentinelle sans repondre, et en lui barrant le chemin.
- Quand un officier fait sa ronde, on ne lui demande pas le mot d'ordre. J'ai besoin de savoir si le colonel est ici. entendez-vous, imbecile!" Et, poussant de cote la sentinelle avec le poitrail de son cheval, il continua sa route.
A percevant une ombre noire un peu en avant de lui, il alla droit a elle: c'etait un soldat portant un sac sur ses epaules, et il lui repeta sa question. Le soldat s'approcha sans defiance, caressa de la main le cou du cheval, et repondit naivement que le commandant et les officiers etaient plus haut dans une ferme, ainsi qu'il appelait la maison du proprietaire.
L e bivouac etait etabli des deux cotes de la route que longeait Dologhow; sans faire la moindre attention aux cris et aux rires des soldats, il arriva devant la grande porte cochere, entra dans la cour, descendit de cheval, et s'approcha d'un grand feu qui flambait au beau milieu, et autour duquel etaient assis quelques hommes causant a haute voix. Dans une petite marmite placee sur le feu mijotait un morceau de viande qu'un soldat, en bonnet de police et en capote gros-bleu, tournait avec la baguette de son fusil.
" Oh! c'est un dur a cuire, disait un des officiers assis dans l'ombre, de l'autre cote.
- Il les fera marcher, les lapins! repondit un autre en riant, mais tous deux se turent, en plongeant les yeux dans l'obscurite, au bruit des pas de Dologhow et de Petia, qui s'approchaient de leur groupe.
- Bonjour, messieurs," dit Dologhow a haute voix.
D es ombres s'agiterent autour du foyer: un officier de haute taille en fit le tour et s'approcha des nouveaux venus.
" C'est vous, Clement? D'ou diable.?" Mais il n'acheva pas.
R econnaissant son erreur, il fronca legerement les sourcils, salua Dologhow comme on salue un inconnu, et lui demanda ce qui l'amenait. Celui-ci lui expliqua que son compagnon et lui rejoignaient leur regiment, et le pria de lui dire s'il ne savait pas ou se trouvait le 6eme lanciers. Il l'ignorait completement, et il sembla a Petia que les officiers les examinaient d'un air defiant. Le silence dura quelques secondes.
" Si vous comptez sur la soupe du soir, vous venez trop tard," dit d'un ton gouailleur une voix derriere le brasier.
D ologhow repliqua qu'ils avaient mange et qu'ils allaient continuer leur chemin. Jetant la bride de son cheval au soldat qui surveillait la marmite, il s'assit sur ses talons a cote de l'officier qui lui avait parle. Ce dernier ne le quittait pas des yeux et lui demanda nouveau quel etait son regiment. Dologhow fit semblant de ne pas l'entendre, preoccupe en apparence d'allumer sa pipe, de questionner a son tour les officiers sur le plus ou moins de securite des routes, et de s'informer aupres d'eux s'il ne risquait pas de rencontrer des cosaques.
" Ces brigands sont partout," repondit l'un d'eux; a quoi Dologhow repliqua que les cosaques n'etaient a redouter que pour des trainards isoles comme lui et son compagnon, mais qu'assurement ils n'oseraient pas attaquer des detachements considerables.
P ersonne ne releva l'observation. "Quand donc partira-t-il?" se disait Petia, qui etait reste debout. Mais Dologhow reprit de plus belle sa conversation, et leur demanda hardiment combien ils avaient d'hommes par bataillon, combien de bataillons et combien de prisonniers.
" L'ennuyeuse affaire que de trainer ces cadavres apres soi. Mieux vaudrait fusiller toute cette canaille!" ajouta-t-il en eclatant de rire, et ce rire etrange fit craindre a Petia que les Francais ne s'apercussent de la ruse.
L e rire de Dologhow ne trouva pas d'echo, et un des officiers francais, invisible dans l'ombre ou il etait etendu, couvert de son manteau, s'approcha et glissa quelques mots a l'oreille de son voisin. Dologhow se leva au meme moment et demanda ses chevaux. "Nous les donnera-t-on, oui ou non?" pensa Petia en se rapprochant involontairement de son compagnon. On amena les chevaux.
" Bonsoir, messieurs," dit Dologhow. Petia essaya d'en dire autant, mais il ne put prononcer un mot. Les officiers continuaient a chuchoter. Dologhow fut longtemps a se mettre en selle, car le cheval ne se tenait pas tranquille. Enfin il partit au pas, franchit la porte cochere, suivi de Petia, qui aurait bien voulu se retourner pour voir si on les poursuivait, mais qui n'osait pas.
A u lieu de reprendre le meme chemin, ils traverserent le village, ou ils s'arreterent un instant et preterent l'oreille.
" Entends-tu?" dit Dologhow, et Petia reconnut la voix des prisonniers russes, groupes autour d'un feu.
D e la ils descendirent vers le pont, croiserent la sentinelle, qui les laissa passer sans mot dire, et s'engagerent dans le ravin, ou les attendaient les cosaques.
" Eh bien, adieu! Tu diras a Denissow que c'est pour la pointe du jour, au premier coup de fusil," dit Dologhow en s'eloignant, mais Petia le saisit par la main en lui disant:
" Oh! quel heros vous faites! Comme c'etait beau! Comme je vous aime!
- C'est bien, c'est bien!" repliqua Dologhow; mais, Petia continuant a ne pas le lacher, il devina que le jeune garcon se penchait vers lui pour l'embrasser; il se laissa faire en riant, tourna bride et disparut dans la nuit.
IX
E n revenant a la maison du garde, Petia trouva Denissow qui l'attendait dans la premiere piece avec une vive inquietude, et se reprochait de l'avoir laisse aller.
" Dieu merci, s'ecria-t-il, Dieu merci!. Mais que le diable t'emporte! s'ecria-t-il en interrompant le recit exalte de Petia. Grace a toi, je n'ai pas dormi; va-t'en te coucher, nous aurons encore le temps de faire un somme.
- Je n'ai pas envie de dormir, repondit Petia; je me connais: si je m'endors, je ne pourrai plus me reveiller, et puis, je n'ai pas l'habitude de dormir avant la bataille."
I l resta donc quelque temps dans la cabane a repasser les details de sa course aventureuse et a rever au lendemain, et, quand il vit Denissow endormi, il sortit pour prendre l'air.
I l faisait nuit au dehors: quelques rares gouttes de pluie tombaient encore: on entrevoyait ca et la les silhouettes des tentes des cosaques et de leurs chevaux attaches au piquet; un peu plus loin se dessinait indistinctement le contour de deux fourgons atteles, et tout au fond du ravin un feu s'eteignait lentement. Parmi les cosaques et les hussards, plusieurs ne dormaient pas; on distinguait le murmure de leurs voix et le bruit que faisaient les chevaux en mangeant. Petia se dirigea vers les fourgons, pres desquels se trouvaient les chevaux selles. Il reconnut le sien, un bon petit cheval de Petite-Russie.
" Eh bien, Karabach, mon ami, dit-il en lui passant la main sur les naseaux et en l'embrassant. Eh bien, nous ferons de la besogne demain.
- Eh quoi, barine, vous ne dormez pas? dit un cosaque qui etait assis pres des fourgons.
- Non, Likhatchow; c'est ton nom, n'est-ce pas? Je viens de rentrer: nous sommes alles faire une visite aux Francais."
P etia lui raconta en detail non seulement son expedition, mais encore pourquoi il y avait pris part, et comment, a son avis, il valait mieux risquer sa vie que de laisser aller les autres a l'aventure.
" Mais dormez donc un peu, lui dit le cosaque.
- Non, je n'en ai pas l'habitude. A propos, vos pierres a fusil sont-elles en bon etat? J'en ai apporte avec moi, si tu en as besoin, tu peux en prendre."
L e cosaque sortit sa tete de dessous le fourgon pour examiner Petia de plus pres.
" Je te le propose parce que je suis habitue a tout faire avec exactitude, poursuivit celui-ci. Les autres font tout a la diable, ne preparent rien et le regrettent ensuite; je n'aime pas cela, moi!
- C'est vrai, murmura le cosaque.
- Et puis, je t'en prie, mon ami, repasse-moi un peu mon sabre, il est emou. Petia s'arreta au moment ou il allait dire un mensonge, car le sabre n'avait jamais ete aiguise. Peux-tu me le repasser?
- Pourquoi pas? On peut."
L ikhatchow se leva, fouilla dans les bats; et Petia grimpa sur le fourgon pour mieux suivre le travail du cosaque. "Est-ce qu'ils dorment, les camarades? lui demanda-t-il.
- Les uns dorment, les autres non.
- Et le gamin ou est-il?
- Vessenni. Il s'est jete dans un coin a l'entree de la cabane et s'est endormi de peur."
P etia garda longtemps le silence, en pretant l'oreille a tous les bruits; des pas se firent tout a coup entendre, et une ombre se dressa devant lui.
" Qu'est-ce que tu aiguises donc la, toi? demanda le nouveau venu.
- Mais voila, j'aiguise un sabre pour le barine.
- Bonne idee, dit l'homme, qui etait un hussard. Dis donc, n'est-il pas reste une ecuelle ici chez vous?
- Elle est la pres de la roue.
- Il va faire bientot jour," ajouta le hussard, et, prenant l'ecuelle, il s'eloigna en s'etirant.
L es reveries de Petia l'avaient, en attendant, transporte dans un monde feerique ou rien ne rappelait la realite. Cette grande tache noire, qu'il voyait a quelques pas, etait-elle veritablement la maison du garde, ou bien n'etait-ce pas une caverne conduisant dans les entrailles de la terre. et cette lueur rougeatre, l'oeil unique d'un monstre geant, fixe sur lui?. Etait-ce bien aussi un fourgon sur lequel il etait assis, ou plutot une haute tour, de laquelle, s'il venait a tomber, il prendrait son vol pendant un jour, un mois peut-etre, sans atteindre le sol. Il regarda le ciel; l'aspect en etait aussi feerique que celui de la terre: les nuages, emportes par le vent, couraient au-dessus de la cime des arbres, et laissaient a decouvert des myriades d'etoiles dans cet infini sans fond, qui tantot semblait s'elever, a perte de vue, au-dessus de sa tete, et tantot s'abaisser jusqu'a portee de la main. Il ferma involontairement les yeux, et, cedant au sommeil, il vacilla de droite et de gauche. La pluie tombait toujours, les ronflements des soldats endormis se melaient aux hennissements des chevaux et au bruit du sabre sur la pierre. Petia entendit tout a coup un admirable orchestre qui jouait un hymne inconnu, d'une beaute et d'une douceur ineffables. Musicien a l'egal de Natacha, et bien plus que Nicolas, il n'avait cependant jamais appris une seule note et n'y avait meme jamais songe. Aussi ces mysterieux motifs, en envahissant soudain son cerveau et son ame, lui parurent-ils pleins de charme et d'enivrante poesie. La musique devenait de plus en plus distincte. C'etait ce que les specialistes auraient appele "une fugue", Petia n'avait pas la moindre idee de ce que c'est qu'une fugue. La melodie, reprise tantot par un violon, tantot par un cor aux sons plaintifs et seraphiques se perdait, inachevee, dans le choeur, d'ou elle s'elancait de nouveau pour se fondre dans un merveilleux ensemble, en un chant grave et solennel, ou triomphant et victorieux. "Mais je reve! se dit Petia en perdant presque l'equilibre; ce sont sans doute mes oreilles qui tintent. ou peut-etre ne suis-je pas le maitre de cet orchestre invisible?. Oh! reviens, reviens, chante encore!." Il referma les yeux, et les sons de l'hymne, qui se rapprochaient et s'eloignaient tour a tour, vibrerent de nouveau a ses oreilles. "Dieu, que c'est beau!" se disait Petia en essayant de diriger le celeste orchestre. "Doucement, plus doucement a present!." et les sons lui obeissaient. "Et maintenant, plus vite, plus gaiement, avec ensemble!." et les sons, grandissant en puissance, semblaient surgir des profondeurs de l'espace. "A vous, les voix!" ordonna Petia, et des voix d'hommes et de femmes, d'abord presque insaisissables, s'eleverent graduellement avec une imposante energie. A cette marche triomphale s'unissaient le chant des instruments, le bruit de la goutte d'eau qui tombait, le grincement du sabre, les hennissements des chevaux, sans que ce merveilleux et gigantesque ensemble en fut un moment trouble. Petia en ecoutait, avec un ravissement mele de terreur, les sublimes harmonies, et il ne sut jamais combien de temps elles durerent! Il etait encore sous le charme, et regrettait de n'avoir aupres de lui personne a qui faire partager son bonheur, lorsque la voix de Likhatchow le reveilla brusquement.
" C'est pret, Votre Noblesse; vous pourrez maintenant fendre avec, au moins deux Francais!"
P etia secoua sa torpeur. Un jour grisatre percait a travers les branches denudees, et les chevaux, invisibles jusque-la, emergeaient peu a peu de la brume. Petia, sautant a bas du fourgon, tira de sa poche un rouble, qu'il donna au cosaque, examina son sabre et le glissa dans le fourreau. Les hommes detacherent les chevaux et en arrangerent les sangles.
" Voila le commandant," dit Likhatchow a la vue de Denissow, qui appelait Petia du seuil de l'isba et donnait ordre de se preparer.
X
L es chevaux furent selles en un tour de main, et chacun se mit en place. Denissow donna ses dernieres instructions au detachement d'infanterie qui servait d'avant-garde, et qui disparut bientot derriere les arbres, en pataugeant dans la boue, et en s'enfoncant dans le brouillard du matin. Petia tenant son cheval par la bride, attendait impatiemment l'ordre du depart; ses ablutions du matin l'avaient singulierement rafraichi, mais ses yeux brillaient d'un eclat inaccoutume, pendant que le frisson de la fievre l'agitait de plus en plus.
" Eh bien, est-ce pret?" demanda Denissow.
O n lui amena les chevaux, et, apres avoir gourmande son cosaque pour n'avoir pas assez serre les sangles, il se mit en selle. Petia posa le pied sur l'etrier, tandis que son cheval tentait, comme toujours, de lui attraper la jambe, et, s'elancant sur sa monture, leger comme un oiseau, il se retourna pour voir s'ebranler la file des hussards.
" Vassili Fedorovitch, dit-il en se rapprochant de Denissow, vous me confierez un petit commandement, n'est-ce pas?"
D enissow, qui avait presque oublie l'existence de Petia, le regarda avec surprise:
" Je ne te demande qu'une chose, lui dit-il severement: c'est de m'obeir et de ne pas te fourrer la ou tu n'as que faire!." Et pendant toute la marche il ne lui dit plus un mot.
L orsqu'ils arriverent a la lisiere du bois, la plaine commencait deja a s'eclairer, et Denissow donna alors un ordre a l'essaoul; ses cosaques defilerent un a un devant eux, et il descendit la montagne a leur suite. Glissant et se retenant sur leurs pieds de derriere, les chevaux avec leurs cavaliers arriverent bientot dans le ravin. Petia, dont le frisson augmentait, avancait de front avec son chef. Le jour blanchissait, et les vapeurs du brouillard derobaient seules a la vue les objets eloignes. Rejoignant ses hommes, Denissow se tourna vers son cosaque, lui fit un signe de tete et lui dit tout bas:
" Le signal!"
L e cosaque leva la main, un coup de feu retentit, et au meme instant les chevaux partirent au galop, pendant que d'autres coups de feu eclataient de tous cotes. Petia fouetta son cheval en lui rendant la main, et s'elanca en avant sans ecouter Denissow qui l'appelait. Il lui avait semble qu'au moment du signal la lumiere avait paru et qu'il faisait jour comme en plein midi. Il atteignit le pont que les cosaques avaient depasse, bouscula un trainard, et continua son galop effrene. Devant lui, des hommes, des Francais, sans doute, traversaient la route de droite a gauche; l'un d'eux glissa et tomba sous les pieds de son cheval. Plus loin, un groupe de cosaques s'etait arrete devant une isba, et un cri effroyable de detresse s'en echappa. Petia s'approcha, et ses yeux tomberent sur la figure pale d'un Francais effare qui serrait convulsivement le bois de la lance dirigee contre lui.
" Hourra! mes enfants!" s'ecria Petia, et, talonnant son cheval couvert d'ecume, il enfila la rue du village.
D es coups de feu s'echangeaient a quelques pas de la. Des cosaques, des hussards, des prisonniers russes deguenilles, couraient en tous sens, en criant a tue-tete. Un jeune Francais, la tete decouverte, se defendait a la baionnette contre les hussards: lorsque Petia arriva, il etait deja a terre. J'ai encore ete en retard," se dit-il en se dirigeant du cote ou la fusillade etait plus vive; on se battait dans la cour ou Dologhow et lui etaient entres la veille; les Francais, retranches derriere la haie et dans le fouillis de buissons du jardin, tiraient sur les cosaques masses autour de la porte cochere. Il apercut, a travers la fumee de la poudre, la figure pale de Dologhow, qui criait a ses hommes:
" Prenez-les a revers et que l'infanterie ne bouge pas!
- Ne pas bouger?. Hourra!" s'ecria Petia, et, sans s'arreter une seconde, il s'elanca au plus epais de la melee.
U ne decharge fendit l'air, les balles sifflerent, les cosaques et Dologhow entrerent a sa suite dans la cour de la maison; au milieu des nuages de fumee, on voyait des Francais jeter la leurs armes, ou se precipiter a la rencontre des cosaques, tandis que d'autres degringolaient de la montagne vers l'etang. Petia continuait a galoper dans la cour de la maison, mais, au lieu de tenir la bride en main, il gesticulait d'une facon etrange des deux bras a la fois, et se penchait de plus en plus d'un cote de sa selle. Son cheval, venant a se heurter contre les tisons d'un foyer a demi eteint, s'arreta court, et Petia tomba lourdement a terre. Ses pieds et ses mains s'agiterent un moment, tandis que sa tete restait immobile: une balle lui avait traverse le cerveau. Un officier francais sortit de la maison avec un mouchoir blanc au bout de son epee, et declara a Dologhow qu'ils se rendaient. Celui-ci, descendant alors de cheval, s'approcha de Petia, qui gisait sur le sol, les bras etendus.
" Fini!" dit-il les sourcils fronces, et il alla a la rencontre de Denissow.
" Tue!" s'ecria ce dernier en devinant de loin, a cet abandonnement du corps qu'il connaissait si bien, que Petia etait mort.
" Fini!" repeta Dologhow, comme s'il eprouvait un plaisir particulier a prononcer ce mot, et il rejoignit les prisonniers qu'entouraient les cosaques.
" Nous le laisserons la," cria-t-il a Denissow, qui ne lui repondit rien.
D e ses mains tremblantes, celui-ci avait releve la figure, maculee de boue et de sang, du pauvre Petia. "Je suis habitue a manger des douceurs, c'est du raisin sec excellent, prenez-le tout". Ces paroles lui revinrent involontairement a la memoire, et les cosaques se regarderent stupefaits, en entendant des sons rauques, pareils au jappement d'un chien, qui sortaient de la poitrine oppressee de Denissow. Se retournant tout a coup, il se cramponna convulsivement a la palissade.
P armi les prisonniers russes qui venaient d'etre delivres, se trouvait Pierre Besoukhow.
XI
L es autorites francaises n'avaient pris aucune nouvelle disposition pour le transport des prisonniers dont Pierre faisait partie. Aussi, a dater du 22 octobre, ne suivaient-ils plus les memes troupes qu'a leur sortie de Moscou. Une partie du train de subsistances qui, pendant les premiers jours, formait l'arriere-garde de l'armee, fut enlevee par les cosaques, et le reste les devanca. L'artillerie, qui les precedait dans le principe, se trouvait maintenant remplacee par les enormes fourgons de bagages du marechal Junot, escortes par un detachement de Westphaliens. Les troupes qui, jusqu'a Viazma, marchaient en trois colonnes, avancaient maintenant pele-mele, et le desordre, dont Pierre avait apercu les symptomes a la premiere etape, etait arrive a son comble. Les deux cotes du chemin etaient jonches de cadavres de chevaux; des hommes en haillons, des trainards de differentes armes, tantot se joignaient a eux, tantot restaient en arriere. De fausses alertes leur avaient plus d'une fois cause des paniques indescriptibles. Les soldats du convoi tiraient au hasard, se jetaient les uns sur les autres, et se bousculaient en s'injuriant, et en s'en prenant a leurs camarades de leurs folles terreurs. Les bagages de la cavalerie et ceux de Junot formaient encore, avec les prisonniers, un certain ensemble; mais cet ensemble fondait rapidement de jour en jour. Les cent vingt charrettes du convoi se reduisaient a une soixantaine; le reste avait ete enleve ou abandonne, et trois des fourgons de Junot avaient ete pilles par des hommes du corps de Davout. Pierre avait entendu dire aux Allemands que ce convoi etait garde par un plus grand nombre de sentinelles que celui des prisonniers, et qu'un de leurs compatriotes avait ete fusille sur l'ordre du marechal lui-meme, parce qu'on avait trouve sur lui une cuiller a ses armes. Le chiffre des prisonniers avait sensiblement diminue: de trois cent trente qu'ils etaient a la sortie de Moscou, on n'en comptait plus que cent, qui, a eux seuls, donnaient plus de soucis aux soldats de l'escorte que les fourgons de cavalerie et ceux de Junot. S'ils comprenaient qu'il fallait veiller sur les voitures de bagages, en revanche, affames et transis comme ils etaient, il leur paraissait encore plus penible, et meme odieux, de garder a vue des Russes, aussi affames et aussi transis qu'eux, qui mouraient comme des mouches, et qu'ils avaient ordre de fusiller a la premiere tentative d'evasion. Dans la crainte de se laisser aller a un sentiment de compassion qui aurait pu empirer leur propre situation, ils les traitaient plus durement encore que de coutume. A Dorogobouge, les soldats de l'escorte enfermerent les prisonniers dans une ecurie pour aller piller leurs propres magasins; quelques-uns des prisonniers tenterent de s'enfuir par un passage souterrain qu'ils avaient creuse, mais ils furent pris sur le fait et fusilles. L'ordre, etabli au debut, que les officiers devaient marcher separes des soldats, n'existait plus; tous les hommes valides formaient un meme groupe, et Pierre se trouva ainsi reuni a Karataiew et a son petit chien aux jambes torses; Karataiew fut repris de la fievre le troisieme jour de marche, et, a mesure qu'il s'affaiblissait, Pierre s'en eloignait instinctivement, ou etait oblige de faire un effort pour s'en approcher, tant ses gemissements incessants, et l'odeur acre et penetrante qui s'exhalait de toute sa personne, lui causaient une invincible repulsion.
P endant qu'il etait enferme dans la baraque, Pierre avait compris par tout ce qui se passait dans son ame, par le genre de vie auquel il etait forcement soumis, que l'homme est cree pour le bonheur, que ce bonheur est en lui, dans la satisfaction des exigences quotidiennes de l'existence, et que le malheur est le resultat fatal, non du besoin, mais de l'abondance. Une nouvelle et consolante verite s'etait aussi revelee a lui pendant ces trois dernieres semaines: c'est qu'il n'y a rien d'irremediable dans ce monde, et que, de meme que l'homme n'est jamais completement heureux et independant, de meme il n'est jamais completement malheureux et esclave. Il comprit que la souffrance a ses limites comme la liberte, et que ces limites se touchent: que l'homme couche sur un lit de feuilles de roses, dont une seule est repliee, souffre autant que celui qui, s'endormant sur la terre humide, sent le froid le gagner; que lui-meme avait tout autant souffert autrefois avec des souliers de bal trop etroits, qu'aujourd'hui avec les pieds nus et endoloris. Il comprit enfin que, lorsqu'il avait cru epouser sa femme de sa propre volonte, il etait aussi peu libre qu'a cette heure, ou on l'avait enferme, pour toute la nuit, dans une ecurie!
D e toutes les souffrances qui l'accablaient en ce moment, et dont il conserva jusqu'a sa mort le souvenir, la plus insupportable fut celle que lui faisaient eprouver ses pieds. Des la seconde etape, il s'etait dit, en les examinant, qu'il lui serait impossible de marcher le lendemain; mais, quand l'ordre de se mettre en route fut donne, il se traina d'abord en boitant, puis, les blessures s'echauffant par la marche, la douleur s'apaisa peu a peu. Bien que, chaque soir, ses pieds fussent dans un etat effrayant, il finit par ne plus les regarder, et n'y songea plus. Ce fut alors seulement qu'il apprecia a toute sa valeur la force de resistance vitale de l'homme, la bienfaisante influence du changement de lieu, et la distraction qu'il apporte avec lui, semblable a la soupape de surete d'une machine a vapeur, qui en laisse echapper le trop-plein lorsque la mesure normale est depassee. Il n'entendait pas fusiller les prisonniers qui restaient en arriere, bien qu'une centaine au moins eussent deja peri de cette facon. Il ne pensait plus a Karataiew, qui s'affaiblissait chaque jour davantage, et a qui le meme sort etait sans doute reserve: encore moins pensait-il a lui-meme. Plus sa situation devenait precaire, plus l'avenir etait sombre, plus ses reflexions et ses pensees etaient consolantes et douces, et plus son esprit s'isolait de tout ce qui l'entourait et se passait autour de lui!
XII
L e 22 octobre, dans la journee, Pierre gravissait une montee par une route boueuse et glissante; ses yeux, fixes sur les inegalites du terrain, se portaient de temps en temps sur ses compagnons d'infortune. Le petit chien aux jambes torses gambadait gaiement le long de la route, en sautant parfois comme d'habitude sur trois pattes, et en s'elancant ensuite, sur les quatre a la fois, a la poursuite de corbeaux installes sur une charogne. On en voyait de tous cotes, de differentes sortes et a differents degres de decomposition, depuis le cheval jusqu'a l'homme. Les loups, empeches d'en approcher par le passage continuel des troupes, laissaient "le Gris" se livrer en toute liberte a ses fantaisies vagabondes. La pluie ne cessait de tomber depuis le matin, et si elle s'arretait un instant, ce n'etait que pour retomber plus dru apres chaque eclaircie. La terre, completement detrempee, ne pouvait plus l'absorber, et elle s'ecoulait en mille petits ruisseaux. Pierre comptait ses pas sur ses doigts, et, s'adressant a la pluie, il lui disait mentalement: "Encore, encore, mouille-moi bien!"
I l lui semblait qu'il ne pensait a rien; mais son ame veillait et meditait, et d'un simple recit fait la veille par Karataiew elle tirait un grand enseignement. Karataiew, enveloppe de son manteau, avait en effet raconte aux soldats, de sa voix douce mais affaiblie par la maladie, une histoire que Pierre lui avait souvent entendu repeter. Il etait plus de minuit, c'etait l'heure ou la fievre le quittait et ou il redevenait gai comme d'habitude. A la vue de cette figure pale et amaigrie, vivement eclairee par le feu du bivouac, Pierre eut un serrement de coeur. Embarrasse de sa compassion pour cet homme, il voulut se retirer, mais, comme il n'y avait point d'autre feu allume, force lui fut de s'asseoir a cote de lui.
" Eh bien, comment vas-tu? lui demanda-t-il sans le regarder.
- Pleurer sur sa maladie ne fera pas venir la mort," dit Karataiew en reprenant son recit.
P ierre, comme nous l'avons deja dit, le connaissait par coeur, le petit soldat le contait toujours avec une satisfaction particuliere. Il y preta neanmoins une attention toute nouvelle. Il s'agissait d'un vieux et honnete marchand, vivant avec sa famille dans la crainte de Dieu, qui un jour se mit en route avec un de ses amis pour aller en pelerinage. Ils s'arreterent dans une auberge pour y passer la nuit, et le lendemain matin l'ami du marchand fut trouve assassine et vole; un couteau ensanglante, decouvert sous l'oreiller du marchand, le fit mettre en jugement: il fut condamne a passer par les verges, a avoir les narines arrachees, et a etre envoye aux travaux forces, "comme cela se devait," dit Karataiew.
" Et voila, mes amis, que, pendant une dizaine d'annees plus, le vieillard vit aux galeres, ne fait rien de mal et se soumet, comme ce doit etre, sans cesser pourtant de demander la mort au bon Dieu. Eh bien! un soir les forcats, reunis comme nous sommes dans ce moment, se mirent a se raconter l'un a l'autre pourquoi ils avaient ete condamnes, en quoi ils avaient peche devant Dieu. L'un se confessait d'avoir tue une ame, l'autre deux, celui-ci d'avoir incendie, celui-la d'avoir deserte; on s'adressa au vieillard: "Et toi, grand-pere pourquoi souffres-tu? - Moi, mes enfants, repondit-il, c'est pour mes peches et ceux des autres. Je n'ai ni tue, ni pris le bien d'autrui, je donnais du mien au prochain quand il etait pauvre. Je suis, mes petits amis, un marchand, et j'avais de grandes richesses." Et voila qu'il leur raconte tout en detail comment la chose s'est passee: "Je ne me plains pas, dit-il, car c'est sans doute Dieu qui m'a envoye ici; mais c'est ma pauvre femme et mes enfants que je regrette." Et voila le vieillard qui se met a pleurer. Ne voila-t-il pas que parmi eux se trouve l'assassin du marchand. "Ou cela s'est-il passe, grand-pere? Quand? Comment?." Et voila que l'homme questionne, et son coeur se serre: il s'approche du vieux et se jette a ses pieds: "C'est pour moi, bon vieux, que tu patis; c'est la verite vraie; c'est un innocent, mes enfants, qui est dans la peine, car c'est moi qui ai fait le coup, et qui ai glisse le couteau sous ton oreiller pendant que tu dormais. Pardonne, grand-pere, pardonne-moi, au nom du Christ." Karataiew se tut, en souriant doucement, et, les yeux fixes sur la flamme, il arrangea les tisons. Et le vieillard lui repond: "Que Dieu te pardonne, nous sommes tous pecheurs devant Lui, c'est pour mes propres peches que je souffre." Et il versa des larmes brulantes.
" Que diras-tu de cela, mon ami? poursuivit Karataiew, dont le sourire illuminait de plus en plus le visage, comme si tout le charme du recit etait dans ce qui allait suivre.
L 'assassin se denonca lui-meme a l'autorite. "J'ai, dit-il, six ames sur la conscience (c'etait un grand miserable), mais c'est le vieillard qui me fait le plus de peine: je ne veux pas qu'il continue a pleurer a cause de moi." On ecrivit donc ce qu'il disait, et l'on envoya le papier la ou il devait aller; c'etait loin, et puis le jugement prit du temps, et aussi les papiers a ecrire, comme ca se passe toujours avec les autorites; enfin il arriva jusqu'au Tsar, et il y eut un oukase du Tsar: "Delivrer le marchand et lui donner une recompense selon le jugement," et, l'oukase une fois venu, on chercha le vieux. "Ou donc est ce vieux, demandait-on, cet innocent qui souffrait? L'oukase du Tsar est arrive!" . Et l'on chercha encore." Ici la voix de Karataiew trembla: "Mais Dieu lui avait deja pardonne, reprit-il: il etait mort! C'est ainsi, mon ami!" Et, retombant dans le silence, il conserva longtemps son sourire.
C 'etait precisement le sens mysterieux de ce recit, l'exaltation touchante qui rayonnait sur la figure du soldat, qui maintenant remplissaient l'ame de Pierre d'un bonheur confus et indefinissable.
XIII
" A vos places," dit tout a coup une voix. Une agitation soudaine se produisit aussitot parmi les soldats de l'escorte et les prisonniers; on aurait dit qu'ils s'attendaient a quelque evenement heureux et solennel; des commandements se croiserent en tous sens, et a la gauche des prisonniers passa un detachement de cavalerie bien monte et bien habille. Une expression de contrainte, causee par l'approche des chefs superieurs, passa sur toutes les figures. Le groupe des prisonniers fut rejete hors de la route, et les soldats de l'escorte s'alignerent.
L 'Empereur! l'Empereur! le marechal! le duc!. Et a la suite de la cavalerie s'avanca rapidement une voiture attelee de chevaux gris. Pierre remarqua la figure belle, blanche, calme et imposante d'un personnage de l'escorte; c'etait un des marechaux, dont le regard s'arreta un instant sur la taille colossale du prisonnier et s'en detourna aussitot, mais Pierre crut y surprendre un sentiment de compassion qu'il cherchait a dissimuler. Le general qui conduisait le convoi, effraye, la figure echauffee, talonnait son cheval efflanque, et galopait derriere la voiture. Quelques officiers se reunirent, les soldats les entourerent. "Qu'a-t-il dit? Qu'a-t-il dit?" repetait-on de tous cotes avec une inquietude marquee.
P ierre apercut en ce moment Karataiew, qu'il n'avait pas encore vu, adosse a un bouleau. A l'expression attendrie que sa physionomie avait la veille pendant qu'il racontait les souffrances de l'innocent, se joignait aujourd'hui celle d'une gravite douce et sereine. Ses yeux si bons, voiles par les larmes, semblaient appeler Pierre, mais ce dernier, ayant peur pour lui-meme, fit mine de ne pas le remarquer et detourna la tete. En reprenant sa marche, il regarda en arriere, et le vit toujours a la meme place, au bord du chemin. Deux Francais parlaient entre eux a ses cotes. Pierre n'y fit aucune attention, et gravit la montee en boitant; il entendit distinctement deux coups de fusil derriere lui, mais au meme moment il se souvint que le passage du marechal l'avait empeche de finir de calculer ce qui leur restait d'etapes a faire jusqu'a Smolensk, et il se remit a compter. Deux soldats, dont les fusils fumaient encore, le depasserent en courant. Tous deux etaient pales, et l'un jeta a la derobee un regard sur Pierre, qui le regarda aussi, et se rappela que l'avant-veille ce meme soldat avait brule sa chemise en voulant la faire secher, ce qui avait provoque les rires de toute l'assistance. "Le Gris" hurla a l'endroit ou Karataiew etait assis: "Qu'a donc cette bete, pourquoi hurle-t-elle, se dit Pierre. Les soldats qui marchaient a cote de lui ne se retournerent plus, mais une expression sinistre se repandit sur leurs traits.
XIV
L es prisonniers, les bagages du marechal et ceux de la cavalerie s'arreterent dans le village de Schamschew. On s'etablit autour du feu de la marmite, et Pierre, apres avoir mange un morceau de viande de cheval, se coucha le dos au feu et s'endormit immediatement du meme sommeil qui s'etait empare de lui a Mojaisk, apres Borodino. La realite se confondit avec le reve, et une voix, etait-ce la sienne ou celle d'un autre? lui repeta les memes pensees qu'il avait alors si clairement entendues. "La vie est tout; la vie est Dieu. Tout se meut, et ce mouvement c'est Dieu. Tant qu'il y a la vie, il y a la jouissance de reconnaitre l'existence de la divinite. Aimer la vie, c'est aimer Dieu. Le plus difficile et le plus meritoire est d'aimer la vie dans ses souffrances immeritees". "Karataiew!" se dit tout a coup Pierre en lui appliquant ces pensees. Il vit ensuite dans son reve un petit vieillard, oublie depuis longtemps, qui lui avait donne des lecons de geographie lors de son sejour en Suisse: "Attends!" lui disait ce dernier, et il lui presenta un globe. Ce globe, anime, fremissant, n'avait pas de contours nettement indiques: sa surface se composait de gouttes d'eau serrees l'une contre l'autre en masse compacte, et ces gouttes glissaient en tous sens, se confondant en une seule, ou bien se divisant a l'infini; et, tout en cherchant a occuper le plus d'espace possible, elles se refoulaient et s'absorbaient mutuellement. "C'est l'image de la vie," lui disait le vieux professeur. "Comme c'est simple et comme c'est clair! se dit Pierre, et comment ne l'ai-je pas compris plus tot?. Dieu est au milieu, et chacune de ces gouttes essaye de s'etendre pour mieux Le refleter. Elle grandit, elle se resserre, elle disparait, pour revenir de nouveau a la surface. Voila! c'est ainsi que Karataiew a disparu!". "Avez-vous compris, mon enfant?" repeta le professeur. "Avez-vous compris, sacre nom?" s'ecria une voix tonnante. et Pierre se reveilla. Quand il se souleva sur son seant, il vit, a deux pas de lui, un soldat francais qui venait de bousculer un Russe et s'occupait a faire griller un morceau de viande enfile dans une baguette. Les mains musculeuses de ce dernier, aux doigts poilus et courts, tournaient et retournaient la viande avec adresse. La lueur des tisons eclairait sa figure bistree et ses sourcils epais: "Cela lui est bien egal, a ce brigand! murmurait le prisonnier, assis a deux pas de la, en caressant le petit "Gris", qui remuait gaiement la queue: "Il nous a suivis, se dit Pierre, et Platon." Il n'acheva pas, car, au meme moment, son imagination lui representa le pauvre Platon assis sous l'arbre, les deux coups de fusil qui avaient retenti au meme endroit, le hurlement du chien, l'air coupable et craintif des deux soldats qui l'avaient depasse avec leurs fusils encore fumants, l'absence de Karataiew a l'etape du soir. Il etait enfin sur le point de comprendre que Karataiew avait ete tue, lorsque, sans savoir pourquoi ni comment, il revit le balcon de sa maison de Kiew, ou il avait passe une soiree d'ete avec une belle Polonaise. Sans essayer de rattacher l'un a l'autre ces tableaux d'une nature si differente, Pierre referma les yeux, et ce souvenir, en se confondant dans son imagination avec le globe vacillant et liquide du vieux professeur, lui causa une telle impression de bien-etre et de fraicheur, qu'il crut se sentir glisser doucement dans une eau profonde, dont les flots, clairs comme le cristal, se reunissaient sans bruit au-dessus de sa tete!
U ne vive fusillade et de grands cris le reveillerent bien avant le lever du soleil.
" Les cosaques!" s'ecria un Francais qui s'enfuyait, et, une minute plus tard, Pierre se trouva entoure de compatriotes.
I l fut longtemps a comprendre ce qui se passait. De toutes parts s'elevaient des exclamations de joie:
" Freres! amis! camarades!" repetaient les vieux soldats en pleurant et en embrassant les cosaques et les hussards, qui, de leur cote, entouraient les prisonniers et leur offraient, qui un vetement, qui des bottes, qui du pain!
P ierre sanglotait, et comme il ne pouvait, dans son emotion, prononcer un mot, il sauta au cou du premier soldat venu.
D ologhow, debout a l'entree de la maison en ruines, assistait au defile des Francais desarmes, en donnant de legers coups de cravache sur la pointe de ses bottes. Sous l'impression, toute chaude encore, de leur mesaventure, ils parlaient haut entre eux, mais, en passant devant lui, et en sentant peser sur eux son regard glacial et penetrant, qui ne leur promettait rien de bon, ils sentaient expirer la parole sur leurs levres. A deux pas de lui, un cosaque comptait les prisonniers, et marquait les centaines d'un trait de craie sur le battant de la porte cochere.
" Combien? demanda Dologhow.
- La seconde centaine, repondit le cosaque.
- Filez, filez!" disait Dologhow, qui avait emprunte cette expression aux Francais, et un eclair de cruaute jaillissait de ses yeux lorsqu'ils se croisaient avec ceux des prisonniers.
D enissow, la tete decouverte, suivait d'un air sombre et accable les cosaques qui portaient le corps de Petia, pour le deposer dans la fosse qu'ils avaient creusee au fond du jardin.
XV
A partir du 28 octobre, lorsque les froids commencerent, la retraite des Francais prit un caractere plus tragique. Le nombre des hommes geles ou se chauffant a en mourir aux feux des bivouacs augmenta de jour en jour.
D e Moscou a Viazma, on ne comptait plus que 36000 hommes des 73000, non compris la garde, qui pendant toute la guerre n'avaient fait que piller. La suite devait correspondre mathematiquement a ce commencement: l'armee francaise diminuait dans la meme proportion de Viazma a Smolensk, de Smolensk a la Beresina et de la Beresina a Vilna, independamment de l'intensite du froid, de la poursuite des Russes, des obstacles imprevus, ou de toute autre circonstance prise isolement. A partir de Viazma, les trois colonnes se fondirent en une masse confuse qui marcha ainsi jusqu'a la fin. Berthier ecrivait a son souverain ce qui suit (et l'on sait a quel point les chefs se permettent de s'ecarter de la verite lorsqu'ils decrivent la situation d'une armee):
" Je crois devoir faire connaitre a Votre Majeste l'etat de ses troupes dans les differents corps d'armee que j'ai ete a meme d'observer depuis deux ou trois jours dans differents passages. Elles sont presque debandees. Le nombre des soldats qui suivent les drapeaux est en proportion du quart au plus dans presque tous les regiments; les autres suivent isolement differentes directions, chacun pour son compte, dans l'esperance de trouver des subsistances et pour se debarrasser de la discipline. En general ils regardent Smolensk comme le point ou ils doivent se refaire. Ces derniers jours on a remarque que beaucoup de soldats jettent leurs cartouches et leurs armes. Dans cet etat de choses, l'interet du service de Votre Majeste exige, quelles que soient ses vues ulterieures, qu'on rallie l'armee a Smolensk, en commencant a la debarrasser des non-combattants, tels que les hommes demontes, et des bagages inutiles et du materiel de l'artillerie, qui n'est plus en proportion avec les forces actuelles. En outre, deux jours de repos, des subsistances sont necessaires aux soldats, qui sont extenues par la faim et la fatigue; beaucoup sont morts ces derniers jours sur la route et dans les bivouacs. Cet etat de choses va toujours en s'aggravant, et donne lieu de craindre que, si l'on n'y apporte un prompt remede, on ne soit plus maitre des troupes dans un combat. - Le 9 novembre, a trente verstes de Smolensk.
E n entrant dans Smolensk, qui etait pour eux la terre promise, les Francais s'entretuent pour s'arracher les vivres, pillent leurs propres magasins, et, cette devastation une fois accomplie, ils reprennent leur retraite sans meme savoir ou elle s'arretera, et pourquoi ils la reprennent. Napoleon, ce genie, qui ne se connaissait pas de maitre, ne le savait pas davantage. Malgre tout, son entourage et lui-meme continuaient a observer l'etiquette usitee en ecrivant des lettres, des rapports, des ordres du jour. On s'appelait: "Sire, mon cousin, prince d'Eckmuhl, ou roi de Naples". Mais ces rapports et ces ordres du jour etaient lettres mortes. Personne ne les executait, parce qu'ils etaient inexecutables, et, malgre les titres pompeux dont ils faisaient parade, chacun d'eux sentait qu'il avait beaucoup a se reprocher et que le moment de l'expiation etait venu. Aussi, en depit des soins qu'ils semblaient accorder a l'armee, chacun en realite ne pensait qu'a soi, a fuir au plus vite, et a se sauver, si c'etait possible.
XVI
L es mouvements des armees russe et francaise, pendant cette retraite de Moscou au Niemen, rappellent le jeu de colin-maillard lorsqu'on bande les yeux a deux des joueurs, et que l'un deux fait tinter sa clochette pour avertir celui qui doit l'attraper. Tout d'abord, il sonne sans craindre l'ennemi, mais, a mesure que la partie s'engage, il tache de s'eloigner sans bruit, et le plus souvent, en cherchant a l'eviter, tombe entre les mains de son adversaire. C'est ainsi que pendant la premiere periode de la retraite des troupes francaises sur la route de Kalouga, on savait encore ou les trouver, mais, lorsqu'elles furent sur celle de Smolensk, elles prirent leur course en arretant le battant de la clochette et, sans s'en douter, allerent se heurter plus d'une fois contre les Russes. Une armee fuyait, l'autre la poursuivait. En quittant Smolensk, les Francais avaient le choix entre plusieurs routes: on aurait donc pu supposer qu'apres y avoir sejourne quatre jours, ils auraient du connaitre l'approche de l'ennemi et combiner une attaque avantageuse, mais leur foule debandee s'elanca en desordre, sans plan, sans direction precise, sur le plus perilleux des chemins, celui de Krasnoe a Orcha, en reprenant ainsi leur ancienne voie. Croyant avoir l'ennemi derriere et non devant eux, ils s'echelonnaient a de telles distances, que souvent ils se trouvaient a vingt-quatre heures les uns des autres. Napoleon fuyait en tete, puis les rois et les ducs. L'armee russe, pensant que Napoleon prendrait a droite au dela du Dniepre, qui etait, du reste, la seule manoeuvre sensee a executer, suivit cette meme direction, et deboucha sur la grand'route de Krasnoe. Alors, toujours comme au jeu du colin-maillard, les francais se trouverent en face de notre avant-garde. Apres le premier moment de panique causee par cette apparition inattendue, ils s'arreterent, puis reprirent leur course affolee en abandonnant les blesses et les trainards. C'est ainsi que, pendant trois jours, les corps du vice-roi, de Davout et de Ney defilerent, par detachements isoles, devant les troupes russes. Personne ne s'inquietait des autres, et chacun, se debarrassant de son artillerie, de ses bagages, de la moitie de ses hommes, ne pensait qu'a echapper aux Russes, en les tournant pendant la nuit par leur droite. Ney, qui s'etait attarde a l'inutile besogne de faire sauter les murs de Smolensk, comme l'enfant qui s'en prend au plancher sur lequel il vient de faire une chute, marchait en dernier. Il rejoignit Napoleon a Orcha, avec les 1000 hommes qui lui restaient sur les 10000 qu'il commandait dans le principe, et qu'il avait semes tout le long de la route, avec ses canons et ses bagages, oblige de se frayer pendant la nuit un chemin a travers les bois pour gagner le Dniepre. D'Orcha a Vilna, ce fut le meme jeu de fuite et de poursuite. Les bords de la Beresina furent temoins d'une epouvantable confusion: beaucoup d'hommes s'y noyerent, un grand nombre se rendirent et ceux qui eurent la chance de la traverser recommencerent, a travers champs, leur course desesperee. Quant au chef supreme, il endossa une fourrure, se mit en traineau, et partit, laissant derriere lui ses compagnons d'infortune, dont les uns suivirent son exemple, tandis que les autres se laissaient prendre, ou allaient augmenter le chiffre des morts!
XVII
Q uand on voit les Francais, pendant tout le cours de cette campagne, courir a leur perte inevitable, en ne subordonnant a aucune combinaison strategique l'ensemble de leurs operations ou les details de leur marche, on ne peut se figurer que les historiens, a propos de cette retraite, reproduisent leur theorie de la mise en mouvement des masses par la volonte d'un seul. Cependant ils ont ecrit des volumes pour enumerer les remarquables dispositions prises par Napoleon pour guider ses troupes, et vanter le talent militaire deploye a cette occasion par ses marechaux. Ils ont recours aux arguments les plus specieux, afin de nous expliquer les motifs qui l'engagerent a choisir, pour battre en retraite, la route devastee qu'il avait prise en marchant sur Moscou, au lieu de profiter de celle qui traversait des gouvernements abondamment approvisionnes. Ils exaltent son heroisme au moment ou, se preparant a livrer bataille a Krasnoe et a commander en personne, il dit a, son entourage: "J'ai assez fait l'Empereur, il est temps de faire le general!" Et pourtant, malgre ces nobles paroles, il fuit plus loin, abandonnant toute son armee a son malheureux sort! Ils nous depeignent ensuite la bravoure des marechaux, celle de Ney en particulier, qui se borne, apres un detour dans la foret, a passer de nuit le Dniepre, et a arriver a Orcha, sans drapeaux, sans artillerie, apres avoir perdu les neuf dixiemes de ses hommes! Enfin ils nous decrivent complaisamment dans tous ses details le depart de l'Empereur, de l'Empereur laissant la sa grande et heroique armee!
C e fait, qui, en langue vulgaire, serait tout simplement taxe de lachete, et qu'on apprend aux enfants a mepriser, est represente par les historiens comme quelque chose de grand et de marque au coin du genie. Et quand ils sont a bout d'arguments pour justifier une action contraire a tout ce que l'humanite reconnait de bon et de juste, ils evoquent solennellement la notion de la grandeur, comme si elle pouvait exclure la notion du bien et du mal. S'il etait possible de partager leur maniere de voir, il n'y aurait donc rien de mal pour celui qui est "grand", et aucune atrocite ne pourrait lui etre reprochee. "C'est grand!" disent les historiens, et cela leur suffit. Le bien et le mal n'existent pas pour eux, il n'y a que "ce qui est grand et ce qui ne l'est pas", et "le grand" est pour eux la marque essentielle de certains personnages qu'ils decorent du nom de heros! Quant a Napoleon, qui s'enveloppe de sa fourrure et s'eloigne a fond de train de tous ceux qu'il a emmenes avec lui, et dont la perte est en train de se consommer, il se dit, lui aussi, en toute tranquillite, que "c'est grand!" Et parmi tous ceux qui depuis cinquante ans l'appellent: Napoleon "le Grand", il n'y en a pas un qui comprenne qu'admettre "la grandeur" en dehors des lois eternelles du bien et du mal equivaut a reconnaitre son inferiorite et sa petitesse morale! A notre avis, la mesure du bien et du mal, donnee par le Christ, doit s'appliquer a toutes les actions humaines, et il ne saurait y avoir de "grandeur" la ou il n'y a ni simplicite, ni bonte, ni verite!
XVIII
Q uel est celui de nous autres Russes qui, en lisant la description de la derniere partie de la campagne de 1812, n'a pas eprouve un sentiment de penible et vague depit? Qui ne s'est demande comment notre armee, apres avoir accepte la bataille de Borodino, lorsqu'elle etait inferieure en nombre a celle des Francais, n'avait pas pu, apres les avoir cernes de trois cotes a la fois, leur couper la retraite et les faire tous prisonniers; car, mourant de froid et de faim, ils se rendaient par detachements entiers? L'histoire (du moins celle qui s'accorde ce titre) nous repond qu'il faut en rendre responsables Koutouzow, Tormassow, et autres, qui n'ont pas su, en temps utile, prendre certaines dispositions; mais alors pourquoi ne pas les avoir juges et condamnes? Meme en leur imputant ce pretendu oubli de leur devoir, il est difficile en effet de comprendre, eu egard aux conditions dans lesquelles se trouvait l'armee russe a Krasnoe et a la Beresina, comment elle ne s'est pas emparee de toute l'armee francaise, avec ses marechaux, ses rois et son empereur, surtout si, comme on l'assure, c'etait la le dessein arrete en haut lieu! Expliquer cet etrange phenomene, en disant que Koutouzow a entrave la reussite, c'est completement inadmissible, puisque nous savons tous, aujourd'hui, que, malgre sa volonte bien arretee de ne pas prendre l'offensive, il n'avait pas pu s'opposer au desir manifeste par ses troupes a Viazma et a Taroutino. Si, comme on le pretend, le projet des Russes etait de couper la retraite a l'armee francaise et de la faire prisonniere en masse, et que leurs tentatives en ce sens n'aient abouti qu'a des echecs, il s'ensuit naturellement que les Francais doivent considerer cette derniere periode de la campagne comme une serie de victoires pour leurs armes, et que les historiens militaires russes ont tort d'y voir une marche triomphale pour nos soldats. Car, s'ils veulent etre logiques, malgre leur enthousiasme lyrique et patriotique, ils sont bien obliges de reconnaitre que la retraite des Francais, depuis Moscou, a ete une suite ininterrompue de succes pour Napoleon et de defaites pour Koutouzow. Mais, en mettant de cote pour un moment tout amour-propre national, on sent qu'il y a evidemment dans cette conclusion une contradiction flagrante, puisqu'en definitive les victoires successives de l'ennemi ont abouti a son aneantissement, tandis que les defaites russes ont eu pour resultat la liberation de la patrie. La cause reelle de cette contradiction git dans le fait que les historiens, en se bornant a etudier les evenements dans la correspondance des Empereurs et des generaux, dans les recits et dans les rapports officiels, ont faussement suppose que le plan etait de couper la retraite a Napoleon et a ses marechaux, et de les faire prisonniers. Ce plan n'a jamais existe et ne pouvait exister, car il n'avait aucune raison d'etre. De plus, il etait impossible de l'executer, car l'armee de Napoleon s'enfuyait avec une precipitation qui tenait du vertige, hatant ainsi elle-meme le denoument desire. Il aurait donc ete absurde d'entreprendre des operations habilement combinees contre des fuyards, dont la plus grande partie mourait en route, et dont la capture, meme celle de leur Empereur et de leurs generaux, n'aurait fait qu'embarrasser l'action des poursuivants. L'idee de couper la retraite a Napoleon etait aussi peu sensee qu'impraticable, car l'experience nous prouve que jamais un mouvement de colonne execute pendant une bataille, a cinq verstes de distance, ne concorde, a point nomme, avec le plan primitif. On a beau s'imaginer benevolement que Tchitchagow, Koutouzow et Wittgenstein se rencontreraient a l'heure dite, a l'endroit designe par avance, c'etait en realite aussi invraisemblable qu'impossible; Koutouzow le sentait bien, lorsque, en recevant le plan qu'on lui envoyait de Saint-Petersbourg, il disait que les dispositions faites a distance n'avaient jamais le resultat qu'on en attendait. Quant a l'expression militaire de "couper une retraite", c'est egalement un non-sens, et rien de plus: on coupe un morceau de pain, on ne coupe pas une armee. Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, on ne peut ni couper une armee, ni lui barrer le chemin, car il y a toujours moyen de faire un detour, et messieurs les tacticiens devraient savoir, par l'exemple de Krasnoe et de la Beresina, combien la nuit est favorable aux mouvements imprevus. Quant aux prisonniers, on ne prend que ceux qui le veulent bien, comme l'hirondelle qui ne se laisse attraper que lorsqu'elle se pose sur la main, ou comme les Allemands qui se rendent methodiquement, selon toutes les regles de la strategie et de la tactique. Quant aux Francais, ils pensaient avec raison qu'il n'y avait pas plus d'avantage pour eux d'un cote que de l'autre, car, prisonniers ou fuyards, ils n'avaient d'autre perspective que de mourir de froid ou de faim. Dans sa marche de Taroutino a Krasnoe, l'armee russe, sans livrer un seul combat, perdit 50000 hommes en malades et trainards. Pendant cette periode de la campagne, nos troupes, manquant de vivres, de chaussures, de vetements, bivouaquaient des mois entiers dans la neige, par quinze degres de froid; les jours n'avaient que sept ou huit heures de duree, les nuits etaient sans fin, il n'y avait plus, par consequent, de discipline, puisqu'elles luttaient a tout instant contre la mort et les souffrances. La-dessus les historiens se contentent de vous dire que Miloradovitch aurait du executer une marche de flanc pendant que Tormassow en aurait fait une autre de son cote, et que Tchitchagow se serait avance (ayant de la neige au-dessus des genoux) pour refouler et culbuter l'ennemi. Que ne nous disent-ils plutot que ceux qui mouraient ainsi de froid et de faim ont fait tout ce qui etait possible et indispensable pour l'honneur de la nation. Ce n'est pas leur faute si, pendant ce temps, d'autres Russes, confortablement assis dans des chambres bien closes, s'amusaient a combiner des plans irrealisables! Cette etrange et inconcevable contradiction du fait reel et de la description officielle provient de ce que les historiens s'attachent a nous decrire les sentiments sublimes et a non repeter les paroles memorables de certains generaux, au lieu de depeindre prosaiquement les evenements. Les grandes phrases de Miloradovitch, les recompenses recues par tel ou tel militaire pour ses profondes combinaisons strategiques ont seules le don de les interesser, mais les 50000 hommes dissemines dans les hopitaux et dans les cimetieres n'attirent pas leur attention, comme s'ils etaient indignes de leurs savantes recherches. Et cependant ne suffit-il pas de laisser de cote l'etude des rapports et des plans de bataille, et de penetrer dans le mouvement intime de ces centaines de milliers d'individus qui prennent une part immediate aux evenements pour donner a des questions jusque-la insolubles en apparence une solution claire comme le jour?
CHAPITRE VI
I
L orsqu'un homme voit mourir un animal quelconque, il est pris d'un sentiment involontaire de terreur, car il assiste a l'aneantissement d'une fraction de cette nature animale a laquelle il appartient; mais, lorsqu'il s'agit d'un etre aime, on ressent, en dehors de la terreur causee par le spectacle de la destruction, un dechirement interieur, et cette blessure de l'ame tue ou se cicatrise, comme une blessure ordinaire; mais elle reste toujours sensible, et frissonne au moindre attouchement.
L a princesse Marie et Natacha en firent l'une et l'autre la triste experience apres la mort du prince Andre. Moralement courbees et affaissees sous l'influence du nuage menacant de la mort qu'elles avaient vue si longtemps planer sur leurs tetes, elles n'osaient plus regarder la vie en face, et elles ne retrouvaient un peu de force que pour proteger leur plaie, toujours saignante, contre les douloureuses impressions du dehors. Tout, jusqu'au roulement de la voiture dans la rue, l'annonce du diner, la question de la femme de chambre au sujet de la robe qu'il fallait mettre, ou, ce qui etait pis encore, un mot banal, un interet trop faiblement exprime, irritait leur blessure, car tout cela les empechait de plonger leurs regards dans ce lointain mysterieux qu'elles avaient entrevu pendant quelques secondes. Tout cela semblait insulter a ce calme profond qui leur etait si necessaire a toutes deux, pour se reprendre a ecouter les chants de ce choeur solennel et terrible qui n'avaient pas encore cesse de vibrer dans leur imagination. Elles echangeaient peu de paroles, mais elles eprouvaient une veritable consolation a se trouver ensemble; elles evitaient meme toute allusion a l'avenir, a leur tristesse, au defunt, car en parler n'etait-ce pas porter atteinte a la grandeur et a la saintete du mystere qui s'etait accompli sous leurs yeux? Cette reserve qu'elles s'imposaient ne faisait qu'aiguillonner leur chagrin, mais la douleur aussi bien que la joie ne peut etre eternelle et sans alliage.
L a princesse Marie, la premiere, par sa position personnelle et independante, par les obligations que lui imposait la tutelle de son neveu, fut attiree hors de la sphere de deuil dans laquelle elle avait vecu pendant pres de deux semaines. Une lettre recue exigeait une reponse, la chambre du petit Nicolas etait humide, il avait attrape un rhume; Alpatitch, arrive de Yaroslaw, lui presentait le compte rendu des affaires, etc. Il fallut discuter avec lui a propos du conseil qu'il lui donnait de retourner a Moscou et de s'etablir a nouveau dans leur hotel; car l'hotel etait reste intact, et n'exigeait que quelques reparations insignifiantes. La vie habituelle suivait donc son cours, sans qu'il fut possible de l'arreter, et, quelque penible qu'il fut pour la princesse Marie de sortir de sa solitude contemplative, quoiqu'elle se fit de vifs scrupules de quitter Natacha, en la laissant seule en proie a tous ses regrets, les soucis de l'existence la reclamaient. Elle y reprit, a son coeur defendant, sa part d'activite; elle revit les comptes avec Alpatitch, prit conseil de Dessalles au sujet de son neveu, et s'occupa des preparatifs de son retour a Moscou.
N atacha, livree a un isolement plus complet, s'eloigna insensiblement de la princesse Marie, des que son depart fut decide. Cette derniere proposa a la comtesse de l'emmener avec elle. Son pere et sa mere y consentirent avec empressement, car, s'apercevant que leur fille s'affaiblissait de plus en plus, ils esperaient que le changement d'air et les soins des medecins de Moscou contribueraient a la retablir!
" Je n'irai nulle part, repondit Natacha, je ne demande qu'une chose: c'est qu'on me laisse en paix!" Et elle sortit precipitamment, en retenant a grand'peine des larmes de colere plutot que de douleur.
B lessee de l'abandon de la princesse Marie, elle passait la plus grande partie de son temps seule dans sa chambre, enfoncee dans un coin du divan, agitant machinalement, sans s'en apercevoir, ce qui lui tombait sous la main, pendant que ses yeux immobiles regardaient, sans voir, dans l'espace. Cette solitude la fatiguait, l'epuisait, mais elle lui etait necessaire. Des que quelqu'un entrait chez elle, elle se levait brusquement, changeait de position, d'expression de physionomie, saisissait un livre ou un ouvrage quelconque, et attendait avec une visible impatience qu'on la laissat a elle-meme. Il lui semblait toujours qu'elle etait sur le point de penetrer et de resoudre l'effrayant probleme sur lequel se concentraient toutes les forces de son ame.
U n jour, a la fin de decembre, les cheveux negligemment noues sur le sommet de la tete, habillee d'une robe de laine noire, pale, amaigrie, elle etait a moitie etendue comme d'habitude dans l'angle du divan et chiffonnait machinalement le bout de sa ceinture. Ses yeux fixes sur la porte semblaient regarder du cote par ou il avait disparu; alors cette rive inconnue de la vie, ou jamais jusque-la elle n'avait fixe sa pensee, cette rive qui lui avait, toujours paru si lointaine et si problematique, se rapprochait d'elle; elle devenait visible et presque palpable, tandis que celle ou elle etait restee lui apparaissait deserte, desolee, pleine de souffrances et de larmes. Le cherchant la ou elle savait qu'il devait etre, elle ne pouvait neanmoins se le representer autrement qu'elle ne l'avait vu dans ces derniers temps: elle voyait, sa figure, elle entendait sa voix, elle se repetait ses paroles, y ajoutant de nouvelles paroles qu'elle s'imaginait avoir entendues. Le voila!. Il est tendu dans son fauteuil, avec son vetement de velours fourre, la tete appuyee sur sa main maigre et diaphane; sa poitrine est enfoncee, ses epaules relevees, ses levres serrees, ses yeux brillants, et des plis se creusent et se detendent sur son front pale. Une de ses jambes tremble imperceptiblement, et Natacha devine qu'il lutte contre une poignante douleur. "Quelle est cette douleur? Que sent-il?" se demande-t-elle. Mais il a remarque son attention; il la regarde et lui dit sans sourire: "Se lier pour la vie a un homme qui souffre est une chose horrible, c'est un tourment eternel." Et il essaye de penetrer sa pensee. Natacha repond alors comme elle repondait toujours: "Cela ne durera pas, vous vous remettrez!." Mais son regard severe et scrutateur lui adresse un reproche plein de desespoir. "Je lui avais dit, pensait Natacha, que rester ainsi malade serait en effet terrible, mais il a donne un autre sens a mes paroles: je le disais pour lui, et il a cru que je parlais de moi, car alors il tenait encore a la vie et il craignait la mort!. J'ai parle sans reflechir, autrement je lui aurais dit que j'aurais ete heureuse de le voir toujours mourant plutot que d'eprouver ce que j'eprouve aujourd'hui!. C'est inutile maintenant de chercher a reparer ma faute, il ne le saura jamais!. Son imagination se complaisant a recommencer la meme scene, elle modifiait sa reponse et lui disait: "Oui, c'eut ete affreux pour vous, mais pas pour moi, car vous savez que vous etes tout pour moi: souffrir avec vous est encore un bonheur!" Alors elle sentait le serrement de sa main, elle entendait sa propre voix lui repeter des paroles de tendresse et d'amour qu'elle n'avait pas dites alors, mais qu'elle disait aujourd'hui: "Je t'aime, je t'aime!" repetait-elle en joignant convulsivement les mains, et sa douleur devenait moins amere et ses yeux se remplissaient de larmes. puis tout a coup elle se demandait avec terreur a qui elle parlait ainsi. "Qui etait-il? Ou etait-il a present?." Tout se derobait derriere une apprehension indicible qui arretait son effusion, et, se laissant de nouveau aller a ses reflexions, il lui semblait qu'elle allait enfin penetrer le mystere. Mais, au moment ou elle allait saisir l'insaisissable, Douniacha, la fille de chambre, entra vivement, le visage decompose, et lui dit, sans s'inquieter de l'effet produit par son apparition:
" Venez vite, mademoiselle, un malheur est arrive!. Pierre Illitch. une lettre!" dit-elle en sanglotant.
II
L 'aversion que chacun inspirait a Natacha etait plus marquee encore envers les membres de sa famille. Son pere, sa mere, Sonia, lui etaient si familiers et si proches, que leurs paroles lui paraissaient toujours sonner faux dans ce monde ideal qui l'absorbait completement. Elle leur temoignait non seulement de l'indifference, mais meme de l'inimitie. Elle ecouta la nouvelle apportee par Douniacha sans la comprendre: "De quel malheur parle-t-elle? Qu'est-ce qui peut leur etre arrive, a eux, dont les jours coulent et se succedent avec la meme tranquillite?" Voila ce qu'elle se demandait.
L orsqu'elle entra dans le salon, son pere sortait de la chambre de la comtesse. Sa figure contractee etait couverte de larmes; en apercevant sa fille, il fit un geste desespere, et eclata en sanglots dechirants, qui bouleversaient sa bonne et placide figure:
" Petia, Petia!. Va! Va! Elle t'appelle!" Pleurant a chaudes larmes comme un enfant, et trainant ses jambes affaiblies, il s'affaissa sur une chaise, en couvrant sa figure de ses mains.
O n aurait dit qu'un courant electrique enveloppait dans ce moment Natacha de la tete aux pieds, et la frappait douloureusement au coeur; elle sentit quelque chose eclater en elle, elle crut mourir, mais cette horrible angoisse fut instantanement suivie d'une sensation de delivrance. La torpeur qui pesait sur elle s'etait evanouie. La vue de son pere, les cris de douleur sauvage de sa mere, lui firent oublier sa propre desolation; elle courut a son pere, mais celui-ci, d'un geste qui trahissait sa faiblesse, lui indiqua la porte de la chambre de la comtesse, sur le seuil de laquelle la princesse Marie venait d'apparaitre, pale et tremblante. Saisissant Natacha par la main, elle murmura quelques mots, mais celle-ci, incapable de la voir et de l'entendre, la repoussa, se precipita vers sa mere, et s'arreta une seconde devant elle, comme si elle luttait contre elle-meme. La comtesse, a moitie couchee dans un fauteuil, en proie a des mouvements nerveux qui agitaient tout son corps, se frappait la tete contre la muraille. Sonia et les femmes de chambre tenaient ses mains etroitement serrees.
" Natacha, criait la comtesse, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, il ment?. Natacha! poursuivait-elle, en repoussant ceux qui entouraient, dis-moi que ce n'est pas vrai!"
N atacha s'agenouilla sur le fauteuil, se pencha au-dessus de sa mere, releva sa tete affaissee, et colla sa figure contre la sienne.
" Maman, ma cherie!. Je suis la, maman! murmurait-elle sans interruption, et, la prenant dans ses bras, elle luttait tendrement avec elle en la faisant entourer d'oreillers, en la forcant a boire un peu d'eau, en degrafant sa robe.
" Je suis la, maman, je suis la!" lui disait-elle toujours, en baisant sa tete, son visage, ses mains, et aveuglee par le torrent de larmes qui coulait le long de ses joues.
L a comtesse serra la main de sa fille, ferma les yeux et se calma un moment. Tout a coup, se soulevant avec un violent effort, elle promena autour d'elle un regard terne, et, apercevant sa fille, elle lui prit la tete a deux mains et la serra de toutes ses forces, puis, fixant ses yeux sur son visage, qu'elle pressait a lui faire mal, elle la regarda longtemps d'un air egare.
" Natacha, tu m'aimes? lui dit-elle tout bas d'une voix confiante. Tu ne me tromperas pas, tu me diras la verite?"
L es yeux de Natacha, voiles de larmes, semblaient implorer son pardon.
" Mere cherie!" dit-elle en employant tout son amour filial a soulager sa mere d'une part de son terrible malheur, pendant que celle-ci, impuissante a conjurer l'horrible realite, s'obstinait a repousser l'idee qu'elle pouvait encore vivre, lorsque son fils bien-aime venait d'etre tue a la fleur de l'age, et elle retombait dans le monde du delire pour fuir la fatale verite.
N atacha n'aurait pu dire comment se passerent cette premiere nuit et la journee qui suivit. Elle ne dormit pas, et ne quitta pas sa mere d'une minute. Son affection, tenace et patiente, ne cherchait ni a consoler ni a expliquer, mais enveloppait la pauvre affligee d'effluves de tendresse qui etaient comme un appel a la vie. La troisieme nuit, profitant d'un moment d'assoupissement de sa mere, elle venait de fermer les yeux en appuyant sa tete sur le bras du fauteuil, lorsque, a un craquement du lit, elle les rouvrit tout a coup, et vit la malade, assise sur son seant, parlant tout bas:
" Comme je suis heureuse de ton retour!. Tu es fatigue?. veux-tu du the?"
N atacha s'approcha.
" Comme te voila grand et beau!" poursuivit la comtesse en prenant la main de sa fille.
- Maman, a qui parlez-vous?
- Natacha, il est mort, mort!. Je ne le verrai plus!" Alors, se jetant au cou de sa fille, elle fondit en larmes pour la premiere fois.
III
S onia et le vieux comte essayaient en vain de remplacer Natacha; elle etait decidement la seule qui put arreter sa mere sur la pente d'un desespoir voisin de la folie. Pendant trois semaines elle resta constamment aupres d'elle, sommeillant a ses cotes dans un fauteuil: elle lui donnait a boire, a manger, et ne cessait de lui adresser de douces et tendres paroles.
L a blessure de cette pauvre ame ne pouvait se cicatriser. La mort de Petia avait emporte la meilleure part de sa vie. Un mois plus tard, cette femme, que la nouvelle de la mort de son fils avait trouvee portant legerement et avec vigueur ses cinquante ans, sortit de sa chambre, vieille, a moitie morte, et ne prenant plus aucun interet a l'existence. Ce coup, qui l'avait terrassee, arracha au contraire sa fille a sa lethargie. Natacha avait cru que sa vie etait finie lorsque son affection pour sa mere lui demontra que l'essence de son etre, c'est-a-dire l'amour, etait encore vivace en elle, et, l'amour une fois reveille dans son ame, elle revint a la vie.
L es derniers jours du prince Andre avaient deja lie Natacha et la princesse Marie; ce nouveau malheur les rapprocha davantage. Cette derniere avait remis son depart; elle soigna avec devouement Natacha, dont les forces physiques avaient ete soumises a une trop rude epreuve dans la chambre de sa mere, et qui etait tombee malade a son tour. S'apercevant un jour qu'elle avait le frisson, la princesse Marie voulut qu'elle vint chez elle, la coucha sur son lit, baissa les stores, et allait la quitter, lorsque Natacha la rappela.
" Je n'ai pas sommeil, Marie, reste avec moi.
- Mais tu es fatiguee, dors.
- Non, non, pourquoi m'as-tu emmenee?. Elle me demandera.
- Non, ma cherie, elle est au contraire beaucoup mieux aujourd'hui."
N atacha, etendue sur le lit, examinait dans la demi-obscurite les traits de la princesse Marie: "Lui ressemble-t-elle? se demandait Natacha. Oui et non: elle a quelque chose de particulier, d'etrange, quelque chose qui m'est inconnu, mais elle m'aime, et son coeur est essentiellement bon. mais que pense-t-elle? Comment me juge-t-elle?"
" Macha, dit-elle timidement en l'attirant par la main, ne crois pas que je sois mauvaise, non, ma petite ame, je t'aime bien, je t'assure, soyons amies, completement amies." Et elle lui couvrit de baisers la figure et les mains.
L a princesse Marie, confuse et embarrassee, repondit cependant avec joie a cet epanchement.
A dater de ce jour, elles eurent l'une pour l'autre cette amitie exaltee et passionnee qui ne se rencontre qu'entre femmes. Elles s'embrassaient a tout instant, s'adressaient de tendres paroles, et passaient ensemble la plus grande partie de leur journee. Si l'une s'en allait, l'autre s'inquietait, et ne se rassurait que lorsqu'elle l'avait rejointe. Elles se sentaient plus en paix avec elles-memes, reunies que separees; c'etait un sentiment plus fort que l'amitie, et si exclusif, que la vie ne devenait possible que si l'amie etait la. Parfois, elles gardaient le silence pendant de longues heures, ou bien, couchees l'une a cote de l'autre, elles bavardaient toute la nuit jusqu'au matin. Les souvenirs les plus lointains etaient leur theme favori. La princesse Marie racontait son enfance, ses reveries, parlait de sa mere et de son pere, et Natacha, qui jusque-la s'etait detournee avec une indifference hautaine de cette vie de devouement et de soumission, dont elle ne pouvait comprendre la poetique et chretienne abnegation, aujourd'hui ardemment attachee a la princesse Marie, s'eprit de sympathie pour son passe, et en comprit enfin le cote intime, reste si longtemps impenetrable a ses yeux. Sans doute, elle ne songeait pas a pratiquer cette abnegation absolue, car elle etait habituee a chercher d'autres joies, mais elle apprecia d'autant plus vivement cette vertu, qu'elle ne la possedait pas. Quant a la princesse Marie, elle aussi, en ecoutant les recits de l'enfance et de l'adolescence de Natacha, elle entrevoyait un horizon qui lui etait inconnu, la foi dans la vie et dans les jouissances qu'elle apporte avec elle. De "lui" elles ne parlaient qu'a de bien rares intervalles, pour ne pas insulter (c'etait leur idee) a l'elevation de leurs sentiments, mais ce silence volontaire accomplissait peu a peu, et malgre elles, l'oeuvre de l'oubli.
N atacha avait singulierement pali, et sa faiblesse etait si grande que, lorsqu'on lui parlait de sa sante, elle en eprouvait un certain plaisir; mais tout a coup, par une revolution subite, elle se sentait envahir, non pas par la crainte de la mort, mais par celle de la maladie et de la perte de sa beaute. Examinant alors son visage amaigri, elle s'etonnait du changement survenu dans ses traits, et les etudiait tristement dans son miroir. "C'etait inevitable," se disait-elle, et cependant elle en avait peur, et regrettait qu'il en fut ainsi! Un jour, ayant monte trop vite l'escalier, elle s'arreta essoufflee, et trouva aussitot une raison pour redescendre, puis une autre pour remonter: elle cherchait ainsi a essayer et a mesurer ses forces. Une autre fois elle appela Douniacha, et la voix lui manqua. Bien qu'elle l'entendit s'approcher, elle l'appela de nouveau, a pleins poumons, comme lorsqu'elle chantait, et elle s'ecouta avec attention. Elle ne s'en doutait pas et n'aurait pu le croire possible, mais, a travers la couche epaisse de limon dont elle croyait son ame recouverte, percaient deja les fines et tendres pointes de l'herbe nouvelle, qui devait prendre le dessus, et faire bientot disparaitre, sous la seve de sa verdure, la douleur qui l'avait ecrasee. La plaie interieure se cicatrisait.
L a princesse Marie partit pour Moscou a la fin de janvier, emmenant Natacha avec elle, car le comte insistait pour qu'elle consultat les medecins.
IV
A pres le choc des deux armees qui avait eu lieu a Viazma, et ou il avait ete impossible a Koutouzow d'arreter l'elan de ses troupes, desireuses de culbuter l'ennemi et de lui couper la re-raite, la fuite des Francais et la poursuite des Russes continuerent sans nouvelle bataille. La fuite de l'armee francaise etait tellement rapide, que l'armee russe ne pouvait l'atteindre; les chevaux de l'artillerie tombaient, epuises, sur la route, et nos soldats, extenues de fatigue par cette course incessante de quarante verstes par vingt-quatre heures, ne pouvaient plus en accelerer la vitesse.
V oici qui suffira a donner une idee du degre d'epuisement auquel notre armee etait arrivee; depuis Taroutino elle n'avait perdu, en blesses et en morts, que 5000 hommes, dont une centaine a peine avaient ete faits prisonniers, tandis qu'en arrivant a Krasnoe elle etait deja reduite a la moitie des 100000 hommes d'effectif qu'elle comptait a sa sortie de Taroutino. La rapidite de sa poursuite agissait par consequent sur elle d'une facon aussi dissolvante que la fuite sur les Francais, avec cette difference toutefois qu'elle marchait de plein gre, sans se sentir, comme l'ennemi, menacee d'un aneantissement complet, et que ses trainards etaient recueillis par leurs compatriotes; au contraire, les Francais restes en arriere tombaient infailliblement entre les mains des Russes. Koutouzow employa, autant qu'il le put, toute son activite a ne pas entraver la retraite des Francais, a la favoriser au contraire, tout en facilitant le mouvement en avant de nos troupes. Depuis les fatigues et les pertes qu'elles avaient subies, une autre raison le forcait encore a temporiser! c'etait seulement a condition de suivre les Francais a distance, qu'on pouvait esperer les tourner dans leur course desordonnee. Koutouzow sentait, comme tout soldat russe, que l'ennemi etait vaincu et irremediablement vaincu par la seule force des circonstances. Mais ses generaux, surtout les etrangers, brulant de desir de se distinguer personnellement, de faire prisonnier un duc ou un roi, s'obstinaient a trouver le moment propice pour livrer une bataille en regle, et pourtant rien n'etait plus absurde. Aussi ne cessaient-ils de lui presenter des plans, dont le seul resultat etait l'augmentation des marches forcees et un surcroit de fatigue pour les hommes, tandis que le plan unique, fermement poursuivi par Koutouzow, de Moscou a Vilna etait de diminuer pour ses soldats les miseres de cette campagne. Malgre tous ses efforts, il fut neanmoins impuissant a mettre un frein a toutes ces ambitions qui s'agitaient autour de lui, et qui se manifestaient surtout lorsque les troupes russe venaient a tomber inopinement sur les troupes francaises.
C 'est ce qui arriva a Krasnoe; la, au lieu d'avoir affaire a une colonne francaise isolee, on se heurta contre Napoleon lui-meme entoure de 16000 hommes; la il fut impossible a Koutouzow d'epargner a son armee une funeste et inutile collision; le carnage des hommes debandes de l'armee francaise par les hommes epuises de l'armee russe continua trois jour durant. On fit un grand nombre de prisonniers, on prit de canons et un baton qu'on appelait "baton de marechal", chacun enfin tint a prouver qu'il s'etait "distingue". Apres l'affaire, ce fut une altercation generale: tous se reprochaient les uns aux autres de n'avoir pris ni Napoleon ni aucun de ses marechaux. Ces hommes, entraines par leurs passions, n'etaient que les instruments aveugles de l'inexorable necessite: ils se regardaient comme des heros, et demeuraient persuades qu'ils s'etaient conduits de la maniere la plus noble et la plus meritoire. Koutouzow surtout etait l'objet de leur animosite: ils l'accusaient de les avoir empeches, des le debut de la campagne, de battre Napoleon, de ne penser qu'a ses interets, et de n'avoir arrete la marche de l'armee a Krasnoe que parce qu'il avait perdu la tete en apprenant sa presence, d'etre en relations avec lui, meme de lui etre vendu, etc.
N on seulement, sous l'influence de ces sentiments passionnes, les contemporains ont ainsi juge Koutouzow; mais, tandis que la posterite et l'histoire decernent a Napoleon le nom de "Grand", les etrangers le depeignent, lui, comme un vieillard use, comme un courtisan corrompu et affaibli, et les Russes, comme un etre indefinissable, une sorte de mannequin, utile dans le moment, grace a son nom essentiellement russe!
V
D ans les annees 1812 et 1813, on l'accusait tout haut. L'Empereur en etait mecontent, et dans un livre d'histoire, recemment ecrit par ordre superieur, Koutouzow est represente comme un courtisan intrigant et fourbe, tremblant meme au seul nom de Napoleon, et capable d'avoir empeche, par ses doutes, les troupes russes de remporter a Krasnoe et a la Beresina une eclatante victoire. Tel est le sort de ceux qui ne sont pas proclames de "grands hommes", tel est le sort de ces individualites isolees qui, devinant les desseins de la Providence, y soumettent leur volonte: la foule les punit d'avoir compris les lois superieures qui regissent les affaires de ce monde en deversant sur elles le mepris et l'envie.
C hose etrange et terrible a dire! Napoleon, cet infime instrument de l'histoire, est pour les Russes eux-memes un sujet inepuisable d'exaltation et d'enthousiasme: il est "grand" a leurs yeux. Mettez en parallele Koutouzow, qui, du commencement a la fin de 1812, de Borodino a Vilna, ne s'est pas une fois dementi, ni par une action, ni par une parole, qui est un temple sans precedent de l'abnegation la plus absolue, qui pressent, avec une si rare clairvoyance, dans les evenements qui se passent autour de lui, l'importance qu'ils doivent avoir pour l'avenir. Koutouzow est represente par eux comme un etre incolore, digne tout au plus de commiseration, et ils ne parlent plus souvent de lui qu'avec un sentiment de honte mal deguisee!. Et cependant, ou trouver un personnage historique qui ait tendu vers un seul et meme but avec plus de perseverance, et qui l'ait atteint d'une maniere plus complete et plus conforme a la volonte de tout un peuple?
I l n'a jamais parle des "quarante siecles qui regardaient ses soldats du haut des Pyramides", des sacrifices qu'il avait faits a "la patrie, de ses intentions et de ses plans"! Encore moins parlait-il de lui-meme. Il ne jouait aucun role: a premiere vue, c'etait un homme tout rond, tout simple, ne disant que des choses tout ordinaires. Il ecrivait a ses filles, a MmedeStael, lisait des romans, aimait la societe des jolies femmes, plaisantait avec les generaux, les officiers, les soldats, et ne contredisait jamais une opinion contraire a la sienne. Lorsque le comte Rostoptchine lui adressa des reproches tout personnels pour avoir abandonne Moscou, en lui rappelant sa promesse de ne pas le livrer sans bataille, Koutouzow lui repondit:
" C'est ce que j'ai fait." Et cependant Moscou etait deja abandonne! Lorsque Araktcheiew vint lui dire de la part de l'Empereur qu'il fallait nommer Yermolow commandant de l'artillerie, Koutouzow repondit:
" C'est ce que je venais de dire," bien qu'un moment avant il eut dit tout le contraire! Que lui importait a lui, qui, seul au milieu de cette foule inepte, se rendait compte des consequences immenses de l'evenement, que ce fut a lui ou au comte Rostoptchine qu'on imputat les malheurs de la capitale? et que lui importait surtout la nomination de tel ou tel chef d'artillerie?
D ans ces circonstances, comme dans toutes les autres, ce vieillard, arrive par l'experience de la vie a la conviction que les paroles ne sont pas les veritables moteurs des actions humaines, en prononcait souvent qui n'avaient aucun sens, les premieres qui lui venaient a l'esprit. Mais cet homme qui attachait si peu d'importance a ses paroles, n'en a jamais prononce une seule, pendant toute sa carriere active, qui ne tendit au but qu'il voulait atteindre. Involontairement cependant, et malgre la triste certitude qu'il avait de ne pas etre compris, il lui est arrive plus d'une fois d'exprimer nettement sa pensee, et cela dans des occasions bien differentes les unes des autres. N'a-t-il pas toujours soutenu, en parlant de la bataille de Borodino, premiere cause des dissentiments entre lui et son entourage, que c'etait une victoire? Il l'a dit, il l'a ecrit dans ses rapports et repete jusqu'a sa derniere heure. N'a-t-il pas aussi declare que la perte de Moscou n'etait pas la perte de la Russie? et, dans sa reponse a Lauriston, n'a-t-il pas affirme que la paix n'etait pas possible, du moment qu'elle etait contraire a la volonte nationale? N'a-t-il pas ete le seul, pendant la retraite, a envisager nos manoeuvres comme inutiles, persuade que tout se terminerait de soi-meme, mieux que nous ne pouvions le desirer; qu'il fallait faire a l'ennemi "un pont d'or"; que les combats de Taroutino, de Viazma, de Krasnoe etaient inopportuns; qu'il fallait atteindre la frontiere avec le plus de forces possible, et que pour dix Francais il ne sacrifierait pas un Russe.? Lui, qu'on nous depeint comme un courtisan mentant a Araktcheiew afin de plaire a l'Empereur, est le seul qui, a Vilna, ait ose dire tout haut, en s'attirant ainsi la disgrace imperiale, que la continuation de la guerre au dela des frontieres etait facheuse et sans objet. Il ne suffit pas d'ailleurs d'affirmer qu'il comprenait l'importance de la situation; ses actes sont la pour le demontrer: il commence par concentrer toutes les forces de la Russie avant d'en venir aux mains avec l'ennemi, il le bat, et le chasse enfin du pays, en allegeant, autant qu'il lui etait possible, les souffrances du peuple et de l'armee. Lui, ce temporiseur dont la devise etait: "temps et patience," lui, l'adversaire declare des decisions energiques, il livre la bataille de Borodino en donnant a tous les preparatifs une solennite sans exemple, et soutient ensuite, contre l'avis des generaux, malgre la retraite de l'armee victorieuse, que la bataille de Borodino est une victoire pour la Russie, et insiste sur la necessite de ne plus en livrer d'autres, de ne pas commencer une nouvelle guerre, de ne pas franchir les frontieres de l'Empire!
C omment ce vieillard a-t-il pu, en opposition avec tout le monde, deviner aussi surement le sens et la portee des evenements, au point de vue russe? C'est que cette merveilleuse faculte d'intuition prenait sa source dans le sentiment patriotique, qui vibrait en lui dans toute sa purete et dans toute sa force. Le peuple l'avait compris, et c'etait ce qui l'avait amene a reclamer, contre la volonte du Tsar, le choix de ce vieillard disgracie comme le representant de la guerre nationale. Porte par cette acclamation du pays a ce poste eleve, il y employa tous ses efforts, comme commandant en chef, non pour envoyer ses hommes a la mort, mais pour les menager et les conserver a la patrie!
C ette figure simple et modeste, et par consequent "grande" dans la veritable acception du mot, ne pouvait etre coulee dans le moule mensonger du heros europeen, du soi-disant dominateur des peuples, tel que l'histoire l'a invente!. Il ne saurait y avoir de "grands hommes" pour les laquais, parce que les laquais entendent mesurer les autres a leur taille!
VI
L e 17 novembre fut le premier jour de la bataille de Krasnoe. Un peu avant le soir, apres d'interminables discussions, apres toutes sortes de retards causes par les generaux qui n'etaient pas arrives en temps utile a l'endroit designe, apres l'envoi en tous sens d'aides de camp charges d'ordres et de contre-ordres, il devint evident que l'ennemi etait en fuite et qu'aucune bataille n'etait possible.
L a journee etait belle et froide. Koutouzow, accompagne d'une nombreuse suite, ou les mecontents etaient en grande majorite, monte sur son vigoureux petit cheval blanc, se rendit a Dobroie, ou le quartier general avait ete transporte d'apres son ordre. Le long de la route se pressaient autour des feux les prisonniers francais qu'on avait faits ce jour-la, au nombre de 7000. Non loin de Dobroie, une foule de soldats deguenilles causaient bruyamment autour de pieces francaises detelees. A l'approche du commandant en chef, les voix se turent, et tous les yeux se fixerent sur lui, pendant qu'un des generaux lui expliquait ou l'on s'etait empare de ces canons et de ces hommes. Sa physionomie etait soucieuse, et il pretait une oreille distraite aux rapports qu'on lui faisait, il examinait ceux dont l'aspect etait le plus miserable. La plupart des soldats francais n'avaient plus figure humaine: le nez et les joues geles, les yeux rouges, gonfles et purulents, il semblait ne leur rester que quelques minutes a vivre. Deux d'entre eux, dont l'un avait le visage couvert de plaies, dechiraient de la viande crue. Il y avait quelque chose d'animal et d'effrayant dans le regard en dessous jete par ces malheureux sur les survenants. Koutouzow, apres les avoir longtemps regardes, hocha la tete d'un air triste et pensif. Un peu plus loin, il vit un soldat russe qui adressait en souriant quelques paroles affectueuses a un Francais: il hocha de nouveau la tete, sans que sa physionomie changeat d'expression.
" Que dis-tu? demanda-t-il au general qui essayait d'attirer son attention sur les drapeaux francais reunis en faisceaux devant le regiment de Preobrajenski. Ah! les drapeaux! reprit-il, et, s'arrachant avec peine au sujet qui le preoccupait, il jeta autour de lui un regard distrait, poussa un profond soupir et ferma les yeux.
U n des generaux fit signe au soldat qui tenait les drapeaux de s'avancer et de les placer autour du commandant en chef. Celui-ci resta un moment sans rien dire, puis, se soumettant a contre-coeur aux devoirs de sa position, releva la tete, regarda avec attention les officiers qui l'entouraient, et prononca avec lenteur, au milieu d'un profond silence, ces quelques paroles:
" Je vous remercie tous pour votre fidele et penible service. La victoire est a nous, et la Russie ne nous oubliera pas! A vous la gloire dans les siecles a venir!" Il se tut, et, avisant un soldat tenant une aigle francaise, qu'il avait inclinee devant le drapeau des Preobrajenski:
" Plus bas, plus bas, qu'il baisse la tete!. Comme ca, c'est bien! Hourra! mes enfants, ajouta-t-il en se tournant vers le soldat.
- Hourra!" hurlerent des milliers de voix.
P endant qu'ils poussaient ces cris, Koutouzow, courbe sur sa selle, baissa la tete, et son regard devint doux et railleur:
" Voila ce que c'est, mes enfants," dit-il, lorsque le silence fut retabli. Officiers et soldats se rapprocherent de lui pour entendre ce qu'il allait leur dire. L'inflexion de sa voix, l'expression de son visage, etaient completement changees: ce n'etait plus le commandant en chef qui parlait, c'etait simplement un vieillard qui avait a causer avec ses freres d'armes:
" Voila ce que c'est, mes enfants. Je sais que c'est dur, mais qu'y faire? Ayez patience: cela ne durera plus longtemps. Nous reconduirons nos hotes jusqu'au bout, et alors nous nous reposerons. Le Tsar n'oubliera pas vos services. C'est dur, j'en conviens, mais songez que vous etes chez vous, tandis qu'eux, et il indiqua les prisonniers. voyez ou ils en sont reduits: leur misere est pire que celle des derniers mendiants. Quand ils etaient forts, nous ne les menagions pas, mais maintenant nous pouvons en avoir pitie. Ce sont des hommes aussi bien que nous, n'est-ce pas, mes enfants?"
D ans les regards fixes et respectueux que les soldats attachaient sur lui, se lisait la sympathie eveillee par son discours. Sa figure s'eclaira de plus en plus d'un sourire bienveillant qui bridait les coins de ses levres et de ses yeux. Il baissa la tete et ajouta:
" A dire vrai, qui les a pries de venir? Ils n'ont que ce qu'ils meritent, apres tout!"
E t, donnant a son cheval un coup de fouet accompagne d'un formidable juron, il s'eloigna au bruit des rires et des hourras des soldats, qui rompirent aussitot leurs rangs.
S ans doute, toutes les paroles du general en chef n'avaient pas ete comprises des troupes, et personne n'aurait pu les repeter textuellement; mais, solennelles au debut, et empreintes a la fin d'une simplicite pleine de bonhomie, elles leur allaient droit au coeur, car chacun eprouvait comme lui, avec la conscience de la justice et du triomphe de son droit, le sentiment de compassion pour l'ennemi, si bien exprime par le juron caracteristique du vieillard; les cris joyeux des soldats y repondirent, et ne s'arreterent pas de longtemps. Un des generaux s'etant approche ensuite du marechal pour lui demander s'il ne desirait pas monter en voiture, Koutouzow ne put lui repondre que par un sanglot.
VII
L e crepuscule du 8 novembre, dernier jour de la bataille de Krasnoe, etait deja tombe lorsque les troupes arriverent a l'etape. Le temps etait toujours calme, il gelait, et, a travers les rares flocons de neige qui voltigeaient en l'air, on apercevait le bleu sombre du ciel etoile.
L e regiment d'infanterie de ligne qui avait quitte Taroutino au nombre de 3000 hommes arriva un des premiers, reduit a 900, au village ou il devait passer la nuit. Les fourriers declarerent que toutes les isbas etaient occupees par les malades et les morts, les etats-majors et les soldats de cavalerie. Une seule etait libre pour le commandant du regiment, qui s'y rendit aussitot, pendant que les soldats traversaient le village et mettaient leurs fusils en faisceaux en face des dernieres maisons.
S emblable a un enorme polype a mille bras, le regiment s'occupa a l'instant d'arranger sa taniere et de pourvoir a sa nourriture. Une partie des soldats se dirigea, en s'enfoncant dans la neige jusqu'aux genoux, vers un petit bois de bouleaux, adroite de la route, et l'on y entendit aussitot retentir les chansons et le bruit des haches qui coupaient les branches. L'autre partie s'agitait autour des fourgons et en tirait les marmites, les biscuits et le fourrage pour les chevaux, deja attaches au piquet; d'autres enfin s'etaient disperses dans le village pour nettoyer les logements des officiers de l'etat-major, en enlever les cadavres des Francais, ainsi que les planches et la paille des toits et les branches seches des haies pour s'en faire des abris. Une quinzaine de soldats etaient precisement occupes a demolir une de ces clotures, qui entourait une remise dont le toit avait deja ete arrache.
" Eh! eh! poussons tous a la fois," criaient plusieurs d'entre eux, et la haie couverte de neige se balancait en faisant entendre dans les tenebres de la nuit le craquement sec cause par la gelee.
L es pieux gemissaient sous leur poussee, et enfin la haie ceda a moitie, en entrainant avec elle les soldats. Une formidable explosion de rires accompagna leur chute.
" A vous deux, tenez-la.
- Ici le levier!
- Ou te fourres-tu donc!
- Voyons, ensemble, enfants, en mesure!"
T ous se turent! une voix, au timbre bas et veloute, entonna une chanson; a la fin du troisieme refrain, comme la derniere note s'eteignait, tous les soldats lancerent ensemble un cri module: "ca marche! ensemble, enfants!" Mais, malgre tous leurs efforts, la haie resistait encore, et l'on entendit leurs respirations haletantes.
" Eh! vous autres de la sixieme compagnie, arrivez donc. aidez-nous, nous vous le rendrons!"
Q uelques hommes de la sixieme compagnie, qui retournaient au village, accoururent a l'appel, et un moment apres ils emportaient tous ensemble la haute cloture, dont les branches tordues et a moitie disjointes meurtrissaient sous leur poids les epaules des soldats essouffles.
" Eh! va donc. Tu buttes, animal!
- Que faites-vous la? s'ecria tout a coup d'un ton imperatif un sous-officier qui s'elancait vers les porteurs; le general est dans cette isba. Je vais vous arranger, imbeciles que vous etes, continua-t-il en donnant une vigoureuse bourrade au premier soldat qui lui tomba sous la main.
- Silence donc!. pas tant de tapage!"
L es soldats, se turent, et celui qui avait recu le coup de poing grommela entre ses dents, en voyant le sous-officier s'eloigner:
" Tudieu! quelle tape!. J'en ai la figure qui me saigne!
- Cela te deplait, dis donc?" dit une voix railleuse. Et les soldats, marchant avec precaution, poursuivirent leur chemin, mais, a la sortie du village, la gaiete leur revint de plus belle, et ils reprirent leurs joyeux propos, entremeles de jurons inoffensifs.
L es officiers superieurs, reunis dans l'isba, devisaient vivement, en prenant leur the, sur la journee qui venait de s'ecouler et sur les manoeuvres en projet pour le lendemain: il s'agissait d'une marche de flanc sur la gauche, pour couper les communications du vice-roi et le faire prisonnier.
P endant que les hommes trainaient la haie en trebuchant a chaque pas, le feu s'allumait sous les marmites, le bois eclatait en crepitant, la neige fondait, et les ombres noires des soldats, qui battaient le sol de leurs semelles, se mouvaient en tous sens. Sans que le moindre commandement eut ete donne, briquets et haches travaillaient a l'unisson: d'un cote on empilait la provision de bois pour la nuit, et l'on dressait les tentes pour les officiers; de l'autre on faisait cuire le souper, on nettoyait les fusils et l'on astiquait les effets d'equipement. La haie, soutenue par des pieux, fut placee en demi-cercle du cote du nord pour empecher le feu de s'eteindre. On sonna la retraite, on fit l'appel, on mangea, et l'on s'installa autour des foyers, les uns raccommodant leur chaussure ou fumant leur pipe, les autres se mettant tout nus et grillant a plaisir leur vermine.
VIII
L es conditions exceptionnellement penibles de la vie des soldats russes, qui souffraient du manque de chaussure et de vetements chauds, qui couchaient a la belle etoile et marchaient dans la neige par dix-huit degres de froid, sans meme recevoir la ration reglementaire, auraient pu faire croire avec quelque raison qu'ils devaient presenter l'aspect le plus triste et le plus navrant. Jamais au contraire l'armee, meme dans la situation la plus favorable, n'avait ete aussi en train et aussi bien disposee. Cela provenait de ce que chaque jour elle rejetait hors de son sein tout ce qu'elle avait d'hommes affaiblis et decourages. Il n'y restait donc que la fleur des troupes, celles qui conservaient la force de l'ame et celle du corps.
D e nombreux soldats de la huitieme compagnie s'etaient reunis derriere l'abri de la haie. Deux sergents-majors entre autres y avaient reclame une place autour du feu, qui y etait plus vif que partout ailleurs, sous pretexte qu'ils avaient aide a y apporter des buches.
" Eh, dis donc, Makeew. ou t'es-tu perdu? Est-ce que les loups t'auraient mange? Apporte-nous donc du bois, faineant, cria un soldat avec des cheveux roux et une figure rougie par le froid, dont la fumee faisait cligner les yeux, mais qui ne s'eloignait pas du brasier.
- Vas-y donc, "la corneille", repondit celui a qui il s'adressait, en se retournant vers un autre de ses camarades.
L e soldat roux n'etait ni sous-officier ni caporal, mais sa vigueur physique lui donnait le droit de commander a ceux qui etaient plus faibles que lui. "La corneille", petit soldat malingre, au nez pointu, se leva avec soumission, mais au meme moment la lueur du bucher eclaira la silhouette d'un jeune troupier de bonne tournure qui s'avancait en pliant sous le faix d'une brassee de branches seches.
" Voila qui est bien, donne-les ici."
L es branches furent cassees, jetees sur les charbons, et, grace au souffle des bouches et aux pans des capotes mis en mouvement, la flamme jaillit et petilla. Les soldats s'approcherent, allumerent leurs pipes, pendant que leur jeune camarade, les poings sur les hanches, pietinait sur place pour rechauffer ses pieds glaces.
" Ah, petite mere, la rosee est froide mais belle. chantonnait-il a demi-voix.
- Eh! dis donc, tes semelles s'envolent, s'ecria "le roux", en voyant pendre une des semelles du jeune garcon. C'est dangereux de danser, sais-tu?"
L e danseur s'arreta, arracha le morceau de cuir qui pendillait et le jeta au feu.
" C'est vrai," dit-il, et, tirant de sa giberne un morceau de drap francais gros-bleu, il en entoura son pied.
" On nous en donnera bientot d'autres, dit un des soldats, et meme nous en aurons une double paire!. Et Petrow, ce fils de chienne, est donc reste parmi les trainards?
- Je l'ai cependant vu, repondit un autre.
- Eh bien! quoi, c'est un de plus de.
- A la troisieme compagnie il a manque hier neuf hommes a l'appel!
- La belle nouvelle! Que faire, que diable, quand les pieds sont geles?
- A quoi bon y penser? murmura le sergent-major.
- Tu as donc bien envie d'en avoir de pareils? dit un vieux soldat en s'adressant d'un air de reproche a celui qui avait parle des pieds geles.
- Qu'est-ce que tu crois donc, toi? s'ecria, de derriere le brasier, d'une voix aigue et tremblante, celui qu'on avait appele "la corneille". Si le corps reste sain, on maigrit, et puis on meurt. c'est comme moi, je n'en puis plus!." et il ajouta d'un air resolu en interpellant le sergent-major: "Qu'on m'envoie a l'hopital! ca me fait mal partout, la fievre ne me lache pas, et alors, moi aussi, je resterai en route!
- Voyons, voyons!" repondit le sergent-major avec calme.
" La corneille" se tut et la conversation recommenca sur toute la ligne.
" On en a pris pas mal de Francais aujourd'hui, mais quant a leur chaussure, ce n'est pas la peine d'en parler, dit un soldat en changeant de sujet.
- Ce sont les cosaques qui les ont dechausses; on a nettoye l'isba pour le colonel et on les a tous emportes. Eh bien, croiriez-vous, mes enfants, cela faisait de la peine de les voir ainsi bousculer. Il y en avait un qui vivait encore et qui marmottait quelque chose dans sa langue. Et comme il est propre ce peuple, mes enfants? reprit le premier. et blanc, blanc comme ce bouleau qu'est la-bas., et il y en a de braves parmi eux, et de tres nobles, que je vous dirai!
- Qu'est-ce qui t'etonne? On en recrute chez eux de toutes les classes.
- Et pourtant ils ne comprennent pas un mot de ce que nous disons, objecta avec un air de surprise le jeune soldat. Je lui demande a quelle couronne il appartient, et lui me begaye une reponse a sa facon. C'est un peuple etonnant!
- Il y a la-dessous quelque diablerie, mes camarades, dit celui qui s'etonnait de la blancheur de peau des Francais: les paysans m'ont raconte qu'a Mojaisk, lorsqu'on a enleve les morts un mois apres la bataille, ils etaient encore aussi blancs et aussi propres que du papier, et pas la moindre odeur!
- Cela tient-il au froid? demanda l'un.
- En voila un imbecile! Au froid, quand il faisait chaud? Si c'etait le froid, les notres aussi n'auraient pas senti mauvais; tandis qu'ils me disaient que les notres etaient pleins de vers, et qu'on etait oblige de se bander la bouche avec des mouchoirs quand on les emportait; mais eux restaient toujours blancs comme du papier.
- C'est probablement leur nourriture qui en est cause, dit le sergent-major, ils avaient un manger de maitres.
- Et les paysans m'ont raconte, reprit le narrateur, qu'on les a envoyes de dix villages, et que pendant vingt jours ils n'ont fait qu'enlever les morts, et pas tous encore, car il y avait aussi des loups en masse.
- C'etait la une vraie bataille, quoi! dit un vieux troupier, tandis que toutes les autres, ce n'a ete que pour tourmenter le soldat!"
L a conversation tomba, et chacun s'arrangea pour passer la nuit de son mieux.
" Ah! Dieu! quelle quantite d'etoiles; on dirait que ce sont les femmes qui ont tendu leurs toiles la haut! dit le jeune soldat en tombant en admiration devant la voie lactee.
- C'est bon signe, mes enfants, la recolte sera belle."
A u milieu du silence general on entendit bientot les ronflements de quelques dormeurs; les autres se retournaient pour se chauffer, en echangeant entre eux quelques paroles. Tout a coup du brasier voisin, a une centaine de pas de distance, s'eleverent de bruyants eclats de rire.
" Oh! qu'est-ce qu'ils ont donc a la cinquieme compagnie?. Et ce qu'il y a de monde, regarde donc!"
U n soldat se leva pour aller voir de plus pres.
" C'est qu'ils rient joliment bien la-bas, dit-il en revenant. C'est deux Francais qui sont venus, un tout gele, mais l'autre si en train qu'il chante des chansons.
- Oh! oh! Eh bien, allons-y, faut voir ca!"
IX
L a cinquieme compagnie bivouaquait sur la lisiere meme de la foret, et un enorme feu eclairait vivement, au milieu de la neige, les branches d'arbres ployant sous le givre, lorsque, au milieu de la nuit, on entendit dans le bois des pas qui faisaient craquer les branches seches.
" Mes enfants, ce sont les sorcieres!" dit un soldat.
T ous releverent la tete et ecouterent. Deux figures humaines, d'une tournure etrange, furent soudain eclairees par la flamme au moment ou elles sortirent du taillis: c'etaient deux Francais qui se cachaient dans la foret. Prononcant des paroles inintelligibles pour les soldats, ils se dirigerent vers eux. L'un, coiffe d'un shako d'officier, paraissait tres affaibli, et, se laissa tomber plutot qu'il ne s'assit aupres du feu; son compagnon, plus petit, trapu, les joues bandees d'un mouchoir, etait evidemment plus robuste. Il releva son compagnon, et, montrant sa bouche, dit quelques mots. Les soldats les entourerent, on etendit une capote sous le malade, et on leur apporta a tous deux de la "cacha" et de l'eau-de-vie. L'officier etait Ramballe avec son domestique Morel. Lorsque ce dernier eut avale l'eau-de-vie et une grande ecuelle de "cacha", une gaiete maladive s'empara de lui; il se mit a parler sans s'arreter, tandis que son maitre, refusant de rien prendre, gardait un morne silence, en regardant les soldats russes de ses yeux rouges et vagues. Un long et sourd gemissement s'echappait parfois de ses levres. Morel, designant les epaules du malade, cherchait a faire comprendre que c'etait un officier, et qu'il fallait le rechauffer. Un officier russe, s'etant approche d'eux, envoya demander au colonel s'il ne voudrait pas recueillir un officier francais transi de froid. Le colonel donna l'ordre de le lui amener. Ramballe fut engage a se lever; il essaya, mais, au premier mouvement qu'il fit, il vacilla, et serait infailliblement tombe, sans le secours d'un soldat qui le souleva et aida ses camarades a le transporter dans l'isba. Passant ses bras autour du cou de ses porteurs et inclinant la tete comme un enfant sur l'epaule de l'un d'eux, il ne cessait de repeter d'une voix plaintive:
" Oh! mes braves, mes bons, mes bons amis!. Voila des hommes!"
M orel, reste avec les soldats, occupait la meilleure place. Ses yeux etaient rouges, enflammes et larmoyants; vetu d'une pelisse de femme, il avait mis par-dessus son bonnet un mouchoir noue sous le menton. L'eau-de-vie l'ayant un peu grise, il chantait d'une voix rauque et mal assuree une chanson francaise. Les soldats se tenaient les cotes de rire.
" Voyons, voyons, que je l'apprenne. Comment est-ce? J'attraperai l'air, bien sur? disait le soldat chanteur que Morel serrait contre lui avec tendresse.
- Vive Henri IV, Vive ce roi vaillant! Ce diable a quatre., chantait Morel.
- Vive harica, vive cerouvalla! sidiablaka. repetait a son tour le soldat qui avait saisi le refrain.
- Bravo! bravo!" s'ecrierent quelques voix, au milieu d'un franc eclat de rire.
M orel riait avec eux en continuant.: "eut le triple talent de boire, de battre, et d'etre un vert galant!
- Cela sonne bien tout de meme. Voyons, Zaletaiew, repete.
- Kiou kiou. le tripetala deboi, deba et dettra vargala, chanta-t-il, criant a pleins poumons et avancant ses levres avec effort.
- C'est ca, c'est ca!. c'est du francais, n'est-ce pas?. Donne-lui de la "cacha", il lui en faudra pas mal pour en manger a sa faim." Et Morel engloutit sa troisieme ecuelle.
D e sympathiques sourires couraient sur les visages des jeunes soldats, tandis que les vieux, trouvant au-dessous d'eux de s'occuper de ces puerilites, restaient etendus de l'autre cote du feu, en se soulevant parfois pour jeter un coup d'oeil affectueux sur Morel.
" C'est aussi des hommes pourtant, dit l'un d'eux en s'enveloppant de sa capote, et l'absinthe aussi a ses racines."
- Oh! comme le ciel est etoile, c'est signe de gelee, quel malheur!."
L es etoiles, assurees de n'etre plus derangees par personne, scintillerent plus vivement sur la sombre voute; tantot s'eteignant, tantot s'allumant et lancant dans l'espace une gerbe de lumiere, elles semblaient se communiquer mysterieusement une joyeuse nouvelle.
X
L 'armee francaise continuait a fondre dans une progression egale et mathematique, et le passage de la Beresina, sur lequel on a tant ecrit, n'a ete qu'un incident de sa destruction, et nullement l'episode decisif de la campagne. Si l'on en a fait tant de bruit du cote des Francais, c'est que tous les malheurs, tous les desastres echelonnes le long de leur route, se reunirent ensemble en un sinistre pour les accabler sur ce pont ecroule, et laisser ensuite dans l'esprit de chacun un ineffacable souvenir. Si, du cote des Russes, il a eu un egal retentissement, c'est que, loin du theatre de la guerre, a Petersbourg, Pfuhl avait compose un plan, destine a faire tomber Napoleon dans un piege strategique qu'il lui tendait ex professo sur les bords de la Beresina. Convaincu que tout se passerait conformement a la combinaison adoptee, on soutenait que la Beresina avait ete la perte des Francais, quand au contraire les consequences de ce passage furent moins fatales aux Francais que Krasnoe, comme le prouve le chiffre des prisonniers et des canons qui leur furent enleves dans cette rencontre.
P lus la fuite des Francais s'accelerait, plus etaient miserables les derniers debris de leur armee, surtout apres la Beresina, et plus s'eveillaient d'un autre cote les passions des generaux russes, qui ne se menageaient pas les reproches et en accablaient surtout Koutouzow. Supposant que l'insucces du plan de Petersbourg lui serait attribue, on ne lui epargnait ni le mecontentement, ni le dedain et les railleries, deguisees, il est vrai, sous des formes respectueuses, qui le mettaient dans l'impossibilite de relever l'accusation. Tout son entourage, incapable de le comprendre, declarait ouvertement qu'avec ce vieillard entete il n'y avait pas de discussion possible; que jamais il ne serait a la hauteur de leurs vues, et qu'il se bornerait toujours a leur repondre par son eternelle phrase: "Il faut faire un pont d'or aux Francais." S'il leur disait qu'il fallait attendre les vivres, que les soldats n'avaient pas de bottes, ces reponses si simples a leurs savantes combinaisons etaient pour eux une nouvelle preuve que c'etait un vieil imbecile, tandis qu'eux, les generaux intelligents et habiles, n'avaient aucun pouvoir.
C es dissentiments et ces dispositions malveillantes de l'etat-major arriverent aux dernieres limites apres la jonction de l'armee de Koutouzow avec celle de Wittgenstein, le brillant amiral et le heros de Petersbourg. Une seule fois, apres la Beresina, Koutouzow prit de l'humeur, et ecrivit a Bennigsen, qui envoyait des rapports particuliers a l'Empereur, les lignes suivantes:
" Je prie Votre Haute Excellence, au recu de cette lettre, de vous retirer a Kalouga a cause de l'etat precaire de votre sante, et d'y attendre les ordres ulterieurs de Sa Majeste Imperiale."
A la suite de l'eloignement de Bennigsen, le grand-duc Constantin, qui avait fait le commencement de la campagne et qui avait ete mis de cote par Koutouzow, revint a l'armee, fit part au commandant en chef du deplaisir que causaient a l'Empereur la faiblesse de nos succes et la lenteur de nos mouvements, et lui annonca la prochaine arrivee de Sa Majeste.
K outouzow, chez qui l'experience du courtisan etait au moins egale a celle du militaire, comprit aussitot que son role etait fini, et que le semblant de pouvoir dont on l'avait revetu lui etait retire. C'etait facile a comprendre. D'un cote, la campagne dont on lui avait confie la direction etait terminee, et par consequent il avait rempli son mandat; et, de l'autre, il eprouvait une fatigue physique qui exigeait, pour son corps brise par l'age, un repos absolu.
L e 29 novembre, il entra a Vilna, "Son cher Vilna", comme il l'appelait. Il y etait venu deja deux fois comme gouverneur; il trouva donc, en dehors des aises de la vie que lui offrait cette ville, heureusement preservee des horreurs de la guerre, de vieux amis et de bons souvenirs. Rejetant loin de lui tout souci gouvernemental et militaire, il se mit a vivre d'une existence reguliere et tranquille, autant que le lui permettaient toutefois les intrigues qui s'ourdissaient autour de lui, comme si tout ce qui allait se passer d'evenements importants lui etait devenu completement indifferent.
T chitchagow etait le plus acharne projeteur de diversions militaires; c'etait lui qui avait propose d'en faire une en Grece et l'autre a Varsovie; il refusait toujours de se rendre ou on l'envoyait. Tchitchagow regardait Koutouzow comme son oblige, parce qu'ayant recu en 1811 la mission de conclure la paix avec la Turquie en dehors de ce dernier, et ayant appris qu'elle etait deja signee, il avait dit a l'Empereur que tout l'honneur en revenait a Koutouzow, fut le premier a venir a sa rencontre, a l'entree du chateau de Vilna, en petite tenue de marin, l'epee au cote, la casquette sous le bras, et lui remit le rapport de l'etat des troupes et les clefs de la ville. La deference semi-meprisante que la jeunesse temoignait a ce vieillard, qu'elle regardait comme tombe en enfance, percait a tout propos avec une brutale franchise, dans la conduite de Tchitchagow, qui connaissait deja les accusations portees contre Koutouzow. Ce dernier lui ayant dit que les fourgons qui contenaient sa vaisselle de table et qui lui avaient ete enleves a Borissow lui seraient rendus intacts:
" C'est sans doute pour me dire que je n'ai pas sur quoi manger. J'ai au contraire tout ce qu'il faut pour vous, meme dans le cas ou vous voudriez donner des diners," repliqua vivement Tchitchagow, qui tenait a faire montre, dans chaque parole, de son importance personnelle, et supposait a Koutouzow la meme preoccupation.
C elui-ci, avec un sourire fin et penetrant, lui repondit simplement:
" Ah! ce n'est que pour vous dire ce que je vous dis, et rien de plus."
L e commandant en chef arreta la plus grande partie des troupes a Vilna, contre la volonte de l'Empereur. Apres quelque temps de sejour, son entourage declara qu'il avait completement baisse. S'occupant fort peu de l'administration militaire, il laissait ses generaux agir a leur guise, et menait une vie de plaisirs, en attendant l'arrivee du Souverain.
XI
L e 11 decembre, Sa Majeste, accompagnee de sa suite, du comte Tolstoi, du prince Volkonsky et d'Araktcheiew, arriva dans son traineau de voyage, droit au chateau de Vilna. Malgre un froid tres vif, une centaine de generaux et d'officiers des etats-majors, ainsi qu'une garde d'honneur du regiment de Semenovsky, l'attendaient au dehors.
L e courrier qui precedait le Tsar, dans une troika menee a fond de train, s'ecria:
" Le voici!" Konovnitzine s'elanca dans le vestibule pour annoncer le Tsar a Koutouzow, qui attendait dans la chambre du suisse.
U ne minute plus tard, la poitrine couverte de decorations, le ventre comprime par son echarpe, il s'avanca sur le perron en se balancant de toute sa forte et grasse personne, mit son chapeau, prit ses gants a la main, et, descendant avec peine les degres, recut le rapport qu'il devait remettre a l'Empereur.
U ne seconde troika passa ventre a terre, et tous les yeux se fixerent sur un traineau qui s'avancait rapidement derriere elle, et au fond duquel on apercevait deja l'Empereur et Volkonsky.
A ccoutume, depuis cinquante ans, a l'emotion que lui causait invariablement une arrivee imperiale, le general en chef la ressentit cette fois comme toujours: il tata, avec une hate inquiete, ses decorations, redressa son chapeau, et, au moment ou l'Empereur mit pied a terre, leva les yeux sur lui; puis, prenant courage, il s'avanca, et lui presenta le rapport, en lui parlant de sa voix insinuante et voilee. L'Empereur l'enveloppa des pieds a la tete d'un rapide coup d'oeil, et fronca imperceptiblement les sourcils, mais, se dominant aussitot, il lui ouvrit les bras et l'embrassa. De nouveau, l'impression que lui fit cette accolade familiere, en se rattachant peut-etre a ses pensees intimes, agit sur lui comme d'habitude et se traduisit par un sanglot.
L 'Empereur salua les officiers, la garde des Semenovsky, et, serrant encore une fois la main au marechal, entra au chateau.
R este seul avec lui, il ne lui cacha pas son mecontentement des fautes qu'il avait commises a Krasnoe et a la Beresina, ainsi que de la lenteur apportee a la poursuite de l'ennemi, et termina en lui exposant le plan d'une campagne hors du pays. Koutouzow ne fit ni objections ni remarques. Sa figure n'exprimait qu'une soumission complete et impassible, la meme qu'il avait temoignee, sept ans auparavant, en recevant les ordres de l'Empereur sur le champ d'Austerlitz. Lorsqu'il le quitta, la tete inclinee sur sa poitrine, et traversant la grande salle, de son pas lourd et chancelant, une voix l'arreta en lui disant:
" Votre Altesse!"
K outouzow releva la tete, et regarda longtemps le comte Tolstoi, qui etait debout devant lui et lui presentait sur un plateau d'argent un petit objet. Il semblait ne pas comprendre ce qu'on lui voulait. Tout a coup un imperceptible sourire passa sur sa large figure, et, s'inclinant respectueusement, il prit l'objet qui etait sur le plateau. C'etait le Saint-Georges de premiere classe.
XII
L e lendemain, Koutouzow donna un grand banquet, suivi d'un bal que l'Empereur honora de sa presence. Du moment qu'il avait recu le Saint-Georges, on lui rendait les plus grands honneurs, mais le mecontentement du Souverain n'etait un secret pour personne. Les convenances seules etaient observees, et l'Empereur en donnait l'exemple tout le premier; mais tout bas on disait que ce vieillard etait coupable et tombe en enfance. Lorsque, a l'entree de Sa Majeste dans la salle de bal, Koutouzow, suivant les traditions de l'epoque de Catherine, fit incliner devant lui les drapeaux ennemis, Alexandre fronca le sourcil et murmura quelques mots, et entre autres ceux-ci:
" Vieux comedien!"
S a mauvaise humeur contre Koutouzow provenait surtout de ce que ce dernier ne voulait pas ou ne pouvait pas comprendre la necessite de la nouvelle campagne projetee.
L e lendemain de son arrivee a Vilna, le Tsar avait dit aux officiers reunis:
" Vous n'avez pas sauve la Russie seule, vous avez sauve l'Europe!"
T ous comprirent alors que la guerre n'etait pas finie. Mais Koutouzow n'y voulait rien entendre, et disait tout haut qu'une autre guerre ne pourrait ni ameliorer la position, ni augmenter la gloire de la Russie, que son prestige en serait au contraire diminue, et que sa situation a l'interieur en deviendrait pire. Il essaya de prouver a l'Empereur la difficulte de faire de nouvelles levees, et lui fit meme entrevoir la possibilite d'un insucces.
I l etait des lors evident qu'avec une telle disposition d'esprit le marechal n'etait qu'un obstacle, dont il fallait se debarrasser.
P our eviter de le froisser trop vivement, on s'arreta a une combinaison toute naturelle: on lui ota peu a peu le pouvoir, comme on avait fait a Austerlitz, pour le remettre insensiblement entre les mains de l'Empereur. A cet effet, l'etat-major fut peu a peu transforme, et la puissance de celui de Koutouzow devint nulle. Toll, Konovnitzine et Yermolow recurent d'autres destinations, et l'on parla ouvertement de la sante ebranlee du marechal, car on savait que plus on le repetait, plus il devenait facile de lui donner un successeur. De meme que, dans le temps, Koutouzow avait ete retire sans bruit de la Turquie pour organiser les milices a Petersbourg, et de la envoye a l'armee ou il etait indispensable, de meme aujourd'hui, son role etant fini, un nouveau rouage fut mis en mouvement. La guerre de 1812 ne devait plus se borner a garder son caractere national, si cher a tout coeur russe, elle allait prendre une importance europeenne.
A u mouvement des peuples de l'Occident vers l'Orient succedait un mouvement inverse. Cette nouvelle guerre exigeait un nouveau moteur, ayant d'autres mobiles que ceux de Koutouzow. Alexandre Ier etait cet homme, aussi necessaire pour retablir les limites des territoires et des peuples, que l'autre l'avait ete pour le salut et la gloire de la Russie. Koutouzow ne pouvait comprendre ce que signifiaient l'Europe, son equilibre et Napoleon. Il lui semblait a lui, representant du peuple russe, et russe de coeur, que, du moment ou l'ennemi etait ecrase, la patrie delivree et parvenue au pinacle de la gloire, l'oeuvre elle-meme etait terminee. Il ne restait donc plus au representant de la guerre nationale qu'a mourir, et il mourut!
XIII
P ierre, comme il arrive le plus souvent, ne sentit le poids des privations physiques et de la tension morale qu'il avait eprouvees pendant sa captivite, que lorsqu'elle arriva a son terme. A peine en liberte, il partit pour Orel, et le surlendemain, au moment de se mettre en route pour Kiew, il tomba malade d'une fievre bilieuse, comme le declarerent les medecins; cette fievre l'y retint pendant trois mois. Malgre leurs soins, leurs saignees et leurs medicaments de toutes sortes, la sante lui revint.
L es jours qui s'ecoulerent entre sa liberation et sa maladie ne lui laisserent aucune impression. Il ne conserva que le souvenir d'un temps gris, sombre, pluvieux, d'un affaissement physique, de douleurs intolerables dans les pieds et dans le cote, d'une suite ininterrompue de malheurs et de souffrances, de la curiosite indiscrete des generaux et des officiers qui le questionnaient, des difficultes qu'il avait eues a trouver une voiture et des chevaux, et par-dessus tout de l'engourdissement moral qui l'avait accable. Le jour ou il fut mis en liberte, il vit passer le corps de Petia, et apprit egalement que le prince Andre venait de mourir a Yaroslaw, dans la maison des Rostow. Denissow, qui lui avait annonce cette nouvelle, fit, en causant avec lui, allusion a la mort d'Helene, croyant qu'il la savait deja. Pierre en fut etrangement surpris, mais rien de plus: il n'appreciait pas toute l'importance que cet evenement pouvait avoir pour lui, tant il etait pousse par le desir de quitter au plus vite cet enfer, ou les hommes s'entretuaient, pour se retirer n'importe ou, s'y reposer, coordonner ses idees, et reflechir en paix a tout ce qu'il avait vu et appris. Revenu completement a lui apres sa maladie, il apercut a son chevet deux de ses domestiques, venus tout expres de Moscou pour le rejoindre, ainsi que l'ainee de ses cousines, qui habitait une de ses terres aux environs d'Orel.
L es impressions dont il avait pris l'habitude ne s'effacerent qu'insensiblement de son esprit pendant sa longue convalescence: il eut meme de la peine a se faire a la pensee que, le matin une fois venu, il ne serait pas chasse en avant avec le troupeau dont il faisait partie, que personne ne lui prendrait son lit, et qu'il aurait surement a diner et a souper; mais, quand il dormait, il revoyait en reve tout le passe et tous les details de sa captivite.
C e joyeux sentiment de liberte, qui est inne dans le coeur de l'homme, et qu'il avait si vivement eprouve a la premiere etape, s'empara de nouveau de son ame, pendant sa convalescence. Il ne comprenait pas seulement que cette liberte morale, independante des circonstances exterieures, put ainsi doubler d'intensite, et lui causer de si profondes jouissances, quand par le fait elle n'etait que le resultat de sa liberte physique. Seul dans une ville etrangere, personne n'exigeait rien de lui, personne ne lui donnait d'ordres, il ne manquait de rien, et le souvenir de sa femme ne se dressait plus devant lui comme une incessante humiliation. Par suite d'une ancienne habitude, il se demandait parfois: "Que vais-je faire a present?" et il se repondait: "Rien, je vivrai. Dieu! que c'est bon!" De but dans la vie, il n'en avait pas, et cette indifference, qui jadis faisait son tourment, lui procurait maintenant la sensation d'une liberte sans limite. Pourquoi aurait-il eu un but, aujourd'hui qu'il avait la foi, non pas la foi en certaines regles et en certaines pensees de convention, mais la foi en un Dieu vivant et toujours present? Jadis il l'avait cherche dans les missions qu'il s'imposait a lui-meme, et tout a coup, etant prisonnier, il avait decouvert, non a force de raisonnement, mais par une sorte de revelation intime, qu'il y avait un Dieu, un Dieu partout present, et que le Dieu de Karataiew etait plus grand et bien plus inaccessible a l'intelligence humaine que le "grand Architecte de l'Univers", reconnu par les francs-macons. N'avait-il pas ete semblable a celui qui cherche au loin l'objet qui est devant ses pieds? N'avait-il pas toujours passe sa vie a regarder dans le vague, par-dessus la tete des autres, tandis qu'il n'avait qu'a regarder devant lui? Jadis rien ne lui revelait l'Infini: il sentait seulement qu'il devait exister quelque part et marchait obstinement a sa decouverte. Tout ce qui l'entourait n'etait pour lui qu'un melange confus d'interets bornes, mesquins, sans aucun sens, tels que la vie europeenne, la politique, la franc-maconnerie, la philosophie. Maintenant il comprenait l'Infini, il le voyait en tout, et admirait sans restriction le tableau eternellement changeant, eternellement grand, de la vie dans ses infinies variations. La terrible question qu'il se posait autrefois a chaque instant, qui faisait toujours crouler les echafaudages de sa pensee: "Pourquoi?" n'existait plus pour lui, car son ame lui repondait simplement que Dieu existe, et que pas un cheveu ne tombe de la tete de l'homme sans sa volonte!
XIV
P ierre avait peu change: distrait comme toujours, il semblait seulement etre sous l'influence d'une preoccupation constante. Malgre la bonte peinte sur sa figure, ce qui eloignait autrefois de lui, c'etait son air malheureux; maintenant le sourire continuel que la joie de vivre mettait sur ses levres, la sympathie qu'exprimait son regard, rendaient sa presence agreable a tous. Jadis il discutait beaucoup, s'echauffait a tout propos et ecoutait peu volontiers: maintenant, se laissant rarement entrainer par la discussion, il laissait parler les autres, et connaissait ainsi souvent leurs pensees les plus secretes.
S a cousine, qui ne l'avait jamais aime, et qui l'avait meme sincerement hai, lorsque apres la mort du vieux comte elle fut devenue son obligee, ne pouvait revenir de son etonnement et de son depit, en decouvrant, apres un court sejour a Orel, ou elle etait venue avec l'intention de le soigner malgre l'ingratitude dont elle l'accusait, qu'elle eprouvait pour lui un veritable penchant. Il n'avait cependant rien fait pour s'attirer ses bonnes graces, car il se bornait a l'etudier avec curiosite. Comme elle avait toujours cru entrevoir de l'indifference et de la raillerie dans son regard, elle se repliait sur elle-meme et ne lui presentait que ses piquants; aujourd'hui, au contraire, qu'elle avait constate, avec defiance d'abord, avec reconnaissance ensuite, qu'il essayait de penetrer jusqu'au fond de son coeur, elle en arriva, a son insu, a ne plus lui montrer que les bons cotes de son caractere: "Oui, c'est un bien excellent homme, lorsqu'il ne subit pas l'influence de vilaines gens, mais bien celle de personnes comme moi," se disait la vieille cousine.
L e docteur qui le visitait tous les jours, bien qu'il se crut oblige de donner a entendre que chaque minute lui etait precieuse pour le bien de l'humanite souffrante, passait egalement chez Pierre des heures entieres a lui conter ses anecdotes favorites et ses observations sur les caracteres de ses malades et surtout de sa clientele feminine.
P lusieurs officiers de l'armee francaise etaient internes a Orel comme prisonniers, et le docteur lui en amena un qui etait Italien. Il prit l'habitude d'aller souvent chez Pierre, et la princesse Catherine riait dans son for interieur de l'amitie passionnee que l'officier temoignait a son cousin. Il etait heureux de causer avec lui, de lui raconter son passe, de lui faire la confidence de ses amours, et d'epancher devant lui le fiel dont son coeur etait rempli contre les Francais, et surtout contre Napoleon.
" Si tous les Russes vous ressemblent, disait-il un jour a Pierre, c'est un vrai sacrilege que de faire la guerre a un peuple comme le votre. Vous, que les Francais ont tant fait souffrir, vous n'avez meme pas de haine contre eux."
P ierre retrouva a Orel une de ses anciennes connaissances, le franc-macon comte Villarsky, celui-la meme que nous avons deja rencontre en 1807. Il avait epouse une Russe fort riche, dont les terres, etaient situees dans le gouvernement d'Orel, et occupait en ce moment un poste provisoire dans l'administration de l'intendance. Quoiqu'il n'eut jamais ete avec Besoukhow sur le pied d'une grande intimite, il fut heureux de le revoir; s'ennuyant a mourir a Orel, il etait charme de rencontrer un homme de son monde, qu'il supposait naturellement rempli des memes preoccupations que lui. Mais, a sa grande surprise, il remarqua bientot, a part lui, que Pierre etait singulierement arriere dans ses idees, et qu'il etait tombe dans ce qu'il croyait etre de l'apathie et de l'egoisme.
" Vous vous encroutez, mon cher," lui disait-il souvent, et cependant il revenait chaque jour le voir, et Pierre, en l'ecoutant, s'etonnait d'avoir pu penser autrefois comme lui.
V illarsky, occupe de ses affaires, de son service et de sa famille, regardait ces soucis tout personnels comme un obstacle a la veritable existence. Les interets militaires, administratifs et maconniques absorbaient completement son attention. Pierre ne l'en blamait pas, et ne cherchait en aucune facon a le faire changer d'opinion; mais il etudiait, avec son sourire doux et railleur, cet etrange phenomene.
U n trait tout nouveau du caractere de Pierre, et qui lui attirait la sympathie generale, c'etait la reconnaissance du droit que chacun avait, d'apres lui, de penser et de juger a sa guise, et de l'impossibilite de convaincre qui que ce soit par des paroles. Ce droit, qui jadis l'irritait profondement, etait aujourd'hui la principale cause de l'interet qu'il portait aux hommes. Cette nouvelle maniere de voir exercait une egale influence sur les cotes pratiques de son existence. Jadis toute demande d'argent l'embarrassait: "Celui-ci en a besoin assurement, se disait-il, mais cet autre en a peut-etre encore plus besoin que lui. Et qui sait s'ils ne me trompent pas tous les deux?" Ne sachant en definitive a quoi se resoudre, il donnait de l'argent a tort et a travers, tant qu'il en avait. Mais maintenant, a son grand etonnement, il n'eprouvait plus la moindre perplexite. Un sentiment instinctif de justice, dont lui-meme ne se rendait pas compte, lui indiquait nettement la meilleure decision a prendre. Ainsi, un jour, un colonel francais prisonnier, apres s'etre longuement vante aupres de lui de ses exploits, finit par demander presque imperativement un pret de 4000 francs, pour envoyer, disait-il, a sa femme et a ses enfants. Pierre le lui refusa sans la moindre hesitation, tout en s'etonnant de la facilite avec laquelle il lui avait negativement repondu, et, au lieu de donner la somme au colonel, il obligea adroitement l'Italien, qui en avait grand besoin, a l'accepter. Il en agit de meme a propos des dettes de sa femme et de la restauration de ses maisons de ville et de campagne. Son intendant general, lui ayant presente le tableau des pertes que lui avait causees l'incendie de Moscou, et qui etaient evaluees a pres de deux millions, l'engagea, pour retablir la balance, a refuser de payer les dettes de la comtesse et a ne pas reconstruire ses immeubles, dont l'entretien annuel revenait a 80000 roubles. Dans le premier moment, Pierre lui donna raison, mais, a la fin de janvier, l'architecte lui ayant envoye de Moscou le devis des travaux a faire au sujet des immeubles incendies, Pierre, apres avoir lu attentivement des lettres que le prince Basile et certains de ses amis lui ecrivirent a la meme epoque, et dans lesquelles il etait question du passif laisse par sa femme, n'hesita pas une minute a revenir sur son premier sentiment, et, resolut de faire rebatir ses maisons et de se rendre a Petersbourg pour acquitter les dettes de la comtesse. Cette decision diminuait, il est vrai, ses revenus des trois quarts, mais, du moment qu'il en comprit la justice et la necessite, il la mit immediatement a execution.
V illarsky etant oblige de se rendre a Moscou, il s'arrangea de maniere a faire le voyage avec lui, et continua a eprouver, le long de la route, toute la joie d'un ecolier en vacances. Tout ce qu'il rencontrait sur son chemin prenait a ses yeux une valeur nouvelle, et les regrets que son compagnon ne cessait d'exprimer sur l'etat pauvre et arriere de la Russie, comparativement a l'Europe occidentale, ne diminuaient en rien son enthousiasme, car, la ou Villarsky ne voyait qu'un deplorable engourdissement, Pierre decouvrait au contraire une source de puissance et de force et cette vivifiante energie qui avait soutenu dans la lutte, sur les plaines couvertes de neige, ce peuple si foncierement pur et unique dans son genre.
XV
I l serait aussi difficile de se rendre compte des motifs qui ont engage les Russes, apres le depart des Francais, a se grouper de nouveau dans ce lieu qui avait nom Moscou, que de s'expliquer pourquoi et ou courent avec tant de hate les fourmis d'une fourmiliere bouleversee par un accident quelconque. Les unes s'enfuient en emportant les oeufs, avec de menues brindilles; d'autres reviennent vers la fourmiliere; d'autres se choquent, se heurtent, et se battent; mais, de meme qu'en examinant de pres cette fourmiliere devastee, on devine, a l'energie, a la tenacite des mouvements de ses nombreuses habitantes, que le principe qui faisait sa force a survecu a sa ruine complete, de meme, au mois d'octobre, malgre l'absence de toute autorite, d'eglises, de richesses, d'habitations, Moscou avait repris sa physionomie du mois d'aout. Tout y avait ete detruit, sauf son indestructible et puissante vitalite.
L es mobiles qui pousserent ceux qui furent les premiers a l'envahir etaient d'une nature toute sauvage. Une semaine plus tard, Moscou comptait deja 15000 habitants, puis 28000, et le nombre alla en croissant avec une telle rapidite, que, des l'automne de 1813, le chiffre de sa population avait deja depasse celui de l'annee precedente.
L es cosaques du detachement de Wintzingerode, les paysans des villages voisins et les fuyards qui se cachaient dans les environs furent les premiers a y rentrer et s'y livrerent au pillage, en continuant ainsi l'oeuvre des Francais. Les paysans revenaient chez eux avec d'interminables files de charrettes pleines d'objets ramasses dans les maisons et dans les rues. Les cosaques faisaient de meme, tandis que les proprietaires s'enlevaient mutuellement tout ce qu'ils pouvaient, sous pretexte de rentrer en possession de leur bien. Ces pillards furent suivis d'une foule d'autres. Plus leur nombre augmentait, plus leur besogne devenait difficile, et la rapine prenait une allure plus definie. Bien que les Francais eussent trouve Moscou vide, il avait pourtant conserve tous les dehors d'une organisation administrative reguliere; mais plus le sejour des Francais se prolongea, plus cette apparence de vie s'eteignit, pour se transformer bientot en un etat de pillage sans limites. Le brigandage, qui signala tout d'abord la rentree des Russes dans la capitale, eut le resultat contraire, car les gens de toute classe, marchands, artisans, paysans, les uns par curiosite, les autres par calcul ou par interet de service, y affluant comme le sang afflue au coeur, y ramenerent la richesse et la vie habituelle. Les paysans, qui y arrivaient avec des charrettes vides dans l'espoir de les remplir de butin, furent arretes par les autorites et forces d'emporter les cadavres; d'autres, avertis a temps du mecompte de leurs camarades, apporterent du ble, du foin, de l'avoine, et, par suite de la concurrence qu'ils se faisaient entre eux, ramenerent le prix des denrees au meme taux ou elles etaient avant le desastre; les charpentiers, dans l'espoir de trouver de l'ouvrage, y vinrent en foule, et les edifices incendies furent repares et sortirent de leurs ruines; les marchands recommencerent leur commerce; les cabarets, les auberges utiliserent les maisons abandonnees; le clerge rouvrit quelques eglises que le feu avait epargnees; les fonctionnaires mirent en ordre leurs tables et leurs armoires dans de petites chambres; les autorites superieures et la police s'occuperent de la distribution des bagages laisses par les Francais, ce dont on profita comme d'habitude pour s'en prendre a la police et pour l'acheter; les demandes de secours affluerent de tous cotes, en meme temps que les devis monstrueux des soumissionnaires pour la reconstruction des immeubles de la couronne, et le comte Rostoptchine repandit de nouveau ses affiches.
XVI
A la fin de janvier, Pierre arriva a Moscou et s'etablit dans une aile de sa maison, qui etait restee intacte. Comptant repartir le surlendemain pour Petersbourg, il alla voir le comte Rostoptchine et quelques-unes de ses anciennes connaissances, qui toutes, dans la jubilation de la victoire definitivement remportee, le recurent avec joie, et le questionnerent sur ce qu'il avait vu. Bien qu'on lui temoignat beaucoup de sympathie, il se tenait sur la reserve, et se bornait a repondre vaguement aux questions qu'on lui adressait sur ses projets d'avenir. Il apprit entre autres que les Rostow etaient a Kostroma, mais le souvenir de Natacha n'etait plus pour lui qu'une agreable reminiscence d'un passe deja bien eloigne. Heureux de se sentir independant de toutes les obligations de la vie, il l'etait aussi de se sentir degage de cette influence a laquelle il s'etait cependant soumis de son plein gre.
L es Droubetzkoi lui ayant annonce l'arrivee de la princesse Marie a Moscou, il s'y rendit le meme soir. Chemin faisant, il ne cessa de penser au prince Andre, a ses souffrances, a sa mort, a leur amitie, et surtout a leur derniere rencontre, la veille de Borodino.
" Est-il mort irrite, comme je l'ai vu alors, se disait-il, ou bien l'enigme de la vie ne s'est-elle pas devoilee a lui au moment de sa mort?"
I l pensa a Karataiew, et etablit une comparaison involontaire entre ces deux hommes si differents l'un de l'autre, et pourtant si rapproches par l'affection qu'il avait eue pour tous les deux.
P ierre etait grave et triste en entrant dans la maison Bolkonsky, laquelle, tout en conservant son caractere habituel, portait encore quelques traces de delabrement. Un vieux valet de chambre, au visage severe, comme pour donner a comprendre que la mort du prince n'avait rien change aux regles etablies, lui dit que la princesse venait de se retirer dans son appartement, et qu'elle ne recevait que le dimanche.
" Annonce-moi, elle me recevra peut-etre.
- En ce cas, veuillez entrer dans le salon des portraits."
Q uelques instants apres, le valet de chambre revint, accompagne de Dessalles, charge par la princesse de dire a Pierre qu'elle serait tres heureuse de le voir et qu'elle le priait de monter chez elle.
I l la trouva, a l'etage superieur, dans une petite chambre basse eclairee d'une seule bougie, et habillee de noir. Une autre personne, egalement en deuil, etait aupres d'elle. Pierre supposa au premier abord que c'etait une de ces demoiselles de compagnie dont il savait que la princesse aimait a s'entourer, et auxquelles il n'avait jamais fait attention. La princesse se leva vivement, et lui tendit la main. "Oui, lui dit-elle quand il la lui eut baisee, et en remarquant le changement de sa figure, voila comme on se rencontre. "Il" a beaucoup parle de vous les derniers temps, - et elle reporta ses yeux sur la dame en noir avec une hesitation qui n'echappa pas a Pierre.
- La nouvelle de votre delivrance m'a fait bien plaisir, c'est la seule joie que nous ayons eue depuis longtemps. - Et de nouveau elle jeta un regard inquiet a sa compagne.
- Figurez-vous que je n'ai rien su de lui, dit Pierre. je le croyais tue, et ce que j'ai appris m'est parvenu indirectement par des tiers. Je sais qu'il a rencontre les Rostow. Quelle etrange coincidence!"
P ierre parlait avec vivacite. Il jeta a son tour les yeux sur l'etrangere, et, voyant son regard de curiosite affectueuse, il comprit instinctivement qu'il devait y avoir dans cette dame en grand deuil un etre bon et charmant, qui ne generait en rien ses epanchements avec la princesse Marie. Celle-ci ne put s'empecher de laisser percer un grand embarras lorsqu'il fit allusion aux Rostow, et son regard alla de nouveau de Pierre a la dame en noir.
" Vous ne la connaissez donc pas?" dit-elle.
P ierre examina plus attentivement le pale et fin visage, la bouche etrangement contractee et les grands yeux noirs de l'inconnue, ou tout a coup il retrouva ce rayonnement intime, si doux a son coeur, dont il etait depuis si longtemps prive. "Non, c'est impossible, se dit-il. Serait-ce elle, cette figure pale, maigre, vieillie, avec cette expression austere. c'est sans doute une hallucination!" A ce moment la princesse Marie prononca le nom de Natacha, et le pale et fin visage aux yeux tristes et recueillis fit un mouvement, comme une porte rouillee qui cede a une pression du dehors. La bouche sourit, et il s'echappa de ce sourire un effluve de bonheur qui enveloppa Pierre et le penetra tout entier. Plus de doute possible devant ce sourire: c'etait Natacha, et il l'aimait plus que jamais!
L a violence de son impression fut telle, qu'elle revela a Natacha, a la princesse Marie, et surtout a lui-meme, l'existence d'un amour qu'il avait encore de la peine a s'avouer. Son emotion etait melee de joie et de douleur, et plus il cherchait a la dissimuler, plus elle s'accentuait, sans le secours de paroles precises, par une rougeur indiscrete: "C'est seulement de la surprise," se dit Pierre; mais, quand il voulut renouer la conversation, il regarda encore une fois Natacha, et son coeur se remplit de bonheur et de crainte. Il s'embrouilla dans sa reponse, et s'arreta court. Ce n'etait pas seulement parce qu'elle etait palie et amaigrie, qu'il ne l'avait pas reconnue, mais parce que dans ses yeux, ou brillait jadis le feu de la vie, il n'y avait plus que sympathie, bonte et inquiete tristesse.
L a confusion de Pierre n'eut pas d'echo chez Natacha, et une douce satisfaction eclaira seule son visage.
XVII
" Elle est venue passer quelque temps avec moi, lui dit la princesse Marie. Le comte et la comtesse nous rejoindront ces jours-ci. La pauvre comtesse fait mal a voir. Natacha elle-meme a besoin de consulter un medecin; aussi l'ai-je enlevee de force.
- Helas! Qui de nous n'a pas eprouve, repondit Pierre. Vous savez sans doute que "c'est arrive" le jour de notre delivrance. Je l'ai vu, quel charmant garcon c'etait!"
N atacha gardait le silence, mais ses yeux s'agrandissaient et brillaient de pleurs contenus.
" Aucune consolation n'est possible, poursuivit Pierre, aucune! Pourquoi, on se le demande, pourquoi est-il mort, ce cher enfant, plein de jeunesse et de vie?
- Oui, oui, c'est ce qui rend la foi doublement necessaire de nos jours, dit la princesse Marie.
- C'est bien vrai, repondit Pierre.
- Pourquoi? demanda Natacha en le regardant.
- Comment, pourquoi? dit la princesse Marie. La seule pensee de ce qui attend ceux.
- Parce que, interrompit Pierre, celui qui croit en un Dieu qui nous dirige peut seul supporter une perte semblable a celles que vous avez eprouvees."
N atacha fit un mouvement pour repondre, mais s'arreta, pendant que Pierre s'adressait avec empressement a la princesse Marie pour avoir des details sur les derniers jours de son ami. Son embarras avait disparu, mais avec cet embarras avait aussi disparu le sentiment de son entiere liberte; il se disait que maintenant chacune de ses paroles, chacune de ses actions avait un juge dont l'opinion etait pour lui ce qu'il y avait de plus precieux au monde. Tout en causant, il s'inquietait, dans son for interieur, de l'effet qu'il produisait sur Natacha, et se jugeait a son point de vue a elle. La princesse Marie se decida, a contre-coeur, a donner a Pierre les details qu'il lui demandait, mais ses questions, l'interet dont elles etaient empreintes, sa voix tremblante d'emotion, l'obligerent a retracer peu a peu ces tableaux qu'elle avait peur d'evoquer pour elle-meme.
" Ainsi donc, il s'est calme, adouci. Il n'avait jamais eu qu'un but, et il y tendait de toutes les forces de son ame, celui d'etre parfaitement bon. Que pouvait-il alors craindre de la mort? Ses defauts, s'il en a eu, ne peuvent lui etre attribues. Quel bonheur pour lui de vous avoir revue!" continua-t-il en s'adressant a Natacha, les yeux pleins de larmes.
E lle eut un tressaillement et inclina la tete, en se demandant indecise si elle parlerait ou non de lui.
" Oui, dit-elle enfin d'une voix basse et voilee, ca ete un grand bonheur, pour moi du moins, et lui, - elle essaya de dominer son emotion, - lui, le desirait aussi, lorsque je suis allee vers lui!"
S a voix se brisa, elle rougit, serra convulsivement ses mains et tout a coup, relevant la tete avec un visible effort, elle reprit d'une voix emue:
" En quittant Moscou, je ne savais rien, je n'osais pas demander apres lui, lorsque Sonia m'a appris qu'il nous suivait. Je ne pouvais ni manger, ni me figurer dans quel etat il etait; je ne desirais qu'une chose, le voir!"
T remblante et haletante, elle raconta, sans se laisser interrompre, ce qu'elle n'avait encore raconte a personne, tout ce qu'elle avait souffert pendant ces trois semaines de voyage et de sejour a Yaroslaw. Pierre, en l'ecoutant, ne pensait ni au prince Andre ni a la mort, ni a ce qu'elle disait. Il ne ressentait qu'une vive compassion de la peine qu'elle devait eprouver a evoquer ainsi ce triste passe; mais, en faisant ce recit douloureux, Natacha semblait obeir a une impulsion irresistible. Elle melait les details les plus puerils aux pensees les plus intimes, revenait plusieurs fois sur les memes scenes, et semblait ne pouvoir plus s'arreter. A ce moment, Dessalles demanda, de l'autre chambre, si son eleve pouvait entrer.
" Et c'est tout, c'est tout!." s'ecria Natacha en se levant vivement, et, en s'elancant par la porte, dont le petit Nicolas venait de soulever la lourde portiere, elle se heurta la tete contre un des battants, et disparut en poussant un gemissement de douleur: etait-ce un gemissement de douleur physique ou de douleur morale?
P ierre, qui ne l'avait pas quittee des yeux, sentit, quand elle ne fut plus la, qu'il etait de nouveau seul en ce monde.
L a princesse Marie le tira de sa reverie en appelant son attention sur l'enfant qui venait d'entrer. La ressemblance du petit Nicolas avec son pere le troubla si vivement, dans la disposition attendrie ou il se trouvait, que, l'ayant embrasse, il se leva et se detourna en passant son mouchoir sur ses yeux. Il allait prendre conge de la princesse Marie, quand elle le retint.
" Restez, je vous en prie. Natacha et moi veillons souvent jusqu'a trois heures, le souper doit etre pret, descendez: nous viendrons vous rejoindre a l'instant. C'est la premiere fois, savez-vous, ajouta-t-elle, qu'elle a parle ainsi a coeur ouvert!"
XVIII
Q uelques secondes plus tard, la princesse Marie et sa compagne rejoignirent Pierre dans la grande salle a manger. Les traits de Natacha, redevenue calme, avaient une expression de gravite qu'il ne lui avait jamais connue. Tous les trois eprouvaient le malaise qui suit ordinairement un epanchement serieux et intime. Ils s'assirent sans rien dire autour de la table; Pierre deplia sa serviette, et, decide a rompre un silence qui, en se prolongeant plus longtemps, pouvait devenir penible pour tout le monde, il regarda les deux femmes, qui allaient en faire autant de leur cote. Dans leurs yeux brillaient la satisfaction de vivre et l'aveu inconscient que la douleur n'est pas eternelle et laisse encore de la place a la joie.
" Voulez-vous une goutte d'eau-de-vie, comte? dit la princesse Marie, et ces simples paroles suffirent pour dissiper les ombres du passe.
- Racontez-nous comment vous avez vecu, c'est toute une legende, a ce qu'on nous a dit?
- Oui, oui, repondit-il avec un air de douce raillerie, on a invente sur moi des choses que je n'ai pas vues meme en reve. J'en suis encore tout ebahi. Je suis devenu un homme interessant, et cela ne me donne aucun mal. C'est a qui m'engagera et me racontera en detail ma captivite fantastique.
- On nous a dit que l'incendie de Moscou vous avait coute deux millions: est-ce vrai?
- Peut-etre, mais je suis devenu trois fois plus riche qu'auparavant, repondit Pierre, qui ne cessait de le repeter a qui voulait l'entendre, malgre la diminution que devait apporter a ses revenus sa resolution de payer les dettes de sa femme et de reconstruire ses hotels. Ce que j'ai infailliblement recouvre, c'est ma liberte, - mais il s'arreta, ne voulant pas s'appesantir sur un ordre d'idees qui lui etait tout personnel.
- Est-il vrai que vous comptiez rebatir?
- Oui, c'est le desir de Savelitch.
- Ou avez-vous appris la mort de la comtesse? Etiez-vous encore a Moscou?"
L a princesse Marie rougit aussitot, craignant que Pierre ne donnat une fausse interpretation a ces paroles qui soulignaient ce qu'il avait dit de sa liberte recouvree.
" Non, j'en ai recu la nouvelle a Orel; vous pouvez vous figurer combien j'en ai ete surpris. Nous n'etions pas des epoux modeles, dit-il en regardant Natacha et en devinant qu'elle etait curieuse d'entendre de quelle facon il s'exprimerait a ce sujet; mais sa mort m'a frappe de stupeur. Lorsque deux personnes vivent mal ensemble, toutes les deux ont tort generalement, et l'on se sent doublement coupable envers celle qui n'est plus. Puis, elle est morte sans amis, sans consolations. Aussi ai-je ressenti une grande pitie pour elle, - et il cessa de parler, heureux de sentir qu'il avait l'approbation de Natacha.
- Vous voila donc redevenu un celibataire et un parti?" dit la princesse Marie.
P ierre devint ecarlate et baissa les yeux. Les relevant, apres un long silence, sur Natacha, il lui sembla que l'expression de son visage etait froide, reservee, presque dedaigneuse.
" Avez-vous reellement vu Napoleon, comme on le raconte? lui demanda la princesse Marie.
- Jamais, dit Pierre en eclatant de rire. Il leur semble en verite a tous que prisonnier et hote de Napoleon sont synonymes. Je n'en ai meme pas entendu parler; le milieu dans lequel je vivais etait trop obscur pour cela.
- Avouez maintenant, lui dit Natacha, que vous etiez reste a Moscou pour le tuer? Je l'avais bien devine lorsque nous vous avons rencontre."
P ierre repondit que c'etait en effet son intention, et, se laissant entrainer par leurs nombreuses questions, il leur fit un recit detaille de toutes ses aventures. Il en parla tout d'abord avec cette indulgente ironie qu'il apportait dans ses jugements sur autrui et sur lui-meme, mais peu a peu le souvenir, si vivant encore, des souffrances qu'il avait endurees et des horreurs auxquelles il avait assiste, donna a ses paroles cette emotion vraie et contenue de l'homme qui repasse dans sa memoire les scenes poignantes auxquelles il a ete mele.
L a princesse Marie examinait tour a tour Natacha et Pierre, dont cette narration faisait surtout ressortir l'inalterable bonte. Natacha, accoudee et le menton sur sa main, en suivait, avec sa physionomie mobile, tous les incidents. Son regard, ses exclamations, ses questions breves, prouvaient qu'elle saisissait le sens reel de ce qu'il voulait leur faire comprendre, et, mieux que cela, le sens intime de ce qu'il ne pouvait exprimer en paroles. L'episode de l'enfant et de la femme dont il avait pris la defense et qui avaient ete la cause son arrestation, fut raconte par lui en ces termes:
" Le spectacle etait horrible, des enfants abandonnes, d'autres oublies dans les flammes. On en retira un devant mes yeux. puis des femmes, dont on arrachait les vetements et les boucles d'oreilles." Pierre rougit et s'arreta en hesitant.
" Une patrouille survint a ce moment et arreta les paysans et tous ceux qui ne pillaient pas, moi avec.
- Vous ne racontez pas tout, dit Natacha en l'interrompant, vous aurez surement fait. une bonne action?"
P ierre continua; arrive a la scene de l'execution de ses compagnons, il voulut lui epargner ces effroyables details, mais elle exigea qu'il ne passat rien. Puis vint l'episode de Karataiew. Ils se leverent de table et il se mit a marcher de long en large, pendant que Natacha le suivait des yeux.
" Vous ne pourrez jamais comprendre ce que m'a appris cet homme, cet innocent, qui ne savait ni lire ni ecrire.
- Qu'est-il devenu? demanda Natacha.
- On l'a tue presque sous mes yeux!" Et sa voix tremblait d'emotion pendant qu'il leur racontait la maladie de ce pauvre malheureux et sa mort.
J amais il ne s'etait represente ses aventures comme elles lui apparaissaient aujourd'hui. Il y decouvrait une nouvelle signification, et eprouvait, en les racontant a Natacha, la rare jouissance que vous procure, non pas la femme d'esprit dont le seul but est de s'assimiler ce qu'elle entend, pour enrichir son repertoire et faire parade a l'occasion des tresors de sa petite cervelle, mais la vraie femme, celle qui a la faculte de faire jaillir et d'absorber ce que l'homme a de meilleur. Natacha, sans s'en rendre compte, etait tout attention. Pas un mot, pas une intonation, un regard, un tressaillement, un geste, ne lui echappaient; elle attrapait au vol la parole a peine prononcee, la recueillait dans son coeur, et devinait le mysterieux travail qui s'etait accompli dans l'ame de Pierre.
L a princesse Marie s'interessait a tout ce qu'il racontait, mais elle etait absorbee par une autre pensee: elle venait de comprendre que Natacha et lui pouvaient s'aimer et etre heureux, et elle en ressentit une profonde joie.
I l etait trois heures du matin: les domestiques, la figure allongee, entrerent pour remplacer les bougies, mais personne n'y fit attention. Pierre termina son recit. Sa sincere emotion, empreinte d'un certain embarras, repondait au regard de Natacha, qui semblait vouloir penetrer meme son silence, et, sans songer que l'heure etait aussi avancee, il cherchait un autre theme de conversation.
" On parle de souffrances et de malheurs, dit-il, et cependant si l'on venait me demander: "Veux-tu revenir a ce que tu etais avant ta captivite, ou repasser par tout ce que tu as souffert?" je repondrais: "Plutot cent fois la captivite et la viande de cheval?" On s'imagine presque toujours que tout est perdu lorsqu'on est jete hors du chemin battu; c'est seulement alors qu'apparaissent le Vrai et le Bon. Tant que dure la vie, le bonheur existe. Nous pouvons encore en esperer beaucoup, et c'est surtout pour vous que je le dis, ajouta-t-il en s'adressant a Natacha.
- C'est vrai! dit-elle en repondant a une autre pensee qui venait de lui traverser l'esprit: moi aussi, je n'aurais pas demande mieux que de recommencer ma vie!"
P ierre la regarda avec attention.
" Oui, je n'aurais rien desire de plus!
- Est-ce bien possible? s'ecria Pierre. Suis-je donc coupable de vivre et de vouloir vivre, et vous aussi?"
N atacha inclina sa tete dans ses mains et fondit en larmes.
" Qu'as-tu, Natacha?
- Rien, rien! murmura-t-elle, et elle sourit a Pierre a travers ses pleurs.
- Adieu! Il est temps de dormir."
P ierre se leva et prit conge d'elles.
L a princesse Marie et Natacha causerent encore dans leur chambre, mais ni l'une ni l'autre ne prononca le nom de Pierre.
" Sais-tu, Marie, que j'ai souvent peur qu'en ne parlant pas de "lui", dans la crainte de profaner nos sentiments, nous ne finissions par l'oublier?"
U n soupir de la princesse Marie confirma la justesse de cette observation qu'elle n'aurait jamais ose faire de vive voix.
" Crois-tu qu'on puisse oublier? dit-elle. Quel bien cela m'a fait de tout raconter aujourd'hui, et pourtant comme c'etait a la fois doux et penible! Je sentais qu'il l'avait aime sincerement, c'est pourquoi. Ai-je eu tort? dit elle en rougissant.
- De parler de "lui" a Pierre? Oh non! Il est si bon!
- As-tu remarque, Marie, dit tout a coup Natacha avec un sourire espiegle qu'elle n'avait pas eu depuis longtemps, as-tu remarque comme il est bien tenu maintenant, comme il est frais et rose? On dirait qu'il sort d'un bain moral, je veux dire. tu me comprends, n'est-ce pas?
- Oui, il a beaucoup change a son avantage. C'est pour cela que "lui" l'a tant aime, repondit la princesse Marie.
- Oui, et cependant ils ne se ressemblaient guere. On assure du reste que les amities des hommes naissent des contrastes; ce doit etre sans doute ainsi.! Adieu! Adieu!" dit Natacha, et le sourire espiegle qui avait accompagne ses premieres paroles sembla s'effacer a regret de son visage redevenu joyeux.
XIX
P ierre fut longtemps avant de s'endormir. Marchant a grands pas dans sa chambre d'un air soucieux, tantot il haussait les epaules, tantot il tressaillait, et ses levres s'entr'ouvraient comme pour murmurer un aveu. Lorsque six heures du matin sonnerent, il pensait toujours au prince Andre, a Natacha, a leur amour, qui le rendait jaloux encore aujourd'hui. Il se coucha heureux et emu, et decide a faire tout ce qui lui serait humainement possible pour l'epouser.
I l avait fixe son depart pour Petersbourg au vendredi suivant, et le lendemain Savelitch vint lui demander ses ordres au sujet du voyage.
" Comment? Je vais a Petersbourg? Pourquoi a Petersbourg? se demanda-t-il tout surpris. Ah oui! c'est vrai, je l'avais decide il y a longtemps deja, avant que "cela" fut arrive; au fait, j'irai peut-etre. Quelle bonne figure que celle du vieux Savelitch! se dit-il en le regardant. Eh bien, Savelitch, tu ne veux donc pas de ta liberte?
- Qu'en ferais-je, Excellence? Nous avons vecu du temps du vieux comte, le bon Dieu ait son ame!. et maintenant nous vivons aupres de vous, sans avoir a nous plaindre.
- Et tes enfants?
- Et mes enfants feront comme moi, Excellence; avec des maitres comme vous, on n'a rien a craindre.
- Eh bien, et mes heritiers? demanda Pierre. Si je me mariais, par exemple? Cela peut arriver, n'est-ce pas? ajouta-t-il avec un sourire involontaire.
- Ce serait tres bien, si j'ose le dire a Votre Excellence.
- Comme il traite cela legerement, se dit Pierre. Il ne sait pas combien c'est grave et effrayant. C'est ou trop tot ou trop tard!
- Quels sont vos ordres, Excellence? partirez-vous demain?
- Non, dans quelques jours, je t'en previendrai. Pardonne-moi tout l'embarras que je te donne. C'est etrange, se dit-il, qu'il n'ait pas devine que je n'ai rien a faire a Petersbourg, et qu'avant tout il faut que "cela" se decide. Je suis sur, du reste, qu'il le sait et qu'il fait semblant de l'ignorer. Lui en parlerai-je? Non, ce sera pour une autre fois."
A dejeuner, Pierre raconta a sa cousine qu'il avait ete la veille chez la princesse Marie, et qu'a sa grande surprise il y avait vu Natacha Rostow. La princesse Catherine parut trouver la chose toute simple.
" La connaissez-vous? lui demanda Pierre.
- Je l'ai vue une fois, et l'on parlait de son mariage avec le jeune Rostow; c'eut ete tres bien pour eux, puisqu'ils sont ruines.
- Ce n'est pas de la princesse Marie que je vous parle, mais de Natacha.
- Ah oui! je connais son histoire, c'est fort triste.
- Decidement, se dit Pierre, elle ne me comprend pas, ou elle ne veut pas me comprendre. il vaut mieux ne lui rien dire."
I l alla diner chez la princesse Marie. En parcourant les rues, ou se voyaient encore les restes des maisons incendiees, il ne put s'empecher de les admirer. Les hautes cheminees qui s'elancaient du milieu des decombres lui rappelaient les ruines poetiques des bords du Rhin et du Colysee. Les isvostchiks et les cavaliers, les charpentiers qui equarrissaient leurs poutres, les marchands, les boutiquiers, tous ceux qui le rencontraient, semblaient le regarder avec des visages rayonnants et se dire:
" Ah! le voila revenu, voyons un peu ce qu'il va en advenir!"
E n arrivant chez la princesse Marie, il lui sembla qu'il avait ete le jouet d'un songe, qu'il avait vu Natacha en reve; mais, a peine fut-il entre, qu'il sentit, a la vibration de tout son etre, l'influence de sa presence. Vetue de noir, comme la veille, et coiffee de meme, sa physionomie etait pourtant tout autre et il l'aurait infailliblement reconnue la premiere fois si alors il l'avait vue ainsi: elle avait sa figure d'enfant, sa figure de fiancee. Ses yeux brillaient d'un eclat interrogateur, et une expression mutine et singulierement affectueuse se jouait sur ses levres.
P ierre dina chez la princesse et y aurait passe toute la soiree, si ces dames n'etaient allees aux vepres, ou il les accompagna.
L e lendemain, il revint de nouveau, et resta si tard, que, malgre le plaisir qu'elles eprouvaient a le voir et malgre l'interet absorbant qui l'attachait a leurs cotes, la conversation s'epuisa et finit par tomber sur les sujets les plus insignifiants. Pierre n'avait cependant pas le courage de s'en aller, bien qu'il sentit qu'elles attendaient son depart avec impatience. La princesse Marie, ne prevoyant pas de terme a cette situation, se leva la premiere, et lui fit ses adieux, sous pretexte d'une migraine.
" Ainsi donc, vous partez demain pour Petersbourg?
- Non, je ne pars pas, repondit Pierre vivement. Du reste oui, peut-etre. En tout cas, je passerai demain vous demander vos commissions." Et il se tenait debout, tres embarrasse.
N atacha lui tendit la main et sortit. Alors la princesse Marie, au lieu de la suivre, se laissa tomber dans un fauteuil, et, fixant sur lui son regard lumineux, l'observa avec une profonde attention. La fatigue dont elle s'etait plainte s'etait subitement evanouie, et l'on voyait qu'elle se preparait a avoir avec lui un long tete-a-tete.
L 'embarras et le malaise de Pierre disparurent comme par enchantement a la sortie de Natacha. Avancant brusquement un fauteuil, il s'assit a cote de la princesse Marie.
" J'ai a vous faire une confidence, dit-il avec une emotion contenue, venez a mon aide, princesse, que dois-je faire, que puis-je esperer? Je sais, je sais parfaitement que je ne la vaux pas, et que l'heure est mal choisie pour lui parler. Mais ne pourrais-je etre son frere?. Non, non, ajouta-t-il vivement, je ne le veux, ni ne le puis. J'ignore, reprit-il apres un moment de silence et en s'efforcant de parler avec suite, j'ignore depuis quand je l'aime, mais je n'ai jamais aime qu'elle, et je ne puis me representer l'existence sans elle. Sans doute, il est difficile de lui demander a present sa main, mais la pensee qu'elle pourrait me l'accorder et que j'en laisserais echapper l'occasion est horrible pour moi. Dites, chere princesse, puis-je esperer?
- Vous avez raison, repondit la princesse Marie, de penser que l'heure serait mal choisie de lui parler de votre." Elle s'arreta en reflechissant que la metamorphose qui s'etait operee chez Natacha rendait son objection invraisemblable, et elle comprit qu'elle ne serait pas offensee de recevoir l'aveu de cet amour, et qu'au fond de son coeur elle le desirait; mais, n'obeissant pas a ce premier mouvement, elle repeta:
" Lui parler a present est impossible. Fiez-vous a moi, je sais.
- Quoi? dit Pierre d'une voix haletante en l'interrogeant des yeux.
- Je sais qu'elle vous aime., qu'elle vous aimera!" Elle avait a peine prononce ces paroles, que Pierre se leva, lui saisit la main et la serra avec force.
" Vous le croyez, dites, vous le croyez?
- Oui, je le crois. Ecrivez a ses parents. Quant a moi, je lui en parlerai lorsqu'il en sera temps. Je le desire, et mon coeur me dit que cela sera.
- Ce serait trop de bonheur, trop de bonheur! repondit Pierre en baisant les mains de la princesse Marie.
- Faites votre voyage a Petersbourg, cela vaudra mieux, et je vous promets de vous ecrire.
- Aller a Petersbourg maintenant? Soit, je vous obeirai. Mais demain, puis-je encore venir vous voir?"
E t Pierre revint le lendemain pour prendre conge.
N atacha etait moins animee que les jours precedents, mais lui, en la regardant, ne sentait qu'une impression: celle du bonheur dont il etait penetre et qui augmentait d'intensite a chacune de ses paroles, au moindre mouvement qu'elle faisait. Lorsque la main fine et maigre de Natacha se posa dans la sienne au moment des adieux, il la garda involontairement quelques secondes. "Cette main, ce visage, ce tresor de seductions, sera-t-il veritablement a moi, toujours a moi?"
" Au revoir, comte, lui dit-elle tout haut. Je vous attendrai avec impatience," ajouta-t-elle tout bas.
C es simples paroles, l'expression de physionomie qui les avait accompagnees, furent pour Pierre, pendant les deux mois deson absence, une source inepuisable de souvenirs et d'ineffables reveries. "Elle m'a dit qu'elle m'attendrait avec impatience." Et il se repetait a toute heure du jour: "Quel bonheur! quel bonheur!"
XX
R ien de semblable a ce qu'il eprouvait lorsqu'il etait fiance avec Helene ne se passait aujourd'hui en lui. Il se reprochait alors avec honte les: "Je vous aime" qu'il lui adressait; maintenant, au contraire, c'etait avec une jouissance infinie et sans melange qu'il se retracait les moindres details de leur entrevue et qu'il s'en repetait les dernieres paroles. Il ne se demandait plus s'il faisait bien ou mal, car l'ombre meme d'un doute n'etait plus possible. Il ne redoutait qu'une chose: d'avoir ete le jouet d'une illusion. Et puis, n'etait-il pas trop presomptueux, n'etait-il pas trop sur de son fait? La princesse Marie ne s'etait-elle pas trompee? Natacha ne lui repondrait-elle pas en souriant: "C'est bien etrange. Comment ne comprend-il pas qu'il n'est qu'un homme comme tous les autres, tandis que moi je suis si au-dessus de lui?"
L a folie du bonheur, qu'il se croyait incapable de ressentir desormais, s'empara de lui completement. Sa vie, le monde entier, se resumaient pour lui dans son amour pour elle et dans l'espoir de s'en faire aimer. Il croyait deviner sur tous les visages une sympathie, que d'autres interets empechaient seuls de se manifester. Il etonnait souvent ceux qui le rencontraient par son regard et son sourire rayonnants de bonheur. Il plaignait ceux qui ne pouvaient le comprendre et eprouvait parfois le besoin de leur expliquer qu'ils perdaient leur temps a de banales futilites. Lorsqu'on lui offrait de prendre du service, lorsqu'on discutait devant lui les questions politiques du moment, en leur attribuant une influence possible sur le bonheur du genre humain, il ecoutait avec compassion, et etonnait ses auditeurs par l'etrangete de ses remarques. Malgre tout, le rayonnement de son ame, en projetant sa clarte sur tous ceux qu'il trouvait sur son chemin, lui faisait instantanement decouvrir ce qu'il y avait de bon et de bien dans chacun d'eux. En examinant les papiers laisses par sa femme, aucun autre sentiment que celui d'une profonde pitie ne s'eleva dans son coeur, de meme que le prince Basile, tres fier d'une nouvelle nomination et d'une nouvelle croix, n'etait plus, a ses yeux, qu'un pauvre vieillard qu'il plaignait sincerement. Neanmoins, les jugements qu'il porta sur les hommes et sur les evenements, pendant cette periode de sa vie, resterent toujours pour lui incontestablement vrais, et ils l'aiderent souvent dans la suite a resoudre ses incertitudes: "J'etais peut-etre ridicule et etrange a cette epoque, se disait-il alors, mais pas aussi fou que j'en avais l'air. Mon intelligence etait plus ouverte et plus penetrante; je comprenais alors ce qui valait la peine d'etre compris dans la vie, parce que. parce que j'etais heureux!"
XXI
A dater de la premiere soiree passee avec Pierre, un grand changement s'etait opere en Natacha. Presque a son insu, la seve de la vie s'etait reveillee dans son coeur, et s'etait repandue sans lutte dans tout son etre. Sa demarche, son visage, son regard, sa voix, tout s'etait metamorphose. Les aspirations au bonheur etaient montees a la surface et demandaient a etre satisfaites. A dater de ce jour, Natacha parut avoir oublie tous les evenements anterieurs. Aucune plainte ne s'echappa plus de ses levres, aucune parole n'effleura plus les ombres evanouies du passe, et parfois meme elle souriait a des projets d'avenir. Quoiqu'elle ne prononcat jamais le nom de Pierre, une flamme eteinte depuis longtemps s'allumait dans ses yeux lorsqu'elle entendait parler de lui par la princesse Marie, et ses levres reprimaient avec peine un fremissement involontaire.
L a princesse Marie, frappee de ce changement dont elle devina facilement la cause, en eprouvait du chagrin. "Aimait-elle donc assez peu mon frere pour l'avoir si vite oublie?" Mais, lorsqu'elle la voyait, elle ne pouvait ni lui en vouloir, ni le lui reprocher. Ce reveil a la vie etait si soudain, si irresistible, si imprevu, pour elle-meme, que la princesse Marie ne se reconnaissait plus; le droit de l'accuser meme au fond de son coeur, et Natacha s'abandonnait si completement, si sincerement a ce nouveau sentiment, qu'elle ne cherchait meme pas a cacher que la douleur s'etait effacee pour faire place a la joie.
L orsque la princesse Marie retourna dans sa chambre apres son explication avec Pierre, Natacha l'attendait sur le seuil.
" Il a parle, n'est-ce pas, il a parle? repetait-elle avec une expression attendrie et joyeuse qui implorait son pardon. J'ai eu envie d'ecouter a la porte, mais je savais bien que tu me dirais tout."
Q uelque sincere, quelque touchant que fut son regard, ces paroles ne laisserent pas de blesser la princesse Marie; elle pensa a son frere. "Qu'y faire? se dit-elle: cela ne peut etre autrement." Et, d'un ton doux et severe a la fois, elle lui fit part de son entretien avec Pierre. A la nouvelle de son depart pour Petersbourg, Natacha poussa une exclamation de surprise, mais, devinant aussitot l'impression penible qu'elle venait de produire chez son amie:
" Marie, lui dit-elle, enseigne-moi ce que je dois faire, j'ai si grand'peur d'etre mauvaise: j'agirai comme tu me le conseilleras.
- Tu l'aimes?
- Oui, murmura-t-elle.
- Pourquoi pleures-tu, alors? J'en suis heureuse, repondit la princesse Marie, sans pouvoir retenir ses larmes.
- Ce ne sera pas de sitot, Marie. Pense donc quel bonheur, je deviendrai sa femme, et toi tu epouseras Nicolas.
- Natacha, je t'avais priee de ne jamais m'en parler. Ne parlons que de toi!"
E lles se turent.
" Mais pourquoi va-t-il a Petersbourg?" demanda tout a coup Natacha, et, repondant aussitot elle-meme a sa question, elle ajouta: "Cela doit etre ainsi, c'est sans doute mieux. n'est-ce pas, Marie?"
EPILOGUE
PREMIERE PARTIE
I
S ept ans, plus tard, l'ocean demonte de l'histoire avait regagne ses rives. Il semblait apaise, mais les forces mysterieuses qui meuvent l'humanite (mysterieuses, parce que nous ignorons les lois de leur mouvement) continuaient a agir.
B ien que tout parut immobile a la surface de cet ocean de l'histoire, l'humanite continuait son mouvement ininterrompu comme celui du temps. Divers groupements humains s'agregeaient ou se desagregeaient. Des causes nouvelles de formations et de dislocations d'Etats murissaient, des migrations de peuples se preparaient.
L 'ocean de l'histoire ne se portait plus comme auparavant par a-coups d'une de ses rives a l'autre: il bouillonnait dans les profondeurs. Les personnages historiques n'etaient plus portes par les vagues d'une rive a l'autre; maintenant, ils semblaient tourner sur place. Les personnages historiques qui, auparavant, a la tete des troupes, traduisaient le mouvement des masses par des ordres de guerres, des campagnes, des batailles, cherchaient maintenant a traduire ce mouvement par des combinaisons politiques et diplomatiques, des lois, des traites.
C ette activite des personnages historiques est appelee par les historiens reaction.
E n decrivant l'activite de ces personnages historiques, cause, d'apres eux, de ce qu'ils appellent la reaction, les historiens les condamnent. Tous les gens connus de cette epoque, d'Alexandre et de Napoleon a MmedeStael, Photius, Schelling, Fichte, Chateaubriand et autres, tous passent devant leur severe tribunal et sont absous ou condamnes suivant qu'ils ont pris part au PROGRES ou a la REACTION.
D 'apres les historiens, une reaction se produisait aussi en Russie durant cette periode, et le principa .
o nsable en etait Alexandre Ier, ce meme Alexandre qui, toujours selon eux, avait ete le principal instigateur des initiatives liberales du debut de son regne et du salut de la Russie.
A ujourd'hui, dans la litterature russe, depuis le collegien jusqu'a l'historien le plus savant, il n'y a pas un homme qui ne jette la pierre a Alexandre Ier pour les fautes qu'il a commises dans cette periode de son regne.
" Il aurait du agir de telle ou telle maniere. En telle circonstance, il a bien agi, en telle autre, il a mal agi. Il s'est admirablement conduit au debut de son regne et en 1812; mais il a mal agi en donnant une constitution a la Pologne, en faisant la Sainte-Alliance, en donnant pleins pouvoirs a Araktcheiev, en soutenant Golitsyne et le mysticisme, puis en encourageant Chichkov et Photius. Il a mal agi en s'occupant d'exercices militaires en cassant le regiment Semionovski", etc.
I l faudrait des pages et des pages pour enumerer les innombrables griefs que lui font les historiens au nom de cette science du bonheur de l'humanite qu'ils pretendent posseder.
Q ue signifient ces griefs?
L es actes pour lesquels les historiens approuvent Alexandre Ier, c'est-a-dire le liberalisme du debut son regne, sa lutte contre Napoleon, la fermete qu'il a montree durant l'annee 1812, puis la campagne de 1813, ne proviennent-ils pas des memes sources que les actes qu'ils blament, comme la Sainte-Alliance, la restauration de la Pologne, la reaction de 1820? - et ces sources sont l'heredite, l'education, les conditions d'existence qui ont fait de la personnalite d'Alexandre Ier ce qu'elle a ete.
E t en quoi consistent exactement ces griefs?
E n ceci: un personnage historique de la taille d'Alexandre Ier, place au pinacle de la puissance humaine et, pour ainsi dire, dans le foyer eblouissant de la lumiere de tous les rayons historiques concentres en lui; un personnage soumis aux influences les plus puissantes du monde, qui sont inseparables du pouvoir: intrigues, mensonges, flatteries et aveuglement sur soi-meme; un personnage qui se sentait a chaque instant responsable de tout ce qui s'accomplissait en Europe; un personnage non pas imaginaire, mais bien vivant, autant que n'importe quel autre homme, avec ses habitudes particulieres, ses passions, ses elans vers le bien, le beau, le vrai; - ce personnage a eu le tort, il y a cinquante ans, non d'avoir ete sans vertu (les blames des historiens ne portent pas la-dessus) mais d'avoir eu sur le bonheur de l'humanite un avis tout different de celui d'un professeur d'aujourd'hui qui s'occupe de science depuis sa jeunesse, c'est-a-dire qu'il lit des livres, debite des cours, et consigne par ecrit lectures et cours dans un cahier.
M ais si l'on suppose meme qu'Alexandre Ier s'est trompe, il y a cinquante ans dans ses vues concernant le bonheur des peuples, a plus forte raison peut-on supposer que l'historien qui le juge, au bout d'un certain temps, paraitra lui aussi avoir eu des vues erronees sur ce meme bonheur de l'humanite. Cette supposition est d'autant plus naturelle et inevitable que, si l'on suit l'evolution de l'histoire, l'on s'apercoit qu'avec chaque annee, avec chaque auteur, le point de vue change en ce qui concerne le bonheur de l'humanite; de telle sorte que ce qui a paru d'abord un bien devient un mal dix ans plus tard et reciproquement. Bien plus, l'on trouve aussi dans l'histoire des opinions emises simultanement et tout a fait contradictoires concernant le bien et le mal: les uns font un merite a Alexandre Ier de la constitution donnee a la Pologne et de la Sainte-Alliance, les autres un crime.
O n ne peut dire de l'activite d'Alexandre Ier non plus que de celle de Napoleon, qu'elle a ete utile ou nuisible, si l'on ne peut expliquer en quoi elle l'a ete. Si cette activite ne plait pas a tel ou tel, c'est simplement parce qu'elle ne cadre pas avec la notion bornee qu'il se fait de la nature du bien. Si le bien est pour moi que se soit conservee intacte en 1812 la maison de mon pere a Moscou, si c'est la gloire des armes russes ou la prosperite de l'universite de Petersbourg ou d'autres centres, ou la liberte de la Pologne, ou la puissance de la Russie, ou cette forme de civilisation europeenne connue sous le nom de progres, je suis cependant bien oblige de reconnaitre que l'activite de chaque personnage historique a eu, a part ces buts, d'autres buts d'ordre beaucoup plus general et qui depassent ma comprehension.
M ais admettons que ce qu'on appelle la science ait la possibilite de reduire toutes les contradictions et dispose tant pour les personnages historiques que pour les evenements, d'un moyen infaillible de mesurer le bien et le mal.
A dmettons qu'Alexandre eut pu agir en toute circonstance autrement qu'il ne l'a fait. Admettons qu'il eut pu, selon les prescriptions de ceux qui l'accusent et pretendent connaitre le but final vers lequel tend l'humanite, admettons qu'il eut pu suivre le programme d'interet national, de liberte, d'egalite, de progres (et il n'y en a pas de plus nouveau, semble-t-il) que lui traceraient ses detracteurs d'aujourd'hui. Admettons que ce programme eut ete applicable, bien etabli, et qu'Alexandre Ier l'eut suivi. Que serait-il advenu de l'activite de tous les gens qui s'opposaient alors a la direction prise par le gouvernement - activite qui, d'apres les opinions des historiens, etait bonne et utile? Elle n'aurait pas existe; il n'y aurait pas eu de vie; il n'y aurait rien eu.
A dmettre que la vie de l'humanite puisse etre dirigee par la raison, c'est nier toute possibilite de vie.
II
A dmettre, comme le font les historiens, que les grands hommes conduisent l'humanite vers la realisation de buts bien connus - que ce soit la grandeur de la Russie ou celle de la France, ou l'equilibre de l'Europe, ou le progres universel, ou n'importe quoi d'autre - rend impossible d'expliquer les evenements de l'histoire sans faire appel aux concepts de HASARD et de GENIE.
S i le but des guerres europeennes au commencement de notre siecle etait la grandeur de la Russie, ce but pouvait etre atteint sans aucune des guerres qui ont precede l'invasion, et sans l'invasion elle-meme. Si ce but etait la grandeur de la France, il pouvait etre atteint sans la Revolution et sans l'Empire. Si ce but etait la propagation de certaines idees, l'imprimerie l'aurait rempli beaucoup mieux que les soldats. Si ce but etait le progres de la civilisation, on admettra sans aucune difficulte qu'il est des moyens plus efficaces de repandre la civilisation que celui qui consiste a aneantir les hommes et leurs richesses.
P ourquoi donc les choses se sont-elles passees ainsi et non pas autrement? Parce qu'elles se sont passees ainsi.
" Le HASARD a cree telle situation: le GENIE s'en est servi", dit l'histoire. Mais qu'est-ce que le HASARD? Qu'est-ce que le GENIE?
L es mots HASARD et GENIE ne signifient rien qui soit reellement existant, aussi ne peuvent-ils etre definis. Ces mots ne designent qu'un degre determine dans la comprehension des phenomenes; je ne sais pas pourquoi tel ou tel phenomene se produit; je pense que je ne peux pas le savoir; par suite, je ne veux pas le savoir et je dis: HASARD. Je vois une force produisant un effet hors de proportion avec les capacites communes des hommes; je ne comprends pas pourquoi cela se produit et je dis: GENIE.
P our le troupeau, le mouton que chaque soir le berger mene dans un enclos special afin d'etre nourri a part, et qui devient deux fois plus gros que les autres, doit paraitre un genie. Et le fait que chaque soir ce soit toujours le meme mouton qui, au lieu d'entrer dans la bergerie, passe dans un enclos special pour recevoir sa ration d'avoine, le fait que ce soit celui-la precisement qui, une fois gras a lard, est tue pour sa viande, ce fait doit apparaitre comme une etonnante conjonction du genie et de toute une serie de hasards extraordinaires.
M ais il suffit aux moutons de cesser de penser que ce qui leur arrive provient de ce qu'ils ont a atteindre des buts devolus a la gent moutonniere; il leur suffit d'admettre que tout ceci peut avoir un but qui leur est inconnu et aussitot ils verront unite et suite logique dans ce qui arrive a l'un des leurs mis a l'engrais. S'ils ne savent pas dans quel but le mouton a ete engraisse, ils sauront au moins que tout ce qui lui est arrive ne s'est pas produit sans raison, et ils n'auront plus desormais besoin de recourir au HASARD ou au GENIE.
C 'est seulement en renoncant a connaitre le but proche et comprehensible, et en avouant que le but final nous est inaccessible, que nous verrons une suite logique dans la vie des personnages historiques: c'est alors que nous decouvrirons la raison de la disproportion qui existe entre leurs actes et la capacite d'action commune a tous les hommes, et que nous n'aurons plus besoin des mots HASARD et GENIE.
I l suffit d'admettre que le but de l'agitation des peuples de l'Europe nous est inconnu, que nous ne connaissons que des faits consistant en tueries, d'abord en France, puis en Italie, en Afrique, en Prusse, en Autriche, en Espagne, en Russie, et que les mouvements de l'Occident vers l'Orient et de l'Orient vers l'Occident constituent l'essence et le but de ces evenements, alors non seulement nous n'aurons plus besoin de voir rien d'exceptionnel et de genial dans le caractere de Napoleon et d'Alexandre, mais nous n'aurons plus besoin non plus de nous representer ces personnages autrement que comme des hommes pareils aux autres; non seulement nous n'aurons plus besoin d'expliquer par le hasard les menus evenements qui ont fait ces hommes tels qu'ils ont ete, mais nous verrons clairement que tous ces menus evenements etaient inevitables.
S i nous renoncons a connaitre le but final, nous comprendrons clairement que, de meme qu'on ne peut imaginer pour une plante une couleur ou une semence mieux a sa nature que celles qu'elle produit, de meme il nous est impossible d'imaginer deux autres hommes avec tout un passe qui repondrait aussi precisement, et jusque dans les plus infimes details, a la mission qu'ils avaient a remplir.
III
L e sens profond des evenements europeens du debut du XIXeme siecle reside dans le mouvement guerrier des masses populaires d'Europe, de l'Occident vers l'Orient, puis de l'Orient vers l'Occident. Le mouvement de l'Occident vers l'Orient a ete le premier. Pour que les peuples d'Occident pussent pousser leur marche belliqueuse jusqu'a Moscou, il etait necessaire: 1dqu'ils s'unissent en une masse guerriere d'une telle ampleur qu'elle fut en etat de supporter le choc de la masse guerriere de l'Orient; 2d qu'ils renoncassent a toutes leurs traditions et a toutes leurs habitudes; 3d que, pour mener a bien leur assaut, ils eussent a leur tete un homme qui put et pour lui-meme et pour eux justifier les fourberies, les pillages, les massacres qui devaient en etre et qui en furent l'accompagnement.
T out d'abord, l'ancien groupement de forces insuffisamment important est dissous en France par la Revolution; les traditions et les coutumes anciennes sont aneanties; un nouveau groupement s'elabore peu a peu sur une nouvelle echelle plus considerable, avec de nouvelles habitudes et traditions; alors se prepare l'homme qui doit se mettre a la tete du mouvement futur et prendre toute responsabilite des evenements qui doivent s'accomplir.
C et homme sans convictions, sans passe, sans traditions, sans nom, et qui n'est pas meme Francais, se faufile, par un concours de circonstances des plus etranges, semble-t-il, parmi tous les partis de la France en ebullition et, sans s'attacher a aucun, se fait porter au premier rang.
L 'ignorance de ses compagnons, la faiblesse et la nullite de ses adversaires, le cynisme, la brillante et vaniteuse etroitesse d'esprit de cet homme le mettent a la tete de l'armee. La valeur des soldats de l'armee d'Italie, la repugnance a se battre de ses adversaires, sa temerite et sa presomption pueriles lui valent la gloire militaire. Une quantite innombrable de "hasards" lui font partout cortege. La disgrace dans laquelle il tombe aupres des dirigeants francais le sert. Les tentatives qu'il entreprend pour changer de voie ne lui reussissent pas; on refuse ses services en Russie et il ne parvient pas a s'etablir en Turquie. Durant la guerre d'Italie, il se trouve plusieurs fois a deux doigts de sa perte, et chaque fois il echappe d'une facon imprevue. Les armees russes, les seules qui pourraient faire ecrouler sa gloire, n'avancent pas en Europe par suite de diverses combinaisons diplomatiques, tant que lui-meme y est.
A son retour d'Italie, il trouve a Paris le gouvernement dans un tel etat de decomposition que ceux qui en font partie sont inevitablement balayes et aneantis. Et une issue se presente d'elle-meme pour le tirer de sa situation dangereuse: une expedition insensee, absurde, en Afrique. De nouveau les memes "hasards" lui font cortege. Malte reputee imprenable se rend sans un coup de feu. Les decisions les plus risquees sont couronnees de succes. La flotte ennemie, qui par la suite ne laissera pas passer une seule barque, livre passage a toute une armee. En Afrique, les pires abominations sont commises sur des populations presque sans armes. Et les auteurs de ces forfaits, leur chef en tete, se persuadent que tout cela est splendide, que c'est glorieux! que c'est digne de Cesar, et d'Alexandre de Macedoine, que c'est bien.
C et ideal de gloire et de grandeur qui consiste non seulement a croire que l'on ne fait rien de mal, mais encore a etre fier de tous les crimes que l'on commet, en leur attribuant une signification incomprehensible et surnaturelle, cet ideal qui doit guider cet homme, ainsi que ceux qui se sont lies a sa fortune, s'elabore dans l'immense etendue de l'Afrique. Tout ce qu'il entreprend lui reussit. La peste l'epargne. Les massacres cruels des prisonniers ne lui sont pas imputes a crimes. Son depart d'Afrique, d'une maladresse puerile, injustifiable, l'abandon de ses compagnons dans le malheur, lui est profitable, et de nouveau la flotte ennemie le laisse echapper par deux fois. C'est a ce moment ou il a la tete tournee par la reussite de tous ses crimes que, pret a jouer son role, mais sans but defini, il arrive a Paris. La decomposition du gouvernement republicain qui, un an auparavant, aurait pu causer sa perte, est arrivee a son dernier stade et son etat d'homme etranger aux partis ne peut maintenant que servir a son elevation.
I l n'a aucun plan d'action; il a peur de tout; mais les partis cherchent a se raccrocher a lui et reclament sa collaboration.
L ui seul, avec l'ideal de gloire et de grandeur qu'il s'est cree en Italie et en Egypte, avec sa folle adoration de lui-meme, avec son audace dans le crime, avec son cynisme, lui seul peut justifier les evenements qui doivent s'accomplir.
I l est l'homme necessaire pour la place qui l'attend. Ainsi, presque independamment de sa volonte, malgre son manque de decision, son absence de plan, toutes les fautes qu'il accumule, il est entraine dans un complot qui se propose de le porter au pouvoir et ce complot est couronne de succes.
O n l'entraine a une seance du Directoire. Effraye, il cherche a fuir et se croit perdu; il fait semblant de tomber en pamoison; il tient des discours insenses qui devraient le perdre. Mais les dirigeants, jusque-la fiers et avises, sentent maintenant leur role termine, et, plus troubles encore que lui, prononcent les paroles qui sont le moins propres a leur conserver le pouvoir et ruiner cet homme.
C 'est le HASARD, ce sont des millions de hasards qui lui donnent le pouvoir, et tous les hommes, comme obeissant a un mot d'ordre, contribuent a consolider ce pouvoir. Ce sont des HASARDS qui font les caracteres des dirigeants de la France d'alors; ce sont des HASARDS qui font le caractere de Paul Ier, qui reconnait son autorite; c'est le HASARD qui ourdit contre lui un complot, qui au lieu de l'ebranler, raffermit sa puissance; c'est le HASARD qui lui livre le duc d'Enghien, et le pousse a le faire assassiner inopinement, cherchant par ce moyen, plus fort que tous les autres, a convaincre la foule qu'il a le droit, puisqu'il a la force. C'est le HASARD qui fait qu'il tend toutes ses forces pour une expedition contre l'Angleterre, qui, evidemment, aurait cause sa ruine, et jamais il ne realise ce dessein, mais, tout a coup, il tombe sur Mack et ses Autrichiens qui se rendent sans combat. C'est le HASARD et le GENIE qui lui donnent la victoire d'Austerlitz, et par HASARD, tous les hommes, non seulement de la France, mais de toute l'Europe, a l'exception de l'Angleterre qui ne prendra aucune part aux evenements en train de s'accomplir, tous les hommes, malgre leur horreur initiale et leur aversion pour les crimes de cet homme, reconnaissent maintenant son pouvoir, le titre qu'il s'est donne, et son ideal de grandeur et de gloire, que chacun a l'envi prend pour quelque chose de merveilleux et de raisonnable.
C omme pour essayer par avance leur mouvement futur, les forces de l'Occident se sont dirigees a plusieurs reprises vers l'Orient, en 1805, 1806, 1807, 1809, chaque fois plus puissantes et plus nombreuses. En 1811, la masse d'hommes agglomeree se fond avec une autre enorme masse de peuples du centre de l'Europe. Plus grandit cette masse d'hommes, plus se trouve justifie celui qui est a la tete du mouvement. Pendant la periode de dix ans qui prepare ce grand mouvement, cet homme entre en pourparlers avec toutes les tetes couronnees de l'Europe. Les puissances de ce monde, depouillees de leur autorite, ne peuvent opposer a l'ideal de GLOIRE et de GRANDEUR de Napoleon qui n'a aucun sens, aucun autre ideal raisonnable. L'un apres l'autre, ils s'empressent de lui donner le spectacle de leur neant. Le roi de Prusse envoie sa femme mendier les faveurs du grand homme; l'empereur d'Autriche considere comme une grace que ce grand homme veuille bien recevoir dans son lit la fille des Cesars; le pape, gardien des tresors sacres des peuples, fait servir sa religion a l'elevation du grand homme. Ce n'est pas tant Napoleon en personne qui se prepare a remplir son role, que son entourage qui l'amene a prendre sur lui toute la responsabilite des evenements presents et futurs. Pas un acte frauduleux, pas un crime, pas une basse trahison qu'il commette sans qu'aussitot, dans la bouche de son entourage, tout cela ne se transforme en acte magnifique. Pour lui plaire, les Allemands ne trouvent rien de mieux que de feter leur defaite d'Iena et d'Auerstaedt. Et il n'y a pas que lui qui soit grand, ses aieux, ses freres, ses beaux-fils, ses beaux-freres le sont aussi. Tout concourt a le priver des derniers vestiges de sa raison et a le preparer a son effroyable role. Et une fois qu'il est pret, les forces qu'il lui faut sont pretes aussi.
L 'invasion deferle sur l'Orient, atteint son but final, qui est Moscou. La capitale est prise, l'armee russe est aneantie, plus que ne le furent jamais les armees ennemies dans les guerres precedentes, d'Austerlitz a Wagram. Et soudain, a la place de ces hasards et de ces coups de genie, qui avec tant de constance ont porte Napoleon de succes en succes jusqu'au but fixe apparait une serie innombrable de hasards contraires, depuis le rhume de cerveau de Borodino jusqu'aux froids de l'hiver et a l'etincelle qui a mis le feu a Moscou. Et a la place du genie apparaissent une sottise et une lachete sans exemple.
L 'invasion fuit, revient en arriere et fuit encore, et maintenant, sans arret, les hasards, au lieu d'etre pour Napoleon, sont contre lui.
U n mouvement contraire s'accomplit d'Orient en Occident, presentant de remarquables analogies avec le precedent mouvement d'Occident en Orient. Memes tentatives prealables d'Orient en Occident qu'en 1805, 1806 et 1809, avant le grand ebranlement: meme formidable concentration d'hommes; meme adhesion des peuples du centre de l'Europe au mouvement, meme hesitation au milieu du chemin, et meme accroissement de vitesse a mesure qu'on approche du but.
P aris, le but extreme, est atteint. Le gouvernement de Napoleon, ainsi que son armee, sont detruits. Napoleon lui-meme n'a plus de raison d'etre; tous ses actes sont des lors pitoyables et bas; mais de nouveau un hasard inexplicable entre en jeu; les allies haissent Napoleon qu'ils accusent d'etre la cause de leurs malheurs; depouille de sa force et de son pouvoir, convaincu de crimes et de perfidies, il devrait leur paraitre tel qu'ils le voyaient dix ans plus tot et qu'ils le verront un an plus tard: un bandit hors la loi. Mais par un hasard etrange, personne ne voit cela. Son role n'etait pas encore termine. L'homme que dix ans plus tot et un an plus tard l'on considera comme un bandit hors la loi fut envoye a deux journees de voyage de France, dans une ile dont on lui donna la souverainete, avec sa garde et des millions qui le payaient de Dieu sait quoi.
IV
L e mouvement des peuples commence a s'assagir dans ses rives. Les vagues de la grande maree se sont retirees et sur la mer calmee se forment des cercles sur lesquels voguent les diplomates qui s'imaginent avoir produit eux-memes cette bonace.
M ais la mer calmee se souleve. Les diplomates croient aussitot que ce sont eux et leurs desaccords qui causent cette nouvelle tension des forces, ils s'attendent a une guerre entre les souverains; la situation leur semble sans issue. Mais la vague dont ils sentent la montee ne deferle pas de la direction ou ils l'attendent. C'est toujours la meme vague, et c'est toujours le meme point de depart: Paris. C'est le dernier rejaillissement du flux venu de l'Occident, rejaillissement qui doit resoudre des difficultes diplomatiques apparemment insolubles, et mettre fin aux mouvements guerriers de cette periode.
L 'homme qui a devaste la France revient dans cette France, seul, sans qu'il soit besoin d'un complot, sans soldats. Le premier garde-champetre venu peut lui mettre la main au collet, et, par un hasard etrange, non seulement personne ne lui met la main au collet, mais tous avec enthousiasme viennent accueillir cet homme qu'ils maudissaient hier et qu'ils recommenceront a maudire dans un mois.
C et homme est encore necessaire pour justifier le dernier acte collectif.
C et acte fut accompli.
L e dernier role est joue. L'acteur est prie d'enlever son costume et de se demaquiller; on n'a plus besoin de lui.
E t quelques annees se passent, pendant lesquelles cet homme, dans la solitude de son ile, se joue a lui-meme une piteuse comedie; il intrigue, il ment pour justifier ses actes, alors que deja toute justification est inutile; il montre a l'univers ce que vaut le personnage qu'on prenait pour une force, alors qu'une invisible main le conduisait.
L e metteur en scene, une fois le drame joue et l'acteur deshabille, nous le montre:
- Regardez celui en qui vous avez cru! Le voici! Voyez-vous maintenant que ce n'est pas lui, mais moi qui vous menais?
M ais aveugles par la force qui les avait mis en branle, les hommes, longtemps, ne comprirent pas cela.
P lus grande encore est la logique et la necessite que presente la vie d'Alexandre Ier, personnage qui se trouvait a la tete du mouvement en sens inverse, d'Orient en Occident.
Q ue fallait-il a l'homme qui, en eclipsant les autres, prendrait la tete de ce mouvement?
I l lui fallait posseder le sentiment de la justice, prendre part aux affaires de l'Europe, mais de loin, pour que des interets mesquins n'obscurcissent pas sa vision; il lui fallait dominer par sa hauteur morale ses associes, les souverains d'alors; il lui fallait une personnalite aimable et seduisante; il fallait qu'il eut subi une offense personnelle de Napoleon. Toutes ces conditions sont reunies en Alexandre Ier; tout cela est le fruit d'innombrables "hasards", semes le long de sa vie passee, et par son education, et par ses initiatives liberales, et par les conseillers de son entourage, et par Austerlitz, et par Tilsit, et par Erfurt.
P endant la guerre populaire, il reste inactif parce qu'on n'a pas besoin de lui. Mais aussitot qu'apparait la necessite d'une guerre europeenne, sa personnalite apparait a sa place au moment voulu; il fait l'union de tous les peuples europeens et les conduit au but.
L e but est atteint. Apres la derniere guerre de 1815, Alexandre se trouve au sommet de la puissance qu'un homme puisse atteindre. De quelle facon s'en sert-il?
A lexandre Ier, le pacificateur de l'Europe, l'homme qui des ses jeunes annees n'a cherche que le bonheur de son peuple, l'instigateur des reformes liberales introduites dans sa patrie au moment ou, semble-t-il, il dispose du pouvoir le plus etendu et par consequent des moyens de realiser le bonheur de son peuple, au moment ou Napoleon en exil dresse des plans puerils et mensongers sur la facon dont il rendrait le monde heureux si on le laissait faire, a ce moment precis, Alexandre Ier, ayant accompli sa mission et sentant sur soi la main de Dieu, reconnait tout a coup le neant de ce soi-disant pouvoir, le remet aux mains de gens meprisables et meprises et dit simplement:
- "Non pas pour nous, Seigneur, non pas pour nous, mais pour Ton Nom!" Je suis un homme comme vous; laissez-moi vivre en homme; laissez-moi penser a mon ame et a Dieu.
D e meme que le soleil, comme chaque atome de l'ether, est une sphere parfaite en soi et en meme temps un seul atome de l'infini inaccessible a l'homme dans son immensite, de meme chaque individu porte en soi des buts qui lui sont propres et cependant il les porte pour servir des buts generaux, inaccessibles a l'homme.
U ne abeille posee sur une fleur a pique un enfant. L'enfant a peur des abeilles et dit que leur but est de piquer les gens. Le poete admire l'abeille qui butine dans le calice de la fleur, et dit que le but de l'abeille est de butiner l'arome des fleurs. Un apiculteur, remarquant que l'abeille amasse du pollen et le porte a sa ruche, dit que le but de l'abeille est de recolter du miel. Un autre apiculteur qui a etudie de plus pres la vie de l'essaim, dit que l'abeille amasse le pollen pour nourrir le jeune couvain et pour elever la reine, et que son but est la conservation de l'espece. Le botaniste remarque que l'abeille emporte du pollen de la fleur dioique sur la fleur femelle qu'elle feconde, et il voit en cela le but des abeilles. Un autre, s'interessant a la propagation des plantes, voit que l'abeille y contribue, et ce nouveau chercheur de conclure que tel est le but des abeilles. Cependant, le veritable but des abeilles ne se reduit ni au premier, ni au second, ni au troisieme des buts que l'esprit humain s'est trouve en etat de decouvrir. Plus l'esprit humain se hausse dans la decouverte de ces fins, plus il se rend clairement compte que la fin derniere lui est inaccessible.
U ne seule chose est accessible a l'homme: l'observation des correlations qui existent entre la vie des abeilles et d'autres phenomenes de la vie. Il en est de meme des fins que poursuivent les personnages historiques et les peuples.
V
L e mariage de Natacha, devenue la femme de Besoukhow en 1813, fut le dernier heureux evenement pour nos vieux amis les Rostow. Le comte Ilia Andreievitch mourut la meme annee, et, comme il arrive toujours, avec lui s'effondra sa famille, telle que nous l'avons connue. L'incendie de Moscou, la mort du prince Andre, la douleur de Natacha, la fin prematuree de Petia, le desespoir de la comtesse, tous ces coups successifs finirent par accabler le pauvre comte.
I l semblait ne pas avoir la force de comprendre l'etendue de tous ses malheurs, et, inclinant sa vieille tete sous la main de la Providence, il eut l'air d'attendre et d'appeler son dernier moment. Tantot effare, eperdu, tantot en proie a une excitation febrile, il passait sans transition d'un extreme a l'autre.
Q uand vint la noce de sa fille, il ne s'occupa que du cote materiel des arrangements: il commandait les diners, les soupers, et faisait son possible pour paraitre gai: mais sa gaiete n'etait plus communicative comme auparavant. Elle faisait naitre au contraire un sentiment de compassion chez ceux qui le connaissaient et l'aimaient. Les nouveaux maries une fois partis, il s'affaissa, se plaignit d'un invincible ennui, tomba malade, et se coucha pour ne plus se relever; malgre les assurances trompeuses des medecins, il avait compris que son heure etait arrivee. La comtesse passa quinze jours au chevet du malade sans se deshabiller: chaque fois qu'elle lui presentait une potion, il sanglotait doucement et lui baisait la main en silence.
L e jour meme de sa mort, il leur demanda pardon, a elle de vive voix et mentalement a son fils, d'avoir si mal gere leur fortune. Sa fin fut tranquille, et le lendemain ses amis vinrent en foule rendre leurs derniers devoirs au defunt. Mainte et mainte fois ils avaient danse et dine chez lui en se moquant de ses manies, et maintenant tous repetaient a l'envi, comme pour leur justification, avec un sincere sentiment de remords et d'attendrissement: "C'etait tout de meme un bien excellent homme. On n'en trouve plus de pareils. et d'ailleurs qui n'a pas ses faiblesses?" Lorsque le vieux comte mourut, ses affaires etaient tellement embrouillees, qu'il n'y avait plus aucun moyen de les remettre a flot. Nicolas recut cette nouvelle a Paris, ou il se trouvait avec les armees russes. Demandant aussitot sa mise a la retraite, il partit en conge, sans meme attendre que sa demande lui fut accordee. Leur situation financiere fut mise au net un mois apres la mort du comte, et chacun fut etonne de l'enormite du chiffre des dettes de toutes sortes, dont on ignorait meme l'existence: le passif devorait l'actif. Amis et parents conseillerent a Nicolas de refuser la succession, mais, voyant dans cette facon d'agir un blame pour la memoire sacree de son pere, il ne voulut pas en entendre parler, et accepta purement et simplement la succession avec la charge de payer les dettes. Les creanciers, que la large et expansive bonte du vieux comte avait tenus longtemps silencieux, commencerent a faire valoir leurs droits. Mitenka et plusieurs autres, qui avaient recu des billets a ordre, se montrerent les plus exigeants, et ne donnaient a Nicolas ni repos ni treve. Ceux qui avaient patiente du vivant du comte etaient maintenant sans pitie pour le jeune heritier qui avait accepte de plein gre ces onereux engagements. Aucune des combinaisons projetees par Nicolas ne lui reussit: les terres furent vendues a l'encan a vil prix, et il resta encore a payer la moitie des dettes. Nicolas emprunta a son beau-frere trente mille roubles pour acquitter celles qu'il regardait comme dettes d'honneur, et se vit oblige, pour eviter la prison dont le menacaient les autres creanciers, de chercher un emploi. Retourner a l'armee, ou, a la premiere vacance, il serait nomme, a coup sur, chef de regiment, etait impossible, car sa mere se cramponnait a lui comme au dernier sourire de la vie. Aussi, malgre le peu de plaisir qu'il eprouvait a rester a Moscou dans le meme milieu, malgre l'antipathie que lui inspiraient les fonctions civiles, il finit par y obtenir une place dans l'administration, dit adieu a l'uniforme qu'il aimait tant, et s'etablit, avec sa mere et Sonia, dans un modeste logement. Natacha et Pierre, qui habitaient Petersbourg, ne se doutaient pas des difficultes de sa situation, qu'il leur cachait du reste avec le plus grand soin, et ignoraient que ses 1200 roubles d'appointements devaient suffire a leur entretien de facon que sa mere ne put deviner leur pauvrete. La comtesse ne pouvait admettre l'existence en dehors des conditions de luxe auxquelles elle etait habituee depuis son enfance, et exigeait a tout instant qu'on satisfit ses moindres desirs, sans soupconner la gene qu'ils causaient a son fils. C'etait tantot une voiture dont elle avait besoin pour envoyer chercher une amie, tantot un mets recherche pour elle, du vin fin pour son fils, ou de l'argent pour des cadeaux a Natacha, a Sonia et a Nicolas lui-meme. Sonia menait le menage, soignait sa tante, lui faisait la lecture, supportait ses caprices, sa secrete inimitie, et aidait Nicolas a lui dissimuler leurs embarras financiers. Il sentait que sa reconnaissance pour elle etait une dette dont il ne pourrait jamais s'acquitter; mais, tout en admirant sa patience et son devouement sans bornes, il evitait toute intimite. Il lui en voulait de n'avoir rien a lui reprocher, et de ce que, reunissant toutes les perfections, il lui manquait ce je ne sais quoi qui l'aurait infailliblement force a lui donner son coeur; et plus il l'appreciait, moins il se sentait capable de l'aimer. Il avait accepte avec empressement la parole qu'elle lui avait rendue, et se tenait maintenant a distance, comme pour bien lui faire sentir que le passe ne pouvait plus revenir. Ses embarras d'argent augmenterent. Non seulement il lui etait impossible de rien mettre de cote sur ses appointements, mais, pour obeir, aux exigences de sa mere, il se vit bientot contraint de contracter de petites dettes. Comment sortirait-il de cette impasse? Il l'ignorait, car la pensee d'epouser une, riche heritiere, comme le lui proposaient de vieilles amies de la famille, lui inspirait une repulsion invincible. Dans le fond de son ame, il eprouvait une satisfaction sombre et amere a supporter sans murmurer ce poids accablant. Il evitait toute distraction au dehors, et ne pouvait s'astreindre, dans son interieur, a d'autre occupation qu'a celle d'aider sa mere a etaler des "patiences" sur la table et a se promener dans sa chambre, en fumant sa pipe en silence. En agissant ainsi, il semblait vouloir preserver de toute atteinte exterieure cette sombre disposition d'esprit, qui seule le rendait capable d'endurer une pareille vie de privations.
VI
A u commencement de l'hiver, la princesse Marie arriva a Moscou: les bruits de ville la mirent au courant de la triste position des Rostow. Le fils, disait-on, se sacrifiait a sa mere. "Je m'y attendais!" se dit la princesse Marie, en voyant dans le devouement de Nicolas une nouvelle et douce sanction de son amour. Ses rapports intimes, presque de parente, avec la famille Rostow, lui imposaient le devoir d'aller rendre visite a la comtesse, mais le souvenir du sejour de Nicolas a Voronege lui rendait cette visite penible. Elle laissa passer quelques semaines avant de la faire. Nicolas fut le premier a la recevoir, car on ne pouvait entrer chez sa mere qu'en traversant sa chambre. A sa vue, le visage de ce dernier exprima, au lieu de la joie qu'elle s'attendait a y lire, une froideur seche et hautaine. Il s'informa de sa sante, la conduisit pres de la comtesse, et les quitta au bout de quelques secondes. La visite terminee, il la reconduisit avec une reserve marquee jusqu'a l'antichambre, et repondit a peine a ses questions sur la sante de sa mere. "Que vous importe? semblait dire son regard, laissez-moi en paix."
" Je ne puis souffrir ces dames et leurs amabilites, dit-il a Sonia, lorsque la voiture de la princesse se fut eloignee. Qu'ont-elles besoin de venir?
- C'est mal a vous de parler ainsi, Nicolas, repondit Sonia en cachant avec peine sa joie. Elle est si bonne, et maman l'aime tant!" Nicolas garda le silence et aurait voulu oublier cette visite, mais la comtesse y revenait a tout propos; ne tarissant pas en eloges sur le compte de la princesse Marie, elle insistait pour que son fils lui rendit sa politesse, et exprimait le desir de la voir plus souvent. On sentait que le silence de Nicolas a ce sujet l'irritait.
- Il faut que tu y ailles, c'est une charmante fille. Tu y verras au moins quelqu'un, car tu dois mourir d'ennui avec nous autres.
- Je n'y tiens pas, maman.
- Je ne te comprends pas, mon ami: tantot tu veux voir du monde, tantot tu t'y refuses.
- Mais je n'ai jamais dit que je m'ennuyais, repartit Nicolas.
- Comment! N'as-tu pas dit tout a l'heure que tu ne voulais pas la voir? C'est une fille de beaucoup de merite, tu as toujours eu de la sympathie pour elle, et aujourd'hui, par je ne sais quelle raison. on me cache toujours tout.
- Mais pas le moins du monde, maman.
- Je t'aurais compris si je te demandais de faire une demarche desagreable, mais je ne te demande que de rendre une visite que la politesse exige. Je ne m'en melerai plus, puisque tu as des secrets pour moi.
- J'irai si vous le voulez.
- Cela m'est parfaitement egal, c'est pour toi seul que je le desire."
N icolas soupirait, mordait sa moustache, etalait les cartes et s'efforcait de distraire l'attention de sa mere, mais, le lendemain et les jours suivants, elle revenait sur le meme sujet. La froide reception de Nicolas avait froisse la princesse Marie dans son amour-propre, et elle se disait: "J'avais raison de ne pas vouloir faire cette visite. Au fond, je n'en attendais pas autre chose. Apres tout, je suis allee voir la pauvre vieille, qui avait toujours ete excellente pour moi." Mais ces reflexions ne parvenaient pas a calmer le regret qu'elle eprouvait en songeant a l'accueil que lui avait fait Nicolas. Malgre sa ferme resolution de ne plus retourner chez les Rostow, et d'oublier ce qui s'etait passe, elle se sentait involontairement dans une fausse position, et lorsqu'elle cherchait a s'en rendre compte, elle etait forcee de s'avouer a elle-meme que ses rapports avec Nicolas y etaient pour beaucoup. Son ton sec et poli n'etait pas la veritable expression de ses sentiments: il devait cacher un sous-entendu qu'elle aurait voulu a tout prix eclaircir pour retrouver sa tranquillite. On etait en plein hiver, lorsqu'un jour qu'elle assistait a une lecon de son neveu, on vint lui annoncer Rostow. Bien decidee a ne pas trahir son secret et a ne pas laisser apercevoir son embarras, elle pria MlleBourrienne de l'accompagner au salon. Au premier regard qu'elle jeta sur Nicolas, elle comprit qu'il etait simplement venu remplir un devoir de politesse, et elle se promit de ne pas sortir de la reserve la plus absolue. Aussi, au bout des dix minutes exigees par les convenances, et consacrees aux questions banales sur la sante de la comtesse et sur les dernieres nouvelles du jour, Nicolas se leva, et s'appreta a prendre conge. Grace a MlleBourrienne, la princesse Marie avait jusque-la tres bien soutenu la conversation, mais, a ce moment, fatiguee de parler de ce qui l'interessait si peu, et revenant par un rapide enchainement d'idees a son isolement et au peu de joies qu'elle avait en ce monde, elle se laissa involontairement aller a une silencieuse reverie, les yeux fixes devant elle, sans remarquer le mouvement que venait de faire Nicolas. Celui-ci eut tout d'abord l'air de ne pas s'en apercevoir et echangea quelques mots avec MlleBourrienne, mais, la princesse continuant a rester immobile et reveuse, il fut force de la regarder et ne put se meprendre sur la douleur qu'exprimaient ses traits delicats.
I l lui sembla entrevoir confusement qu'il en etait la cause, et ne sut comment s'y prendre pour lui temoigner un peu d'interet.
" Adieu, princesse," lui dit-il.
E lle sembla se reveiller et soupira en rougissant.
" Pardon, murmura-t-elle, vous partez deja? Eh bien, adieu!
- Et le coussin que vous avez fait pour la comtesse? Je vais vous l'apporter," dit MlleBourrienne en sortant de la chambre.
U n silence embarrassant s'etablit entre eux deux.
" Oui, dit enfin Nicolas avec un sourire de tristesse, ne croirait-on pas, princesse, que notre premiere rencontre a Bogoutcharovo a eu lieu hier, et cependant que d'evenements se sont passes depuis!. Nous nous imaginions etre bien malheureux alors; eh bien! je donnerais beaucoup pour en revenir la, mais ce qui est passe ne revient plus."
L a princesse Marie avait fixe sur lui son doux et profond regard en cherchant a penetrer le sens cache de ces paroles.
" C'est vrai, dit-elle, vous n'avez pourtant rien a regretter dans le passe, et si je comprends votre vie actuelle, elle vous laissera aussi un bon souvenir de devouement et d'abnegation.
- Je ne saurais accepter vos louanges, dit-il vivement, car je m'adresse constamment des reproches, et. Pardon, ce sujet ne peut vous interesser," continua-t-il en redevenant, a ces mots, froid et calme comme a son entree.
M ais la princesse Marie ne voyait plus en lui que l'homme qu'elle avait connu et aime, et c'est avec cet homme qu'elle renoua la conversation.
" J'avais pense que vous me permettriez de vous exprimer., dit-elle avec hesitation: mes relations avec vous et les votres etaient devenues telles, qu'il me semblait qu'un temoignage de sympathie de ma part ne pouvait vous offenser: il parait que je me suis trompee, ajouta-t-elle d'une voix tremblante. Je ne sais pourquoi vous etiez tout autre auparavant, et je.
- Ah! il y a mille raisons a cela, repondit Nicolas en appuyant sur ce dernier mot. Merci, princesse, ajouta-t-il tout bas, croyez-moi, c'est parfois bien lourd a porter!
- C'est donc cela, c'est donc cela, se dit en tressaillant de joie la princesse Marie. Ce n'est donc pas seulement cet honnete et loyal regard, cet exterieur charmant que j'ai aime en lui, j'avais devine toute la noblesse de son ame. C'est donc parce qu'il est pauvre et que je suis riche. C'est donc cela. car autrement."
A lors, se souvenant de la tendre sympathie qu'elle lui avait laisse entrevoir, et examinant sa bonne et melancolique figure, elle comprit a n'en plus douter la raison de son apparente froideur.
" Pourquoi donc, comte, pourquoi? s'ecria-t-elle tout a coup en se rapprochant de lui involontairement; pourquoi? vous devez me le dire."
I l garda le silence.
" Je ne sais pas, comte, je ne connais pas vos raisons, mais je sais que, moi aussi, je souffre et je vous l'avoue. pourquoi me priver alors de votre bonne amitie?"
E t des pleurs brillerent dans ses yeux.
" J'ai si peu de bonheur dans la vie que toute perte m'est sensible. Pardonnez-moi, adieu!"
E lle fondit en larmes et fit quelques pas pour sortir.
" Princesse! Au nom du ciel, un instant!" Il l'arreta. Elle se retourna, leurs regards se rencontrerent en silence, la glace etait rompue, et ce qui leur semblait tout a l'heure encore impossible devint pour eux une realite prochaine et inevitable.
VII
N icolas epousa la princesse Marie dans le courant de l'automne de 1813, et alla s'etablir avec elle, sa mere et Sonia, a Lissy-Gory. Pendant les quatre annees qui suivirent leur mariage, sans vendre la moindre parcelle des biens de sa femme, il paya toutes ses dettes, y compris celle qu'il avait contractee envers Pierre, et en 1820 il avait si bien arrange ses affaires, qu'il avait ajoute a Lissy-Gory une petite terre, et qu'il etait en negociations pour racheter Otradnoe: c'etait son reve favori. Nicolas, force de devenir gentilhomme fermier, se passionna pour l'agriculture, et en fit sa principale occupation. Il n'aimait pas les innovations, surtout les innovations anglaises, qui commencaient alors a etre de mode. Il se moquait des ouvrages de pure theorie, ne songeait ni a construire des fabriques, ni a ensemencer des bles chers et d'une espece etrangere au pays. Ne donnant jamais exclusivement ses soins a une branche de son administration au detriment des autres, il avait toujours devant les yeux sa propriete tout entiere, et non pas seulement une de ses parties. Pour lui, l'important etait, non pas l'oxygene et l'azote contenus dans le sol et dans l'air, non pas la charrue et l'engrais, mais le travailleur qui mettait en oeuvre toutes ces forces. Le paysan attira tout d'abord son attention: c'etait mieux qu'un instrument pour lui, c'etait un juge. Il l'etudia avec soin, chercha a comprendre ses besoins, a se rendre compte de ce qu'il tenait pour bon ou pour mauvais, et les ordres qu'il donnait devenaient pour lui une source de renseignements precieux. Ce ne fut que lorsqu'il eut saisi leurs gouts, leurs desirs, et qu'il eut appris a parler leur langue, qu'il lut dans leur pensee, qu'il se sentit rapproche d'eux, et qu'il put les gouverner d'une main sure et ferme, c'est-a-dire leur rendre les services qu'ils etaient en droit d'attendre de lui. Son administration ne tarda pas a avoir les resultats les plus brillants. Nicolas, avec une clairvoyance remarquable, nommait des le debut de sa gestion, aux fonctions de bourgmestre, de staroste et de delegue, ceux memes que les paysans auraient choisis, s'ils en avaient eu le droit. Au lieu d'analyser la constitution chimique des engrais, au lieu de se lancer dans le "doit et avoir", comme il le disait en plaisantant, il se renseignait sur la quantite de betail que possedaient les paysans, et s'efforcait, par tous les moyens, de l'augmenter. Il ne permettait pas aux familles de se separer et tenait a les conserver groupees ensemble. Il etait sans pitie pour les paresseux et les depraves, et les chassait au besoin de la communaute. Pendant les travaux des champs, pendant les semailles, la fenaison et la moisson, il surveillait avec le meme soin ses champs et ceux des paysans, et peu de proprietaires pouvaient se vanter d'en avoir en aussi bon etat et d'un aussi bon rendement que les siens. Il n'aimait pas a avoir affaire avec les dvorovy, qu'il regardait comme des parasites. On l'accusait cependant de ne pas les tenir assez severement; lorsqu'il devait punir l'un d'eux, son indecision etait si grande, qu'il consultait toute la maison avant d'en venir la, et il etait enchante de trouver l'occasion de le faire partir comme recrue, a la place d'un paysan. Quant a ces derniers, il etait d'avance tellement sur d'avoir la majorite pour lui, qu'il n'hesitait jamais dans les mesures a prendre en ce qui les concernait. Il ne se permettait pas de les accabler de travail, ou de les chatier, ou de les recompenser pour sa satisfaction personnelle. Peut-etre n'aurait-il pas su dire en vertu de quelle regle il agissait ainsi, mais il la sentait dans son ame, ferme et inflexible. Parfois pourtant il lui arrivait de s'ecrier avec depit, a propos d'un desordre ou d'un insucces: "Que peut-on faire avec notre peuple russe?" et il s'imaginait detester le paysan, mais il aimait de tout son coeur "notre peuple russe" et son genie; c'est pour cela qu'il l'avait si bien compris, et s'etait engage dans la seule voie au bout de laquelle il etait sur de trouver de bons resultats. Ces occupations si absorbantes inspiraient a sa femme une sorte de jalousie: elle regrettait de ne pouvoir y prendre part et de ne pas comprendre les joies et les soucis de ce monde si etranger pour elle: pourquoi cet air de gaiete et de bonheur lorsque, s'etant leve a l'aube, et ayant passe toute la matinee dans les champs ou sur l'aire, il ne rentrait qu'a l'heure du the? Pourquoi cet enthousiasme lorsqu'il parlait de l'activite d'un riche paysan qui avait passe toute la nuit, avec sa famille, a transporter ses gerbes et a faire ses meules? Pourquoi ce sourire satisfait lorsqu'il voyait tomber une pluie fine et serree sur les pousses alterees de l'avoine, ou emporter par le vent un nuage menacant au moment de la fenaison ou de la moisson, et que, hale, les cheveux parfumes de menthe et d'absinthe sauvages, il s'ecriait en se frottant joyeusement les mains: "Encore un jour comme celui-ci, et notre recolte et celle des paysans seront rentrees"? Elle s'etonnait aussi de ce qu'avec son bon coeur, son empressement a prevenir tous ses desirs, il se desesperait de recevoir, par son entremise, des petitions de paysans qui demandaient a etre affranchis de certains travaux. Il les refusait constamment, et se fachait tout rouge, en l'engageant a ne pas se meler dorenavant de ses affaires.
L orsque, pour essayer de penetrer sa pensee, elle lui parlait du bien qu'il faisait a ses serfs, il s'emportait. "C'est bien le dernier de mes soucis, repondait-il, et ce n'est pas a leur bonheur que je travaille; le bonheur du prochain n'est que poesie, et conte de femmelette. Je tiens a ce que nos enfants ne soient pas des mendiants, et a ce que notre fortune s'arrondisse de mon vivant; je n'ai pas d'autre but, et pour l'atteindre il faut l'ordre, la severite et la justice, ajoutait-il, car si le paysan est nu et affame, s'il n'a qu'un cheval, il ne travaillera ni pour lui, ni pour moi."
E tait-ce vraiment d'une maniere aussi inconsciente que Nicolas faisait du bien aux autres et que tout fructifiait ainsi entre ses mains? Le fait est que sa fortune augmentait a vue d'oeil; les paysans du voisinage venaient a tout moment lui demander de les acheter, et longtemps apres sa mort la population conserva le souvenir de sa gestion: "Il s'y entendait, disait-elle: il pensait d'abord a l'avoir du paysan et puis au sien: il ne nous gatait pas, en un mot c'etait un bon administrateur!"
VIII
C e qui parfois ne laissait pas de causer du souci a Nicolas, c'etait son emportement et son habitude de hussard d'avoir la main leste. Dans les premiers temps de son mariage, il n'y avait rien vu de reprehensible, mais, la seconde annee, un certain incident le fit subitement changer de maniere de voir a ce sujet. Il avait fait venir un jour le successeur du defunt Drone, le staroste de Bogoutcharovo, qui etait accuse de malversations. Nicolas le recut sur le perron, et, aux premiers mots du prevenu, lui repondit par une grele d'injures et de coups. Rentrant un moment apres pour dejeuner, il s'approcha de sa femme, qui travaillait, la tete inclinee sur son metier, et lui raconta, comme de coutume, tout ce qu'il avait fait dans la matinee, et entre autres l'affaire du staroste.
L a comtesse Marie, rougissant et palissant tour a tour, ne releva pas la tete et garda le silence.
" Quel impudent coquin! s'ecria-t-il en s'echauffant a ce souvenir, s'il avait au moins avoue qu'il etait ivre, mais. Qu'as-tu donc, Marie?"
C elle-ci leva les yeux sur lui, essaya en vain de dire un mot et baissa de nouveau la tete. "Qu'as-tu, mon amie?" Les pleurs embellissaient toujours la comtesse Marie, car, ne pleurant jamais que de chagrin ou de pitie, et non de colere ou de souffrance physique, ses yeux lumineux et profonds avaient alors un charme irresistible. A cette question de son mari, elle fondit en larmes.
" Nicolas, j'ai tout vu. Il est coupable, je le sais. Mais pourquoi l'as-tu.?" Et elle se voila la figure de ses mains.
N icolas ne repondit rien, rougit fortement, et s'eloigna d'elle en faisant quelques pas dans la chambre. Il devinait la cause de ses larmes, mais, ne trouvant rien de blamable dans une habitude qui remontait pour lui a tant d'annees, il lui donna tort, et se dit: "Ce sont des petites faiblesses de femme. ou plutot n'aurait-elle pas vraiment raison?" Dans son irresolution, il jeta un regard sur ce visage aime qui souffrait pour lui, et comprit qu'elle avait dit juste, et qu'il etait coupable envers lui-meme.
" Marie, lui dit-il tout doucement, cela n'arrivera plus, je te le jure. Jamais!" reprit-il d'une voix emue, comme un enfant qui demande pardon.
L es larmes jaillirent plus abondantes des yeux de la comtesse. Elle saisit la main de son mari et la porta a ses levres.
" Quand as-tu brise ton camee? lui dit-elle pour changer de sujet de conversation, en examinant une bague qu'il portait toujours au doigt et qui representait la tete de Laocoon.
- Ce matin, Marie, et que cette bague brisee me rappelle a l'avenir la parole que je viens de te donner!"
D epuis lors, quand il sentait la colere le gagner et ses poings se fermer, il tournait rapidement sa bague et baissait les yeux devant celui a qui il avait affaire. Cependant il lui arrivait, de temps a autre, de s'oublier, et alors, en s'en confessant a sa femme, il lui renouvelait sa promesse.
" Tu dois surement me mepriser, Marie? disait-il.
- Mais pourquoi ne t'en vas-tu pas, lui repondait-elle pour le consoler, lorsque tu ne te sens plus la force de te maitriser?"
D ans la noblesse du gouvernement, Nicolas etait estime, mais pas aime; les interets de la noblesse l'occupaient peu: aussi passait-il pour fier aux yeux des uns, ou pour peu intelligent aux yeux des autres. Tant que durait l'ete, il consacrait tout son temps a l'administration de ses biens. Quand venait l'automne, il chassait du matin au soir, et passait regulierement l'hiver a inspecter les villages eloignes et surtout a lire des livres d'histoire, dont il achetait chaque annee une certaine quantite. Il se composait de la sorte une bibliotheque serieuse, et se posait comme regle de lire d'un bout a l'autre tout ce qu'il achetait. Ce fut d'abord une tache ennuyeuse a remplir, mais qui devint peu a peu pour lui une occupation habituelle, a laquelle il finit par prendre un vif interet. Comme il restait l'hiver presque toujours a la maison, il entrait dans les moindres details de la vie de famille, et, son union avec sa femme devenant de plus en plus intime, il decouvrait tous les jours en elle, de nouveaux tresors de tendresse et d'intelligence. Avant leur mariage, Nicolas, s'accusant lui-meme et rendant justice a la conduite de Sonia, avait tout raconte a la princesse Marie, en la priant d'etre bonne et affectueuse pour sa cousine. La femme comprit la faute de son mari, s'imagina que sa fortune avait influence son choix, se sentit mal a l'aise devant Sonia et, ne pouvant rien lui reprocher, fit tout son possible pour l'aimer; mais elle ne put y parvenir, et parfois elle se sentait animee de mauvais sentiments a son egard. Elle en fit un jour la confession a Natacha, en se reprochant son injustice.
" Te souviens-tu, lui dit celle-ci, d'un certain passage de l'Evangile qui se rapporte si completement a la position de Sonia?
- Lequel? demanda la comtesse Marie, etonnee.
- Celui-ci: "On donnera a celui qui est riche, mais pour celui qui est pauvre, on lui otera meme ce qu'il a." Elle est celle qui est pauvre, et a laquelle on a tout ote. Pourquoi? Je n'en sais rien: peut-etre parce qu'elle n'a pas l'ombre d'egoisme. Mais le fait est qu'on lui a tout pris. Elle me fait, te l'avouerai-je, une peine terrible. J'ai vivement desire jadis lui voir epouser Nicolas, et cependant je pressentais que cela n'aurait jamais lieu. Elle est la "fleur sterile" de l'Ecriture, mais parfois il me semble qu'elle ne sent pas comme nous deux nous aurions senti."
B ien que la comtesse Marie objectat a Natacha que ces paroles de l'Evangile avaient une autre signification, elle ne pouvait s'empecher, en regardant Sonia, de donner raison a sa belle-soeur. Sonia semblait effectivement se resigner a son sort de "fleur sterile", et ne pas se rendre compte de tout ce qu'il y avait de penible dans sa situation. On aurait dit qu'elle s'etait attachee au groupe de la famille plus qu'aux individus, et qu'elle tenait au foyer comme le chat du logis.
E lle soignait la comtesse, caressait les enfants, et se montrait toujours prete a rendre tous les services imaginables, ce qu'on acceptait, il faut bien le dire, comme une chose toute naturelle, et sans grande reconnaissance. La propriete de Lissy-Gory avait ete reparee, mais n'etait plus tenue sur le meme pied que du vivant du vieux prince. Les nouvelles constructions, faites du temps ou l'argent manquait encore, etaient des plus simples: batie en bois sur les anciens fondements de pierre, la maison d'habitation etait d'ailleurs vaste et spacieuse; ses planchers peints, et son modeste mobilier, avec ses divans mal rembourres, ses fauteuils, ses chaises, et ses tables en bois de bouleau, etaient l'ouvrage des menuisiers indigenes. Les chambres d'amis n'y manquaient pas: aussi toute la parente des Rostow et des Bolkonsky s'y reunissait-elle souvent. Ils y passaient des mois entiers avec leur famille et leurs nombreux domestiques, et, les jours de naissance et de nom des proprietaires, une centaine d'invites y faisaient leur apparition pour un ou deux jours. Le reste de l'annee, la vie calme et reguliere de tous les jours s'ecoulait doucement au milieu des occupations habituelles, entrecoupees de dejeuners, de diners et de soupers, dont les produits de Lissy-Gory faisaient tous les frais.
IX
N atacha s'etait mariee au printemps de l'annee 1813; en 1820, elle avait trois filles, et nourrissait en ce moment un fils, son dernier-ne. Elle avait pris de l'embonpoint, et l'on aurait eu de la peine a reconnaitre dans cette jeune matrone la Natacha d'autrefois, si souple et si alerte. Ses traits s'etaient formes, avaient pris des contours moelleux et arrondis, mais cette exuberance de vie, dont elle debordait autrefois et qui faisait son plus grand charme, ne reparaissait chez elle qu'a de rares intervalles, sous l'influence de certaines impressions, au retour de son mari par exemple, a la convalescence d'un enfant, ou en causant du prince Andre avec sa belle-soeur. Ce sujet, elle ne l'abordait jamais avec Pierre, dans la crainte de reveiller une jalousie retrospective. Elle s'animait encore lorsque, par quelque circonstance devenue bien rare aujourd'hui, elle se laissait aller a chanter. L'ancienne flamme se ravivait alors, et ramenait sur son charmant visage la seduction du passe, en y ajoutant un charme nouveau. Pendant les premiers temps de son mariage elle avait habite successivement Moscou, Petersbourg et la campagne. La societe la voyait peu et ne la goutait guere; elle n'etait ni aimable ni prevenante. Natacha ne savait pas, a vrai dire, si elle aimait la solitude; il lui semblait meme qu'elle ne l'aimait pas, mais, absorbee par ses grossesses, ses devoirs de maternite et sa participation aux moindres details de l'existence de son mari, elle ne pouvait suffire a toutes ces obligations qu'en s'eloignant du monde. Ceux qui l'avaient connue jeune fille s'etonnerent de ce changement comme d'une chose extraordinaire. Seule la vieille comtesse, dans son instinct maternel, avait compris que cette fougue de Natacha se calmerait des qu'elle aurait un mari et des enfants a aimer, comme elle l'avait laisse entrevoir, sans en avoir conscience, a Otradnoe. N'avait-elle pas toujours dit que Natacha serait une femme et une mere exemplaires? "Seulement, ajoutait la comtesse, elle pousse son amour jusqu'a l'absurde." Natacha ne suivait pas cette regle d'or que les gens a vues superieures, les Francais surtout, recommandent aux jeunes filles, et qui consiste a ne pas se negliger lorsqu'elles se marient, a cultiver leurs talents, a soigner leur personne, afin de charmer le mari apres le mariage comme avant. Elle avait au contraire completement renonce a toutes ses seductions, a son chant, qui etait la plus grande. Songer a sa toilette, a ses manieres, a parler avec elegance, a prendre devant Pierre des poses qui auraient fait ressortir ses avantages physiques, l'ennuyer en un mot par ses pretentions et ses exigences, lui aurait paru tout aussi ridicule qu'a lui, a qui elle s'etait livree tout entiere, sans rien lui cacher de ses pensees les plus intimes. Elle sentait que leur union ne tenait pas a ce charme poetique qui l'avait attire a elle, mais a quelque chose d'indefinissable et de ferme, comme le lien qui unissait son ame a son corps. Peut-etre aurait-elle eu du plaisir a plaire aux autres, mais elle ne pouvait en faire l'experience, car c'etait tout simplement parce qu'elle n'en avait pas le temps, qu'elle ne s'occupait plus de son chant, de ses phrases et de sa toilette. Les soins a donner a sa famille, son mari qu'il fallait entourer d'une sollicitude constante pour qu'il lui appartint exclusivement, les enfants qu'il fallait mettre au monde, nourrir et elever, l'absorbaient completement. Plus elle s'adonnait a ce genre de vie, plus elle y trouvait d'interet, et plus elle y appliquait toutes ses forces et toute son energie. Quoiqu'elle n'aimat pas la societe, elle tenait a celle des siens, de sa mere, de son frere et de Sonia, de ceux en un mot chez lesquels elle pouvait courir le matin en robe de chambre, les cheveux ebouriffes, pour leur montrer, toute joyeuse, les langes des enfants, et s'entendre dire que son dernier bebe allait beaucoup mieux. Natacha se negligeait a tel point, que sa facon de s'habiller, de se coiffer, sa jalousie surtout, car elle etait jalouse de Sonia, de la gouvernante, de toute femme jolie ou laide, etaient devenues un sujet continuel de plaisanteries pour tous les siens; ils disaient bien haut que Pierre etait sous la pantoufle de sa femme. C'etait vrai. Des les premiers jours de son mariage, Natacha lui avait declare comment elle comprenait ses droits: chaque minute de son existence devait lui appartenir a elle et a sa famille. Pierre, tres surpris a cette declaration inattendue, en fut neanmoins si flatte qu'il s'y soumit sans la moindre observation. Il lui fut en consequence interdit, non seulement d'avoir plus ou moins d'attentions pour une autre femme, mais meme de causer trop vivement avec elle, d'aller au cercle pour y tuer le temps et y diner, de depenser de l'argent pour ses fantaisies, de s'absenter longtemps, sauf toutefois pour ses affaires et ses travaux scientifiques, auxquels elle attribuait une grande importance, sans cependant y rien comprendre. Comme compensation, Pierre avait egalement le droit de disposer chez lui non seulement de sa personne, mais encore de toute sa famille. Natacha etait l'esclave de son mari, et lorsque Pierre ecrivait ou lisait, chacun etait tenu dans la maison de marcher sur la pointe du pied. Natacha, la premiere, epiait ses predilections pour les satisfaire, et allait au-devant de tous ses desirs. Leur genre de vie, leurs relations de societe, leurs occupations journalieres, l'education des enfants, tout se faisait d'apres la volonte de Pierre, qu'elle tachait de decouvrir dans ses moindres paroles. Des qu'elle l'avait devinee, elle s'y conformait sans broncher, et luttait meme avec lui, en se servant de ses propres armes, s'il lui prenait fantaisie de revenir sur une premiere resolution.
C 'est ce qui eut lieu apres la naissance de son premier enfant, faible et maladif, et pour lequel on fut oblige de changer trois fois de nourrice. Natacha en fut si desolee, qu'elle tomba malade. Pierre lui ayant expose a cette occasion le systeme de Rousseau, et lui ayant demontre, avec le philosophe de Geneve, dont il approuvait d'ailleurs la doctrine, que l'allaitement par une nourrice etrangere etait contre nature et nuisible, il en resulta qu'a la naissance du second, malgre l'opposition de sa mere, des medecins, de son mari lui-meme, elle voulut absolument le nourrir, ainsi que tous les suivants. Il arrivait parfois que le mari et la femme n'etaient pas de la meme opinion et se querellaient vivement, mais, a la grande surprise de Pierre, longtemps apres la querelle il remarquait que sa femme mettait en pratique l'avis qu'elle avait primitivement combattu, tout en le degageant de l'alliage qu'il y avait apporte dans l'entrainement de la discussion. Apres sept ans de mariage, il constatait avec joie que du melange de bien et de mal qu'il sentait en lui, le bien seul se refletait purifie dans sa femme, et cette reflexion n'etait pas le resultat d'une deduction logique de sa pensee, mais d'un sentiment immediat et mysterieux.
X
P ierre etait l'hote des Rostow depuis deux mois, lorsqu'il recut une lettre d'un de ses amis de Petersbourg qui l'engageait, comme membre d'une societe dont il avait ete le fondateur, a y venir au plus tot discuter de graves questions. Sa femme, ayant lu cette lettre (elle les lisait toutes), fut la premiere a l'engager a faire ce voyage, malgre le chagrin qu'elle en ressentait, car elle craignait toujours de gener son mari dans ses occupations abstraites. A son regard timidement interrogateur, elle repondit par un acquiescement sans reserve, en le priant seulement de lui fixer la duree de son absence, et lui accorda un conge de quatre semaines. Il y avait deja un mois et demi que Pierre etait parti, et Natacha passait de l'irritation a la melancolie et meme a l'inquietude, en ne voyant pas revenir son mari. Denissow, general en retraite, mecontent de la marche generale des affaires, arrive a Lissy-Gory depuis quelques jours, l'examinait avec surprise et tristesse, comme on contemple un portrait dont la vague ressemblance rappelle imparfaitement l'etre qu'on a aime. Un regard abattu, ennuye, des paroles insignifiantes, des conversations continuelles sur ses enfants, voila tout ce qui restait de la magicienne d'autrefois.
C 'etait la veille de la Saint-Nicolas, le 5 decembre 1820, et l'on attendait Pierre a tout instant. Nicolas savait que la solennite du lendemain, en amenant chez eux un grand nombre de voisins, l'obligerait a quitter son commode costume oriental pour endosser un habit, a mettre des bottes etroites, a se rendre a l'eglise nouvellement batie, a recevoir les felicitations, a offrir ensuite la "zakouska" aux invites, a causer des elections, de la noblesse et de la recolte, etc. Aussi jouissait-il doublement, la veille de ce grand jour, du calme de la vie habituelle. Il s'occupa a reviser les comptes de son bourgmestre, qui venait d'arriver de la terre de Riazan, propriete de son neveu, ecrivit deux lettres d'affaires, alla inspecter la grange, les etables, les ecuries, et fit toutes les dispositions necessaires en prevision de l'ivresse generale, que devait infailliblement amener la fete du lendemain. Tout cela le mit en retard, et l'empecha de voir sa femme en particulier avant de s'asseoir a la grande table de vingt couverts qui reunissait la famille. Elle se composait de sa mere, qui avait aupres d'elle la vieille Below, de la comtesse Marie, avec ses trois enfants, leur gouverneur et leur gouvernante, de son neveu avec M.Dessalles, de Sonia, de Denissow, de Natacha et de ses trois filles avec leur gouvernante, et du vieil architecte Michel Ivanovitch, qui finissait tranquillement ses jours a Lissy-Gory. La comtesse Marie etait assise en face de son mari. En le voyant deplier brusquement sa serviette et reculer vivement les verres places devant son assiette, elle comprit qu'il etait de mauvaise humeur, comme cela lui arrivait de temps a autre lorsqu'il venait tout droit pour diner. Elle connaissait cette disposition d'esprit, et, le plus souvent, elle attendait tranquillement qu'il eut mange son potage pour lui adresser une question, et l'amener peu a peu a reconnaitre que sa maussaderie etait sans cause; mais cette fois elle oublia sa diplomatie habituelle, et, toute preoccupee de le voir fache contre elle, elle lui demanda ou il avait ete et s'il avait trouve tout en ordre. Il fit une grimace involontaire et lui repondit sechement en deux mots: "Je ne me suis donc pas trompee. mais en quoi donc puis-je l'avoir contrarie?" se dit la princesse Marie; elle avait tout de suite compris qu'il desirait laisser tomber la conversation, mais la conversation, grace a Denissow, reprit bientot de plus belle.
L orsqu'ils sortirent de table et qu'ils eurent remercie la vieille comtesse, sa belle-fille s'approcha de Nicolas et lui demanda, en l'embrassant, pourquoi il lui en voulait.
" Tu as toujours d'etranges idees, je n'y ai pas meme songe."
M ais le mot "toujours" contredisait ses dernieres paroles et disait clairement a la comtesse Marie: "Oui, je suis fache, mais je ne veux pas en dire la raison." Les rapports entre les deux epoux etaient si bons, que la vieille comtesse, et meme Sonia, qui, chacune a son point de vue, auraient eu peut-etre le desir jaloux de voir s'elever entre eux quelques nuages, ne trouvaient pas de motif plausible pour se meler de leurs affaires. Le menage avait pourtant ses periodes de brouille: elles survenaient presque invariablement apres les jours ou ils avaient ete le plus heureux et pendant les grossesses de la comtesse Marie, ce qui dans ce moment etait justement le cas.
" Eh bien, messieurs et mesdames, s'ecria tout a coup Nicolas (et il sembla a sa femme qu'il y avait dans son intonation joyeuse une intention blessante a son egard), je suis sur pied depuis six heures du matin, demain il faudra etre en l'air toute la journee: aujourd'hui je vais me reposer."
P uis, sans ajouter un mot de plus, il se retira dans le petit salon, ou il s'etendit sur un canape. "C'est toujours ainsi, se dit sa femme: il parle a tous, excepte a moi: je lui deplais, c'est certain, surtout quand je suis dans cet etat." Et elle jeta un coup d'oeil melancolique sur la glace, qui lui renvoya l'image de sa taille deformee et de sa figure maigre et pale, sur laquelle ses yeux se detachaient plus grands que jamais. Les cris des enfants, le rire de Denissow, la causerie de Natacha, et surtout le regard que Sonia lui avait jete a la derobee, tout l'agacait. Cette derniere se trouvait toujours a point nomme pour recevoir son premier coup de boutoir. Au bout de quelques instants, elle alla retrouver ses enfants dans leur chambre: ils etaient assis sur des chaises: ils jouaient au "voyage a Moscou", et l'engagerent a etre de la partie. Elle leur fit ce plaisir; mais, la pensee de la mauvaise humeur de son mari ne cessant de la tourmenter, elle se leva, et, marchant lourdement sur la pointe des pieds, se dirigea du cote du petit salon: "Il ne dort peut-etre pas et je pourrai m'expliquer avec lui," pensait-elle. Andre, l'aine des petits garcons, l'avait suivie, sans qu'elle s'en fut apercue.
" Chere Marie, il dort, je crois, il est si fatigue! lui dit tout a coup Sonia, qu'il lui semblait devoir rencontrer a chaque pas, et Andre pourrait le reveiller."
L a comtesse Marie se retourna, apercut son fils, et, sentant que Sonia avait raison, retint avec peine la reponse seche et breve qui etait deja sur ses levres. Sans paraitre l'avoir entendue, elle fit signe a l'enfant de ne pas faire de bruit et s'approcha du petit salon, pendant que Sonia sortait par une porte opposee. S'arretant sur le seuil et ecoutant la respiration egale du dormeur, dont les moindres variations lui etaient si familieres, son imagination lui representa ce front uni, cette fine moustache, ce cher et charmant visage, tous les details enfin qu'elle avait si souvent contemples pendant le calme de la nuit. Nicolas fit un mouvement, et le petit Andre, qui s'etait glisse dans la chambre, lui cria:
" Papa, maman est derriere la porte."
L a comtesse Marie blemit de terreur, fit geste sur geste a son fils, qui se tut, et tout rentra pendant quelques instants dans un silence gros d'orage. Elle savait qu'il n'aimait pas a etre reveille, et l'accent grondeur de sa voix ne tarda pas a lui en donner une nouvelle preuve.
" Ne me laissera-t-on jamais une minute en repos?. Marie, est-ce toi? Pourquoi l'as-tu laisse entrer?
- Je ne suis venue que pour voir si. Je ne savais pas qu'il etait la, pardonne-moi."
N icolas grommela quelques mots et la comtesse Marie emmena le petit garcon. Cinq minutes a peine s'etaient passees depuis cet incident, la petite Natacha, qui venait d'avoir trois ans et qui etait la favorite de son pere, ayant su par Andre qu'il dormait, s'enfuit a l'insu de la comtesse, poussa hardiment la porte, qui cria sur ses gonds, s'approcha a petits pas resolus du canape ou Nicolas etait couche en lui tournant le dos, et, se hissant sur la pointe des pieds, baisa sa main passee sous sa tete. Son pere se retourna et lui adressa un doux sourire.
" Natacha, Natacha, lui dit tout bas sa mere en l'appelant par la porte entrouverte, viens, viens, laisse dormir papa!
- Mais non, maman, papa n'a pas envie de dormir, il rit," reprit avec conviction la fillette.
N icolas posa ses pieds a terre et souleva l'enfant dans ses bras.
" Approche donc, Marie," dit-il a sa femme.
E lle entra et s'assit a cote de lui.
" Je ne l'avais pas vue," dit-elle timidement.
N icolas, tenant d'une main sa fille, tourna les yeux vers sa femme, et, remarquant son air suppliant, lui passa l'autre bras autour de la taille, et lui baisa les cheveux.
" Est-ce permis d'embrasser maman? demanda-t-il a la petite, qui sourit d'un air espiegle, en indiquant d'un geste de commandement qu'il fallait recommencer.
- Pourquoi supposes-tu que je suis de mauvaise humeur? lui dit Nicolas, qui devinait la secrete pensee de sa femme.
- Tu ne peux t'imaginer combien je me sens isolee lorsque je te vois ainsi: il me semble toujours.
- Voyons, Marie, quelle folie! Comment n'as-tu pas honte.?
- Il me semble alors que tu ne peux m'aimer, tant je suis laide, surtout dans ce moment.
- Tais-toi, tu ne sais ce que tu dis: il n'y a pas de laides amours: c'est Malvina et compagnie qu'on peut aimer parce qu'elles sont jolies. Est-ce qu'on aime sa femme? Je ne t'aime pas. Et cependant comment te dire?. Qu'un chat noir passe entre nous. ou que je me trouve seul sans toi, je me sens perdu, je ne suis plus bon a rien. Est-ce que j'aime mon doigt?. Allons donc! je ne l'aime pas, mais qu'on essaye de me le couper.
- Je ne suis pas comme cela, moi, mais je te comprends tout de meme. Tu ne m'en veux pas, n'est-ce pas?
- Bien au contraire," repondit-il en souriant, et, la paix etant faite, il se mit a marcher de long en large, et a penser tout haut devant sa femme comme il en avait l'habitude.
I l ne lui venait meme pas a l'esprit de lui demander si elle etait disposee a l'entendre, car, selon lui, ils devaient avoir spontanement la meme pensee. Il lui fit donc part de son intention d'engager Pierre et sa famille a rester chez eux jusqu'au printemps. La comtesse Marie l'ecouta, fit ses observations et lui parla a son tour de ses enfants.
" Comme la femme perce deja en elle! dit-elle en francais en lui designant Natacha, qui les regardait tous deux de ses grands yeux noirs. Vous nous accusez, nous autres femmes, de manquer de logique. Eh bien, voila notre logique; je lui dis: "Papa a envie de dormir. - Pas du tout, me repond-elle, il rit". et elle a raison! ajouta la comtesse Marie, souriant de bonheur. Mais, tu sais, Nicolas, tu es injuste, tu l'aimes un peu trop, murmura-t-elle tout bas en francais.
- Que veux-tu? Je fais tout mon possible pour le cacher."
A ce moment, on entendit un bruit de pas et de voix, et de portes qui s'ouvraient et se fermaient, "Voici quelqu'un qui arrive! s'ecria Nicolas.
- C'est Pierre, j'en suis sure. Je vais voir," dit la comtesse Marie en quittant la chambre.
P endant qu'elle n'etait pas la, Nicolas se donna le plaisir de faire faire a sa fille un tour de galop sur son dos. Fatigue et essouffle, il enleva vivement la petite rieuse par-dessus sa tete et la serra contre sa poitrine. Cette gymnastique inaccoutumee lui avait rappele ses danses dans la maison paternelle, et, en regardant avec amour cette figure enfantine, rayonnante de joie, il se vit la menant dans le monde et faisant avec elle un tour de mazurka, comme lorsque son pere executait jadis avec sa fille les pas du fameux "Daniel Cowper".
" C'est bien Pierre, dit la comtesse Marie en rentrant. Il faut voir comme notre Natacha est tout autre maintenant. Mais il a recu tout de meme son avalanche, et Dieu sait comme elle lui a reproche son retard!. Va donc vite le voir!"
N icolas sortit de la chambre en emmenant sa petite fille. La comtesse Marie, restee seule, se dit a demi-voix: "Oh! jamais, jamais, je n'aurais cru qu'on put etre aussi heureuse!" Un bonheur ineffable se lisait sur son visage, mais en meme temps elle soupira, et son regard devint profondement melancolique. On aurait dit que la pensee d'un autre bonheur, d'un bonheur qu'on ne saurait avoir dans cette vie, jetait un voile sur celui qu'elle eprouvait en ce moment.
A utour de chaque foyer domestique, il se forme presque toujours un certain nombre de groupes qui, tout en differant essentiellement les uns des autres, gravitent cote a cote vers le centre commun, se font des concessions mutuelles, parviennent a se fondre en un harmonieux ensemble, sans perdre leur caractere individuel. Le moindre incident est triste, joyeux ou grave egalement pour tous, mais les motifs qui les poussent a se rejouir ou a s'attrister sont particuliers a chacun d'eux. Le retour de Pierre a Lissy-Gory fut un de ces evenements heureux et importants, et reagit immediatement sur toute la maison.
L es serviteurs se rejouirent, parce qu'ils pressentaient que leur maitre s'occuperait moins d'eux dorenavant, qu'il serait moins strict dans ses inspections journalieres, plus indulgent et plus gai, et qu'ils recevraient de riches cadeaux aux fetes de Noel.
L es enfants et les gouvernantes se rejouirent, parce que personne mieux que Pierre ne savait mettre tout en train. Lui seul jouait "l'ecossaise", et sur cet unique morceau de son repertoire ils dansaient toutes les danses imaginables, tout en comptant, eux aussi, qu'ils ne seraient pas oublies a la fin de l'annee.
L e petit Nicolas Bolkonsky, age de quinze ans, intelligent et vif, quoique d'une constitution maladive et delicate, avait toujours ses grands et beaux yeux, sa chevelure bouclee d'un blond dore, et, comme les autres, ne se possedait pas de joie, car l'oncle Pierre, comme il l'appelait, etait l'objet de son adoration enthousiaste. La comtesse Marie, qui veillait a son education, n'avait pas reussi a lui inspirer le meme attachement pour son mari: il semblait meme que l'enfant laissait percer a son egard une indifference legerement dedaigneuse. Ni l'uniforme de hussard, ni la croix de Saint-Georges de son oncle Rostow, n'excitaient son envie. Pierre etait son Dieu, et il ne souhaitait rien de plus que d'etre aussi bon et aussi instruit que lui. Quand il le voyait, sa figure s'illuminait, et s'il lui adressait la parole, son coeur battait, et il rougissait de plaisir. Il retenait tout ce qu'il lui entendait dire, se le redisait ensuite a lui-meme ou le discutait avec Dessalles.
L e passe de Pierre, ses malheurs avant la guerre, sa captivite, le poetique roman qu'il avait bati la-dessus sur des mots saisis au vol, son amour pour Natacha, qu'il aimait avec une exaltation enfantine, et, par-dessus tout, l'amitie de Pierre pour son pere, en faisaient a ses yeux un heros et un etre sacre. La tendresse emue avec laquelle Pierre et Natacha parlaient du defunt, avait fait deviner a l'enfant, chez qui l'amour commencait a s'eveiller vaguement, que son pere avait aime Natacha, et, qu'il l'avait leguee en mourant a son ami, et il avait un veritable culte pour ce pere dont il ne pouvait parvenir a se rappeler les traits, mais auquel il revait constamment avec des larmes de tendresse.
L e soir, lorsque l'heure fut venue pour les enfants d'embrasser leurs parents, et pour les gouverneurs et gouvernantes de se retirer avec eux, le petit Nicolas murmura a l'oreille de Dessalles qu'il avait grande envie de demander a sa tante la permission de rester.
" Ma tante, voulez-vous me garder encore un peu avec vous? - lui dit-il. La comtesse Marie tourna les yeux vers ce visage emu, ou la supplication etait empreinte:
- Lorsque vous etes la, il ne peut pas se detacher de vous."
P ierre auquel elle s'adressait, sourit.
" Je vous le ramenerai tout a l'heure, monsieur Dessalles, laissez-le moi, je l'ai a peine entrevu. Bonsoir, ajouta-t-il en tendant la main au gouverneur. Il commence a ressembler a son pere, n'est-ce pas, Marie?
- Mon pere!" s'ecria le jeune garcon en rougissant jusqu'au blanc des yeux, et en jetant sur Pierre un regard brillant et enthousiaste.
C elui-ci baissa la tete en guise de reponse, et renoua la conversation interrompue par la sortie des enfants.
L a comtesse Marie reprit sa tapisserie. Quant a Natacha, les yeux fixes sur son mari, elle ecoutait attentivement les questions que Rostow et Denissow lui adressaient sur son voyage, tout en continuant a fumer leurs pipes et a savourer le the que leur versait Sonia, melancoliquement assise aupres du samovar. Le petit Nicolas, blotti dans un coin, le visage tourne du cote de Pierre, tressaillait de temps a autre, et se parlait a lui-meme, sous l'irresistible pression d'un sentiment nouveau.
O n causait de ce qui se passait alors dans les hautes spheres administratives. Denissow, mecontent du gouvernement a cause de ses mecomptes personnels, apprenait avec satisfaction toutes les sottises que l'on commettait, selon lui, a Petersbourg, et exprimait son opinion en termes vifs et tranchants.
" Autrefois il fallait etre Allemand pour parvenir; aujourd'hui il faut etre de la coterie Tatarinow et Krudner!
- Oh! si j'avais pu lacher contre eux notre cher Bonaparte, comme il les aurait gueris de leur folie! Cela a-t-il le sens commun, je vous le demande, de donner a ce soldat de Schwarz le regiment Semenovsky?"
R ostow, quoique sans parti pris, crut aussi de sa dignite et de son importance de prendre part a leurs critiques, de paraitre s'interesser aux nouvelles nominations, de questionner Pierre, a son tour, sur ces graves affaires, si bien que la causerie ne s'etendit pas au dela des on-dit et des commerages du jour sur les gros bonnets de l'administration.
N atacha, toujours au courant des pensees de son mari, devinant qu'il ne parvenait pas, malgre son desir, a donner un autre tour a la conversation et a aborder le sujet de sa preoccupation intime, celle precisement qui l'avait force a se rendre a Petersbourg et a y reclamer le conseil de son nouvel ami, le prince Theodore, lui vint en aide en lui demandant ou en etait son affaire.
" Laquelle? demanda Rostow.
- Toujours la meme, lui dit Pierre, car chacun sent que tout va de travers, et qu'il est du devoir des honnetes gens de reagir.
- Les honnetes gens! s'ecria Rostow en froncant les sourcils. Que peuvent-ils y faire?
- Ils peuvent.
- Passons dans mon cabinet," dit brusquement Rostow.
N atacha se leva pour aller rejoindre ses enfants, et sa belle-soeur la suivit, pendant qu'ils se dirigeaient vers le cabinet, ou le petit Nicolas se glissa apres eux et s'assit aupres du bureau de son oncle, dans le coin le plus obscur.
" Eh bien, explique-nous ce que tu comptes faire? dit Denissow sans lacher sa pipe.
- Des chimeres, toujours des chimeres! murmura Rostow.
- Voici ce qui en est, voici la situation telle qu'elle est a Petersbourg, reprit Pierre avec vivacite et en accompagnant son entree en matiere de gestes energiques. l'Empereur ne se mele plus de rien: il s'est adonne au mysticisme, il cherche le repos a tout prix, et il ne saurait se procurer ce repos que par l'activite d'hommes sans foi ni loi, qui persecutent et qui oppriment a l'envi. Le vol est a l'ordre du jour dans les tribunaux, le baton seul mene l'armee, le peuple est tyrannise, la civilisation etouffee, la jeunesse honnete persecutee! La corde est tendue outre mesure, donc elle doit se rompre! C'est inevitable, et chacun le sent!"
P ierre parlait avec conviction, comme parlent encore de nos jours et ont toujours parle ceux qui examinent de pres les actes de n'importe quel gouvernement.
" Je leur ai dit tout cela a Petersbourg.
- A qui?
- Mais vous le savez bien, au prince Theodore et aux autres. Que la civilisation et la charite rivalisent entre elles, rien de mieux, mais c'est insuffisant; les circonstances actuelles exigent autre chose!"
U ne vive irritation s'empara de Rostow, et il allait repliquer, lorsque son regard tomba sur son neveu, dont il avait oublie la presence.
" Que fais-tu ici? lui demanda-t-il avec colere.
- Laisse-le, dit Pierre en prenant la main du garcon dans la sienne et en poursuivant son theme: Oui, je leur ai meme dit plus. Lorsqu'on s'attend a la voir se rompre, cette corde trop tendue, lorsqu'on sent que la catastrophe est imminente. On s'unit, on se groupe, et l'on agit ensemble pour resister au bouleversement general. Tout ce qui est jeune et vigoureux est attire la-bas sous mille pretextes et ne tarde pas a s'y depraver: l'un se perd par les femmes, l'autre par les faveurs, le troisieme par la vanite, le quatrieme se laisse corrompre par l'argent, et tous passent dans "l'autre camp". Il ne restera plus bientot de gens independants comme vous et moi. Elargissez le cercle, leur ai-je dit. Que notre mot de ralliement ne soit pas seulement la vertu, mais aussi l'independance et l'activite!
- Et quel sera donc le but de cette activite? s'ecria Rostow, qui, enfonce dans un fauteuil, ecoutait Pierre avec une mauvaise humeur croissante. Dans quelle situation vous placera-t-elle par rapport au gouvernement?
- Dans la situation de ses aides et de ses conseils, et la societe qui se formerait sur ces bases n'aurait, a la rigueur, nul besoin d'etre secrete. Si le gouvernement consentait a la reconnaitre, les conservateurs qui en feraient partie ne seraient pas ses ennemis, mais de loyaux et vrais gentilshommes dans toute l'acception du mot. Nous serions la pour empecher les Pougatchew de nous couper le cou, et les Araktcheiew de nous exiler aux colonies militaires; nous nous liguerions dans l'unique intention de veiller au bien general et a la securite de chacun.
- A merveille, mais, du moment que la societe est secrete, elle est nuisible et ne peut des lors qu'engendrer le mal.
- Pourquoi donc? On dirait en verite que le "Tugendbund" qui a sauve l'Europe (on n'osait pas encore, a cette epoque, en faire honneur a la Russie) a fait naitre le mal? N'est-il pas au contraire l'alliance de la vertu, de l'amour, de l'assistance mutuelle, la mise en action, en un mot, des paroles de Jesus-Christ sur la croix?"
N atacha, qui etait entree dans le cabinet pendant la discussion, rayonnait de joie en contemplant le visage emu de son mari, sans ecouter ses paroles qu'elle connaissait par avance, comme tout ce qui sortait de l'ame de Pierre. Et le petit Nicolas, dont le cou fluet emergeait de son col rabattu, et a qui personne ne faisait plus attention, etait aussi heureux qu'elle. Chaque parole de Pierre enflammait son coeur, et, sans s'en apercevoir, il brisait et tordait les plumes et la cire a cacheter rangees sur le bureau de son oncle.
" Allons donc, mon cher, le "Tugendbund" est bon pour les mangeurs de saucisses; quant a moi, je ne le comprends pas, s'ecria Denissow d'une voix haute et ferme. Tout va a la diable, c'est vrai! mais le "Tugendbund" n'est pas de ma competence! Vous etes mecontent? Eh bien, va alors pour une revolte, c'est autre chose, et la je suis votre homme!!!"
P ierre et Natacha sourirent, mais Rostow, serieusement fache, essaya de prouver qu'il n'y avait aucun danger a prevoir, et que l'imagination de Pierre etait seule coupable. Pierre defendit sa these avec chaleur, et son intelligence, plus developpee, et plus fertile en arguments que celle de son adversaire, accula ce dernier au pied du mur; sa mauvaise humeur s'en accrut d'autant plus qu'il entendait dans le fond de son ame une voix secrete qui lui disait que, malgre tous les raisonnements imaginables, son opinion seule etait juste et vraie.
" Voici ce que je te dirai, s'ecria-t-il en se levant et en jetant avec brusquerie sa pipe dans un coin: selon toi, tout va a la diable, et tu nous predis une catastrophe; je ne crois ni a l'un ni a l'autre, quoique je ne puisse pas te donner des preuves, mais, lorsque tu me dis que le serment est une chose de convention, ma reponse est toute prete. Tu es mon meilleur ami, n'est-ce pas? Eh bien, si tu formais une societe secrete, si tu te mettais a agir contre le gouvernement, et qu'Araktcheiew m'ordonnat de faire marcher contre vous un escadron et de frapper, je n'hesiterais pas une seconde, je marcherais et je frapperais. Et maintenant tu peux raisonner comme il te plaira!"
U n silence embarrassant suivit cette sortie. Natacha fut la premiere a le rompre, en se mettant a defendre son mari, et en prenant son frere a partie: tout inhabile et faible que fut son intervention, elle atteignit cependant son but, en retablissant la discussion sur un ton amical.
A u moment ou l'on se leva pour aller souper, le petit Nicolas s'approcha de Pierre.
" Oncle Pierre, balbutia-t-il, pale d'emotion et les yeux brillants, Vous. vous ne. Si papa eut ete vivant, aurait-il partage votre opinion?"
P ierre le regarda, et comprit a quel travail complique, penible et etrange avait du se livrer, pendant leur entretien, le cerveau de ce garcon, et, se souvenant de ce qui s'etait dit, il regretta de l'avoir eu pour auditeur.
" Je le crois," lui repondit-il a contre-coeur, et il sortit.
L e petit Nicolas s'approcha tout pensif du bureau et devint pourpre d'emotion: il venait d'apercevoir les degats dont il s'etait rendu coupable.
" Mon oncle, pardonnez-moi, je ne l'ai pas fait expres, s'ecria-t-il en s'adressant a Rostow et en lui indiquant les debris des plumes et des batons de cire a cacheter.
- C'est bon, c'est bon! dit Rostow en maitrisant a grand'peine sa colere. Tu n'aurais pas du rester la, ce n'etait pas ta place!" Et, jetant vivement les debris sous la table, il suivit Pierre.
P endant le souper, il ne fut plus question de politique et de societes secretes; les souvenirs de l'annee 1812, ce sujet favori de Rostow, firent tous les frais de la conversation, et Denissow et Pierre y prirent une part si cordiale et si animee que, lorsqu'ils se separerent, ils etaient redevenus les meilleurs amis du monde.
" J'aurais voulu, dit Rostow a sa femme, lorsqu'ils se trouverent seuls dans leur chambre, que tu eusses assiste a notre discussion de tantot avec Pierre; ils ont organise quelque chose la-bas a Petersbourg, et il tient a toute force a me persuader que le devoir de tout honnete homme consiste a agir contre le gouvernement, tandis que le serment et le devoir. Ils sont tombes sur moi, Denissow aussi bien que Natacha. Celle-la est, ma foi, tres amusante, elle mene son mari tambour battant, mais, aussitot qu'il y a discussion, elle n'a plus ni idees ni expressions a elle, et c'est toujours Pierre qui parle par sa bouche. Lorsque je lui ai dit que je placais le serment et le devoir au-dessus de tout, elle a essaye de me prouver que j'avais tort. Que lui aurais-tu repondu?
- Tu as completement raison, a mon avis, et je le lui ai deja dit. Pierre soutient que tous souffrent et se depravent, et que notre devoir est de porter secours au prochain. C'est vrai, sans doute, mais il oublie que nous avons d'autres devoirs qui nous sont imposes par Dieu lui-meme, et qui nous touchent de plus pres. Nous pouvons sacrifier nos personnes, si telle est notre envie, mais certainement pas nos enfants.
- C'est precisement ce que je lui ai dit, s'ecria Rostow, persuade que cela s'etait passe ainsi. Mais Pierre revenait toujours a l'amour pour le prochain et au christianisme. et le petit Nicolas l'ecoutait avec transport.
- Cet enfant me cause de vives inquietudes, dit la comtesse Marie: il n'est pas comme les autres, et je crains toujours de l'oublier en ne m'occupant que des miens; il est seul, lui, et trop seul avec ses pensees!
- Tu n'as, je crois, rien a te reprocher a ce sujet; tu es pour lui comme la plus tendre des meres, et j'en suis heureux, car c'est un charmant enfant. Quelle franchise! Jamais un mensonge! Charmant enfant! repeta Rostow, qui n'avait pas pour le petit Nicolas une affection des plus vives, mais qui, justement a cause de cela, ne manquait jamais d'en faire l'eloge toutes les fois que l'occasion s'en presentait.
- Tu as beau dire, je sens que je ne suis pas une mere pour lui, et cela me tourmente, reprit la comtesse Marie en soupirant. La solitude ne lui vaut rien, la societe lui serait necessaire.
- Eh bien, il en verra bientot, puisque je dois le mener l'ete prochain a Petersbourg," repondit Rostow.
E n attendant, a l'etage inferieur de la maison, le jeune Nicolas dormait d'un sommeil agite. Une veilleuse, car jamais on n'etait parvenu a l'habituer a l'obscurite, repandait sa faible lueur dans la chambre. Reveille tout a coup en sursaut, mouille d'une sueur froide, il se dressa sur son lit, et ses yeux demesurement ouverts regarderent droit devant lui. Un cauchemar effrayant le poursuivait: il se voyait avec l'oncle Pierre, coiffes tous deux de casques semblables a ceux des grands hommes de Plutarque; une nombreuse armee les suivait, et cette armee se composait d'une multitude de fils blancs et tenus, comme ces toiles d'araignees qui voltigent et se balancent dans les airs en automne, et que Dessalles appelait les "fils de la Vierge". La Gloire, dont le corps etait egalement forme de ce tissu aerien, mais un peu plus serre marchait en avant. L'oncle Pierre et lui, se laissant glisser, heureux et legers, se rapprochaient de plus en plus du but, lorsque tout a coup les fils qui les entrainaient se detendent et s'enchevetrent. Ils se sentent horriblement oppresses. et l'oncle Nicolas Rostow apparait a leurs yeux, menacant et terrible. "C'est vous qui avez fait cela leur dit-il en leur montrant les debris des plumes et de la cire a cacheter. Je vous aimais, mais Araktcheiew m'a donne un ordre, et je tuerai le premier qui s'avancera! Oui, je le ferai!" Le petit Nicolas se tourne du cote de Pierre, mais Pierre n'y est plus. C'est son pere, le prince Andre! Il n'a, il est vrai, aucune forme precise, mais c'est bien lui, il le sent a la violence de son amour, qui lui enleve toute sa force. Son pere le caresse et le plaint, mais l'oncle Rostow avance toujours. Une folle terreur le saisit et il se reveille glace d'epouvante. "Mon pere," se dit-il, "mon pere m'a caresse.! C'est bien Lui qui est venu, et il m'a approuve, ainsi que l'oncle Pierre!. Quoi qu'ils disent, je "le" ferai. Mucius Scevola s'est bien brule la main? Pourquoi ne ferais-je pas de meme un jour?. Ils tiennent a ce que je m'instruise?. Soit. Je m'instruirai, mais un jour viendra ou je cesserai d'apprendre, et c'est alors que je "le" ferai!. Je ne demande qu'une chose au bon Dieu, c'est qu'il y ait en moi ce qu'il y avait dans les grands hommes de Plutarque! Je ferai mieux encore; on le saura, on m'aimera, on parlera avec eloges de moi, et." Des sanglots lui serrerent la poitrine, et il fondit en larmes.
" etes-vous souffrant? lui demanda Dessalles, que ses pleurs avaient subitement reveille.
- Non, repondit vivement l'enfant en reposant sa tete sur l'oreiller. Comme il est bon, lui aussi, et comme je l'aime! murmura-t-il. et l'oncle Pierre, quelle perfection!. Et mon pere! Oui, je le ferai!. Lui-meme m'aurait approuve!."
DEUXIEME PARTIE
I
L 'objet de l'histoire est la vie des peuples et de l'humanite. Mais saisir d'une prise directe, embrasser avec des mots, decrire la vie non seulement de l'humanite mais meme d'un seul peuple parait impossible.
T ous les historiens de l'antiquite ont use d'un seul et meme procede pour decrire et saisir cet element qui parait insaisissable: la vie d'un peuple. Ils ont decrit l'activite de ses dirigeants, pris isolement, et cette activite exprimait pour eux celle du peuple entier.
A ux deux questions: comment des individus isoles forcaient-ils des peuples a agir suivant leur volonte et par quoi cette volonte etait-elle dirigee, les historiens de l'antiquite repondaient a la premiere en attribuant a la volonte de la Divinite la soumission des peuples a la volonte d'un seul, a la seconde en affirmant que cette meme Divinite dirigeait la volonte de l'elu vers un but predestine.
D onc, pour les Anciens, ces questions etaient resolues par la foi en la participation directe de la Divinite dans les affaires humaines.
L 'histoire moderne dans sa theorie a rejete ces deux propositions.
O n aurait pu croire qu'en se debarrassant de la croyance antique a la soumission des hommes a la Divinite et a un but predestine vers lequel les peuples sont conduits, l'histoire moderne avait choisi d'etudier, au lieu des manifestations du pouvoir, les causes de celui-ci. Mais l'histoire moderne ne l'a pas fait. Si elle rejette les conceptions antiques en theorie, elle les suit dans la pratique.
A u lieu de personnages doues d'un pouvoir divin et mus directement par la volonte de la Divinite, l'histoire moderne nous presente, ou bien des heros doues de qualites hors du commun, surhumaines ou, tout simplement, des individus de divers merites, depuis les rois jusqu'aux journalistes, qui menent les foules; a la place des buts assignes auparavant par la Divinite a certains peuples, les Hebreux, les Grecs, les Romains, pour guider l'humanite, l'histoire moderne a ses buts a elle: le bonheur des peuples francais, allemand, anglais et, en poussant l'abstraction au plus haut degre, le bien de la civilisation de l'humanite tout entiere, l'humanite qu'elle reduit d'ordinaire aux peuples occupant la parcelle nord-est du globe terrestre.
L 'histoire moderne a rejete les croyances des Anciens sans les remplacer par de nouvelles, et la logique a force les historiens, qui avaient pretendu rejeter le pouvoir divin des rois et le. fatum antique, a revenir par un autre chemin au meme point de depart: a reconnaitre que 1d les hommes sont conduits par des individus isoles; 2d il existe un but bien determine vers lequel marchent les peuples et l'humanite.
T ous les ouvrages les plus modernes des historiens, depuis Gibbon jusqu'a Buckle, malgre leurs divergences exterieures et la nouveaute apparente de leurs vues, ont pour fondement ces deux vieux axiomes inevitables.
D 'abord l'historien decrit l'activite de certains individus isoles qui, a son idee, menent l'humanite. L'un ne compte dans ce nombre que les rois, les generaux, les ministres; un autre place, a cote des monarques, les orateurs, les savants, les reformateurs, les philosophes, les poetes. En second lieu, le but vers lequel marche l'humanite est bien connu de l'historien: pour l'un, c'est la grandeur de l'Etat romain, espagnol, francais, pour l'autre, la liberte, l'egalite, la civilisation d'une espece determinee de cette parcelle du monde appelee Europe.
E n 1789, une agitation se produit a Paris; elle grandit, deborde et prend la forme d'un mouvement des peuples d'Occident en Orient. A plusieurs reprises, ce mouvement se dirige vers l'Orient et s'y heurte a un mouvement contraire d'Orient en Occident. En 1812, il atteint sa limite extreme, Moscou, et, avec une symetrie remarquable, revient sur lui-meme d'Orient en Occident, entrainant avec lui, au retour comme a l'aller, les peuples du centre de l'Europe. Ce mouvement inverse revient a son point de depart - Paris - et s'arrete.
D urant cette periode d'une vingtaine d'annees, une quantite enorme de champs sont laisses en friche, des maisons sont incendiees, le commerce change de direction, des millions de gens s'appauvrissent, s'enrichissent, se deplacent et des millions de chretiens qui pratiquent la loi de l'amour du prochain s'entre-tuent.
Q u'est-ce que tout cela signifie? D'ou cela est-il venu? Qu'est-ce qui poussait ces gens a bruler des maisons et a massacrer leurs semblables? Quelles sont les causes de ces evenements? Quelle force a pousse ces gens a de tels actes? voila les questions involontaires, naives et pourtant des plus legitimes que se pose l'homme lorsqu'il se trouve en face des monuments et des traditions de la periode passee de ce mouvement.
C 'est pour resoudre ces questions que nous nous tournons vers la science de l'histoire, qui se propose de reveler aux peuples et a l'humanite la connaissance d'eux-memes.
S i l'histoire s'en tenait au point de vue antique, elle devrait dire: la Divinite, afin de recompenser ou de punir son peuple, a donne le pouvoir a Napoleon et en a fait l'instrument de sa volonte pour l'accomplissement de ses buts. Cette reponse serait ainsi claire et complete. L'on peut croire ou refuser de croire a la mission divine de Napoleon; mais pour celui qui croit, toute l'histoire de cette periode devient comprehensible et ne laisse place a aucune contradiction.
M ais l'histoire moderne ne saurait repondre de cette facon. La science n'admet plus l'idee antique de l'intervention directe de la Divinite dans les actes de l'humanite, et, par consequent, elle doit apporter d'autres reponses.
L 'histoire moderne, en repondant a ces questions, nous dit: vous tenez a savoir la signification et l'origine de ce mouvement, et quelle force a produit de tels evenements? Ecoutez:
L ouis XIV etait un personnage particulierement fier et presomptueux; il avait telles maitresses et tels ministres et il gouvernait mal la France. Ses successeurs furent des hommes faibles qui, eux aussi, gouvernaient mal. Eux aussi avaient tels favoris et telles favorites. De plus, quelques gens ont ecrit des livres durant cette epoque-la. A la fin du XVeme siecle, se trouvaient reunis a Paris une vingtaine d'hommes qui se mirent a dire que tous les hommes sont egaux et libres. Il en resulta que partout en France des gens se mirent a tuer, a noyer leurs semblables. Ces gens-la tuerent leur roi, ainsi qu'une quantite d'autres personnes. A ce meme moment, il y avait en France un homme de genie, Napoleon. Il remportait partout des victoires, c'est-a-dire qu'il tuait beaucoup de monde parce qu'il etait un grand genie. Et il partit tuer, on ne sait pourquoi, des Africains; il les tuait si proprement, il etait si ruse et si intelligent, qu'a son retour en France il put donner a tous l'ordre de lui obeir. Et tous lui obeirent. S'etant fait empereur, il partit encore une fois tuer du monde en Italie, en Autriche, en Prusse. Et il en tua beaucoup. En Russie regnait alors l'empereur Alexandre qui avait decide de retablir l'ordre en Europe, et pour cette raison faisait la guerre a Napoleon. Mais en 1807, il devint tout a coup son ami jusqu'en 1811, ou il se brouilla de nouveau avec lui et ou de nouveau tous deux tuerent de compagnie quantite de gens. Et Napoleon amena six cent mille hommes en Russie et conquit Moscou. Alors l'empereur Alexandre, conseille par Stein et d'autres, unit toute l'Europe contre celui qui troublait sa tranquillite. Tous les allies de Napoleon devinrent soudain ses ennemis, et cette levee en masse partit a la rencontre des nouvelles forces recrutees par Napoleon. Les Allies furent vainqueurs, entrerent a Paris, obligerent Napoleon a renoncer au trone et l'envoyerent a l'ile d'Elbe, mais sans le depouiller de son titre d'empereur et en temoignant toutes sortes d'egards a cet homme qui, cinq ans auparavant et un an plus tard, fut considere par tous comme un brigand hors la loi. Et Louis XVIII, dont jusque-la les Francais et les Allies n'avaient fait que rire, se mit a regner. Quant a Napoleon, il abdiqua en versant quelques larmes devant sa vieille Garde, et partit pour l'exil. Ensuite des hommes d'Etat et des diplomates habiles (en particulier Talleyrand qui avait eu le temps de s'asseoir avant tout autre dans certain fauteuil, et d'elargir par ce moyen les frontieres de la France) eurent des entretiens a Vienne, et par ces entretiens rendirent les peuples heureux ou malheureux. Mais tout a coup voila les diplomates et les monarques qui se querellent; ils sont deja prets a donner l'ordre a leurs armees de s'entre-tuer; mais a ce moment Napoleon rentra en France avec un bataillon; et les Francais qui le haissaient se soumirent tous aussitot a lui. Les monarques allies s'en irriterent et revinrent encore guerroyer contre les Francais. Et ils furent vainqueurs du genial Napoleon, qu'ils deporterent dans l'ile de Sainte-Helene en le traitant soudain comme un brigand. La, l'exile, loin des etres chers a son coeur et de sa France bien-aimee, mourut d'une mort lente sur un rocher en instituant la posterite legataire de ses hauts faits. Et en Europe la reaction s'etablit, et tous les gouvernants recommencerent a opprimer leurs peuples.
I l serait vain de penser que tout ceci est une plaisanterie, une caricature des recits historiques. C'est au contraire l'expression la plus adoucie de ces reponses contradictoires et qui ne repondent a aucune question, que nous offre l'histoire tout entiere, depuis les fabricants de memoires et d'histoires d'Etats separes, jusqu'aux auteurs d'histoires generales ou d'histoires de la culture, ce nouveau genre contemporain.
L 'etrangete et le ridicule de ces reponses viennent de ce que l'histoire ressemble a un sourd qui repondrait a des questions que personne ne lui pose.
S i le but de l'histoire est de decrire les mouvements de l'humanite et des peuples, la premiere question necessitant une reponse, sans laquelle tout ce qui suit est incomprehensible, est celle-ci: quelle est la force qui met les peuples en mouvement? En reponse a cette question, l'histoire moderne raconte d'un air soucieux, ou bien que Napoleon avait un genie superieur, ou bien que Louis XIV etait tres orgueilleux, ou bien encore que tels ou tels auteurs ont ecrit tels ou tels livres.
T out cela est fort possible et l'humanite est prete a y consentir; mais la question n'est pas la. Tout cela pourrait etre interessant si nous voulions admettre qu'une puissance divine, inconditionnee et toujours egale a elle-meme, gouverne les peuples par l'entremise des Napoleon, des Louis XIV et des ecrivains; mais nous ne reconnaissons pas cette puissance; aussi, avant de parler des Napoleon, des Louis XIV et des ecrivains, faudrait-il nous montrer le lien qui existe entre ces personnages et les mouvements des peuples.
S i une autre force a pris la place de la Divinite, il faut expliquer en quoi consiste cette force, car c'est en elle, justement, que reside l'interet de l'histoire.
L 'historien semble supposer que cette force va de soi et que chacun la connait. Toutefois, malgre le desir general de supposer cette force connue, celui qui depouille un grand nombre d'ouvrages historiques doute malgre lui et se demande si cette force, si differemment comprise par les historiens eux-memes, est vraiment bien connue d'eux tous.
II
Q uelle est la force qui met les peuples en mouvement? Les auteurs de biographies individuelles et les historiens des peuples isoles considerent cette force comme une puissance propre aux heros et aux chefs. D'apres leurs descriptions, les evenements sont exclusivement produits par la volonte des Napoleon, des Alexandre, ou, en general, de ces personnages dont l'historien decrit la vie particuliere. Les reponses donnees par ce genre d'historiens a cette question sur la force qui met en branle les evenements sont satisfaisantes, mais seulement tant qu'il n'y a qu'un seul historien pour chaque evenement. Aussitot que des historiens de nationalites et d'opinions differentes se mettent a decrire le meme evenement, les reponses donnees par eux perdent toute valeur, car chacun d'eux comprend cette force, non seulement differemment, mais souvent d'une facon completement opposee a son voisin. L'un soutient que l'evenement est du a la puissance de Napoleon; un autre qu'il a ete provoque par la puissance d'Alexandre; un troisieme, par celle d'un troisieme personnage. De plus, les historiens de cette espece se contredisent jusque dans les explications qu'ils donnent de la force d'ou nait la puissance du meme personnage. Thiers, qui est bonapartiste, attribue le pouvoir de Napoleon a sa vertu et a son genie; Lanfrey, qui est republicain, a ses escroqueries et a ses tromperies a l'egard du peuple. Ainsi, tout en suivant respectivement leurs theses, les historiens de cette espece detruisent par cela meme la conception d'une force qui serait a l'origine des evenements, et ne donnent aucune reponse a la question essentielle de l'histoire.
L es historiens qui s'occupent d'histoire generale, ayant affaire a tous les peuples, semblent admettre la faussete du point de vue des historiens particuliers sur la force qui est a l'origine des evenements. Ils ne la reconnaissent pas comme une puissance inherente aux heros et aux chefs, mais comme la resultante de nombreuses forces aux directions diverses. Lorsqu'ils decrivent une guerre ou la conquete d'un peuple, ils recherchent la cause des evenements, non pas dans le pouvoir d'un seul personnage, mais dans l'action et la reaction reciproques des nombreux personnages lies a l'evenement.
D 'apres ce point de vue, le pouvoir des personnages historiques, presente comme le produit de forces multiples, ne peut plus desormais, semblerait-il, etre considere comme une force se suffisant a elle-meme pour produire les evenements. Et cependant les auteurs d'histoires generales font appel a ce concept d'un pouvoir considere comme une force se suffisant a elle-meme pour produire les evenements et se comportant a l'egard de ces evenements comme une cause. D'apres leur expose, tantot le personnage historique est le produit de son temps et son pouvoir n'est que le produit de forces differentes, tantot son pouvoir est la force meme qui cree les evenements. Gervinus, Schlosser, par exemple, et d'autres encore, demontrent tantot que Napoleon est le produit de la Revolution, des idees de 1789, etc., et tantot declarent tout net que la campagne de 1812, ainsi que d'autres faits historiques qui leur deplaisent, sont dus uniquement a la volonte mal dirigee de Napoleon, et que ces memes idees de 1789 ont ete enrayees dans leur developpement par son arbitraire. Les idees revolutionnaires et l'etat d'esprit general ont fait le pouvoir de Napoleon. Et le pouvoir de Napoleon a etouffe les idees revolutionnaires et l'etat d'esprit general.
C ette etrange contradiction n'est pas l'effet du hasard. Non seulement on la rencontre a chaque pas, mais encore c'est d'une succession consequente de contradictions analogues que sont composees les descriptions des auteurs d'histoires generales. Elle provient de ceci qu'apres s'etre engages sur le terrain de l'analyse, les historiens de cette espece s'arretent a mi-chemin.
P our trouver les composantes egales au compose ou resultante, il est necessaire que la somme des composantes egale le compose. Voila justement la condition que n'observent pas les auteurs d'histoires generales. Aussi, pour expliquer la resultante, doivent-ils necessairement admettre, outre des composantes insuffisantes, une nouvelle force inexpliquee agissant d'apres le compose.
L 'historien individualiste, qui decrit la campagne de 1813 ou la Restauration des Bourbons, affirme carrement que ces evenements sont dus a la volonte d'Alexandre. Mais Gervinus, auteur d'une histoire generale, repousse cette assertion et s'efforce de demontrer que la campagne de 1813 et la Restauration sont dues, outre la volonte d'Alexandre, a l'action de Stein, de Metternich, de MmedeStael, de Talleyrand, de Fichte, de Chateaubriand et de plusieurs autres. Gervinus, de toute evidence, a decompose Alexandre en ses composantes: Talleyrand, Chateaubriand, etc.; la somme de celles-ci, c'est-a-dire l'action reciproque de Chateaubriand, Talleyrand, MmedeStael et autres n'est pas egale a la resultante, c'est-a-dire a ce fait que des millions de Francais se sont soumis aux Bourbons. Du fait que Chateaubriand, MmedeStael et autres ont echange tels ou tels propos decoulent seulement leurs relations mutuelles et non la soumission de millions de gens. Et pour expliquer comment cette soumission a decoule de ces relations, c'est-a-dire comment, de composantes egales a un A, il est sorti une resultante egale a mille A, l'historien est dans l'obligation d'admettre cette force du pouvoir qu'il nie, en la definissant comme la resultante de plusieurs forces, c'est-a-dire qu'il doit admettre une force inexpliquee qui resulte du compose. C'est exactement ce que font tous les historiens d'histoires universelles. Et c'est pour cette raison qu'ils se trouvent en contradiction, et avec les auteurs d'histoires particulieres, et avec eux-memes.
L es habitants des campagnes, qui ne savent pas tres exactement d'ou vient la pluie, disent, selon qu'ils desirent la pluie ou le beau temps: le vent a chasse les nuages ou le vent a amene les nuages. C'est exactement ce que font les auteurs d'histoires generales; quand la chose convient a leurs theories, ils disent que le pouvoir est le resultat des evenements, et, quand ils ont besoin de prouver autre chose, ils disent que c'est le pouvoir qui a produit les evenements.
U ne troisieme categorie d'historiens qui s'appellent historiens de la culture, emboitant le pas aux historiens d'histoires universelles, vont jusqu'a croire parfois que les ecrivains et les dames sont les forces qui produisent les evenements. Mais ces historiens comprennent encore ces forces de facons absolument differentes. Ils les decouvrent dans la "culture", dans l'activite intellectuelle. Les historiens de la culture sont tout a fait consequents a l'egard de ceux qui leur ont donne naissance: les historiens d'histoires universelles; car si l'on peut expliquer les evenements historiques par le fait que certains personnages ont eu telles ou telles relations reciproques, des lors pourquoi ne pas les expliquer par le fait que tels ou tels gens ont ecrit tels ou tels livres? Ces historiens tirent de la foule enorme des manifestations qui accompagnent tout phenomene vivant un signe d'activite intellectuelle, et declarent que cette activite est la cause du reste. Mais malgre tous leurs efforts pour demontrer que la cause des evenements se trouve dans l'activite intellectuelle, il faut beaucoup de bonne volonte pour reconnaitre qu'il y a quelque chose de commun a l'activite intellectuelle et au mouvement des peuples; en aucun cas, il n'est possible d'admettre que cette activite dirige les peuples. Car des phenomenes comme les effroyables tueries de la Revolution francaise decoulant de la proclamation des droits de l'homme, les guerres impitoyables et les executions decoulant d'un preche sur la loi d'amour contredisent cette hypothese.
A dmettons cependant la justesse de toutes les dissertations subtiles dont ces historiens debordent; admettons que les peuples soient regis par une force indefinissable qui porte le nom d'idee, le probleme essentiel de l'histoire reste quand meme insoluble, ou bien c'est qu'a la puissance des monarques, precedemment envisagee, et a l'influence, deja acceptee par les auteurs d'histoires universelles, de conseillers et autres personnages vient s'ajouter encore la force nouvelle de l'idee, dont le lien avec les masses exige une nouvelle explication. On peut comprendre que, Napoleon detenant le pouvoir, tel evenement ait pu s'accomplir; on peut encore comprendre avec un peu de complaisance que Napoleon, seconde par d'autres influences, ait ete la cause de certains evenements; mais que le Contrat social ait eu pour effet de pousser les Francais a s'entre-tuer, voila qui est incomprehensible sans l'explication du lien causal qui existe entre cette nouvelle force et les evenements.
L e lien qui existe entre tous les individus vivant a la meme epoque ne fait aucun doute; aussi est-il possible de trouver quelque rapport entre l'activite intellectuelle des gens et leur mouvement historique, exactement comme on en trouve un entre les mouvements de l'humanite et le commerce, les metiers, l'horticulture et tout ce qu'on voudra. Mais pourquoi l'activite intellectuelle de certains hommes apparait-elle aux historiens de la culture comme la cause ou l'expression de tout un mouvement historique? Voila qui est difficile a comprendre. Les historiens n'ont du etre amenes a une telle conclusion que par les considerations suivantes: 1d ce sont les savants qui ecrivent l'histoire; aussi leur est-il naturel et agreable de croire que l'activite de leur corporation anime le mouvement de l'humanite entiere, exactement comme il est naturellement agreable aux marchands, aux cultivateurs, aux soldats, d'avoir la meme idee (s'ils ne l'expriment pas, c'est uniquement parce que ce ne sont pas eux qui ecrivent l'histoire); 2d l'activite spirituelle, l'instruction, la civilisation, la culture, l'idee, tout cela ce sont des notions abstraites, indeterminees, sous le couvert desquelles il est extremement facile d'employer des mots encore plus obscurs, que l'on peut par consequent accorder avec n'importe quelles theories.
M ais a part les merites intrinseques de ce genre historique, sans doute utile a quelqu'un ou a quelque chose, les histoires de la culture qui commencent a absorber toutes les histoires generales ont ceci de remarquable qu'elles font par le menu et serieusement le bilan des doctrines religieuses, philosophiques, politiques dans lesquelles elles trouvent les causes des evenements; puis, sitot qu'elles en viennent a decrire un evenement historique reel, comme la campagne de 1812, elles le decrivent malgre elles comme produit par le pouvoir, et declarent sans ambages que cette campagne a son origine dans la volonte de Napoleon. En parlant ainsi, les historiens de la culture, ou bien se contredisent sans le vouloir, ou bien demontrent que la force nouvelle qu'ils ont inventee n'explique pas les phenomenes historiques, et que l'unique moyen de comprendre ces phenomenes est de revenir a ce pouvoir qu'ils font semblant de meconnaitre.
III
U ne locomotive est en mouvement. On se demande ce qui produit ce mouvement. Un paysan dit: C'est le diable qui la pousse. Un autre dit que la locomotive avance parce que ses roues tournent. Un troisieme affirme que la cause du mouvement est dans la fumee qu'emporte le vent.
O n ne peut pas prouver au premier paysan qu'il se trompe. Il faudrait trouver le moyen de le convaincre que le diable n'existe pas, ou bien qu'un autre paysan lui explique que ce n'est pas le diable, mais un Allemand qui fait marcher la locomotive. Seule la contradiction leur fera voir qu'ils n'ont raison ni l'un ni l'autre. Mais celui qui dit que le mouvement provient des roues qui tournent se contredit lui-meme, et puisqu'il est parti sur le chemin de l'analyse, il doit aller toujours plus loin, et expliquer la cause du mouvement des roues. Tant qu'il ne sera pas arrive a la cause derniere du mouvement de la locomotive, la pression de la vapeur dans la chaudiere, il n'aura pas le droit de s'arreter dans la recherche des causes. Quant a celui qui a explique le mouvement de la locomotive par la fumee que rabat le vent, il s'est apercu que l'explication par les roues ne donnait pas la cause, et il a pris la premiere apparence venue pour en faire une cause.
L 'unique notion qui puisse expliquer le mouvement de la locomotive est celle d'une force egale au mouvement apparent.
L 'unique notion, par consequent, qui puisse expliquer le mouvement des peuples est celle d'une force egale a ce mouvement.
T outefois les divers historiens entendent par cette notion l'entree en action de forces dissemblables et non egales au mouvement. Les uns y voient une force inherente aux heros, comme le paysan voit un diable dans la locomotive; d'autres une force produite par d'autres forces, comme le mouvement des roues; d'autres encore une influence intellectuelle, comme la fumee emportee par le vent.
T ant qu'on ecrira seulement l'histoire de personnages isoles, fut-ce celle de Cesar, d'Alexandre, de Luther ou de Voltaire, et non l'histoire de tous les individus sans exception qui ont pris part a un evenement, il ne sera pas possible d'expliquer les mouvements de l'humanite sans concevoir une force contraignant les hommes a tendre leur activite vers un but unique. Et les historiens n'en connaissent a cet egard qu'une seule, la puissance.
C e concept est l'unique manette permettant de se rendre maitre de la matiere de l'histoire telle qu'on la comprend aujourd'hui. Briser cette manette, comme l'a fait Buckle, sans posseder d'autre outil, c'est se priver de la derniere possibilite de traiter la matiere de l'histoire. L'impossibilite ou l'on est de ne pas recourir au concept de puissance est demontre le mieux du monde, tant par les historiens d'histoires generales eux-memes que par les historiens de la culture qui feignent de renoncer a ce concept, et cependant l'emploient ineluctablement a chaque pas.
E n ce qui concerne les questions touchant l'humanite, la science historique a jusqu'a ce jour ete semblable a la monnaie en cours, billet de banque ou especes sonnantes. Les biographies et histoires particulieres sont des sortes d'assignats. Elles peuvent entrer en circulation en remplissant leur office sans dommage pour personne, et meme avec utilite, tant qu'on ne souleve pas la question de leur couverture en or. Il suffit de ne pas demander comment la volonte des heros peut produire les evenements pour que les histoires des Thiers soient interessantes, instructives et meme colorees de poesie. Mais on en vient vite a mettre en doute la valeur reelle du billet de banque si l'on considere a quel point les facilites de sa fabrication incitent a en augmenter le nombre, ou si l'on veut le convertir en or. On doute de meme de la signification reelle des histoires de ce genre lorsqu'on considere leur nombre eleve, ou bien lorsqu'on se demande en toute simplicite quelle force a agi sur Napoleon, c'est-a-dire lorsqu'on veut echanger ses billets contre l'or pur de l'exact verite.
L es auteurs d'histoires generales et les historiens de la culture ressemblent a des gens qui, apres avoir reconnu l'incommodite des billets de banque, auraient decide de fabriquer, pour les remplacer, une monnaie sonnante avec un metal ne possedant pas la densite de l'or. Ce serait la, en effet, une monnaie sonnante, mais rien que sonnante; car le billet de banque peut encore tromper les ignorants; mais la monnaie sonnante sans valeur ne peut tromper personne. De meme que l'or n'est vraiment de l'or que lorsqu'il peut etre employe pour lui-meme, et non pour le troc seul, de meme les auteurs d'histoires generales ne feront vraiment de l'or que lorsqu'ils auront pu repondre a cette question essentielle de l'histoire: qu'est-ce que la puissance? Ils font a cette question des reponses contradictoires, tandis que leurs confreres qui traitent de la culture l'ecartent carrement et parlent de tout autre chose. L'emploi de jetons en place d'or ne peut etre courant que parmi des gens qui veulent bien les accepter pour tels, ou encore ne savent pas la valeur de l'or. Les livres des historiens universels et des historiens de la culture jouent un role identique; en ne donnant pas reponse aux questions essentielles de l'humanite, ils se servent de jetons pour leurs desseins particuliers aux universites et a la foule des lecteurs, amateurs de livres serieux, comme ils les appellent.
IV
A pres avoir renonce a la doctrine antique de la soumission imposee par la Divinite, de la volonte du peuple a un unique elu, et de la soumission de cette volonte a la Divinite, il devient impossible a l'histoire de faire un pas sans se heurter a des contradictions si elle ne choisit pas de deux choses l'une: ou bien revenir a la croyance anterieure de l'intervention directe de la Divinite dans les affaires humaines, ou bien donner une explication precise de cette force qui produit les evenements et qu'on appelle puissance.
R evenir a la premiere affirmation est impossible: la foi a ete detruite. Aussi est-il necessaire d'expliquer cette puissance.
N apoleon a donne l'ordre de reunir une armee et de partir en guerre. Nous nous sommes familiarises a un tel degre avec cette maniere de voir que la question de savoir pourquoi six cent mille hommes partent a la guerre sur un mot de Napoleon nous parait absurde. Il avait le pouvoir, on a donc execute ses ordres.
C ette explication est entierement satisfaisante si l'on croit que Napoleon tenait son pouvoir de la Divinite. Mais elle ne l'est plus des que nous nous refusons a le croire, et il devient alors necessaire de definir la nature de ce pouvoir d'un seul sur tous les autres.
C e pouvoir ne peut etre le pouvoir direct qui provient de la superiorite physique d'un etre fort sur un etre faible, superiorite basee sur l'emploi, ou la menace d'emploi, de la force physique: tel est le pouvoir d'un Hercule. Il ne peut etre davantage base sur la superiorite de la force morale, comme le croient, dans leur naivete, quelques historiens qui tiennent que les acteurs de l'histoire sont des heros, c'est-a-dire des hommes doues d'une force exceptionnelle d'ame et d'intelligence, appelee genie. Ce pouvoir ne peut pas etre fonde sur la superiorite de la force morale, car, sans parler des genies-heros du genre de Napoleon, dont les qualites morales sont fort differemment jugees, l'histoire nous montre que ni les Louis XIV, ni les Metternich, qui manoeuvraient des millions d'hommes, ne possedaient ce qui fait proprement la force morale et qu'au contraire ils etaient pour la plupart moralement plus faibles que chaque homme de ces foules qu'ils gouvernaient.
S i la source du pouvoir ne se trouve ni dans les qualites physiques ni dans les qualites morales de celui qui tient le pouvoir, elle doit se trouver de toute evidence en dehors de lui, c'est-a-dire dans ses relations avec les masses sur lesquelles il exerce son pouvoir.
C 'est ainsi que l'envisage la science du droit, ce comptoir de change de l'histoire, qui promet d'echanger la comprehension historique du pouvoir contre de l'or pur.
L e pouvoir est la somme des volontes des masses, que celles-ci, par un consentement exprime ou tacite, transferent sur leurs elus.
D ans le domaine de la science du droit, science faite de considerations sur la facon dont il faudrait organiser l'Etat et le pouvoir si on avait la possibilite de le faire, tout cela est tres clair, mais cette definition du pouvoir exige des eclaircissements si on l'applique a l'histoire.
L a science du droit regarde l'Etat et le pouvoir comme les Anciens regardaient le feu, c'est-a-dire comme une chose existant en soi. Pour l'histoire, au contraire, l'Etat et le pouvoir sont simplement des phenomenes, exactement comme pour la physique de notre temps, le feu est, non pas un element, mais un phenomene.
I l ressort de cette difference fondamentale de vues entre l'histoire et la science du droit, que la science du droit peut disserter tant qu'il lui plait sur la maniere dont il faudrait organiser le pouvoir et sur la nature de ce pouvoir, considere comme immobile hors du temps; mais elle est dans l'impossibilite de donner une reponse aux questions qui relevent de l'histoire, concernant la signification d'un pouvoir dont le temps fait varier les formes.
S i le pouvoir represente la somme des volontes de la masse reportee sur un gouvernant, Pougatchev est-il le representant de la volonte des masses? S'il ne l'est pas, pourquoi Napoleon le serait-il? Pourquoi Napoleon III arrete a Boulogne etait-il un criminel, et pourquoi les criminels furent-ils ensuite ceux qu'il fit arreter?
D ans les revolutions de palais, qui sont menees par deux ou trois personnes, est-ce aussi la volonte populaire qui se reporte sur le nouvel elu? Dans les conflits internationaux, la volonte des masses d'un peuple se reporte-t-elle sur celui qui a conquis ce peuple? En 1808, la volonte de la Ligue du Rhin s'est-elle reportee sur Napoleon? La volonte des masses russes s'est-elle reportee sur lui en 1809, alors que nos armees alliees a celles de la France allaient combattre l'Autriche?
O n peut repondre de trois facons a ces questions.
1 d Ou bien il faut admettre que la volonte des masses se porte toujours sans condition sur celui ou sur ceux qu'elles ont choisi; et que, par consequent, toute intrusion d'un pouvoir nouveau, toute lutte contre le pouvoir defere par le peuple, doit etre regardee comme un attentat contre le veritable pouvoir.
2 d Ou bien il faut admettre que la volonte des masses est reportee sur les dirigeants dans certaines conditions determinees et connues; et, dans ce cas, que toutes les limitations, les conflits, et meme les destructions du pouvoir etabli, proviennent du fait que les dirigeants n'ont pas observe les conditions grace auxquelles le pouvoir leur avait ete transmis.
3 d Ou bien il faut admettre que la volonte des masses est reportee conditionnellement sur les dirigeants, selon des clauses inconnues, indeterminees, et que les interventions d'autres pouvoirs, leurs luttes et leurs chutes, ne proviennent que d'un plus ou d'un moins dans l'execution, par les gouvernants, de ces conditions inconnues d'apres lesquelles les volontes des masses se reportent d'un personnage sur l'autre.
L es historiens expliquent les relations des masses avec les dirigeants de cette triple facon.
S euls les historiens qui, dans leur naivete, ne comprennent pas le probleme du pouvoir, seuls ces auteurs de biographies cites plus haut semblent reconnaitre que la somme des volontes des masses est reportee sur certains personnages sans condition; aussi, lorsqu'ils decrivent un pouvoir quelconque, en font-ils quelque chose de veritable et d'absolu, en face duquel tout pouvoir qui lui est oppose n'est pas un pouvoir, mais une atteinte contre le pouvoir, une violation.
L eur theorie convient aux periodes primitives et paisibles de l'histoire; appliquee aux periodes ou la vie des peuples se complique et se trouble, ou dans le meme temps s'elevent divers pouvoirs qui bataillent entre eux, elle offre l'inconvenient suivant: c'est qu'un historien legitimiste demontrera que la Convention, le Directoire et Bonaparte sont des usurpateurs, tandis qu'un republicain et un bonapartiste demontreront l'un que la Convention, l'autre que l'Empire furent les pouvoirs veritables, et tout le reste de simples violations du pouvoir. Il est evident qu'avec de pareilles contradictions, les explications fournies par ces historiens ne peuvent convenir qu'a des enfants en bas age.
C ependant une autre espece d'historiens qui reconnait la faussete de cette facon de voir pretend que le pouvoir repose sur la remise conditionnelle aux dirigeants de la somme des volontes des masses; ainsi un personnage historique n'a de pouvoir que tant qu'il remplit le programme que la volonte des masses lui a prescrit tacitement. Mais ces historiens ne disent pas en quoi consiste ce programme, ou, s'ils le disent, c'est pour se contredire perpetuellement les uns les autres. Ce programme pour chaque historien correspond a son point de vue sur le but du mouvement d'un peuple, sous les especes de la grandeur, de la richesse, de la liberte, de la culture des citoyens de la France ou d'un autre Etat. Mais sans parler davantage des contradictions des historiens sur la nature de ce programme et en admettant meme qu'il en existe un qui leur soit commun a tous, il n'en reste pas moins que les faits historiques contredisent presque toujours cette theorie. Si les conditions en vertu desquelles le pouvoir est remis consistent dans la richesse, la liberte, l'evolution du peuple, pourquoi les Louis XIV et les Ivan IV ont-ils eu un regne tranquille, et pourquoi les Louis XVI et les Charles Ier ont-ils ete decapites? Les historiens repondent a cette question que les actes de Louis XIV ayant ete contraires au programme se sont repercutes sur Louis XVI. Mais pourquoi pas sur Louis XIV et Louis XV eux-memes, et pourquoi devaient-ils justement se repercuter sur Louis XVI? Enfin quel est le delai d'une semblable repercussion? Il n'y a pas et il ne peut y avoir de reponse a ces questions. De meme, dans cette theorie, on explique mal pour quelle raison la somme des volontes demeure pendant quelques siecles entre les mains des dirigeants et de leurs successeurs, alors qu'ensuite, tout d'un coup, en cinquante ans, elle se reporte sur la Convention, le Directoire, Napoleon, Alexandre, Louis XVIII, de nouveau Napoleon, Charles X, Louis-Philippe, la Republique de 1848, Napoleon III. Pour expliquer ces rapides transferts d'autorite au milieu de complications internationales, de conquetes, d'alliances, les memes historiens doivent reconnaitre malgre eux qu'une partie de ces evenements ne sont pas dus au transfert regulier de la volonte des masses, mais au hasard qui depend tantot de la fourberie, tantot des fautes, ou de la perfidie, ou de la faiblesse d'un diplomate, d'un monarque, ou d'un chef de parti. Ainsi la plupart des evenements historiques, guerres civiles, revolutions, conquetes, ne sont-ils deja plus aux yeux de ces historiens les produits d'un transfert de volontes libres, mais bien le produit de la volonte faussement dirigee d'un ou de plusieurs individus, c'est-a-dire, encore une fois, de violations de pouvoir. Et par suite, les evenements historiques sont presentes par les historiens de cette espece comme des derogations a la theorie.
C es historiens sont semblables a un botaniste qui, apres avoir remarque que quelques plantes germent en deux cotyledons, pretendrait que tout ce qui pousse ne pousse que par dichotomie; et que le palmier, le champignon, le chene meme, une fois arrives a leur pleine croissance, ne presentant plus leurs deux cotyledons initiaux, sont des exceptions a la regle.
L es historiens de la troisieme categorie pretendent que la volonte des masses se reporte conditionnellement sur un personnage historique, mais que les conditions nous sont inconnues. Ils disent que les personnages historiques n'ont de pouvoir qu'autant qu'ils accomplissent la volonte que les masses ont reportee sur eux.
E n ce cas-la, si la force qui meut un peuple reside, non dans le personnage historique, mais dans le peuple lui-meme, quelle est donc la signification de ces personnages?
I ls expriment la volonte des masses, disent les historiens; leur activite sert a representer l'activite des masses.
M ais alors une nouvelle question se pose: tous les actes des personnages historiques expriment-ils la volonte des masses ou seulement un des aspects de celle-ci? Si tous les actes des personnages historiques expriment la volonte des masses, ainsi que certains le pensent, alors la biographie de Napoleon et celle de Catherine II, avec tous leurs details tires des commerages des cours, representeraient la vie meme des peuples, ce qui est evidemment absurde. Donc, si l'activite des personnages historiques ne represente qu'un aspect de la vie des peuples, comme le disent d'autres historiens pretendus philosophes, il s'agit de preciser quel est cet aspect; il devient ainsi necessaire de savoir en quoi consiste la vie d'un peuple.
D evant cette difficulte, les historiens de la troisieme categorie ont imagine la plus obscure, la plus vague et la plus generale des abstractions, sous laquelle on peut ranger le plus grand nombre de faits, et ils disent que cette abstraction est le but du mouvement de l'humanite. Les abstractions les plus courantes et les plus generales, acceptees par presque tous les historiens, sont: la liberte, l'egalite, l'evolution, le progres, la civilisation, la culture. Apres avoir assigne comme but au mouvement de l'humanite l'une ou l'autre de ces abstractions, les historiens s'en prennent aux personnages qui ont laisse apres eux le plus grand nombre de souvenirs, rois, ministres, generaux, auteurs, reformateurs, papes, journalistes, mais dans la seule mesure ou ces personnages leur semblent avoir agi pour ou contre cette abstraction. Et comme il n'est nullement demontre que les buts vers lesquels tend l'humanite soient la liberte, l'egalite, l'evolution ou la civilisation, comme le lien des masses avec les gouvernants et les reformateurs n'a pour base que l'hypothese arbitraire que la somme des volontes des masses se reporte toujours sur les personnages en vue, l'activite de millions d'hommes qui emigrent, brulent des maisons, laissent les terres en friche, s'exterminent mutuellement, n'est meme pas evoquee dans la description des actes d'une dizaine de personnages qui ne brulent pas de maisons, ne s'occupent pas d'agriculture et ne massacrent pas leurs semblables.
L 'histoire en fournit la preuve a chaque pas. La fermentation des peuples occidentaux de la fin du siecle dernier et leurs aspirations vers l'Orient s'expliquent-elles par l'activite des Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, de leurs maitresses, de leurs ministres, par la vie de Napoleon, de Rousseau, de Diderot, de Beaumarchais et autres?
L e mouvement du peuple russe vers l'Orient, vers Kazan et la Siberie s'explique-t-il par les details du caractere maladif d'Ivan IV et par sa correspondance avec Kourbski?
L es migrations du temps des Croisades s'expliquent-elles par la biographie de Godefroy de Bouillon, de Saint Louis et de leurs dames? Pour nous, ce mouvement des masses de l'Occident vers l'Orient, sans but defini, sans chefs attitres, avec une foule de va-nu-pieds, avec Pierre l'Ermite, reste incomprehensible. Et plus incomprehensible est l'arret de ce mouvement une fois que les grands de cette epoque eurent donne aux Croisades un but rationnel et sacre: la delivrance de Jerusalem. Papes, rois et chevaliers pousserent les peuples a liberer des lieux saints; mais le peuple ne bougea pas, la cause inconnue qui l'avait mis en branle n'existant plus. L'histoire des Godefroy et des menestrels ne saurait renfermer toute la vie des peuples. L'histoire des Godefroy et des menestrels reste leur histoire a eux, tandis que l'histoire de la vie des peuples et de leurs impulsions reste inconnue.
L 'histoire des ecrivains et des reformateurs nous explique encore moins la vie des peuples.
L 'histoire de la civilisation nous explique cependant les impulsions, les conditions de vie, les pensees d'un ecrivain ou d'un reformateur. Nous savons que Luther etait de nature colerique et qu'il a prononce tel ou tel discours; nous savons que Rousseau etait soupconneux et qu'il a ecrit tels et tels livres; mais nous ne savons pas pourquoi les peuples se sont egorges apres la Reforme et pourquoi, au temps de la Revolution francaise, les hommes se sont condamnes a mort les uns les autres.
E t si l'on joint ensemble les deux sortes d'histoires, comme le font les historiens modernes, l'on n'a encore qu'une histoire de monarques et d'ecrivains, et non l'histoire de la vie des peuples.
V
L a vie des peuples n'est pas contenue dans celle de quelques personnages, puisqu'on n'a pas trouve le lien qui unissait ces quelques personnages et ces peuples. La theorie qui veut que ce lien repose sur le transfert de la somme des volontes des masses sur un certain personnage historique n'est qu'une hypothese que les faits ne confirment pas.
C ette theorie peut sans doute expliquer bien des choses dans le domaine de la science du droit, et sans doute est-elle necessaire a ses desseins particuliers; mais si on l'applique a l'histoire, des qu'il y a revolution, conquete, guerre civile, c'est-a-dire des que l'histoire commence, cette theorie n'explique plus rien.
C ette theorie semble irrefutable justement parce que l'acte de transfert de la volonte des masses est d'autant moins verifiable qu'il n'a jamais existe.
Q uel que soit l'evenement, quel que soit le personnage qui se trouve a la tete de l'evenement, cette theorie peut toujours pretendre que le personnage en question a ete place la par la somme des volontes transferees sur lui.
L es reponses que donne cette theorie aux problemes historiques ressemblent aux reponses d'un homme qui, voyant un troupeau en marche, ne prendrait en consideration ni la qualite differente du fourrage dans les divers endroits du paturage, ni l'activite du berger et qui, pour expliquer telle ou telle direction que prend le troupeau, ne s'occuperait que de l'animal marchant a sa tete.
" Le troupeau va dans telle direction parce que l'animal qui va en tete le conduit, et que la somme des volontes de tous les autres animaux lui est transferee."Ainsi s'expriment les historiens de la premiere categorie, qui admettent le transfert inconditionne de la puissance.
" Si les animaux marchant en tete du troupeau se voient changes, c'est que la somme des volontes de tout le troupeau se porte d'un meneur sur un autre, suivant que ce meneur sait bien ou mal le conduire dans la direction choisie par tout le troupeau." C'est ainsi que s'expriment les historiens qui pretendent que la somme des volontes des masses passe aux dirigeants selon des conditions inconnues. En pareil cas, il arrive souvent a l'observateur, d'apres la direction choisie par lui, de prendre comme guides ceux qui, des qu'il y a un changement dans la direction suivie par la masse, au lieu d'etre en tete, sont sur le cote, et parfois en arriere.
" Si les animaux qui sont en tete du troupeau sont constamment changes, et si la direction que le troupeau suit change aussi, cela provient de ce que, pour atteindre cette direction connue de nous, les animaux remettent leurs volontes a ceux que nous distinguons parmi les autres, donc, pour etudier le mouvement du troupeau, et qui vont de tous les cotes du troupeau." C'est ainsi que s'expriment les historiens de la troisieme categorie qui regardent tous les personnages historiques, des monarques aux journalistes, comme l'expression de leur temps.
L a theorie du transfert de la volonte des masses sur un personnage historique n'est rien de plus qu'une tautologie - une simple facon d'exprimer avec d'autres mots les termes memes de la question.
Q uelle est la cause des evenements historiques? - Le pouvoir. - Qu'est-ce que le pouvoir? - La somme des volontes reportee sur un seul personnage. - A quelles conditions se fait ce report? - A la condition que le personnage choisi exprime la volonte de tous. Autrement dit le pouvoir est le pouvoir. Autrement dit le pouvoir est un mot dont le sens nous echappe.
S i le domaine de la science humaine se limitait a la seule pensee abstraite, l'humanite, apres avoir soumis a la critique l'explication du pouvoir donnee par la science, arriverait a la conclusion que le pouvoir n'est qu'un mot et n'existe pas en realite. Mais pour prendre connaissance des phenomenes, l'homme a un autre instrument que la pensee abstraite, et c'est l'experience, grace a laquelle il controle ses raisonnements abstraits. Or l'experience prouve que le pouvoir n'est pas un mot, qu'il est une realite.
S ans parler du fait qu'aucune description de l'activite collective des hommes ne peut se passer d'une definition du pouvoir, l'existence du pouvoir est demontree tant par l'histoire que par l'observation des evenements contemporains.
C haque fois qu'un evenement se produit, on voit apparaitre un homme, ou plusieurs, par la volonte desquels cet evenement s'est accompli. Napoleon III ordonne, et les Francais partent pour le Mexique. Le roi de Prusse et Bismarck ordonnent, et leurs armees se rendent en Boheme. Napoleon 1er ordonne, et ses soldats s'en vont en Russie. Alexandre Ier ordonne, et les Francais se soumettent aux Bourbons. L'experience nous demontre qu'un evenement, quel qu'il soit, est toujours lie a la volonte d'un ou de plusieurs personnages qui l'ont ordonne.
G race a la vieille habitude qu'ils ont de voir l'intervention de Dieu dans les affaires de ce monde, les historiens veulent que la cause d'un evenement soit dans la volonte d'un personnage revetu du pouvoir, mais cette conclusion n'est confirmee ni par le raisonnement ni par l'experience.
D 'un cote, le raisonnement demontre que l'expression de la volonte d'un homme - ses paroles - n'est qu'une partie de l'activite globale qui s'exprime dans un evenement, une guerre par exemple, ou une revolution. Par suite, si l'on ne reconnait pas l'existence d'une force inconnue surnaturelle, c'est-a-dire du miracle, il est impossible d'admettre que des mots puissent etre la cause du mouvement de millions d'hommes. D'un autre cote, meme si nous l'admettons, l'histoire demontre que, dans la plupart des cas, l'experience de la volonte des personnages historiques ne produit aucun resultat, c'est-a-dire que non seulement leurs ordres ne sont pas executes, mais que parfois il se produit le contraire de ce qu'ils avaient ordonne.
S i nous n'admettons pas l'intervention divine dans les affaires humaines, nous ne pouvons regarder le pouvoir comme la cause des evenements.
L e pouvoir, du point de vue de l'experience, n'est que le rapport de dependance qui existe entre la volonte exprimee d'un homme et l'accomplissement de cette volonte par d'autres hommes.
P our expliquer les conditions de cette dependance, nous devons tout d'abord reporter la notion de volonte exprimee, non pas sur Dieu, mais sur un homme.
S i la Divinite, ainsi que nous le disent les Anciens, donne les ordres et exprime sa volonte, l'expression de cette volonte ne depend pas du temps et n'est provoquee par rien, puisque la Divinite n'a aucune liaison avec les evenements. Mais quand il s'agit d'ordres exprimant la volonte d'hommes se mouvant dans le temps et solidaires entre eux, nous devons, pour expliquer le rapport existant entre les ordres et les evenements, retablir: 1d la condition de tout ce qui s'accomplit: la continuite du mouvement dans le temps des evenements et des ordres du personnage donne; 2d la condition de la necessite d'un lien entre celui qui ordonne et ceux qui executent.
VI
S eule la volonte d'une Divinite independante du temps peut se faire sentir sur une suite d'evenements devant s'accomplir dans quelques annees ou quelques siecles; seule la Divinite peut, par sa volonte inconditionnee, fixer la direction de la marche de l'humanite. L'homme, au contraire, agit dans le temps et participe lui-meme aux evenements.
E n retablissant cette premiere condition negligee, celle du temps, nous verrons qu'un ordre ne peut etre execute sans avoir ete precede d'un ordre qui permet son execution.
J amais un ordre n'apparait par generation spontanee et n'enferme en lui-meme une serie entiere d'evenements; chaque ordre decoule d'un autre et se rapporte non pas a une serie entiere de faits, mais seulement a un moment unique d'un evenement.
Q uand nous disons, par exemple, que Napoleon fit partir ses troupes a la guerre, nous reduisons a un ordre unique, exprime en un moment donne du temps, une serie d'ordres successifs qui dependent les uns des autres. Napoleon n'a pas pu ordonner la campagne de Russie, et ne l'a jamais fait. Il a ordonne un jour d'envoyer tels papiers a Vienne, a Berlin, a Petersbourg; le lendemain, d'envoyer tels decrets et telles instructions a l'armee, a la flotte, a l'intendance et ainsi de suite. Il a donc donne des milliers d'ordres correspondant a la suite des faits qui ont amene l'armee francaise en Russie.
S i Napoleon, durant tout le cours de son regne, ne cesse de donner des ordres qui tendent a l'expedition d'Angleterre, et y depense plus d'efforts que pour aucune autre de ses entreprises; si, malgre cela, il n'essaie pas une seule fois de realiser ce projet, mais entreprend son expedition contre la Russie dont l'alliance, a-t-il souvent affirme, lui aurait ete utile, cela provient de ce que les premiers de ses ordres ne repondaient pas a une serie d'evenements, tandis que les seconds y repondaient.
U n ordre ne peut etre reellement execute que s'il est donne de facon a etre executable. Et savoir ce qui pouvait ou ne pouvait pas etre execute est la chose impossible, non seulement pour la campagne de Napoleon contre la Russie a laquelle prennent part des millions d'hommes, mais encore pour l'evenement le plus simple parce que, dans l'un et l'autre cas, l'execution de l'ordre peut toujours rencontrer des millions d'obstacles. Pour chaque ordre execute, on en trouve une quantite d'autres qui n'ont pas ete executes. Les ordres impossibles n'ont aucun lien avec les evenements et ne s'accomplissent pas. Seuls ceux qui sont executables se lient a des series consequentes d'ordres correspondant a des series d'evenements et sont executes.
S i nous imaginons faussement que l'ordre precedant un evenement est la cause de celui-ci, cela provient de ce fait que lorsque l'evenement s'est accompli et que parmi des milliers d'ordres donnes, ceux-la seuls ont ete executes qui etaient en connexion avec l'evenement, nous oublions ceux qui n'ont pas ete executes parce qu'ils ne pouvaient pas l'etre. De plus, la source principale de notre erreur vient de ce que, dans un expose historique, une serie innombrable de faits infimes, comme, par exemple, tout ce qui entraina les troupes francaises en Russie, est fondue en un seul evenement, d'apres le resultat de cette serie de faits, et, conformement a cette fusion, on fond aussi toute une serie d'ordres en un ordre unique, exprimant la volonte du chef.
N ous disons: Napoleon a voulu la campagne de Russie et il l'a faite. Et, en realite, nous ne trouvons nulle part, dans son activite, rien qui ressemble a l'expression de cette volonte; nous voyons seulement une serie d'ordres ou d'expressions de sa volonte, diriges de la facon la plus diverse et indeterminee qui soit. De la serie infinie des ordres de Napoleon non executes, on a tire une serie d'ordres executables concernant la campagne de 1812, non parce que ces derniers se distinguaient en quoi que ce soit des precedents, mais parce que cette serie d'ordres coincidait avec la serie de faits qui avaient amene les Francais en Russie. Il en va exactement de meme lorsqu'on peint une figure d'apres un poncif; on ne s'inquiete ni de quel cote, ni de quelle facon s'appliquent les couleurs, on passe seulement de la couleur sur tous les traits de la figure decoupee par le poncif.
A insi, lorsque l'on considere dans un temps donne les rapports entre un ordre et un evenement, l'on s'apercoit qu'un ordre ne peut en aucun cas etre la cause d'un evenement, mais qu'il y a entre eux un rapport determine.
A fin de comprendre en quoi consiste ce rapport, il est indispensable de retablir la seconde condition passee sous silence, de tout ordre emanant non de la Divinite mais d'un homme, condition consistant en ceci que celui qui donne l'ordre participe lui-meme a l'evenement.
C 'est cette relation entre celui qui ordonne et celui qui execute qui est precisement ce qu'on appelle le pouvoir. Cette relation consiste en ceci:
P our agir en commun, les hommes s'unissent toujours en groupements, dans lesquels, malgre la difference entre le but propose et l'action collective, le rapport entre les hommes qui participent a l'action est toujours identique.
E n s'unissant ainsi, les hommes sont toujours entre eux dans le rapport suivant: le plus grand nombre prend la plus grande part directe, et l'infime minorite prend la plus petite part directe a l'action collective, en vue de laquelle ils se sont unis.
P armi tous ces groupements ou les hommes se rassemblent pour l'accomplissement d'actions communes, l'un des plus nets et des mieux definis est l'armee.
U ne armee se compose d'abord de ce qu'il y a de plus bas dans la hierarchie militaire: les soldats qui sont le plus grand nombre; puis de ceux qui suivent dans cette hierarchie: les grades, caporaux, sous-officiers dont le nombre est encore moindre, jusqu'au commandement supreme qui est concentre dans un unique individu.
L 'organisation militaire peut fort bien etre figuree par un cone dont les soldats constitueraient la base, et leurs officiers les sections planes decroissantes au fur et a mesure qu'on s'eleve jusqu'au sommet dont la pointe est le general en chef.
L es soldats, qui sont le plus grand nombre, forment donc la partie inferieure, la base du cone. Et c'est le soldat qui frappe, tranche, brule, pille; et toujours il en a recu l'ordre de ses superieurs, alors que lui-meme ne donne jamais d'ordres. Les sous-officiers, moins nombreux, font plus rarement la meme besogne que les soldats; mais eux, deja, commandent. L'officier prend encore moins part a l'action, et commande plus souvent. Le general ne fait que commander la marche des troupes en leur indiquant un but, mais ne touche presque jamais a une arme. Quant au commandant en chef, il ne peut jamais prendre une part directe a l'action et il se borne a prescrire les mesures necessaires concernant le mouvement de la masse. La meme relation entre les individus se retrouve dans toute collectivite reunie en vue d'une action commune, que ce soit l'agriculture, le commerce ou quelque autre entreprise.
A insi, sans multiplier artificiellement les sections du cone et les grades de l'armee, ou les titres et les situations d'une administration, ou d'une organisation generale, nous voyons se degager une loi selon laquelle les hommes, pour l'accomplissement d'une action collective, se trouvent places les uns par rapport aux autres de telle sorte que plus directement ils participent a l'action, moins ils sont en etat de commander, et plus nombreux ils sont; et moins ils ont de part directe a l'action, plus ils commandent, et moins nombreux ils sont; si bien que, de bas en haut, l'on arrive a un unique et dernier personnage, qui, bien que participant le moins de tous a l'oeuvre commune, dirige plus que tous les autres son activite vers le commandement.
C 'est le rapport entre celui qui commande et ceux qui sont commandes qui constitue l'essence de la notion appelee pouvoir.
C 'est en retablissant les conditions de temps dans lesquelles s'accomplissent tous les evenements que nous avons decouvert qu'un ordre s'execute seulement lorsqu'il se rapporte a la serie correspondante des faits. C'est en retablissant la condition necessaire d'un lien entre celui qui ordonne et celui qui execute, que nous avons decouvert que ceux qui ordonnent, d'apres leur essence meme, prennent le moins de part a l'evenement proprement dit, et que leur activite est exclusivement tournee vers le commandement.
VII
L orsqu'un evenement s'annonce, chacun donne son avis. Et, forcement, il y en a toujours un qui tombe plus ou moins juste. De sorte que l'avis s'associe dans notre esprit a l'evenement, comme la cause a son effet.
D es hommes trainent une poutre. Chacun dit son opinion sur la facon de la trainer et sur l'endroit ou la mettre. Les hommes achevent de trainer la poutre et il en ressort que la chose a ete realisee comme l'a dit l'un d'entre eux. C'est lui qui a commande, pense-t-on. Voila l'ordre et le pouvoir dans leur forme primitive: celui qui a le plus travaille de ses mains a le moins reflechi a ce qu'il faisait; par consequent, le moins pense a ce qui pourrait resulter de l'activite commune et aux ordres a donner. Celui qui a le plus commande, puisqu'il a agi en paroles, a naturellement moins agi avec les mains.
P lus est grand le rassemblement d'hommes dirigeant leur action vers un but unique, plus tranchees sont les categories de gens qui prennent d'autant moins de part a l'activite generale que leur activite a eux est plus dirigee vers le commandement.
L 'homme quand il agit seul porte toujours en lui-meme un certain nombre de raisons qui ont guide, a ce qu'il croit, son activite anterieure, qui lui servent de justification pour son activite presente et qui le determinent dans le choix de ses actions futures. Les collectivites agissent de meme, en laissant aux non-participants a l'action le soin d'imaginer les considerations, les justifications, les hypotheses concernant leur action commune.
L es Francais se mettent a se noyer ou a s'egorger mutuellement pour des raisons a nous connues ou inconnues. Et cet evenement s'accompagne de sa propre justification, trouvee dans les volontes exprimees des Francais, qui estimaient cet evenement necessaire pour le bonheur de la France, la liberte, l'egalite. Des qu'on cesse de s'egorger, l'evenement s'accompagne de meme de sa justification: la necessite d'un pouvoir unique, de la resistance a l'Europe, etc. On se met en marche de l'Occident vers l'Orient en tuant ses semblables, et l'evenement s'accompagne encore de discours sur la grandeur de la France, la bassesse de l'Angleterre, etc. L'histoire demontre que ces justifications d'evenements n'ont pas le sens commun, qu'elles se contredisent, comme le meurtre de l'homme a la suite de la proclamation des droits de l'homme, et le meurtre de millions d'hommes en Russie pour l'abaissement de l'Angleterre. Mais ces justifications ont pour les contemporains une signification necessaire.
L eur but est de degager la responsabilite morale des auteurs des evenements. Et ces buts temporaires sont semblables aux balais places a l'avant des trains pour nettoyer la voie; ils degagent le chemin de la responsabilite morale des hommes. Sans ces justifications, la plus simple question, lors de l'examen de chaque evenement, resterait sans reponse: comment des millions d'hommes peuvent-ils accomplir en commun crimes, guerres, meurtres, etc?
D ans les formes compliquees de la vie moderne politique et sociale en Europe, peut-on imaginer un evenement quel qu'il soit qui n'ai pas ete prevu, decrete ordonne par des souverains, des ministres, des parlementaires, des journaux? Y a-t-il une activite collective qui n'ait pas trouve sa justification dans l'unite de l'Etat, dans la defense de la nation, dans l'equilibre europeen, l'interet de la civilisation? Chaque evenement accompli correspond immanquablement a un desir exprime et, pour recevoir sa justification, il est considere comme le produit de la volonte d'un ou de plusieurs personnages. Quelle que soit la direction d'un navire, on voit toujours a l'avant le remous de la vague qu'il fend. Pour les gens qui sont sur le navire, ce remous est le seul mouvement visible.
C e n'est qu'en considerant de plus pres, d'instant en instant le mouvement de ce remous, et en le comparant au mouvement du navire que l'on se rend compte que chacun des mouvements de la vague est determine par le mouvement du navire et que ce qui nous a induits en erreur, c'est que nous avancons nous-memes sans nous en apercevoir.
N ous faisons la meme constatation si nous suivons pas a pas les mouvements de personnages historiques, c'est-a-dire si nous retablissons la condition necessaire de tout ce qui s'accomplit: la continuite du mouvement dans le temps, et si nous ne perdons pas de vue le lien necessaire qui existe entre les personnages historiques et les masses.
Q uoi qu'il arrive, il apparait toujours que l'evenement est celui qui avait ete prevu et ordonne. Quelle que soit la direction du navire, le remous qui clapote a sa proue ne dirige ni ne renforce son mouvement; cependant, il nous apparait de loin, non seulement comme anime d'un mouvement independant, mais encore comme guidant le mouvement du navire.
E n considerant seulement ces expressions de la volonte des personnages historiques qui, sous la forme d'ordres, sont lies aux evenements, les historiens ont suppose que les evenements dependent de ces ordres. Or, en examinant les evenements memes et le lien qui unit les personnages historiques aux masses, nous avons trouve que ceux-ci, comme leurs ordres, sont dans la dependance des evenements. La preuve incontestable en est que, quelque nombreux que soient les ordres, l'evenement ne se produit pas s'il n'y a pas d'autres causes; mais des que se produit l'evenement, quel qu'il soit, parmi les volontes exprimees sans arret par divers personnages, on trouve des causes qui, etant donne leur sens et le moment, peuvent etre rapportees comme des ordres a l'evenement.
A rrives a cette conclusion, nous pouvons repondre nettement et avec assurance aux deux problemes essentiels de l'histoire.
1 d Qu'est-ce que le pouvoir?
2 d Quelle est la force qui met les peuples en mouvement?
1 d Le pouvoir decoule des rapports d'un personnage determine avec d'autres personnages, et ces rapports sont tels que, moins ce personnage prend part a l'action commune, plus il exprime d'opinions, d'hypotheses, de justifications, au sujet de cette action en cours.
2 d Le mouvement des masses n'est produit ni par le pouvoir ni par l'activite intellectuelle, ni par l'union de l'un et de l'autre, comme le pensent les historiens, mais par l'activite de tous ceux qui prennent part aux evenements, et qui se groupent de telle facon que ceux qui agissent le plus directement sont les moins responsables, et reciproquement.
A u point de vue moral, le pouvoir semble la cause de l'evenement; au point de vue physique, ce sont ceux qui obeissent au pouvoir qui semblent en etre la cause. Mais comme toute activite morale est impossible sans activite physique, les causes d'un evenement ne se trouvent ni dans l'une ni dans l'autre; elles se trouvent seulement dans la reunion des deux.
O u bien, en d'autres termes: le concept de cause ne s'applique pas au phenomene que nous examinons.
N ous en arrivons en derniere analyse au cercle eternel, a cette extreme limite qu'atteint l'esprit humain dans le domaine de la pensee s'il ne joue pas avec son sujet. L'electricite est generatrice de chaleur, la chaleur produit l'electricite. Les atomes s'attirent, les atomes se repoussent.
E n parlant des reactions mutuelles de l'electricite et de la chaleur, nous ne pouvons dire d'ou elles proviennent; nous disons donc que cela se produit de telle facon parce que cela nous semblerait inconcevable autrement, parce que cela doit etre ainsi, parce que c'est une loi. Il en va de meme pour les problemes historiques. Nous ignorons pourquoi il y a eu telle guerre ou telle revolution; nous savons seulement que, pour accomplir telle ou telle action, des hommes s'unissent en une collectivite a laquelle chacun participe; et nous disons que c'est ainsi, que cela n'est pas concevable autrement, que c'est la loi.
VIII
S i l'histoire avait seulement affaire a des phenomenes exterieurs, il suffirait de poser cette loi dans sa simplicite et son evidence, et notre dissertation serait terminee. Mais la loi de l'histoire se rapporte a l'etre humain. Une particule de matiere ne peut pas nous dire qu'elle ne sent nullement un besoin d'attraction ou de repulsion; elle ne peut pas nous dire non plus que cette loi est fausse. L'homme au contraire, qui est l'objet de l'histoire, affirme carrement: je suis libre et non soumis aux lois.
C ette presence inexprimee du probleme de la liberte humaine se retrouve a chaque pas de l'histoire.
T ous les historiens serieux en sont arrives involontairement a cette question. Toutes les contradictions, les incertitudes de l'histoire, et la fausse voie ou s'engage cette science proviennent uniquement de la non-solution de ce probleme.
S i la volonte de chaque individu etait libre, c'est-a-dire si chacun pouvait agir a son gre, l'histoire ne serait qu'une suite incoherente de hasards.
S i meme un seul homme parmi les millions d'hommes qui ont vecu durant un millenaire a eu la possibilite d'agir librement, c'est-a-dire a sa fantaisie, il est evident qu'une unique action libre de cet homme, contraire aux lois, aneantit la possibilite de l'existence de lois quelconques pour l'humanite tout entiere.
E t s'il y a une seule loi regissant les actions humaines, il ne peut y avoir de volonte libre, car la volonte de chacun doit etre subordonnee a la loi.
C ette contradiction pose le probleme du libre arbitre qui, depuis l'antiquite, occupe les cerveaux d'elite sans avoir jamais rien perdu de son immense importance.
C e probleme se pose ainsi: en regardant l'homme comme un sujet d'observation, de quelque point de vue que ce soit: theologique, historique, ethique, philosophique, l'on retrouve toujours l'inevitable loi de la necessite, commune a tout etre vivant. En le regardant, au contraire, a partir de notre experience intime, de notre conscience, nous nous sentons libres.
L a conscience est la source de notre connaissance de nous-memes, entierement separee et independante de la raison. L'homme peut, grace a la raison, s'observer lui-meme; il ne peut se connaitre que par la conscience.
S ans la conscience de soi, il est inutile de songer a aucune observation, aucune application de la raison.
P our comprendre, observer, conclure, l'homme doit d'abord se concevoir comme vivant. L'homme ne se connait comme vivant qu'en se reconnaissant doue de volonte, en d'autres termes il n'a conscience que de sa volonte. Et cette volonte, essence de sa vie, il ne peut la concevoir autrement que libre.
D urant le cours de ses observations sur lui-meme, si l'homme s'apercoit que sa volonte est toujours dirigee par une seule et unique loi, que ce soit la necessite de trouver sa nourriture, le fonctionnement de son cerveau ou autre chose, il ne peut s'expliquer cela que par une limitation de sa volonte. Ce qui ne serait pas libre ne saurait etre limite. Or, l'homme considere sa volonte comme limitee, justement parce qu'il ne la concoit pas autrement que libre.
V ous pretendez que vous n'etes pas libres. Et moi, cependant, je puis lever et abaisser le bras. Chacun comprend que cette reponse illogique est une irrefutable demonstration de la liberte.
M ais cette reponse provient de la conscience non soumise a la raison.
S i la conscience que nous avons de notre liberte n'etait pas independante de la raison, elle serait subordonnee a la raison et a l'experience; mais dans la realite une telle soumission n'existe jamais et est inconcevable. Une suite d'experiences et de raisonnements demontre a chaque individu qu'en tant que sujet d'observation, il est soumis a certaines lois; et il s'y soumet; jamais il ne regimbe contre la loi de la gravitation ou la loi de l'impermeabilite, quand il l'a une fois reconnue. Mais cette meme serie d'experiences et de raisonnements lui demontre que la liberte complete dont il a conscience en lui-meme est impossible, que chacun de ses actes depend de son organisme, de son caractere et des mobiles qui agissent sur lui; et pourtant jamais il ne se soumet a ces conclusions.
I l sait par l'experience et le raisonnement qu'une pierre tombe; il le croit sans reserve, et dans toutes les occasions, il attend que joue cette loi qu'il a reconnue.
M ais tout en sachant aussi incontestablement que sa volonte est soumise a des lois, il n'y croit pas et se refuse a croire.
Q uel que soit le nombre de fois ou l'experience et la raison lui ont demontre que dans les memes conditions ou, avec le meme caractere, il ferait exactement ce qu'il a deja fait, bien que des milliers de fois, agissant dans les memes conditions, avec le meme caractere, il soit arrive a des resultats identiques, il continue imperturbablement a croire a sa liberte d'agir a sa guise, exactement comme avant ces experiences. Tout homme, le sauvage comme le penseur, malgre le raisonnement et l'experience qui lui demontrent irrefutablement l'identite de ses actes dans des conditions identiques, sent que, prive de cette absurde croyance qui constitue l'essence de la liberte, il ne peut concevoir la vie. Il sent que, quelque impossible que cela soit, cela est; car, prive de cette croyance en la liberte, non seulement il ne comprendrait pas la vie, mais encore il ne pourrait pas vivre un seul instant.
I l ne pourrait pas vivre, parce que chacun des efforts de l'homme, chacun de ses elans, ne tendent qu'a augmenter sa liberte. Richesse, pauvrete; gloire, obscurite; puissance, sujetion; force, faiblesse; sante, maladie; savoir, ignorance; travail, desoeuvrement; satiete, famine; vertu, vice, ne sont que des degres plus ou moins eleves de la liberte.
S e representer un homme prive de liberte, c'est se le representer prive de vie.
S i, pour la raison, l'idee de liberte est entachee d'une absurde contradiction, comme le serait la possibilite d'accomplir deux actes a la fois ou bien l'idee d'un effet sans cause, cela prouve seulement que notre conscience n'est pas soumise a la raison.
C 'est cette conscience de notre liberte, inebranlable, indestructible, non soumise a l'experience et au raisonnement, que reconnaissent tous les penseurs, que ressentent tous les hommes sans exception, c'est cette conscience indispensable a la comprehension de l'homme qui constitue l'autre aspect du probleme.
L 'homme est la creation d'un Dieu tout-puissant, infiniment bon, omniscient. Qu'est-ce donc que le peche, dont le concept derive de la conscience de la liberte de l'homme? Voila la question que pose la theologie.
L es actes des hommes sont subordonnes a des lois generales immuables, enregistrees par la Statistique. En quoi donc consiste la responsabilite de l'homme devant la societe, dont le concept decoule de la conscience de sa liberte? Voila la question que pose le droit.
L es actes d'un homme decoulent de son caractere hereditaire et des mobiles qui le font agir. Qu'est-ce que la conscience, la notion du bien et du mal dans les actes qui naissent de la conscience de sa liberte? Voila la question que pose la morale.
L 'homme lie a la vie generale de l'humanite apparait comme soumis aux lois qui regissent cette vie. Mais l'homme, independamment de ce lien, apparait comme libre. Comment doit-on considerer la vie passee des peuples et de l'humanite? Est-elle le resultat de l'activite libre ou determinee des hommes? Voila la question que pose l'histoire.
C 'est seulement a notre presomptueuse epoque de vulgarisation de la connaissance, grace a cet instrument tout-puissant d'ignorance qu'est l'imprimerie, que la question du libre arbitre a ete ramenee sur un terrain ou elle ne peut meme plus se poser. A notre epoque, la majorite des hommes qu'on appelle d'avant-garde, c'est-a-dire une foule d'ignorants, ont cru trouver dans les travaux des naturalistes, qui n'envisagent qu'un cote du probleme, la solution du probleme tout entier.
I l n'y a ni ame ni libre arbitre, disent-ils, impriment-ils, puisque la vie de l'homme se manifeste par le mouvement de ses muscles et que les muscles sont commandes par le systeme nerveux. Il n'y a ni ame ni libre arbitre, puisque l'homme est sorti du singe a une epoque inconnue. Ils ne se doutent pas qu'il y a plusieurs millenaires toutes les religions, tous les penseurs, non seulement avaient reconnu, mais n'avaient meme jamais nie cette meme loi de la necessite qu'ils prennent tant de mal a prouver aujourd'hui par la physiologie et la zoologie comparee. Ils ne voient pas que le role des sciences naturelles ne consiste ici qu'a eclairer un des aspects du probleme. En effet, pretendre que l'observation, la raison, la volonte ne sont que des secretions du cerveau, et que l'homme, soumis a la loi commune, a pu a une epoque inconnue se degager de l'animalite inferieure, c'est expliquer seulement d'une maniere nouvelle cette verite reconnue depuis des millenaires par les religions et les philosophes, que, du point de vue de la raison, l'homme releve des lois de la necessite, mais cela ne fait pas avancer d'un pas la solution du probleme, qui a une autre face, opposee, reposant sur la conscience de la liberte.
S i, a une epoque inconnue, l'homme est issu du singe, l'on admettra aussi bien qu'il ait pu sortir d'une poignee de terre a une epoque connue; dans le premier cas, c'est l'epoque qui est l'inconnue; dans le second, c'est l'origine de l'homme. Mais la question n'est pas la. La question est de savoir comment la conscience que l'homme a de sa liberte s'allie aux lois de la necessite auxquelles il est soumis. Et elle ne saurait etre resolue par la physiologie et la zoologie comparee, car dans la grenouille, le lapin et le singe, nous observons seulement une activite musculaire et nerveuse, tandis que dans l'homme nous observons, en plus de cette activite musculo-nerveuse, la conscience.
L es naturalistes et leurs admirateurs qui pretendent resoudre ce probleme sont semblables a des macons qui auraient recu l'ordre de crepir un des cotes d'une eglise et qui profiteraient de l'absence du contremaitre des travaux pour enduire par exces de zele avec leurs produits, et fenetres, et icones, et charpentes, et murs non encore consolides, et qui seraient enchantes de leur travail, parce qu'a leur point de vue de macons, toutes les parties de l'edifice auraient recu une couche egale de crepi.
IX
L a solution de la question de la liberte et de la necessite donne a l'histoire cet avantage sur toutes les autres branches du savoir qui ont cherche a la resoudre, que cette question ne concerne pas l'essence meme de la volonte humaine mais sa manifestation dans le passe et dans des conditions connues.
L 'histoire, devant ce probleme, se trouve, par rapport aux autres sciences, dans la situation d'une science experimentale vis-a-vis des sciences speculatives.
L 'histoire n'a pas pour objet la volonte meme de l'homme, mais l'idee que nous nous formons de lui.
E t c'est pourquoi elle ne se trouve pas comme la theologie, la morale ou la philosophie, en face du mystere insondable de l'union de deux contraires, la liberte et la necessite. L'histoire etudie les manifestations de la vie humaine dans lesquelles cette union est deja accomplie.
D ans la vie reelle, chaque evenement historique, chaque action humaine se concoit avec une clarte et une precision parfaites et sans qu'on y apercoive la moindre contradiction, bien que chaque fait accompli apparaisse comme libre en partie et en partie determine.
Q uand il s'agit de resoudre le probleme de l'union de la liberte et de la necessite, et de l'essence de ces deux concepts, la philosophie de l'histoire peut et doit s'engager dans un chemin oppose a celui que suivent les autres sciences. Au lieu de s'efforcer de definir d'abord en eux-memes les concepts de liberte et de necessite, et ensuite de soumettre a ces definitions les phenomenes de la vie, l'histoire doit tirer de l'enorme masse des phenomenes qui s'offrent a elle comme regis par la liberte et la necessite, la definition de ces deux concepts.
D e quelque facon que nous considerions les actes d'un ou de plusieurs hommes, nous y voyons l'effet, en partie de la liberte humaine, en partie des lois de la necessite.
Q u'il s'agisse de migrations de peuples, d'invasions barbares, de la politique de Napoleon III ou de l'acte qu'une personne donnee vient d'accomplir il y a une heure et qui a consiste dans le choix d'une promenade dans telle direction plutot que dans telle ou telle autre, nous n'y voyons pas la moindre contradiction. La part de liberte et de necessite qui a regi ces actes nous apparait clairement.
O n differe extremement souvent d'opinion sur la part plus ou moins grande de liberte qu'il y a dans un acte, suivant le point de vue d'ou on l'examine; mais toujours, et dans tous les cas, l'acte humain se revele comme un melange determine de liberte et de necessite. Chaque cas examine nous montre une certaine dose de l'une et de l'autre. Et plus nous voyons de liberte dans un acte, quel qu'il soit, moins nous y voyons de necessite et plus nous y voyons de necessite, moins nous y voyons de liberte.
L e rapport des deux elements, dont chacun augmente ou diminue suivant le point de vue, reste toujours inversement proportionnel.
L 'homme en train de se noyer, s'accrochant a un autre homme qu'il entraine avec lui; la mere affamee qu'epuise l'allaitement d'un enfant et qui vole de la nourriture; l'homme soumis a la discipline qui, au commandement, tue un homme sans defense, apparaissent tous moins coupables, c'est-a-dire moins libres et plus soumis aux lois de la necessite, aux yeux de celui qui sait dans quelles conditions ils se trouvaient; et plus libres, au contraire, pour celui qui ne sait pas que cet homme sombrait, que cette mere etait affamee, que ce soldat etait dans le rang, etc. Il en va de meme pour un homme qui, il y a vingt ans, a commis un meurtre, et depuis a mene dans la societe une vie tranquille, sans nuire a personne; il semble moins coupable; aux yeux de celui qui juge son forfait au bout de vingt ans, son acte semble obeir davantage aux lois de la necessite; et le meme crime eut semble plus libre a celui qui l'aurait examine un jour apres qu'il a ete commis. Il en va de meme des actes d'un fou, d'un ivrogne ou d'un homme surexcite; ils apparaissent moins libres et plus necessaires a qui connait l'etat mental de ces hommes, et plus libres et moins necessaires a qui l'ignore. Dans ces divers cas, la liberte et la responsabilite augmentent ou diminuent suivant que grandit ou s'amoindrit la necessite et suivant le point de vue ou l'on se place. Nous retrouvons toujours la necessite plus grande quand la liberte est plus reduite, et reciproquement.
L a religion, le bon sens, la science du droit, et l'histoire elle-meme comprennent ces rapports de la meme facon.
T outes les circonstances sans exception dans lesquelles augmente ou s'amoindrit l'idee que nous nous faisons de la liberte et de la necessite n'ont que trois fondements.
1 d Les rapports de l'homme qui accomplit un acte, avec le monde exterieur.
2 d Avec le temps;
3 d Avec les mobiles qui l'ont pousse.
P remiere base d'examen: les rapports plus ou moins visibles pour nous de l'homme avec le monde exterieur, la comprehension plus ou moins claire de la place exacte qu'occupe chaque homme par rapport a son milieu. C'est par la que nous voyons que l'homme qui se noie est moins libre et plus soumis a la necessite que l'homme bien plante sur la terre ferme. Nous voyons de meme par la que les actes d'un homme qui se trouve mele a une foule d'autres hommes en un lieu surpeuple, et que ceux d'un homme lie par sa famille, par son service, par une entreprise, sont incontestablement moins libres et plus soumis aux lois de la necessite que ceux d'un homme seul et isole.
S i nous examinons un homme seul, sans prendre en consideration ses rapports avec son entourage, chacun de ses actes nous paraitra libre. Mais si nous voyons l'un quelconque de ses rapports avec son milieu, si nous voyons les liens qui le rattachent a n'importe quoi: l'homme qui lui parle, le livre qu'il lit, le travail qui l'occupe, l'air meme qui l'entoure et la lumiere qui tombe sur les objets dont il se sert, nous voyons que chacune de ces conditions a sa repercussion et dirige au moins un des aspects de son activite. Et mieux nous nous rendons compte de ces influences, plus diminue l'idee que nous nous faisons de sa liberte, plus nous le sentons soumis a la necessite.
D euxieme base d'examen: les rapports passagers, plus ou moins visibles, de l'homme avec le monde; l'idee plus ou moins claire de la place qu'occupe son activite dans le temps. Par la, la chute du premier homme, dont la consequence a ete la naissance de l'espece humaine, apparait de toute evidence comme moins libre que le mariage de l'homme d'aujourd'hui. De meme, la vie et l'activite d'hommes des siecles passes, lies a moi dans le temps, ne peuvent m'apparaitre aussi libres que la vie de mes contemporains, dont les consequences me sont encore inconnues.
A insi le degre de liberte ou de necessite qu'on attribue a un acte depend du plus ou moins grand laps de temps ecoule entre l'accomplissement de l'acte et le jugement qu'on porte sur lui.
S i je considere un acte que je viens d'accomplir il y a un instant dans des conditions a peu pres semblables a celles ou je suis maintenant, mon acte m'apparait incontestablement libre. Mais si je juge un acte un mois apres l'avoir accompli et quand je me trouve dans d'autres conditions, j'avoue malgre moi que s'il n'avait pas existe, beaucoup de choses utiles, agreables, necessaires meme, qui en sont decoulees, n'auraient pas eu lieu. Si je me reporte par le souvenir a un acte encore plus eloigne datant de dix ans et plus, ses consequences m'apparaitront encore plus evidentes, et il me sera difficile de me representer ce qui aurait eu lieu s'il ne s'etait pas produit. Plus je me reporterai en arriere dans mon souvenir, ou, ce qui revient au meme, en avant par mon jugement, plus mes conclusions sur la liberte d'un de mes actes seront hesitantes.
N ous trouvons dans l'histoire exactement la meme progression de notre croyance a la participation de la volonte libre aux affaires humaines. Un evenement qui vient de s'accomplir nous apparait comme l'oeuvre incontestable de tels personnages connus; mais des que l'evenement s'eloigne de nous, ses suites inevitables que nous avons desormais sous les yeux nous empechent de voir rien de plus. Et plus nous nous reportons en arriere dans l'examen des evenements, moins ils nous semblent arbitraires.
L a guerre austro-prussienne nous apparait comme l'indubitable resultat des ruses de Bismarck, etc. Les guerres napoleoniennes, bien qu'avec quelques doutes deja, nous apparaissent encore comme dues a la volonte de quelques heros. Mais dans les Croisades nous voyons vraiment un evenement qui occupe une place definie, et sans lequel l'histoire moderne de l'Europe serait depourvue de sens; pourtant les chroniqueurs du Moyen age n'y ont vu que l'effet de la volonte de quelques personnages. Et si nous en venons aux grandes invasions, personne aujourd'hui ne croira que le renouvellement du monde ait jamais dependu de la fantaisie d'Attila. Plus l'on se reporte en arriere, dans l'histoire, plus douteuse apparait la liberte des acteurs des evenements, et plus evidente la loi de la necessite.
T roisieme base d'examen: la plus ou moins grande possibilite pour nous de penetrer l'enchainement sans fin des causes, qui est l'exigence inevitable de notre raison, et dans laquelle chaque phenomene intelligible, et, par suite, chaque acte de l'homme, doit avoir sa place determinee, comme consequence de ceux qui le precedent et cause de ceux qui le suivent.
I l en ressort que nos actes et ceux d'autrui nous apparaissent, d'un cote, d'autant plus libres et moins soumis a la necessite que nous connaissons mieux les lois physiologiques, psychologiques, historiques tirees de l'observation, auxquelles l'homme est soumis, et que nous etudions avec plus d'exactitude la cause physiologique, psychologique ou historique d'un acte; d un autre cote, l'activite observee nous apparait d'autant plus simple et, le caractere et l'esprit de l'homme que nous considerons moins complexe.
Q uand nous ne comprenons pas la cause d'un acte, criminel, vertueux ou indifferent par rapport au bien ou au mal, nous avons tendance a voir en lui la plus forte dose de liberte. S'il s'agit d'un crime, nous reclamons avant tout sa punition, s'il s'agit d'un acte de vertu, nous le couvrons d'eloges. S'il s'agit de cas indifferents, nous voyons en eux la marque de la plus grande personnalite, de l'originalite, de la liberte. Mais si nous connaissons, ne fut-ce qu'une seule des causes de cet acte, nous trouvons en lui deja une certaine dose de necessite, nous sommes disposes a plus de clemence pour le crime, nous attribuons moins de merite a l'acte de vertu, nous trouvons moins de liberte dans l'acte qui nous paraissait original. Le fait qu'un criminel a grandi dans un milieu de malfaiteurs attenue deja sa culpabilite. Le sacrifice d'un pere ou d'une mere qui s'accompagne de la possibilite d'une recompense nous est plus comprehensible que le sacrifice sans raison apparente, aussi eveille-t-il moins notre sympathie, nous parait-il moins libre. Le fondateur d'une secte, d'un parti, nous etonne moins quand nous savons comment et par quoi a ete preparee son action. Si nous disposons d'une longue serie d'experiences, si notre observation est sans cesse orientee vers la recherche des rapports existant entre les causes et les effets, les actions humaines nous paraissent d'autant plus necessaires et d'autant moins libres que nous lions plus surement les effets aux causes. Si les faits que nous examinons sont simples et si nous disposons pour les etudier d'une enorme quantite de faits similaires, l'idee que nous nous faisons de leur necessite sera encore plus complete. La malhonnetete du fils d'un pere malhonnete, la mauvaise conduite d'une femme tombee dans un mauvais milieu, le retour d'un ivrogne a son ivrognerie sont des faits qui nous paraissent d'autant moins libres que nous en possedons mieux les causes. Si l'homme dont nous examinons la conduite se trouve au plus bas degre du developpement de l'intelligence, si c'est un enfant, un fou, un imbecile, alors, connaissant les causes de sa conduite et l'etat fruste de son caractere, nous voyons en lui une si grande part de necessite et une si petite part de liberte que, sitot connu le mobile qui le pousse, nous pouvons predire l'acte qui en sera la consequence.
C 'est sur ces trois elements d'examen que se basent l'irresponsabilite dans le crime et les circonstances attenuantes, admises par toutes les legislations. La responsabilite parait plus ou moins grande selon que l'on connait plus ou moins les conditions ou s'est trouve le coupable que l'on juge, selon le plus ou moins grand intervalle qui s est ecoule entre l'acte et le jugement, et selon le degre de connaissance que l'on a des causes de l'acte.
X
A insi la part que nous attribuons a la liberte et a la necessite diminue ou grandit d'apres la liaison plus ou moins etroite de l'acte avec le monde exterieur, le degre de son eloignement dans le temps, sa dependance plus ou moins grande des causes, parmi lesquelles nous voyons apparaitre un phenomene de la vie humaine.
S i nous envisageons le cas d'un homme dont les relations avec le monde exterieur sont le mieux connues, pour qui l'intervalle entre l'acte et son jugement est le plus long et dont les mobiles nous sont les plus clairs, nous y trouvons la plus grande dose de necessite et la moins grande dose de liberte. Si nous envisageons au contraire le cas d'un homme dont les actes dependent le moins des circonstances exterieures, si son acte vient d'etre accompli a l'instant meme et si les causes de son acte nous sont inaccessibles, nous trouvons dans son cas la moindre dose de necessite et la plus grande de liberte.
M ais, dans un cas comme dans l'autre, nous aurons beau faire varier notre point de vue, preciser le lien de l'homme avec le monde exterieur ou le considerer comme inaccessible a notre connaissance, allonger ou raccourcir l'intervalle entre l'acte et le jugement, comprendre ou ignorer les causes, jamais nous ne pourrons conclure a une liberte complete, ni a une necessite complete.
1 ) Nous aurions beau nous representer l'individu comme ne subissant aucune influence exterieure, nous n'arriverions pas a comprendre la liberte dans l'espace. Chacun des actes de l'homme est conditionne, et par ce qui l'entoure, et par son corps lui-meme. Je leve la main et je la baisse. Mon mouvement me semble libre; mais lorsque je me demande si je puis lever ma main dans toutes les directions, je m'apercois que mon geste a ete fait dans la direction ou les corps m'entourant et mon corps lui-meme offraient le moins d'obstacles. De toutes les directions possibles, j'ai choisi celle qui me coutait le moins d'efforts. Pour que mon mouvement eut ete libre, il aurait necessairement fallu une absence complete d'obstacles. Donc, nous ne pouvons nous representer un homme libre qu'en dehors de l'espace, chose evidemment impossible.
2 ) Nous aurons beau rapprocher le jugement sur un acte de l'epoque ou il a ete commis, nous n'arriverons jamais a comprendre la liberte dans le temps. En effet, si je considere un acte accompli il y a une seconde seulement, je ne peux le juger libre, puisqu'il est enchaine au moment ou il a ete accompli. Puis-je lever le bras? Je le leve, mais je me demande si je pouvais ne pas le lever a ce moment deja passe. Pour m'en assurer, je ne le leve pas dans la seconde qui suit. Mais je ne l'ai pas leve au moment juste ou je me suis demande si j'en avais la liberte. Le temps a passe, je n'avais pas le pouvoir de le retenir, et le bras que je leve maintenant, et l'air dans lequel j'ai fait le mouvement, ne sont deja plus, ni l'air qui m'entourait a cet instant precis, ni le bras que je garde maintenant immobile. Le moment ou a ete fait le premier mouvement ne reviendra pas, et a ce moment-la je ne pouvais faire qu'un seul mouvement, et quel qu'il fut, il ne pouvait etre qu'unique. Cependant le fait que je n'ai pas leve le bras dans la minute qui suit ne demontre pas qu'alors je pouvais ne pas le lever. Et puisque je ne pouvais faire qu'un mouvement dans ce moment donne, celui-ci ne pouvait etre autre. Pour me representer ce mouvement comme libre, je dois donc me le representer dans le present, a la limite du passe et du futur, c'est-a-dire hors du temps, ce qui est impossible.
3 ) La difficulte d'atteindre la cause a beau grandir, jamais nous n'arriverons a la representation d'une liberte complete, c'est-a-dire a la non-existence d'une cause. Quelque inaccessible que soit pour nous la cause de l'expression d'une volonte dans un acte quelconque commis par nous ou par autrui, la premiere exigence de notre esprit est d'en supposer et d'en rechercher la cause sans laquelle on ne peut concevoir aucun phenomene. Je leve la main pour accomplir un acte independant de toute cause, mais le seul fait de vouloir un acte sans cause lui en donne une.
M eme en supposant un homme absolument libre de toute influence, en considerant un de ses actes au moment meme ou il l'accomplit, sans le rattacher a aucune cause, en admettant meme un residu infinitesimal de necessite egal a zero, jamais nous n'arriverons a comprendre la liberte complete de l'homme. Car un etre hors de toute influence exterieure, hors du temps et independant de toute cause n'est plus un homme.
D e meme, il nous est impossible de nous representer une action humaine d'ou soit absente la liberte et qui soit soumise a la seule loi de la necessite.
1 ) Si etendue que soit notre connaissance des conditions dans l'espace ou se trouve un homme, elle ne saurait etre complete, car le nombre de ces conditions est infini, de meme que l'espace est infini. Par suite, des l'instant que les conditions qui agissent sur un individu ne sont pas toutes determinees, il n'y a plus de necessite absolue, et il reste une certaine part de liberte.
2 ) Quoi que nous fassions pour allonger l'intervalle qui separe le phenomene examine du moment ou on le juge, la periode envisagee sera toujours finie, alors que le temps lui-meme est infini; par suite, sous ce rapport encore, il ne peut jamais y avoir de necessite complete.
3 ) Quelle que soit notre connaissance de l'enchainement des causes ayant abouti a un acte, nous n'arriverons pas a sa complete connaissance, puisqu'il est infini, et, une fois encore, nous n'arriverons pas a la necessite absolue.
E n outre, si, meme en admettant un residu infinitesimal de liberte egal a zero, nous constations dans un cas quelconque, celui d'un mourant, d'un embryon, d'un idiot, l'absence complete de liberte, nous aneantirions la notion meme de l'homme, car ou il n'y a pas de liberte, il n'y a pas davantage d'homme. Voila pourquoi se representer une action humaine comme soumise a la seule loi de la necessite, sans le moindre residu de liberte, est aussi impossible que de se la representer entierement libre.
A insi, pour considerer une action humaine comme soumise a la seule loi de la necessite, nous devons admettre que nous connaissons la quantite infinie des conditions dans l'espace, la periode infime du temps de duree, la serie infinie des causes.
A fin de nous representer au contraire un homme completement libere de la loi de la necessite, nous devons le considerer comme etant seul, en dehors de l'espace, du temps et de la causalite.
D ans le premier cas, si la necessite etait possible sans la liberte, nous arriverions a une definition de la loi de necessite par la necessite elle-meme, c'est-a-dire a une forme sans contenu.
D ans le second cas, si la liberte etait possible sans la necessite, nous aboutirions a une liberte sans condition, hors du temps, de l'espace, de la causalite, liberte qui, par le fait meme de n'etre conditionnee ou limitee par rien, ne serait rien qu'un contenu sans contenant.
N ous arriverions d'une facon generale a ces deux fondements de toute philosophie: l'essence inaccessible de la vie et les lois qui la definissent.
V oici ce que dit la raison: 1d L'espace avec toutes les formes par lesquelles il s'est rendu visible, c'est-a-dire la matiere, est infini et ne peut etre concu autrement. 2d Le temps est un mouvement infini sans un instant d'arret, et ne saurait etre concu autrement. 3d L'enchainement des causes et des effets n'a ni commencement ni fin.
L a conscience dit: 1d Seule j'existe, et rien n'existe en dehors de moi, donc je renferme l'espace. 2d Je mesure le temps qui fuit par un moment immobile du present, dans lequel seul j'ai conscience d'etre vivante, donc je suis hors du temps. 3d Je suis en dehors de toute cause, car je me sens la cause de chaque manifestation de ma vie.
L a raison exprime les lois de la necessite, la conscience exprime l'essence de la liberte.
L a liberte inconditionnee est l'essence de la vie dans la conscience de l'homme. La necessite sans contenu est la raison humaine sous ses trois formes.
L a liberte est ce que l'on examine. La necessite est ce qui est examine. La liberte est le contenu. La necessite est le contenant.
C 'est seulement en separant ces deux sources de la connaissance qui sont l'une a l'autre ce que sont l'un a l'autre le contenant et le contenu, que l'on arrive a des notions qui s'excluent mutuellement et demeurent inconcevables sur la liberte et la necessite.
C 'est seulement en les unissant qu'on arrive a une representation claire de la vie humaine.
E n dehors de ces deux notions qui se determinent mutuellement dans leur union, de meme que le contenu est uni au contenant, il n'y a aucune representation possible de la vie.
T out ce que nous savons d'elle n'est qu'un certain rapport entre la liberte et la necessite, c'est-a-dire entre la conscience et les lois de la raison.
T out ce que nous savons du monde exterieur de la nature n'est rien de plus qu'un certain rapport entre les forces de la nature et la necessite, ou entre l'essence de la vie et les lois de la raison.
L es forces vitales de la nature sont placees en dehors de nous et de notre conscience, et nous les appelons pesanteur, force d'inertie, electricite, force vitale, etc.; mais la force vitale de l'homme nous est connue par notre conscience et nous l'appelons liberte.
L a pesanteur sentie par tout homme nous est inaccessible dans son essence et nous ne pouvons la comprendre que dans la mesure ou nous connaissons les lois de la necessite auxquelles elle est soumise (depuis la premiere notion que tous les corps tombent jusqu'a la loi de Newton). De meme la force de la liberte sentie par la conscience nous est egalement inaccessible en elle-meme; elle ne nous devient intelligible que dans la mesure ou nous connaissons les lois de la necessite auxquelles elle est soumise, depuis le fait que tout homme meurt jusqu'aux lois economiques ou historiques les plus complexes.
C hacune de nos connaissances n'est qu'un acte de soumission de l'essence de la vie aux lois de la raison.
L a liberte de l'homme se distingue de toutes les autres forces parce que nous en avons conscience, mais pour la raison elle n'est en rien differente d'aucune autre force. Les forces de la pesanteur, de l'electricite ou de l'affinite chimique ne se distinguent l'une de l'autre que parce que notre raison les a definies separement.
I l en va de meme de la force de la liberte; pour la raison, elle ne se distingue des autres forces de la nature que par la definition que cette raison en donne. La liberte sans la necessite, c'est-a-dire sans les lois de la raison qui la delimitent, ne se differencie pas de la pesanteur, de la chaleur, ou bien de la force de la vegetation; elle n'est qu'une sensation instantanee, indefinie, de la vie. De meme que l'essence indeterminee de la force qui meut les corps celestes, de la force-chaleur, de la force-electricite, de la force de l'affinite chimique ou de la force-vie, forme le contenu de l'astronomie, de la physique, de la chimie, de la botanique, de la zoologie, etc., de meme l'essence de la force-liberte constitue le contenu de l'histoire. Mais de meme que l'objet de chaque science est la manifestation de cette essence inconnue de la vie, et que cette essence a son tour peut etre seulement l'objet de la metaphysique, de meme la manifestation de la liberte humaine dans l'espace, le temps et la causalite constitue l'objet de l'histoire, tandis que la liberte est l'objet de la metaphysique.
D ans les sciences experimentales, nous appelons ce qui nous est connu: lois de la necessite, et ce qui nous demeure inconnu: force vitale. La force vitale n'est que le nom donne au residu inconnu de ce que nous savons de l'essence de la vie.
D e meme dans l'histoire, nous appelons ce qui nous est connu lois de la necessite, et ce qui nous est inconnu, liberte. La liberte, pour l'histoire, n'est que l'expression du residu inconnu de ce que nous savons des lois de la vie humaine.
XI
L 'histoire etudie les manifestations de la liberte humaine dans ses rapports avec le monde exterieur, avec le temps et dans sa dependance vis-a-vis de la causalite, c'est-a-dire qu'elle delimite la liberte selon les lois de la raison; aussi ne peut-elle etre une science qu'autant que la liberte est soumise a ces lois.
P our l'histoire, la reconnaissance de la liberte humaine comme une force assez grande pour avoir une influence sur les evenements, c'est-a-dire non soumise a des lois, equivaut a la reconnaissance pour l'astronomie d'une force libre mettant en mouvement les corps celestes.
A dmettre cela, c'est supprimer la possibilite de l'existence de lois, donc toute science. Si un seul corps peut se mouvoir librement, les lois de Kepler et de Newton n'existent plus et on ne peut plus concevoir le mouvement des corps celestes. De meme, s'il existe un seul acte humain libre, il n'existe aucune loi historique, et il devient impossible de se representer les faits de l'histoire.
P our l'histoire, les volontes humaines se meuvent suivant les lignes dont une extremite se cache dans l'inconnu, tandis qu'a l'autre extremite, la conscience de la liberte dans le moment present se meut dans l'espace, le temps, la causalite.
P lus le champ de ce mouvement s'eloigne a nos yeux, plus visibles en sont les lois. Saisir et definir ces lois, c'est la tache de l'histoire.
S i l'on part du point de vue de la science actuelle, si l'on prend le chemin qu'elle suit en recherchant les causes des phenomenes dans le libre arbitre humain, il est impossible de definir ces lois. Car quelles que soient les limites que nous assignons a la liberte, l'existence d'une loi est impossible des l'instant que nous la reconnaissons comme une force non soumise a des lois.
C 'est seulement en portant a l'infini la limite de cette liberte, c'est-a-dire en la considerant comme une quantite infinitesimale, que nous nous convaincrons de l'impossibilite absolue de penetrer jusqu'aux causes; et alors, au lieu de les rechercher, l'histoire se donnera pour tache de rechercher des lois.
C ette recherche est commencee depuis longtemps, et les nouvelles methodes de pensee que l'histoire doit s'assimiler s'elaborent en meme temps que se detruit d'elle-meme la vieille histoire qui fractionnait de plus en plus les causes des evenements.
L es sciences humaines suivent d'ailleurs le meme chemin. Les mathematiques, science exacte par excellence, abandonnent la methode du fractionnement progressif, lorsqu'elles atteignent l'infiniment petit, pour la nouvelle methode de totalisation des elements inconnus infiniment petits. Les mathematiques renoncent a la notion de cause pour rechercher une loi, c'est-a-dire des proprietes communes a tous les elements inconnus infiniment petits.
L es autres sciences font de meme, bien que sous une autre forme. Quand Newton a demontre la loi de la gravitation, il n'a pas dit que le soleil ou la terre avaient la propriete d'attirer d'autres corps, il a dit que tous les corps, du plus grand jusqu'au plus petit, avaient la propriete de s'attirer l'un l'autre, c'est-a-dire que, laissant de cote la cause du mouvement des corps, il a exprime une propriete commune a tous les corps, de l'infiniment grand a l'infiniment petit. C'est ce que font aussi les sciences naturelles; elles ont mis de cote les causes pour rechercher les lois. Et l'histoire suit le meme chemin. Si son objet est d'etudier les mouvements des peuples et de l'humanite, non de decrire des tranches de vies particulieres, elle doit ecarter la notion des causes pour rechercher les lois communes a tous les elements de liberte infiniment petits, egaux et lies entre eux de facon indissoluble.
XII
D epuis que la loi de Copernic a ete decouverte et demontree, l'affirmation que la terre tourne autour du soleil a detruit la cosmographie antique. On aurait pu rejeter cette loi et conserver l'ancienne notion sur Je mouvement des corps; et si on ne la rejetait pas, il etait impossible, semblait-il, de poursuivre l'etude des mondes de Ptolemee. Cependant, meme apres la decouverte de la loi de Copernic, les mondes de Ptolemee ont continue longtemps a etre etudies.
D epuis qu'un homme a dit pour la premiere fois, et demontre que le nombre des naissances ou des crimes est soumis a des lois mathematiques, que des circonstances geographiques et politico-economiques determinees entrainent telle ou telle forme de gouvernement; que des relations determinees entre le sol et la population qui l'occupe produisent les mouvements de cette population, a partir de ce moment les bases sur lesquelles se construit l'histoire ont ete ruinees en leur fondement.
O n pouvait rejeter ces lois nouvelles et garder l'ancienne facon de voir; et sans les rejeter, il semblait impossible de continuer a etudier les faits historiques comme produits par la volonte libre de l'homme. Car si telle forme de gouvernement, telle migration de peuples sont dues a telles ou telles circonstances geographiques, ethniques, economiques, la volonte des hommes qui nous apparaissait comme ayant etabli telle forme de gouvernement ou suscite telle migration de peuples ne peut plus etre consideree comme une cause.
E t cependant l'ancienne histoire continue a etre etudiee de pair avec les lois de la statistique, de la geographie, de l'economie politique, et comparee avec la philosophie et la geologie qui ont des principes directement contraires a ses affirmations.
Q uant a la philosophie de la nature, le combat a ete long et acharne entre les anciennes et les nouvelles theories. La theologie montait la garde autour des vieux principes et accusait les nouveaux de detruire la Revelation. Mais des que la verite eut triomphe, la theologie reprit pied tout aussi fermement sur le nouveau terrain.
L a lutte a notre epoque entre l'ancienne et la nouvelle conception de l'histoire est demeuree aussi confuse et obstinee; la theologie continue a monter la garde autour de l'ancienne facon de voir, et accuse toujours la nouvelle de rejeter la Revelation.
D ans un cas comme dans l'autre, la bataille souleve les passions et etouffe la verite; d'un cote apparait la peur, et le regret de l'edifice eleve par les siecles, de l'autre la passion de detruire.
L es gens qui repoussent les verites nouvelles en matiere de philosophie de la nature croient que s'ils admettent ces verites, ce sera la destruction de la foi en Dieu, en la creation du monde et en le miracle de Josue, fils de Naun. Quant aux defenseurs des lois de Copernic et de Newton, comme Voltaire, par exemple, il leur semblait que les lois de l'astronomie detruisaient la religion, et Voltaire se servait des lois de l'attraction comme d'une arme contre la foi.
E xactement de la meme facon aujourd'hui, il semble qu'il suffit de reconnaitre les lois de la necessite pour faire s'ecrouler les notions sur l'ame, sur le bien et le mal, et les institutions gouvernementales et ecclesiastiques baties sur elles.
E xactement de la meme facon aujourd'hui, les defenseurs inavoues de la loi de la necessite se font, comme Voltaire en son temps, une arme de cette loi contre la religion. Exactement de meme que la loi de Copernic en astronomie, la loi de la necessite en histoire non seulement ne detruit pas, mais consolide le terrain sur lequel se fondent les institutions politiques et religieuses.
N ous retrouvons donc aujourd'hui en histoire le meme probleme qui s'est pose pour l'astronomie. La difference des theories est basee sur l'acceptation ou le refus d'une unite absolue servant de mesure pour les phenomenes apparents. En astronomie cette unite etait l'immobilite de la terre; en histoire, c'est l'independance de la personne, la liberte de l'homme.
E n astronomie, la difficulte d'admettre le mouvement de la terre et des autres planetes tenait a ce que l'on renoncait a la sensation directe de l'immobilite de la terre et du mouvement des planetes; en histoire, la difficulte d'admettre la soumission de la personne aux lois de l'espace, du temps, de la causalite, tient a ce qu'il faut renoncer au sentiment direct, que chacun eprouve, de l'independance de sa personne. Mais, de meme qu'en astronomie la nouvelle theorie dit: "C'est vrai, nous n'avons pas la sensation du mouvement de la terre mais en admettant qu'elle est immobile, nous arrivons a une absurdite. Si nous admettons au contraire ce mouvement dont nous n'avons pas la sensation, nous arrivons a des lois", de meme en histoire, la theorie nouvelle dit: "C'est vrai, nous n'avons pas le sentiment de notre dependance, mais si nous admettons notre liberte, nous arrivons a une absurdite; si au contraire nous admettons notre dependance vis-a-vis du monde exterieur, du temps et de la causalite, nous obtenons des lois."
D ans le premier cas, il a fallu renoncer au sentiment d'une immobilite dans l'espace, et admettre un mouvement que nos sens ne percevaient pas. Dans le cas present, il nous faut de meme renoncer a cette liberte dont nous avons conscience et reconnaitre une dependance que nous ne sentons pas.
FINN